Introduction
p. 7-19
Texte intégral
1Au départ de cette enquête collective, il y a l’étonnement face à l’écart entre l’utilisation des sources épistolaires dans le champ de l’histoire, politique, sociale ou intellectuelle – ancienne, massive et toujours féconde – et la place réduite qu’occupe ce type de source dans les réflexions critiques que les historiens ont développées sur le rapport à leurs documents, plus encore sur l’élaboration de ces derniers considérée comme un processus historique propre.
2L’étude et l’édition des correspondances – lettres des papes, des souverains, des ambassadeurs, mais aussi des lettrés ou des marchands – sont apparues dès l’émergence d’une histoire critique, au cours du xviie siècle, et n’ont cessé de prospérer, jusqu’à nos jours1. Depuis l’essor des chancelleries médiévales, la lettre fait connaître des décisions, sanctionne des droits et des positions, transmet des ordres. Mais, au fil des siècles, son usage s’est élargi bien au-delà du monde des princes. À la fin du Moyen Âge, elle participe d’un vaste essor des communications, à travers l’Europe et au-delà, qui contribue à une profonde transformation des pratiques et des structures politiques. Pourtant, pendant longtemps, pour les historiens, les lettres n’ont été qu’un gigantesque réservoir d’information qui permettait d’analyser de l’intérieur des processus historiques les plus divers. Dans les années 1950, l’intérêt pour les lettres marchandes a ainsi permis une analyse méticuleuse des pratiques commerciales dans le monde méditerranéen, par-delà les études institutionnelles ou les descriptions chiffrées des principaux courants commerciaux2. Plus récemment, l’intérêt systématique des historiens des sciences pour ce type de source a également manifesté leur intention de passer d’une analyse des résultats consolidés, livrés par les traités scientifiques publiés, à une approche de la science en train de se faire3, avec ses incertitudes, ses erreurs, ses voies sans issue mais aussi, bien sûr, ses innovations et ses découvertes.
3Dans tous ces cas, la lettre était considérée comme un document immédiat, qui livre une information échappant aux documents plus officiels ; elle n’est jamais considérée comme un « agent de transformation », pour reprendre une formule naguère appliquée à l’imprimerie4. Examiner la lettre, ou plus exactement la correspondance comme un acteur historique, telle est l’intention centrale de cet ouvrage, en s’intéressant à un champ d’investigation circonscrit au domaine politique, qu’il s’agisse du fonctionnement étatique des pouvoirs, mais aussi des espaces politiques sans lesquels ces pouvoirs ne pourraient exister et que la lettre contribue à façonner.
4Désormais attentifs à la « révolution de l’imprimé5 », les historiens de la première modernité ont sans doute sous-estimé, voire « méconnu » une autre transformation qui s’est déroulée en partie parallèlement, mais de façon largement indépendante, et que l’on pourrait appeler « révolution épistolaire6 ». Les travaux récents des historiens du littéraire et de la communication ont bien montré comment une telle mutation s’enclenche, sans doute dès le xiiie siècle, pour porter un processus pluriséculaire de construction et de définition d’une forme nouvelle de communication manuscrite. L’Antiquité, même si elle a eu recours à la lettre – les exemples célèbres abondent –, ne l’avait pas véritablement inclue dans sa réflexion sur les outils rhétoriques7. Ce n’est qu’au cœur du Moyen Âge que s’affirme une première théorisation de l’épistolaire, avec les artes dictaminis ou artes dictando8. Mais c’est bien évidemment l’humanisme qui ouvre la mise en forme de l’art épistolaire9, rapidement suivie d’un processus de diversification des pratiques et des modèles, dont cet ouvrage tente d analyser l’ampleur et les implications politiques.
5À partir du xive siècle se développe une réflexion rhétorique sur les moyens, les formes et les buts de l’écriture épistolaire, telle qu'elle se diffuse à travers les élites lettrées, au-delà des pratiques très codifiées des chancelleries. Avec le xvie siècle, et les modèles promus par Érasme et Juste Lipse, la préoccupation formelle s’élargit à une prise en compte de l’efficacité sociale de la pratique épistolaire, considérée comme créatrice de liens forts entre individus, jusqu’à constituer de véritables communautés de correspondants liés par des pratiques, des valeurs, des idées qui les unissent autour de l’échange de lettres10.
6Parler de révolution épistolaire, c’est d’abord renvoyer à la diffusion et à la croissance considérables des pratiques de la lettre. Le constat peut être quantitatif et se saisir au niveau des lieux de production et réception des lettres du pouvoir. Les chancelleries des rois et des princes traitent des volumes de plus en plus importants de correspondance. Les lettres envoyées par centaines par Laurent le Magnifique, dont l’édition scientifique est en cours d’achèvement, constituent un outil central de l’exercice de son pouvoir, où la politique locale et les questions internationales se mêlent étroitement à la culture humaniste et aux pratiques du mécénat11. Dans les années 1560, en France, la régente puis reine-mère Catherine de Médicis reçoit à titre personnel un minimum de 200 à 250 lettres par an12. La « correspondance universelle » reçue par les ducs puis grands-ducs de Toscane à la même époque est beaucoup plus considérable : durant le règne de Côme Ier (1537-1574), elle passe de quelques centaines de lettres reçues annuellement dans les années 1530-1540 à 2 000 à 3 000 lettres pour les années 1550-156013, chiffres qui se maintiennent sous François Ier (1574-1587) et Ferdinand Ier (1587-1608). Quoique plus modestes, les correspondances privées atteignent très vite, dès les premières décennies du xvie siècle, des dimensions considérables, avec quelque 3 000 lettres échangées pour Erasme ou l’Arétin, pour atteindre, au siècle suivant, les quelque 15 000 lettres de la correspondance de Gottfried Wilhelm Leibniz, ou les 23 000 lettres reçues par le bibliothécaire florentin Antonio Magliabechi (1640-1713).
7Cette croissance est accompagnée et soutenue par une rapide diversification des usages et des genres épistolaires. Il suffit de se plonger dans l’un des très nombreux manuels de correspondance publiés tout au long de la période pour cerner la malléabilité, l’adaptabilité, la diversité des formes épistolaires. L’explosion des modèles accompagne en effet le recours de plus en plus large et systématique à la lettre, dans des occasions et dans des buts les plus divers. Soit l’un des manuels les plus utilisés dans l’Italie du xvie siècle, le Segretario de Francesco Sansovino14. Il y suit, d’une part, la typologie désormais admise des lettres réparties entre lettres « familières15 » et lettres d’affaires, avec un type spécifique pour les lettres « royales », d’autre part, la division, déjà proposée par les artes dictaminis et reprise par Érasme, d’une lettre en cinq parties. Mais cette réflexion ne renvoie pas à de simples modèles d’écriture ; elle s’appuie sur la conception de la lettre – tout comme le discours de l’orateur antique – comme un outil pour l’action, et c’est sur une typologie des actions que s’élabore la rhétorique épistolaire (exhorter, dissuader, recommander, demander, louer, remercier, aimer, se plaindre, consolider, raconter, se réjouir, s’excuser, plaisanter...). Ces actions s’articulent au statut du destinataire pour trouver les ressources nécessaires à la réussite de l’intention initiale. Ce dispositif, sans cesse affiné dans les traités de l’art épistolaire, contribue à mettre au point un outil politique d’une extrême efficacité, dont les récents efforts de la linguistique pragmatique ont permis de préciser les ressorts16. Il concerne aussi bien les lettres savantes que les écritures les plus ordinaires, qui apparaissent ainsi comme un ensemble de documents indissociables dès lors que l’interrogation historienne les envisage comme des moyens essentiels aux conduites de l’action politique, entre Renaissance et première modernité.
8« Libre et codifiée, intime et publique, tendue entre secret et sociabilité, la lettre, mieux qu’aucune autre expression, associe le lien social et la subjectivité. » Cette proposition éclairante que livrait il y a une vingtaine d’années Roger Chartier peut toujours servir de point de départ à notre enquête17. En tant que produite par un acteur, plus ou moins identifiable, elle est une expression irréductible d’individualité. En tant qu’élément d’une série d’allers et retours, d’échanges à double sens, et donc outil précieux de tractation ou de négociation, elle contribue à élaborer non seulement du lien social, mais aussi un espace politique élargi que le présent ouvrage entend cerner dans ses grandes dimensions.
9Pour beaucoup, la lettre reste d’abord l’une des expressions privilégiées du for privé, le moyen de traquer les apparences sociales et de révéler l’intime. Le succès remporté ces dernières années par l’expression de « for privé », mise à l’honneur par Madeleine Foisil, ou celle d’« ego-document », forgée par l’historien néerlandais Jacob Presser – deux notions désormais largement acceptées18–, a, dans une certaine mesure, rejailli sur l’étude des pratiques épistolaires. Attachée à une histoire des subjectivités et de l’espace privé, l’étude de la lettre peut s’attacher à son caractère confidentiel, perçu comme un trait essentiel du discours épistolaire y compris dans le cadre de la lettre érudite. La lettre peut alors participer de la représentation du for intérieur, selon le paradigme classique défini par le « secretum » de Pétrarque, mais aussi à la construction de l’espace politique du secret, aussi bien au niveau le plus élevé des « arcana imperii » qu’à celui, beaucoup plus modeste, des dénonciations anonymes, dans les villes ou dans les campagnes19.
10L’articulation entre la sphère privée et la pratique de la lettre politique est un processus complexe. Il ne faut pas négliger le fait que la réflexion sur l’outil épistolaire, mis au point dans le laboratoire humaniste, affiné à travers les manuels de rhétorique épistolaire et les recueils imprimés de correspondances illustres, a souligné que la lettre est le support d’une action autant que le réceptacle d’une forme d’expression. La lettre dès lors serait moins vue comme un espace de déploiement d’une simple subjectivité construite dans l’interaction à distance, que comme un outil d’action, plus ou moins efficace, d’un individu sur un autre. Que cette forme d’action mobilise par ailleurs certains aspects du « pacte épistolaire » révélé par les correspondances familiales – une forme d’engagement de soi à autrui à travers des outils rhétoriques d’écriture de la lettre20 – nous invite en fait à incorporer les considérations formelles sur l’épistolarité à une analyse sociale et politique des pratiques épistolaires.
11C’est cette approche enrichie des pratiques épistolaires qui nous permet de placer la lettre au cœur de l’espace politique, ce que les transformations du paradigme dominant de l’État moderne dans l’historiographie récente rendent par ailleurs plus aisé. Il n’est pas utile de revenir longuement sur ces changements21, désormais bien connus ; il est en revanche plus important pour notre propos d’esquisser leur impact sur l’approche, que nous voudrions proposer ici, des formes politiques de l’échange épistolaire.
12Dans un premier temps, la lettre peut et doit encore être saisie de façon classique comme instrument de l’exercice du pouvoir dans un État faiblement présent à travers le territoire qu’il entend gouverner. Cet instrument permet au prince ou au détenteur de l’autorité politique d’informer, de mobiliser et de coordonner des agents multiples (royaux, féodaux, urbains...) disséminés à travers un vaste espace tout en restant attentif aux éléments divers que ces agents lui font parvenir avec plus ou moins de régularité22. À l’image, chère à Fernand Braudel, du « rey papelero23 », tel qu’il décrit Philippe II, on pourrait superposer celle d’un « prince épistolier » qui, entouré de secrétaires, gouverne par correspondance. Cependant la lettre ne doit pas être considérée comme une communication à sens unique. À partir de cette réalité, déjà forte à l’époque médiévale, l’expérience étatique, conçue comme gouvernement d’un territoire, apparaît – et ce plus nettement encore dans l’historiographie juridico-politique italienne – comme une négociation entre différents acteurs sociaux et institutionnels, qui ne peut avoir lieu sans une communication permanente entre eux. Sous cet angle, il est nécessaire de rappeler que le terme de politique, utilisé ici pour qualifier un certain type de correspondances, et plus encore certains usages, ne se veut en aucun cas synonyme de public, mais tend à inclure pratiques et sujets qui appartiennent de facto à la sphère privée24. Dans cette perspective, quelles dynamiques politiques l’échange épistolaire rend-il envisageables ?
13En simplifiant, trois modalités principales émergent. La lettre, selon des formes diverses, est d’abord un lien plus ou moins régulier entre des acteurs politiques distants les uns des autres : loin d’être un simple vecteur, d’information ou de légitimité, elle contribue à l’élaboration, la réalisation et la coordination de l’activité politique, elle est donc un puissant outil d’action politique. Une seconde modalité invite à considérer l’émergence et l’utilisation de formes spécifiques de lettres (suppliques, pétitions...) qui, adressées au pouvoir central, sollicitent son intervention, sa médiation ou l’exercice de son droit de grâce ; elles participent dès lors très directement à un élargissement de l’espace politique25. Troisième modalité, l’échange et la circulation des lettres configurent autour du souverain, mais parfois indépendamment de lui, un espace, relativement resserré, de discussion, de négociation, de confrontation, au sein duquel s’élaborent non seulement des pratiques et des représentations partagées, mais aussi des engagements, des prises de position, voire des opinions. Pourrait-on dès lors le considérer comme un espace politique propre à un long Ancien Régime ? Une de ses figures pourrait être la « cour virtuelle » proposée ici, mais il en existe probablement d’autres, à décrire et à inventorier. Quel que soit le résultat escompté, l’installation de la lettre en position centrale dans l’espace politique de l’Italie moderne conduit à un déplacement du point de vue de l’observateur, auquel cet ouvrage entend participer.
14Que l’Italie soit un lieu privilégié pour analyser la culture épistolaire et donc pour essayer une nouvelle approche critique des correspondances est devenu depuis quelques années un lieu commun. Dans son dernier ouvrage, Lodovica Braida reprend à son tour la fameuse citation des Essais (I, chap. 40, « Considération sur Cicéron ») où Montaigne affirme : « Ce sont grands imprimeurs de lettres que les Italiens. J’en ay, ce crois-je, cent divers volumes : celles de Annibale Caro me semblent les meilleures26. » L’importance de l’Italie pour la question qui nous occupe dépasse largement le constat de Montaigne, qui n’en met en exergue qu’un aspect particulier
15Il ne faudrait sûrement pas sous-estimer la complexité de l’impact de l’humanisme sur les sociétés italiennes ; au-delà du retour à la culture antique et ses modèles, l’humanisme de la Renaissance crée et développe de nouvelles pratiques de production et d’appropriation de la culture écrite, au premier rang desquelles figure bien évidemment la lettre. Le rôle de Pétrarque27 a sans doute été décisif, comme point de départ d’un vaste processus qui porte, à terme, ce que nous avons proposé d’appeler la révolution épistolaire, dans la sphère du pouvoir, dans l’univers des élites cultivées mais aussi dans le monde du négoce ou de l’Église. Les humanistes produisent alors, en deux siècles, un ample répertoire de formes et de formules qui se diffusent, de façon irrégulière et sans doute différenciée, à travers l’espace européen28. En Italie, leur impact est d’autant plus fort sur l’espace politique que nombre d’humanistes occupent d’importantes positions politiques : ainsi Annibale Caro, cité par Montaigne, est-il un écrivain réputé pour ses poésies et ses traductions du latin et du grec, mais il est aussi le secrétaire du duc de Parme, Pier Luigi Farnese, puis de ses fils le duc Ottavio et les cardinaux Ranuccio et Alessandro.
16La configuration de l’espace politique italien ajoute une dimension spécifique aux pratiques précédemment évoquées. La densité des formations étatiques, le caractère composite des États territoriaux et la place qu’y occupent les mécanismes de patronage et de clientélisme, l’extrême volatilité des relations diplomatiques tant internes qu’externes à la péninsule contribuent fortement à donner aux correspondances politiques un rôle structurant dans le processus de construction de l’État moderne. D’autant que le polycentrisme politique, que l’on retrouve de l’ensemble de la péninsule aux espaces urbains pris dans leur singularité, invite à multiplier les échanges pour négocier en permanence des relations souvent instables, des positions fragiles, des avantages relatifs et ambigus.
17Dernier élément qui reste à mettre ici en avant : l’ampleur des sources épistolaires, dont des travaux récents ont rappelé la conservation méthodique par la plupart des états italiens. Au-delà de son intérêt étroitement documentaire, cette conservation signale à la fois l’importance de la pratique, et l’intérêt attaché au document épistolaire qui justifie son classement en séries plus ou moins spécifiques et sa conservation.
18C’est à partir de ces suggestions historiographiques multiples que le présent ouvrage entend participer à une approche renouvelée des formations étatiques entre xive et xviiie siècles. En particulier, il prend en compte les travaux d’histoire culturelle qui ont, depuis une vingtaine d’années, modifié les modèles interprétatifs de la correspondance et de ses usages entre Moyen Âge et xixe siècle, tout en les insérant dans la formation d’un espace européen29 ; il est particulièrement attentif à la matérialité de la lettre, à ses enjeux éditoriaux et à la dimension textuelle de la source épistolaire. Plutôt que de mettre à l’épreuve de nouvelles méthodes, il propose finalement de déplacer vers la sphère de la communication politique un certain nombre de dynamiques communes en matière de correspondances. Ainsi trois préoccupations essentielles organisent-elles une certaine cohérence méthodologique entre les diverses contributions, qui s’efforcent d’examiner tout à la fois la lettre comme source, la correspondance comme objet fonctionnel, et l’épistolarité comme discours.
19Une première série de contributions étudie les correspondances politiques à travers les différents aspects formels et matériels de la mise par écrit des lettres. Il faut bien reconnaître que la sollicitation de cette approche est venue des historiens médiévistes, pour lesquels il est impératif qu’un travail sur les correspondances ne se dissocie pas d’une réflexion sur la formalité de la lettre et donc d’une analyse diplomatique du dispositif, une démarche qui pour des raisons bien compréhensibles n’est pas commune dans les travaux des modernistes. Ce type d’exigence critique ne se limite pas d’ailleurs chez les médiévistes à des lettres qui sont des actes de chancellerie : des travaux récents consacrés à des correspondances très ordinaires, des correspondances pratiques de marchands, ont donné lieu à une enquête très stimulante sur les aspects matériels et formels de l’écriture épistolaire30. L’attention accordée aux règles de composition des lettres détermine un autre regard sur les pratiques, comme l’ont montré des travaux récents sur la diplomatie31.
20La question de l’art de la lettre, tel qu’il a cours dans l’Italie de la Renaissance, et la question des modèles de composition ont formé un passage obligé de ce groupe de travail. En matière de norme épistolographique on doit tenir compte d’une tradition littéraire exceptionnellement riche en Italie depuis Pétrarque et cette culture humaniste de la lettre est invoquée dans plusieurs études ici publiées32. Toutefois, force est de constater que l’historien qui travaille sur les correspondances est confronté à une pratique banalisée de la lettre, apparemment éloignée des modèles prestigieux, à une épistolarité ordinaire qui est souvent celle qui nous retient dans les sources archivistiques disponibles. Une solution interprétative médiane entre la culture épistolaire des lettrés et l’analyse des pratiques communes consiste à s’adresser aux manuels destinés aux secrétaires. Ceux de Sansovino ou de Persico, ici étudiés, constituent un moyen d’articuler un discours sur la norme à l’examen empirique de pratiques concrètes de la correspondance. Enfin, nous avons souhaité faire une place aux hommes et aux charges (secrétaireries, chancelleries) qui sont affectés à l’élaboration de la lettre et à sa conservation. La question de l’archivage des lettres et au-delà de l’institutionnalisation de la correspondance elle-même apparaît dans plusieurs contributions. Le problème ne relève pas seulement de l’archivistique, mais il touche aussi au rapport fondamental que les pouvoirs entretiennent avec l’écrit, sa conservation, son contrôle, sa manipulation.
21La deuxième série de thèmes dont on trouve des échos dans les différentes contributions, porte sur la construction de la réalité politique à travers les correspondances. En développant cette perspective, nous n’avons pas renoncé à des analyses de contenu, mais nous avons essayé de déplacer l’accent habituellement mis sur l’apport informatif des lettres (la validité et l’apport de ces données, leur mise en série comparative, etc.), en nous interrogeant davantage, lorsque c’était possible, sur le statut cognitif de l’information épistolaire, sur les moyens logiques et rhétoriques qui constituent un discours de la preuve et de la vérité politique. Les correspondances que nous avons traitées (correspondances politiques, diplomatiques, territoriales, correspondances privées ou publiques, correspondances lettrées, savantes ou érudites) s’inscrivent bien sûr dans une définition traditionnelle de l’échange d’information, de la transmission d’un message, du dialogue entretenu à distance entre un émetteur et un récepteur. Mais on sent bien aussi que ces correspondances mettent en cause une sphère plus mouvante et plus large et qu’on peut désigner comme celle de la communication politique. Si l’on admet que dans ce dialogue à distance, faire voir, faire croire ou faire comprendre sont des éléments constitutifs du discours épistolaire des correspondances politiques, on comprend la pertinence de ce type de démarche. Plusieurs d’entre nous ont ainsi affronté le problème de la représentation épistolaire de la vérité. L’objectif était de s’écarter du vrai et du faux en matière de correspondance, de l’information authentique et de la donnée erronée ou falsifiée – une distinction qui ici n’a pas grand intérêt – et de privilégier plutôt, dans l’approche des correspondances politiques, l’étude des stratégies d’écriture et de représentation. Comment dire la réalité par lettre ? De quel discours sur la vérité la lettre est-elle porteuse ?
22La troisième série de problèmes qui émergent de ces études relève de façon classique des approches fonctionnelles de la correspondance. À quoi servent les correspondances ? Dans l’analyse de ces pratiques, nous avons d’abord fait une place à l’étude de mécanismes qui sont ceux de la correspondance diplomatique ou territoriale, des processus dans lesquels les lettres servent à rendre compte, à négocier ou à prescrire. En un mot, nous avons tenté de montrer comment on peut agir par lettre. Ce type de raisonnement sur la dimension performative de la lettre peut se faire à partir de corpus de lettres envoyées et reçues, mais il a pu être mené ici aussi sur des types de lettres les plus formalisées : celles, par exemple, qui prennent la forme d’un bref pontifical, ou celles encore qui relèvent de l’exercice rhétorique mais qui installent un lien autour de l’autorité souveraine dont elles émanent. Une autre modalité fondamentale de l’action épistolaire est celle qui met en mouvement les mécanismes de la recommandation et du patronage. Nous avons souhaité que soit abordé le problème historiographique des clientélismes à travers cette documentation épistolaire que les historiens ont depuis longtemps constitué en source majeure et parfois exclusive de la relation clientélaire33. Dans le même ordre d’idées, ont été examinés les mécanismes de la demande, de l’intercession, de la supplique : on a là des types de lettres et de relations épistolaires très différents, mais l’on remarque dans plusieurs contributions une question récurrente sur les modalités épistolaires de la demande : comment demander par lettre ? Quels modèles ou quels codes rhétoriques sont-ils alors mobilisés ? Une dernière variante de ces analyses fonctionnelles ici proposées est celle qui associe l’étude des correspondances à l’édification ou au renforcement d’une légitimité. S’interroger sur les fonctions des correspondances, c’est aussi suggérer qu’il existe une forme de reconnaissance qui passe de façon privilégiée par l’appartenance à un réseau de lettres reçues et envoyées : dans un certain nombre de cas envisagés, la validation sociale de ce que l’on est ne s’accomplit pleinement que par la communication épistolaire. De ce point de vue les correspondances scientifiques ou les correspondances de lettrés se révèlent un terrain d’étude efficace et approprié34.
23En résumé, les contributions ici réunies mettent en œuvre plusieurs grands types de dynamiques qui, ensemble ou séparément, créent du jeu dans ce qu’on pourrait appeler une politologie de la lettre. La première est une dynamique d’institutionnalisation des correspondances, qui passe par la construction de savoirs et leur publicisation, par le biais des procédures ou par la régulation des flux de lettres. Le deuxième mouvement est celui qui joue sur les types de lettres, leurs différenciations et leurs déplacements, qu’il s’agisse des formes épistolaires, des acteurs de l’échange, du nom assigné à ces lettres, des mutations quelles subissent dans la durée. La troisième dynamique repérable est celle des lexiques : lexique de l’information et de la médiation, lexique du patron et du client, lexique fiduciaire ou lexique d’instruction. À travers eux, la lettre exprime, instaure ou consolide la nature de la relation. Enfin cette politologie de la lettre joue sur une certaine mobilité des fonctions : deux grands pôles principaux, celui de la transmission et celui de la manipulation, sont ici inséparables. Ils posent le problème de l’autonomie et de la domination dans la relation épistolaire : l’artifice est obligatoire pour celui qui écrit, mais en même temps la lettre crée un lien et ce lien peut se configurer en un acte de domination35.
Notes de bas de page
1 Sur les débuts de l’édition des corpus épistolaires, R. C. van Caenegem, F. L. Ganshof, Introduction aux sources de l’histoire médiévale, Tournais, 1997.
2 Parmi les publications impulsées par Fernand Braudel, citons : M. Baulant, Lettres de négociants marseillais : les frères Hermite (1570-1612), Paris, 1953 ; J. G. Da Silva, Stratégies des affaires à Lisbonne entre 1595 et 1607. Lettres marchandes des Rodrigues d’Evora et Veiga, Paris, 1956, et Marchandises et finances. Lettres de Lisbone, 1563-1578, Paris, 1959 ; U. Tucci, Lettres d’un marchand vénitien Andrea Berengo (1553-1556), Paris, 1957 ; V. Vasquez de Prada, Lettres marchandes d’Anvers, Paris, 1960 ; F. R. Martin, Lettres marchandes échangées entre Florence et Medina del Campo, Paris, 1965. Pour une mise au point récente sur les correspondances marchandes, cf. F. Trivellato, « Merchants’ letters across geographical and social boundaries », in Cultural Exchange in Early Modem Europe, III, F. Bethencourt, F. Egmond (eds), Correspondence and Cultural Exchange in Europe, 1400-1700, Cambridge, 2007, p. 80-102.
3 Les documents épistolaires, note ainsi René Taton, « apportent très souvent sur la genèse, les motivations et les aléas de la découverte scientifique, des renseignements beaucoup plus directs, précis et spontanés que les ouvrages imprimés où les circonstances de la création se trouvent en général dissimulées, du moins mal précisées. » (R. Taton, « Le rôle et l’importance des correspondances scientifiques aux xviie et xviiie siècles », Revue de Synthèse, XVCII, 1976, p.9.) Sur ces approches, cf. P. Dibon, « Les échanges épistolaires dans l’Europe savante du xviie siècle », ibid., p.31-50, et « Communication in the Respublica literaria of the 17th century », Res Publica Litterarum. Studies in the Classical Tradition, I, 1978, p. 43-55. Dans le cas italien, cf. P. Findlen, « The Economy of Scientific Exchange in Early Modem Italy », in B. T. Moran (ed.), Patronage and Institutions. Science, Technology and Medicine at the European Courts, 1500-1750, Woodbridge, 1991, p. 5-24 ; G. Olmi, « “Molti amici in varij luoghi” : studio della natura e rapporti epistolari nel secolo XVI », Nuncius. Annali di Storia della Scienza, VI, 1991, p.3-31.
4 E. L. Eisenstein, The Printing Press as an Agent of Change. Communications and Cultural Transformations in Early Modem Europe, Cambridge, 1979, 2 vol.
5 Nous transférons ici à la lettre une autre suggestion de la sociologue américaine E. L. Eisenstein, The Printing Revolution in Early Modem Europe, Cambrige-Londres-New York, 1983 (trad. fr., Paris, 1991), dont le premier chapitre s’intitule précisément « Une révolution méconnue ». Sur la notion, cf. les mises en perspective de. R. Chartier, « Les représentations de l’écrit », in Id., Culture écrite et société. L’ordre des livres (xive-xviiie siècles), Paris, 1996, p. 17-43, et d’A. Johns, The Nature of the Book. Print and Knowledge in the Making, Chicago-Londres, 1998, p. 1-57. Rappelons que la notion a fait l’objet de vifs débats ; cf. notamment E. L. Eisenstein, « An Unacknowledged Revolution Revisited », American Historical Review, CVII 2002, p. 87-105, avec la réplique d’A. Johns, « How to Acknowledge a Revolution », ibid., p. 106-125 ; D. McKitterick, Print, Manuscript and the Search for Order, 1450-1830, Cambridge, 2003, p. 4.
6 Il faut toutefois signaler un important changement d’approche, que signale un livre récent, publié alors que cet ouvrage était en cours d’achèvement : R. Muchembled (ed.), Cultural Exchange in Early Modem Europe, III, F. Bethencourt, F. Egmond (eds), Correspondence and Cultural Exchange in Europe, 1400-1700, op. cit.
7 Cf., entre autres, S. K. Stowers, Letter Writing in Greco-Roman Antiquity, Philadelphie, 1986. Pour une perspective de longue durée articulant Antiquité, Moyen Âge et Renaissance, cf. D. Randall, « Epistolary Rhetoric, the Newspaper, and the Public Sphere », Past and Present, 198, 2008, p. 4-32.
8 Une remarquable synthèse : A. Boureau, « La norme épistolaire : une invention médiévale », in R. Chartier (dir.), La correspondance. Les usages de la lettre au xixe siècle, Paris, 1991, p. 127-127-157 ; pour une approche des types de sources, G. Constable, Letters and Letter-Collections, Turnhout, 1976 ; M. Camargo, Ars Dictaminis, Ars Dictandi, Turnhout, 1991.
9 Parmi une bibliographie désormais considérable, signalons T. Van Houdt (ed.), Self-Presentation and Social Identification. The Rhetoric and Pragmatics of Letter Writing in Early Modem Times, Louvain, 2002 ; G. Gueudet, L’art de la lettre humaniste, Textes réunis par F. Wild, Paris, 2004. Quelques articles importants : M. Fumaroli, « Genèse de l’épistolographie classique : rhétorique humaniste de la lettre, de Pétrarque à Juste Lipse », Revue d'Histoire littéraire de la France, LXXVIII, 1978, p. 886-905 ; A. Víala, « La genèse des formes épistolaires en français et leurs sources latines et européennes. Essai de chronologie distinctive », Revue de Littérature comparée, 218, 1981, p. 168-183 ; R. Witt, « Medieval “Ars Dictaminis” and the Beginnings of Humanism : A New Construction of the Problem », Renaissance Quarterly, XXXV, 1982, p. 1-35. Pour un bilan historiographique, voir le chapitre « Renaissance epistolarity » de J. M. Najemy, Between Friends. Discourses of Power and Desire in the Machiavelli-Vettori Letteres of 1513-1515, Princeton, 1993.
10 E. C. Dunn, « Lipsius and the Art of Letter-Writing », Studies in the Renaissance, III, 1956, p. 145-156 ; A. Gerlo, « The Opus de conscribendis epistolis of Erasmus and the Tradition of the Ars Epistolica », in R. R. Bolgar (ed.), Classical Influences on European Culture, AD 500-1500, Cambridge, 1971, p. 103-114 ; J. R. Henderson, « Erasmus on the Art of Letter-Writing », in J. J. Murphy (ed.), Renaissance Eloquence : Studies in the Theory and Practice of Renaissance Rhetoric, Berkeley, 1983, p. 331-355 ; Id., « Defining the Genre of the Letter : Juan Luis Vives’De conscribendi epistolis », Renaissance and Reformation, n.s., 7, 1983, p. 89-105.
11 Lorenzo de’ Medici, Lettere, éditées sous la direction de N. Rubinstein puis de F. W. Kent, Florence : 12 volumes publiés (1977-2007) pour les années 1460-1488. Pour une présentation générale de la correspondance, voir les introductions de chaque volume. Elle a été amplement mobilisée par les ouvrages récents, comme ceux de M. M. Bullard, Lorenzo il Magnifico : Image and Anxiety, Politics and Finance, Florence, 1994, ou de F. W. Kent, Lorenzo de’ Medici and the Art of Magnificence, Baltimore, 2004.
Il ne s’agit pas ici de tracer un bilan des corpus de lettres à dimension politique de la Renaissance italienne. Renvoyons, par exemple, aux lettres de Leonardo Bruni 1370-1444), (chancelier humaniste de la république florentine, qui ont fait l’objet de travaux récents : cf., entre autres, Per il censimento dei codici dell’epistolario di Leonardo Bruni : seminario internazionale di studi, Firenze, 30 ottobre 1987, éd. par L. Gualdo Rosa et P. Viti, Rome, 1991.
12 J. Boutier, A. Dewerpe, D. Nordman, Un tour de France royal. Le voyage de Charles IX, 1564-1566, Paris, 1984, p. 217-225.
13 Le « carteggio universale » de Côme Ier (plus de 330 liasses du fonds « Mediceo del Principato » de l’Archivio di Stato de Florence) fait l’objet, depuis 1982, d’un inventaire analytique dont neuf volumes ont été publiés à ce jour (Il carteggio universale di Cosimo I de’ Medici, Florence, Milan, Florence, en cours). Aucun traitement systématique du corpus n’a été pour l’instant envisagé vu l’ampleur du champ à couvrir.
14 Del segretario di M. Francesco Sansovino, libri quattro, Venise, Rampazetto, 1565 ; cf. E. Bonora, Ricerche sur Francesco Sansovino imprenditore libraio e letterato, Venise, 1994 ; M. Blanc-Sanchez, « Francesco Sansovino et son Del Segretario », Filigrana VI, 2000-2001, p. 11-87 ; L. Braida, Libri di lettere. Le raccolte epistolari del Cinquecento tra inquietudini religiose e « buon volgare », Rome-Bari, 2009, p.201-218.
15 Cf, J. Basso, « La lettera familiare nella retorica epistolare del XVI e XVII secolo in Italia », in La lettera familiare. Quaderni di retorica e poetica, I, 1985, p. 57-65 ; L. Vaillancourt, La lettre familière au xvie siècle. Rhétorique humaniste de l'épistolaire, Paris, 2003.
16 Bon aperçu dans A. T. Bergs, « Letters. A New Approach to Text Typology », Journal of Historical Pragmatics, V, 2004, p. 207-227.
17 R. Chartier (dir.), La correspondance, op. cit., p. 9.
18 M. Foisil, « L’écriture du for privé », in P. Ariès, G. Duby (dir.), Histoire de la vie privée, 3, R. Chartier (dir.), De la Renaissance aux Lumières, Paris, 1986, p. 333-369 ; sur les développements récents, peu concernés par la correspondance, cf. J.-P. Bardet, F.-J. Ruggiu (dir.), Au plus près du secret des cœurs ? Nouvelles lectures historiques des écrits du for privé, Paris, 2005 ; M. Cassan, J.-P. Bardet, F.-J. Ruggiu (dir.), Les écrits du for privé, objets matériels, objets édités. Actes du colloque de Limoges, 17 et 18 novembre 2005, Limoges, 2007. Pour la notion d’« ego-ego-document» appliquée à la correspondance, P.-Y. Beaurepaire (dir.), La plume et la toile. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières, Arras, 2002 ; Les Ego-documents à l’heure de l’électronique. Nouvelles approches des espaces et réseaux relationnels, études réunies par P.-Y. Beaurepaire et D. Taurisson, Montpellier, 2003. Pour l’étude des relations entre lettres et journal personnel, cf. les remarques de J. Basso, « Tra epistolario e diario attraverso il Cinquecento e il Seicento », Quaderni di Retorica e Poetica, 2, 1985, p. 41-47.
19 Parmi une littérature considérable, F. Laroque (dir.), Histoire et secret à la Renaissance. Études sur la représentation de la vie publique, la mémoire et l’intimité dans l’Angleterre et l’Europe des xvie et xviie siècles, Paris, 1997 ; sur le lien entre for intérieur et « arcana imperii », cf. J. Chiffoleau, « Ecclesia de occultis non iudicat ? L’Église, le secret, l’occulte (xiie-xve siècle) », Micrologus. Scienza e società medievali, XIV, 2006, p. 359-481 ; sur l’usage des lettres anonymes, cf. E. Grendi, Lettere orbe : anonimato epoteri nel Seicento genovese, Palerme, 1989.
20 On pense ici aux travaux de Cécile Dauphin, dérivés du « pacte autobiographique » de Philippe Lejeune ; cf. C. Dauphin, « Pour une histoire de la correspondance familiale », Romantisme, 90, 1995, p. 89-99 ; C. Dauphin, P. Lebrun-Pézerat, D. Poublan, Ces bonnes lettres. Une correspondance familiale au xixe siècle, Paris, 1995.
21 Pour une présentation efficace de ces changements de grande ampleur respectivement dans les cas français, anglais et italien, cf. W. Beik, « The Absolutism of Louis XIV as Social Collaboration », Past and Present, 188, 2005, p. 195-224 ; M. Braddick, State Formation in Early Modem England, Cambridge, 2000 ; J. Boutier, S. Landi, O. Rouchon (dir.), Florence et la Toscane. Les Dynamiques d’un État italien (xive-xixe siècles), Rennes, 2004.
22 Su ce type de préoccupation, cf. par exemple J. Boutier, A. Dewerpe, D. Nordman, « Le gouvernement épistolaire », in Id„ Un tour de France royal, op. cit., p. 213-235.
23 F. Braudel, « Philippe II », in Écrits sur l’histoire, II, Paris, 1990, p. 220.
24 Sur les rapports entre public et privé dans le nouveau paradigme de l’État moderne, cf. G. Chittolini, « Il privato, il pubblico, lo Stato », in G. Chittolini, A. Molho, P. Schiera (dir.), Origini dello Stato. Processi di formazione statale in Italia fra medioevo ed età moderna, Bologne, 1994, p. 553-589.
25 À côté du très suggestif ouvrage de N. Zemon Davis, Pour sauver sa vie : les récits de pardon au xvie siècle, Paris, 1988, qui a analysé de façon précise les formes de l’argumentation pour solliciter l’intervention du roi-justicier, plusieurs travaux ont plus directement articulé la supplique aux dynamiques de l’État moderne ; cf. en particulier, C. Nubola, « Supplications between Politics and Justice : The Northern and Central Italian States in the Early Modem Age », International Review of Social History, XLI, 2001, p. 35-56 ; C. Nubola, A. Würgler (dir.), Suppliche egravamina. Politica, amministrazione, giustizia in Europa (secoli XIV-XVIII) / Bittschrifften und Gravamina. Politik, Verwaltung und Justiz in Europa (14.-18. Jahrhundert), Bologne, 2002, et Forme della comunicazione politica in Europa nei secoli XV-XVIII. Suppliche, lettere, gravamina/Formen derpolitischen Kommunication in Europa vom 15. bis 18. Jahrhundert. Bitten, Beschwerden, Briefe, Bologne-Berlin, 2004. Sur les formes de la recommandation, J.-C. Waquet, « Solidarités personnelles et pouvoir aristocratique à Florence au xviie siècle », Ricerche Storiche, XV, 1985, p. 107-119 ; A. Burkardt, « “Paese da gente [...] che non giovano parole”. L’Inquisition romaine face aux pratiques de recommandation », in J.-M. Moeglin (dir.), L’intercession du Moyen Âge à l’époque moderne. Autour d’une pratique sociale, Genève, 2004, p.263-312.
26 L. Braida, Libri di lettere, op. cit., p. 3-4. La citation avait déjà été utilisée par A. Quondam (dir.), Le « Cane messaggiere ». Retorica e modelli di comunicazione epistolare, per un indice dei libri di lettere del Cinquecento, Rome, Bulzoni, 1981, p. 13-14. Montaigne cite ici les fameuses Lettere familiari d’Annibale Caro (1507-1566), dont le premier volume est publié en 1574 à Venise. L’ouvrage connut de très nombreuses réimpressions.
27 Sur cet aspect, cf. le plaidoyer vigoureux de M. Fumaroli, « Genèse de l’épistolographie classique : rhétorique humaniste de la lettre, de Pétrarque à Juste Lipse », Revue d’Histoire littéraire de la France, LXXVIII, 1978, p. 886-905.
28 Cf. en particulier, J. Basso, « Les traductions en français de la littérature épistolaire italienne aux xvie et xviie siècles », Revue d’Histoire littéraire de la France, LXXVIII, 1978, p. 906-918. Plus généralement, A. Víala, « La genèse des formes épistolaires en français et leurs sources latines et européennes. Essai de chronologie distinctive », op. cit. ; G. Gueudet, « Archéologie d’un genre. Les premiers manuels français d’art épistolaire », in Mélanges sur la littérature de la Renaissance à la mémoire de V. L. Saulnier, Genève, 1984, p. 87-98.
29 Sur ce dernier aspect insiste particulièrement l’ouvrage collectif Correspondence and Cultural Exchange in Europe, 1400-1700, op. cit.
30 J. Hayez (dir.), Le carteggio Datini et les correspondances pratiques des xive-xvie siècles, Mélanges de l'École française de Rome, Moyen Âge, CXVII, 2005.
31 F. Senatore, « Uno mundo de carta ». Forme e strutture della diplomazia sforzesca, Naples, 1998.
32 L’œuvre de référence demeure le livre d’A. Quondam (dir.), Le « carte messaggiere », op. cit. ; parmi les publications plus récentes concernant l’Italie, cf. N. Longo, Letteratura e lettere. Indagine nell’epistolografia cinquecentesca, Rome, 1999 ; M. L. Doglio, L'arte delle lettere. Idea e pratica delia scrittura epistolare tra Quattro e Seicento, Bologne, 2000 ; L. Braida, Libri di lettere, op. cit. ; une ample bibliographie des sources a été réalisée par J. Basso, Le Genre épistolaire en langue italienne (1538-1662), Répertoire chronologique, Nancy-Rome, 1990, 2 vol.
33 Un des exemples les plus convaincants, fortement marqué par la sociologie interactioniste : P. D. McLean, « A Frame Analysis of Favor Seeking in the Renaissance : Agency, Networks, and Political Culture », American Journal of Sociology, CIV, 1998, p. 51-91.
34 Parmi une vaste littérature, cf. D. Generali, « Repubblica delle lettere fra censura e libero pensiero. La comunicazione epistolare filosofico-scientifica nell’Italia fra Sei e Settecento », Intersezioni, VI, 1986, p.73-94 ; M. Ultee, « The Republic of Letters : Learned Correspondence, 1680-1720 », The Seventeenth Century, II, 1987, p.95-112 ; D. A. Kronick, « The Commerce of Letters : Networks and “Invisible Colleges” in Seventeenth- and Eighteenth-Century Europe », The Library Quarterly, LXXI, 1, 2001, p. 28-43.
35 Cet ouvrage a été élaboré et discuté lors de deux journées d’études à l’université d’Avignon, le 5 mai 2006 et le 1er février 2008, organisées en collaboration entre le Laboratoire d’Histoire d’Avignon (EA 3152), le centre « Europe-Européanité-Européanisation » (UMR 5222) de Bordeaux, et le SHADYC (UMR 8562) de Marseille ; il doit beaucoup aux discussions et aux échanges entre les intervenants.
Auteurs
-
Jean Boutier
École des hautes études en sciences sociales, Marseille
-
Sandro Landi
Université Michel de Montaigne, Bordeaux
-
Olivier Rouchon
Université d’Avignon
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