Du retour rêvé au retour réel
p. 25-27
Texte intégral
« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un cri, Et que si les baisers s’envoyaient par écrit, Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !… »
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, 1897.
« Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l’on attente à son orgueil, quand on le blesse ? Cette blessure – qui devient ainsi le for intérieur –, c’est elle qu’il va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de cœur secret et douloureux. »
Jean Genet, Le Funambule, 1958.
« C’est cela donc qu’elle nous disait, lançant à la cantonade ses comptes cabalistiques. Cette longue et secrète retenue de chagrin, ce sang ravalé comme on ravale ses larmes, et par cette mort sa vie à jamais déréglée. »
Jean Rouaud, Les champs d’honneur, 1990.
1L’armistice du 11 novembre 1918 met fin à quatre années de guerre. L’Des années durant lesquelles les couples et les familles qui ont été séparés ont tenté, malgré tout, de maintenir vivantes les attaches qui les reliaient les uns aux autres et qui ont, sans cesse, imaginé la fin de l’épreuve et le moment des retrouvailles, moment qui signerait la fin tant attendue d’un conflit qui a violenté comme jamais les corps et les âmes, et qui se charge, avec la durée de la guerre, d’une attente considérable. L’intensité de l’émotion collective, relatée dans les témoignages, à l’annonce de l’armistice, les descriptions d’explosion de joie, de « délire1 », même quand elles sont cruellement accompagnées de la douleur de ceux qui sont frappés par le deuil, donnent la mesure de cette attente. La démobilisation militaire, longue puisqu’elle s’étire jusqu’à la fin de l’année 1919, ouvre alors une autre phase de la temporalité du retour qui, après avoir été rêvé, se vit enfin. Peu à peu, les hommes, les plus chanceux, rentrent et retrouvent l’intimité de la maison, de la famille. Mais les cloches fêtant l’armistice et annonçant la fin du conflit ne sonnent pas pour autant la fin de la guerre dans les vies de ceux qui se retrouvent.
Notes de bas de page
1 Weill Louise, Journal 1914-1920., APA 190, 11 novembre 1918, p. 336.
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