Chapitre VI. Le don en diplomatie : gage d’amitié ou signe de domination ?
p. 291-332
Texte intégral
Fonctions et modalités du don diplomatique
1Le don s’inscrit dans les pratiques cérémonielles de la diplomatie. Pièces précieuses d’orfèvrerie et d’horlogerie, portraits, drapeaux, argent, produits comestibles sont autant d’objets offerts et reçus, de dons et de contre-dons qui rythment les relations diplomatiques franco-genevoises. Leur circulation délimite l’espace singulier réservé à l’économie du don au sein d’un système social caractérisé par l’économie de marché1.
2En réponse à l’invitation de Marcel Mauss adressée aux historiens, il s’agit d’articuler les fonctions et les modalités du don dans le cadre des relations diplomatiques2. Le « paradigme du don3 », comme triple obligation de donner, de recevoir et de rendre, où se mêlent la contrainte et la liberté, dynamise l’interprétation des modes de construction réciproque de la dignité des États en tant qu’enjeu du cérémonial diplomatique. Il rend compte de la façon dont les agents publics jouent avec habileté sur les différents registres, du don amical et réciproque, le « don partage », jusqu’au « don agonistique » qui fonde l’inégalité dans la relation entre le donateur et le récipiendaire. Ce dernier est voué à transformer en obligé, d’une manière ou d’une autre, mais jamais n’importe comment, celui qui l’a auparavant obligé. Ce rapport de force engage la dignité puisqu’il fait courir au donataire le danger d’être maintenu dans une position de subordination excessive, contraire aux conditions du juste commerce entre les États souverains tel qu’il est conceptualisé dans la plupart des traités du droit des gens.
3Le don diplomatique renvoie à la tension fondamentale à l’œuvre dans les relations entre deux États que distingue la différence de puissance, de gouvernement, d’identité confessionnelle et de culture politique. En tant qu’États souverains, ils sont égaux du point de vue juridique. Comme États pourvus de qualités relatives (le type de gouvernement et son ancienneté, l’étendue territoriale, la puissance militaire, le poids démographique, etc.), l’usage, que le droit reconnaît, leur assigne des places distinctes dans l’ordre européen. À la couronne de France revient la préséance sur les autres princes, à l’exception de l’empereur, tandis que la République de Genève occupe les échelons les plus bas de la hiérarchie des souverains, précédant à peine des États à la souveraineté mal assurée comme certaines villes libres d’Allemagne4. La tension entre l’égalité juridique des souverains et leur distinction hiérarchique trouve écho dans l’économie symbolique du don diplomatique. C’est pourquoi « il y a toujours de l’agôn et du défi au sein même du simple partage5 » : le don éprouve en permanence le rang et le statut des acteurs dans un équilibre précaire entre mise à distance et rapprochement, entre altérité et identité. Le caractère obligatoire du don provient du constat que sa première fonction est de « créer, d’entretenir ou d’avaliser une hiérarchie entre le donateur et le récipiendaire, de telle sorte que celui-ci est mis, par la donation même, en situation d’infériorité par rapport au donateur6 ». La troisième obligation, celle de rendre, a donc pour valeur de rectifier l’effet de subordination que le don initial produit chez le donataire. Il faut alors évaluer le don en diplomatie d’après son oscillation, dans la durée et selon les circonstances, sur l’échelle à partir de laquelle se mesurent les comportements de l’alliance et ceux de l’hostilité7.
Circulation des dons diplomatiques entre la France et Genève
4De retour à Genève après quatorze ans de mission permanente et officielle auprès de la cour de France, Isaac Thellusson insiste sur les conditions de son départ, selon lui conformes à ce que le gouvernement genevois et la dignité de la République pouvaient en attendre. Dans son rapport au Petit Conseil, qu’il présente de vive voix le 27 septembre 1744, il évoque notamment l’échange des présents sur le registre de la réciprocité dont les modalités pratiques sont l’objet de négociation. Le ministre genevois reçoit en effet une boîte en or avec les portraits du roi et de la reine. Sur le couvercle, le chiffre du monarque est composé de diamants et celui de son épouse de rubis. Le ministre genevois est pourtant contrarié puisque le précieux objet est offert par le garde des bijoux et non par l’introducteur et le sous-introducteur des ambassadeurs. Pour Thellusson, la médiocre qualité du premier interlocuteur empêche le déroulement normal de l’échange des dons. C’est pourquoi il n’hésite pas à restituer provisoirement la boîte au garde des bijoux du roi. Son opiniâtreté est récompensée. Trois jours plus tard :
« Monsieur le chevalier de Sainctot, introducteur des ambassadeurs, et Monsieur de La Tournelle, sous-introducteur, étaient venus chez lui, lui porter le présent en leur dite qualité, suivant la règle et l’usage, et qu’il leur avait fait le contre-présent [de deux montres en or richement ornées]8. »
5À cette occasion, les prescriptions de la littérature du « parfait ambassadeur » relatives aux honneurs dus aux représentants des puissances secondaires justifient l’heureuse persévérance d’Isaac Thellusson9.
6Il a lieu d’en être particulièrement satisfait puisqu’en tant que premier ministre public officiel de la République, il a d’abord craint de ne bénéficier d’aucun présent avant son retour à Genève10. Ses prédécesseurs, Ezéchiel Spanheim et Daniel Martine, étaient en charge des affaires de la République auprès de la cour de France, mais le premier en qualité de ministre de l’Électeur de Brandebourg et le second comme représentant du landgrave de Hesse-Cassel. Thellusson cherche donc à convaincre les commis du ministère des Affaires étrangères que les dons que l’un et l’autre ont reçus rendaient compte de l’ensemble de leurs activités, y compris en faveur des intérêts de la République11.
7Pour appuyer les prétentions du gouvernement de Genève à ne pas être moins bien traité que les princes allemands, Thellusson fait valoir son propre rôle dans le transport des blés en direction de Paris, entre 1738 et 1740. Le roi et la ville de Paris lui avaient confié cette mission dont le succès anime en retour la reconnaissance des autorités politiques, dans la capitale comme à la cour12. Ce dernier argument facilite sans doute la décision de reconduire en faveur des ministres officiels genevois les dons qui avaient ponctué jusque-là le séjour des représentants officieux de la République auprès du roi.
8En ce sens, Thellusson n’ignore pas que le don qu’il reçoit n’est pas exactement conforme à la règle et à l’usage, pour reprendre son expression, mais atteste plutôt d’un précédent à partir duquel ses successeurs exigeront avec succès la même attention. En négociant les conditions de son départ de la cour, le ministre genevois défend en même temps son statut au sein du corps diplomatique présent à Versailles et la place de la République dans l’ordre européen. L’un et l’autre supposent des honneurs, des égards particuliers en accord avec la logique de la proportionnalité qui distingue les États selon leurs rangs et les représentants diplomatiques selon les règles idoines de la préséance. Plus encore, Thellusson rappelle les commis du ministère et la cour au respect des « principes d’une civilité qui est reçue chez toutes les autres nations du monde13 » d’après laquelle le souverain reconnaît et honore à travers le ministre public l’État étranger qui l’envoie.
9Dans cette première séquence d’échange de dons, la règle de la réciprocité oblige le Petit Conseil de la République à offrir un présent au résident de France – l’homologue du ministre genevois à Versailles – au terme de son séjour à Genève. En 1749, lorsque le résident Gérard Lévesque de Champeaux s’apprête à quitter définitivement le poste qu’il occupe depuis dix ans, une négociation préalable organise la cérémonie d’adieu14. Le secrétaire d’État de la République informe Champeaux qu’à
« Monsieur Dupré, qui avait été résident cinq à six ans, on lui avait donné un bassin et une aiguière d’argent, qu’à Monsieur d’Iberville, qui avait résidé dix ans, on avait fait graver une médaille d’or et sa chaîne de la valeur de mille livres, et qu’à Monsieur de La Closure, que nous avions eu quarante et un ans, on lui avait fait graver une médaille avec sa chaîne, et mis dans une boîte d’or de la valeur de mille livres15. »
10À son tour, le résident sortant est gratifié d’une médaille et d’une chaîne en or16. À l’inverse de son homologue genevois, le résident jouit d’un don qui lui est personnellement attribué et qu’il regarde désormais comme sa propriété.
11En revanche, une fois Thellusson de retour à Genève, une seconde séquence de dons réciproques ponctue son rapport au Petit Conseil. Le ministre genevois offre à la République, en la personne du Premier syndic, la boîte en or qu’il a reçue du roi par l’intermédiaire de l’introducteur des ambassadeurs. En contrepartie, les magistrats décident que le trésorier lui remettra une médaille de la part du Conseil « comme un monument de ses services et de la reconnaissance de la Seigneurie qui en donnera des marques en toutes les occasions, tant à lui qu’à sa famille17 ».
12L’échange de la boîte royale et de la médaille lors de la séance du Petit Conseil semble répéter l’échange qui s’était déroulé à Versailles entre Thellusson et Sainctot. Néanmoins, le don de la médaille ne répond pas à celui de la boîte précieuse : il récompense les services que le ministre genevois a rendus à la République. L’activité diplomatique des agents genevois est une prestation non rémunérée, en conformité avec l’idéal républicain de la magistrature conçue comme le devoir gratuit des citoyens les plus distingués par la fortune et les capacités. Elle est assimilée à une forme de don qui suscite en retour la reconnaissance et affermit l’honneur du prestataire, tout comme celui de sa famille. La médaille offerte au ministre public genevois contribue à la délimitation de l’espace toponymique au sein duquel les familles dirigeantes prennent place, identifiées à la République elle-même dans un processus contrôlé de cooptation. Le registre symbolique déborde l’immédiateté de l’échange entre la boîte royale et la médaille républicaine dans l’enceinte du Conseil des Vingt-Cinq puisque la médaille synthétise plusieurs années de service « gratuit » dont la mémoire honorable est gravée sur le revers : « Isaaco Thellusson/Civi Optimo/Legatione/Apud Lud. XV Regem/Christianissimum per XIV Annos/Senatus Genevensis/Bene Memor/174418. »
13La dynamique de l’échange s’accomplit donc à deux niveaux distincts. Dans un premier temps, la boîte aux chiffres royaux et les montres précieuses de la République participent de la donation réciproque entre deux États souverains qui manifestent ainsi la nature équilibrée de leurs relations diplomatiques. De même, au don déposé entre les mains du ministre genevois fait écho celui que reçoit le résident de France à son départ. Dans un second temps, la médaille en récompense des services rendus correspond au registre de la rétribution interne au fonctionnement de la République de Genève. La dimension personnalisée du don est accentuée et la valeur symbolique de l’objet varie en fonction de la reconnaissance dont le récipiendaire est l’objet19.
14Ces gestes s’insèrent dans la circulation du don en diplomatie, laquelle obéit à des rythmes temporels variables. L’enchaînement de la réciprocité se déroule dans l’immédiateté, mais également de manière différée, en fonction de la qualité des intervenants et de la plus ou moins forte personnalisation du don. Pourtant, si ces deux séquences ressortent de la réciprocité accomplie, deux observations en fixent les limites qui sont propres aux relations entre la puissante monarchie absolutiste et la République réformée.
15Le ministre genevois reçoit bien une boîte richement ouvragée à son départ de Versailles, mais c’est pour ensuite s’en déposséder entre les mains du Premier syndic20. En un mot, le roi de France ne fait habituellement qu’un seul don officiel à la République. En contrepartie, le gouvernement genevois exécute deux dons : au couple royal et au résident de France lorsqu’il laisse place à son successeur.
16Seul Thellusson obtient un présent du monarque qui lui est personnellement adressé. En 1744, Louis XV et Marie Leszczyńska exercent en effet une largesse exceptionnelle qui précède de quelques jours la remise de la boîte. Dans sa lettre du 25 août au Petit Conseil, Isaac Thellusson rapporte que le chevalier de Sainctot et le sous-introducteur des ambassadeurs lui ont remis les portraits du roi et de la reine21. Le portrait royal, outre qu’il est destiné en particulier au ministre genevois, a par ailleurs la caractéristique de n’être l’objet d’aucune restitution dans la mesure où il incarne une forme d’autorité politique qui n’a pas d’équivalence dans le régime républicain. En ce sens, il interrompt la logique de l’échange, de la réciprocité, en exposant symboliquement la nature de la distance qui singularise les relations diplomatiques entre la France et Genève. Il démontre la grande inégalité de rang des deux États. Alors même que la circulation des dons s’opère sur le mode coopératif, les gestes de l’amitié, de la civilité, du bon voisinage sont calibrés selon des paramètres systémiques qui tracent les bornes resserrées de l’idéal juridique de l’égalité des États souverains. Lorsque la condescendance, voire l’hostilité, l’emporte sur les relations amicales, c’est le principe même de la réciprocité qui est en jeu.
Le don insolvable des portraits royaux
17Dans le contexte des relations diplomatiques entre la France et Genève, les portraits royaux se rangent donc parmi les dons qui abolissent toute forme de restitution parce qu’ils distinguent le souverain qui peut donner de celui qui est incapable de rendre sur le même registre de l’incarnation iconographique22. Là où le nom et l’image du roi concentrent le pouvoir souverain, la représentation de la République se fragmente dans la multiplicité des noms et des images des magistrats. Dans sa version républicaine, la galerie des portraits publics, telle qu’elle était exposée notamment à la Bibliothèque de Genève, sert avant tout le projet pédagogique interne d’identification de l’oligarchie23. Chaque portrait expose un individu dont le patronyme recouvre aussitôt la spécificité personnelle en l’associant au régime endogame des familles dirigeantes comme l’une des parties à jamais visibles de la République réformée. Il s’agit d’un mode de figuration qui perd sa puissance évocatrice dès lors qu’il est confronté au portrait unique du roi absolu. Partie incapable d’exprimer le tout, impossible synecdoque, le portrait du magistrat dévoile tout son sens une fois imbriqué dans la série-galerie des portraits de ses pairs.
18Cet effet est vérifié lorsque les portraits royaux sont destinés non pas au ministre genevois comme une distinction particulière, mais aux magistrats in corpore représentant l’État républicain. Image de propagande, image politique, le portrait du roi produit de la surreprésentation lorsqu’il est adressé au gouvernement de la République pour être accroché entre les murs de l’Hôtel de ville24. Représentation iconographique du monarque, le portrait double la représentation diplomatique qu’assume d’ordinaire le résident de France à Genève ; logique d’amplification, d’intensification à laquelle se soumet la République qui, dans les deux sens du terme – iconographique et diplomatique –, est dépourvue d’une telle puissance de représentation. C’est pourquoi les conseillers genevois se soucient beaucoup des modalités d’acquisition des portraits royaux, mince marge de manœuvre à leur disposition pour préserver la dignité de la République. Il s’agit toujours de les présenter comme des dons gratuits, d’honorables gages de la bienveillance du roi, des signes prestigieux de l’entière reconnaissance de l’État, mais surtout pas comme l’effet de la sollicitation, le résultat d’une grâce conditionnée qui aurait pu être refusée. Comment ne pas comprendre dès lors la relative rareté des portraits royaux destinés au gouvernement genevois. Genève reçoit officiellement à deux reprises les portraits du roi de France : en mars 1730, à la suite du mariage de Louis XV, et en 1785, pour consacrer l’intervention française de 178225. À cette dernière occasion, dans la mesure où le portrait de Louis XVI coexiste avec les représentations du roi de Sardaigne et des plénipotentiaires bernois, il figure à travers le mode de réception et d’accrochage le système international dans lequel ces gestes sont accomplis.
19Le 11 octobre 1785, la veuve Rameau et ses fils, transporteurs de leur état, informent le Petit Conseil depuis leur officine de Dijon que leur « commissionnaire à Paris, a pris pour la voiture du portrait de Sa Majesté Très Chrétienne à Genève des engagements qu’il leur est physiquement impossible de remplir par la route de Poligny, où l’on ne se sert que des chariots attelés d’un seul cheval sur lesquels il est impossible de placer des charges d’un aussi grand volume ; qu’ils sont obligés par conséquent d’adresser les deux caisses qui contiennent le portrait et la bordure à Mâcon ou à Lyon26 ». Ce détour inhabituel, loin de la route jurassienne qui relie Paris à Genève en passant entre Dole et Lons-le-Saunier, augmentera les frais pour le règlement desquels ils sollicitent avec succès la participation financière de la République.
20Expédié de Versailles le 24 septembre, le portrait de Louis XVI en costume de sacre parvient à sa destination le mercredi 2 novembre. Un médaillon à la partie supérieure du cadre porte l’inscription : « Donné à la République de Genève en 178527. » D’une valeur de 2 900 livres, il s’agit d’une copie exécutée à partir de l’original qu’Antoine-François Callet a peint en 177928. L’arrivée du portrait du roi à Genève n’est pas le fruit du hasard, mais l’effet de la négociation qui se déroule peu de mois auparavant dans les couloirs de Versailles.
21Au début de l’été 1785, les conseillers Joseph Des Arts et Alexandre Marcet, joints à Jacob Tronchin, frère de l’ancien Procureur général Jean-Robert Tronchin et porte-parole des Constitutionnaires à Paris, assument désormais à la cour la plus grande part de la charge de négociateurs de la République. Perrinet des Franches, ministre titulaire de Genève en France, quoique sans caractère, n’est plus à même d’honorer sa fonction. Il est « ruiné de dettes et de trafics douteux29 » à cause d’un fils incorrigiblement joueur, colonel des gardes suisses avant d’en être radié pour être incarcéré un temps à Vincennes, d’une gratitude d’ailleurs bornée à l’égard des efforts de son père pour le sauver de ses créanciers30. Sa quasi-faillite personnelle le met au ban du corps diplomatique, persona non grata de la bonne société parisienne et versaillaise.
22Interlocuteurs informels auprès des bureaux des Affaires étrangères, Des Arts, Tronchin et Marcet s’entretiennent régulièrement avec le Premier commis Pierre-Michel Hennin. À la fin du mois de juillet, c’est justement à l’occasion de l’un de ces entretiens avec Hennin que Des Arts évoque les portraits des rois de France offerts à la République, en mentionnant plus précisément celui que Louis XV a donné pour son mariage31. Il poursuit en insinuant que le portrait de son successeur serait un don précieux pour le Conseil, d’autant plus s’il accompagnait la garantie de l’édit de novembre 1782.
23Hennin conçoit avec plaisir que le roi offre à la République son portrait, à la condition toutefois que le Petit Conseil en fasse la demande écrite au ministre des Affaires étrangères pour qu’elle soit ensuite présentée à Louis XVI. La proposition embarrasse tout autant Des Arts que les magistrats genevois. Le don du portrait royal fait l’objet des délibérations du gouvernement au cours desquelles, selon la formule laconique des registres, les avis sont « partagés32 ». L’essentiel des débats tourne en réalité autour de la manière de préserver la fiction du don gratuit en protestant que « divers souverains avaient honorés la République du don de leurs portraits sans qu’il parut qu’ils eussent été demandés33 ». Selon la culture jurisprudentielle d’après laquelle le précédent conforme l’usage, les conseillers se réfèrent aux registres du Conseil et se rassurent en y lisant que le représentant de la République en France, Daniel Martine, n’avait entrepris aucune démarche pour acquérir le portrait de Louis XV au lendemain de son mariage. Et pourtant, le gouvernement avait déjà cédé à cette époque au « violent désir d’obtenir ce merveilleux portrait et à la crainte de voir rejeter sa demande34 ». Ce ne sont pas les efforts de Martine, mais ceux de Pierre Mussard et du résident La Closure, entre 1729 et les premiers mois de 1730, qui aboutissent au don du portrait royal selon l’original de Jean-Baptiste Van Loo35. Le portrait de Louis XV, si les magistrats de 1785 s’en souviennent comme d’un don qui ne fut jamais sollicité officiellement, n’est en aucune façon le présent spontané d’un monarque reconnaissant, mais le fruit de la démarche active de leurs prédécesseurs pour en obtenir la possession.
24Pour Hennin, il ne revient pas au roi d’entamer des démarches au sujet de son portrait36. Plus encore, le Premier commis conditionne l’octroi du portrait de Louis XVI à la demande similaire qu’en ferait la République à la cour de Turin pour celui de Victor Amédée III. En contrepartie, Pierre-Michel Hennin concède aux Genevois qu’ils s’abstiennent de l’humiliation d’une requête officielle. Le 21 août, invités à dîner dans les appartements de l’ancien résident à Versailles en présence de nombreux commensaux, Des Arts et Marcet soumettent à Vergennes une simple note informelle de demande du portrait de Louis XVI à laquelle le ministre répond favorablement37.
25Le Petit Conseil ne méconnaît pas le prix de la concession du ministère des Affaires étrangères dans ces circonstances. Il se tourne donc en direction de Turin comme Hennin l’y avait convié38. Le dernier jour du mois d’août, le résident sarde à Genève, Jean-Baptiste Despine, est informé du don prochain du portrait de Louis XVI à la République, dans l’attente que Victor Amédée III l’imite avec la même bienveillance39. Despine relaie la démarche du gouvernement genevois auprès de son ministre, le comte Perrone di San Martino, lequel confirme au début du mois d’octobre que le roi s’est prêté de bonne grâce à accorder son portrait auquel il a donné ordre de travailler40. Il faudra toutefois attendre le 15 janvier 1787 pour que celui-ci arrive à Genève, accompagné de son auteur, le peintre Paul Borroni, et du sculpteur sur bois Bulgeri ou Bolgé41.
26Représentant le roi de Sardaigne en majesté, les deux parties du portrait sont réunies sous l’inspection des artistes sardes, puis il est placé dans la Chambre de la Reine de l’Hôtel de ville, aux côtés de celui de Louis XVI. Le peintre et le sculpteur sont gratifiés chacun d’une montre et de sa chaîne en or, et défrayés de leur frais d’auberge. Le valet de chambre du baron Despine reçoit pour l’occasion quatre louis prélevés sur la trésorerie genevoise42.
27Aux portraits royaux, il faut encore ajouter les « portraits de condition43 » des ministres français et sardes, sans oublier les plénipotentiaires bernois également impliqués dans la coalition militaro-diplomatique de 1782. En octobre 1785, les portraits des représentants bernois Steiger et Watteville de Belp sont adressés non pas aux syndics de Genève, mais à Pierre-André Rigaud, alors châtelain de Jussy. Chargé plus particulièrement des relations de la République avec le Corps helvétique, Rigaud avait sollicité de manière informelle les deux plénipotentiaires. C’est lui-même qui fait retirer leurs portraits à la douane pour les transporter chez le Premier syndic. Ils sont ensuite accrochés dans la salle des réquisitions de l’Hôtel de ville.
28Deux mois plus tard, c’est au tour du portrait de Vergennes de gagner la même salle. Hennin offre en son nom celui qu’il conservait dans son appartement, réservant ainsi le caractère officiel de la donation au seul portrait de Louis XVI44. Dans la lettre jointe à la représentation picturale du ministre, Hennin recourt au champ lexical du sentiment amical restauré. La bienveillance du Premier commis est d’autant plus remarquable qu’il s’est jugé mal récompensé par ses amis genevois. En janvier, le diplomate amateur d’art avait remercié Jacob Tronchin du don d’un tableau (de Huber, de De la Rive45 ?) pour mieux regretter que ce ne soit pas la République qui le lui remette46. Se défiant du « bavardage des Représentants », non seulement à Genève, mais aussi à Paris, la perspective d’apparaître trop publiquement comme le créancier politique des Constitutionnaires irrite Pierre-Michel Hennin. Sans doute que le caractère particulier du présent contrarie également l’amour-propre du diplomate qui n’aurait pas boudé la reconnaissance publique d’un État qu’il estime avoir sauvé de l’anarchie. Dans ces circonstances, son implication personnelle dans le don du portrait de Vergennes se présente comme la rétribution symbolique du tableau qu’il avait reçu quelques mois plus tôt des conservateurs genevois, gage particulier de paix mettant un terme au contentieux initial.
29Le tableau figurant le comte de Perron est d’une acquisition plus tardive encore. Jean-Baptiste François Fatio, officier au service du Piémont, en fait avec succès la demande en 1788, selon la même logique de sollicitation indirecte qui a prévalu pour ceux de Vergennes, Steiger et Watteville de Belp47.
30L’accrochage des tableaux dans la salle des réquisitions n’est pas laissé au hasard. Vergennes – le « Patron » comme l’appellent les chefs constitutionnaires – occupe le centre du mur principal, au-dessus de la cheminée. Il est entouré du comte de Perron, des plénipotentiaires bernois, de Jaucourt et de La Marmora48. Cette représentation systémique signifie à quel point le cabinet de Versailles préside dorénavant à la conservation de la République : maître de l’équilibre politique régional de la même manière qu’il aime se donner à voir comme le maître de l’équilibre européen dans son ensemble.
31Les portraits royaux interrompent la circulation des dons qui s’était jusqu’alors déployée depuis le Petit Conseil restauré en direction des puissances garantes. Médailles d’or dédiées aux plénipotentiaires, pièces de canons remises à Jaucourt et La Marmora avaient succédé aux présents, sous forme d’objets ou d’argent, destinés aux membres de la suite des ministres publics et des officiers, amplifiant ce qui s’était pratiqué lors de la médiation de 1738. Dons sans retour, insolvables, objets d’abolition de la réciprocité, les portraits royaux affirment sur le registre iconographique l’identité monarchique de l’ordre européen auquel la République doit à la fois son existence et sa déférence. Les portraits des rois de France et de Sardaigne figurent les conditions de l’inclusion de Genève dans le système interétatique. Son organisation républicaine la marginalise dans le même temps au sein de la « famille » des souverains, marquée au coin de l’endogamie et à laquelle elle échappe en grande partie selon la nature même de son régime. Inclusion périphérique et subordination sont les deux pans du même discours construit par et autour des portraits de Louis XVI et de Victor Amédée III49. Incapables de produire la représentation incarnée du pouvoir souverain, les magistrats genevois se confrontent aux limites de la dynamique du don lorsque la réversion est impossible.
32Le don des portraits évoque également la coalition de l’ordre monarchique contre les désordres politiques des « démagogues » républicains. À Versailles, les motifs de l’anti-républicanisme et de la sécurité collective s’associent pour justifier l’intervention de 1782. Hennin en loue les bienfaits à François Tronchin tandis que pour Vergennes « il est essentiel de ne rien laisser d’incertain dans tout ce qui tient au bon voisinage50 ». Si le ministre soutient les insurgés américains au nom d’une conception traditionnelle de l’ordre européen, c’est-à-dire anglophobe et sceptique à l’égard de l’allié autrichien, ce n’est pas pour tolérer aux frontières du royaume un foyer de tumultes politiques susceptibles d’essaimer. À travers la pacification de Genève, c’est la pacification préventive du système politique de l’Europe en son entier qui est l’horizon d’attente des puissances garantes de la constitution oligarchique de la République. Les portraits de Louis XVI et de Victor Amédée III en sont la consécration. Ce dernier point renvoie à la fonction et aux modes d’usage du portrait public à la fin de l’Ancien Régime, « support essentiel du discours politique51 ».
33À bien observer le processus d’acquisition du portrait du roi de France, il est frappant à quel point le résident en poste à Genève, le baron de Castelnau, n’intervient pratiquement pas. Le Conseil juge seulement convenable de l’informer du don royal après son arrivée et de la nomination de Jean-Armand Tronchin en remplacement de Perrinet des Franches52. Revêtu d’un caractère inhabituellement représentatif, en vertu de la position monopolistique de la légation française à Genève, le résident n’est pas engagé activement dans le processus de don du portrait royal dans la mesure où ce dernier concentre alors la fonction substitutive de représentation dans sa double dimension individuelle et politique. Au moment où le portrait arrive solennellement à Genève, la fonction représentative du résident s’amoindrit en conséquence du doublement de l’effet de présence du roi, présent en son portrait avant de l’être à travers son ministre en République.
34Représentation de Louis XVI, représentation du roi en tant qu’incarnation du principal État garant de la République, le portrait opère comme objet substitutif du corps royal absent dont il rend néanmoins la présence sur le modèle eucharistique, présence multipliée, partout multipliable et gagnée à l’éternité dans les espèces picturales53. Tous les acteurs – les conseillers genevois, les ministres, le roi lui-même – expriment la présence du roi particulier comme le signifiant iconographique de la longue chaîne reliant passé, présent et futur, présence ininterrompue des rois de France au chevet de la République. « Portrait-sacrement », « mémorial d’histoire », « corps politique du royaume » et « corps historique54 » du prince, le portrait de Louis XVI donné à Genève, c’est à la fois la figuration particulière d’un monarque et la représentation du roi de France comme principe anhistorique, au-delà de toute incarnation singulière. Image de propagande, portrait politique, portrait de l’homme et du monarque absolu, portrait en pied qui donne l’« illusion parfaite d’une véritable présence55 », la représentation picturale du roi de France dans les murs de l’Hôtel de ville est la quittance symbolique de la dette que la République a contractée. Mais la dette est insolvable puisqu’elle est au principe même de la survie politique du petit État. « Don pervers », le portrait royal pèche par l’excès de largesse laissant le donataire sans recours pour alléger la contrainte extérieure qui devient la condition de sa propre existence56. La conjonction du don des portraits de Louis XVI et de Victor Amédée III manifeste enfin l’extension du modèle du portrait royal dans sa version absolutiste au-delà des frontières du royaume de France.
L’échange des drapeaux ou les limites de la fraternité républicaine
35La culture politique des agents de la diplomatie franco-genevoise durant l’Ancien Régime contribue à équilibrer la conception égalitaire de la souveraineté comme catégorie juridique du droit des gens et les normes de l’usage qui distinguent entre la puissance de l’État monarchique français et la faiblesse de la République de Genève. Les Révolutions française et genevoise, après 1792, modifient-elles en profondeur les paradigmes et les pratiques de la diplomatie en matière de représentation ? La relative similitude des principes politiques adoptés par les deux États conduit-elle à renouveler les significations du don diplomatique dans le cadre plus général du cérémonial ? En réalité, après les déclarations de fraternité les plus débridées surgissent les entraves à la réciprocité où se mêlent de part et d’autre des aspirations contradictoires.
36Le 23 août 1794, la remise solennelle des lettres de créance d’Étienne-Salomon Reybaz a ranimé au sein de la Convention le projet d’honorer les cendres de Rousseau en les portant au Panthéon57. Lors de cette même séance, le président Jean Debry déclare au ministre genevois, au milieu des applaudissements enthousiastes, que le drapeau genevois se joindra désormais à ceux de la France et des États-Unis pour dessiner le « faisceau de la foudre » dirigée contre les trônes. Genève prend ainsi place parmi les nations républicaines ouvrant la première époque du nouvel ordre international conforme aux principes de liberté et d’égalité que la Révolution a proclamés. Sa souveraineté et son indépendance sont reconnues ; elle semble protégée des menaces d’annexion, récurrentes depuis l’automne 1792. Le don du drapeau genevois, que la Convention décrète formellement ce jour-là, encourage Reybaz à profiter de l’embellie thermidorienne pour faire coudre au plus vite la bannière aux couleurs de sa patrie, traversée des mots République de Genève brodés en lettres d’or, le drapeau fixé à une lance dorée et cravatée58. Le 8 septembre, les inspecteurs de la salle de la Convention déposent le drapeau genevois entre les mains du président qui précise aussitôt que « si l’orgueil et la vanité dirigeaient l’étiquette formulaire des cours royales, l’amitié, la loyauté et la franchise formaient les éléments de celle des Républiques59 ». Les conventionnels décrètent que l’étendard de Genève flottera dans la salle des séances avec les drapeaux français et américain60.
37Une cérémonie analogue se déroule trois jours plus tard durant laquelle un vétéran de la guerre d’Indépendance remet au président de la Convention la bannière étoilée avec une lettre fraternelle de James Monroe, l’envoyé américain en France61. La concordance chronologique des deux cérémonies ne tient évidemment pas du hasard et révèle les effets mimétiques qu’implique l’échange des drapeaux. Dans une lettre non datée, mais conservée au milieu des rapports sur le cérémonial des drapeaux à la Convention, Reybaz rend compte d’un dîner chez James Monroe qui réunit les ministres étrangers encore présents à Paris. Reybaz en profite pour informer le plénipotentiaire américain que les autorités constituées de Genève ont elles aussi associé fraternellement les drapeaux des trois Républiques dans l’Hôtel de ville62.
38Selon la dynamique de circulation réciproque du don amical, les conventionnels envoient en retour le drapeau tricolore aux États-Unis, le 18 novembre suivant63. Mais les Genevois patienteront jusqu’au 14 janvier 1796 pour recevoir eux aussi ce qui sera devenu entre temps moins la réversion d’un don antécédent qu’une grâce équivoque64. L’ampleur de l’intervalle temporel entre le don et son retour brouille tout à la fois la fiction du don gratuit et le jeu de la réciprocité entre don et contre-don65. Le sens du don tardif du drapeau français, détaché de la prestation initiale, est réactualisé selon des considérations qui jouent en défaveur de la République genevoise. L’économie du don glisse ici des formes symboliques de l’alliance républicaine aux rivalités traditionnelles de puissance entre les États, se conformant aux lignes de partage idéologique que la Révolution a produites. La modification rapide du sens accordé aux dons des drapeaux genevois et français rappelle ici la mise en garde de Balzac à « ceux qui lisent aujourd’hui des histoires de la Révolution française [...] : l’Histoire vieillissait promptement66 ».
39La volonté commune des élites politiques françaises et genevoises, dès l’automne 1794, de mettre un terme à la Révolution pour stabiliser les régimes constitutionnels respectifs concourt à la mutabilité de la signification accordée à l’échange des drapeaux. Aux motifs de la fraternité révolutionnaire succède l’aspiration à la création d’une société républicaine des peuples libres comme nouveau paradigme de l’ordre international. Pourtant, lorsque la première coalition se disloque à la suite des traités de Bâle, dès le printemps 1795, la question de l’identité de la République française se résout moins par la constitution d’un ordre international républicain que par la mise en place des conditions de son insertion au sein de l’ordre européen traditionnel afin de restaurer la préséance historique de la France67. La nature des relations franco-genevoises est à nouveau en jeu sur le registre de la fragilisation de la souveraine indépendance de la République de Genève. C’est pourquoi, au nom de la distinction entre la fraternité républicaine et les règles d’organisation du système international, quelques magistrats genevois se soucient, dès 1794, de ranimer l’ancienne alliance helvétique comme l’alternative nécessaire au bilatéralisme exclusif.
40Il s’agit dès lors de repérer trois thématiques qui conforment les discours et les comportements à l’occasion de l’échange des drapeaux : la fraternité révolutionnaire, l’aspiration au front républicain et la volonté de restaurer les alliances traditionnelles dans un ordre européen où la Grande Nation coexiste avec la société des princes. Il est possible de les mesurer en observant de quelle manière le drapeau français est reçu dans la République genevoise après avoir brièvement rappelé le contexte politique qui y prévaut alors.
41À Genève, depuis les journées des 18 et 19 juillet 1794, le mouvement insurrectionnel vise dans un premier temps les résistances de l’ancienne oligarchie avant de se retourner, dès le 23 août, contre la minorité des Montagnards genevois, dénoncés comme des anarchistes aspirant à la réunion avec la France. Les autorités constitutionnelles, dont le Conseil administratif, sont maintenues, mais le Tribunal et la Commission révolutionnaires coordonnent l’insurrection, aux dépens du Comité central des clubs. Jusqu’au début de l’automne, le gouvernement constitutionnel représenté par le Conseil administratif doit donc composer avec des institutions concurrentes dans un climat de vives tensions qui ne s’apaise que très lentement68.
42Dès la nouvelle de la réception prochaine de Reybaz à la Convention nationale pour y présenter ses lettres de créance, la question cérémonielle des drapeaux ravive les divisions. Le 20 août 1794, sur proposition d’Isaac Bourdillon-Diedey, le Tribunal révolutionnaire fait savoir au Conseil administratif que, par égard pour ce qui se fera à la Convention, il est indispensable d’arborer les drapeaux français, genevois et américain au-dessus de la porte de l’Hôtel de ville. Mais il faut également y joindre les bannières des alliés de Zurich et de Berne qui se sont résolus à reconnaître le nouveau gouvernement de la République69.
43Si le Conseil approuve la réquisition du Tribunal révolutionnaire, il décide néanmoins de la soumettre à la Commission révolutionnaire, « organe suprême de l’insurrection70 » avant qu’elle ne s’érige en second Tribunal révolutionnaire, le 23 août, pour frapper à la tête le mouvement montagnard. Or la Commission déplore le jour même le choix des drapeaux suisses. Elle leur préfère ceux de la France et des États-Unis en vertu de la « fraternité des principes qui doit unir les trois nations, et exclure toute adjonction qui ne serait fondée que sur des rapports purement diplomatiques71 ». Elle reconduit ainsi la signification première du décorum prévu dans la salle de la Convention nationale.
44Au début de l’année suivante, c’est au tour du Comité diplomatique de défendre l’alliance exclusive avec la France. Esaïe Gasc en fait rapport au Conseil, en février 1795, exposant la position critique dans laquelle se trouvait Genève alors que la République française se préparait à contracter des traités avec une partie des puissances européennes72. Gasc encourage le gouvernement à défendre une stratégie d’insertion de la République dans les futurs traités en tant qu’État allié de la France. Selon le Comité diplomatique, le danger pour l’indépendance de Genève provient beaucoup moins des prétendus appétits annexionnistes de la France que des puissances coalisées et de la Suisse. Le nouveau régime genevois est la conséquence d’une révolution détestée partout ailleurs qu’à Paris. Pire, durant tout le siècle Genève a donné l’exemple de l’agitation politique, elle est le berceau de Rousseau et celui de Clavière. Quant à ceux qui tournent leur regard vers Zurich et Berne dans l’idée de renouer avec les anciennes alliances, ils sous-estiment la gravité du mécontentement helvétique à l’encontre de la Révolution genevoise. Il faudra bien plus qu’une timide reprise des relations officielles pour le dissiper. En clair, pour le Comité diplomatique, « tous [les] efforts devaient se diriger du côté de la République française », réitérant le motif de l’alliance républicaine dirigée contre la coalition des rois soutenue par les cantons suisses.
45Les clubs révolutionnaires interviennent à leur tour dans le débat sur l’usage cérémoniel des drapeaux à travers lequel les différents acteurs de la scène politique genevoise évaluent leurs forces respectives. Le club de l’Égalité prend position le premier en soutenant la décision de Bourdillon et du Conseil administratif de déployer les drapeaux de Zurich et de Berne de concert avec ceux de la République française et des États-Unis. Deux de ses membres, Bénédict Humbert et Alphonse Voullaire, sont députés auprès de la Commission révolutionnaire sans cependant parvenir à emporter une décision favorable73. C’est ainsi que la cérémonie de remise des lettres de créance de Pierre-Auguste Adet à l’Hôtel de ville, le 22 septembre, se déroule sous les seuls drapeaux des trois Républiques genevoise, française et américaine. Encouragé par cette première victoire symbolique, le courant le plus radical des clubs demande au gouvernement que « lors du transport au temple des lois [Saint-Pierre] des drapeaux qui flottent à la Maison commune, le drapeau français soit porté par Henri Marat, frère du célèbre Marat mort à Paris, en considération de son nom cher aux Français74 ».
46Pour les membres du Conseil administratif, occupés à dissiper la rumeur toujours renaissante dans la France thermidorienne qui fait de Marat un citoyen natif de Genève, la doléance du Comité central des clubs dépasse de loin l’acceptable. Elle est recouverte d’un silence à la fois prudent et temporisateur tandis qu’à Paris Reybaz est chargé de « désabuser le public » sur l’origine prétendument genevoise de Marat75.
47Après la publication de la cérémonie de présentation du drapeau genevois à la Convention, les témoignages auprès du Conseil administratif affluent de toute la France, comme celui de la société populaire de la « commune montagnarde » de Lorient76. Son président exprime au gouvernement de Genève la « vive satisfaction » de tous les membres de la société lorsqu’ils ont appris la façon dont s’est déroulée l’audience de Reybaz à Paris, suivie du don de la bannière genevoise. Ils ont décidé que la salle de leurs séances sera désormais ornée de la même manière, répliquant un geste suffisamment consensuel pour satisfaire des interprétations idéologiques divergentes. Horizon d’attente d’une révolution universelle au nom de la fraternité cosmopolitique ou achèvement de cette même révolution dans la stabilisation d’États républicains conservateurs des droits nouveaux : l’une et l’autre conception coexistent au cœur de ce chassé-croisé de drapeaux donnés et rendus entre Paris, Genève et les États-Unis.
48La position des représentants diplomatiques français à Genève est, dans un premier temps, au diapason de l’enthousiasme fraternel de rigueur lors de la première audience de Reybaz à la Convention. Lorsque Félix Desportes succède à Pierre-Auguste Adet, en décembre 1794, le Conseil administratif prévoit de coupler l’audience du nouveau ministre public avec la cérémonie de remise du drapeau tricolore qu’il devait amener avec lui.
49Pour contrer la revendication de certains clubs révolutionnaires genevois au sujet du rôle éminent qu’ils souhaitent attribuer au frère de Marat, il est décidé qu’à l’issue de la première audience de Desportes, un ancien militaire ou un officier français en fonction porterait solennellement le drapeau tricolore de l’Hôtel de ville au temple de Saint-Pierre77. Signe du reflux des institutions issues des mouvements insurrectionnels des mois passés et de la prépondérance au sein des autorités constituées d’un courant favorable à la réhabilitation du bilatéralisme multiple, le gouvernement genevois arrête que lors de la cérémonie des citoyens genevois brandiraient leur propre drapeau avec ceux de Zurich, de Berne et des États-Unis. Il est encore précisé que la bannière tricolore sera disposée dans le temple à la droite du syndic – la place d’honneur –, tandis que les autres drapeaux étrangers occuperont sa gauche78. Il est finalement entendu que, selon l’intention de Desportes, cette cérémonie en deux temps (première audience et remise de l’étendard) n’aurait lieu qu’à la réception du drapeau français officiellement offert à la République de Genève.
50Loin de prendre ombrage de la cohabitation symbolique de la bannière tricolore avec les drapeaux suisses et américain, Desportes rend compte au Comité de salut public de l’impatience du peuple genevois à voir flotter dans ses murs le « drapeau national de la Grande République79 ». Mieux encore, puisque cet échange a eu lieu avec les États-Unis, le gouvernement français démontrera publiquement à quel point le « puissant et le faible sont [...] dans une balance égale », avant de conclure que « cette juste réparation [des] dons va prouver à l’univers que la nation française sait honorer partout l’indépendance et l’amour de l’égalité ». À l’opposé de l’étiquette de la distinction hiérarchique propre à la diplomatie des rois, la jeune République dévoile sa puissance nouvelle lorsqu’elle renonce à l’utiliser, même de façon symbolique, contre des peuples libres. Il n’existe ni faible ni fort dans l’ordre égalitaire républicain, mais seulement des peuples fraternels réunis dans un nouveau système international.
51Cette conception optimiste des relations politiques entre le nain et le géant s’essouffle pourtant en moins de deux mois, laissant en ruine le souvenir du généreux élan qui avait animé les séances de la Convention, les 23 août et 8 septembre 1794. Plusieurs raisons concourent à cette dégradation. Certaines relèvent de maladresses et de malentendus, d’autres apparaissent plutôt comme l’effet du changement de perception du rôle européen de la France, entre les premières négociations des traités de Bâle et les débuts de la campagne d’Italie.
52Les maladresses, d’abord. La décision de Félix Desportes de suspendre sa cérémonie d’accréditation tant que le drapeau n’est pas arrivé à Genève suscite la sévère désapprobation du Comité de salut public thermidorien80. Il est ordonné au diplomate qu’il se fasse reconnaître au plus vite selon les formes admises de l’audience officielle pour la présentation des lettres de créance. Quant au drapeau, le Comité assure qu’il proposera bientôt à la Convention d’en décréter l’envoi, toujours soucieux d’offrir le gage de l’union entre les deux Républiques.
53Malgré les démarches répétées du Conseil administratif et contre les ordres formels que lui a adressé le Comité de salut public, Desportes refuse de se prêter à une cérémonie publique d’accréditation. Fin février 1795, le résident rétorque à l’impatience du syndic Esaïe Gasc qu’il considérait ses lettres de créance comme déjà présentées lorsqu’il en avait donné la « communication particulière » au syndic Janot en décidant avec lui que l’audience solennelle serait ajournée jusqu’à la cérémonie de remise du drapeau français81. À cette occasion, il n’hésite pas à mentir aussi bien aux conseillers genevois qu’à ses propres supérieurs. Aux premiers, il affirme que le Comité de salut public est informé que la présentation des lettres de créance a eu lieu sans cérémonie. Aux seconds, il jure que les syndics eux-mêmes ont renoncé à la pompe d’une accréditation publique pour éviter les dépenses excessives auxquelles ils auraient dû consentir une fois encore à l’arrivée du drapeau tricolore82. Désespérant de ne jamais pouvoir coupler en une seule cérémonie la lecture des lettres de créance de Desportes et la remise du drapeau français, le Conseil administratif chargera Zacharie-Henri Des Gouttes d’inviter le résident à un « repas d’étiquette » en guise d’accréditation informelle, fixé au 27 mars 179583.
54L’amour-propre du résident n’est pas la seule cause de la difficulté que les Genevois éprouvent à recevoir le drapeau français en signe de réciprocité. Les dépêches de Desportes au Comité de salut public témoignent de la détérioration progressive des relations entre les deux Républiques. En janvier 1795, Desportes salue l’élection des nouveaux syndics. Il y reconnaît des hommes méritants, fidèles aux « principes démocratiques, dégagés de toute effervescence incendiaire84 », avec lesquels l’idéal de la concorde thermidorienne semble essaimer jusque sur les rives du Léman.
55Pourtant, moins d’un mois plus tard, les considérations de Desportes sur cet « intéressant satellite démocratique85 » que constitue la République de Genève rejoignent les conceptions de ses prédécesseurs sur l’esprit de faction caractérisant un peuple ingouvernable. Desportes déplore avant tout la fierté retrouvée des aristocrates genevois et de leurs affidés – les « englués » – réclamant le retour des exilés de 1792 dans l’espoir qu’ils sortent Genève de sa léthargie économique. Le gouvernement est dépourvu de l’énergie nécessaire à la direction des événements et des hommes :
« Les pamphlets, les écrits anonymes inondent la République [...], les personnalités les plus vives et souvent les plus indécentes attaquent les nouveaux magistrats : et le gouvernement, trop faible ou sans courage, ne satisfait ou ne punit personne86. »
56L’incessant affrontement des factions et l’irrésolution des autorités participent à l’élévation de Desportes au rang d’arbitre, appelant les uns et les autres à méditer la « grande leçon de modération et de douceur que la Convention nationale et le peuple français donnent en cet instant à l’univers87 ».
57Si Desportes assure qu’il soutient dans ces conditions difficiles le gouvernement certes anémié, mais démocratique, il se garde bien de dévoiler à ses supérieurs les relations intimes qu’il entretient avec certains des « aristocrates » les plus notés. Entre février 1795 et septembre 1796, il adresse notamment une série de lettres à François Tronchin, emplies d’une affection presque filiale. Il a déjà quitté la résidence de France pour se rapprocher de son correspondant, en emménageant près des Délices au milieu des meubles que lui a prêté Jean-Armand Tronchin qu’il qualifie de « digne et tendre ami88 ». Dans un échange épistolaire où se distingue la sensibilité la plus chaleureuse, Desportes consacre François Tronchin comme son « cher papa », « l’homme unique, l’homme incomparable89 » ! Comment penser que l’influence politique soit toujours étrangère à une telle réunion de cœur, notamment après avoir constaté avec quelle étonnante rapidité le gouvernement genevois est discrédité aux yeux de Desportes ?
58Dans ces circonstances, le résident espère que l’arrivée prochaine du drapeau français fortifiera les autorités constituées de Genève, mais si, contre toute attente, « cette peuplade doit toujours être ergoteuse et inquiète, au moins elle se contraindra par respect pour ce signe éclatant de nos victoires et de notre union90 ». Gouvernement faible par nature, peuple de raisonneurs orgueilleux : la fraternité républicaine de la fin de l’été 1794 cède le pas à la réappropriation des anciens motifs de l’anti-républicanisme classique, restaurant la distance incommensurable qui sépare la France directoriale de la République de Genève. Le don rétablit la distinction entre le puissant et le faible, au mieux sur le registre de l’exemplarité politique de la France thermidorienne qu’il s’agit d’imiter ; au pire, comme le symbole du pouvoir de contrainte d’une nation que le résident caractérise selon ses capacités militaires à vaincre les États coalisés contre elle. Pour Desportes, le don du drapeau n’est plus entendu comme la fiction d’un don inconditionné et volontaire en guise d’alliance. Sans cesse promis, mais toujours repoussé, il devient l’objet des sollicitations répétées du gouvernement genevois. Ces démarches multipliées inversent la logique de l’endettement qui fait habituellement du récipiendaire l’obligé du donateur : la sollicitation place désormais les autorités de Genève dans le rôle de celui qui aspire non pas à un dû, mais à une grâce.
59Les réflexions du résident Desportes sur les relations économiques entre les deux Républiques, qui datent du même mois de février 1795, prennent alors une dimension politique très particulière. S’opposant aux nombreux obstacles administratifs qui entravent depuis de longs mois la circulation des marchandises aux frontières, Desportes dénonce dans un plaidoyer en faveur de la concurrence l’erreur consistant à empêcher la prospérité économique des Genevois. Le libéralisme de Desportes sert pourtant bien l’intérêt politique de la Grande Nation :
« Peut-être un jour la sagesse et la douceur de notre gouvernement porteront-elles les Genevois, fatigués de leurs dissensions intestines, à nous supplier eux-mêmes de les incorporer à notre auguste République. Nous gémirions alors d’avoir étouffé un commerce, d’avoir détruit une banque, d’avoir ruiné des manufactures qui nous sont dès aujourd’hui très utiles, et qui peuvent avec le temps nous devenir, pour ainsi dire, personnelles91. »
60Il est difficile d’exprimer plus clairement le retour en force des aspirations annexionnistes que la chute du résident Soulavie, promoteur d’une grande République universelle et montagnarde, plus proche de l’idéal de Cloots que de celui de Robespierre, avait entraînées un temps avec lui. Ces réflexions donnent à l’échange des drapeaux une importance bien plus grave que ne le laisserait supposer de prime abord un contentieux apparemment de pure forme cérémonielle. L’attente sans cesse reconduite de l’arrivée du drapeau français équivaut à une rupture de réciprocité qui engage le statut même de la République genevoise en tant qu’État souverain et indépendant. Le contexte de grande précarité juridique de Genève, alors que le droit public européen est en cours de reconfiguration, rend les acteurs très sensibles aux significations symboliques du cérémonial diplomatique. C’est enfin l’incapacité supposée des Genevois à faire leur propre Thermidor qui les condamne à chercher hors d’eux-mêmes le repos indispensable à leur salut. Aux yeux du résident, la Révolution genevoise perd sa spécificité politique et idéologique pour se fondre dans l’histoire séculaire des « dissensions intestines » de la petite République, État archaïque et désordonné, inapte à la « sagesse » et à la « douceur » dont ferait preuve la République sans Révolution qu’est devenue la France.
61C’est pourtant Desportes, rappelé à Paris en octobre 1795, que le Directoire exécutif nouvellement élu désigne pour s’assurer de la confection du drapeau destiné aux autorités genevoises92. Son successeur, Louis-Pierre-Pantaléon Resnier, est chargé de négocier avec le gouvernement de Genève les modalités protocolaires de la remise du drapeau93. Or Resnier va user à cette occasion d’un ton de sévérité humiliant pour ses interlocuteurs, dû en partie à des circonstances étrangères aux seules dispositions des autorités genevoises, mais confirmant une représentation très abîmée de la République lémanique.
62Début janvier 1796, le nouveau ministre des Relations extérieures, Charles-François Delacroix, adresse à Resnier une dépêche alarmiste94. Il y dénonce l’activité des émigrés genevois, parmi lesquels l’ancien syndic Pierre-André Rigaud, rassemblés à Berne, dès 1794, autour du ministre britannique William Wickham. Ce dernier, cousin par alliance de Rigaud, est la bête noire de la diplomatie française qui redoute la constitution d’un réseau d’espionnage et de levées de fonds destiné à insurger Lyon et l’Est de la France95. Arrivé à Genève en 1782 pour y suivre des études en droit, Wickham est étroitement apparenté aux principales familles de l’ancienne oligarchie genevoise, dont les membres ont généralement fui la République entre l’hiver 1793 et l’été 179496. Isaac Pictet, son beau-frère, assure à ses côtés la communication avec la cour de Turin, doublant ainsi les relations qu’entretient Wickham avec son collègue John Trevor. Si les émigrés genevois soutiennent l’action de Wickham, c’est surtout dans l’espoir qu’il appuie en retour leur volonté d’intégrer Genève dans le Corps helvétique pour la soustraire définitivement à l’influence hégémonique de la France.
63Delacroix regrette ces machinations et invite Resnier à faire entendre aux magistrats actuels de la République qu’ils doivent se garder de suivre l’exemple des émigrés. Livrer Genève à la Suisse, c’est en faire une place d’armes contre la France. Le projet de cantonnement insulterait les « rapports intimes qui, par l’identité des principes, unissent aujourd’hui les deux Républiques et assurent à la plus faible la protection et la constante fraternité de la plus puissante97 ». Il appartient enfin à l’envoyé extraordinaire d’utiliser les moyens les mieux adaptés pour faire sentir aux magistrats genevois à quel point le moindre rapprochement avec le Corps helvétique, dont la neutralité proclamée ne trompe personne à Paris, est au désavantage de Genève. Il s’agit donc de choisir « entre l’amitié de la République française et celle des Suisses98 ». Il est difficile de se prononcer plus clairement contre la stratégie genevoise de bilatéralisme multiple à laquelle renvoie la mise en scène des drapeaux suisses, français et américain. C’est pourquoi Resnier décide d’entourer la remise du drapeau tricolore de « tout l’éclat convenable à la dignité de la République française [...], rien ne [lui] paraissant plus propre à décourager l’aristocratie, à arrêter le Conseil, à refroidir les cantons suisses et à réveiller l’énergie des patriotes99 ».
64L’envoyé extraordinaire exige du Conseil que le drapeau soit reçu avec la même pompe que pour la remise de ses lettres de créance, dans une cérémonie solennelle au temple de Saint-Pierre au son de vingt et un coups de canon. Resnier conteste la moindre parité dans la présentation des deux drapeaux. Celui de Genève a été offert à la Convention comme une « attention honnête, mais non marquante », alors que le drapeau tricolore a été sollicité par les autorités constitutionnelles de la petite République comme un « présent d’alliance et d’amitié ».
65L’envoyé n’éprouve aucun scrupule à renverser le paradigme anthropomorphique de Vattel lorsqu’il étend l’« inégalité qui résulte des différences de stature entre les individus [...] aux différences qui existent entre les États relativement à leurs étendues respectives100 ». Un nain n’est pas un géant. Le premier doit au second le surplus de respect qui marque toute la distance séparant la faiblesse de la force. De même, un petit État, poussière de souveraineté sur la frontière française, n’a pas la même qualité géopolitique qu’une puissance en passe de surmonter l’incroyable coalition de l’Europe. La similitude des principes politiques hérités d’une commune expérience révolutionnaire, à commencer par l’égalité, est renvoyée au statut de hochet rhétorique. Au tournant de 1796, à la diplomatie française de la faiblesse (l’alliance des Républiques et des neutres) succède la diplomatie nationale de la force. Le projet cosmopolitique d’un contrat social des nations s’épuise dans le désir de grandeur restaurée. Au final, la promesse vague que le Directoire récompensera la République genevoise d’une possible inclusion dans les traités qui sont en négociation pondère à peine la brutalité du propos de Resnier101.
66À l’inverse, le Conseil administratif en appelle dans un premier temps aux « principes d’égalité consacrés entre les deux Républiques102 ». Ces principes militent pour s’en tenir à ce qui s’est pratiqué à Paris après l’accréditation de Reybaz, soit le dépôt de l’étendard avec une simple note d’envoi. Si les magistrats se réfèrent à la communauté des principes issus de la Révolution, c’est avant tout pour ranimer l’ancienne norme sur l’égalité juridique des États souverains et mieux éviter la restauration des règles coutumières de la préséance. Néanmoins, les conseillers sont sensibles à l’argument de l’inclusion dans les futurs traités de paix. Après une négociation orageuse de deux jours sur le déroulement de la cérémonie, elle a enfin lieu le 14 janvier 1796103.
67Le sautier se rend peu après midi auprès de Resnier pour l’avertir de l’arrivée de la députation du Conseil composée des administrateurs Des Gouttes, François Gaillard, Jean-Salomon Victor et Jean Garnier. La procession qui se dirige vers l’Hôtel de ville, outre Resnier, est formée des deux secrétaires de la légation, du secrétaire particulier de l’envoyé extraordinaire et du président de l’administration du canton de Ferney-Voltaire. Les honneurs militaires sont rendus devant la Maison de ville, un officier à la tête d’un bataillon battant aux champs. Le Procureur général reçoit Resnier dans l’antichambre de la salle d’audience et le conduit à sa place, à la droite du syndic président, sur un siège à la même hauteur que ceux des syndics. À son entrée, les membres du Conseil descendent de leurs sièges, seuls les syndics gardent leurs places. Les membres de sa compagnie et les autorités constituées sont disposés sur une banquette à l’intérieur du parquet. Resnier remet le drapeau français entre les mains du syndic qui le passe à son tour au représentant du Département de la force publique.
68La cérémonie se conclut par le discours de l’envoyé extraordinaire qui présente le drapeau national comme le « gage de l’alliance des Français avec la République de Genève et comme un témoignage authentique des sentiments qui unissent les magistrats des deux peuples104 ». En précisant que cette cérémonie ne procède pas seulement du simple échange de bannières, Resnier altère aussitôt la logique de la réciprocité du don à laquelle sont attachés les magistrats genevois. Le drapeau offert par le Directoire n’est donc plus la contre-prestation d’un don antérieur, mais la marque de l’alliance exclusive entre la Grande Nation et une petite République, un antidote à la tentation helvétique de certains élus genevois, tentation qui ne sert que les intérêts de l’ennemi anglais. Au terme de cette harangue, si Samuel Mussard, le président du Conseil administratif, concède la fraternité des principes qui consacrent l’alliance des Républiques, c’est pour mieux réhabiliter la notion de réciprocité et d’abord une « réciprocité d’affection aussi franche que sincère » dont l’échange des drapeaux est l’expression même. Selon Mussard, le « drapeau genevois appendu aux voûtes du Palais national français [...] l’atteste à Paris, et le drapeau français vient retrouver ici le même langage ». Quant au désir d’exclusivité de la France, le président du Conseil ne manque pas de rappeler la destination finale du drapeau tricolore qui, dans le temple de Saint-Pierre, rejoindra les étendards suisses et américain. Leur réunion rappellera les deux pôles de la diplomatie multilatérale genevoise, l’« ancienne alliance fondée sur l’amitié et le bon voisinage et [...] celle que l’unité de principes a tacitement consacrée ».
69Certes, la cérémonie est suivie d’un « repas républicain » donné dans la résidence de France au cours duquel les convives portent des santés à l’alliance des deux Républiques et à la conservation de la démocratie. Il n’empêche que Resnier déplore le ton réservé du Conseil et son obstination dans la voie d’une diplomatie qui ne soit pas exclusivement redevable de la France. Recevoir le drapeau national avec l’« apparence de la froideur » rend les intentions des autorités genevoises suspectes105.
70La disqualification thermidorienne du processus révolutionnaire implique la résurgence du vieil objectif de la diplomatie française à Genève qui consiste à réduire le plus possible l’étroitesse des liens entre la République lémanique et les cantons protestants de Zurich et de Berne106. La mutabilité des significations attribuées à l’échange des drapeaux genevois et français implique la mise en cause de la dimension de fraternité et de réciprocité d’un geste qui devient équivoque, sinon franchement hostile pour la République genevoise. Dès Thermidor, et plus encore après l’installation du Directoire, domine l’idée que terminer la Révolution suppose la stabilisation politique intérieure et la garantie d’une « paix glorieuse et durable » à l’extérieur107. Cet horizon d’attente suppose un coup d’arrêt de la politique extérieure française de l’an II qui reposait sur une fraternité de principes avec les régimes républicains démocratiques, notamment les États-Unis et Genève, et se doublait de la volonté d’interposer une ligue d’États neutres entre la France et les puissances coalisées. Or le projet directorial de réintégrer la France dans sa place au sein de l’Europe comme arbitre et puissance stabilisatrice aboutit à privilégier non plus les États neutres et les régimes « frères », mais à engager des négociations séparées avec les monarchies de façon à diviser la coalition.
71Ce changement de stratégie diplomatique s’accompagne de la montée en force d’un discours qui articule la puissance républicaine à la question des frontières « naturelles » de la France, partagé par la plupart des thermidoriens et des directoriaux108. Alors que la République, jusqu’à Thermidor, était considérée comme un « espace politique de citoyenneté », elle se conçoit progressivement comme un « espace économique délimité par ses frontières naturelles » tandis que les voix qui s’opposent aux annexions sont assimilées aux royalistes109. Entre octobre 1795 et mars 1796, cette nouvelle direction politique aboutit à l’annexion de la Belgique et au début de la guerre d’Italie110. Expansion militaire, puissance économique, frontières naturelles, volonté d’arbitrage géostratégique : tels sont les mots-clés qui se conjuguent pour inscrire le contentieux autour du don du drapeau français dans un contexte défavorable à la République de Genève. La logique de territorialisation de la souveraineté disqualifie les rapports de réciprocité sur lesquels s’arc-boutent les discours républicains de Monroe et de Reybaz à la Convention, en septembre 1794111. Comme le rappelait Resnier, un nain ne vaut pas un géant. Le territoire genevois, « grain de poussière112 » enclavé et morcelé, est en contradiction avec la nouvelle rationalité géopolitique qui privilégie la massification des États territoriaux, peu importe qu’ils soient dotés d’un régime semblable à celui de la France. On retrouve cette idée, développée jusqu’aux conséquences ultimes, sous la plume d’un journaliste du Moniteur, en juin 1796 :
« Une réduction dans le nombre des puissances formerait des masses qui se tiendraient en équilibre et en paix. Tous ces petits États dont les territoires sont enclavés, dont la neutralité, la passivité, la lâcheté a souffert le despotisme autrichien sur terre, et sur leurs côtes et dans leurs ports, l’insolence et la cruauté des Anglais, seraient effacés du monde politique113. »
72Le drapeau français, reçu de façon si contraire aux règles de la fraternité mutuelle proclamée après la chute de Robespierre, n’a plus pour fonction de symboliser l’identité des principes démocratiques partagés en France et à Genève. En revanche, il impose l’image de la France comme un État maître d’un territoire souverain dont les limites ne sont pas encore tout à fait arrêtées, qui est bien décidé à s’emparer de la première place dans un système international où il coexistera avec les principales monarchies. Pourquoi les rives du Léman ne formeraient-elles pas une frontière naturelle légitime pour la Grande Nation114 ? Les victoires italiennes de Bonaparte et l’élaboration progressive de la stratégie des Républiques sœurs répondront bientôt à la question.
73Enfin, les actions individuelles, les impératifs géostratégiques mouvants, dont il ne faut jamais surestimer le caractère à la fois rationnel et prémédité115, et les rhétoriques idéologiques, qui ont souvent une fonction interprétative rétroactive, s’emboîtent de manière complexe pour donner à l’échange des drapeaux la signification d’un manquement grave aux formes cérémonielles de la réciprocité politique.
Le don d’argent
74Il reste, pour conclure ces quelques réflexions sur l’économie du don en diplomatie, à considérer un objet équivoque : l’argent, la gratification en numéraire présentée comme un don et non comme la valeur monétaire d’un échange marchand. L’argent en tant que don voisine la prévarication, la corruption. La question de l’argent est d’ailleurs un lieu commun de la littérature du « parfait ambassadeur » et du droit des gens.
75Wicquefort se montre prudent, dissimulant sous le terme générique de « présents » ce qui ressort également du don en numéraire de telle manière que l’ambassadeur est « obligé de faire des présents aux officiers qui l’ont servi et traité au nom du prince, auprès duquel il est employé : aux tambours et aux trompettes ; aux cochers et aux valets de pied ; non seulement aux jours de son entrée et de son audience ; mais aussi aux étrennes, et aux fêtes solennelles116 ».
76Callières, en revanche, s’intéresse moins à l’argent comme support de la civilité qu’à son caractère corrupteur. Le négociateur dispense sans scandale des gratifications et des pensions secrètes pour attacher à son service des personnes utiles, quoique sans fortune, c’est-à-dire des « espions bien choisis117 ». Mais à l’inverse, le négociateur ne doit jamais accepter un quelconque présent du souverain auprès duquel il réside sans le consentement de ses supérieurs, à l’exception des dons que l’usage impose pour honorer le départ des ministres publics. La maxime générale de Callières est que « celui qui reçoit se vend118 ».
77Élevant la probité et le goût de la vérité au rang des deux qualités cardinales du négociateur, Antoine Pecquet reprend à son compte l’idée que seule la « main de son souverain naturel » est la source légitime des bienfaits destinés au ministre public119. Si la libéralité raisonnable est une « qualité de cœur » indispensable, Pecquet prend ses distances avec les leçons habituelles sur les avantages de la corruption120. Il s’agit d’un moyen certes employé couramment, mais qui n’en est pas pour autant honorable121. À défaut d’être éradiqué, l’usage corrupteur de l’argent sera employé en dernier recours, ultime limite aux contours d’ailleurs bien imprécis. Témoignant de son dégoût personnel sur cet objet, Pecquet conclut :
« J’ai un mépris décidé pour ceux qui sont capables de céder à la séduction et je déteste presque autant la voie par laquelle on arrive jusqu’à eux122. »
78Vingt ans plus tard, Vattel s’érige en juge de Pecquet123. En s’attachant aux « principes sacrés et invariables du droit », Vattel détruit les réserves pragmatiques de son prédécesseur :
« La corruption est un moyen contraire à toutes les règles de la vertu et de l’honnêteté, [...] elle blesse évidemment la loi naturelle124. »
79Du point de vue juridique et moral, la largesse corruptrice est un mal. Pourtant, au-delà de la déclaration de principe, Vattel n’est pas si éloigné de Pecquet. Il admet la corruption si elle seule peut mettre l’État que sert le ministre public à couvert d’un grave danger125. Traçant la ligne de démarcation entre loyauté et infidélité, Vattel ne condamne pas davantage les « soins », les « présents » et les « promesses » qu’un ambassadeur déploie afin de gagner à son souverain de nouveaux partisans :
« Ce n’est pas séduire les gens et les pousser au crime que de se concilier leur affection ; et c’est à ces nouveaux amis à s’observer de façon que leur inclination pour un prince étranger ne les détourne jamais de la fidélité qu’ils doivent à leur souverain126. »
80La question morale de la responsabilité glisse du donateur au donataire. En dernière instance, seul le récipiendaire est tenu de neutraliser le potentiel corrupteur du don en s’arrimant à ses devoirs à l’égard de son souverain.
81Dans tous les cas, le propos est marqué au coin d’une double ambiguïté. D’une part, la distinction demeure souvent très générale et peu claire entre le don licite, le présent amical, de bon voisinage, de civilité, et le geste qui corrompt, faisant basculer l’amitié du côté de la traîtrise. D’autre part, le don corrupteur, que Callières assume comme tel au nom d’une conception machiavélienne de la raison d’État, est condamné par ses successeurs selon les principes du droit et de la morale sans pour autant disparaître des pratiques légitimes de la négociation.
82La défiance à l’égard du don, et plus particulièrement du don en numéraire, n’est pas étrangère à l’éthos républicain. La représentation des juges aux mains coupées sur la fresque de Cesare Giglio qui orne, depuis 1604, la salle du Petit Conseil genevois illustre la prescription biblique selon laquelle « tu ne prendras point de dons, car le don aveugle les prudents et renverse la parole des justes » (Exode, 23, 8). Elle est surtout inspirée en droite ligne de la référence de Plutarque aux statues des juges aux mains coupées de Thèbes, chez qui on trouve à plusieurs reprises une condamnation claire du don corrupteur, à l’exemple de la probité de Phocion, refusant par deux fois les gratifications d’Alexandre127.
83À la lecture des sources, la libéralité d’amicale convenance s’impose sans surprise même si parfois l’ambivalence des textes normatifs tout juste évoqués se reflète dans la pratique. Dans le cadre des relations entre la République de Genève et la France, elle s’exerce d’abord à l’égard des agents subalternes, alors que les dons sous forme comestible ou d’objets honorent plutôt les ministres d’État et les diplomates. Tout comme le valet de chambre du baron Despine est gratifié de quelques pièces à l’arrivée du portrait de Victor Amédée III, les copistes et les secrétaires de la légation française jouissent des bienfaits du gouvernement genevois sous forme de don en numéraire lorsqu’une négociation s’est conclue à la satisfaction de toutes les parties.
84Les gratifications régulières en faveur des secrétaires de la résidence de France paraissent également admises, ce qui ne va pas sans délicatesse lorsqu’un secrétaire est promu au rang de chargé d’affaires en l’absence du résident titulaire. C’est ainsi que la Chambre des comptes signe un mandat, le 15 juin 1781, en faveur de Dominique Gabard de Vaux, d’un montant de 3 360 florins pour « gratification usitée », soit 1 440 livres de France128. La somme, considérable, surpasse les 1 200 livres de traitement payé par quartier que le secrétaire perçoit du ministère dès 1776129. Une telle gratification n’est en tout cas pas destinée à affaiblir l’engagement sans faille autant que partial de Gabard en faveur des Constitutionnaires. En comparaison, pour les années 1778-1779, le secrétaire d’État de la République est rémunéré à hauteur de 2 200 florins, soit un peu plus de 942 livres, ce qui le place parmi les mieux rétribués des « fonctionnaires » genevois dans une ville où, durant la majeure partie du siècle, la journée de travail des ouvriers qualifiés, comme les maçons ou les charpentiers, est payée entre 3 et 4 florins130. C’est donc un chargé d’affaires gagé par la République qui assure dans les années 1780 la communication entre la faction oligarchique et le ministère des Affaires étrangères du roi de France. La régularité du versement et l’importance de la somme détruisent le caractère extraordinaire et proportionné du don dans ce cas limite de subvention régulière d’un agent étranger. La compatibilité des intérêts politiques des Constitutionnaires genevois et de la cour de Versailles écarte néanmoins le contentieux de la corruption entendue comme la trahison d’un maître pour en servir un autre. Gabard demeure un agent fidèle de la monarchie, sans contrevenir d’aucune manière aux instructions de Vergennes.
85Le chargé d’affaires n’est pas le seul à bénéficier des avantages d’une gratification régulière, même si elle se singularise par l’ampleur du montant. Dans les années 1780, la Chambre des comptes délivre aussi des mandats annuels en faveur du secrétaire de Louis-Gaspard Fabry, le subdélégué de l’intendant de Bourgogne, à hauteur de 153 florins, soit 72 livres de France, tandis que le secrétaire du procureur du roi au parlement de Dijon touche 102 florins ou 48 livres131. Au nom de l’échange des bons offices qu’exige le voisinage de deux territoires souverains, la gratification genevoise rend hommage à la bienveillance attendue des agents royaux des provinces françaises limitrophes en récompensant leurs subalternes de manière à dissiper la possible équivoque d’un don qui n’est pas destiné à blesser les intérêts du monarque.
86À Versailles, le ministre de la République est tenu d’observer pour sa part « certaines libéralités d’étiquette132 ». En novembre 1785, le secrétaire d’État rend grâce au nouveau ministre genevois, Jean-Armand Tronchin, de bien vouloir renoncer à tout honoraire pour mieux insister sur les obligations de sa charge qui engagent de menus frais remboursés par le trésorier général. Tronchin apprend ainsi que lorsque Sellon avait été présenté au roi, il avait offert douze livres aux domestiques de l’introducteur et six livres à ceux du sous-introducteur. Le jour de l’an est aussi un moment de générosité convenue. Le même Sellon distribuait alors 36 livres aux laquais de l’introducteur et du sous-introducteur des ambassadeurs. Il poursuivait sa tournée chez le ministre des Affaires étrangères où il remettait 12 livres aux suisses du ministre, 30 livres à ses laquais, 48 livres aux deux valets de chambre et 12 livres au suisse posté à Paris. Le suisse de la salle des ambassadeurs était gratifié de 24 livres, tout comme l’« homme du café de cette salle », tandis que les laquais et le « garçon du café » du Premier commis Tercier se partageaient 6 livres chacun133. Pour sa part, Isaac Thellusson se fait rembourser 279 livres dépensées dans les étrennes, ce qui en fait la première rubrique de ses « débours » du 1er juin 1738 au 13 janvier 1739134.
87Aux situations qui nécessitent la générosité ordinaire des ministres genevois s’ajoutent les occasions extraordinaires. Dans le contexte de l’adoption du Règlement de l’illustre Médiation, le syndic Jean-Louis Du Pan, l’ancien syndic Jean-Louis Buisson et Pierre Mussard sont députés à Paris, entre juillet et septembre 1738. Selon leurs « comptes de la dépense, frais et honoraires », signés le 4 novembre et s’élevant à 40 814 livres, au moins 334 livres ont été distribuées sous forme de gratifications ou de pour-boires135.
88Dès juillet 1782, l’occupation militaire de Genève et le séjour des plénipotentiaires obligent le Petit Conseil restauré à une série de gratifications exceptionnelles. Entre novembre et décembre, le gouvernement genevois octroie une récompense en numéraire à ceux qui forment la suite des ministres étrangers. La « maison » de La Marmora est la plus considérable. Trente-cinq personnes se répartissent 180 louis, soit 9 180 florins de Genève, de l’intendant aux sous-secrétaires et aux domestiques136.
89La « suite de Messieurs les plénipotentiaires de Berne » et la liste de la « maison de Monsieur le marquis de Jaucourt » totalisent l’une et l’autre seize noms. Les domestiques bernois, le copiste, le perruquier et les deux « huissiers à cheval » se partagent 49 louis, alors que le secrétaire de la légation suisse est gratifié de 100 louis à lui seul, pour un montant total de 7 599 florins137.
90La suite du marquis de Jaucourt est récompensée de 221 louis, dont 100 attribués à Gabard de Vaux, ce qui correspond à un montant global de 11 271 florins. Les membres de la secrétairerie sont particulièrement bien dotés puisque le premier secrétaire reçoit 30 louis, le second secrétaire 20 et le copiste 15. Parmi les domestiques rangés sous la rubrique « Chambre, bouche et écurie », le maître d’hôtel s’enrichit de 16 louis et le valet de chambre de 10 louis. Les deux chefs de cuisine, le chef d’office, les deux laquais, le piqueur et le sous-piqueur, le cocher et le postillon, ainsi que les deux palefreniers perçoivent entre 2 et 4 louis chacun138.
91Du point de vue systémique, l’inégale générosité de la République se conforme à la hiérarchie des puissances garantes. Elle distingue la légation française comme la principale donataire, signe sonnant et trébuchant de la prééminence de la France dans l’intervention de 1782. Par ailleurs, l’usage du don en numéraire ne se cantonne pas toujours aux dépenses de civilités ou aux gestes de bon voisinage, sous forme d’étrennes et de gratifications plus ou moins régulières. Il peut revêtir l’apparence d’une véritable souscription impliquant de nombreux individus dans une démarche qui dissout en partie la distinction entre espace public et espace privé, entre les institutions genevoises de gouvernement et les familles qui y siègent.
92Les débuts de la Révolution française mettent en péril le soutien que le ministère de Versailles avait jusqu’alors apporté au Petit Conseil et à la préservation de l’Édit de Pacification de 1782. Un épisode significatif des relations entre Genève et la France, en décembre 1789, marque la prise en charge progressive des affaires de politique étrangère par l’Assemblée nationale, contre le pouvoir exécutif réservé au roi et contre les anciens traités conformes au droit des gens, mais dont il s’agit désormais de vérifier s’ils sont compatibles avec les nouveaux principes politiques de la Révolution. Le don en numéraire sort de la configuration habituelle qui le faisait osciller de la catégorie des gestes de la bienséance (et bienfaisance) sociale, notamment sous la forme d’étrennes, à la fonction de facilitateur des relations de bon voisinage, quand il est gratification épisodique ou régulière dans l’espoir d’un retour de bons procédés.
93Le don « patriotique » genevois de 900 000 livres présenté à l’Assemblée nationale en décembre 1789 revêt trois caractéristiques. Il se laisse voir comme un don diplomatique à part entière qui ne prend sens que dans le contexte précis des relations politiques entre la France et Genève. Il n’en demeure pas moins ambivalent dans la mesure où le ministre de Genève à Paris l’annonce non pas comme le fait du gouvernement de la République, mais en tant que souscription de particuliers, mettant à jour la nature oligarchique du régime genevois et la relative indistinction entre public et privé qui en découle. Enfin, parce que l’Assemblée nationale le refuse, la logique du don entraîne une redéfinition de l’identité politique des acteurs à travers un jeu de miroir où chacun exprime à cette occasion à la fois la nature de son régime politique, sa conception de l’ordre international et de sa place en son sein. Le refus du don rompt la réciprocité ordinaire organisée selon la hiérarchisation des types d’État – monarchie, république – et des degrés de puissance entre le fort et le faible. Il provoque une dynamique spéculaire singularisée par l’énonciation de soi et de l’autre selon une représentation inédite de l’incommensurabilité qui sépare la France en révolution de la République genevoise d’Ancien Régime.
94Le 20 octobre 1789, le résident Castelnau rend compte au ministère que les « principaux rentiers » de Genève organisent une souscription sur les intérêts qu’ils perçoivent du Trésor français139. Début décembre, c’est au tour du chargé d’affaires Maligny d’annoncer que la collecte s’élève à près d’un million de livres et qu’elle sera adressée à Necker par le prochain courrier140. L’affaire du don patriotique des Genevois, présenté par Jean-Armand Tronchin à la Constituante lors de la séance du 18 décembre, est connue, mais elle mérite d’être réexaminée à l’aune des observations qui précèdent141. Le don en argent d’une ampleur exceptionnelle (un peu plus de 916 000 livres tournois, soit environ 567 300 livres courantes) a pour fonction de récompenser la reconduction de la garantie de l’édit de 1782 amendé par celui de février 1789. Don refusé, rupture de la règle de réciprocité qui oblige à donner, à recevoir et à restituer, il est l’indicateur de la transformation rapide des rapports politiques entre la France et Genève. Il exprime l’antagonisme, à Paris, entre pouvoir exécutif et corps législatif, notamment sur ce que doivent être désormais les normes en matière de relations extérieures. Il révèle enfin de quelle façon les divisions traditionnelles entre les différents « partis » genevois s’adaptent à celles qui organisent depuis juin 1789 l’espace politique français. Dans cette affaire, ce sont les interprétations contradictoires des rapports de réciprocité entre une petite République d’Ancien Régime et une puissance révolutionnaire qui sont en jeu.
95Confronté à la situation financière déplorable du royaume, Necker soumet à l’Assemblée nationale, au début du mois d’août 1789, le projet d’un emprunt patriotique de 30 millions de livres dont les premiers intérêts seraient payés dès le 1er janvier 1790. Le 6 octobre, la Constituante approuve le principe de la contribution patriotique à une large majorité142. Alors que Necker met la dernière main au projet d’emprunt, il s’accorde avec Jean-Armand Tronchin pour solliciter la participation du gouvernement genevois à cette opération fiscale qui se présente pourtant comme une entreprise nationale. Le 15 août, le Conseil décline l’invitation concertée de Necker et du ministre de la République à Paris, encourageant en revanche les riches particuliers genevois à répondre à l’offre d’emprunt qu’aura décrété l’Assemblée nationale143. Parce que Genève est une ville de rentiers intéressés au redressement du Trésor royal qui a suspendu le paiement des rentes depuis début juillet, le secrétaire d’État Puérari confirme dès les premiers jours de l’automne à Jean-Armand Tronchin que, « quoique les étrangers ne puissent être soumis à cette taxe, il y aurait une sorte d’équité à ce que les Genevois propriétaires de rentes y concourussent144 », même si le Petit Conseil ne saurait diligenter en son nom une pareille opération.
96En cherchant à dissocier le gouvernement de l’élite sociale des rentiers avec laquelle il se confond pourtant dans une large mesure, les conseillers font preuve d’une prudence dictée une fois encore par les circonstances. À Genève, depuis les émeutes frumentaires de janvier 1789, bourgeoisie et oligarchie ont opéré un rapprochement inattendu, consacré par l’adoption de l’édit réconciliateur du 10 février mettant un terme au régime militaire issu du « Code noir » de 1782, réhabilitant le droit illimité de représentation, les cercles et le réarmement des milices bourgeoises.
97Seule une fraction d’ultra-Constitutionnaires et de Représentants proches des exilés de 1782 voit d’un mauvais œil l’accommodement législatif entre les anciens partis ennemis, illustré notamment par la conversion d’Isaac Cornuaud à la « démocratie légale » de l’édit de février pour mieux éviter la « démocratie forcenée » telle qu’il la voit s’organiser outre-Jura145. Il ne restait plus qu’à convaincre les puissances étrangères tutélaires de la nécessité de garantir les modifications qui avaient été apportées à l’édit de 1782. La démarche ne manque pas de délicatesse. La France vit au rythme de la convocation des États généraux, de leur rassemblement et de l’emballement révolutionnaire qui, de juin à août, conduit à l’effondrement des institutions d’Ancien Régime. Au sein du ministère, si Necker soutient le projet de garantie, Montmorin est beaucoup plus réticent, notamment en ce qu’il implique le retour des exilés à Genève à propos desquels il s’oppose avec succès à la réintégration dans leurs places publiques d’avant 1782. À Berne et à Turin, la conjonction des débuts de la Révolution française et la réanimation de l’agitation politique à Genève font craindre à nouveau le spectre de la subversion contagieuse qui avait tant servi à justifier l’intervention militaire, sept ans plus tôt. Malgré ces obstacles, dans l’appréhension que le refus de la garantie enfle le mécontentement de la bourgeoisie et encourage les revendications plus radicales, les trois puissances acceptent après de longues négociations de signer la garantie de l’édit de février dont la ratification est soumise au Conseil général, le 11 décembre 1789, en présence du chargé d’affaires Maligny, du résident sarde Despine et du bailli d’Aubonne Graffenried.
98Dans ce contexte, le don « patriotique » des Genevois à l’Assemblée nationale fait figure de tribut offert à la reconduction de la garantie française, sans laquelle les deux autres puissances n’auraient sans doute pas adhéré aux modifications législatives de février. De la mi-octobre au début du mois de décembre, plus de deux cents Genevois souscrivent en faveur de la contribution patriotique décrétée par l’Assemblée nationale à l’instigation de Necker. La liste des souscripteurs s’allonge de tous les noms, ou presque, des familles gouvernementales, véritable who’s who de l’oligarchie genevoise, plaçant au faîte de la générosité le ministre de la République lui-même, Jean-Armand Tronchin, pour un montant de 15 000 livres146. Si Necker et le roi applaudissent à l’initiative147, les résistances s’amplifient ailleurs, et d’abord chez certains des anciens Constitutionnaires.
99L’ancien chef du « parti » conservateur, Antoine Saladin de Crans, rallié à la nécessité de garantir l’édit de février 1789, n’emporte pas l’adhésion de tous ses amis. C’est avec dépit qu’il apprend notamment le désistement de l’ancien Procureur général Jean-Robert Tronchin, dont l’« exemple avait eu une grande influence sur bien des gens148 ». Selon Tronchin, cette promesse de don est ridiculement faible, une « goutte versée dans l’océan », alors que la situation économique de Genève exige des investissements urgents149. Tronchin partage ici l’un des arguments de ses ennemis politiques, les exilés genevois à Paris, argument réitéré au sein même de l’Assemblée nationale pour justifier le refus du don de la République. Se plaçant du côté de la rationalité économique, il rappelle également que la Sardaigne pourrait s’autoriser du don « patriotique » pour réclamer le même avantage. Mais c’est bien l’argument politique qui pèse le plus exactement sur la décision de Tronchin. Dans son esprit, la souscription et l’acceptation de la garantie sont indissociables. L’une paie l’autre sur les cendres de l’édit de 1782, mais en vain si les souscripteurs en attendent la fin des troubles politiques et la stabilisation du régime aristodémocratique genevois : le roi n’est plus en mesure de protéger l’ancienne magistrature de Genève qui ne doit rien espérer de l’Assemblée nationale.
100À l’intransigeance des Constitutionnaires les plus radicaux répond l’engagement des Représentants proscrits pour empêcher que la réconciliation des conservatismes républicains – de la ville haute et de la ville basse – autour du nouvel édit ne s’accomplisse à leurs dépens. Déçus dans leur tentative de torpiller le processus d’adoption de la garantie de l’édit de février auprès du ministère, Du Roveray, Dumont et Clavière s’en remettent désormais à la Constituante150. La présentation de la souscription genevoise à la France leur offre l’occasion inespérée de porter l’estocade en jouant des tensions qui opposent le ministère aux députés. Ils conspuent le don des « aristocrates » de Genève à la nation française pour mieux dévoiler les ressorts qui pourraient amener les représentants d’une nation tout juste libérée à reconduire le brigandage diplomatique de la garantie à l’origine de l’asservissement du peuple genevois. Attaquer le don patriotique genevois, comme le déclare Jacques Grenus à Montmorin au début du mois de décembre, revient à s’en prendre à une « garantie d’autant plus extraordinaire en ce moment, qu’une nation libre et généreuse garantirait à un gouvernement usurpateur des droits extorqués par la force en 1782, et ratifiés par la crainte des mêmes violences en 1789151 ». Si Jean-Armand Tronchin redoute bientôt la « tournure infernale qu’on a su donner au don patriotique des Genevois152 », c’est qu’il comprend enfin la portée du contentieux qui glisse d’un objet particulier et apparemment de peu d’importance à la question des principes. Accepter le don genevois, c’est reconduire tacitement les règles de la diplomatie d’Ancien Régime. Le refuser implique au contraire l’ouverture d’un large débat sur les nouvelles normes des relations internationales conformément aux principes politiques de la France révolutionnaire.
101Confrontés à l’hostilité de Necker et de Montmorin, les proscrits genevois peuvent compter en revanche sur la bienveillance d’un certain nombre de députés influents de l’Assemblée nationale. Étienne Dumont est membre depuis le printemps de la Société des Amis des Noirs, dirigée par Brissot, présidée par Clavière dès février 1788 et à laquelle s’est déjà rallié Du Roveray153. Les Genevois y côtoient notamment Sieyès, La Fayette et Pétion ; ils s’appuient sur le concours de Mirabeau qu’ils ont rencontré à Neuchâtel peu après leur proscription de Genève, en 1782.
102C’est donc sans surprise que la séance de la Constituante du 18 décembre 1789, au cours de laquelle le comte de Virieu lit la lettre de Tronchin à Necker portant l’offrande des rentiers « au nom de la ville de Genève », ne se déroule pas exactement comme le Conseil de la République l’avait escompté154. Volney, proche de Mirabeau et qui a lui aussi fréquenté la Société des Amis des Noirs, prend le premier la parole pour dévoiler les liens entre le don genevois et la garantie du nouvel édit. Soupçonnant que ce « don n’est pas aussi gratuit qu’il paraît », il rappelle que les « Genevois existent sous la garantie du gouvernement, et non sous celle de la nation ». C’est pourquoi l’Assemblée nationale ne peut pas souscrire à la garantie de la République de Genève, ce qui reviendrait à ratifier des principes désormais étrangers à la nation française. À la droite de l’Assemblée, le marquis de Fumel de Montségur surenchérit : « Quelle que soit la situation critique de la France, elle n’est point encore à l’aumône ! » Sur proposition du marquis d’Estourmel, les débats sur cet objet sont suspendus et le président de la Constituante est chargé de s’en informer plus amplement auprès de Necker. Du Roveray, Clavière et Dumont ont gagné la première manche en coalisant les députés, toutes sensibilités politiques confondues, dans le rejet d’un don où se mêle l’impression de charité insultante, d’intrigue entre l’étranger et la cour, de contradiction entre les principes nouveaux et l’ancienne politique étrangère des rois de France.
103Les proscrits de 1782 sont bien décidés à ne pas laisser refroidir l’effet désastreux de la séance du 18 décembre en défaveur du Conseil de la République. Brissot et Mirabeau mobilisent leurs journaux respectifs, Le Patriote français et le Courrier de Provence, dans une campagne publique de dénigrement du don des « aristocrates » genevois et de la garantie qui en est consubstantielle155. Enfin, le 28 décembre, veille de la séance de l’Assemblée durant laquelle les débats sur la contribution genevoise devaient reprendre, Du Roveray instruit les membres de la Société des Amis de la Révolution de l’histoire des troubles politiques de Genève, depuis 1738 jusqu’à la « transaction de 1789 », secondé dans son magistère politique par Mirabeau et Girod de l’Ain156. Le lendemain soir, les députés rejettent unanimement l’offre numéraire des Genevois qui ont réussi l’exploit de fédérer contre eux des personnalités aussi opposées que l’abbé Maury et Mirabeau157. Mais c’est bien ce dernier qui domine le débat. Il traite avec mordant une contribution patriotique qui n’en est pas une puisque les Genevois ne sont pas Français. Ce présent exprime seulement la cupidité calculatrice des donateurs. 900 000 livres ? Qu’on est loin du quart des revenus rentiers décrétés par l’Assemblée nationale le 6 octobre alors que Genève tire de la France des millions de livres ! Ce n’est pas un don, ce n’est pas une contribution patriotique, c’est un objet bâtard déposé aux pieds de la Nation par des « aristocrates », des « enfants dénaturés » qui ont usurpé les pouvoirs de l’« assemblée souveraine » de Genève avec le concours de la tyrannie étrangère. Le comité des donateurs se présente comme un concert de particuliers et pourtant comment ne pas y découvrir les « intentions du gouvernement qui, sans agir par lui-même, veut qu’on le confonde avec ses membres » ? Comment, sans cela, comprendre l’empressement de Necker à le soutenir ? Ce n’est décidément pas un don, mais le couronnement de la servitude du peuple de 1782, « désarmé, traité comme une conquête, soumis au double joug du despotisme civil et du despotisme militaire [...] : tels sont les bienfaits dont ils nous apportent le prix ». Le geste pernicieux du gouvernement genevois à toutefois un mérite en ce qu’il pose comme l’objet central d’une délibération désormais incontournable la diplomatie qui convient aux aspirations de la représentation nationale. Elle ne sera en tout cas pas cet « odieux tissu d’intrigues et d’injustices ». Il est désormais du ressort de l’Assemblée nationale de déterminer « si de telles garanties sont conformes à la morale et aux droits des nations ». « Droits des nations », le mot est lâché : il formera la base des débats houleux du printemps 1790 sur les prérogatives en matière de paix et de guerre durant lesquels Mirabeau et l’abbé Maury, d’accord ici sur la réjection du don genevois, confronteront des conceptions irréconciliables sur ce que doit être la monarchie française et sa place dans l’ordre international.
104L’affaire de la contribution genevoise signale les premières incursions des députés dans le domaine de la politique extérieure. La Révolution exige une réflexion sur la nature des relations avec l’Europe des rois et sur la place de la France dans un ordre en contradiction avec les principes qu’elle vient d’adopter. En décembre 1789, Volney et Mirabeau ont fixé les éléments des débats à venir : rôle de la nation dans les relations diplomatiques, rejet de la conquête et de l’hégémonie, élaboration des nouvelles règles de droit pour régler les rapports entre les peuples. Du coup, c’est tout le droit public d’Ancien Régime et la participation de la France à celui-ci qui est comme suspendu, dans la certitude désormais que les « traités injustes n’obligent pas les nations libres158 ».
105Du côté genevois, le dénouement semble donner raison à l’ancien Procureur général Tronchin. La garantie de l’édit de février 1789, formellement assumée par les trois puissances tutélaires de 1782, est désormais une coquille vide puisque manifestement la France n’est plus en mesure d’en assurer la conservation comme elle l’avait fait sept ans auparavant. Pour le vieux magistrat, le retour des exilés à Genève ouvrira une nouvelle époque d’innovations législatives contre lesquelles il sera vain de vouloir résister, la force du nombre, c’est-à-dire le peuple, l’emportant en toute circonstance. Pour les ultra-Constitutionnaires, la déroute du don patriotique genevois consacre de fait la fin réelle de l’Ancien Régime, avant même la Révolution de décembre 1792. Le régime oligarchique s’était maintenu avec l’aide des puissances garantes ; sans elles, il est voué à disparaître, dépourvu des forces nécessaires pour s’opposer à l’aspiration démocratique vivifiée au voisinage des provinces françaises en révolution. Sans doute que la France ne renoncera pas à son rôle prédominant à Genève. Mais quelle France ? En tout cas plus celle des ministères complaisants et des commis intéressés aux doléances des anciennes familles dirigeantes de la République. Cette France-là est en train de succomber de l’intérieur.
106L’échec de la souscription genevoise est consommé dès la séance du 18 décembre. Lorsque Volney met en doute la sincérité d’un don apparemment « gratuit », il dévoile ce qui doit rester dissimulé159. Il divulgue le jeu de prestation et de contre-prestation dans lequel le don s’insère. Dès lors, les 900 000 livres ne sont plus un don, mais la rétribution d’une politique de longue durée que l’Assemblée ne peut poursuivre tant elle entre en contradiction avec ses principes essentiels, à commencer par l’idée que les nations sont les seuls acteurs légitimes de leur destinée. La diplomatie ne s’élabore pas dans le secret des cabinets et au-dessus de la tête des peuples asservis, mais en pleine lumière, entre des peuples libres. En conséquence, la garantie de 1782 est un repoussoir complet dans son élaboration autant que dans ses effets.
107La dynamique du don, de sa réception et de sa restitution, se brise à partir du moment où celui qui reçoit révèle le prix exact du don pour enfin le refuser et le retourner au donateur. Libre de toutes dettes antérieures de cette nature, la représentation nationale renvoie aux anciens acteurs de la diplomatie franco-genevoise – le roi, les ministres, les diplomates courtisans, les Conseils restreints de la République et les banquiers intermédiaires – le message clair que les règles ont changé. Non que le don diplomatique disparaisse désormais ; les négociations alambiquées au sujet de l’échange des drapeaux en témoignent. En revanche, les motifs du don ne peuvent plus se présenter de la même manière lorsqu’ils reposent sur le commerce entre les peuples. La rhétorique qui accompagne le don doit être au diapason des nouvelles normes idéologiques, même lorsque les aspirations hégémoniques françaises reprennent vigueur au lendemain de Thermidor.
108Comme exercice de figuration, dans le sens que lui donne Erving Goffman d’une action qui vise à ne pas perdre la face, que ce soit sur le mode de la coopération ou de l’agression, le cérémonial diplomatique engage la préservation réciproque de la dignité des États souverains à travers un ensemble sans cesse négocié de gestes, de discours, d’objets donnés et reçus160. La fonction cérémonielle du don diplomatique s’inscrit dans une logique d’échange et de communication symbolique où se marque l’alliance, le commerce civilisé entre des acteurs qui reconnaissent réciproquement leur identité d’État souverain161. En tant que tels, ils sont à la fois acteurs absolus, c’est-à-dire déliés de toute contrainte extérieure ou supérieure à leur propre souveraineté, et acteurs relatifs dans la mesure où ils sont reliés entre eux au sein d’un système international structuré hiérarchiquement en fonction de variables comme la puissance militaire, l’étendue territoriale, la force démographique ou la nature du gouvernement (monarchie, aristocratie, démocratie, république).
109Le caractère relatif des États souverains insérés dans le système international suppose qu’ils revêtent un statut différencié que le cérémonial, et l’économie du don qui l’accompagne, restituent sur le mode de la représentation. Dans le cadre des relations entre la France et la République de Genève, cette différenciation se manifeste par la dimension plus ou moins agonistique du don diplomatique. On oscille, selon les circonstances, entre la condescendance bienveillante du fort à l’égard du faible sur le registre du « bon voisinage », du commerce honnête entre États civilisés, et l’hostilité déclarée à travers le don différé ou refusé. Dans cette dernière situation, la fiction du don gratuit et inconditionné est détruite par la divulgation partielle ou complète du cycle des prestations. Le don devient, comme le dit très bien Volney à l’Assemblée nationale, « le prix et le retour » d’une prestation antécédente et peut être refusé comme tel162.
110Par ailleurs, le don diplomatique éprouve la différence des cultures politiques entre la France et Genève, avant et après 1789, jusque dans la matérialité de ce qui fait l’objet du don. Médailles, portraits, montres, boîtes d’orfèvrerie, drapeaux sont autant de supports d’un discours sur soi qui est à la fois un dialogue avec l’autre dans un processus croisé de reconstruction continue des identités politiques. Si l’on admet le cérémonial comme un système de signes, un réseau de modes de perception, d’interprétation et de comportements ou encore comme un contexte de communication spécifiquement structuré, le don diplomatique participe de ce système qui fixe les modalités par lesquelles on donne, on reçoit et on rend163. La Révolution n’abolit ni le cérémonial diplomatique ni l’économie symbolique du don. Au contraire, l’incertitude au sujet du statut de l’ancien droit public européen réactive le cérémonial comme instrument d’évaluation des intentions des acteurs de la diplomatie. Il énonce la place mouvante de chacun dans un système international en phase de reconfiguration. De même, le don diplomatique subsiste, chargé d’un nouveau système d’énonciation rhétorique, mais dont la fonction et les modalités sont inchangées.
Notes de bas de page
1 J. Mayade-Claustre, « Le don. Que faire de l’anthropologie ? », Hypothèses, Publications de la Sorbonne, 2001/1, p. 236. Sur le don comme « échange » ou mode de « communication », C. Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », in M. Mauss, Sociologie et anthropologie [1950], Paris, PUF, 2003, p. xxv-xxvii.
2 M. Mauss, Essai sur le don..., op. cit., p. 240-241. A. Guéry, « Le roi dépensier. Le don, la contrainte et l’origine du système financier de la monarchie française d’Ancien Régime », Annales E. S. C., 39e année, no 6, novembre-décembre 1984, p. 1242-1243 ; N. Zemon Davis, Essai sur le don dans la France du XVIe siècle [2000], trad. franç., Paris, Seuil, 2003 ; E. Magnani, « Le don au Moyen Age : pratique sociale et représentations. Perspectives et recherche », Revue du Mauss, 2002/1, no 19, p. 309-322 ; idem, « Les médiévistes et le don. Avant et après la théorie maussienne », Revue du Mauss, 2008/1, no 31, p. 525-544 ; R. Descimon, « Don de transmission, indisponibilité et constitution des lignages au sein de la bourgeoisie parisienne du XVIIe siècle », Hypothèses, Publications de la Sorbonne, 2006/1, p. 413-422 ; H. Duchhardt, « Das diplomatische Abschiedsgeschenk », Archiv für Kulturgeschichte, 1975, t. 57 (2), p. 345-362 ; C. Windler, op. cit., p. 491 et passim.
3 A. Caillé, Anthropologie du don [2000], Paris, La Découverte, 2007.
4 I. Richefort et B. Schmidt (dir.), Les relations entre la France et les villes hanséatiques de Hambourg, Brême et Lübeck. Moyen Age-XIXe siècle, Paris, Bruxelles, Direction des Archives du ministère des Affaires étrangères, P. I. E.-Peter Lang, 2006.
5 A. Caillé, op. cit., p. 80 ; M. Mauss, op. cit., p. 155.
6 J. Mayade-Claustre, art. cit., p. 232.
7 Ce dernier point évoque les différentes modalités de la figuration, entre coopération et agression, exposées par E. Goffman, op. cit.
8 AEG Ms Hist. 112, extrait du registre du Conseil du 28 septembre 1744.
9 A. van Wicquefort, op. cit., t. I, livre I, section XXIII, Amsterdam, 1730, p. 204-205. M.-L. Nguyen, Les grands maîtres des cérémonies et le service des cérémonies à l’époque moderne (1585-1792), mémoire de maîtrise sous la direction de L. Bély, Université Paris-IV, 1999, chap. II, partie 4 ; J. Baillou (dir.), op. cit., p. 242-243. Voir aussi « Mémoires de M. de Sainctot, introducteur des ambassadeurs, sur le cérémonial », BIF Ms 41-43 ; Mémoires du comte Dufort de Cheverny, introducteur des ambassadeurs, lieutenant général du Blaisnois, R. de Crèvecœur (éd.), 2 vol. , Paris, Plon, 1909.
10 Le déroulement de cette négociation préalable est résumé dans un brouillon qui émane probablement des services du Premier commis Du Theil, sans date ni lieu, conservé entre les copies des lettres de Thellusson des 9 et 10 juillet. AEG France 14, Correspondance Thellusson.
11 Le rapport mentionne que Martine a légué son présent à la Bibliothèque publique, sans autre précision. En tout état de cause, il ne peut s’agir d’un don de départ puisque Martine meurt en fonction en juillet 1727.
12 H. Lüthy, La banque protestante..., op. cit., t. 2, p. 177-202 ; S. L. Kaplan, Le complot de famine : histoire d’une rumeur au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1982, p. 25-34.
13 A. van Wicquefort, op. cit., p. 961.
14 F. Brandli, Une résidence en République..., op. cit., p. 47.
15 « Livre des cérémonies », 16 décembre 1749, p. 168-170.
16 L. Marin, Le portrait du roi, Paris, Minuit, 1981, p. 147-168 ; R. Martucci, L’incisore di monete. Mestiere d’arte, Milano, il Saggiatore, 2000 ; W. Eisler, « Art et politique dans les médailles de Jean Dassier (1734-1738) », Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, t. 32-35, 2002-2005, p. 65-82.
17 AEG Ms Hist. 112, extrait du registre du Conseil du 28 septembre 1744.
18 « Isaac Thellusson, excellent citoyen en légation auprès de Louis XV, le Roi Très Chrétien, durant quatorze ans. Le Sénat genevois, en bon souvenir. 1744. » AEG Ms Hist. 112, extrait du registre du Conseil du 28 septembre 1744 : le secrétaire d’État Marc-Alexandre Puérari « À Monsieur Des Franches de Bossey, boulevard de la Porte Saint-Honoré no 4, à Paris », 5 novembre 1785.
19 Idem. En vertu de son attitude durant la révolution bourgeoise de 1782, Perrinet Des Franches obtient une médaille gravée d’une dédicace plus élogieuse que celle décernée à Thellusson. Elle est facturée 1 747 florins par le graveur Philippe Robin. AEG Finances P CXLVIII 1786, mandat de la Chambre des comptes du 24 janvier 1786.
20 Il semblerait que seul Jean-François Sellon récupère à son profit la boîte royale que lui restitue le Premier syndic après l’avoir reçue solennellement au nom de l’État. AEG RC 264, 9 janvier 1764, p. 22.
21 AEG RC 244, 29 août 1744, p. 340. Sur le don du portrait royal aux ambassadeurs en poste à Versailles, H. Duchhardt, art. cit., p. 350 ; J. Paulmann, Pomp und Politik. Monarchenbegegnungen in Europa zwischen Ancien Régime und Erstem Weltkrieg, Paderborn, Ferdinand Schöningh, 2000, p. 42.
22 Pour la période qui nous intéresse ici, nous ne connaissons qu’une seule représentation allégorique de la République, celle peinte par Saint-Ours en 1794, aujourd’hui conservée au Musée Tavel.
23 D. Buyssens, S. Engel, C. Falcombello, « Galeries de portraits et collections iconographiques », in Patrimoines de la Bibliothèque de Genève. Un état des lieux au début du XXIe siècle, Genève, Slatkine, 2006, p. 146-167 ; K. Tissot, B. Racalbuto, Portraits de la Bibliothèque publique et universitaire : étude d’une collection, Genève, Faculté des Lettres, Département d’histoire de l’art, 2000.
24 D. Beaurain, « La fabrique du portrait royal », in T. W. Gaehtgens, C. Michel, D. Rabreau, M. Schieder (éd.), L’art et les normes sociales au XVIIIe siècle, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2001, p. 241-260.
25 La République reçoit également un portrait de Marie Leszczyńska en 1747. R.-A. Weigert, « Les portraits des souverains français conservés à l’Hôtel de ville de Genève », Geneva, XII, 1934, p. 3-10.
26 AEG RC 289, 17 octobre 1785, p. 1108-1109. Voir aussi AEG CL 96, 17 octobre 1785, p. 158.
27 AEG RC 289, 10 septembre 1785, p. 981.
28 R.-A. Weigert, art. cit., p. 7-9 ; W. Deonna, « Portraits de souverains », Geneva, XV, 1937, p. 182-183. Sur l’exécution des copies des portraits royaux, D. Beaurain, art. cit., p. 251-255. Sur le portrait de Louis XVI par Callet, S. Allard et al. (dir.), Portraits publics, portraits privés 1770-1830, catalogue de l’exposition aux Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 4 octobre 2006-9 janvier 2007, à la Royal Academy of Arts, Londres, 3 février-20 avril 2007, et au Solomon R. Guggenheim Museum, New York, 18 mai-10 septembre 2007, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2006, p. 68.
29 H. Lüthy, op. cit., t. 3, p. 744.
30 Le fils de Perrinet des Franches est conduit à Vincennes le 15 septembre 1783. Perrinet des Franches à Vergennes, Paris, 16 septembre 1783. MAE CPG, vol. 94, f° 265.
31 AEG RC 289, 29 juillet 1785, p. 796.
32 Ibid., 29 juillet et 5 août 1785, p. 798-799 et 818.
33 Ibid., 29 juillet 1785, p. 798.
34 R.-A. Weigert, art. cit., p. 4.
35 Pierre Mussard est alors à Versailles pour y mener au nom de la République les négociations qui aboutiront au traité des limites de 1749. S. Rizzo, « Un petit État désire de se bien limiter avec ses voisins... », op. cit.
36 AEG RC 289, 23 août 1785, p. 884-885.
37 Ibid., 27 août 1785, p. 913-919.
38 W. Deonna, art. cit., p. 183-191; [C.] Du Bois-Melly, Relations de la Cour de Sardaigne et de la République de Genève depuis le traité de Turin jusqu’à la fin de l’Ancien Régime 1754-1792, Genève et Bâle, H. Georg, 1891, p. 235-236.
39 AEG Ms Hist. 113, Affaires étrangères II, 1777-1782, « Papiers Ami de Rochemont », f° 82-93. Voir aussi AEG RC 289, 31 août 1785, p. 933.
40 AEG RC 289, 14 septembre 1785, p. 986-987 et Ms Hist. 113, Affaires étrangères II, 1777-1792, « Papiers Ami de Rochemont », 7 octobre 1785.
41 W. Deonna, art. cit., p. 183.
42 AEG Ms Hist. 113, Affaires étrangères II, 1777-1792, « Papiers Ami de Rochemont », 16 janvier 1787.
43 S. Allard, Portraits publics, portraits privés, op. cit., p. 90.
44 AEG PH 5178. Pierre-Michel Hennin aux syndics et Conseil de la République de Genève, Versailles, 12 décembre 1785. Voir aussi AEG RC 289, 29 juillet 1785, p. 788.
45 Les peintres genevois Jean Huber et Pierre Louis De la Rive, tout comme la collection Burlamaqui, forment un sujet récurrent dans la correspondance entre Pierre-Michel Hennin et François Tronchin. Voir BGE Archives Tronchin 186. L. Gielly, L’école genevoise de peinture, Genève, Sonor, 1935.
46 BGE Archives Tronchin 186. Pierre-Michel Hennin à Jacob Tronchin, Versailles, 7 janvier 1785.
47 AEG Ms Hist. 113, Affaires étrangères II, 1777-1792, « Papiers Ami de Rochemont », 29 février 1788.
48 Les portraits des deux officiers avaient été offerts à leur départ de Genève, en 1782. E. Chapuisat, La prise d’armes de 1782..., op. cit., p. 167.
49 L. Bély, La société des princes, op. cit., p. 397 et passim.
50 Le comte de Vergennes à Bernier de Maligny, Versailles, 27 juin 1783, minute. MAE CPG, vol. 94, f° 202 ; BGE Archives Tronchin 186. Pierre-Michel Hennin à François Tronchin, Versailles, 29 mai 1783.
51 D. Beaurain, art. cit., p. 242 ; R. Démoris, « “Le portrait du Roy” par Félibien », Revue des sciences humaines, t. XLIV, no 172, décembre 1978, p. 9-30 ; idem, « La hiérarchie des genres en peinture de Félibien aux Lumières », in G. Rocques (dir.), Majeur ou mineur ? Les hiérarchies en art, Paris, Jacqueline Chambon, 2000, p. 53-66.
52 AEG RC 289, 7 novembre 1785, p. 1157. Castelnau en rend compte à Vergennes le 13 novembre. MAE CPG, vol. 95, f° 318.
53 La nature eucharistique du portrait royal se vérifie à travers les contraintes d’étiquette puisque « personne, à l’exception des ambassadeurs, n’a le droit de paraître la tête couverte dans une salle où il y a le portrait du souverain », D. Beaurain, art. cit., p. 246.
54 L. Marin, Le portrait du roi, op. cit., p. 255.
55 D. Beaurain, art. cit., p. 242 et 244.
56 J. Starobinski, « Don fastueux et don pervers. Commentaire historique d’une Rêverie de Rousseau », Annales E. S. C., 41e année, no 1, janvier-février 1986, p. 7-25.
57 AEG PH 5398 bis B, Discours du citoyen Reybaz, ministre de la République de Genève près de la République française, prononcé dans la séance de la Convention nationale, le 6 fructidor (23 août 1794), lors de la présentation de ses lettres de créance, et réponse du président. Voir aussi la Gazette nationale ou le Moniteur universel, no 338, p. 573-574. B. Baczko, « Rousseau au Panthéon », art. cit., p. 191-211 ; M. Peter, Genève et la Révolution. Le gouvernement constitutionnel..., op. cit., p. 29 ; J. Bénétruy, L’atelier de Mirabeau. Quatre proscrits genevois dans la tourmente révolutionnaire, Genève, Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, t. XLI, A. Jullien, 1962, p. 444-445.
58 AEG PH 5398 bis B, Reybaz à l’administrateur Delaplanche, Paris, 22 fructidor an II [8 septembre 1794].
59 Ibid., Bulletin de la Convention nationale. Séance du 22 fructidor an II, extrait imprimé.
60 Gazette nationale ou le Moniteur universel, no 353, 23 fructidor an II [9 septembre 1794], séance du 22 fructidor an II, p. 704.
61 Ibid., no 358, 28 fructidor an II [19 septembre 1794], séance du 25 fructidor an II, p. 739.
62 AEG PH 5398 bis B, Reybaz à l’administrateur Delaplanche, s. d. n. l.
63 J. Baillou (dir.), op. cit., p. 344.
64 AEG RC 307, 14 janvier 1796, p. 1105-1107.
65 Dans un autre contexte, sur le lien entre l’intervalle temporel et la fiction du don gratuit, P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994, p. 178 ; idem, « Post-scriptum I : la double vérité du don », Méditations pascaliennes, Paris, Vrin, 1997, p. 229-240.
66 H. de Balzac, Une ténébreuse affaire [1840-1841], R. Guise (éd.), Paris, Gallimard, 1973, p. 31. Sur le rapport entre le mythe de la jeunesse éternelle et le vieillissement prématuré au cœur des représentations du processus révolutionnaire, B. Baczko, Comment sortir de la Terreur..., op. cit., p. 351-353.
67 M. Belissa, Repenser l’ordre européen..., op. cit., p. 65-87. Voir aussi R. Lugo Lovatón, El tratado de Basilea, Ciudad Trujillo, Ed. Mont Alva, 1951 ; R. Guyot, Le Directoire et la paix de l’Europe, des traités de Bâle à la deuxième coalition 1795-1799 [1911], Genève, Slatkine, 1977 ; J.-R. Suratteau, « La politique du Directoire à l’égard de l’Allemagne de 1795 à 1799 d’après les papiers du Directeur Reubell », Annales historiques de la Révolution française, no 255-256, 56e année, janvier-mars, avril-juin 1984, p. 259-277 ; D. Bourel, « Zwischen Abwehr und Neutralität. Preussen und die Französiche Revolution 1789 bis 1795/1795 bis 1803/06 », in O. Büsch, M. Neugebauer-Wölk (dir.), Preussen und die revolutionäre Herausforderung seit 1789, Veröffentlichungen der Historischen Kommission zu Berlin, Band 78, Forschungen zur preussischen Geschichte, Berlin, 1991, p. 43-58.
68 E. Golay, op. cit., p. 587-614.
69 AEG RC 304, 20 août 1794, p. 600-602. La correspondance publique entre les cantons et Genève avait été interrompue dès la Révolution de décembre 1792. Les officiers bernois en pays romand ont toutefois maintenu des contacts particuliers avec les Genevois. Les relations officielles ont repris dès l’entrée en fonction des autorités constitutionnelles genevoises, le 13 avril 1794. M. Peter, op. cit., p. 10.
70 E. Golay, op. cit., p. 591.
71 AEG RC 304, 20 août 1794, p. 603.
72 AEG RC 305, 10 février 1795, p. 1242-1244.
73 AEG RC 304, 1er septembre 1794, p. 612.
74 Ibid., 27 septembre 1794, p. 706. O. Coquet, Jean-Paul Marat, Paris, Fayard, 1993, p. 43 ; C. Goëtz, Marat en famille. La saga des Mara(t), 2 vol., Bruxelles, Pôle Nord, 2001.
75 AEG RC 305, 17 février 1795, p. 1266. Le 8 février, la Convention décrète que les cendres de Marat quitteront le Panthéon.
76 AEG RC 304, 23 septembre 1794, p. 696.
77 AEG RC 305, 22 décembre et 26 décembre 1794, p. 1053-1054.
78 Ibid., 26 décembre 1794, p. 1055.
79 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 24 frimaire an III [14 décembre 1794]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 1, pièce no 62.
80 Le Comité de salut public à Félix Desportes, Paris, 3 nivôse an III [23 décembre 1794], minute. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 1, pièce no 61.
81 AEG RC 305, 20 février 1795, p. 1275-1276.
82 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 16 nivôse an III [6 janvier 1795]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 2, pièce no 80.
83 AEG RC 305, 23 et 28 mars 1795, p. 1375, 1381 et 1397.
84 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 6 pluviôse an III [26 janvier 1795]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 2, pièce no 105. Voir aussi RC 305, 25 janvier 1795, p. 1183.
85 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 7 ventôse an III [26 février 1795]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 2, pièce no 147, y compris la citation suivante.
86 Desportes pense sans doute ici à la Révolution française à Genève dans laquelle François d’Ivernois vise nominalement les diplomates français et les principaux membres des autorités révolutionnaires genevoises en les accusant de se prêter aux objectifs politiques de la Grande République, destructeurs de l’indépendance de Genève. F. d’Ivernois, La Révolution française à Genève. Tableau historique et politique de la conduite de la France envers les Genevois, depuis le mois d’octobre 1792, au mois d’octobre 1794 (BR 4875). Voir la réponse d’A. Bousquet, Précis historique de ma conduite dans la révolution du mois de juillet (BR 5149) qui paraît le 26 février 1795.
87 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 7 ventôse an III [26 février 1795]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 2, pièce no 147. M. Peter, op. cit., p. 40-41.
88 BGE Archives Tronchin 181. Félix Desportes à François Tronchin, Saint-Jean, 18 messidor an III [6 juillet 1795].
89 BGE Archives Tronchin 181. Félix Desportes à François Tronchin, Genève, 4 pluviôse an III [23 février 1795] ; les mêmes, Genève, 1er frimaire an IV [22 novembre 1795].
90 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 7 ventôse an III [26 février 1795]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 2, pièce no 147.
91 Félix Desportes au Comité de salut public, Genève, 26 pluviôse an III [15 février 1795]. AN AF III 67, dossier 273, plaq. 2, pièce 130, y compris la citation suivante.
92 AEG RC 307, 21 et 24 novembre 1795, p. 918, 935-936. M. Peter, op. cit., p. 94-95.
93 F. Barbey, Félix Desportes..., op. cit., p. 49-50.
94 Charles-François Delacroix à Resnier, 9 nivôse an IV [30 décembre 1795], minute. MAE CPG, vol. 103, f° 419-420.
95 H. Mitchell, The Underground War against Revolutionary France. The Missions of William Wickham 1794-1800, Oxford, Clarendon Press, 1965, p. 51 et passim; C. D. Bourcart, « William Wickham, britischer Gesandter in der Schweiz, 1794-1797 und 1799, in seinen Beziehungen zu Basel », in Basler Zeitschrift für Geschichte und Altertumskunde, Basel, Band 7, no 1, 1908, p. 1-78; W. Wickham (éd.), The Correspondence of the Right Honourable William Wickham from the Year 1794, 2 vol., London, R. Bentley, 1870.
96 Wickam épouse en 1788 Éléonore Madeleine Bertrand, fille du professeur genevois Louis Bertrand. Les trois sœurs d’Éléonore, Sara, Marie et Julie, sont respectivement mariées à Charles-Richard Tronchin, Jacob Martin et Isaac Pictet, chargé des affaires du roi de Sardaigne. H. Mitchell, op. cit., p. 44-45.
97 Delacroix à Resnier, Paris, 9 nivôse an IV [30 décembre 1795], minute. MAE CPG, vol. 103, f° 419-420.
98 AEG RC 307, 12 janvier 1796, p. 1094.
99 Resnier à Delacroix, Genève, 26 nivôse an IV [15 janvier 1796]. MAE, CPG, vol. 104, f° 47-49.
100 AEG RC 307, 8 janvier 1796, p. 1068-1069.
101 Le traité de paix franco-sarde du 15 mai 1796, signé après la victoire militaire de Bonaparte à Mondovi, inclut les Bataves, mais ne dit rien de Genève. Le traité sanctionne pourtant la cession de la Savoie et de Nice à la France, enclavant définitivement la République de Genève dans le territoire français. M. Peter, op. cit., p. 137 et passim.
102 RC 307, 6 janvier 1796, p. 1066.
103 AEG RC 307, 12 janvier 1796, p. 1088, 1090-1094, et 13 janvier 1796, p. 1097.
104 Discours du citoyen Resnier, en remettant le drapeau aux couleurs de la République française, le 14 janvier 1796, l’an 5 de l’Égalité genevoise, suivi du Discours du citoyen syndic Mussard, président du Conseil administratif, en réponse au précédent, De l’imprimerie de Luc Sestié. MAE CPG, vol. 103, f° 317-323.
105 Resnier à Delacroix, Genève, 16 nivôse an IV [15 janvier 1796]. MAE CPG, vol. 104, f° 47-49.
106 À titre d’exemple, le baron de Montpéroux au marquis de Puyzieulx, Genève, 9 mai 1750. MAE CPG, vol. 64, f° 112-114, et Discours de Monsieur Hennin, résident de Sa Majesté Très Chrétienne près la République de Genève. Prononcé au Magnifique Conseil le vendredi 27 [sic, 28] décembre 1765, joint à la dépêche de Hennin au duc de Praslin, Genève, 30 décembre 1765. MAE CPG, vol. 70, f° 505-508.
107 M. Belissa, Repenser l’ordre européen..., op. cit., p. 67.
108 M. Belissa, Fraternité universelle..., op. cit., p. 409-432.
109 Ibid., p. 411 et 413.
110 J. Godechot, La Grande Nation. L’expansion révolutionnaire de la France dans le monde, de 1789 à 1799, Paris, Aubier, 1983, p. 184 ; M. Belissa, « Garran de Coulon, la conquête de la Belgique et l’élaboration d’un nouveau droit public », Revue du Nord, no 331, juillet-septembre 1999, p. 549-559.
111 Sur les rapports entre souveraineté et territoire, M. Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France. 1977-1978, Paris, Gallimard, Seuil, 2004, notamment p. 14 et passim.
112 A. Palluel-Guillard, L’Aigle et la Croix. Genève et la Savoie 1798-1815, Yens s/Morges, Cabédita, p. 529.
113 La Gazette nationale ou Le Moniteur, no 267, 27 prairial an IV [15 juin 1796], p. 1065-1066. Dans le même esprit, voir le « Rapport sur des pièces présentées par le citoyen Soulavie relatives à Genève et au ministre Gasc, remis le 21 fructidor an IV » [7 septembre 1796], minute. AN AF III 68, dossier 275, pièce 94.
114 M. Belissa, « La question des frontières naturelles pendant la Révolution et l’Empire », in C. Mazauric et J.-P. Rothiot, op. cit., p. 117-128.
115 B. Baczko, Politiques de la Révolution française, Paris, Gallimard, 2008, p. 615.
116 A. van Wicquefort, op. cit., t. I, livre I, section XXIII, p. 323.
117 F. de Callières, op. cit., p. 190.
118 Ibid., p. 240.
119 A. Pecquet, op. cit., p. 10 et 16.
120 Ibid., p. 30.
121 Ibid., p. 71.
122 Ibid., p. 71-72.
123 E. de Vattel, op. cit., t. II, livre IV, chap. VII, Londres, 1758, p. 329.
124 Ibid., p. 328-329.
125 Ibid., p. 329-330.
126 Ibid., p. 331.
127 Plutarque, Œuvres morales, t. V, 2e partie, C. Froidefond (éd.), Paris, Belles-Lettres, 2003, p. 186, et la Vie de Phocion, in Les vies des hommes illustres de Plutarque, MM. Aymot, Brotier, Vauvilliers et Clavier (éd.), t. 6, Paris, Janet et Cotelle, 1818, XVIII et XXX, p. 277-280 et 291-293.
128 AEG Finances P CXL, « 1781, mandats, comptes, quittances ».
129 « Nouveau mémoire de M. Hennin en faveur de M. Gabard », 15 décembre 1779. MAE Personnel, vol. 33, f° 58. Il n’a pas été possible de dater avec certitude le commencement et la fin du versement de la gratification genevoise à Gabard.
130 D. Hiler, Recherche sur les finances publiques d’une cité-État au XVIIIe siècle. Les comptes de la Seigneurie de Genève – 1714-1780, mémoire d’histoire économique sous la direction d’A.-M. Piuz et M. Koerner, Université de Genève, 1983, p. 178 ; A.-M. Piuz, L. Mottu-Weber (dir.), op. cit., p. 345 ; M. Cicchini, « Être magistrat de police en République, ou apprendre à gouverner. L’exemple de Genève au XVIIIe siècle », in J.-M. Berlière et al. (dir.), Métiers de police. Être policier en Europe, XVIIIe-XXe siècle, Rennes, PUR, 2008, p. 50.
131 AEG Finances P CXLVIII, « 1786, mandats comptes, quittances, Conseil et Chambres de comptes », « pour gratification accoutumée pendant les années 1783, 1784, 1785 » ; mandat du 17 janvier 1786 en faveur de « M. Perrenet, secrétaire du procureur du roi au parlement de Dijon, comme gratification annuelle ». Pour les mandats du 25 janvier 1785 et du 27 janvier 1787 : AEG Finances P CXLVII et CXLIX.
132 Le secrétaire d’État Marc-Alexandre Puérari à Jean-Armand Tronchin, Genève, 5 novembre 1785. AEG CL 96, p. 173-174.
133 « Mémoire des déboursés de Monsieur Sellon, chargé des affaires de la République de Genève pour les voyages et frais pendant l’année 1750 jusqu’au 1er janvier 1751 ».
134 « Débours pour la Seigneurie depuis le 1er juin 1738 », d’Isaac Thellusson, Paris, 13 janvier 1739. AEG Finances P 73, « Comptes et quittances 1739-1740 ».
135 La somme est en réalité plus importante puisque certaines rubriques ne distinguent pas les gratifications en numéraire des frais d’autre nature. AEG Finances P 71, « Comptes et quittances 1737-1738 », « Comptes de la dépense, frais et honoraires des Nobles Jean-Louis Du Pan, Jean-Louis Buisson et Pierre Mussard, envoyés de la République à Paris, juillet à septembre 1738 », no 20.
136 AEG Finances P CXLII, « 1782, mandats, comptes, quittances », « États des personnes qui se trouvent à la suite de Son Excellence Monsieur le comte de Marmora, chevalier des ordres du roi, ministre d’État, Grand Maître de la maison du roi et son plénipotentiaire à Genève », s. d., suivi du mandat de la Chambre des comptes au trésorier général, en date du 7 décembre 1782.
137 AEG Finances CXLII, « 1782, mandats, comptes, quittances », « Noms de la suite de Messieurs les plénipotentiaires de Berne », suivi du mandat de la Chambre des comptes au trésorier général du 29 novembre 1782 « pour gratification allouée par le Magnifique Conseil ».
138 AEG Finances CXLII, « 1782, mandats, comptes, quittances », « Maison de Monsieur le marquis de Jaucourt », suivi du mandat de la Chambre des comptes au trésorier général du 29 novembre 1782 « pour gratification allouée par le Magnifique Conseil ».
139 Le baron de Castelnau au comte de Montmorin, Genève, 20 octobre 1789. MAE CPG, vol. 96, f° 384.
140 Bernier de Maligny au comte de Montmorin, Genève, 6 décembre 1789. MAE CPG, vol. 96, f° 418.
141 E. Barde, « Un don genevois à l’Assemblée nationale en 1789 », Revue d’histoire vaudoise, t. XII, juillet 1904, p. 216-217 ; O. Karmin, « Une offrande genevoise à l’Assemblée nationale », Annales révolutionnaires, octobre-décembre 1909, p. 481-512 (nous nous référons au tiré à part dont les pages sont numérotées de 1 à 32) ; idem, Sir Francis d’Ivernois, 1757-1842..., op. cit., p. 194-198 ; H. Fazy, Genève de 1788 à 1792..., op. cit., p. 113-133 ; J. Bénétruy, op. cit., p. 154-165.
142 J.-B. Duvergier (éd.), Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, avis du Conseil d’État (1788-1830), t. 1, 2e éd., Paris, A. Guyot, 1834, p. 46-47.
143 AEG RC 294, 15 août 1789, p. 177.
144 AEG France 20 C. Marc-Alexandre Puérari à Jean-Armand Tronchin, Genève, 28 septembre 1789, f° 395, et 19 octobre 1789, f° 316-317.
145 Mémoires de Isaac Cornuaud, op. cit., p. 455 et 469.
146 Le détail de la liste des souscripteurs se trouve dans O. Karmin, art. cit., p. 21-27.
147 AEG PH 5280, « Copie de la lettre de Son Excellence Monsieur Necker au Comité chargé de la souscription patriotique de Genève, Paris, le 17 décembre 1789 », en réponse à la lettre du Comité, datée du 9 décembre 1789.
148 BGE Archives Tronchin 216. Antoine Saladin de Crans à Jean-Robert Tronchin, Crans, 29 novembre 1789, f° 3.
149 BGE Archives Tronchin 216. « Copie d’une lettre [de Jean-Robert Tronchin] à M. Saladin de Crans, du 4 décembre 1789 », f° 1-2.
150 Du Roveray et Dumont sont arrivés à Paris le 4 avril 1789. J. Bénétruy, op. cit., p 157.
151 Jacques Grenus à Montmorin, Grand-Saconnex, 3 décembre 1789. MAE CPG, vol. 96, f° 415.
152 Lettre de Tronchin-Labat au Conseil, du 26 décembre 1789, citée par H. Fazy, Genève de 1788 à 1792..., op. cit., p. 121.
153 M. Dorigny, B. Gainot, La Société des Amis des Noirs, 1788-1789. Contribution à l’histoire de l’abolition de l’esclavage, Paris, UNESCO, 1998, p. 61, 114 et 213.
154 Gazette nationale ou le Moniteur universel, no 119, samedi 18 décembre 1789, p. 422. Y compris les citations suivantes.
155 M. Belissa, Fraternité universelle..., op. cit., p. 171. Voir également Les Révolutions de France et de Brabant, no 4, in C. Desmoulins, Œuvres, t. II, A. Soboul (éd.), Munich, Kraus reprints, 1980, p. 180.
156 Étienne Dumont à Antoine Mouchon, Paris, 30 décembre 1789, cité par O. Karmin, art. cit., p. 13-14.
157 Gazette nationale ou le Moniteur universel, no 129, mardi 29 décembre 1789, p. 503-504. Y compris les citations suivantes.
158 M. Belissa, Fraternité universelle..., op. cit., p. 171.
159 P. Bourdieu, « L’économie des biens symboliques », op. cit., p. 179.
160 E. Goffman, op. cit., notamment p. 15 et passim.
161 Sur les notions d’échange et de communication, nous renvoyons à C. Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », op. cit., p. XXXII et XXXVII.
162 Gazette nationale ou le Moniteur universel, no 129, mardi 29 décembre 1789, p. 504.
163 J. Paulmann, op. cit., p. 50.
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