Chapitre III. Le cérémonial diplomatique entre magnificence et disqualification
p. 143-167
Texte intégral
« Si la table sera ronde ou carrée »
1« L’oubli ou le refus d’observer ces graves riens seraient regardés comme un outrage public qu’il faut prévenir par une sévère observation des formes1 » : pur produit de la Restauration, le Manuel diplomatique du baron Charles de Martens consacre un chapitre entier à la question du cérémonial diplomatique, véritable réhabilitation des « usages sacrés » qui forment autant de digues indispensables contre la « confusion absolue des rangs et la familiarité dans les relations politiques ». Il y détaille les formes de la représentation diplomatique, considérées comme une « partie du droit conventionnel ou coutumier » que partagent les souverains. Les « graves riens » dont est constitué le cérémonial diplomatique se comprennent comme des signes de l’ordre politique international ; ils fixent de façon protocolaire les rangs et les qualifications non seulement des ministres publics, mais également des États qu’ils servent. Instrument à vocation systémique, le cérémonial diplomatique restitue à travers la contrainte des gestes et des discours la hiérarchie des souverainetés qui opère par analogie avec l’ordre social.
2Loin d’être le seul à se lancer dans un exercice de restauration et de légitimation des pratiques « traditionnelles » de la diplomatie2, Charles de Martens hérite en partie d’une requalification des modalités de l’activité diplomatique entreprise dès le Directoire, en réaction aux innovations politiques et institutionnelles de la Révolution française. Dès la fin de 1794, l’ancien formalisme de la diplomatie est réhabilité, notamment avec la réorganisation des audiences publiques inspirées des pratiques de la monarchie, le rétablissement des tenues spécifiques des ministres publics, la restauration du cérémonial de réception du corps diplomatique ou encore le retour des cadeaux offerts aux négociateurs étrangers3. Si la revalorisation des pratiques cérémonielles de la diplomatie n’empêche pas que les diplomates étrangers persistent à y déplorer un « laconisme ridicule et agaçant4 », elle marque un tournant dans le long processus de mise en cause du cérémonial diplomatique.
3Longtemps celui-ci a été disqualifié en tant que pratique spécifique et comme objet légitime de recherche historique. Disqualifié d’abord par les acteurs de la diplomatie moderne eux-mêmes. De nombreux négociateurs de l’Ancien Régime dévalorisent le cérémonial qu’ils associent à des bagatelles, des vanités, des futilités, évoquant parfois même une perte de sens ou une contrainte d’étiquette dont il s’agirait de se débarrasser pour se consacrer aux tâches plus utiles qui relèveraient, elles, de la pure négociation5.
4La critique littéraire du cérémonial diplomatique est sans doute aussi ancienne que la diplomatie moderne elle-même. En 1516 déjà, dans L’Utopie de Thomas More, l’ambassade anémolienne est tournée en ridicule. « Plus vaniteux que sages », les ambassadeurs d’Anémolie se présentent avec une magnificence exagérée. À la tête d’une suite considérable, vêtus d’or et de pierreries, « ils étaient couverts de ce qui fait en Utopie le supplice de l’esclave, la marque honteuse de l’infamie, le jouet du petit enfant ». Le rite de l’obviatio, c’est-à-dire la réception solennelle, est ici un échec en ce qu’il ne correspond pas à un espace négocié de gestes dont l’ensemble des protagonistes peut partager la signification. La réception des ambassadeurs, entendue comme un élément de la « lutte pour le prestige6 », aboutit à une impasse dans la mesure où les acteurs assignent ce même prestige à des formalisations différentes. L’ambassade ne suscite pas l’estime et les honneurs chez un peuple qui compte pour rien les richesses mondaines. Au contraire, tous les Utopiens « regardaient en pitié cet appareil somptueux ; ils saluaient les plus bas valets du cortège, les prenant pour les ambassadeurs, et laissant passer les ambassadeurs sans y faire plus attention qu’à des valets, car ils les voyaient chargés de chaînes d’or comme leurs esclaves ». Enfin conscients de leur erreur, les ambassadeurs se débarrassent de leurs parures et se lient avec leurs hôtes7.
5Au XVIIIe siècle, plusieurs philosophes dénoncent le cérémonial diplomatique dans un processus critique élargi au caractère vicieux de la diplomatie des rois et de l’ordre européen qui en découle, lequel repose sur la pratique des congrès et le principe de l’équilibre des puissances8. C’est ainsi que Rousseau, dans l’Extrait du projet de paix perpétuelle de Monsieur l’abbé de Saint-Pierre, condamne non sans ironie le caractère pernicieux des congrès où règnent le culte du secret et la vanité des prétentions protocolaires,
« où l’on se rend solennellement de tous les États de l’Europe pour s’en retourner de même ; où l’on s’assemble pour ne rien dire ; où toutes les affaires publiques se traitent en particulier ; où l’on délibère si la table sera ronde ou carrée, si la salle aura plus ou moins de portes, si un tel plénipotentiaire aura le visage ou le dos tourné vers la fenêtre, si tel autre fera deux pouces de chemin de plus ou de moins dans une visite, et sur mille questions de pareille importance, inutilement agitées depuis trois siècles et très dignes assurément d’occuper les politiques du nôtre9 ».
6En 1784, l’article « Cérémonial » du dictionnaire d’Économie politique et diplomatique de l’Encyclopédie méthodique synthétise la dévalorisation progressive des contraintes cérémonielles. Certes, l’ordre est préférable à la confusion, mais attribuer à l’étiquette autant d’importance, s’épuiser dans l’observation d’un cérémonial réduisant les protagonistes à d’insensibles automates, voilà qui peut susciter jusqu’au « dégoût ». Plus grave, l’étiquette consacre la prédominance du rang et de la naissance sur le mérite qui est pourtant le « plus noble apanage de l’humanité ». Derrière la critique du cérémonial, notamment comme forme de représentation diplomatique, c’est la condamnation méritocratique de la hiérarchie des rangs et du prestige propre à l’Ancien Régime, la remise en cause d’un ordre politique qui communie avec l’ordre social nobiliaire où se mêlent l’« exagération des titres », l’« amour-propre », un « style fastueux et bizarre » guère éloigné de l’« extravagance des titres orientaux10 ». La contestation du cérémonial opère donc sa jonction avec une contestation sociale et politique plus large. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’idéal de la civilité, de la politesse, se distingue des formes de sociabilité curiale, vaines et fausses. Le cérémonial diplomatique – comme modalité d’expression de la hiérarchie des honneurs et de la préséance – est décrié à son tour : chorégraphie de l’orgueil des souverains, il est le véhicule de la dissimulation, du faux-semblant, du double langage, autant d’entraves à l’idéal de communication des Lumières inspiré par la simplicité, la sincérité et la publicité.
7Cette critique trouve une nouvelle vigueur dès les débuts de la Révolution française, alors que les cérémonies civiques se substituent progressivement aux étiquettes courtisanes auxquelles sont associées les cérémonies diplomatiques d’Ancien Régime11. Enveloppée dans la méfiance des révolutionnaires à l’égard du pouvoir exécutif, la diplomatie ressort désormais d’une culture politique conspuée où s’entremêlent le goût des mystères de cabinet, l’immoralité des intérêts particuliers, l’orgueil égoïste de la noblesse et l’inefficacité des résultats, à commencer par l’alliance franco-autrichienne de 1756 ou le traité de commerce avec l’Angleterre, trente ans plus tard, vécus comme autant de trahisons des intérêts « naturels » ou « nationaux » de la France. Selon une conception universaliste et eschatologique de la Révolution – avènement d’une nouvelle humanité obéissant aux lois naturelles, à celles de la raison et de la fraternité –, les pratiques diplomatiques apparaissent souvent aux élites politiques révolutionnaires comme les instruments de l’ordre inique des rois contre les aspirations des nations et des peuples à la liberté. Jusqu’au Directoire, les invitations à la suppression des institutions et du personnel de la diplomatie se succèdent, à l’exemple de Saint-Just qui déclare en 1791 que les « ambassades permanentes sont un vice de la constitution européenne [et] une infraction à la liberté des peuples12 ».
8Marqueur de l’ancienne diplomatie, le cérémonial exprime la tyrannie nourrie aux seins de l’inégalité et de l’oppression. Vain exercice de représentation, qui contribue à obscurcir un peu plus les enjeux politiques véritables des relations internationales, il flatte jusqu’au grotesque les caprices du monarque et la servilité hautaine des courtisans, modalité parmi d’autre de la cascade des mépris propre à la société d’Ancien Régime. Aussi, pour le Mercure national, l’« étiquette est née de l’inégalité ; le cérémonial de société, de l’ennui ; le goût des frivolités, de la dégradation des mœurs ; et la cause première de toutes ces choses, c’est le despotisme13 ». Cette conception très négative subsiste en partie après Thermidor, malgré le travail de revalorisation de la diplomatie, y compris dans ses aspects formels, engagé par le Directoire.
9En août 1794, à l’occasion de l’audience de James Monroe, l’envoyé des États-Unis, le conventionnel Eschassériaux s’en prend à « toutes ces cérémonies ridiculement fastueuses qu’avait inventé l’orgueil des courtisans14 ». Quelques jours plus tard, c’est au tour d’Étienne-Salomon Reybaz, le ministre public de Genève, de présenter ses lettres de créance à la Convention. Soucieux d’obtenir le même traitement que les représentants américains, selon le principe de l’égalité entre les « États libres », Reybaz restitue l’essentiel du cérémonial singularisé par l’« ivresse patriotique » qui s’empare de tous les participants. Loin des rigueurs révérencieuses de la monarchie, la fraternité internationale se scelle à l’instant de l’accolade entre l’envoyé genevois et le président de la Convention, une accolade placée sous « la réciprocité d’émotion et de transports dans l’Assemblée qui éclatèrent par des chapeaux agités en l’air, des applaudissements universels et recommencés vingt fois, et des cris sans fin répétés de “Vive la République française”, “Vive la République de Genève”15 ».
10La condamnation incessante de l’ancienne diplomatie place toutefois les ministres publics de la France révolutionnaire dans une situation ambiguë. Ils font en général preuve d’une grande attention, en tant que représentants de la dignité nationale, à être traités avec les mêmes égards que leurs prédécesseurs, comme en témoigne depuis Genève, en mai 1792, le résident de France Delespine de Chateauneuf au ministre des Affaires étrangères Dumouriez :
« Quelque peu important que le cérémonial puisse paraître, je crois cependant devoir vous prévenir qu’un article, même assez marquant, a été très involontairement négligé. Je n’ai pas été reçu à la frontière par une députation du Conseil [...]. Pour éviter à l’avenir pareil oubli, j’ai pris note du cérémonial et je le déposerai officiellement au secrétariat de la résidence16. »
11Confrontés à des gouvernements attachés à la hiérarchie traditionnelle des États, laquelle implique une infériorité des républiques relative au plus grand prestige des monarchies, les ministres publics français cherchent à maintenir les prérogatives cérémonielles qui leur étaient accordées jusqu’alors, ce qui équivaut à conserver formellement le rang de la France révolutionnaire à la place qui lui appartenait sous la monarchie absolue. Les diplomates – du moins ceux qui ne s’engagent pas sur le chemin de l’émigration – sont d’autant plus sensibles à cette obligation lorsqu’ils proviennent du corps diplomatique d’Ancien Régime, à l’instar de Delespine de Chateauneuf. Ils adaptent alors à la nouvelle rhétorique nationale les anciennes prétentions cérémonielles de leurs prédécesseurs, substituant la grandeur ou la dignité de la nation à la majesté royale.
12La Révolution genevoise de décembre 1792, inspirée en partie des principes de la Révolution française17, n’empêche pas la répétition d’un certain nombre de contentieux au sujet du cérémonial diplomatique. Certes, le résident montagnard Soulavie vante les fêtes civiques genevoises durant lesquelles il communie dans un même élan fraternel avec les nouvelles autorités de la petite République18. Mais c’est pour mieux s’offusquer ensuite de la résistance des mêmes autorités à ses innovations cérémonielles qui sont perçues comme autant de contraventions à la souveraineté et à l’indépendance de l’État. Entre la franche sincérité, qui caractérisera les relations entre les peuples libres selon la rhétorique conventionnelle, et l’ingérence manifeste, la confusion n’est pas rare. Les prétentions de Soulavie à substituer aux anciennes cérémonies d’audience auprès du Conseil une participation active et informelle aux délibérations du gouvernement genevois suscitent une vive opposition, d’ailleurs partagée par le commissaire des Relations extérieures et le Comité de salut public19.
13Plus encore, la diplomatie française de l’an II se singularise par une multiplication concurrentielle des lieux de cérémonies à Genève, significative de la confusion entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. Aux cérémonies d’État, adaptées des pratiques de l’Ancien Régime et circonscrites à l’espace politique des « autorités constituées » – selon le lexique de l’époque –, à commencer par l’Hôtel de ville et la distance qui le sépare de la résidence de France, s’ajoutent désormais celles des clubs révolutionnaires qui réservent au résident la place d’honneur. Cérémonies syncrétiques, elles empruntent à la fois au protocole de la diplomatie et à la culture politique sectionnaire. Elles révèlent le contentieux révolutionnaire relatif à l’exercice de la souveraineté – populaire et directe ou nationale et médiatisée à travers l’élection des représentants –, notamment en s’appropriant l’espace public réservé jusqu’alors aux processions organisées par le gouvernement ou aux mouvements insurrectionnels. Effet collatéral de Thermidor, les cérémonies diplomatiques, dès septembre 1794, refluent au sein de l’espace institutionnel de l’Hôtel de ville, non sans mettre en scène de façon disciplinée, militarisée et neutralisée les contingents révolutionnaires réduits au rôle figuratif de garde d’honneur.
14Le relatif désintérêt historiographique à l’égard du cérémonial diplomatique relaie le désaveu des acteurs sociaux de la politique extérieure moderne20. Jugé comme un obstacle à la négociation, considérée – elle – comme l’ultime raison d’être de la diplomatie et le seul chantier de recherche digne de réflexion, il est longtemps évoqué au mieux de façon descriptive, dans une logique cumulative de type positiviste. Charles Du Bois-Melly prend ainsi la peine de consigner dans Les mœurs genevoises l’essentiel des pratiques cérémonielles dans un chapitre spécifique constitué surtout d’extraits de sources ponctués parfois de commentaires laconiques. Que surgisse un désaccord sur le cérémonial entre le résident de France et le Petit Conseil de Genève, il n’y voit qu’une « grave affaire qui peut paraître aujourd’hui ce qu’elle est en réalité : une misérable vétille21 ».
15Certes, à la suite des travaux de Norbert Elias et d’Ernst H. Kantorowicz, le cérémonial d’État a été réhabilité comme objet d’étude légitime, singulièrement au sein de l’école cérémonialiste américaine22. Ce regain d’intérêt est sans doute corrélé à la révolution technologique contemporaine et à la prédominance des médias audiovisuels, rendant les historiens attentifs aux « cultures antérieures au sein desquelles priment également le visuel et l’oralité sur les formes écrites du discours23 ». Cette démarche implique une revalorisation de la politique en tant que mise en scène symbolique. Mais l’objectif est alors de déterminer comment le cérémonial contribue à l’affermissement du pouvoir monarchique en insistant sur le dispositif symbolique visant avant tout à la domestication des élites nobiliaires. Or le cérémonial diplomatique échappe en partie à cette interprétation. Les cérémonies diplomatiques, comme ensemble de gestes et de discours négociés, constituent le cadre de l’interaction entre des acteurs souverains. En ce sens, il s’agit moins d’une assignation indiscutable d’un corpus de pratiques cérémonielles qu’un protagoniste, plus puissant, impose à un autre que son élaboration partagée dans la mesure où chacun des interlocuteurs peut l’interpréter selon son propre système de valeurs24. Le dysfonctionnement du cérémonial, lorsqu’il devient objet de conflits ouverts et insurmontables ou encore l’exercice de contrition infligé au faible par le fort, est dans cette perspective le symptôme d’une crise manifeste des relations diplomatiques. Le déroulement des cérémonies diplomatiques, qui restituent à la fois la hiérarchie sociale et celle des États, implique une série d’intermédiaires (maîtres des cérémonies, introducteurs des ambassades, etc.) dont le prestige participe des honneurs que se rendent réciproquement les interlocuteurs, pondérant ainsi l’idée que le cérémonial bénéficie à la seule autorité politique du souverain25.
16Il faut encore mesurer l’idéal fixiste qui préside à l’élaboration des procédures cérémonielles et les modifications de ces mêmes procédures sur la longue durée. Elles signifient le changement réel de statut des interlocuteurs sur la scène internationale ou leur volonté de changement d’après la logique concurrentielle qui les oppose à d’autres souverains26. Formalisés à Rome dès 1504, sous le pontificat de Jules II, l’Ordo regum et principum et l’Ordo ducum règlent les questions de préséance entre les rois et les princes selon la hiérarchisation qui décline la place des uns et des autres, depuis l’empereur jusqu’aux républiques souveraines. Or cet effort de stabilisation de la hiérarchie des souverains est malmené, notamment à l’occasion de la rivalité franco-espagnole qui rythme la majeure partie du XVIIe siècle et se répercute en continuelles querelles de préséance au pied du trône pontifical. En portant l’attention sur la dimension systémique du cérémonial, compris comme langage non verbal, il s’agit d’observer les stratégies de captation de prérogatives cérémonielles, par exemple celles du duc de Savoie, identifiables avant même son accession à la couronne de Sicile27.
17Au XVIIe siècle, les élites politiques de l’Europe catholique perçoivent le cérémonial romain comme un « code régulateur exemplaire28 ». Les rituels publics sont configurés à la croisée de la sphère religieuse et de la sphère politique, dans un processus à la fois de distinction progressive des deux dimensions spirituelle et temporelle et de transfert de sacralité de l’une à l’autre29. L’ordre des préséances des souverains et de leurs représentants diplomatiques à Rome est étroitement imbriqué à celui des membres ecclésiastiques et laïcs de l’Église, selon une même conception mimétique de l’ordre naturel et de la hiérarchie céleste. L’ambassadeur impérial occupe la place à droite du pape tandis que le représentant du roi de France – le Très Chrétien – jouit du privilège de la gauche, disposition bientôt contestée par les Espagnols. Cette représentation idéale institue le souverain pontife à l’image du Christ dans une parfaite centralité : centralité bien sûr spirituelle, mais également dans l’ordre des puissances européennes. La conception centrale et médiatrice de la figure du pape résiste mal à la division confessionnelle des États, à l’épreuve de la guerre de Trente Ans et à la sécularisation progressive des relations interétatiques après les congrès de Westphalie. Il n’en demeure pas moins qu’elle imprime longtemps encore aux cérémonials diplomatiques, curialisés et sécularisés, et aux contestations de préséance l’origine théologico-politique de l’ordre européen tel qu’il est pensé dès la fin du Moyen Age.
18Au-delà de sa dimension anthropologique, politique, systémique et plus indirectement religieuse, le cérémonial diplomatique comme forme ritualisée de l’usage du monde constitue un ensemble de gestes et de savoir-faire qui caractérisent la nouvelle figure sociale du ministre public. Celui-ci est formé selon les normes de l’éducation aristocratique de manière à évoluer avec aisance dans une « société de loisirs où la conversation et la danse permettaient de maîtriser la langue et le corps30 ». Le langage cérémoniel exprime la construction d’une relative homogénéité culturelle et sociale des acteurs européens de la diplomatie d’Ancien Régime qui ont intégré à des degrés parfois divers et de façon plus ou moins critique les modèles comportementaux de la noblesse de cour. À l’intersection des grandes cérémonies d’État et de la politesse réglée de la sociabilité courtisane, la maîtrise du cérémonial diplomatique s’inscrit dans le champ des compétences du ministre public, au même titre que l’usage des langues, l’éloquence, le savoir historique ou la connaissance des règles juridiques du droit des gens.
Le cérémonial diplomatique dans le droit de gens et la littérature du « parfait ambassadeur »
19Les variations de valeur attribuée au cérémonial diplomatique ne se cantonnent pas aux témoignages des acteurs de la diplomatie moderne ou à l’historiographie. La littérature du « parfait ambassadeur », tout comme certains textes majeurs du droit des gens, est une source de production d’arguments antagonistes sur le bien-fondé et la signification du cérémonial diplomatique. Trois types d’arguments se dégagent du corpus désigné ici. Le cérémonial peut être considéré comme un élément essentiel de l’activité diplomatique, condition nécessaire et préalable au bon déroulement de la négociation. Il restitue de façon chorégraphiée l’ordre public européen et il a une valeur juridique ; soit qu’il réponde directement aux exigences du droit des gens, soit qu’en tant que simple usage, il se trouve sanctionné par les maximes du droit des gens sans en être une catégorie directe. Dans ce dernier cas de figure, le cérémonial peut perdre de son caractère positif. Il est envisagé comme un effet de la coutume compatible avec les prescriptions juridiques du jus gentium, mais dont il s’agit de mesurer la capacité de faire obstacle à la négociation. Les contraintes cérémonielles sont également jugées sur le mode de la condamnation. Objets favoris de l’orgueil des princes, elles embarrassent le maniement des « affaires » et suscitent l’ennui des protagonistes.
20Publié en 1635 dans sa version française, Le parfait ambassadeur de Juan Antonio Vera y Figuera associe le cérémonial aux obligations plus larges de la courtoisie. Celle-ci est nécessaire pour « satisfaire exactement à la loi publique et naturelle, et au droit des gens31 ». Juan Antonio Vera déduit le cérémonial non pas de la coutume, mais de la courtoisie comme contrainte juridique du droit naturel des gens. Si les honneurs peuvent être gradués selon qu’il s’agisse de l’ambassadeur d’un ennemi ou de celui d’un allié, aucun ministre public ne peut être dispensé d’en recevoir. Les ambassadeurs sont honorés comme « personnes pacifiques32 » ; ils jouissent ensuite des égards dus à leur dignité, dans la mesure où l’ambassadeur représente à la fois la personne de son roi et la sienne propre33. C’est donc à l’occasion des solennités publiques, lorsque l’ambassadeur revêt son caractère représentatif, que le principe de courtoisie recouvre les formes cérémonielles de la diplomatie. Une fois le négociateur de retour « parmi les siens, aux visites, aux banquets privés et aux conversations civiles, [...] il tempère la façon sérieuse dont il use en public, [...] tâchant de paraître plutôt ce qu’il est que ce qu’il ressemble34 ». Janus pacificateur, l’ambassadeur jouit à la fois des honneurs rendus à sa fonction de représentant de la dignité souveraine de celui qui l’envoie et des marques de courtoisie qui conviennent à un homme de paix. Cette double identité suppose également des devoirs puisque l’ambassadeur se distinguera grâce à l’usage raisonné de la magnificence35. Intermédiaire entre le simple particulier et la représentation incarnée de son souverain, l’ambassadeur, sans être « excessivement vain et superbe », manifeste ainsi son statut qui le dépossède des attributs du sujet particulier. Véritable acteur, tantôt recouvert du masque de son souverain, tantôt rendu aux coulisses de la scène diplomatique d’où il ne peut jamais délaisser son costume, susceptible d’être rappelé tôt ou tard devant le public, l’ambassadeur paie les marques de la courtoisie qu’on lui rend par l’impossibilité de retourner à la libre obscurité de la sphère privée36. L’articulation entre étiquette et politesse reconfigure ici les normes de l’activité des diplomates d’après les modèles énoncés dans le Libro del Cortegiano (1528) de Castiglione et le Galateo (1558) de Giovanni della Casa, œuvres fondatrices de la tradition littéraire du « parfait courtisan ». L’étiquette ordonne la mise à distance des acteurs de l’interaction sociale alors que la politesse assouplit le formalisme du cérémonial en restituant à l’action subjective la capacité d’interpréter les contraintes du savoir-vivre37.
21En 1716, François de Callières reprend à son compte la double identité de l’ambassadeur, mais pour mieux se dégager de la catégorie englobante de la courtoisie proposée par Vera, même s’il partage avec ce dernier une conception positive du cérémonial. Si les honneurs sont une obligation rendue à l’ambassadeur, ce n’est que dans la mesure où il représente son souverain. Recourant aux fables d’Ésope et de La Fontaine, il déplore que :
« Les négociateurs novices s’enivrent d’ordinaire des honneurs qu’on rend en leur personne à la dignité des maîtres qu’ils représentent, semblables à cet âne de la fable, qui recevait pour lui tout l’encens qu’on brûlait devant la statue de la déesse qu’il portait38. »
22Consacrant un chapitre à la question des cérémonies entre les ministres étrangers, Callières ne décide pas si le cérémonial est une pratique coutumière ou une obligation juridique. En revanche, il s’empare de la question pour défendre la préséance française et promouvoir les règles de civilité indispensables à la conservation du corps diplomatique. Interprète rigoriste de l’Ordo regum et principum en faveur de son roi, Callières rappelle que les Espagnols, après de multiples contestations, ont fini par reconnaître eux aussi la préséance de la France39. Réprouvant l’idée que les rois sont égaux, ce qui serait une « nouveauté mal fondée et inconnue jusqu’alors » – et elle le sera en effet jusqu’au Congrès de Vienne de 1815 qui traduit dans le cérémonial l’égalité juridique des États –, Callières transfert aux ambassadeurs français la fonction tutélaire et arbitrale revendiquée par la couronne de France.
23Cependant, une fois accomplies les obligations cérémonielles qui leur sont dues, notamment dans l’ordre des visites, ils participent aux gestes de politesse que s’échangent les membres du corps diplomatique dont ils font partie ; c’est pourquoi les « ambassadeurs des couronnes se reçoivent et se reconduisent réciproquement jusqu’au carrosse et ils rendent la première visite aux ambassadeurs des autres puissances inférieures, lorsqu’ils sont arrivés les derniers », ou cèdent la main chez eux, soit la place honorifique de droite40. Au formalisme cérémoniel, conçu comme le « type d’organisation symbolisant [...] la répartition du pouvoir » de façon hiérarchisée et concurrentielle41, succède donc le temps des civilités réciproques que les ambassadeurs investissent selon une conception cosmopolite de l’usage du monde.
24Callières reconduit à son tour l’image de l’ambassadeur Janus. Représentation incarnée de son maître dans les circonstances cérémonielles durant lesquelles la monarchie française doit exprimer sa préséance, l’ambassadeur, sans jamais se réduire tout à fait au statut de personne privée, participe dans un second temps aux règles comportementales de la sociabilité mondaine. Le « monde est à la fois un espace social et un espace politique42 » au sein duquel l’ambassadeur glisse d’un habit de scène à l’autre, tantôt la voix formelle de son souverain, tantôt honnête homme, idéalement affable, cultivé sans être affecté. La diplomatie de la gloire propre au cérémonial de cour coexiste avec la tendance des ambassadeurs, marquée dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, à déserter Versailles, sauf obligation, pour investir la vie mondaine parisienne. La mondanité, comme « norme du travail diplomatique43 », s’épanouit dans les salons de la capitale. L’ambassadeur y conjugue ses efforts d’insertion dans les réseaux dominants de la sociabilité aristocratique à l’exigence de capter, de contrôler, voire de produire un maximum d’informations utiles à relayer en direction de son souverain. La valorisation de la ville en tant qu’espace privilégié d’épanouissement de la sociabilité de prestige au sein de laquelle circule l’information, notamment politique, rompt l’équilibre entre le cérémonial diplomatique de cour et la courtoisie entendue comme l’ensemble des règles d’honnêteté propre à la « bonne » société en général. Le salon devient un espace de réduction des contraintes cérémonielles.
25Si Callières subordonne les normes de la courtoisie au respect des formes cérémonielles de la cour, ce n’est pas sans insister sur l’utilité stratégique d’une véritable culture de la politesse. Lorsque la guerre interdit le commerce officiel entre les ministres publics des princes belligérants, « ils se font des civilités réciproques en lieu tiers, lorsqu’ils se rencontrent. La guerre ne détruit point les règles de l’honnêteté ni celle de la générosité44 ». Noyau incompressible de la sociabilité cosmopolite des diplomates, la politesse borne le conflit ; elle impose impérativement la grammaire pacificatrice qui endigue l’amplification exponentielle de la violence et la rupture irréversible. La politesse garantit enfin la continuation d’une « communication tempérée » au service d’une interaction sociale réglée45.
26Trente ans après François de Callières, Jean Rousset de Missy figure en bonne place parmi les défenseurs du cérémonial diplomatique, au point d’y consacrer un ouvrage entier. Dans ses Mémoires sur le rang et la préséance entre les souverains de l’Europe, publiés en 1746, l’auteur livre des « armes [...] pour ceux qui peuvent être chargés de plaider une cause de rang, de préséance et de point d’honneur entre les souverains46 ». Il compile les justifications en faveur de la hiérarchie entre les États et du rang respectif de leurs représentants diplomatiques, tout en développant les principaux contentieux de préséance qui les ont opposés ou les divisent encore. Loin de reprendre à son compte le dédain pour ce type de formalisme, pourtant déjà courant à cette époque, Rousset de Missy défend au contraire la nécessité de clarifier les enjeux autour du « point d’honneur » que constitue la question de la préséance. Si cette dernière n’est que le produit du seul usage, il n’en demeure pas moins que l’« ordre et le rang sont fondés sur les lois de la nature » ; les principes à l’origine de la hiérarchie des souverains et des règles de préséance qui en découlent sont donc consacrés par le droit des gens dans une perspective jusnaturaliste que Rousset de Missy évoque sur le registre du réalisme juridique, renouant en partie avec le propos de Juan Antonio Vera. Si la morale n’autorise en toute rigueur que la distinction des individus selon la vertu, l’imperfection des hommes tels qu’ils sont oblige à consacrer les principes et les usages à l’origine de la préséance entre les souverains et entre leurs envoyés – la puissance, la grandeur, la force, etc. –, ceci dans la perspective de l’accomplissement d’un bien supérieur : l’abolition du désordre.
27Pour Rousset de Missy, la Création elle-même n’est rien d’autre que la victoire sur le chaos, c’est-à-dire l’assignation de toute chose selon son rang. Modèle d’organisation différenciée des dignités, la hiérarchie céleste est ici invoquée comme un préalable au récit vétérotestamentaire de la création d’Israël, « tant dans le civil que dans l’ecclésiastique, [...] preuve de la nécessité de l’ordre et de la distinction des rangs dans un État ». Selon la même logique déductive, c’est enfin toute société particulière qui ne subsiste que grâce à cette même distinction des ordres, selon la classique répartition tripartite propre à l’Ancien Régime. La société des souverains est également soumise à une organisation hiérarchique sans laquelle « ils ne pourraient communiquer ensemble, s’ils prétendaient tous avoir le premier rang ».
28Ce schéma déductif n’est pas nouveau ; il est au cœur de la tradition angéologique articulée dès la Renaissance, notamment dans le Messagiero (1580) du Tasse, et qui s’inspire de la conception platonicienne des natures intermédiaires, messagers célestes ou médiateurs entre Dieu et les hommes. Il reconduit la hiérarchie céleste comme modèle d’organisation universel et assimile la figure de l’ambassadeur à celle de l’ange, l’un et l’autre de nature bien sûr différente, mais tous deux caractérisés par la même fonction médiatrice et pacificatrice : « médiateurs d’amour », selon Le Tasse47.
29Là où Vera et Rousset de Missy adossent la préséance et le cérémonial au droit naturel des gens, Emer de Vattel opère à l’inverse sur le registre de la distinction. Dès les « Préliminaires » au Droit des gens ou principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux affaires des nations et des souverains, Vattel affirme que le droit des gens nécessaire, soit l’« application du droit naturel aux nations », implique l’égalité entre les nations ou les États48, en conséquence de la loi naturelle selon laquelle les hommes sont égaux dans l’état de nature, état qui subsiste entre les nations après que les hommes se sont assemblés en sociétés politiques particulières. Les mêmes obligations internes ou externes, parfaites ou imparfaites, sont attribuées aux nations dans la mesure où elles sont caractérisées par leur statut d’État souverain, véritable personne morale et sujet du droit naturel des gens, indépendamment de tout autre motif discriminant49.
30Vattel résout la contradiction apparente entre le principe d’égalité naturelle entre les nations et la question de la préséance qui manifeste la hiérarchie les distinguant de fait. Les nations, qui coexistent à l’état de nature, donc également libres et indépendantes, sont représentées par leur souverain, détenteur par-là de toute la majesté. Le caractère de souveraineté suppose une dignité égale entre les nations dont dépend leur sécurité50. La dignité s’entend dès lors comme un état de puissance qui place la nation et le souverain dans une situation éminemment incomparable à celle d’un simple particulier. Mais si la dignité est attachée à toute puissance souveraine, aucun souverain ne peut s’attribuer selon le droit naturel une primauté de rang51.
31Vattel annonce-t-il pour autant la disqualification juridique définitive des pratiques cérémonielles ? Il concède plutôt que les traités ou un usage constant, pourvu qu’ils soient fondés en raison, doivent être validés par le droit des gens naturel ou nécessaire même s’ils n’en forment pas des obligations juridiques strictes dans la mesure où « ces déférences de pur cérémonial [...] n’ôtent point au fond l’égalité, et ne marquent qu’une priorité d’ordre, une première place entre égaux52 ». L’ancienneté des États ou leur plus ou moins grande puissance déterminent l’organisation hiérarchique des souverainetés comme un état de fait qui ne contrevient pas aux dispositions du droit des gens nécessaire et qu’il faut respecter au risque de se lancer dans une contestation, sans doute juridiquement fondée, mais en réalité inutile et même ridicule53.
32Vattel concilie l’égalité juridique des nations avec la validation historique des usages de la distinction cérémonielle qui oblige à les considérer comme dotés d’une « valeur réelle », certes subordonnés aux impératifs du droit naturel des gens, mais que ce dernier ne peut toutefois pas ignorer. C’est selon cette même logique que Vattel consacre un chapitre particulier au caractère des différents ministres publics et aux honneurs qui y correspondent. Il y reconduit la hiérarchie traditionnelle entre diplomates selon qu’ils sont ou non revêtus du caractère représentatif, c’est-à-dire de la « faculté qu’a le ministre de représenter son maître, quant à sa personne même et à sa dignité54 ». De l’ambassadeur, le seul dépositaire du caractère représentatif entier en tant que diplomate du premier ordre, au simple ministre, il justifie la distinction des rangs comme la conséquence légitime de la ségrégation préalable entre les souverains. Si en toute rigueur chaque nation est en droit d’envoyer indistinctement des ambassadeurs à d’autres souverains sans que ces derniers puissent s’y opposer, l’usage s’impose.
33Les ambassadeurs entretiennent, sauf exception, les relations entre les grands États monarchiques, tandis que les États de moindre importance ne peuvent être représentés que par des ministres d’ordre subalterne. À cette occasion, Vattel pondère la comparaison du nain et du géant. Une fois fondé le principe de l’égalité juridique entre les souverains, il faut bien que le « géant politique fasse une plus grande figure que le nain dans la société générale, et s’attire par-là plus de respect et des honneurs plus recherchés55 ».
34Cette coordination entre loi naturelle (l’égalité) et règle coutumière (la distinction) au principe des modalités relationnelles entre les souverains correspond bien à l’équilibre négocié à l’œuvre, notamment, dans les pratiques cérémonielles de la diplomatie française à Genève au XVIIIe siècle. Lorsque les résidents en appellent à l’incomparable puissance de la France, les Genevois répondent inlassablement selon le principe de l’équivalence juridique des souverainetés, au nom de la liberté et de l’indépendance de la République. Cette dynamique ne disparaît pas pendant la Révolution française, faisant écho là encore à Vattel qui affirme, selon une formulation assumée par les révolutionnaires eux-mêmes, que « si la forme du gouvernement vient à changer chez une nation, elle n’en conservera pas moins le rang et les honneurs dont elle est en possession56 ».
35La préséance et le cérémonial ne dépendent pas de la forme du gouvernement, monarchique ou républicain, mais correspondent à la plus ou moins grande puissance de la nation à qui les honneurs sont rendus. Cette conception renvoie à la définition vattellienne de l’État souverain, dissocié du prince au nom de la disqualification de l’idée de patrimonialité de l’État et identifié à la nation ou encore au peuple selon une perspective contractualiste qui fait de la souveraineté le droit inaliénable de la nation. Vattel s’exprime cependant en fonction de la réalité géopolitique de son temps, conceptualisée à partir de la notion d’équilibre européen. Les nations les plus puissantes sont alors les grands États monarchiques. Il y a donc superposition entre les prétentions de rang des monarques européens et la puissance relative attribuée aux nations dont ils exercent la souveraineté. Mais que surgisse une modification constitutionnelle de ces États, comme expression de la nation, les usages reçus jusqu’alors devront se plier à cette nouvelle réalité politique, comme jadis la république romaine supplantait en dignité les autres formes de gouvernement, avant que ce rôle ne soit dévolu par les circonstances au Saint Empire. Quoi qu’il en soit :
« La nation doit prendre garde de ne point s’abaisser elle-même devant les autres peuples, de ne point avilir son conducteur par un titre trop bas. Elle doit se garder plus encore de lui enfler le cœur par un vain nom, par des honneurs démesurés57. »
36La tentative de Vattel de concilier les impératifs du droit des gens nécessaire avec les usages de la préséance entre les souverains apparaît comme un phénomène relativement isolé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il existe des critiques sévères des contraintes cérémonielles dès la fin du siècle précédent. Lorsque Louis Rousseau de Chamoy, diplomate de second ordre dépêché en Suède et en Allemagne, rédige en 1697 son mémoire publié sous le titre de L’idée du parfait ambassadeur, il s’inscrit dans un genre déjà rôdé dont il réitère sans grande originalité la structure répétitive qui déroule les devoirs et les privilèges des ministres publics, sous la forme du manuel à l’usage des futurs envoyés58. Toutefois, l’un des aspects originaux de la contribution de Rousseau de Chamoy est sans aucun doute sa dénonciation sans réserve du cérémonial diplomatique. Renvoyant à l’extrême diversité des pratiques cérémonielles dans les différentes cours européennes, l’auteur retient surtout des cérémonies que « ce sont des choses de fait qui, bien loin d’avancer les affaires, ne servent qu’à en retarder la négociation, et à en embarrasser le succès59 ». L’ambassadeur doit donc se conformer aux usages en vigueur là où il se trouve, mais en évitant d’être pointilleux sur des cérémonies aussi souvent incommodes que la plupart du temps inutiles. Dès lors que la dignité de celui qui l’a mandaté n’est pas altérée, l’essentiel se situe ailleurs, dans le bon déroulement des négociations qui se présentent tout à fait dissociées du cérémonial sous la plume de Rousseau de Chamoy. L’adresse du diplomate consistera donc à réduire le plus possible les occasions d’audiences publiques et leur rigueur protocolaire pour favoriser au contraire les relations plus informelles qu’il pourra tisser dans la société curiale qui l’accueille. Il s’agira d’« être des plaisirs du prince sans cérémonie [...] en se dépouillant ainsi des contraintes attachées à son caractère [...], et il deviendra, pour ainsi dire, lui-même un courtisan60 ». La condamnation du cérémonial ne remet pas en cause les fondements de l’ordre politique européen ; elle ne s’apparente pas à la critique générale des normes comportementales des sociétés de cour. Rousseau de Chamoy, au contraire, met en garde contre la multiplication du cérémonial diplomatique en ce qu’il exclut l’ambassadeur de la véritable sociabilité curiale au sein de laquelle il sera le plus à même d’exercer ses talents et de servir les intérêts de son maître. Se défaire le plus possible des obligations cérémonielles de la diplomatie pour assumer celles de l’étiquette courtisane, c’est le gage d’une immersion réussie qui n’est pas sans rappeler l’analogie entre l’ambassadeur et le caméléon proposée par La Bruyère61. L’ambassadeur devenu courtisan parmi les courtisans, ceux-ci s’entretiendront plus aisément avec lui :
« Et il tirera de ce commerce des lumières qui, toutes indifférentes qu’elles leur paraîtront à eux, ne laisseront pas de lui être très utiles à lui, par rapport aux conjectures qu’il en pourra tirer, en les joignant à celles qu’il aura d’ailleurs par les autres correspondances qu’il aura au dedans et au dehors de l’État62. »
37La réduction maximale de la distance initiale, consacrée par le cérémonial, entre l’ambassadeur et la société qui le reçoit devient un enjeu utilitaire qui repose sur la stratégie assumée du double jeu, du brouillage de l’identité, de la dissimulation avec pour objectif la captation d’information. Le modèle de l’« honorable espion » n’est pas loin.
38Cette conception de la pratique diplomatique suscite de nombreuses critiques au siècle des Lumières. L’antagonisme entre négociation et cérémonial est élargi à une discussion critique des règles mêmes de l’ordre européen. Les questions de préséance ne sont plus considérées seulement comme des obstacles à la politique extérieure et à l’activité légitime des diplomates. Elles deviennent le symptôme de l’organisation vicieuse des relations entre les souverains.
39En 1757, dans les Principes des négociations, Mably évoque en conclusion la question du cérémonial63. Citant la condamnation du négociateur anglais William Temple à l’encontre des querelles sur le cérémonial, Mably est persuadé qu’« on serait moins attentif à soutenir sa dignité dans des minuties, si on était plus capable de faire attention aux choses qui font réellement la grandeur, la gloire et la prospérité d’un État64 ». Il rompt l’autonomie de la critique du cérémonial, telle qu’elle est exposée chez Rousseau de Chamoy, pour l’articuler au vaste projet de rénovation morale et politique de l’ordre européen qui forme le cœur de la réflexion mablienne. Les inepties cérémonielles sont la conséquence du système politique de l’Europe, « prédateur et guerrier65 ». À partir de la typologie des puissances organisée selon les concepts d’équilibre, d’alliance ou de neutralité, Mably dénonce les guerres de conquête et la lutte pour l’hégémonie comme le résultat de l’organisation défectueuse des États eux-mêmes, associant ainsi politique intérieure et extérieure : la critique de l’ordre européen s’associe à celle des gouvernements monarchiques, soumis aux passions des princes. Au caractère patrimonial et dynastique des relations entre les souverains, Mably rétorque en valorisant les intérêts nationaux et la défense du bien public entendu comme la pacification des relations entre les peuples, notamment en opposant une conception libérale du commerce à l’accumulation belliciste et en insistant sur le développement de la production intérieure des États.
40En rupture avec les archétypes de la littérature diplomatique, Mably refuse de caractériser le parfait ambassadeur, ce qui reviendrait à évoquer un « homme qui n’existera pas66 ». Il ne méconnaît pas à quel point les devoirs de l’ambassadeur sont importants puisqu’il est « ministre de la paix et de l’union entre les peuples ». Cette mission moralement élevée devrait être subordonnée aux justes principes des négociations, mais elle dépend en réalité du caprice des souverains, de leurs passions exclusives au service d’une politique extérieure patrimoniale. Dès lors, rien n’est plus inutile que les longues prescriptions sur les « devoirs des ambassadeurs, si le gouvernement qui les emploie veut qu’ils y manquent. Une puissance est-elle juste, ambitieuse, modérée, avide, inquiète ou tranquille ? Son ambassade aura les mêmes vices ou les mêmes vertus67 ». Les arguties cérémonielles démontrent que les États européens sont loin de rationaliser et de moraliser leurs relations réciproques, attachés sans répit aux règles d’une préséance conflictuelle fondée sur les passions des princes. Les vaines cérémonies de l’orgueil, de la jalousie, des pulsions hégémoniques balaient l’horizon politique du continent pour former une cataracte de prétentions antagonistes mêlant les suffisances inquiètes des puissances dominantes aux aspirations tatillonnes des puissances du second ou du troisième ordre.
Le cérémonial diplomatique comme construction et représentation réciproque de la dignité des États
41Reçu à la Convention nationale en août 1794, quelques jours après son homologue américain James Monroe, le ministre public genevois Étienne-Salomon Reybaz accompagne la remise de ses lettres de créance d’un discours qui n’est pas sans rappeler la comparaison vattelienne du nain et du géant68. Il invoque la constitution du droit des nations, un droit naturel international fondé par analogie avec les droits de l’homme, configurant l’ordre républicain en gestation, dont la France, les États-Unis et Genève forment le noyau originel. Reybaz promeut la réalisation de l’égalité politique entre les États dont la forme républicaine de gouvernement repose sur la liberté politique. La coexistence entre les nouvelles Républiques ne se règle pas par la force relative des unes par rapport aux autres, mais selon les prescriptions du droit international qui considère la souveraineté de la nation comme principe d’organisation constitutionnelle interne et externe. Au même titre que les individus, les États sont libres et égaux en droit, pour autant que leurs constitutions respectives soient fondées sur ce principe. Le contrat international succède à la réalisation du contrat social comme préalable à la formation juridique de la société des nations. Il implique le dépassement de l’état de nature comme norme de coexistence entre les États. Paraphrasant le serment du Jeu de paume, Reybaz associe la liberté politique à la dignité nationale69. La liberté politique est la pierre angulaire de la souveraineté nationale, principe constitutif des Républiques. Le nouvel ordre international doit donc se structurer en conformité à cette même liberté politique qui fait des nations souveraines les seuls acteurs légitimes de leurs relations mutuelles. La dignité nationale fonctionne comme la qualification morale assignée à la souveraineté des États : elle renvoie à la majesté de la nation en tant qu’elle est souveraine, indépendamment de la force relative de l’État.
42Si cette conception particulière de l’égalité juridique des souverainetés est indexée sur le contexte idéologique et politique dans lequel elle est formulée, elle actionne et redéfinit des notions comme la dignité et la réciprocité, largement sollicitées avant la période révolutionnaire et à partir desquelles il est possible de mieux comprendre les enjeux relatifs aux pratiques cérémonielles.
43Le cérémonial diplomatique qui encadre les relations entre la France et la République de Genève au XVIIIe siècle obéit à la double contrainte de la réciprocité et de la distinction. Les diplomates français et les membres des Conseils genevois invoquent fréquemment la dignité du roi ou celle de la République à l’occasion des négociations, notamment celles qui touchent au cérémonial. La dignité s’entend d’abord comme l’émanation de la souveraineté dans la mesure où, comme le relève Vattel :
« Toute nation, tout État souverain et indépendant mérite de la considération et du respect, parce qu’il figure immédiatement dans la grande société du genre humain, qu’il est indépendant de tout pouvoir sur terre, et qu’il est un assemblage d’un grand nombre d’hommes, plus considérable sans doute qu’aucun individu [...] ; même le plus grand monarque doit respecter dans tout souverain le caractère éminent dont il est revêtu70. »
44La dignité renvoie ici à la majesté attachée à la souveraineté, indépendamment des différents genres de gouvernement qui en détiennent l’exercice. Les formes cérémonielles de la représentation, comme les audiences officielles du résident de France à Genève, opèrent alors à la manière d’un programme scénographique destiné à rendre compte, sur le mode idéal, de la rencontre de deux souverains, de leurs relations de bon voisinage et de leur volonté de concourir au même ordre interétatique par-delà les différences « constitutionnelles », de cultures politiques et de puissance. Le cérémonial vise à neutraliser les sources possibles de contentieux par l’exécution ritualisée d’un corps de gestes voués à mettre en évidence l’équivalence formelle des souverainetés française et genevoise qui reconnaissent en l’autre leur propre forme étatique. Le cérémonial joue sur le registre de l’analogie ; les acteurs principaux, représentants de la dignité de leurs États respectifs, figurent symboliquement la parité juridique qui les constitue en homologues légitimes.
45Si la dignité renvoie au caractère souverain de l’État, sans autre spécificité, elle est assimilée par ailleurs à l’idée de puissance relative. Or la relation asymétrique du faible au fort qui singularise les liens diplomatiques entre la France et la République de Genève trouve également son expression dans les formes cérémonielles de la représentation. Elle se manifeste notamment par le monopole de la représentation diplomatique officielle octroyée au résident de France jusqu’en 1782, dont on a vu qu’il procède d’une convergence d’intérêts contradictoires plutôt que d’une spécificité institutionnelle imposée unilatéralement par Versailles. Dès lors, les pratiques cérémonielles ont néanmoins pour fonction de rappeler le statut particulier du résident à Genève, manifestation visible de la prétention française à considérer la République comme partie intégrante de sa zone d’influence directe. Plus encore, le monopole de la représentation dévolu au résident de France contribue à revaloriser une fonction à laquelle certaines prérogatives ne sont généralement reconnues ni par le droit des gens ni dans la pratique. Le caractère pleinement représentatif, en tant que « faculté qu’a le ministre de représenter son maître, quant à sa personne même et à sa dignité », pour reprendre la définition qu’en donne Vattel, n’est généralement accordé qu’à l’ambassadeur, comme ministre du premier ordre71. Les envoyés ou les résidents ne représentent pas la personne du prince, mais seulement ses affaires. Pourtant, dans le cas de Genève, l’absence d’un corps diplomatique officiel rend inopérantes les distinctions entre les différents types de ministres publics vouées à organiser de façon hiérarchisée la société des diplomates en fonction de leur degré de représentativité. Le résident de France à Genève tend alors à recouvrir un caractère représentatif entier, à la fois représentant la personne du roi, ou plus tard celle de la nation, et garant de ses intérêts. Seule la présence ponctuelle des plénipotentiaires français et suisses, à l’occasion du règlement des troubles politiques genevois, restitue au résident, non sans que s’élèvent alors des difficultés, sa place subalterne qui l’assimile au profil d’un négociateur de second ordre.
46En considérant cette situation d’un point de vue systémique, il serait possible de conclure de la surreprésentation diplomatique de la France à Genève qu’elle signifie la sujétion politique de la République, voire sa constitution en une sorte de protectorat dans la mesure où elle contrevient à la place réelle de la France dans la hiérarchie des États européens et ne restitue pas la réalité complexe des réseaux diplomatiques qui traversent Genève comme tout l’espace helvétique. Il semble plus exact d’y percevoir l’effet correcteur des contraintes de réciprocité évoquées plus tôt. Du point de vue français, le monopole de la représentation diplomatique attribué au résident équivaut simplement à la manifestation visible de la distance qui sépare la République de son puissant voisin. Du point de vue genevois, il permet au gouvernement de s’opposer sans risque à l’établissement d’autres légations d’États catholiques, limitant l’exercice du culte romain à la seule chapelle de France avec, une fois n’est pas coutume, l’approbation générale de la bourgeoisie.
47Les modalités de la réception du ministre genevois à Versailles indique là aussi la pondération de la réciprocité par une pratique de la distinction qui le place au bas de la hiérarchie du corps diplomatique, en tant que simple ministre dénué de droit et, dans les faits, de tout caractère représentatif. Il est reçu à l’occasion des audiences ordinaires dudit corps, présenté au roi à la porte de son cabinet et remercié d’un compliment succinct qui tranche franchement avec le cérémonial solennel qui entoure la première audience du résident de France à Genève ou celles des plénipotentiaires de la monarchie72. Égale dignité attachée au seul caractère souverain des deux États ; dignité différenciée en fonction de la puissance relative de l’un à l’égard de la petitesse de l’autre : les pratiques cérémonielles synthétisent les deux définitions de la dignité dans une succession de gestes stéréotypés, négociés par les deux parties, afin que ni l’une ni l’autre ne juge l’équilibre entre les deux significations trop défavorable à ses propres intérêts.
48En octobre 1782, c’est bien le sens de l’intervention indignée de Mirabeau auprès du ministre des Affaires étrangères Vergennes pour dénoncer l’intervention militaire de la France, de Berne et de la Sardaigne à Genève :
« Notre auguste monarque [...] sait trop bien que sa vraie puissance est d’être modéré ; que la droiture est dignité ; que l’oppression seule est bassesse, la justice honneur ; il sait qu’un géant n’a pas besoin d’échasses pour paraître grand [...]. Et que le libérateur de l’Amérique ne puisse jamais être appelé le destructeur de Genève73 ! »
49L’équation entre la reconnaissance de la dignité comme souveraineté et de la dignité comme puissance aboutit à la caractérisation morale de la notion de dignité, résultat de la puissance bridée du plus fort au nom du respect de la souveraine indépendance du plus faible. Cette même conception est à l’œuvre dans les pratiques cérémonielles entendues comme l’exercice d’équilibre précaire de construction et de représentation réciproque de la dignité respective des États français et genevois. Elle travaille en profondeur l’ensemble des relations franco-genevoises, y compris dans les périodes critiques des années 1730, 1760 et 1780, avant d’entrer en crise dans la dernière décennie du siècle.
50La question du cérémonial diplomatique suppose la clarification du terme même de représentation. La notion recoupe dans une première acception la pratique juridico-institutionnelle par laquelle le diplomate figure l’« absence de l’objet représenté par délégation », c’est-à-dire son souverain, ce qui équivaut à un exercice ritualisé de monstration : le temps du cérémonial, le ministre public assume moins une posture d’intermédiaire, d’ange ou de daimon, pour faire écho aux réflexions de Daniel Ménager, que l’effet de présence réelle du souverain74. Mais elle recoupe aussi l’ensemble des « pratiques qui visent à faire connaître une identité sociale, à exhiber une manière propre d’être au monde, à signifier symboliquement un statut et un rang75 ». Il s’agit alors de saisir le jeu de construction identitaire à l’œuvre dans l’interaction ritualisée à l’occasion des pratiques cérémonielles. Les discours stéréotypés et la composition de la suite du diplomate français lors des audiences officielles, la scansion de la vie versaillaise au rythme des fêtes que le résident organise à Genève, ou lorsqu’il revêt le noir afin de signifier le deuil de la famille royale, les « repas d’État » où les ministres français trouvent à exprimer leur préséance sur d’autres convives étrangers : les occasions ne manquent pas de formuler sur le registre du protocole à la fois l’identité particulière des représentants de la France et l’identité présumée de la France elle-même. Ce jeu d’assignation et de revendication identitaire implique une dynamique de l’échange qui est à la fois un rapport à soi et un rapport d’altérité.
51Le caractère négocié des pratiques cérémonielles nuance le désir de proclamation unilatérale d’identité sur le registre de l’injonction76. Il s’agit toujours d’afficher la supériorité de la France et de ses représentants diplomatiques tout en caractérisant la République de Genève sans l’humilier. La négociation du cérémonial offre aux diplomates français l’occasion de restituer dans leur correspondance avec le ministère des Affaires étrangères leur perception du républicanisme selon une typologie qui associe le lieu commun avec l’analyse plus fine des particularismes genevois sur un ton volontiers condescendant, voire sévère. À travers la caractérisation de la République de Genève, qui emprunte parfois à la philosophie politique de l’époque, c’est la culture politique des diplomates et leur conception de l’identité de la France qui s’élaborent. Le gouvernement genevois, à son tour, utilise avec habileté les cérémonies diplomatiques comme un espace privilégié d’énonciation des spécificités politiques et confessionnelles propres au républicanisme réformé.
52La reconnaissance publique du ministre français légitime en retour le Petit Conseil, seul interlocuteur autorisé, en proie à la contestation politique de la bourgeoisie depuis le début du siècle sur la question même de la détention et de l’exercice de la souveraineté dans la République. En ce sens, le cérémonial diplomatique est pourvu d’une vocation politique intérieure77.
53La période révolutionnaire reconfigure les enjeux cristallisés autour des pratiques cérémonielles : la nation ou la République sont des notions équivoques, chargées d’interprétations en partie divergentes, mais sollicitées de part et d’autre pour renouveler le processus d’identification réciproque ritualisé à l’occasion des cérémonies diplomatiques. L’identité nationale et républicaine devient le point de convergence privilégié à partir duquel se déroulent les cérémonies du nouveau modèle diplomatique, à peine élaboré et bientôt en crise78.
54Enfin, le cérémonial de la diplomatie française à Genève – comme exercice négocié de reconnaissance du caractère représentatif des ministres publics du roi puis de la nation – prend place au sein d’une intense activité de type cérémoniel qui déborde largement le seul aspect de la diplomatie officielle. Membres des familles princières de l’Allemagne protestante, ambassadeurs de passage, intendants des provinces voisines ou officiers militaires, baillis et conseillers suisses, noms distingués de la bonne société cosmopolite européenne, d’Angleterre ou d’Italie, parfois d’Espagne, de Russie même, souvent de France : la République de Genève, acteur mineur de l’ordre international, est un carrefour européen et l’une des portes d’entrée de l’espace helvétique. À ce titre, elle jouit d’une sociabilité politique qui l’oblige, comme toute sociabilité, à respecter des règles cérémonielles variables au sein desquelles il faut replacer celles qui sont en vigueur pour les diplomates français, par-delà les prétentions de la France à exercer jalousement le monopole de la représentation diplomatique à Genève.
Notes de bas de page
1 C. de Martens, Manuel diplomatique ou précis des droits et des fonctions des agents diplomatiques, suivi d’un recueil d’actes et d’offices pour servir de guide aux personnes qui se destinent à la carrière politique, Paris, Londres, Bruxelles, Leipzig, 1822, p. 70-71.
2 Par exemple, M. J. G. de Rayneval, Institutions au droit de la nature et des gens, Paris, 1803, ou G. de Raxis de Flassan, Histoire générale et raisonnée de la diplomatie française ou de la politique de la France depuis la fondation de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XVI, Paris, 1808. Charles de Martens s’y réfère d’ailleurs de façon explicite.
3 M. Belissa, Repenser l’ordre européen (1795-1802). De la société des rois aux droits des nations, Paris, Kimé, 2006, p. 185.
4 Ibid., p. 188-189.
5 W. Roosen, « Early Modern Diplomatic Ceremonial... », art. cit., p. 452.
6 D. Ménager, Diplomatie et théologie à la Renaissance, Paris, PUF, 2001, p. 49-50.
7 T. More, L’Utopie [1516], trad. franç., M. Bottigelli (éd.), Paris, Éditions sociales, 1966, p. 149-151.
8 M. Belissa, Fraternité universelle et intérêt national (1713-1795). Les cosmopolitiques du droit des gens, Paris, Kimé, 1998, p. 101-108.
9 J.-J. Rousseau, Extrait du projet de paix perpétuelle de Monsieur l’abbé de Saint-Pierre [1761], in Œuvres complètes, t. III, op. cit., p. 574-575.
10 Article « Cérémonial », Encyclopédie méthodique..., Économie politique et diplomatique, t. 1, Paris, Liège, Panckoucke, Plomteux, 1784, p. 474.
11 L. Frey, M. Frey, « “The Reign of the Charlatans is Over”: The French Revolutionary Attack on Diplomatic Practice », The Journal of Modern History, vol. 65, no 4, December 1993, p. 706-744.
12 A.-L. de Saint-Just, L’esprit de la Révolution et de la constitution de la France [1791], in A. Kupiec et M. Abensour (éd.), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Folio Histoire, p. 458.
13 Mercure national, no 4, 1791, p. 227.
14 Moniteur, vol. 21, p. 496 (séance de la Convention du 27 thermidor an II, 14 août 1794).
15 Reybaz aux syndics et Conseil, Paris, le 9 fructidor an II [26 août 1794]. AEG PH 5398 bis (B).
16 Delespine de Chateauneuf à Dumouriez, Genève, 16 mai 1792. MAE CPG, vol. 98, f° 48.
17 E. Golay, « 1792-1798. Révolution genevoise et Révolution française. Similitudes et contrastes », in L. Binz et al. (dir.), Regards sur la Révolution genevoise..., op. cit., p. 17-35.
18 Lire par exemple la relation de la fête civique à l’Hôtel de ville pour le décès de Charles Bonnet, Soulavie à Deforgues, 28 août 1793. MAE CPG, vol. 99, f° 354-355.
19 Le commissaire des Relations extérieures Buchot au Comité de salut public, Paris, 24 prairial an II [12 juin 1794]. MAE CPG, vol. 101, f° 214, et « Copie de la lettre du commissaire des relations extérieures au citoyen Soulavie, résident de la République à Genève », Paris, 24 prairial an II. MAE CPG, vol. 101, f° 215.
20 C. Windler, La diplomatie comme expérience de l’autre..., op. cit., p. 407 ; L. Bély, « Souveraineté et souverains : la question du cérémonial dans les relations internationales à l’époque moderne », Annuaire-Bulletin de la Société de l’histoire de France, 1993, p. 27-43.
21 [C.] Du Bois-Melly, Les mœurs genevoises de 1700 à 1760 d’après tous les documents officiels pour servir d’introduction à l’histoire de la République et Seigneurie à cette époque, 2e édition, Genève, Bâle, H. Georg, 1882, p. 247.
22 N. Elias, La société de cour [1969], trad. franç., Paris, Flammarion, 1985, ; E. H. Kantorowicz, Les deux corps du roi..., op. cit. Parmi les « cérémonialistes » anglo-saxons, retenons ici R. E. Giesey, S. Hanley, R. A. Jackson et E. Muir (voir la bibliographie). Se reporter également à J. Varela, La muerte del rey. El ceremonial funerario de la monarquía española (1500-1885), Madrid, Turner, 1990 ; M. Fogel, Les cérémonies de l’information dans la France du XVe au milieu du XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1989 ; A. Boureau, « Les cérémonies royales françaises entre performance juridique et compétence liturgique », Annales E. S. C., 46e année, no 6, novembre-décembre 1991, p. 1253-1264.
23 B. Stollberg-Rilinger, « Zeremoniell, Ritual, Symbol. Neue Forschungen zur symbolischen Kommunikation in Spätmittelalter und Früher Neuzeit », Zeitschrift für historische Forschung, 27, 2000, p. 389 (notre traduction).
24 G. P. Marchal, « Le rôle de la représentation symbolique dans les relations diplomatiques : les envoyés de la Confédération helvétique à Paris », in I. Richefort, B. Schmidt (dir.), Les relations entre les villes hanséatiques de Hambourg, Brême et Lübeck. Moyen Age-XIXe siècle, Paris, Bruxelles, Direction des Archives du ministère des Affaires étrangères, P. I. E.-Peter Lang, 2006, p. 197-228.
25 C. Windler, op. cit., p. 405-406. E. Goffman, Les rites d’interaction, op. cit. ; J. Duindam, Myths of Power. Nobert Elias and the Early Modern European Court, Amsterdam, Amsterdam U. P., 1994.
26 M. A. Visceglia, « Il cerimoniale come linguaggio politico... », art. cit., p. 117-176.
27 W. Roosen, art. cit., p. 463-464.
28 M. A. Visceglia, art. cit., p. 126.
29 M. Bloch, Les rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre [1923], Paris, A. Colin, 1961.
30 L. Bély, Espions et ambassadeurs..., op. cit., p. 449.
31 J. A. Vera y Figuera, Le parfait ambassadeur [1620], trad. franç., Paris, 1635, 1re partie, livre I, p. 117. Nous citons ici la seconde traduction française, parue en 1642.
32 Ibid., p. 145.
33 Ibid., 2e partie, livre II, p. 324.
34 Ibid., p. 324-325.
35 Ibid., p. 325.
36 Ibid, p. 324, pour l’analogie entre l’ambassadeur et le comédien.
37 A. Montandon, « De l’urbanité : entre étiquette et politesse », in A. Montandon (dir.), Étiquette et politesse, Clermont-Ferrand, Association des publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, 1992, p. 12 et 16.
38 F. de Callières, De la manière de négocier avec les souverains, op. cit., p. 182.
39 Ibid., p. 219. L’auteur fait plus précisément référence au différend qui oppose, en 1661 à Londres, l’ambassadeur espagnol, le baron de Watteville, et son homologue français, le comte d’Estrades, se disputant la place d’honneur dans un cortège royal.
40 F. de Callières, op. cit., p. 221. La caractérisation positive du côté droit a été étudiée dans une perspective historico-ethnographique. L’opposition culturellement signifiante gauche-droite est largement diffusée, dans des contextes sociaux et historiques divers. Souvent, la « droite est associée à la vérité, à ce qui est juste, au bon droit, alors que la gauche est associée au mensonge (ce qui n’est pas droit), à l’injustice, au fait d’être dans son tort ». De la même façon, la distinction de genre assigne à la main droite la masculinité et à la gauche la féminité. A. K. Baïbourine, A. L. Toporkov, Aux sources de l’étiquette. Études ethnographiques [1990], trad. franç., Clermont-Ferrand, Presses Universitaire Blaise Pascal, 2004, p. 53 et 61. Lire aussi V. Saladino, « Dal saluto alla salvezza : valori simbolici della mano destra nell’arte greca e romana », in S. Bertelli, M. Centanni (dir.), Il Gesto, Firenze, Ponte alle Grazie, 1995, p. 31-52 ; R. Hertz, « La prééminence de la main droite. Étude sur la polarité de la main droite », Revue philosophique de la France et de l’étranger, Année 34 (1909), no 12, p. 553-580.
41 N. Elias, La société de cour, op. cit., p. 71.
42 A. Lilti, Le monde des salons..., op. cit., p. 364.
43 Ibid., p. 379.
44 F. de Callières, op. cit., p. 221.
45 A. Montandon (dir.), Les espaces de la civilité, Mont-de-Marsan, Éditions InterUniversitaires-SPEC, 1995, p. 10.
46 J. Rousset de Missy, Mémoires sur le rang et la préséance entre les souverains de l’Europe et entre leurs ministres représentants suivant leurs différents caractères [...] pour servir de supplément à l’Ambassadeur et ses fonctions de M. de Wicquefort, À Amsterdam, Chez François L’Honoré et Fils, 1746, « Aux lecteurs », s. p. Les citations suivantes sont tirées de l’introduction, p. 3-5.
47 D. Ménager, op. cit., notamment p. 8-12. Y. Durand, Les républiques au temps des monarchies, op. cit., p. 40-41.
48 Sur question de la souveraineté nationale chez Vattel, E. Jouannet, « Vattel et la sujétion directe de l’État au droit international », in S. Goyard-Fabre (dir.), L’État moderne. Regards sur la pensée politique de l’Europe occidentale entre 1715 et 1848, Paris, Vrin, 2000, p. 153-179 ; idem, Emer de Vattel et l’émergence doctrinale du droit international classique, Paris, A. Pedone, 1998 ; S. Beaulac, « Emer de Vattel and the Externalization of Sovereignty », Jounal of the History of International Law, 5, 2003, p. 237-292.
49 E. de Vattel, op. cit., t. I, « Préliminaires », p. 4, 8 et 11. Le droit externe règle, indépendamment de leur volonté, les relations que les nations entretiennent entre elles, qu’il soit parfait, c’est-à-dire accompagné d’un droit de contrainte, ou imparfait, soit dépourvu de ce même droit, selon le principe supérieur d’après lequel une « nation se doit premièrement et préférablement à elle-même tout ce qu’elle peut faire pour son bonheur et pour sa perfection ». Ce principe d’égoïsme individualiste subordonne celui d’après lequel, non contraignant, « chaque nation doit contribuer au bonheur et à la perfection des autres ». Voir aussi E. Jouannet, art. cit., p. 177.
50 E. de Vattel, op. cit., t. I, livre II, chap. III, p. 285.
51 Ibid., p. 285-286.
52 Ibid., p. 286.
53 Ibid., t. II, livre IV, chap. VI, p. 311.
54 Ibid., p. 305.
55 Ibid., p. 310.
56 Ibid., t. I, livre II, chap. III, p. 287. Vattel évoque à cette occasion l’Angleterre de Cromwell.
57 Ibid., p. 289.
58 L. Rousseau de Chamoy, L’idée du parfait ambassadeur [1697], M. L. Delavaud (éd.), Paris, A. Pedone, 1912.
59 Ibid., p. 30.
60 Ibid., p. 32.
61 J. de La Bruyère, Les Caractères de Théophraste traduits du grec, avec les caractères ou les mœurs de ce siècle [1687], Paris, Garnier-Flammarion, 1965, p. 247 : « Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée semblable quelquefois à un joueur habile. » Chez La Bruyère, contrairement à Rousseau de Chamoy, l’association est péjorative. M. Belissa, Fraternité universelle..., op. cit., p. 105 ; L. van Delft, La Bruyère moraliste. Quatre études sur Les Caractères, Genève, Droz, 1971, p. 27 ; P. Amiguet, L’âge d’or de la diplomatie. Machiavel et les Vénitiens, Paris, Albin Michel, 1963, p. 35.
62 L. Rousseau de Chamoy, op. cit., p. 32.
63 G. Bonnot de Mably, op. cit., p. 164-168.
64 Ibid., p. 167-168.
65 Ibid., introduction de M. Belissa, p. 18.
66 Ibid., p. 157.
67 Ibid., p. 167.
68 AEG PH 5398 bis. Discours du citoyen Reybaz, ministre de la République de Genève près la République française, prononcé dans la séance de la Convention nationale, le 6 fructidor (23 août 1794) lors de la présentation de ses lettres de créance, et la réponse du président, imprimé, pièce 43, joint à la lettre de Reybaz aux syndics et Conseil de Genève, Paris, 9 fructidor an II [26 août 1794].
69 Idem : « Partout où se trouve la liberté politique, là se trouve aussi la dignité nationale. » Rédigé par Jean-Baptiste-Pierre Bevière, le serment du Jeu de paume proclame, le 20 juin 1789, que « partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ».
70 E. de Vattel, op. cit., t. I, livre II, chap. III, p. 285 et 292.
71 Ibid., t. I, livre IV, chap. VI, p. 305. À ce sujet, Vattel se distingue de Christian Wolff pour lequel le caractère représentatif des ministres, « selon le droit naturel, consiste dans le pouvoir qui leur est confié de traiter des affaires publiques au nom de leur souverain, avec celui auquel ils sont envoyés. Ce caractère ne va point jusqu’à les faire considérer comme une même personne morale avec celui qui les envoie. » L’extension du caractère représentatif « au-delà des bornes du droit naturel » procède du « droit coutumier des nations » (les usages) ou du « droit pactice » (les traités). C. Wolff, Principes du droit de la nature et des gens, op. cit., livre IX, chap. X, p. 306.
72 Pour un exemple du cérémonial de présentation du ministre de Genève au roi et à la famille royale, Jean-Armand Tronchin à Marc-Alexandre Puérari, Versailles, 26 novembre 1785. AEG PH 5190 bis.
73 Mirabeau à Vergennes, Neuchâtel, 8 octobre 1782. MAE CPG, vol. 93, f° 398-401.
74 A. Boureau, « La compétence inductive... », art. cit., p. 26. L’auteur rappelle ce que cette définition de la représentation doit à la réflexion théologique sur l’eucharistie qui cherche à résoudre la contradiction entre l’absence du Christ incarné et la présence du corps du Christ à travers la transsubstantiation. L. Marin, La critique du discours. Études sur la Logique de Port-Royal et les Pensées de Pascal, Paris, Minuit, 1975 ; C. Ginzburg, « Représentation : le mot, l’idée, la chose », art. cit., p. 1219-1234.
75 A. Boureau, art. cit., p. 27. R. Chartier, « Le monde comme représentation », art. cit., p. 1505-1520.
76 J.-F. Schaub, « Le sentiment national est-il une catégorie pertinente pour comprendre les adhésions et les conflits sous l’Ancien Régime ? », in A. Tallon (dir.), Le sentiment national dans l’Europe méridionale aux XVIe et XVIIe siècles (France, Espagne, Italie), Madrid, Casa de Velázquez (97), 2007, p. 159.
77 F. Brandli, op. cit., p. 48-49.
78 Sur la question de l’identité et de la conscience nationales, lire notamment J. A. Armstrong, Nations before Nationalism, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1982 ; C. Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985 ; A.-M. Thiesse, La création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle [1999], Paris, Seuil, 2001 ; C. Nicolet, La fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains, Paris, Perrin, 2003 ; M. Yardeni, Enquêtes sur l’identité de la « nation France », de la Renaissance aux Lumières, Seyssel, Champ Vallon, 2004 ; et dans une perspective critique des usages politiques contemporains de la notion d’identité nationale, G. Noiriel, À quoi sert « l’identité nationale », Marseille, Argone, 2007 ; P. Weil, Liberté, égalité, discriminations. L’« identité nationale » au regard de l’histoire, Paris, Grasset, 2008 ; M. Detienne, L’identité nationale, une énigme, Paris, Gallimard, 2010. Dans une logique d’analyses croisées des identités sociales, confessionnelles, locales et nationales, M. Belissa, A. Bellavitis, M. Cottret, L. Croq et J. Duma (éd.), Identités, appartenances, revendications identitaires (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Nolin, 2005, et plus particulièrement F.-J. Ruggiu, « Les notions d’“identité”, “d’individu” et de “self” et leur utilisation en histoire sociale », p. 394-406.
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