Chapitre II. Le personnel de la résidence de France
p. 91-141
Texte intégral
Les agents de la diplomatie, du « serviteur de l’État » à l’acteur social polyvalent
1Jusqu’à récemment, l’un des traits caractéristiques de l’histoire diplomatique a été de considérer l’État, non comme le résultat d’un processus historique de construction intellectuelle, politique, institutionnelle et sociale, mais au contraire comme un fait anhistorique, abstrait et transpersonnel1. Tout au plus, dans les régimes monarchiques, l’État s’incarne-t-il dans la personne du souverain. Mais alors le monarque n’est que l’usufruitier du pouvoir caractérisé par sa capacité ontologique à se perpétuer conformément à la théorie des deux corps du roi2. Cette conception de l’État s’est ressourcée au modèle de l’équilibre européen comme conséquence de la paix de Westphalie. Dès le milieu du XVIIe siècle, les États européens monopolisent les relations internationales entendues exclusivement en tant que relations interétatiques3. Ce modèle implique que tous les États sont juridiquement égaux, puisque également légitimes à interagir entre eux sur le registre de la guerre ou de la paix selon les règles du droit des gens. Seul l’usage de la « société des princes », que le droit consacre, impose la hiérarchisation des souverainetés européennes à la mesure de la valorisation du modèle monarchique et de la disqualification progressive des régimes municipaux et républicains. Selon Vattel, il ne s’agit alors que de « déférences de pur cérémonial qui n’ôtent point au fond l’égalité, et ne marque qu’une priorité d’ordre, une première place entre égaux4 ».
2Arrimé à la représentation anhistorique de l’État, le mythe de ses « serviteurs » irrigue l’histoire diplomatique avec pour corollaire la plus grande sévérité à l’égard des époques de lutte idéologique. L’idéologie s’oppose terme à terme au désintéressement des serviteurs de l’État comme dispensateur du bien général compris dans la forme la plus réduite de l’exercice des droits régaliens. Le diplomate idéal, c’est celui qui se dégage des errements idéologiques – c’est-à-dire de la guerre des intérêts particuliers, qu’ils soient politiques, sociaux ou économiques – pour se consacrer tout entier au service et à la continuité de l’État5.
3Depuis l’expérience des États totalitaires jusqu’aux processus contemporains d’intégration supranationale des États dans des ensembles institutionnels où ils coexistent avec d’autres formes d’organisations politiques et économiques, le mythe de l’État-Léviathan s’est essoufflé6. À la conception essentiellement coercitive de la nature et de l’action de l’État, il est possible de substituer l’idée qu’il s’est construit dans un rapport moins de domination sans partage à l’égard du corps social sur lequel il exerce son pouvoir que dans une relation dialectique reposant sur la réciprocité des intérêts. Dans cette perspective, le modèle du contrat social selon lequel chaque individu confère son pouvoir à l’État une fois pour toutes laisse place à la dynamique de la naissance et du développement de la puissance étatique comme processus de gains réciproques sans cesse négocié. C’est au sein de ce processus que se distingue très progressivement, et très imparfaitement au moins jusqu’à la fin de l’époque moderne, l’espace public de l’espace privé7.
4Pour Michel Foucault, l’état de domination correspond à la situation où les « relations de pouvoir, au lieu d’être mobiles et de laisser les différents partenaires adopter une stratégie qui les modifie, se trouvent bloquées et figées8 ». C’est justement cette situation de « blocage » qu’il s’agit d’évaluer en considérant la réalité du pouvoir étatique au XVIIIe siècle et les limites de son exercice sur le corps social dont il serait distinct.
5Bernard Hours a montré comment les rapports de pouvoir au sein de la cour de Louis XV, loin d’être figés au bénéfice exclusif du souverain, obéissent à des stratégies mouvantes opposant des factions concurrentes qui se reconfigurent sous l’autorité du roi. Celle-ci provient bien moins de la faculté du monarque à domestiquer unilatéralement la noblesse curiale qu’à équilibrer à son profit, sans toujours forcément y parvenir, les rapports agonistiques que ses membres entretiennent entre eux, mais aussi à son égard et avec l’État9.
6Dans ces conditions, le développement de l’État monarchique se greffe sur un système de régulation sociale articulé à partir de la relation entre protecteur et client, le roi se distinguant comme le plus efficace des protecteurs, au sommet de la pyramide des protections données et reçues qui structurent l’ensemble du corps social10. Négliger cette dimension interpersonnelle dans la construction des identités sociales des élites du pouvoir conduit à survaloriser et à généraliser la figure problématique du serviteur de l’État, agent autonome de la puissance publique doué d’un savoir d’expertise, d’une formation intellectuelle institutionnalisée et de la conscience d’appartenir à un groupe social spécifique répondant aux critères de la professionnalisation11.
7Si cette définition du profil du serviteur de l’État semble s’appliquer assez bien et de manière précoce au corps de la magistrature dans la France de l’Ancien Régime12, quoique dans un rapport conflictuel avec la prétention absolutiste du pouvoir royal, elle est beaucoup moins opérante lorsqu’il s’agit des agents de la diplomatie. Certes, la centralisation monarchique institutionnalise, dès le XVIe siècle, la politique extérieure du roi à travers le secrétariat d’État des Affaires étrangères et la constitution progressive d’un corps diplomatique français13. Mais à l’intérieur de ce dernier règne l’hétérogénéité des origines sociales, des formations et des parcours14, de telle manière qu’il est impossible de dégager le profil type du diplomate professionnel entendu comme l’identité sociale exclusive d’un agent expert des normes et des pratiques de la politique extérieure.
8Contre cette incertitude et à l’attention des « père de famille [qui] ne sont point accoutumés à regarder l’état de négociateur comme un état décidé15 », toute la littérature du « parfait ambassadeur » répète durant l’époque moderne l’inlassable effort de définition d’un nouvel acteur social dont les contours se dérobent pourtant jusqu’au seuil du XIXe siècle à l’uniformité du modèle professionnel. Les résidents de France à Genève, représentants du roi ou fonctionnaires de la nation, pas plus que le personnel secondaire de la légation, n’échappent à cette constatation. Il reste, à partir de profils et de parcours différenciés, à dégager la typologie sociale composite du négociateur français en République dont l’identité déborde le plus souvent la figure du diplomate chez des hommes qui sont aussi, et parfois avant tout, des officiers militaires, des courtisans, des amateurs d’art éclairés, des scientifiques ou des académiciens. Il s’agira ensuite d’évaluer la culture politique de ces agents diplomatiques – entre Lumières, absolutisme et Révolution –, élaborée dans le processus de construction identitaire comme conséquence de l’interaction avec le républicanisme réformé genevois.
9Parmi les éléments essentiels de cette interaction, il faut retenir l’institution de la chapelle de France, vécue à Genève d’abord comme une menace contre l’intégrité confessionnelle de la République, puis réduite à ce qu’elle est véritablement : la manifestation juridique de la tolérance religieuse comme l’un des privilèges accordés aux négociateurs. Dirigée par des aumôniers souvent éclairés, disposant de registres qui démontrent l’origine (étrangère) et le profil social (généralement populaire) des usagers, mais surtout la part congrue qu’ils composent au sein de la population genevoise, la chapelle de la résidence participe des conditions nécessaires à la normalisation des relations diplomatiques entre la France et Genève au XVIIIe siècle.
La résidence de France
10Les dictionnaires et les traités de politique extérieure de l’Ancien Régime s’accordent à considérer la fonction de résident comme l’une des moins élevée dans la hiérarchie des diplomates en poste à l’étranger16. Représentant de la France auprès d’une République, le résident n’est pas tenu de rehausser la modestie de son poste par une naissance particulièrement remarquable ou par des qualités exceptionnelles. La disparité entre son souverain et le gouvernement républicain suffit à garantir l’excellence de sa situation. La Révolution et l’abolition de la monarchie, le 21 septembre 1792, ne modifient pas ce modèle d’interaction inégalitaire, conformément à l’observation d’Emer de Vattel selon laquelle, « si la forme du gouvernement vient à changer chez une nation, elle n’en conservera pas moins le rang et les honneurs dont elle est en possession17 ». Entre 1679 et 1798, la France envoie à Genève onze résidents et deux envoyés extraordinaires, auxquels il faut ajouter quatre chargés d’affaires qui assument la direction de la résidence en l’absence du titulaire18.
11En 1679, le résident est logé dans la maison Grenus-Pelissari, rachetée plus tard par Jacob de Chapeaurouge, espace plutôt modeste à l’origine, très loin de représenter avec faste la dignité du roi. Le bâtiment s’étage sur deux niveaux. L’appartement privé du négociateur est relié à un escalier en colimaçon et composé de trois pièces en forme de L. Seul luxe architectural dans une ville très densément construite : la cour, précédée d’écuries sur la droite, et le jardin à la française au fond duquel est aménagé la chapelle. Le vicomte de Lautrec insiste lors de la Médiation auprès du gouvernement genevois afin qu’il construise un nouvel hôtel dont la République serait propriétaire et qu’elle louerait au résident de France pour 1 500 à 2 000 livres19. L’hôtel est achevé en 1743, pour plus de 200 000 livres ; il correspond à l’actuel numéro 11 de la Grand-Rue et conserve jusqu’à nous une grande partie de son aspect extérieur initial. Le logement du représentant du roi suit ainsi l’évolution urbaine de la ville haute qui, en cette première moitié du XVIIIe siècle, a profondément modifié son architecture en se dotant d’une série de somptueux hôtels particuliers20. L’hôtel de la résidence impose enfin à ses locataires de nouvelles dépenses puisque, selon Hennin, la « maison est si vaste qu’on ne peut la meubler décemment à moins de 25 000 livres21 », manifestation de l’écart intenable entre les moyens financiers des résidents et les coûts de la « maison du roi » à Genève que la cour voudrait à la hauteur du prestige de la monarchie.
12Durant la Révolution, la résidence s’adapte aux manifestations de la nouvelle souveraineté nationale. En octobre 1792, Delespine de Chateauneuf fait enlever du portique le tableau des armes royales pour le remplacer par celui qui porte le bonnet de la liberté et l’inscription « Vivre libre ou mourir22 ».
13Deux ans plus tard, lorsque Pierre-Auguste Adet arrive à Genève avec l’ordre d’arrêter Jean-Louis Giraud-Soulavie en raison de sa compromission avec le régime robespierriste, le gouvernement genevois loge le nouvel envoyé dans la maison De Tournes, au Grand-Mézel, pour lui éviter le désagrément de cohabiter avec le résident montagnard. Désormais, l’hôtel de France de la Grand-Rue change d’attribution. Prévu pour abriter un nouvel établissement dédié aux sciences et aux arts, il sera vendu, après l’annexion de 1798, au département du Léman pour servir de domicile au préfet. Lors de son second mandat, Félix Desportes renonce à habiter au Grand-Mézel – qui demeure néanmoins l’adresse officielle de la légation française – pour s’installer avec sa famille dans la maison de Samuel Constant, campagne hors les murs perchée au-dessus du Rhône et de l’ancien prieuré de Saint-Jean23.
Appointements, gratifications et endettement
14Le statut modeste des résidents au sein du personnel des Affaires étrangères implique des appointements payés par quartier qui suffisent difficilement à couvrir les frais que les obligations et le rang d’un négociateur français à Genève nécessitent. Durant tout le siècle s’élève la plainte sans cesse répétée des résidents sur l’état déplorable de leurs finances. En 1737, La Closure certifie qu’il ne lui reste pour seul bien qu’un service de vaisselle d’argent de peu de valeur24. Trente ans plus tard, Hennin assure que les résidents se sont tous ruinés parce que leurs appointements ne correspondent pas aux dépenses auxquelles ils sont tenus25.
15Pendant la Révolution, les résidents conspuent l’endettement chronique de leurs prédécesseurs comme le signe le plus évident de leur identité aristocratique et de leur soumission à un Ancien Régime corrupteur. En décembre 1793, confondant à dessein endettement et prévarication, Soulavie assure dans la posture de l’« irréprochable républicain », selon ses propres termes, que le baron de Castelnau doit encore quarante mille livres à la République, sans omettre les dettes du chargé d’affaires Maligny et le loyer dû par Delespine de Chateauneuf26. Pourtant la dégradation de la situation économique durant la période révolutionnaire27, la réduction du budget prévu pour les Affaires étrangères28, la dévaluation des assignats29 qui composent la bonne partie du traitement alloué aux résidents dans une ville où ils n’ont pas cours et enfin la cherté traditionnelle des biens à Genève diluent progressivement le discours de la probité vertueuse des diplomates révolutionnaires, bientôt contraints de réclamer à Paris de quoi subvenir à leurs besoins. En septembre 1792 déjà, six mois à peine après son arrivée à Genève, Delespine de Chateauneuf supplie le ministre Lebrun de le secourir financièrement30. Soulavie éprouve lui aussi les limites de la rhétorique républicaine de la vertu et de la frugalité avec laquelle il assassine de mots la corruption de ses prédécesseurs. Après avoir requis sans succès l’autorisation d’empocher les revenus de l’activité administrative de la légation31, comme la signature des passeports, il se résout à réclamer le versement de ses appointements en retard de quatre mois32.
16Après la chute de Robespierre, qui place Soulavie dans une situation périlleuse comme beaucoup de ceux qui avaient été impliqués dans le fonctionnement du gouvernement révolutionnaire, le résident montagnard sollicite sa mise à la retraite et le règlement des « mille dettes criardes » qui assaillent la légation française33. En janvier 1798, Félix Desportes doit se séparer de son frère Benjamin qu’il employait jusqu’alors à ses frais comme secrétaire particulier. Ce sont les pertes que le résident a essuyées dans sa fortune qui justifient cette décision et le conduisent à requérir la bienveillance de Talleyrand pour soutenir le projet de Benjamin d’établir une maison de commerce à Paris34.
17Il faut considérer les revenus des résidents en admettant qu’à la fin de l’Ancien Régime un appointement de 1 500 livres est considéré comme insuffisant pour vivre avec une décence bourgeoise35. À comparer les inventaires après décès du baron de Montpéroux et de son homologue genevois Isaac Thellusson, il est possible de mesurer de manière relative l’état financier d’un diplomate français à Genève. À sa mort, en septembre 1765, Guimard de Montpéroux laisse une fortune de 18 889 livres et 6 sols composée surtout d’effets personnels et de vaisselle en argent, bien inférieure au montant total de ses dettes qui s’élèvent à 27 771 livres36. Lorsque Thellusson décède, le 2 septembre 1755, l’inventaire de sa succession est d’environ 2 230 000 livres, somme constituée en très grande partie de billets spéculatifs sur différents banquiers généralement genevois37. Rappelons qu’à la même époque, à titre de comparaison avec la précaire réalité économique du petit peuple urbain, Marguerite Lambert, blanchisseuse du quai des Célestins à Lyon, meurt en laissant dans sa chambre misérable 153 livres de mobilier et de hardes, mais aussi plus de 2 000 livres de dettes38.
18Dès 1698, La Closure touche 7 200 livres de traitement, dont 1 200 livres destinées à l’entretien de la chapelle de la résidence39. À partir de 1720, il reçoit 10 200 livres, l’appointement des résidents passant à 18 000 livres en 1758, pour se stabiliser plus ou moins jusqu’à la fin de l’Ancien Régime40. À ces revenus fixes, il convient d’ajouter les gratifications qui sont octroyées aux résidents à titres divers, comme à l’occasion des événements marquants de la cour, naissances ou mariages, que les représentants du roi doivent célébrer à grands frais dans leur légation. Dans un registre différent, et tout à fait exceptionnel, Pierre-Michel Hennin bénéficie, entre 1762 et 1774, d’un traitement additionnel de 3 000 livres en rétribution de son service au sein du Secret du roi prélevé dans les caisses royales et non sur le budget du ministère des Affaires étrangères41. Hennin jouit également d’un brevet de 3 000 livres de pension obtenu le 24 mars 176942. Sans doute doit-on ajouter au patrimoine de la plupart des résidents des biens sous forme de titres divers, comme des rentes viagères, et des gratifications ponctuelles plus ou moins confortables43.
19À bien considérer la plupart des dossiers personnels les plus complets des résidents de France à Genève, il apparaît que les revenus ont tendance à augmenter au fur et mesure de l’avancement des carrières.
20Lévesque de Champeaux touche environ 10 000 livres lorsqu’il est résident à Genève, jusqu’en 174944. Il est ensuite envoyé du roi en Basse-Saxe avec un traitement de 24 000 livres. À ce montant s’ajoutent 46 000 livres de gratification pour des missions particulières menées, entre 1755 et 1761, auprès des cours de Brunswick et de Mecklenbourg. En l’absence de Lévesque de Champeaux, c’est son fils, Marc Lévesque de Champeaux de Verneuil, qui assume la fonction de chargé d’affaires sans appointement, mais en obtenant à cet égard, le 20 mai 1761, une gratification extraordinaire de 6000 livres. La même année, l’ancien résident de France à Genève prend sa retraite avec une pension de 4000 livres. Sur cette somme, Marc obtient, en 1767, la réversion à son compte de 1 200 livres en pension annuelle et viagère. Louise Marie, la fille du résident, en raison des services rendus par son père, reçoit elle aussi une pension de 1 200 livres.
21La principale difficulté provient donc moins des sommes allouées, même si tous les résidents estiment qu’elles sont mal proportionnées à la cherté de la vie genevoise, que du retard chronique de leur versement additionné à un endettement antérieur. En 1741, évoquant ce qu’exige le service du roi et la crainte de s’« abîmer de dettes », Lévesque de Champeaux s’impatiente de ne jamais recevoir ses appointements entièrement ni à temps45. Cinquante ans plus tard, le chargé d’affaires Bernier de Maligny réclame lui aussi le versement de son revenu à l’échéance prévue :
« Je dois à la fin de ce mois payer une année de mon loyer et des honoraires de mon aumônier, et, avec la perte énorme que j’éprouve sur les assignats, il m’est de toute impossibilité de faire honneur à mes engagements, en y mettant [...] même du mien, si je ne reçois pas au moins mes quartiers à leur échéance fixe46. »
22Conformément aux répartitions budgétaires du crédit alloué aux Affaires étrangères dès 1791, d’un montant global de 6 300 000 livres, l’appointement des résidents à Genève pendant la Révolution est revu à la baisse. En mai 1791, le secrétaire du résident Castelnau – ce dernier a émigré depuis l’été 1789 – est officiellement désigné comme chargé d’affaires avec un traitement de 9 600 livres payable à compter du 1er avril 1791, soit à peu près la moitié de ce que percevaient les résidents depuis la fin des années 175047. Bernier de Maligny reçoit également 4 000 livres en assignats pour frais d’emménagement. Les fonds serviront à ses besoins personnels, aux frais de correspondance et de chancellerie, à la location de la résidence, aux « effets et ornements du service divin » donné dans la chapelle, au logement et à l’entretien de l’aumônier, des domestiques et du portier48.
23En avril 1793, alors que Jean-Louis Soulavie vient d’être choisi pour occuper la résidence de Genève, le premier secrétaire de légation Albin-Barthélemy Fleury Delhorme est promu au rang de chargé d’affaires en Valais, mais avec des appointements qui ne dépassent pas 6 000 livres auxquels s’ajoutent 3 000 livres de frais d’établissement, payés une fois encore en assignats49. Heurté de la modicité de la somme qui lui est attribuée, Delhorme, qui restera finalement à Genève avec le titre de premier secrétaire jusqu’en juin 1797, rédige deux mémoires. Dans le premier, il se plaint de n’avoir jamais été rétribué en conséquence de l’intérim qu’il a assuré depuis le 23 décembre 1792 en tant que chargé d’affaires, alors que Delespine de Chateauneuf préparait son émigration50. Dans le second mémoire, il rend compte de la disproportion entre ses dépenses actuelles – soit 7 000 livres auxquelles s’additionnent 2 000 livres de loyer – et son traitement de premier secrétaire, soit 4 000 livres51. Il revendique, s’il devait rejoindre Saint-Maurice, la perception de la totalité de la somme qui revenait à Delespine de Chateauneuf, c’est-à-dire 10 000 livres, laquelle il évalue en numéraire à 8 000 livres52. En moins de deux ans, le traitement de base du résident a donc diminué d’environ 8 000 livres et celui de chargé d’affaires de 3 600. À titre de comparaison, au plus bas échelon du personnel de la résidence, le secrétaire en second Louis-Thomas d’Arneville, de juin 1792 jusqu’à la suppression de son poste en août 1797, reçoit 2 000 livres pour ses services53, somme modique, mais entièrement payée en espèces à partir du 1er avril 179354. Lorsque la résidence de France est réorganisée, en juin 1797, les places de secrétaire de légation sont supprimées et les appointements du résident portés à 20 000 livres55.
24La relative précarisation économique du personnel de la résidence de France pendant la Révolution est en partie corrigée grâce à l’attribution de fonds secrets mis en place après l’allocation d’un budget additionnel, dès 1793, en soutien à l’action politique de la France à l’étranger56. Jusqu’en avril 1796, l’utilisation de ces fonds complémentaires apparaît de façon très fragmentée dans la correspondance générale des négociateurs français qui bénéficient d’avances pour couvrir leurs découverts57. Mais à partir de cette date, Félix Desportes, sur les ordres du ministère des Relations extérieures, dresse ponctuellement un état minutieux de ses dépenses secrètes sur les fonds versés en plus de ses appointements. Le 12 avril 1796, il détaille pour la première fois l’utilisation de 5 234 livres 17 sols sur un montant total de 6 000 livres. Le résident Resnier reçoit rétroactivement 1 117 livres d’appointements supplémentaires. Henry Ebneter58, négociant à Schaffhouse, le pasteur Charles-Daniel Monachon59 – qui a pour mission d’espionner Mme de Staël –, Chenet de Morat et Gardiol de Champagnole sont rétribués à hauteur de 2 738 livres pour leurs activités d’informateurs au service de la France. 112 livres de ce montant sont plus particulièrement destinées à l’achat de taffetas bleu, d’un chapeau « dit ourson », de trois plumes noires, d’une caisse et de son emballage pour l’épouse d’Ebneter. Plus grave, une somme de 840 livres est destinée à un citoyen genevois, anonyme jusqu’à ce jour, chargé d’informer Desportes des délibérations secrètes du Conseil de Genève, des tractations diplomatiques et du contenu de la correspondance du ministre de la République à Paris, Étienne-Salomon Reybaz60. Le salaire du traître s’élève à 15 livres par jour, « avec l’espoir d’une gratification au bout de l’année, s’il a fourni des renseignements utiles, sans quittance61 ». Le reste de la somme couvre les frais postaux considérables liés à l’activité diplomatique de Desportes.
Le monopole français de la représentation diplomatique
25Quoique de fortune médiocre, les résidents de France à Genève jouissent d’un statut privilégié en République dans la mesure où ce sont les seuls négociateurs, jusqu’en 1782 et l’établissement de la résidence sarde, que le Petit Conseil accrédite publiquement. Le monopole français de la représentation diplomatique implique des contraintes cérémonielles sur lesquelles nous aurons à revenir. Il a surtout été longtemps considéré comme le résultat de la seule volonté du roi et donc le signe le plus manifeste de la soumission du gouvernement genevois à un prétendu protectorat français62. Dans un mémoire de 1751, le ministère des Affaires étrangères revient sur l’origine du monopole de la représentation française63.
26À la suite de son avènement à la couronne d’Angleterre, en février 1689, Guillaume III envoie auprès du Corps helvétique Thomas Coxe avec pour mission d’obtenir que les XIII Cantons reconnaissent le nouveau monarque64. Le prince d’Orange projette également d’établir au moins provisoirement à Genève un négociateur, le réfugié français Philibert Herwart des Marais, baron de Huningue. Informé des intentions de Guillaume III, le ministre des Affaires étrangères Colbert de Croissy ordonne aussitôt à d’Iberville, le représentant du roi de France à Genève, d’insinuer officieusement au Conseil qu’admettre l’envoyé anglais sur le même pied que le résident français risquait fort de provoquer le rappel de ce dernier et de compromettre la bienveillance de Louis XIV qui, lui, se refusait encore à regarder le roi d’Angleterre autrement que comme un usurpateur. Dans les faits, Herwart des Marais, arrivé à Genève le 2 janvier 1691, quitte la ville dix-huit jours plus tard sans que le Conseil ait jugé bon de lui reconnaître le caractère de ministre public. Le mémoire de 1751 conclut pourtant avec prudence que la République n’a pas pris à cette occasion l’engagement formel de ne recevoir aucun autre résident que celui de la France.
27En vérité, le sujet divise le gouvernement genevois entre les partisans de l’établissement multilatéral d’un corps diplomatique étranger dans la République et ceux qui en redoutent les conséquences pour la tranquillité politique de Genève, préférant conserver au résident de France le monopole de la représentation diplomatique sans pour autant renoncer à recevoir les agents officieux des autres puissances européennes, qu’il s’agisse de la Grande-Bretagne, de la Suède, de Hesse-Cassel ou des Provinces-Unies. En avril 1743, l’ancien chambellan de l’Électeur de Saxe, le comte Claude-Marie de Bellegarde, qui a épousé en 1732 la comtesse Rutowska, fille légitimée d’Auguste II, sœur de Maurice de Saxe et d’Auguste III65, arrive à Genève avec le titre de negotiorum curator du roi de Pologne auprès de la République66. En pleine guerre de Succession d’Autriche, Auguste III prie le Petit Conseil de recevoir son beau-frère avec toute la publicité requise, offrant la réciproque au ministre genevois qui serait dépêché auprès de sa cour.
28Pour les moins francophiles des conseillers, l’« envoi et la réception de ministres étant une marque caractéristique de la souveraineté, c’était en quelque façon se dégrader que de n’oser en recevoir que d’une seule puissance et que c’était faire injure aux autres67 ». Le gouvernement avait refusé d’accréditer Herwart des Marais uniquement parce que la France était alors en guerre contre Guillaume III et qu’il fallait ne pas exposer la République aux éventuelles rétorsions de Louis XIV. Si c’était la plus sage des politiques de neutralité qui avait dicté la décision de 1691, il aurait été juste, en décembre 1715, d’admettre comme résident britannique James Dayrolle au moment où les cours de Londres et de Versailles étaient réconciliées68. Ne pas l’avoir fait, voilà la faute et le véritable précédent à partir duquel le Conseil de Genève a donné à la France l’avantage excessif du monopole de la représentation diplomatique.
29D’autres conseillers pensent qu’il existe un juste milieu entre le refus et l’entière admission du ministre polonais : la nomination du comte de Bellegarde ne présente pas d’inconvénient s’il est reçu comme chargé d’affaires sans caractère public et sans droit de chapelle, d’autant qu’il se propose de séjourner sur ses terres savoyardes pour ne venir que ponctuellement en ville. Il s’agit surtout de ne pas oublier qu’Auguste III est également l’Électeur de Saxe et, à ce titre, le chef du directoire évangélique de la diète impériale, fonction à partir de laquelle il pouvait favoriser la République, notamment pour l’inclure dans des traités de paix.
30Pour les conseillers les plus réticents, songeant au traitement réservé à Herwart des Marais et à Dayrolle, il est certain que la cour de France n’aurait pas accordé plus de bienveillance en 1715 qu’en 1691 au projet d’établir un résident anglais à Genève. Certes, le monopole de la représentation diplomatique française semble violer la liberté de la République d’admettre en tant qu’État souverain autant de ministres publics qu’elle veut. Mais elle offre également de précieux avantages. Autoriser la multiplication des ministres publics à Genève, c’est avant tout ouvrir la porte aux ministres des puissances catholiques, comme la Pologne ou l’Espagne, auxquels il sera impossible de refuser longtemps le droit de chapelle. Pire encore, les ministres de ces puissances apporteront dans leur suite des domestiques catholiques qui troubleront immanquablement l’ordre public69.
31L’accréditation du comte de Bellegarde, catholique et Savoyard, risquait enfin de provoquer l’irritation populaire aux conséquences difficilement prévisibles. Au début du mois de juin, le Procureur général Jean Galiffe reçoit la députation informelle de quatre citoyens qui lui témoignent que :
« La répugnance sur l’admission du comte de Bellegarde était générale et fondée sur ce que d’un côté n’y ayant aucune affaire ni négociation entre Sa Majesté de Pologne et la République, on ne voyait aucune utilité à cette admission, et que de l’autre on avait à craindre que l’exemple de Sa Majesté de Pologne ne manquerait pas d’être suivi par d’autres princes [...] ce qui tendait à multiplier les chapelles et à introduire la religion catholique70 ».
32Alors que le Petit Conseil est à ce point divisé sur la question – bien qu’une légère majorité penche pour l’admission – qu’il paraît inévitable d’en saisir le Conseil des Soixante, la démarche de la bourgeoisie convainc le gouvernement de ne pas reconnaître le comte de Bellegarde comme ministre du roi de Pologne à Genève, pas même en tant que chargé d’affaires officieux. Le 5 juin, l’ancien syndic Jean-Louis Du Pan communique la décision au comte qui promet d’en écrire à la cour comme si l’affaire n’avait jamais été délibérée en Conseil, mais seulement débattue avec des particuliers, préservant ainsi la dignité du monarque et mettant la République à l’abri de mesures hostiles.
33La décision du Petit Conseil de juin 1743 règle désormais la question du monopole de la représentation diplomatique française à Genève, résultat de la convergence des intérêts spécifiques du gouvernement de la République, de la cour de France et de la bourgeoisie genevoise, plutôt que l’effet de la contrainte unilatérale de Versailles. À la question confessionnelle, qui prédomine dans la décision de s’opposer à l’établissement du comte de Bellegarde, il faut enfin ajouter la préoccupation politique enregistrée dans le journal de Jean Cramer, persuadé que la petitesse de la République dresse un obstacle infranchissable à la constitution d’un corps diplomatique étranger à l’instar des grandes capitales européennes. Si tous les États voisins envoyaient leur ministre public à Genève, « dans les temps de guerre ou de division entre ces États, ces chargés d’affaires n’allumeraient-ils pas le feu de la discorde entre nous ? Et ne pourraient-ils pas précipiter le gouvernement dans des résolutions funestes71 » ?
34En temps de paix, les querelles de préséance s’enchaîneraient jusqu’à rendre insoutenable la coexistence des diplomates étrangers dans un espace urbain aussi resserré.
Identité sociale et institutionnelle des résidents
35La moyenne d’âge des résidents lors de leur entrée en fonction à Genève avoisine les 38 ans. Adet et Desportes, en 1794, sont les plus jeunes, à tout juste 31 ans. Curières de Castelnau compte parmi les plus âgés, à 47 ans passés. Au XVIIIe siècle, il ne s’agit pas exclusivement d’« hommes du sérail » diplomatique dont la carrière débuterait au service de la politique extérieure française. Seuls Pierre Cadiot de La Closure, le baron de Montpéroux et Pierre-Michel Hennin sont formés dès leur plus jeune âge à la diplomatie.
36Tous trois proviennent du milieu de la bourgeoisie de robe. La Closure est né en 1663 dans le Périgord, fils d’un médecin exerçant à Aubeterre72. Les Guimard de Montpéroux, originaires d’Essay en Normandie, exercent depuis plus d’un siècle des fonctions dans la juridiction des eaux et forêts, mais aussi des charges bailliagères, de conseillers royaux ou de lieutenant de maréchaussée dans les provinces du Maine et de Normandie73. Le titre de baron que Montpéroux arbore si fièrement lui a été concédé par l’empereur Charles VII qu’il a servi en tant que secrétaire particulier avec l’autorisation tacite du ministère des Affaires étrangères74. Quoique Montpéroux soit considéré en France non pas noble, mais comme un « bourgeois qui a de l’esprit et qui par son talent a trouvé le moyen de s’avancer75 », le duc de Choiseul l’autorise au nom du roi à porter le titre de baron sa vie durant et sans possibilité de transmettre cette grâce à d’éventuels descendants, en récompense des services rendus76. Le profil social de Pierre-Michel Hennin n’est guère différent77. Né le 30 août 1728 à Magny-en-Vexin, il est issu d’une famille de notaires royaux, de subdélégués provinciaux, de procureurs de bailliage et d’avocats au Parlement.
37En l’absence d’institution de formation spécifique des négociateurs français, l’entrée des futurs résidents dans la diplomatie s’accomplit à la faveur du réseau familial78. La Closure a entamé sa carrière en 1679, au lendemain du traité de Nimègue, grâce à son oncle. C’est ainsi qu’il peut accompagner comme secrétaire le comte de Crécy à la diète de Ratisbonne où il s’instruit plus précisément des affaires de l’Empire. Regagnant Paris en 1687, il en repart aussitôt à la suite de son oncle qui a reçu du roi la résidence de Florence. La guerre de la Ligue d’Augsbourg terminée, La Closure quitte la péninsule italienne et seconde le comte de Crécy, en 1697, au congrès de Ryswick. Il y assure même l’intérim entre le départ des trois ambassadeurs extraordinaires chargés de négocier le traité de paix et l’arrivée de François d’Usson de Bonrepaux, ambassadeur du roi en Hollande, dépêché du Danemark79. C’est à Ryswick que Cadiot de La Closure est informé de sa nouvelle affectation. Le roi le nomme à Genève afin de suppléer au départ de d’Iberville pour Mayence. Le 28 mai 1698, le Conseil reçoit le nouveau résident qui ne quittera son poste qu’à l’âge de 76 ans, en 1739.
38Pierre-Michel Hennin a 10 ans lorsqu’il quitte Magny-en-Vexin pour suivre son père qui a obtenu la charge de procureur royal au bailliage de Versailles80. Au terme de ses études de droit, Hennin est reçu avocat au Parlement en 1748. L’année suivante, « après avoir sacrifié la certitude d’un état honnête et avantageux au désir de servir le roi dans la partie des Affaires étrangères81 », il obtient du marquis de Puysieulx, dont les possessions dans le Vexin l’avaient mis en contact avec son père, l’autorisation de travailler au Dépôt des archives du ministère. Cette introduction à la cour, qui passe par l’entourage du salon de la baronne de Marchais82, parente de la marquise de Pompadour, Pierre-Michel Hennin la doit aussi à son cousin, Charles-Georges Leroy, lieutenant des chasses du roi et l’auteur des articles « Fermier », « Forêt » et « Garenne » de l’Encyclopédie83. L’une des sœurs de Leroy est femme de chambre de Madame Louise, la dernière fille de Louis XV, et l’épouse de Nicolas-Pierre Besset de La Chapelle, alors Premier commis au ministère des Affaires étrangères aux côtés de son collègue François de Bussy84. L’autre sœur de Leroy, Marie-Anne, s’est mariée avec Jean-Baptiste Pigrais, garçon de chambre de la reine et receveur du grenier à sel de Versailles. Leur fils, Jean Pigrais, est pendant douze ans commis au Dépôt des archives diplomatiques dans lequel le jeune Hennin passe dix-huit mois à se former à la lecture des anciennes dépêches85. Il est employé ensuite dans les bureaux sous la direction de Bussy où il poursuit son apprentissage sans appointement ni gratification.
39À suivre les années de formation de Hennin, on se rend compte que les réseaux familiaux des futurs négociateurs sont surtout efficaces parce qu’ils permettent l’accession au marché des protections indispensables à l’avancement des carrières. Outre le comte de Crécy, La Closure bénéficie très jeune de la bienveillance du cardinal d’Estrées. Plus tard, Montpéroux revendique un réseau de protection curiale qui comprend le Garde des sceaux Germain-Louis Chauvelin, l’intendant de l’École militaire et Premier commis des Affaires étrangères Antoine Pecquet fils, le maréchal de Belle-Isle, le vicomte de Lautrec, le maréchal de Noailles, éphémère ministre des Affaires étrangères, et le maréchal de Turing. Selon l’intendant d’Alençon Louis-François Lallement de Lévignen, chargé d’enquêter en 1760 sur la prétention de Montpéroux d’être traité de baron, c’est grâce à ses protecteurs qu’il a obtenu la place de résident à Genève86. Nommé en 1752 comme second secrétaire de l’ambassade de Pologne, Pierre-Michel Hennin sert sous les ordres du comte Charles-François de Broglie qui devient son protecteur et l’initie, huit ans plus tard, au Secret du roi dont il est le directeur87. Cette affiliation au Secret le met en relation avec le comte de Vergennes, alors ambassadeur à Constantinople, et qui, une fois parvenu à la tête du secrétariat d’État des Affaires étrangères, offrira à Hennin le marchepied pour accéder, en 1778, au poste de Premier commis du ministère.
40Cette dernière promotion est pourtant exceptionnelle. L’identité sociale des résidents de France à Genève les condamne généralement au statut de négociateur de second ordre. Entre deux voyages de formation à travers l’Europe, en 1755 et en 1758, Hennin est chargé d’affaires à Dresde, secrétaire de l’ambassadeur de Pologne, puis résident de France à Varsovie, en 1763. L’année suivante, l’élection du candidat russe au trône de Pologne, Stanislas Auguste Poniatowksi, précipite le retour de Hennin à Versailles où il apprend quelques mois plus tard qu’il est nommé résident à Genève, ce qu’il considère comme une « chétive faveur88 ». L’ambition de Hennin est redevable de la protection de Vergennes qui l’autorise non seulement à accéder à la fonction de Premier commis, mais également à la charge de secrétaire de la Chambre et du Cabinet du roi grâce à laquelle il est désigné comme secrétaire de l’Assemblée des notables de 1787.
41Monarchiste convaincu, d’un esprit éclairé, Hennin fait preuve d’une grande tolérance confessionnelle comme en témoigne son mariage mixte célébré en 1776 à Delémont avec la protestante Camille-Élisabeth Mallet-Tudert, alliée aux principales familles de l’oligarchie genevoise. Voltairien jusque dans le style de ses dépêches, il mène sa carrière dans le prolongement de la stratégie familiale d’avancement social, comme La Closure et Montpéroux avant lui. Hennin bénéficie des réseaux de la cour dans lesquels les siens s’étaient entremis avant lui. Il les entretient et les diversifie, notamment dès son introduction au Secret du roi à laquelle il doit sa nomination au poste de Premier commis, sous l’autorité de Vergennes. Combinant sociabilité mondaine et services politiques au roi, il parvient au sommet de ce que sa naissance lui autorise, exemple accompli de l’intégration d’un bourgeois de robe dans le système monarchique de promotion sociale.
42Parce que Genève est une ville de marchands et de financiers, le ministère des Affaires étrangères prend parfois soin de choisir des diplomates compétents en matière de négoce. Si l’on connaît peu de choses du premier résident, Laurent de Chauvigny, il est néanmoins certain que son lien de parenté avec le ministre Simon Arnauld de Pomponne et la protection du père La Chaise, confesseur du roi, pèsent en faveur de sa désignation à la nouvelle légation de Genève. Mais c’est sans doute aussi en vertu de ses compétences économiques qu’il est choisi. D’origine provençale, Chauvigny est en effet l’un des directeurs de la première Compagnie du Levant, fondée en 167089.
43Deux anciens consuls, Lévesque de Champeaux et Delespine de Chateauneuf, sont également recrutés pour diriger la résidence de France à Genève90. Fils d’un trésorier royal de Châlons anobli à la fin du XVIIe siècle, Gérard Lévesque de Champeaux débute sa carrière de négociateur en 1722, à l’âge de 28 ans, après des études de droit à Paris91. En 1726, il se rend à Cadix où il épouse deux ans plus tard Maria del Hieros del Pina92. Il est ensuite mandaté par le Garde des sceaux, en mésintelligence avec l’ambassadeur de France à Madrid, le maréchal de Brancas, pour entretenir une correspondance secrète au sujet de l’application du traité de Séville de 1729. La même année, il revêt la charge de commissaire du commerce à Cadix avant d’être nommé, le 12 novembre 1731, chargé des affaires de la Marine et du Commerce de France à la cour d’Espagne93. C’est à partir de cette fonction consulaire qu’il est désigné comme chargé d’affaires par intérim à Madrid, entre le 18 mars et le 2 septembre 1738, avant d’être appelé à la succession de Cadiot de La Closure à Genève. C’est donc un négociateur rompu aux tractations financières et commerciales qui défend les intérêts de la France auprès de la République.
44Pierre-Bazile-François Delespine de Chateauneuf a également derrière lui une carrière consulaire lorsqu’il arrive à Genève, en avril 179294. Neveu du général Dumouriez par sa mère, Delespine de Chateauneuf, formé aux affaires consulaires à Madrid entre 1772 et 1774, est nommé en 1776 chancelier du consulat français à Smyrne95. En 1778, toujours à Smyrne, il grade au poste de vice-consul avant de rejoindre, deux ans plus tard, avec la même fonction et 5 000 livres d’appointement, le consulat de Tripolitza, ou Tripoli en Morée (Péloponnèse). Chargé du consulat par intérim à Nauplie, entre 1783 et 1784, il parvient ensuite au poste de consul à Tripoli de Syrie, aujourd’hui au Liban. Bien noté par les bureaux de la Marine, Delespine de Chateauneuf dirige le consulat général de France à Tunis dès 1787, avant d’être affecté à Genève.
45Il n’est guère surprenant que parmi les résidents de France à Genève, roturiers ou de noblesse robine assez récente, la proportion de militaires soit faible (ils ne sont que deux) alors qu’ils composent 67 % des ambassadeurs français au XVIIIe siècle96. Là encore les parcours obéissent aux réseaux de cour et à la logique de la parenté. Grâce à son oncle Dumouriez, Delespine de Chateauneuf a obtenu du duc de Choiseul une sous-lieutenance dans les dragons de Custine tandis que la carrière militaire du baron de Castelnau est conforme à son ancienne noblesse d’épée, attestée depuis le XIIIe siècle, cas atypique parmi les représentants du roi en République97.
46Le futur résident est reçu page de la Grande Écurie du roi, en juin 1750, date à laquelle il fait ses premiers pas à Versailles pour une formation militaire et de culture générale de trois ans à l’issue de laquelle il reçoit le brevet de lieutenant des dragons du comte de Marbeuf, un vieil ami de son père. Sept ans plus tard, grâce au soutien financier de son oncle, il achète une compagnie vacante du régiment Royal-Cravates dont il devient capitaine. Il y fait la connaissance du comte du Luc de Vintimille, petit-fils de l’ancien ambassadeur de France à Soleure, dont l’épouse est maîtresse de Louis XV. Cette amitié contribuera à l’avancement du baron de Castelnau à la cour, lui valant notamment d’être présenté au duc de Bouillon. En Allemagne, lors des opérations de la guerre de Sept Ans, il rencontre le comte de Lusace, François-Xavier de Saxe, le frère de la dauphine Marie-Josèphe, qui lui accorde sa protection lorsqu’il est de retour à Versailles, en 1763.
47À la mort de la dauphine, Castelnau se place sous la protection du duc de Choiseul, l’un des adversaires de la défunte, dont il obtient, en 1768, une gratification royale annuelle de 400 livres avec la promesse d’un grade militaire supérieur en conséquence de quoi il est nommé lieutenant-colonel deux ans plus tard. Après l’exil de Choiseul sur ses terres, Castelnau peut encore compter sur l’amitié du comte du Luc et la puissante protection du duc de Bouillon grâce à laquelle il est présenté au comte d’Artois, en mai 1773, marquant son entrée dans le cercle étroit de la famille royale. Un mois plus tard, Castelnau décroche la charge de premier fauconnier du comte, fonction qui l’intègre désormais à la vie de la cour. Parvenu aux plus hautes sphères de Versailles, présenté au roi, familier du futur Charles X, son affectation à Genève en remplacement de Hennin est sans conteste un véritable déclassement. Dans ses Souvenirs, le comte de Montlosier attribue de manière plausible l’éloignement de Castelnau à Genève à sa disgrâce suite aux propos familiers que le baron aurait tenus à la tante du roi98. De fait, les absences multipliées de Castelnau, et la direction réelle de la résidence assumée par le chargé d’affaires Maligny, signalent l’entreprise de réhabilitation à la cour à laquelle s’affaire le baron disgracié. Il devra pourtant attendre la Révolution et l’émigration du comte d’Artois, au lendemain de la prise de la Bastille, pour s’arracher aux rives du Léman.
Les secrétaires
48Généralement moins bien connus que les résidents de France à Genève, les secrétaires de la légation sont pour autant un rouage essentiel dans le fonctionnement de la légation. À leur tâche initiale de copiste, il faut ajouter toutes les attributions relatives à la bonne marche de la chancellerie, comme la délivrance des passeports et des certificats99. Pendant la Révolution, entre 1792 et 1797, alors que les résidents se succèdent à Genève au gré des changements politiques parisiens, Delhorme et d’Arneville assurent la continuité du service diplomatique, revêtant les fonctions de chargé d’affaires officieux. Le binôme fonctionne de manière d’autant plus étroite que les deux hommes se connaissent très certainement depuis plusieurs années déjà. En 1787, d’Arneville est introduit dans la loge maçonnique lyonnaise de La Sagesse où il rencontre le frère aîné d’Albin-Barthélemy Delhorme qui exerce par ailleurs comme notaire et conseiller du roi à Lyon100. Au XVIIIe siècle, parmi les sept secrétaires identifiés, tous n’ont pas la même envergure sociale et la même importance au sein de la résidence. Trois d’entre eux, Lozilière, Gabard de Vaux et Bernier de Maligny, sont élevés provisoirement au rang de chargé d’affaires, l’occasion pour eux de démontrer leurs compétences de négociateur. La fonction de secrétaire de légation figure alors comme une étape dans le processus d’ascension sociale d’individus comme Capperonnier de Gauffecourt, le secrétaire de La Closure.
49Né à Paris le 19 novembre 1691 d’un horloger genevois, apprenti horloger lui-même grâce au soutien financier de La Closure, Gauffecourt entre au service de la résidence de France à Genève où il est pressenti, selon le vœu du gouvernement de la République, pour succéder au ministre public vieillissant. Versailles le juge trop proche des Genevois et lui préfèrera Lévesque de Champeaux101. Fournisseur des sels du Valais, il bâtit une fortune assez considérable au titre de laquelle son nom figure parmi les créanciers du baron de Montpéroux102. Rousseau évoque dans les Confessions ses liens amicaux avec Gauffecourt, « un des hommes les plus aimables qui aient existé103 », qu’il rencontre en 1734 à Chambéry chez Madame de Warens. Introduit dans la meilleure société de Savoie et de Paris, secrétaire des commandements de la duchesse de Longueville, Gauffecourt joint à son physique avantageux les manières raffinées qui lui ouvrent les portes des salons et les cœurs de chacun selon un usage du monde où, d’après Rousseau, le calcul n’entre pas pour rien104. Familier de la société de Madame d’Épinay, où il fréquente Grimm et Diderot, Gauffecourt s’y attire la même considération : « C’est un homme de beaucoup d’esprit, très aimable et très gai105. »
50Moins spectaculaire, le parcours de Dominique Gabard de Vaux est sans doute plus représentatif du statut de secrétaire dans une légation de second ordre comme celle de Genève. Né en Pologne, à une date inconnue, d’un père français qui y a obtenu des titres de noblesse, Gabard de Vaux entre en 1762 au service de Pierre-Michel Hennin comme secrétaire de la résidence de France à Varsovie106. Deux ans plus tard, à l’avènement de Stanislas Poniatowski au trône de Pologne, il est assigné au bureau des interprètes du ministère des Affaires étrangères, sous les ordres d’Edme-Jacques Genet107, où il exerce la « plupart des langues de l’Europe108 ». Désigné pour suivre le comte d’Usson comme secrétaire d’ambassade en Pologne, la mission étant finalement annulée, Gabard rejoint Hennin à Genève, en 1766. Il y reste une année, avant de regagner la Pologne où il devient secrétaire des commandements du comte Podoski, primat du royaume. De retour à Genève en 1768, il touche 1 200 livres d’appointement comme secrétaire et il y tient à cinq reprises le rôle de chargé d’affaires, fonction qu’il revêt de manière permanente à partir de 1777. En décembre 1779, le ministère choisit Gabard comme secrétaire de la légation de Hambourg avec 1 500 livres d’appointement, destination qu’il ne rejoint pas en raison de sa mauvaise santé109. La dernière requête de Gabard conservée dans son dossier personnel date d’avril 1784. Enfin guéri, il quitte Tours pour Versailles afin de solliciter sans succès la place de résident du roi en Valais qu’occupe Pierre de Chaignon. Gabard de Vaux se déclare prêt à laisser au titulaire la jouissance de son traitement de 9 131 livres, se contentant des appointements qu’il touche à Versailles, soit 3 500 livres. Dès lors, la carrière de Gabard disparaît des archives du ministère des Affaires étrangères.
Les aumôniers
51C’est avant tout sur la question confessionnelle que se cristallisent les tensions suscitées par l’institution de la résidence de France à Genève. Le premier résident, Laurent de Chauvigny, se distingue par un zèle catholique particulièrement prononcé. Il se rattache à une tradition diplomatique en rupture avec la ligne politique générale du ministère des Affaires étrangères. La plupart des envoyés français en terre protestante se plient à la logique des alliances fixée dès Richelieu. Néanmoins, quelques-uns d’entre eux se considèrent aussi comme les ambassadeurs du catholicisme en pays hérétique. Tel est le cas de Chauvigny et à la lecture des quelques rapports d’un triomphalisme suspect au sujet des conversions qu’il encourage depuis sa résidence, il n’est pas impossible de songer à d’illustres prédécesseurs, comme le comte d’Avaux dont Franck Lestringant a analysé la « propension à confondre les rôles d’ambassadeur et de missionnaire » en se servant de la « référence à l’Église des martyrs110 ». Chauvigny, ainsi que d’Avaux avant lui, paiera sa nostalgie de l’unité chrétienne par la disgrâce qui lui est signifiée en juin 1680.
52Le 30 novembre 1679, la première messe célébrée à Genève depuis 144 ans se déroule dans la chapelle de la résidence111. L’historiographie a généralement négligé la chapelle de France, l’évoquant parfois, mais sans jamais s’intéresser à son fonctionnement. Certains ont cependant cru y découvrir la preuve d’un « incident de la grande lutte religieuse, engagée depuis la Réformation, entre l’Église de Rome et les Églises protestantes » où la catholicisme militant d’un négociateur de second ordre s’épanouit avec le soutien tacite de ses supérieurs112. Pourtant, en matière de pratique confessionnelle, le droit des gens est explicite. Les ambassadeurs, comme tous les envoyés diplomatiques, possèdent entre autres privilèges le « plus éminent de tous, qui est de pouvoir faire faire dans leur maison l’exercice d’une religion défendue par les lois de l’État où ils résident113 ». Ils ont également la possibilité d’admettre dans leur chapelle tous leurs compatriotes114. L’espace de la représentation et de la négociation doit être sûr et pacifié. Le privilège de la tolérance religieuse en est la meilleure garantie.
53La résidence se place dans le strict domaine du politique et se soustrait aux influences zélées des religieux catholiques plus ou moins voisins de la République. Ce reflux de l’emprise du religieux sur les affaires politiques trouve également son expression à Genève. À ce titre, il faut rappeler la mise en garde que le Conseil adresse à la Vénérable Compagnie des pasteurs à l’annonce de l’arrivée d’un résident français : les prêches doivent être mesurés de telle façon que le peuple ne soit pas encouragé à exprimer violemment sa désapprobation115.
54Au XVIIIe siècle, huit aumôniers se succèdent à la direction de la chapelle de la résidence de France. Manifestation institutionnelle de la singularité de la chapelle de Genève, ils sont sous l’autorité de l’évêque d’Annecy, contrairement à leurs confrères des autres chapelles de légations françaises qui ne dépendent que du Grand aumônier de France. Le chapelain de la résidence n’en est pas moins considéré comme l’homme du roi en matière de religion, agréé par le ministre des Affaires étrangères et parfois chargé d’affaires en l’absence du résident.
55Les aumôniers sont le plus souvent issus des paroisses proches de la République, comme Louis de Seyssel, d’une ancienne famille de la noblesse savoyarde, curé de Divonne et tenu, selon le rapport du résident Montpéroux, pour un « ecclésiastique éclairé et plein d’un zèle sage et discret116 ». Nourris, logés et défrayés, parfois dotés de pensions sur bénéfice, les chapelains sont faiblement rémunérés sur les appointements du résident : en 1752, Montpéroux ne propose guère plus de 500 livres à de Seyssel117.
56Les aumôniers sont choisis avant tout pour leur capacité à officier avec prudence dans un État protestant. Hormis leur activité pastorale, qui se partage entre la chapelle de la résidence et l’église du Grand-Saconnex où ils dirigent parfois les inhumations des étrangers catholiques décédés sur le territoire de la République, le ministère les enjoint à observer l’afflux des ecclésiastiques et des mineurs arrivant à Genève pour s’y convertir.
57Le recrutement des aumôniers échappe parfois à la logique de la proximité pour suivre des chemins plus détournés. C’est le cas de Gabriel Arnaud, aumônier de la résidence de janvier 1735 à octobre 1756118. Né le 17 février 1699, il suit l’enseignement des Jésuites à Sens et à Orléans, avant d’entrer au collège des Quatre-Nations, puis à la Sorbonne d’où il sort bachelier et maître ès arts. Ordonné prêtre en 1724, Arnaud est nommé l’année suivante à deux bénéfices de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille grâce à l’évêque de Condom, Jacques Goyon de Matignon. Mais la sécularisation de l’abbaye, sous forme d’église collégiale, ne lui permet pas d’en jouir, malgré les protestations qu’il adresse au cardinal de Fleury. À défaut, Gabriel Arnaud est pendant dix ans à la tête de la direction du bureau des prisonniers de Marseille sous l’autorité de l’évêque de Belsunce-Castelmoron. Il est possible de supposer que la commune origine périgourdine de Belsunce et de La Closure n’entre pas pour rien dans la désignation de l’abbé Arnaud pour l’aumônerie de la résidence. De santé fragile, soigné par le docteur Tronchin, l’abbé réclame dès 1751 sa mise à la retraite avec la possibilité de toucher une pension sur bénéfice en surplus de son revenu de 1 350 livres, insuffisants pour le faire vivre, lui et ses deux sœurs qu’il se propose de rejoindre à Marseille. La patience du prêtre est mise à rude épreuve.
58Le ministre des Affaires étrangères accorde la retraite d’Arnaud en septembre 1755119. Mais ce n’est qu’en octobre de l’année suivante que l’aumônier quitte Genève, sur ordre impératif de Tronchin120, remplacé par Louis de Seyssel, et il attendra le mois de janvier 1757 pour qu’enfin le Grand aumônier de France, le cardinal de La Rochefoucauld, obtienne du roi l’octroi d’une pension de 1 200 livres sur l’abbaye franc-comtoise de Corneux121. La demande de retraite de Gabriel Arnaud produit une prolifique correspondance, étalée sur six ans, signée de l’aumônier lui-même, du résident Montpéroux, du ministère et du Grand aumônier. Il s’y dégage trois aspects complémentaires. On y salue d’abord l’ecclésiastique charitable pour les pauvres catholiques présents à Genève, efficace et prudent dans l’administration des secours spirituels, toujours là afin de convaincre les catholiques, surtout les religieux, venus en ville pour s’y convertir de renoncer à leur projet122. Lorsqu’il est chargé d’affaires, il dénonce à l’intendant du Languedoc, à celui de Lyon et au commandant du Dauphiné les filières huguenotes en relation avec la République. Il recrute les déserteurs français qu’il fait revenir dans les armées du roi. Il réclame aux syndics les mesures les plus énergiques pour s’opposer au regain de la contre-bande.
59Homme d’Église, négociateur du roi par intérim, l’abbé Arnaud concilie cette double loyauté avec une sensibilité ouverte à l’esprit éclairé de son époque. En septembre 1755, lorsque le Premier commis Tercier confirme que le ministère l’autorise à prendre sa retraite en Provence, Arnaud lui offre en guise de remerciement une corbeille de fruits accompagnée de deux objets à l’identité culturelle forte :
« La médaille de Monsieur de Montesquieu m’a paru digne de trouver une place dans votre cabinet et la tragédie de Monsieur de Voltaire dans votre bibliothèque [...], l’auteur que je vois quelquefois me remerciera de vous l’avoir présenté123. »
60On s’en doute, une telle adhésion aux Lumières n’est pas toujours partagée de manière aussi nette par les aumôniers de la légation française. C’est ainsi qu’Étienne-Marie Recqueville figure dans la liste des souscripteurs du dialogue apologétique de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont à destination de la jeunesse, Les Américaines ou la preuve de la religion chrétienne par les lumières naturelles, publié en six volumes à Annecy en 1769 et réédité l’année suivante à Lyon. Mais le même Recqueville souscrit également au Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne du protestant et franc-maçon Antoine Court de Gébelin, à la fois complément à l’Encyclopédie et son contraire, sort de quête physiocratique des origines où triomphe l’idée de religion universelle124.
61Comme pour les résidents et le personnel secondaire de la légation, la Révolution complique la biographie des aumôniers. Né en 1764 à Turin dans une famille de notables savoyards, Félix-Emmanuel Mouthon est le dernier chapelain de France à Genève125. Fils d’un employé du ministère des Finances promu intendant à Moûtiers puis à Suse, Félix-Emmanuel étudie au petit séminaire dans cette dernière ville. Il entre en 1782 à l’abbaye cistercienne de Tamié où il fait profession deux ans plus tard sous le nom de dom Bernard. Ordonné prêtre en 1789, Mouthon quitte l’abbaye le 25 septembre 1792, au moment de l’invasion française de la Savoie. Il gagne alors Chambéry où séjourne son frère lieutenant de gendarmerie. Mouthon est arrêté en novembre et condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi. C’est sans doute afin de sauver sa vie qu’il prête le serment civique après quoi il est élu curé constitutionnel de Carouge, probablement la ville sarde la plus profondément et durablement acquise à la Révolution126. Il y remplace dès le mois de mars 1793 l’ancien curé Jean-Pierre Saint-Marcel qui avait émigré à la suite du vicaire Joseph-Marie Gallay. Affilié aux jacobins carougeois, au même titre que son frère aîné François-Jean, Mouthon y rencontre le résident Soulavie qui le nomme en août 1793 aumônier de la chapelle de France à Genève. Une fois la fête de la Raison établie, il quitte son poste pour rejoindre Paris où son frère est guillotiné le 1er mai 1794 sous l’inculpation de fédéralisme127. L’ancien prêtre s’engage ensuite dans l’armée. En 1800, il est établi à Suse en tant qu’officier d’état-major des bataillons français. Quatre ans plus tard, il est promu aide de camp de l’empereur, puis colonel. Après les Cent-Jours, Mouthon se retire dans le pays de Gex où il tente d’obtenir un emploi administratif auquel il parviendra finalement dans le département des Ardennes, avec la fonction d’inspecteur des forêts. Le climat politique de la Restauration est propice à la réconciliation de nombreux prêtres défroqués pendant la Révolution avec l’Église. Félix-Emmanuel Mouthon n’échappe pas à ce phénomène, à tel point qu’en janvier 1819, après un passage dans le séminaire de La Roche, il entre à l’abbaye cistercienne de La Novalaise, en Piémont. Il rejoint ensuite les capucins de Chambéry, puis les cisterciens d’Hautecombe, pour enfin terminer ses jours auprès des capucins de la province de Turin chez lesquels il décède en octobre 1839. Il laissera à la postérité quelques recueils de poésies apologétiques, comme le Triomphe de la miséricorde éternelle, publié à Chambéry en 1828, dans lesquels il expie ses erreurs passées et annonce la gloire du christianisme.
La chapelle de France
62Les registres de la chapelle témoignent du faible nombre d’usagers en regard du fonctionnement des différentes églises réformées de la République, ce qui ramène le catholicisme à la portion congrue qui est la sienne à Genève pendant l’Ancien Régime et la Révolution128.
63Entre 1758 et 1781, l’aumônier Recqueville a célébré 124 baptêmes et 32 mariages. À titre comparatif, durant la seule année 1781, 239 unions ont été bénies dans les différents temples de la ville tandis que 774 nouveau-nés étaient baptisés. Respectant le principe de l’excédent masculin à la naissance, on compte parmi les baptisés de la chapelle 67 garçons et 57 filles129. Par ailleurs, une très nette majorité des 239 parents ou conjoints sont originaires des régions proches du territoire genevois. Si 76 d’entre eux proviennent de Savoie, généralement de la partie la plus voisine de la République, 133 usagers sont Français, parmi lesquels 29 Gessiens. Les plus importantes sources d’immigration française perceptibles dans les registres de la chapelle se répartissent également entre la façade orientale du royaume, de l’Alsace au Dauphiné, et le Midi, surtout le Languedoc et le Rouergue. Enfin, un contingent significatif de 17 personnes arrive du bassin parisien tandis que huit Suisses et sept Italiens sont reçus par l’aumônier.
64Seules 85 personnes, pères ou époux, rendent publique leur profession où prédomine le monde du service, représenté par 15 domestiques et quatre jardiniers. Autre domaine économique attractif, la Fabrique gagne dix horlogers, six graveurs, trois peintres et deux orfèvres, tandis que six garçons d’imprimerie rejoignent les presses de la ville.
65La plupart des catholiques usagers de la chapelle de la résidence de France sont installés plutôt durablement dans la région, qu’ils en soient originaires ou qu’ils y aient trouvé un travail stable, occupant ordinairement les échelons inférieurs propres à leur champ d’activité.
66Le personnel de la résidence de France est régulièrement sollicité. Lors de 25 baptêmes, les parrains ou les marraines ont été choisis parmi la domesticité. Les « gens » du résident ont également endossé le rôle de témoins au cours de 27 mariages, soit de façon exclusive, soit en le partageant avec d’autres convives. Il paraît enfin que cette participation des domestiques aux cérémonies se fasse moins systématique dès 1771 pour disparaître entre 1789 et 1793. Le parrainage des serviteurs tient surtout aux circonstances. Les catholiques de passage ou éloignés de leurs familles se satisfont généralement de la présence des membres du personnel de service. Le principe de procuration, appliqué 38 fois, explique sans doute en grande partie le recours aux domestiques de la résidence lors des baptêmes ou des mariages. Lorsque les témoins, le parrain ou la marraine sont absents de la cérémonie, ils peuvent être représentés par un tiers qui signe « pour et au nom de ». Ce même principe est utilisé pour contourner les obstacles confessionnels. À quinze reprises, l’absence de citoyens genevois, auxquels l’accès à la chapelle reste difficile, est suppléée par procuration.
67Pour conclure, signalons le caractère licite des mariages. La chapelle n’abrite pas d’union réprouvée et les noces sont autorisées par la publication des bans, le consentement des parents et le plus souvent par la bénédiction du clergé des paroisses d’origine des promis, voire de l’évêque d’Annecy. Seuls deux mariages mettent fin à un concubinage fécond puisque les couples sont déjà parents. Par ailleurs, l’aumônier baptise cinq enfants illégitimes, tous à charge de mères célibataires, à une exception près.
68Enfin, le résident figure lui-même parmi les usagers de la chapelle. En septembre 1760, le baron de Montpéroux se marie à Claudine de La Lande-Bourdon. Si leur union est consignée dans le registre de l’aumônier, elle s’est déroulée au château de Ferney et parmi les signatures des témoins se distingue celle de Voltaire, « gentilhomme ordinaire du roi, de l’Académie française ». C’est bien à la chapelle de la résidence en revanche que Pierre-Michel Hennin fait baptiser ses deux enfants : Michel, en juin 1777, et quatre ans plus tard, Anne-Charlotte, parrainée par le ministre des Affaires étrangères Vergennes.
69Entre 1789 et 1793, les aumôniers Carré, d’Hérens, Venel et Mouthon se succèdent à la direction de la chapelle au rythme des changements de résidents et de leur conformité à la politique religieuse de la Révolution. Cinquante baptêmes, cinq mariages et deux sépultures ont lieu durant cette période130. 227 personnes ont été identifiées dans les registres des premières années révolutionnaires. Il convient d’ajouter à ce groupe les 50 nouveau-nés, toujours soumis au même principe d’excédent masculin à la naissance : 29 garçons et 21 filles. Les enfants légitimes prédominent. Deux situations douteuses coexistent avec un cas avéré d’enfant illégitime dont le registre tait d’ailleurs le nom de la mère. Ce sont donc 47 pères présents au baptême et 49 mères mentionnées, la plupart du temps absentes de la cérémonie, qu’il est possible d’identifier avec certitude. Impératif dicté par la mortalité infantile131, les enfants sont baptisés, sauf de très rares exceptions, dans les vingt-quatre heures qui suivent leur naissance.
70Quinze parrains et marraines sont représentés par des tiers, selon le principe de procuration, lors de huit baptêmes. À trois reprises, il s’agit de Genevois, citoyens ou natifs, preuve d’une prudence persistante qui les empêche de pénétrer dans un lieu de culte catholique. Un nombre identique de baptêmes parrainés par procuration se déroule au sein de familles nobles dont les membres ont été séparés à la suite d’une émigration. Enfin, deux cas demeurent obscurs, sans qu’il soit impossible d’évoquer ici encore l’hypothèse de familles émigrées. Dix-neuf témoins se répartissent entre les cinq mariages et les deux enterrements, tandis que cinq participants aux baptêmes sont mentionnés quoique dépourvus de tout statut officiel.
71Nous connaissons l’origine de près de 65 % des personnes identifiées dans les registres. Là encore, la continuité avec la situation antérieure prévaut. Le grand Est de la France, de l’Alsace à la Provence, est représenté par 70,5 % des usagers de la chapelle132. De cet ensemble prédominant, il est possible de distinguer le pays de Gex (15,8 %) et la Savoie (14,4 %), avant tout dans sa partie la plus proche de Genève, comme les deux premières sources de la population catholique qui reçoit les sacrements au sein de la résidence. Les Genevois, témoins représentés ou présents et sans doute tous protestants, composent le 7,5 % des participants. Les contingents de Paris et de ses environs immédiats forment à leur tour un ensemble significatif (6,8 %), alors que les autres régions de France ne fournissent à la chapelle catholique de Genève que des effectifs réduits133. Des ressortissants des États suisses (6,2 %), italiens (2,1 %) et allemands (1,4 %) recourent également aux services de l’aumônier français. Signe manifeste de la résistance des aumôniers aux nouvelles dispositions législatives de la France ou plus simplement de la persistance des appellations traditionnelles, l’origine des fidèles est répertoriée selon l’ancien découpage du royaume en provinces et non d’après la répartition départementale élaborée entre septembre 1789 et février 1790. Seul le jeune Pierre Renard, domestique de 18 ans au service du résident Delespine de Chateauneuf, est enregistré comme originaire du département de l’Eure, en juin 1792, à l’occasion de sa sépulture.
72Cent cinquante-six personnes sont sollicitées pour signer les registres. Seules 54,4 % d’entre elles en sont capables. Si les signatures ne certifient pas une maîtrise de l’écriture, elles témoignent cependant d’une alphabétisation sommaire134. Or, à Genève, au seuil de la Révolution, « presque tous les urbains écrivent (91 % des hommes, 83 % des femmes). À la campagne, dans les terres dépendant de la Seigneurie, les pourcentages atteignent 85 % et 55 %135 ». Le taux d’alphabétisation élémentaire des usagers de la chapelle de la résidence de France correspond, entre 1789 et 1793, à celui des communes gessiennes rattachées dès la Restauration au nouveau canton de Genève et il est nettement supérieur au taux en vigueur à la même époque dans les communes sardes136.
73Ces résultats, croisés avec les métiers déclarés, permettent d’esquisser un profil général de la population pratiquant à la résidence. Nous connaissons le secteur d’activité de 36 hommes seulement. Les métiers manuels et de l’artisanat prédominent. En tête, un groupe de sept horlogers occupe sans doute l’échelon supérieur en termes de qualification et de valorisation, même si certaines catégories professionnelles avouées recouvrent souvent un statut plus humble au sein de l’atelier. Ils sont suivis par quatre marchands et le même nombre de domestiques137. Bien qu’il soit difficile d’émettre des conclusions définitives à partir d’un échantillon aussi réduit, il faut remarquer que la période révolutionnaire ne se signale pas par une rupture qualitative relativement à la composition de l’assemblée des fidèles de la chapelle de la résidence. Les registres de la chapelle révèlent une population originaire en majorité des régions proches de Genève, qu’il s’agisse du pays de Gex ou de la Savoie, auxquelles viennent s’ajouter des migrants en provenance des provinces de l’Est de la France et qui ont trouvé sur le territoire de la République un travail stable, condition de leur résidence. Le taux d’alphabétisation moyen des pratiquants les place au bas de l’échelle culturelle genevoise. Ils sont généralement employés, autant qu’il soit possible d’en juger, aux tâches peu qualifiées, les moins rémunérées et, comme l’a montré Alfred Perrenoud, dans des secteurs de production spécifiques à leurs origines138.
74D’un point de vue quantitatif, la fréquentation de la chapelle de France ne diminue pas après 1789. Si le nombre des mariages accuse une baisse significative139, celui des baptêmes y est proportionnellement plus élevé qu’entre 1758 et 1781 : on passe d’un taux moyen de 9,5 baptêmes par an à 12,5 entre 1789 et 1793. Cette situation est d’autant plus remarquable que la crise économique et les circonstances politiques impliquent une baisse de la population à Genève. Les effectifs de l’immigration fléchissent et, de 1789 à 1798, la ville perd près de 4 400 personnes. À la veille de la Restauration genevoise, en 1814, elle compte 21 800 habitants et la banlieue 3 200, soit le chiffre de 1755140. Ce coup d’arrêt démographique ne se répercute pas dans le registre de l’aumônier de la résidence. En revanche, l’« église de la République française », nouvelle appellation de la chapelle, accuse une chute de fréquentation en 1793 : cette dernière année, seuls cinq baptêmes, deux mariages et une sépulture sont enregistrés avant que les fêtes de la Raison, en novembre, mettent un terme à la liturgie catholique en la chapelle de la résidence de France.
75L’accroissement de la pratique catholique à Genève est confirmé par la concurrence de la chapelle de la résidence de Sardaigne, instituée au lendemain de la restauration de l’ancien gouvernement oligarchique genevois, en 1782. Les fidèles savoyards se détournent en partie de la Grand-Rue pour fréquenter la chapelle de leur propre légation, sans omettre les sacrements dispensés, dès 1789, à des émigrés français qui démontrent de cette manière leur hostilité aux changements politiques en cours dans leur pays141. La chapelle sarde abrite enfin les baptêmes de quelques enfants illégitimes de parents français qui choisissent là, sans doute, le parti d’une plus grande discrétion.
76Entre 1789 et 1792, 38 baptêmes, deux ondoiements142 et trois mariages se déroulent dans la chapelle de Sardaigne. Le taux moyen annuel des baptêmes, y compris les ondoiements, est plus élevé que dans la chapelle de France puisqu’il plafonne à 13,3. Les cérémonies réunissent 163 personnes parmi lesquelles 141 révèlent leur région d’origine. L’identité locale des pratiquants y est plus marquée que dans la chapelle française. 56,7 % de Savoyards, la plupart des paroisses voisines de Genève, et 31,9 % de Français constituent les groupes les plus considérables. Or, au sein de ce dernier ensemble, se distinguent en tête 20 Gessiens (14,2 %). Ces résultats signifient que plus de 70 % des catholiques qui sont passés auprès des aumôniers de Sardaigne proviennent des environs immédiats de la République. Ils sont le plus souvent associés dans des sacrements « mixtes » qui indiquent un métissage entre des Savoyards et des ressortissants du pays de Gex, généralement réunis par les impératifs de la survie économique entre les murs de Genève. En revanche, aucun transfert massif de pratiquants français vers la chapelle sarde n’est observé143.
77Seuls deux baptêmes, les deux ondoiements et un mariage réunissent des émigrés français issus de la noblesse, occasionnant par-là une légère surreprésentation de la population étrangère à la Savoie dont le pourcentage est sans doute moindre avant 1789. La chapelle sarde abrite à trois reprises le baptême d’un enfant né de la paillardise, dont au moins l’un des parents est Français. Nous avons enfin pu déterminer les activités lucratives ou les fonctions de 22 personnes, dont trois femmes, répertoriées dans les registres de la chapelle sarde. Les profils dégagés semblent comparables à ce qui a été déjà observé pour la chapelle de France. Une différence toutefois : un groupe de cinq hommes engagés dans le régiment de Genève, soit un sergent des grenadiers, un grenadier, deux soldats, dont l’un est aussi identifié comme émailleur, et un guêtrier. Toujours dans le métier des armes, le marquis Joseph-Henri Costa de Beauregard, premier capitaine dans le régiment du campement d’Hermance, fait baptiser à Genève, en janvier 1791 et janvier 1792, ses deux fils : signe marginal de la présence militaire piémontaise renforcée quelques mois avant la conquête française de la Savoie.
78En résumé, malgré la dépression économique, les événements révolutionnaires français ou régionaux et les opérations militaires aux portes de Genève, associés à une anémie démographique significative, la fréquentation des chapelles sarde et française se caractérise par une réelle vigueur durant les premières années de la Révolution. Les baptêmes des enfants des Gessiens ou des Savoyards originaires des environs de la République, sont dispensés dans l’urgence dictée par la menace d’une mortalité infantile encore élevée dans les milieux populaires et conformément aux prescriptions post-tridentines sur le rituel du premier sacrement144. En revanche, les paroisses d’origine, délaissées à l’occasion des premiers sacrements administrés en ville aux enfants de cette immigration laborieuse et de proximité, doivent être préférées à l’occasion des mariages et des sépultures, lorsque le temps est moins compté, preuve d’une intégration partielle au tissu social genevois. Deux remarques complètent cette hypothèse. Il est probable que la crise économique et les mouvements de troupes militaires dans la région, dès 1792, favorisent une immobilité sociale qui conduit les Gessiens et les Savoyards à renoncer à faire baptiser leurs enfants dans les églises de leurs villages. Il n’en demeure pas moins qu’après 1789, le catholicisme est toujours confiné aux marges de la société genevoise, entre régiment et chapelles de légations. L’association entre citoyenneté et protestantisme proclamée dans la Constitution genevoise de février 1794 en fait figure de rappel.
79En revanche, la politique religieuse de la Révolution française n’est pas sans laisser des traces perceptibles dans les registres de la chapelle, au même titre qu’elle implique le renouvellement fréquent des aumôniers en fonction de leur plus ou moins grand accommodement aux prescriptions légales auxquelles ils doivent se soumettre.
80En août 1790, le roi avalise, non sans réticence, la Constitution civile du clergé, votée deux mois auparavant, autour de laquelle se cristallise le contentieux entre l’Église catholique et la Constituante qui renvoie à la rupture plus profonde entre le catholicisme et la Révolution. L’organisation ecclésiale est conformée au nouveau découpage administratif du territoire français : les paroisses sont configurées en fonction des communes politiques, chaque évêché correspondant à un département. Les évêchés sont regroupés en dix arrondissements dirigés par des archevêques. Ces derniers, comme les évêques et les curés, doivent être élus par les citoyens. Les archevêques administrent l’investiture canonique aux évêques qui à leur tour la donnent aux curés. Le pape est simplement avisé des élections. Enfin, tous sont tenus de prêter serment, avant leur entrée en fonction, à la nation, au roi et à la Constitution. L’Église perçoit cette nouvelle géographie ecclésiastique et les règles constitutionnelles de nomination du personnel clérical comme une laïcisation institutionnelle imposée145. La Constitution civile du clergé ne tarde pas à essuyer une double condamnation pontificale, en mars et en avril 1791. L’imposition du serment, « sacrement de la Révolution » par lequel on cherche à « susciter la libre adhésion de chacun tout en maintenant l’unanimité de tous146 », aboutit à un rejet plus ou moins massif du nouveau dispositif législatif de la part des membres du clergé suivant les rangs hiérarchiques et les régions147. Les prêtres insermentés, ou réfractaires, représentent 45 à 47 % du clergé paroissial ; menacés de déportation, ils grossissent dès lors les rangs de l’émigration, amplifiée au lendemain de Varennes. Conceptions théologiques et convictions politiques s’associent dans le choix de prêter ou non le serment exigé.
81La rupture entre l’Église et la Révolution, amorcée dès novembre 1789, est en grande partie consommée à l’été 1791148. Elle le sera complètement, au moins jusqu’au Concordat, à la suite de la campagne de déchristianisation de l’an II qui culmine au printemps 1793 avec les fêtes de l’Être suprême et qui conduit à l’abdication forcée du clergé constitutionnel149. Les prêtres assermentés sont alors contraints de choisir entre une réelle sécularisation, comme en témoignent notamment les prêtres mariés qu’a étudié Michel Vovelle, ou un ralliement à l’Église catholique romaine payé par un exil tardif qui les rend suspects, voire odieux, aux premiers émigrés.
82La lutte entre Révolution et Église se répercute jusqu’au sein de la résidence de France, entre 1789 et 1794. C’est elle qui explique en général le renouvellement relativement fréquent des aumôniers. En décembre 1789, à la suite du suicide inexpliqué de l’aumônier Carré150, l’abbé d’Hérens prend la tête de la chapelle de France à Genève. Le nouvel aumônier modifie aussitôt les usages d’enregistrement des sacrements, traduction de son hostilité aux principes de la Révolution de 1789. Son prédécesseur avait pris l’habitude de mentionner avec précision l’identité des fidèles présents aux sacrements, notamment en consignant avec le plus de soin possible leurs différents métiers et les origines de chacun. Cette indistinction relative des rangs et des milieux prend fin avec d’Hérens. En règle générale, le nouvel officiant se contente de répertorier les noms et les prénoms ; seule la région natale des époux ou des parents de baptisés est indiquée. Mais les détails foisonnent lorsqu’il s’agit de baptiser le fils d’un couple émigré de bonne noblesse. Les titres s’accumulent en une longue liste qui trahit l’attachement à l’ordre social de l’Ancien Régime. Pour exemple, Adolphe François René Antoine, né le 30 décembre 1790, est porté le lendemain sur les fonts baptismaux de la chapelle de France151. Second fils du « très haut et très puissant seigneur » François Louis Augustin, marquis des Monstiers de Mérinville et de la « très haute et très puissante dame » Hyacinthe Charlotte Julie Marie Jeanne de Labriffe152. Le père est un colonel du régiment de la Reine Cavalerie. La mère se présente comme dame de compagnie de Madame Élisabeth, la jeune sœur du roi. Le « très haut et très puissant seigneur » François-Martial des Monstiers, vicomte de Mérinville, lieutenant général des armées du roi, ancien gouverneur de Narbonne, chevalier de l’Ordre royal de l’Aigle blanc de Pologne, parraine le nouveau-né par procuration, représenté par Augustin Stanislas Philippe, le frère aîné du baptisé. La marraine du petit Adolphe est sa grand-mère maternelle, la « très haute et très puissante dame » Julienne-Marianne Le Prestre, comtesse de Labriffe d’Amilly, veuve du « très haut et très puissant seigneur » Antoine-Henri de Labriffe d’Amilly, capitaine des vaisseaux du roi. Absente tout comme l’illustre parrain, elle est représentée par Marie Françoise Delphine de Crugy-Marcillac, fille du « très haut et très puissant seigneur » Louis-Silvestre de Crugy-Marcillac et de la « très haute et très puissante dame » Marie Thérèse Gabrielle de Lévis-Mirepoix, marquise de Marcillac.
83Devant tant de hauteur et de puissance, le baptême du petit Louis, dont on sait au moins qu’il est fils légitime, célébré le 9 décembre de la même année, paraît bien modeste. Il faudra chercher ailleurs que dans les registres de l’aumônier d’Hérens pour connaître un peu mieux son père, Claude Piront, et sa mère, Marianne Parissot. S’ils sont originaires de Pregny, dans le pays de Gex, habitant toutefois le territoire de la République de Genève, qui est donc ce Louis Parissot, parrain suffisamment alphabétisé, contrairement au père de l’enfant, pour signer avec l’abbé l’enregistrement d’un baptême populaire ? Dernier élément qui trahit les convictions théologico-politiques de l’aumônier : la chapelle de la résidence est qualifiée de « royale », précision inédite qui sonne comme un défi.
84D’Hérens fait partie des 60 % de prêtres réfractaires qui ont suivi leurs évêques dans la réprobation de la Constitution civile du clergé. À peine installé dans ses nouvelles fonctions de résident de France à Genève, en mai 1792, Delespine de Chateauneuf confirme à Dumouriez que l’aumônier s’était bien gardé de prêter un quelconque serment, faute assez grave pour qu’il soit congédié dans les meilleurs délais153. On ne perd toutefois pas complètement la trace de l’abbé révoqué. Un changement de personnel ecclésiastique affecte également la chapelle de Sardaigne durant l’été 1792. Jusque-là, l’aumônier Perrolaz avait administré les sacrements aux fidèles et dit la messe avec régularité. Le dernier acte qu’il répertorie date du 7 juin 1789, jour de l’ondoiement du fils de l’émigré Pierre-François Lenoir de Mirebeau, premier capitaine au régiment de Penthièvre Dragons, et d’Augustine Guillemette Pierre de Saincy.
85Après plus d’un mois d’inactivité, du moins selon les registres de la chapelle sarde, le 15 août, la fille de l’Irlandais Arthur James Plunkett, comte de Fingall et baron Killeen, est baptisée par le révérend d’Hérens qui, chassé de la résidence de France, trouve asile dans celle de Sardaigne. Le déclenchement imminent des hostilités entre la France et la Savoie obligeant le résident Despine à fermer la légation sarde, l’aumônier transfuge a encore l’occasion d’ondoyer, le 26 septembre, le nouveau-né d’Étienne-Marie des Bravards d’Eyssat, comte du Prat, et de Catherine Augustine Céleste Pierre de Saincy, tous deux originaires du Bourbonnais et fuyant les progrès de la Révolution.
86C’est l’abbé Venel qui remplace d’Hérens à la direction de la chapelle de France, son arrivée correspondant à un essoufflement brutal de l’activité religieuse dans la légation. Le souci du résident d’assurer la continuité du service religieux laisse supposer une lacune accidentelle des sources154. Venel officierait à deux reprises seulement, en juin 1792 et en mai 1793. Dans les deux cas, il s’agit de sépultures, les seules qui soient d’ailleurs répertoriées dans le registre durant la période 1789-1793.
87La titularisation du résident Soulavie, en juillet 1793, fixe un terme à la brève carrière de Venel à la résidence de France. Si le secrétaire Delhorme n’était pas compétent pour renvoyer l’aumônier choisi par Delespine de Chateauneuf, le nouveau résident s’en charge aussitôt arrivé155. Pour le remplacer, il coopte le curé de Carouge Mouthon, dernier aumônier en place avant que la vague de déchristianisation ne touche la légation française et y abolisse la liturgie catholique.
88Avec l’arrivée du nouveau prêtre constitutionnel, des inscriptions inédites recouvrent le registre de la chapelle. À la suite du recensement de l’inhumation, par Venel, d’une Parisienne décédée d’une « maladie de langueur », le lecteur est prévenu :
« Ici finit le registre des enfants nés, des défunts, des mariages, jusqu’à l’époque de la régénération des Allobroges ou du Mont-Blanc. Égalité, liberté, l’an second de la République française156. »
89Conquête française de la Savoie et avènement de la République s’invitent donc de façon explicite dans les rôles de l’aumônier.
90En décembre 1793, la fête de la Raison met un terme définitif à l’administration plus que séculaire de la messe dans la chapelle de la résidence. À cette occasion, Soulavie offre la Bible de la légation à la bibliothèque publique de Genève et se félicite d’avoir célébré personnellement le nouveau culte « avec calme, sans folie, sans rien brûler157 » : aucune outrance hébertiste, pas de tumulte carnavalesque dans les fêtes de la Raison de la chapelle française, « raisonnable raison » au cœur d’une « fête d’intérieur qui paraît rompre avec le dogme révolutionnaire de la fête en plein air158 » tout en conjurant par une extrême théâtralité le spectre de la violence populaire dont se méfient les élites de la Révolution.
91Toutefois, derrière le désir et même le devoir du résident de répondre à l’aspiration présumée des Français de Genève de se défaire de la messe surgit un tout autre motif, bien plus pragmatique. Conséquence du zèle des représentants du peuple en mission Gouly et Albitte, chargés successivement, dès décembre 1793, d’organiser le gouvernement révolutionnaire au niveau local dans les départements de l’Ain et du Mont-Blanc159, toutes les églises proches de Genève sont fermées. Soulavie craint alors que la chapelle se transforme, selon son expression, en « rendez-vous de tous les bigots de la ronde », raison principale pour laquelle il se résout à organiser la fête de la Raison160.
92Lorsqu’elle cesse d’être catholique, la chapelle de France devient la source d’un prosélytisme au caractère inédit, celui de la religion politique. Institution accordée par le droit des gens et encadrée par des instructions ministérielles récurrentes, elle demeure pourtant jusqu’à l’automne 1793 un sanctuaire à l’accès réglementé, juridiquement et culturellement extraterritorial. Symbole identitaire d’une monarchie de droit divin, elle offre les sacrements et les offices à une population catholique composée d’un fort contingent d’immigrés de proximité qui peuvent ainsi concilier activité professionnelle en terre protestante et devoirs religieux. Neutralisée par une culture juridico-administrative conquérante, elle est finalement assimilée à un service particulier au sein de la légation française, au même titre que la chancellerie. Asile du catholicisme réfractaire jusqu’en 1792, puis bastion d’une Église constitutionnelle dont l’activité paraît bien effacée, enfin caisse de résonance de la campagne de déchristianisation de l’an II : la chapelle synthétise les différents épisodes de la politique religieuse révolutionnaire. Instrument de propagation du messianisme montagnard jusqu’au début de l’été 1794, elle sort brièvement de l’espace confiné qui avait été alors le sien avant de disparaître au lendemain de Thermidor.
Usagers (sauf enfants baptisés) | 1758-1781 | 239 |
Sacrements | 1758-1781 | 1789-1793 |
Baptêmes | 124 | 50 |
Baptisés | 1758-1781 | 1789-1793 |
Filles | 57 | 21 |
Origines des usagers | 1758-1781 | 1789-1793 |
France | 59,4 * | 75,9 |
* valeurs en pourcentage.
Tableau 1. – Activité de la chapelle de la résidence de France.
Sociabilité éclairée et identité culturelle
93La résidence de Genève peut sembler d’autant mieux une punition à la plupart de ses titulaires que ce sont des hommes éclairés, parfois bien insérés dans les élites urbaines parisiennes. Alors qu’il commente pour le duc d’Aiguillon le passage des étrangers de distinction dans la République, Pierre-Michel Hennin ne peut s’empêcher de remarquer que :
« Si Genève offrait autant d’amusements de tout genre que sa situation est agréable aux yeux, ce pays-ci dépeuplerait les autres ; mais au bout de deux jours, l’ennui gagne les étrangers et personne n’étant empressé à les retenir, ils partent étonnés de sentir que ce n’est pas encore ici qu’habite le bonheur161. »
94Hommes du roi, puis de la nation, auprès de la République de Genève – destination peu valorisante en soi –, les résidents revêtent généralement une identité sociale complexe dont la fonction diplomatique n’est qu’un des marqueurs parmi d’autres, comme la noblesse ou l’appartenance à la République des lettres, où prédomine leur conception encyclopédique de la culture. Être résident implique en dernier ressort des qualités sociales et culturelles qui certifient l’honnêteté d’un état davantage qu’une fonction professionnelle.
95C’est ce qu’a très bien saisi l’imposteur qui, au début des années 1720 à Paris, se fait passer pour le fils du directeur des sels et résident de France en Valais, Louis-Denis Federbe de Maudave, afin de s’introduire en compagnie de celle qu’il donne pour sa mère dans le monde de la noblesse urbaine de la capitale162. Ils s’y comportent en « grands fripons et voleurs qui pillent tout le monde163 ». Le faux chevalier de Maudave, après avoir notamment dérobé des ordonnances sur le trésor royal appartenant à la marquise de Crussol, contracte un mariage avec une demoiselle de Conserans, parti bien doté, avant que la justice royale ne mette un terme au scandale. Surestimation des appointements et de la fortune personnelle d’un résident, valorisation d’une noblesse bien plus ancienne que celle des négociateurs de second ordre, insistance sur l’insertion dans les réseaux de la cour et des ministères, énumération des qualités d’un « honnête homme » : la procédure criminelle énonce à travers la stratégie de l’imposture la façon dont les membres de la noblesse parisienne se représentent un résident de France au début du XVIIIe siècle.
96C’est souvent sous la double identité d’homme de lettres et de diplomate que les résidents commencent leur carrière et s’introduisent au sein de réseaux complexes. Véritable vivier de diplomates, le club de l’Entresol joue un rôle déterminant dans la carrière de Gérard Lévesque de Champeaux et de ses frères, Louis-Jean Lévesque de Pouilly et Jean Lévesque de Burigny164. Impliqués dans l’édition hollandaise de l’Europe savante, entre 1718 et 1720, ils figurent parmi les premiers membres du club fondé en 1720 par l’abbé Pierre-Joseph Alary165. Prolongement de l’Académie du Luxembourg de l’abbé de Choisy, antichambre de l’Académie, relais de l’Europe éclairée, l’Entresol offre un espace autonome à une société limitée d’hommes de lettres, d’hommes de cour et de négociateurs, où se succèdent chaque semaine les débats sur les relations internationales et la politique royale. Entre le « cénacle érudit et le cercle de réflexion stratégique166 », en marge du canal versaillais de l’élaboration de la décision politique, sans craindre l’association entre utopie et politique comme en témoigne l’œuvre de l’abbé de Saint-Pierre, le club est finalement fermé en 1731 sur ordre du cardinal de Fleury. Les plus grands noms de l’État royal l’auront pourtant fréquenté, parmi lesquels des ministres des Affaires étrangères comme Colbert de Torcy, Simon Arnauld de Pomponne, René-Louis d’Argenson ou Barberie de Saint-Contest. Protégé de d’Argenson et de Saint-Contest, Lévesque de Champeaux y fait également la connaissance de Montesquieu. C’est cette rencontre qui préside au choix de Genève pour la publication de l’Esprit des lois, en 1748, alors que Lévesque de Champeaux y est résident du roi, les épreuves de l’ouvrage transitant, avec le concours du professeur Jacob Vernet, des bords du Léman jusqu’à Bordeaux par l’intermédiaire d’un autre membre de l’Entresol, l’intendant de Lyon Bertrand-René Pallu167.
97Treize ans plus tard, le ministre genevois à Paris Jean-Pierre Crommelin annonce au Petit Conseil l’arrivée prochaine de Pierre-Michel Hennin : « C’est un homme d’une assez belle figure, qui me montra de l’esprit, et que je juge être homme de lettres, car il me parla de sa bibliothèque composée de 5 à 6 000 volumes168. » En 1766, Voltaire s’enthousiasme d’avoir « pour résident un homme de lettres très instruit qui aime tous les arts [...] ; c’est un homme qui pense en vrai philosophe, ami de la paix et de la tolérance, et ennemi de la superstition169. » En tant qu’homme de lettres, lié à de nombreux correspondants comme le physicien Étienne de Marivetz, Hennin s’intègre dans le réseau européen des sociétés savantes, à commencer par la première Société des Arts de Genève, en 1778170. Neuf ans plus tard, il demande à François Tronchin de communiquer son adhésion à la seconde Société en tant qu’associé honoraire, désirant contribuer aux frais de l’établissement171. Il précède ainsi Félix Desportes qui, lui aussi, rejoindra la société savante de Genève. Après s’être introduit dans la Société des antiquaires de Cassel, en 1777, Hennin entre à l’Académie étrusque, en 1786, et devient l’archiviste de l’Académie celtique fondée en 1804172. Mais l’étape la plus importante dans ce parcours académique, où s’exprime la faveur de Louis XVI à l’égard du Premier commis, c’est sans conteste l’entrée de Hennin à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1785, dans la nouvelle classe des associés libres résidant à Paris créée par ordonnance royale173.
98Si l’affectation à Genève apparaît à Hennin comme bien peu proportionnée à son ambition, il se console en fréquentant Voltaire et surtout François Tronchin, « collectionneur scrupuleux, méthodique et économe comme un épargnant174 ». Tronchin présente au résident de France le peintre Jean Huber et Hennin soutient la formation de Pierre-Louis De la Rive en favorisant des séjours en Allemagne et en Italie, le recommandant notamment au cardinal de Bernis à Rome175. Il n’hésite d’ailleurs pas à évaluer la production de De la Rive dans la posture de l’amateur d’art autorisé, jugeant des progrès que l’artiste genevois doit encore accomplir176. Le portraitiste Jean-François Guillebaud fait également partie des artistes familiers du résident, à tel point qu’il signe en 1768 le seul portrait connu de Pierre-Michel Hennin, aujourd’hui conservé à l’Institut de France. Collectionneur lui-même, Hennin se porte acquéreur d’une partie des tableaux et des estampes que laisse après sa mort, en 1775, le directeur de l’école genevoise de dessin Pierre Soubeyran177.
99Hennin n’est pas l’unique collectionneur parmi les résidents de France à Genève. En 1818, le prince Eugène de Beauharnais, dont Michel Hennin, le fils de Pierre-Michel, est chambellan, achète pour 15 000 francs à la veuve de Jean-Louis Soulavie la collection de gravures et de dessins de feu son premier époux178. Le résident montagnard a rassemblé, sans jamais l’évoquer dans sa correspondance diplomatique, plus de 13 500 gravures et 267 dessins conservés à l’origine dans 152 volumes progressivement divisés et dispersés. De médiocre facture artistique, souvent isolées des séries complètes, les gravures de Soulavie, à l’inverse de la collection de Hennin, se distinguent surtout par leur intérêt historique. Géologue, historien et collectionneur, l’ancien abbé Soulavie est l’un des derniers représentants de l’esprit encyclopédique des diplomates français à Genève179.
100Avant Soulavie, Hennin – sensible au naturalisme scientifique de son temps – s’intéresse à la progression des glaciers en donnant ordre au vicaire du prieuré de Chamonix de planter des jalons dans la glace afin d’opposer ses propres mesures aux hypothèses de l’époque sur l’existence ou non des glaces éternelles. Il avance le projet aux accents déistes selon lequel il s’agit de « vérifier si réellement la masse totale du glacier avance par la force tant du poids que de la congélation des parties supérieures ; ce qui prouverait qu’on ne peut dire proprement qu’il y a des glaces éternelles, comme effectivement cette hypothèse n’est pas conforme aux principes selon lesquels Dieu a fait poser la structure et la conservation du globe où tout est sans cesse détruit et reproduit sous d’autres formes180 ».
101Hennin note également avec précision dans ses dépêches au ministère et parfois à l’intention des gazettes les phénomènes susceptibles d’intéresser les savants européens. En janvier 1772, après avoir rendu compte des dispositions prises pour lutter contre la diffusion du Gazetier cuirassé, il avertit le duc d’Aiguillon que :
« Dans la nuit du 6 au 7 de ce mois, à minuit et quelques minutes, [il y a] eu ici une secousse assez forte de tremblement de terre. Il y a même apparence qu’elle a été précédée et suivie de quelques autres moindres. On dit qu’elle s’est fait sentir plus vivement à Vevey, au bout du lac. C’est effectivement de ce côté que paraît être un foyer qui depuis quelques années [...] menace de voir ses accidents devenir plus fréquents et plus considérables181. »
102En 1755 déjà, alors que les « honnêtes gens de Genève » pressent le baron de Montpéroux pour obtenir davantage d’informations sur la catastrophe du tremblement de terre de Lisbonne, le Premier commis Tercier, renvoyant tout le monde aux gazettes, se félicite, en réponse au précédent rapport du résident, que le tremblement ressenti à Genève n’ait pas eu de conséquences aussi graves182.
103La multiplication des observations naturalistes de Montpéroux ou de Hennin, dont on trouve bien d’autres exemples au cœur d’une correspondance dite politique de manière réductrice, participe de la « survalorisation des séismes » à partir des années 1740-1750 – période de nette augmentation des séismes connus –, transformant le tremblement de terre en catastrophe, c’est-à-dire en objet d’analyse scientifique et philosophique183. Elle signale surtout la valorisation de la culture encyclopédique à travers des observations et des réflexions où se mêlent aux considérations politiques des informations économiques, scientifiques, littéraires et mondaines.
Le Genevois hébraïque et la liberté républicaine
104À partir des conditions sociales, matérielles et institutionnelles qui encadrent l’activité diplomatique et la sociabilité des résidents à Genève, il s’agit de déterminer de quelle façon se constitue, dans le domaine des représentations, l’identité politique et culturelle de ces négociateurs de second rang dont la modestie est pourtant le fruit d’une endurante stratégie d’ascension sociale, notamment par le biais de l’administration royale puis nationale. Confrontés à la culture républicaine et au protestantisme réformé, ils élaborent sans cesse un discours de l’altérité où domine de plus en plus, à mesure qu’on avance dans le siècle, le ton de la dépréciation.
105Pierre-Michel Hennin est le premier des résidents de France à formuler sur le mode de la disqualification un amalgame entre les Genevois et les Juifs, ouvrant la carrière à une représentation récurrente jusqu’à l’annexion de 1798184. En février 1776, il rapporte au comte de Vergennes un article tout juste paru dans la Gazette de France qui traite du dénombrement des habitants de Turin185. Il y est notamment précisé que la capitale du royaume de Sardaigne renferme 143 Genevois et 1 453 Juifs. Loin d’y relever une simple information démographique, le résident opère une analogie qu’il présente à dessein comme dégradante :
« S’il était possible que l’amour de l’argent n’étouffât pas tous les sentiments honnêtes, on espérerait que [les Genevois] rougiraient du renom qu’ils se donnent, mais il n’y a pas moyen de se flatter de les ramener à ce qu’on désire autrement que par leur intérêt. »
106Dès lors, l’assimilation entre judaïsme et républicanisme réformé opère contre trois types de figures dévalorisées qui parfois se confondent : le banquier agioteur, le marchand contrebandier et le séditieux. Tous trois ont en partage un orgueil souvent inversement proportionnel à leur faiblesse présumée ; tous trois sont passés maîtres dans l’art de la dissimulation et de la duplicité ; ils sont enfin guidés par la satisfaction immédiate de leurs intérêts particuliers, le plus souvent au préjudice de leurs voisins.
107Depuis les travaux d’Herbert Lüthy, les ressorts de la réussite économique et financière des Genevois sont bien connus. L’essor du capitalisme genevois s’inscrit dans la constitution progressive d’une « société huguenote internationale » à la suite des différentes vagues de Refuge186. Herbert Lüthy ne la considère d’ailleurs pas « comme une simple émigration, mais comme un de ces peuples extraterritoriaux qui ne sont définis, à défaut d’une nationalité distincte, que par leur lien religieux et par leur communauté d’origine, tels les Juifs ». Toutefois, si Genève joue le rôle de « capitale extraterritoriale » pour la France calviniste en exil, cette dernière conserve des liens avec la patrie originelle dans laquelle quelques-uns retournent revêtus d’une nouvelle nationalité étrangère.
108Les guerres de la deuxième moitié du règne de Louis XIV offrent aux marchands-banquiers genevois l’occasion d’une première série d’affaires profitables en s’engageant dans le trafic de matières monétaires, puis dans des opérations financières pour le compte de la France, tandis qu’ils organisent la contrebande des marchandises françaises vers les pays belligérants où elles sont interdites. Jusqu’aux années 1770 toutefois, les placements entre la France et l’Angleterre s’équilibrent : sous forme de rentes pour la première destination ; en actions bancaires et sur les grandes compagnies de commerce ou en titres d’emprunts pour la seconde. Plus généralement, Genève devient au milieu du siècle une place privilégiée d’emprunts étrangers sollicités par les souverains européens. Le caractère international de la place financière genevoise ne résiste pas à l’accession de Necker à la tête des finances du royaume et à sa politique d’emprunts massifs sous forme de rentes, notamment viagères, vers lesquels les placements des Genevois vont désormais se tourner187. De cette époque datent les réflexions du résident Hennin sur l’équivalence entre les Juifs et les Genevois. C’est lui encore qui explique au ministre des Affaires étrangères comment ces derniers s’enrichissent grâce au système des rentes viagères, système maximalisé par Necker et qu’il désapprouve à demi-mot :
« Ils choisissent depuis vingt jusqu’à soixante jeunes filles, âgées de 5 ou 6 ans, nées de parents bien constitués, et ayant eu la petite vérole ou naturelle ou inoculée. On fait un contrat de rente sur toutes ces têtes collectivement et ce contrat est négociable en tout ou en partie. S’il meurt une de ces têtes, on perd 1/20e, 1/60e de la rente, et ainsi de suite, mais calcul fait, et d’après l’expérience, le roi paie plus de quatre fois le capital188. »
109Les rentes constituées comme un pari sur la durée de vie bénéficient d’un taux de 10 % en moyenne, ce qui implique un amortissement de quinze à dix-huit ans189. Le spéculateur peut placer à sa guise sur n’importe quelle tête, opérant une distinction entre le bénéficiaire de la rente et la personne désignée sur les certificats de vie semestriels que le résident de France doit tenir à jour pour ne pas créditer une « tête » qui serait décédée. La spécificité genevoise des « Trente Immortelles », soit trente jeunes filles élues comme « têtes » dont l’âge moyen atteindra par ailleurs 63 ans, c’est que la désignation des têtes ne se fait plus par le rentier lui-même, mais par le banquier. La rente viagère devient ainsi un objet de pure spéculation. Une fois les trente contrats passés avec le Trésor royal par le banquier, ce dernier fractionne et redistribue les rentes en vertu d’un nouveau contrat qui le lie avec le bénéficiaire. Surtout, le choix de la « tête » n’est plus uniquement le produit du contexte social du bénéficiaire – réseau familial, sociabilité plus ou moins étendue –, mais en appartenant au banquier, elle devient le fruit d’une logique probabiliste et impersonnelle à prétention scientifique.
110L’empressement des Genevois à financer les lucratifs emprunts par rentes viagères condamne l’équilibre des placements financiers qui avait prévalu jusqu’alors, le dernier tiers du siècle voyant toute l’économie genevoise « s’annexer à la France en croyant la conquérir190 ». Face à cette situation, le résident Hennin, percevant les conséquences de la politique neckerienne sur le déficit public de la monarchie, déplore l’aveuglement de ses compatriotes dont profitent les banquiers et les rentiers de la petite République191.
111Il ne faut pas attendre la Terreur et l’anathème jeté sur le crime de « négociantisme » pour que les instructions délivrées aux résidents de France s’intéressent non seulement au dynamisme commercial de la République, mais aussi aux dérives de la contrebande qui paraissent en être consubstantielles192. Le marchand contrebandier se profile tôt comme un modèle social négatif que protège le laxisme d’une magistrature peu encline à s’opposer de front à la bourgeoisie négociante et volontiers frondeuse de Genève. En revanche, la collusion entre l’image du marchand contrebandier et celle du Juif prend un essor tout particulier dès 1793 alors qu’il s’agit de déterminer si Genève vit au détriment ou à l’avantage du commerce français. Contre les prétentions de la petite République à bénéficier comme par le passé des exemptions accordées aux marchands suisses et genevois sur territoire français, le résident Desportes répond, en février 1798, par Deux réflexions sur la réponse d’un Genevois à l’auteur de la Décade philosophique au sujet de l’indépendance genevoise : la République française doit protéger ses négociants et ses entrepreneurs sans concéder des « compensations hébraïques » aux Genevois193. La représentation du marchand ou de l’usurier vampirique, que Pierre-Michel Hennin évoquait vingt ans plus tôt sous la forme d’une sangsue, trouve une réception favorable dans les élites du Directoire en même temps qu’elles s’apprêtent à mettre en cause l’indépendance de la République. En juillet 1796 déjà, Reubell, en charge des relations extérieures au sein du Directoire, observe en marge d’un rapport de Girod de l’Ain favorable à l’indépendance de Genève et à la protection de son commerce par la France :
« Brissot désirait d’envelopper la France de petites Républiques qu’il appelait des petits pâtés. Cette dénomination est beaucoup plus exacte qu’il ne le pensait peut-être lui-même. Car c’est avec la graisse de la viande que se fait le petit pâté. Et c’est aux dépens de la grande République que les petites Républiques environnantes s’engraisseraient [...]. Genève s’est enrichie aux dépens de ses voisins, doit-elle continuer à s’enrichir à leurs dépens194 ? »
112Pour Reubell, s’il importe à la France de conserver des relations avec un État « voisin, populaire, protestant », s’il concède qu’il faut protéger l’indépendance de la République genevoise, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de l’un de ces « peuples parasites qui recueillent seuls les honneurs et le profit d’un bon voisinage ». Pour être inclus dans les traités de paix, il faut le mériter ou au moins offrir une contrepartie, mais Genève « pompe et ne rend rien195 » !
113Véritable programme de contrainte économique contre un territoire de quelques toises complètement enclavé dans la France, les observations de Reubell donnent entière légitimité aux accusations redoublées des agents diplomatiques français à Genève qui assimilent peu à peu toute l’activité économique de la République exsangue à de la contrebande. Figure de la cupidité et de la duplicité, de l’orgueil et de l’hypocrisie, le marchand genevois doit céder comme l’usurier juif à la prééminence des intérêts nationaux de la France directoriale.
114On mesure alors ce que les réflexions libérales du ministre genevois à Paris, Michel Micheli, adressées à Talleyrand lorsqu’il défend la politique de son gouvernement en matière de lutte contre la contrebande, ont à la fois d’audacieux et de déplacé tandis que le sort de la République de Genève est bientôt scellé :
« La cherté de la main-d’œuvre, le taux exorbitant de l’intérêt de l’argent qui, comme le prouve [Adam] Smith dans son traité sur la Richesse des Nations, renchérit en progression géométrique les ouvrages manufacturés, concourent aujourd’hui à hausser le prix des produits des manufactures françaises et à favoriser par conséquent l’importation de l’étranger ; mais lorsque la paix aura réduit les choses à leur niveau, les fabriques françaises soutiendront la concurrence des fabriques étrangères et la contrebande n’aura plus d’aliments196. »
115Troisième modèle d’identification élaboré par l’analogie entre le Genevois et le Juif, le séditieux trouve place à côté des lieux communs caractéristiques de la conception française de la culture politique en République : « têtes échauffées », « intrigants » et autres « démagogues » tiennent par le jeu électoral la magistrature sous leur coupe. Déplorant les prérogatives élargies accordées aux bourgeois par l’édit de 1768 dans la désignation d’une partie des magistrats, Pierre-Michel Hennin constate une fois encore que les « rapports de ce petit peuple avec les Juifs sont si frappants qu’on peut prédire qu’il sera plutôt dispersé que rendu sage197 ». Débordant le motif déjà évoqué de la cupidité, Hennin propose un registre synonymique qui fait appel aux figures de la révolte et de l’errance comme châtiment. Se profile ici à mot couvert le sort qui sera réservé aux bourgeois représentants exilés de 1782, la plupart jusqu’aux premiers jours de la Révolution198. Plus encore, il suppose l’usage d’une force impériale – celle de la France – destinée à réduire l’anarchie républicaine par la dispersion des éléments révoltés et la restauration d’un gouvernement placé sous l’autorité tutélaire du roi. C’est enfin l’association entre républicanisme et Réforme qui donne les contours « hébraïques » de la subversion à l’esprit de révolte genevois qui est d’abord un esprit d’indépendance – donc d’orgueil – partagé par l’ensemble des habitants.
116Au-delà des deux sources traditionnelles de l’antisémitisme – la religion et l’économie –, l’émergence de la représentation du Genevois hébraïque dans l’imaginaire des diplomates français, dès les années 1770, révèle l’intrusion du paradigme de la nation dans la culture politique des élites européennes. Or le républicain hébraïque, c’est celui qui est incapable de se constituer en nation. Appartenant à un peuple divisé en catégories juridico-politiques inconciliables, caractérisé par sa disposition à se constituer en diaspora, il résiste à toute tentative d’acculturation au modèle national. Si la République est une institution archaïque qui exerce son autorité sur un territoire au morcellement féodal et sur un peuple « a-national », comment peut-elle prétendre entretenir des relations avec d’autres nations ? Le glissement de l’ordre européen du paradigme interétatique, où l’État souverain est l’acteur légitime du lien diplomatique, au paradigme national disqualifie la République de Genève comme interlocuteur autorisé au sein de la scène internationale. Quoique la Révolution systématise ce processus, elle ne l’invente pas. Dès lors, les relations diplomatiques avec la France sont marquées au coin d’une insurmontable altérité.
117Conformées par l’idéal de l’équilibre européen hérité des traités de Westphalie et de la paix d’Utrecht, les relations diplomatiques entre la France et Genève subissent un infléchissement dès les années 1770. À la même époque, la première partition de la Pologne signe en grand format l’entrée en crise du modèle de l’équilibre européen, crise qui implique une perception renouvelée au sujet de l’existence d’une petite République aristo-démocratique et prospère au territoire enclavé et morcelé. La « bienveillance » que la France a promise au gouvernement genevois se perpétue, mais il n’empêche que la réalité politique de la République est de plus en plus restituée comme un anachronisme et le modèle d’une administration viciée. Elle est en contravention avec la nouvelle rationalité des élites que configure peu à peu l’idéal d’une convergence entre État, gouvernement, nation et frontières naturelles.
118C’est ainsi que le résident Hennin, en août 1776, soutient qu’il doit arriver « tôt ou tard que la Savoie, qui est par rapport à nous en deçà des Alpes, et par conséquent de notre frontière naturelle, appartienne à la France ». Une guerre victorieuse contre l’Autriche suffirait à offrir à la cour de Turin une compensation en Italie et les Savoyards n’en seraient pas fâchés. Genève serait alors enclavée dans la « France comme Mulhouse l’est dans l’Alsace, et se trouverait nécessairement beaucoup plus dépendante de nous ». En conséquence, il faut empêcher que Genève soit comprise dans le renouvellement d’alliance entre la France et les Suisses : « Identifiée pour ainsi dire avec le Corps helvétique, elle le trouverait beaucoup plus disposé à prendre ses intérêts, cette ville nous gênerait ou nous aurions l’air de vexer un allié, ce qui est tout autre chose que contrarier par nécessité une ville protégée199. » Sans introduire aucune perspective téléologique, remarquons seulement qu’à la fin des années 1770, Pierre-Michel Hennin – qui ne sera jamais un révolutionnaire – dispose de tous les outils intellectuels et culturels pour penser 1792 et 1798 : l’enclavement complet, la sujétion et au final l’annexion de Genève, précédant de quelques mois seulement celle de Mulhouse.
119Par ailleurs, bien que l’identité confessionnelle contribue durablement à inscrire l’oligarchie genevoise dans les réseaux transversaux de l’Europe protestante, les résidents insistent dès les années 1750 sur la sécularisation de la magistrature à laquelle ils opposent progressivement le « fanatisme » religieux de la bourgeoisie, opérant dans le domaine confessionnel la partition entre l’élite éclairée et le rigorisme réformé populaire. Cette distinction découle de la conception politique d’après laquelle les troubles de la République proviennent de la mauvaise intégration à Genève des réfugiés français de la révocation de l’Édit de Nantes. Selon Pierre-Michel Hennin, ces nouveaux venus, « la plupart nés dans les provinces méridionales de la France, suivant le génie de ces pays, portèrent à l’extrême l’idée de liberté. En cessant de vivre sous un monarque, ils se crurent maîtres de tout faire. Leur tournure d’esprit enthousiaste gagna le plus grand nombre de citoyens, et les Conseils commencèrent à voir discuter leurs droits200 ».
120Or, beaucoup de magistrats genevois partagent cette association entre fondamentalisme religieux et esprit de sédition. Ils considèrent les Français réfugiés – et plus particulièrement les camisards cévenols – comme des sujets rebelles, également détestables pour tous les gouvernements établis201. Pour Isaac Thellusson, « malgré le précepte qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, la rébellion des sujets est criminelle et odieuse202 ». Les réfugiés transporteraient à Genève l’esprit d’insubordination que certains conseillers comptent parmi les premières causes des dissensions politiques de la République. Élevés au lait de l’absolutisme, la plupart des nouveaux venus seraient incapables d’intégrer les normes de la culture aristo-démocratique genevoise en confondant liberté républicaine et licence populaire. En 1782, Horace-Bénédict de Saussure les traite d’« apôtres de la sédition », gonflant toujours davantage les rangs des Représentants203. Au même moment, le Premier syndic Baraban devine dans le soulèvement de la bourgeoisie et des natifs ralliés le « fanatisme et une folie qui ressemblent à celle des Cévennes204 ».
121Derrière l’apparente similitude des propos du résident Hennin et des magistrats conservateurs coexistent pourtant deux conceptions différentes de la liberté qui rappellent les limites de l’adhésion de l’oligarchie au modèle culturel français205. Pour Pierre-Michel Hennin, convaincu des bienfaits de la monarchie, l’arrivée des réfugiés français à Genève prouve que les États libres sont incapables de subordonner durablement l’aspiration à la liberté individuelle – associée aux catégories péjoratives de la licence, de la démocratie ou de l’anarchie – à l’impératif supérieur du bien commun. Cette situation est moins l’altération du régime républicain que la révélation, par excès d’« enthousiasme », de ses vices fondamentaux. La République est dépourvue, pour son malheur, d’une autorité supérieure unificatrice, elle dépend des rapports de forces entre les différentes factions qui déchirent le corps social, elle élève une magistrature à laquelle elle retire aussitôt toute force au nom de l’amovibilité des charges. Elle livre son destin aux tribuns du jour, démagogues tyranniques abandonnés à leurs intérêts particuliers et dont le peuple se lassera peut-être le lendemain. La jalousie, l’envie, le ressentiment guident les suffrages de la bourgeoisie, elle-même enviée de ceux qui sont exclus des droits politiques. La République offre le spectacle navrant, sous l’influence de la philosophie du siècle, d’un orgueil sans borne où chacun, plutôt que de se soumettre à la loi, revendique le rôle de législateur, s’enivrant d’arguties juridiques qui sont le voile dissimulant la réalité : l’idolâtrie de la liberté personnelle destructrice de l’ordre politique. C’est dans cet esprit que Hennin exprime à Jacob Tronchin, non sans ironie, les bornes de l’intervention française de 1782 :
« Vous n’aurez pas une paix parfaite, parce que vous êtes hommes, républicains et volontaires, mais vous n’éprouverez que l’agitation dont vous avez besoin pour ne pas vous ennuyer206. »
122Thellusson, De Saussure et Baraban n’interprètent pas exactement de la même manière l’influence des réfugiés huguenots sur la culture politique républicaine. Au-delà de leur désapprobation générale de l’esprit de sédition, ils constatent surtout que la monarchie produit des hommes esclaves, sujets plutôt que citoyens, soumis au bon plaisir du prince qui émousse chez eux jusqu’à l’idée même de l’intérêt public. S’ils se libèrent de leurs chaînes en quittant leur patrie, ils sont comme des bêtes politiques, substituant leur propre bon plaisir à l’autorité arbitraire de leur ancien maître. Suivant les réflexions de Machiavel pour qui « c’est le bien général et non l’intérêt particulier qui fait la puissance d’un État ; et sans contredit on n’a vraiment en vue le bien public que dans les républiques207 », les magistrats genevois renversent l’argumentation du résident Hennin en assignant en dernière instance les troubles politiques genevois à l’influence néfaste, même si elle est indirecte, de la monarchie française.
123La divergence d’analyse d’un même phénomène montre bien de quelle manière la diplomatie comme expérience interculturelle d’altérité fonctionne en aménageant la possibilité à tous les acteurs d’énoncer des discours antagonistes sur l’autre, structurés par un champ lexical communément partagé, mais susceptible de servir des interprétations contradictoires.
124Homme du roi ou de la nation dans la République de Genève, le résident de France jouit du monopole de la représentation diplomatique – à l’exception de l’intermède de la résidence de Sardaigne – qui lui confère souvent la plénitude d’un caractère représentatif inhabituel chez un négociateur de second ordre. Il n’est pas pour autant le seul diplomate et a fortiori le seul étranger de distinction dans une ville aux allures certes provinciales, mais qui trouve sa place sur la carte du cosmopolitisme européen. La sociabilité internationale des élites genevoises implique donc que le résident interagisse de manière concurrentielle avec les hôtes les plus remarquables de la petite cité-État. L’usage du cérémonial en République devient alors l’enjeu de la lutte pour la reconnaissance sociale des individus et la préservation de la dignité des États, même si le XVIIIe siècle est largement agité par des débats contradictoires sur la fonction et l’utilité des règles de l’étiquette.
Notes de bas de page
1 W. Reinhard, « Élites du pouvoir, serviteurs de l’État, classes dirigeantes et croissance du pouvoir d’État », in W. Reinhard (dir.), Les élites du pouvoir et la construction de l’État en Europe, Paris, PUF, 1996, p. 1-24.
2 E. Kantorowicz, Les deux corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Age, trad. franç., Paris, Gallimard, 1989.
3 S. Sur, Les relations internationales [1995], Paris, Montchrestien, 2009, p. 247 et passim.
4 E. de Vattel, op. cit., t. I, livre II, chap. III, § 35, p. 285.
5 Sans qu’il soit nécessaire de multiplier les références, nombreuses, on lira un très bon exemple de cette historiographie « interniste » aux accents conservateurs dans F. Masson, Le Département des Affaires étrangères pendant la Révolution 1787-1804, Paris, Plon, 1877.
6 Pour la définition de l’État comme pure puissance de contrainte, T. Hobbes, Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil [1651], trad. franç., G. Mairet (éd.), Paris, Gallimard, 2000, chap. XVII, p. 288.
7 A. Gestrich, Absolutismus und Öffentlichkeit..., op. cit., critique stimulante de J. Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise [1963], trad. franç., Paris, Payot, 1993.
8 M. Foucault, « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté » [1984], Dits et écrits II. 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p. 1529-1530.
9 B. Hours, Louis XV et sa Cour. Le roi, l’étiquette et le courtisan. Essai historique, Paris, PUF, 2002.
10 S. Kettering, « Patronage in Early Modern France », art. cit., p. 839-862, et « Brokerage at the Court of Louis XIV », The Historical Journal, vol. 36, no 1, 1993, p. 69-87 ; C. Windler, « Clientèles royales et clientèles seigneuriales vers la fin de l’Ancien Régime. Un dossier espagnol », Annales HSS, no 2, mars-avril 1997, p. 293-319.
11 H. de Ridder-Symoens, « Formation et professionnalisation », in W. Reinhard, Les élites du pouvoir..., op. cit., p. 203-235 ; C. Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles [1991], 3e éd., Paris, Armand Colin, 2005.
12 J. Krynen, L’État de justice. France, XIIIe-XXe siècle, t. 1 : L’idéologie de la magistrature ancienne, Paris, Gallimard, 2009.
13 J. Baillou (dir.), Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, t. I : De l’Ancien Régime au Second Empire, Paris, Éditions du CNRS, 1984.
14 C. Béchu, « Les ambassadeurs français au XVIIIe siècle : formation et carrière », et J. Voss, « L’École diplomatique de Strasbourg et son rôle dans l’Europe des Lumières », in L. Bély (dir.), L’invention de la diplomatie. Moyen Age – Temps modernes, Paris, PUF, 1998, respectivement p. 333-346 et 363-372.
15 A. Pecquet, op. cit., p. xvi.
16 Pour la définition du statut de résident, se reporter à la sous-entrée « Du résident » de l’article « Ministère », in Encyclopédie méthodique ou par ordre de matières..., Économie politique et diplomatique, t. III, Paris, Liège, Panckoucke, Plomteux, 1788, p. 335 ; l’article « Résident », in Encyclopédie..., t. XIV, 1765, p. 171 ; l’article « Résident », in A. Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et les arts [1690], t. III, Genève, Slatkine, 1970 [s. p.] ; E. de Vattel, op. cit., t. II, livre IV, chap. VI, § 74 : « Des Résidents », p. 306 ; A. Pecquet, op. cit., p. 105 ; F. de Callières, De la manière de négocier avec les souverains [1716], J.-C. Waquet (éd.), Paris, Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’École normale supérieure, 2005, p. 204 ; A. van Wicquefort, L’ambassadeur et ses fonctions [1682], C. De Bynkershoek et J. Barbeyrac (éd.), À Amsterdam, Janssons, 1730, t. I, livre I, section V, p. 56-57.
17 E. de Vattel, op. cit., t. I, livre II, chap. III, § 19, p. 287.
18 Laurent de Chauvigny, Roland Dupré Des Marets, Charles-François de La Bonde d’Iberville, Pierre Cadiot de La Closure, Gérard Lévesque de Champeaux, Étienne-Jean Guimard de Montpéroux, Pierre-Michel Hennin, Jean-Baptiste-Géréon de Curières de Castelnau, Pierre-Bazile-François Delespine de Chateuneuf, Jean-Louis Giraud Soulavie, [Nicolas] Félix Desportes. Pierre-Auguste Adet et Louis-Pierre-Pantaléon Resnier revêtent la fonction d’envoyé extraordinaire, quoique Adet soit ensuite qualifié de résident, contrairement à Resnier. Les secrétaires Lozilière, Gabard de Vaux, Bernier de Maligny et l’aumônier Arnaud sont chargés d’affaires par intérim.
19 Mémoire de La Closure au cardinal de Fleury joint à la lettre de Lautrec du 16 avril 1738. MAE CPG, vol. 52, f° 407-411.
20 A. Winiger-Labuda, « De l’antichambre à l’arrière-cabinet : l’influence parisienne dans la distribution des hôtels particuliers à Genève au début du XVIIIe siècle », in L. el-Wakil, P. Vaisse (dir.), Genève-Lyon-Paris : relations artistiques, réseaux, influences, voyages, Actes du colloque de Genève, juin 2002, Genève, Georg, 2004, p. 51-62.
21 « Extrait de la lettre de Monsieur Hennin du 15 février 1766 ». MAE CPG, vol. 71, f° 242.
22 Delespine de Chateauneuf à Lebrun, Genève, 2 octobre 1792. MAE CPG, vol. 98, f° 304-305.
23 F. Barbey, Félix Desportes et l’annexion de Genève à la France 1794-1799, d’après des documents inédits, Paris, Genève, Perrin, A. Jullien, 1916, p. 10-11 et 59-61.
24 Pierre Cadiot de La Closure au cardinal de Fleury, Genève, 14 avril 1737. MAE CPG, vol. 50, f° 12-18.
25 « Mémoire sur les relations qui ont existé ou existent maintenant entre la France et Genève », joint au no 12 du 5 mai 1776, « dépôt de M. Hennin ». MAE CPG, vol. 82, f° 122-167. Voir aussi le baron de Castelnau au comte de Vergennes, Genève, 28 septembre 1784. MAE CPG, vol. 94, f° 268-270.
26 Soulavie à Deforgues, Genève, 3 nivôse an II [23 décembre 1793]. MAE CPG, vol. 100, f° 220-232.
27 L. Mottu-Weber, « Économie et société à Genève à l’époque de la Révolution », in L. Binz et al. (dir.), Regards sur la Révolution genevoise, op. cit., p. 69-87.
28 Entre le début de la Révolution et la fin du Directoire, les « traitements des ambassadeurs et ministres ont été diminués d’environ un tiers alors que ceux des secrétaires ont dans l’ensemble doublé », M. Degros, « La pratique diplomatique et consulaire », in J. Baillou (dir.), op. cit., p. 353.
29 C. Aubain, « Les assignats sous la Révolution française : un exemple d’hyperinflation », Revue économique, vol. 42, no 4, 1991, p. 745-761.
30 Delespine de Chateauneuf à Le Brun, Genève, 25 septembre 1792. MAE CPG, vol. 98, f° 166-167.
31 Soulavie à Deforgues, « Mémoire sur les émoluments attachés à la chancellerie de la résidence de France à Genève. Joint à la lettre de d’Arneville du 25 frimaire an 2 [15 décembre 1793] ». MAE CPG, vol. 100, f° 211-212.
32 Soulavie à Deforgues, Genève, 9 pluviôse an II [28 janvier 1794]. MAE CPG, vol. 100, f° 343.
33 Soulavie au Comité de salut public, Genève, 17 fructidor an II [3 septembre 1794]. MAE CPG, vol. 102, f° 183-186.
34 Desportes à Talleyrand, Genève, 28 nivôse an VI [17 janvier 1798]. MAE Personnel, vol. 23, f° 449. Établi à Montmartre, Benjamin Desportes accède quelques années plus tard au poste de directeur général des hôpitaux de Paris.
35 J. Baillou (dir.), op. cit., p. 334.
36 « Inventaire des meubles et effets de la succession de Monsieur de Montpéroux », Genève, 24 septembre 1765. MAE CPG, vol. 70, f° 364-385.
37 H. Lüthy, La banque protestante en France..., t. 2, op. cit., p. 204.
38 J.-P. Gutton, La société et les pauvres. L’exemple de la généralité de Lyon, 1534-1789, Paris, Belles-Lettres, 1971, p. 63.
39 Mémoire de La Closure au cardinal de Fleury joint à la lettre du vicomte de Lautrec du 16 avril 1737. MAE CPG, vol. 52, f° 407-411. Remarquons toutefois que dans une lettre datée du 31 juillet 1699, La Closure évoque un traitement de 6 000 livres seulement. G. Livet, Recueil des instructions aux ambassadeurs..., vol. XXX t. 2, op. cit., p. 532.
40 J. Baillou (dir.), op. cit., p. 195.
41 D. Ozanam et M. Antoine, Correspondance secrète du comte de Broglie avec Louis XV (1756-1774), vol. 1, Paris, Klincksieck, 1956, p. 114-115, n. 6. Pour le détail, d’ailleurs incomplet, des revenus et des dépenses de Hennin à Genève, voir « Tableau » et « Parallèle des dépenses principales à Genève et à Versailles ». MAE Personnel, vol. 38, f° 277-278.
42 MAE Personnel, vol. 38, f° 264.
43 Voir, par exemple, le mémoire de La Closure au cardinal de Fleury joint à la lettre du vicomte de Lautrec du 16 avril 1737. MAE CPG, vol. 52, f° 407-411, et La Closure au marquis de Puysieulx, Paris, 12 novembre 1747. MAE CPG, vol. 61, f° 339. Le résident y avoue des ordonnances sur la pension de 3 000 livres de son oncle sénile et un contrat de rentes viagères de 1 336 livres. En novembre 1747, La Closure s’adresse au ministre des Affaires étrangères pour obtenir une gratification de 12 000 livres, outre sa pension de 1 000 écus, pour achever d’acquitter ses dettes.
44 MAE Personnel, vol. 15, f° 302.
45 Lévesque de Champeaux à Amelot de Chaillou, Paris, 7 juillet 1741. MAE CPG, vol. 56, f° 21.
46 Bernier de Maligny à Valdec de Lessart, Genève, 2 mars 1792. MAE CPG, vol. 98, f° 22.
47 MAE Personnel, vol. 47, f° 235 (4 mai 1791).
48 Bernier de Maligny à Montmorin, Genève, 2 juin 1791. MAE CPG, vol. 97, f° 190-191.
49 C’est le même montant de 3 000 livres qui est débloqué pour l’établissement du vérificateur des assignats de la résidence de France à Genève, Jalheau. AN AF III 67, « Relations extérieures. Genève », dossier 273, plaq. 2, Desportes au Comité de salut public, 22 pluviôse an III [10 février 1795], no 31, 127.
50 Premier mémoire de Delhorme, s. l. n. d. [Genève, juin 1793]. MAE CPG, vol. 99, f° 243-244.
51 Pour comparaison, en novembre 1795, le traitement du premier secrétaire de la nouvelle ambassade de France en Espagne est fixé à 12 000 livre, et celui du second secrétaire à 6 000 livres. L’ambassadeur est rétribué de 150 000 livres. AN AF III*, « Délibérations. Section des Relations extérieures », 6 frimaire an IV [27 novembre 1795].
52 Second mémoire de Delhorme, s. l. n. d. [Genève, juin 1793]. MAE CPG, vol. 99, f° 245-246. Soulavie répète à son arrivée à Genève les démarches du chargé d’affaires pour obtenir la valorisation de ses appointements, sans plus de succès. Soulavie à Deforgues, Genève, 5 juillet 1793. MAE CPG, vol. 99, f° 269-270.
53 Dumouriez à d’Arneville, Paris, 1er juin 1792. MAE CPG, vol. 98, f° 83.
54 D’Arneville à Deforgues, Genève, 2 pluviôse an II [21 janvier 1794]. MAE CPG, vol. 100, f° 319-320.
55 AN AF III* 177, « Délibérations. Section des Relations extérieures », « Organisation de la légation helvétique », 4 messidor an V [22 juin 1797]. Le document concerne également l’ambassade de France en Suisse avec un traitement de 30 000 livres pour l’ambassadeur et de 6 000 livres pour son secrétaire.
56 J. Baillou, op. cit., p. 343.
57 Par exemple, AN AF III* 167, « Délibérations. Section des Relations extérieures », 27 messidor an IV [15 juillet 1796]. Le Directoire exécutif, sur rapport du ministre des Relations extérieures, rembourse à Desportes un peu plus de 1 053 livres « dont il est à découvert » et lui avance « pour pareil objet » 4 000 livres supplémentaires.
58 Au sujet d’Ebneter, F. Barbey, Félix Desportes..., op. cit., p. 67-68.
59 Ibid., p. 71-72.
60 « État des dépenses secrètes que le citoyen Félix Desportes a faites pour le compte de la République, sur la somme de six mille livres qui lui a été confiée par le citoyen Charles Delacroix, ministre des Relations extérieures » [avril 1796]. MAE CPG, vol. 104, f° 283-284.
61 « État des dépenses secrètes que le citoyen Félix Desportes à faites pour le compte de la République depuis le 14 messidor de l’an 4 [12 avril 1796] jusqu’au premier vendémiaire de l’an 5 [22 septembre 1796] sur la somme de quatre mille livres qui lui a été envoyée le 18 thermidor, en une lettre de change sur Gênes, par le citoyen Ch. Delacroix, ministre des Relations extérieures ». MAE CPG, vol. 105, f° 357-358.
62 L. Sordet, Histoire des résidents de France à Genève, Genève, Paris, C. Gruaz, Borrani et Droz, 1856, notamment p. 27-28.
63 « Sur la question si la République de Genève s’est engagée à ne recevoir aucun autre Résident que celui du Roi », septembre 1751. MAE MDG, vol. 3, f° 443-445, et MAE CPG, vol. 65, f° 34-35.
64 L. Vial-Bergon (éd.), Charles François d’Iberville, résident de France à Genève. Correspondance 1688-1690, t. I : décembre 1688-décembre 1689, Genève, Droz, 2003, p. l-lxix.
65 P. Chevallier évoque cette union dans Les ducs sous l’acacia ou les premiers pas de la franc-maçonnerie française, 1725-1743 [1964], Genève, Slatkine, 1994, p. 105. Le père du comte, le marquis Jean-François de Bellegarde, ancien ambassadeur de Sardaigne en France, fait partie des premiers francs-maçons en Savoie.
66 AEG Mss Hist. 112, Papiers Ami de Rochemont, Affaires étrangères i, 1571-1745, « Députés étrangers », f° 319-329, 18 avril-4 juin 1743.
67 Ibid., 30 avril 1743.
68 La désignation de Dayrolle comme agent anglais à Genève est connue du Petit Conseil dès le mois d’août 1710. Elle suscite de sa part une extrême réserve, dans la crainte de contrarier la cour de France, mais surtout de subir les désagréments d’une « infinité de jalousies et de contestations qui ne manqueraient pas de s’élever entre les résidents [français et anglais] et leurs domestiques ». À tel point qu’il faudra toute la force de persuasion du résident de Prusse à Londres, le Genevois Louis-Frédéric Bonet, pour que le gouvernement de la République se décide à accepter James Dayrolle en tant que simple mandataire, sans caractère public ni lettres de créance. Dayrolle arrive à Genève le 24 décembre 1715. RC 214 (1715), p. 137, 140-143, 529 et 532-536.
69 La crainte du séjour des domestiques catholiques n’est pas nouvelle et elle réapparaît de manière plus précise dans le rapport de la commission que mandate le Consistoire en 1759 pour laquelle les « domestiques catholiques sont tous autant d’espions dans nos maisons, dévoués à leurs curés et à l’aumônier de Monsieur le résident [de France] ». AEG Consistoire R86, 20 septembre 1759, rapport broché entre les pages 350 et 351. N. Poget Kern, « Au service d’autrui. La domesticité à Genève au XVIIIe siècle : activité, statut juridique et patrimoine », Revue d’histoire suisse, vol. 57, no 2, 2007, p. 147-173.
70 AEG Mss Hist. 112, Papiers Ami de Rochemont, Affaires étrangères I, 1571-1745, « Députés étrangers », 4 juin 1743.
71 BGE Ms Cramer 175, « Questions sur le droit civil et politique », « Le Conseil ne doit admettre aucun ministre étranger avec caractère ».
72 Pierre Cadiot de La Closure au cardinal de Fleury, Genève, 14 avril 1737. MAE CPG, vol. 50, f° 12 et passim, et « Copie du mémoire à Monsieur le cardinal de Fleury », joint à la lettre du vicomte de Lautrec, Genève, 16 avril 1738. MAE CPG, vol. 52, f° 407-411.
73 « Certificat de gentilshommes normands sur la famille de Monsieur de Montpéroux », acte original conclu à Essay, le 16 janvier 1745, copie jointe à la dépêche du baron de Montpéroux au duc de Choiseul, Genève, 28 juillet 1760. MAE CPG, vol. 68, f° 328-329.
74 « Diplôme de l’Électeur de Bavière du 20 septembre 1745 qui qualifie Monsieur de Montpéroux de baron », Munich, 4 octobre 1745 (copie antidatée), joint à la dépêche du baron de Montpéroux au duc de Choiseul, Genève, 28 juillet 1760. MAE CPG, vol. 68, f° 330-335.
75 Louis-François Lallement de Lévignen au duc de Choiseul, 16 septembre 1760. MAE CPG, vol. 68, f° 376-379.
76 Le duc de Choiseul au baron de Montpéroux, Versailles, 15 octobre 1760. MAE CPG, vol. 68, f° 408.
77 MAE Personnel, vol. 38, f° 258. A. Barrault, Pierre Michel Hennin (1728-1807). Premières recherches sur une carrière de négociateur de la seconde moitié du XVIIIe siècle, mémoire de master sous la direction du prof. J.-C. Waquet, Paris, EPHE, juin 2006 ; idem, « Pierre Michel Hennin, diplomate d’Ancien Régime et homme des Lumières », Musicorum, « Michel-Paul-Guy de Chabanon et ses contemporains », Université François-Rabelais de Tours, 2007-2008, p. 229-250.
78 Sur l’éphémère Académie politique fondée par Colbert de Torcy en 1712, G. Thuillier, La première école d’administration. L’Académie politique de Torcy, Genève, Paris, Droz, Champion, 1996 ; L. Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990, p. 328-330 ; J. Klaits, « Men of Letters and Political Reform in France at the End of the Reign of Louis XIV : The Founding of the Académie Politique », The Journal of Modern History, 1971, vol. 43, no 4, p. 577-597, et pour l’école alsacienne, J. Voss, « L’École diplomatique de Strasbourg... », art. cit. ; idem, Johann Daniel Schöpflin (1694-1771) : un Alsacien de l’Europe des Lumières, Strasbourg, Société savante d’Alsace, 1999.
79 E. Rott, Histoire de la représentation diplomatique de la France..., op. cit., vol. X, p. 38-39.
80 J.-P. Samoyault, Les bureaux du secrétariat d’État des Affaires étrangères sous Louis XV, Paris, A. Pedone, 1971, p. 291 ; M. L. Berkvam, Pierre-Michel Hennin : ses voyages, sa correspondance. 1757-1765, vol. 1, [Madison], The University of Wisconsin, 1973.
81 « Mémoire », 30 avril 1759. MAE Personnel, vol. 38, f° 254.
82 A. Lilti, Le monde des salons..., op. cit., p. 75.
83 A. Barrault, op. cit., p. 47-48.
84 C. Piccioni, Les Premiers commis des Affaires étrangères au XVIIe et au XVIIIe siècles, Paris, E. de Boccard, 1928, p. 233-241 ; J.-P. Samoyault, op. cit., p. 276.
85 « Mémoire », 30 avril 1759. MAE Personnel, vol. 38, f° 254.
86 Louis-François Lallement de Lévignen au duc de Choiseul, 16 septembre 1760. MAE CPG, vol. 68, f° 376-379.
87 Dès 1747, la diplomatie du Secret du roi consiste à conserver l’équilibre établi par les traités de Westphalie, à protéger les États allemands, à lier la Turquie, la Pologne, la Suède et la Prusse sous l’autorité de la France, contre l’Autriche et la Russie. En Pologne, la politique du Secret du roi est un échec dès lors que le trône échappe à l’influence française après l’élection de Stanislas II. L. Bély, Les relations internationales en Europe XVIIe-XVIIIe siècles, 3e éd., Paris, 1992, p. 590-594.
88 BIF Ms 1255, f° 251-252. Pierre-Michel Hennin au comte de Broglie, 16 septembre 1765.
89 A.-M. Piuz, Affaires et politique. Recherches sur le commerce de Genève au XVIIe siècle, thèse de l’Université de Genève en Sciences économiques et sociales no 192, Genève, Kundig, 1964, p. 284.
90 J. Ulbert, G. Le Bouëdec (dir.), La fonction consulaire à l’époque moderne. L’affirmation d’une institution économique et politique (1500-1700), Rennes, PUR, 2006. Les consuls français sont placés au XVIIIe siècle sous l’autorité du secrétariat d’État de la Marine, excepté entre 1761 et 1766, et après 1793, où ils dépendent des Affaires étrangères. Avant 1789, les 129 postes consulaires français occupent plus de 600 personnes. Les consuls, que le droit des gens ne reconnaît généralement pas comme ministres publics, revêtent des compétences spécifiques aux questions du commerce maritime, en matière économique, judiciaire et de police.
91 « Mémoire sur mes services en Espagne ». MAE Personnel, vol. 15, f° 292. N. Childs, A Political Academy in Paris, 1724-1731. The Entresol and its Members, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, p. 72-74.
92 « Mémoire sur mes services en Espagne ». MAE Personnel, vol. 15, f° 292.
93 A. Mézin, Les consuls de France au siècle des Lumières (1715-1792), Paris, Direction des Archives et de la Documentation du ministère des Affaires étrangères, 1997, p. 407.
94 Ibid., p. 235-236.
95 Deux états de service sont conservés dans MAE Personnel, vol. 16, f° 167 et 174. Anne Mézin indique que Delespine de Chateauneuf débute à Smyrne en 1774, alors que les deux états de service portent la date de 1776. Plusieurs autres dates ne correspondent pas aux sources conservées dans le dossier personnel du futur résident.
96 C. Béchu, art. cit., p. 333.
97 MAE Personnel, vol. 15, f° 10-11. P. de Gmeline, De la cour à l’exil. Cinquante ans de correspondance d’un gentilhomme du Rouergue, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1981.
98 F.-D. de Reynaud, comte de Montlosier, Souvenirs d’un émigré (1791-1798), Paris, Hachette, 1951, p. 287.
99 V. Denis, Une histoire de l’identité. France, 1715-1815, Paris, Champ Vallon, 2008, notamment p. 303-308.
100 A. Ladret, Le grand siècle de la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie lyonnaise au XVIIIe siècle, Paris, Dervy-Livres, 1976, p. 429 et 441.
101 « Mémoire » anonyme à Amelot de Chaillou, 16 avril 1738. MAE CPG, vol. 52, au sujet de Gauffecourt, un « homme que l’on sait livré aux huguenots ». Cette réputation de crypto-protestantisme a dû s’estomper avec le temps. En tout cas, elle ne l’a pas empêché de parrainer, en compagnie de sa sœur, la nouvelle cloche de l’église catholique du Grand-Saconnex, dans le pays de Gex, le 19 juillet 1762. E.-L. Dumont, Histoire du Grand-Saconnex, Genève, Georg, 1967, p. 35.
102 « État des dettes de la succession de Monsieur de Montpéroux », Genève, 29 octobre 1765. MAE CPG, vol. 70, f° 405-406. Gauffecourt a prêté 1 200 livres au défunt résident.
103 J.-J. Rousseau, op. cit., t. I, livre V, p. 257.
104 Ibid., p. 257-258.
105 Mme d’Épinay, Les Contre-Confessions [1818], E. Badinter et G. Roth (éd.), Paris, Mercure de France, 1989, p. 659.
106 État de services de Gabard de Vaux au comte de Vergennes, Genève, 7 novembre 1776. MAE Personnel, vol. 33, f° 56-58.
107 Sur le bureau des interprètes, J.-P. Samoyault, op. cit., p. 131-140.
108 « Nouveau mémoire de Monsieur Hennin en faveur de Monsieur Gabard », 15 décembre 1779. MAE Personnel, vol. 33, f° 58.
109 Dominique Gabard de Vaux au comte de Vergennes, Tours, 26 décembre 1783. MAE Personnel, vol. 33, f° 61-62.
110 F. Lestringant, « Claude de Mesmes, comte d’Avaux et la diplomatie de l’esprit », in L. Bély (dir.), L’Europe des traités de Westphalie..., op. cit., p. 442.
111 Pour juger des tensions que provoque l’ouverture de la résidence de France et de sa chapelle, F. Brandli, op. cit., p. 49-55, et AEG PC 4478, 4474, 13796.
112 A. Rilliet, Le Rétablissement du catholicisme à Genève il y a deux siècles. Étude historique d’après des documents contemporains pour la plupart inédits, Genève, Lyon et Bâle, Paris, 1880, p. v.
113 A. van Wicquefort, op. cit., t. I, p. 68.
114 F. de Callières, op. cit., p. 215.
115 AEG RC 179, 18 août 1679, f° 295.
116 Le baron de Montpéroux à Barberie de Saint-Contest, Genève, 4 mars 1752. MAE CPG, vol. 65, f° 216-217.
117 Le baron de Montpéroux à Barberie de Saint-Contest, Genève, 14 février 1752. MAE CPG, vol. 65, f° 205-206. Le résident verse 540 livres par quartiers à l’abbé.
118 États de service de l’abbé Arnaud, 8 janvier 1752. MAE CPG, vol. 65, f° 186.
119 Antoine-Louis Rouillé au baron de Montpéroux, Versailles, 2 septembre 1755, minute. MAE CPG, vol. 66, f° 378.
120 Antoine-Louis Rouillé au cardinal de La Rochefoucauld, Fontainebleau, 26 octobre 1756, minute. MAE CPG, vol. 67, f° 98.
121 Le cardinal de La Rochefoucauld à Antoine-Louis Rouillé, Versailles, 17 janvier 1757. MAE CPG, vol. 67, f° 117.
122 Par exemple, l’apprenti horloger Carlo Ruppani, dirigé à Genève par un gentilhomme de l’ambassade d’Espagne à Venise en 1745. W. Acher, « Un informateur de J.-J. Rousseau et de l’ambassade de France à Venise (1743-1745) », Annali di Cà Foscari, XXXIII, 1-2, 1994, p. 36-37.
123 L’abbé Arnaud à Jean-Pierre Tercier, Genève, 19 septembre 1755. MAE CPG, vol 66, f° 394-395.
124 A. Court de Gébelin, Le Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, 9 vol., Paris, 1773-1784. A.-M. Mercier-Faivre, Un supplément à l’« Encyclopédie » : Le « Monde primitif » d’Antoine Court de Gébelin, Paris, H. Champion, 1999.
125 E. Burnier, Histoire de l’abbaye de Tamié en Savoie, Chambéry, A. Pouchet, 1865, p. 223-228 ; P. Guichonnet, notice sur Félix-Emmanuel Mouthon, in C. Sorrel (dir.), Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, vol. 8 : La Savoie, Paris, Beauchesne, 1996, p. 300-301.
126 P. Guichonnet, « La Révolution à Carouge (1789-1799) », in Mémoires et documents publiés par l’Académie chablaisienne, t. LXV, 1990, p. 167-216. Les jureurs sont rares parmi le clergé séculier savoyard. Dans le diocèse actuel d’Annecy, ils représentent 11,5 % des 638 prêtres recensés. Les prêtres constitutionnels se concentrent surtout le long du Rhône et dans la basse vallée de l’Arve. R. Devos, « La tourmente révolutionnaire (1792-1802) », in H. Baud (dir.), op. cit., p. 178.
127 AN W 357, dossier 746 (dossier de comparution devant le Tribunal révolutionnaire de Paris).
128 AEG EC Résidences 3. Registres des chapelles des résidences de France et de Sardaigne, 1687-1793.
129 A. Perrenoud, La population de Genève..., op. cit., p. 70.
130 Malheureusement, les pages 66-67 du registre sont illisibles, l’encre étant très effacée. Nous perdons ainsi des informations relatives à quatre sacrements.
131 À Genève, entre 1725 et 1790, les enfants de manœuvres, de domestiques et d’agriculteurs subissent un taux de mortalité de 280‰, alors que ce chiffre s’abaisse à 103‰ pour les professions libérales. A. Perrenoud, « La Population », in A.-M. Piuz, L. Mottu-Weber (dir.), op. cit., p. 119.
132 Ce pourcentage représente 103 personnes réparties comme suit : Alsace (3,4 %), Lorraine (5,5 %), Bourgogne (3,4 %), Franche-Comté (7,5 %), Lyonnais (5,5 %), Bugey (0,8 %), pays de Gex (15,8 %), Savoie (14,4 %), Genève (7,5 %), Dauphiné (4,8 %), Vivarais (0,8 %), Provence (1,4 %).
133 Normandie (2 personnes), Picardie (2), Maine (1), Gâtinais (5 membres d’une famille noble émigrée), Forez (4), Vexin (1), Beauce (1), Berry (1), Maine (1), Languedoc (2).
134 A. Perrenoud, « La Population », op. cit., p. 79, et B. Fraenkel, La signature. Genèse d’un signe, Paris, Gallimard, 1992.
135 A. Perrenoud, « La Population », p. 81.
136 Du côté sarde, le taux d’illettrisme féminin avoisine les 95 % tandis que seul un tiers des hommes est alphabétisé. À la lecture des registres de la chapelle de la résidence de Sardaigne, nous avons identifié 27,6 % d’usagers capables de signer, majoritairement au sein des 43,3 % d’étrangers à la Savoie. R. Girod, « Le recul de l’analphabétisme dans la région de Genève, de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle », Mélanges d’histoire économique et sociale en hommage au professeur Antony Babel, vol. 2, Genève, 1963, p. 179-189.
137 Sur l’origine des domestiques, N. Poget Kern, Au service d’autrui : la domesticité genevoise au XVIIIe siècle, mémoire de licence sous la direction du prof. M. Porret, Université de Genève, Faculté des Lettres, Genève, 2004, notamment le tableau statistique, p. 20.
138 A. Perrenoud, « La Population », op. cit., p. 62-66.
139 Le taux moyen annuel des mariages entre 1758 et 1781 s’élève à 2,5 pour descendre, entre 1789 et 1793, à 1,25.
140 A. Perrenoud, op. cit., p. 47-48.
141 Nous en avons identifié dix-sept.
142 L’ondoiement, aboli en 1969, est un baptême où seule l’ablution baptismale est administrée, sans les rites et les prières habituels. D. Picco, « Les ondoyées parmi les demoiselles de Saint-Cyr », in G. Alfani, P. Castagnetti, V. Gourdon (dir.), Baptiser. Pratique sacramentelle, pratique sociale (XVIe-XXe siècles), Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2009, p. 203-222.
143 En revanche, on retrouve la même répartition géographique des origines : Alsace (1 personne), Bourgogne (2), Franche-Comté (1), Bugey (1), pays de Gex (20), Lyon (1), Dauphiné (11), Provence (2), Languedoc (1), Paris (3), Bourbonnais (2). Les autres provenances sont les suivantes : Irlande (7 personnes), Suisse (2), Genève (1), Gênes (1), Venise (1), Milan (1), Liège (1), Angleterre (1), Bohême (1).
144 C. Langlois, « Histoire d’un indice, indice d’une histoire : le délai de baptême », in M. Cassan, J. Boutier, N. Lemaître (dir.), Croyances, pouvoirs et société : des Limousins aux Français. Études offertes à Louis Perouas, Treignac, Les Monédières, 1988, p. 59-71.
145 Idem, « La rupture entre l’Église catholique et la Révolution », in F. Furet, M. Ozouf (dir.), The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture, vol. 3, Oxford, New York, Pergamon Press, 1989, p. 381 ; T. Tackett, La Révolution, l’Église, la France. Le serment de 1791, Paris, Éditions du Cerf, 1986.
146 C. Langlois, art. cit., p. 383.
147 Seuls sept évêques souscrivent à la nouvelle Constitution du clergé tandis que les régions de l’Ouest et du Nord-Est de la France forment un large bassin géographique d’opposition au serment.
148 Le 7 novembre 1789, l’Assemblée nationale place les biens ecclésiastiques sous le contrôle de l’État et, le 19, crée une Caisse de l’extraordinaire alimentée par leur vente.
149 M. Vovelle, La Révolution contre l’Église. De la raison à l’Être suprême, Bruxelles, Complexe, 1988, p. 133-192.
150 Disparu depuis fin décembre 1789, l’abbé Carré est retrouvé en février 1790, noyé dans le Rhône, à la sortie de Genève. AEG PC 15952, 1e série ; AEG RC 294, 22 décembre 1789, « Inventaire pris dans l’hôtel de Monsieur le résident de France des effets de l’abbé Carré », p. 708 ; AEG RC 295, 22 février 1790, p. 191.
151 AEG, EC Résidences 3.
152 Sur la famille des Monstiers de Mérinville, F.-A. De La Chesnaye-Desbois et J. Badier, Dictionnaire de la noblesse..., 3e édition, t. XIV, Paris, Chez Schlesinger, 1869, p. 318-326.
153 Delespine de Chateauneuf à Dumouriez, Genève, 23 mai 1792. MAE CPG, vol. 98, f° 65.
154 En novembre 1793, Soulavie dénonce Maligny au ministère des Affaires étrangères pour avoir spolié les archives de la résidence. Elles sont retrouvées – en partie selon Soulavie, en tout d’après son prédécesseur – dans la maison de la famille Cramer, qui louait un appartement à Maligny. Dans une note aux Comités de Genève, datée de Genève, le 17 brumaire an II (7 novembre 1793), le résident déplore la « déchirure et soustraction d’une trentaine de feuillets des registres des actes des morts et de baptêmes passés dans la chapelle de sa résidence ». « Seconde note officielle du résident de France aux Comités de Genève sur les archives », s. l. n. d., copie. MAE CPG, vol. 100, f° 71-72 ; même volume, « Le résident de France aux Comités de Genève », Genève, 17 brumaire an II [7 novembre 1793], f° 73.
155 Soulavie à Deforgues, Genève, 5 juillet 1793. MAE CPG, vol. 99, f° 269-270.
156 AEG EC Résidences 3. Ces mentions, qui doivent dater de l’automne 1792, soulèvent une incohérence irrésolue dans le maintien du registre puisqu’elles suivent l’enregistrement d’une sépulture qui a eu lieu en mai 1793.
157 Soulavie à Deforgues, Genève, 25 frimaire an ii [15 décembre 1793]. MAE CPG, vol. 100, f° 190-191.
158 M. Ozouf, La fête révolutionnaire, 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976, p. 157 et 166.
159 M. Biard, Missionnaire de la République. Les représentants du peuple en mission (1793-1795), Paris, CTHS, 2002. Sur le zèle d’Antoine-Louis Albitte, M. Vovelle, op. cit., p. 81-82.
160 Soulavie à Deforgues, Genève, 18 nivôse an II [7 janvier 1794]. MAE CPG, vol. 100, f° 270-274. L’institution du nouveau culte, perçu comme une porte ouverte à l’athéisme, a suscité des réactions de réprobation à Genève, à tel point que Soulavie a dû se justifier auprès des Montagnards genevois dans un discours qui associe christianisme primitif, Réforme et Révolution. « Extrait des registres du Club fraternel des révolutionnaires de la Montagne de Genève » des 22, 23 et 30 novembre 1793, copie du 5 décembre 1793. MAE CPG, vol. 100, f° 183-184. P. Manent, « Quelques remarques sur la notion de “sécularisation” », in F. Furet, M. Ozouf (dir.), The French Revolution..., vol. 3, op. cit., p. 352.
161 Pierre-Michel Hennin au duc d’Aiguillon, Genève, 24 septembre 1773. MAE CPG, vol. 80, f° 425-426.
162 AN X2b 1289 (1720-1721), minutes d’instruction de la Tournelle criminelle du Parlement de Paris, affaire du chevalier de Maudave. Une source que je dois à la généreuse amitié de Julie Doyon.
163 Ibid., déposition de Louis Leclerc de Marteray, sieur de Breuil, ci-devant capitaine d’infanterie.
164 N. Childs, A Political Academy in Paris..., op. cit. Tous deux siègent à l’Académie royale des inscriptions.
165 N. Clément, L’abbé Alary (1690-1770). Un homme d’influence au XVIIIe siècle, Paris, H. Champion, 2002.
166 P.-Y. Beaurepaire, Le mythe de l’Europe française au XVIIIe siècle. Diplomatie, culture et sociabilités au temps de Lumières, Paris, Autrement, 2007, p. 51.
167 R. Shackleton, Montesquieu : A Critical Biography, Oxford, Oxford University Press, 1963, p. 243. Nous n’avons en revanche trouvé aucune trace de cette entreprise dans la correspondance politique de Lévesque de Champeaux lorsqu’il réside à Genève.
168 AEG PH 48886. Jean-Pierre Crommelin aux syndics et Conseil, Paris, 26 septembre 1765.
169 Les frères Boursier [Voltaire] à Damilaville, s. l., 13 avril 1766, in Voltaire, Correspondance, vol. VIII, op. cit., p. 434.
170 J.-D. Candaux, « Les réseaux de la Société des Arts de Genève à l’époque du département du Léman », in W. Berelowitch et M. Porret (dir.), Réseaux de l’esprit en Europe. Des Lumières au XIXe siècle, Genève, Droz, 2009, p. 41-54.
171 BGE Archives Tronchin 186. Pierre-Michel Hennin à François Tronchin, Versailles, 8 février 1787.
172 BIF Ms 1268, f° 436-437. Le marquis de Luchet à Pierre-Michel Hennin, 14 août 1777.
173 C. Guichard, Les amateurs d’art à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Champ Vallon, 2008. BGE Archives Tronchin 186. François Tronchin à Pierre-Michel Hennin, Les Délices, 25 février 1785 (félicitations officielles du Petit Conseil genevois).
174 M. Natale, Le goût et les collections d’art italien à Genève..., op. cit., p. 15. Voir aussi M. Pianzola, « Le conseiller François Tronchin (1704-1798) », Geneva, t. 22, 1974, p. v-viii.
175 BGE Archives Tronchin 186. François Tronchin à Pierre-Michel Hennin, Les Délices, 21 juin 1787, minute.
176 BGE Archives Tronchin 186. Pierre Michel Hennin à François Tronchin, Versailles, 22 septembre 1784.
177 AEG Jur. Civ. F 736, et BGE Archives Tronchin 195/3.
178 P. Jean-Richard, G. Mondin, Un collectionneur pendant la Révolution : Jean Louis Soulavie (1752-1813),xve exposition de la Collection Edmond de Rothschild, Musée du Louvre, 20 avril-24 juillet 1789, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1989.
179 A. Mazon, L’histoire de Soulavie (naturaliste, diplomate, historien), 2 vol. , Paris, Librairie Fischbacher, 1893.
180 E. Favre, « Hennin, naturaliste », Journal de Genève, 26 janvier 1893.
181 Pierre-Michel Hennin au duc d’Aiguillon, Genève, 11 janvier 1772. MAE CPG, vol. 80, f° 183-186.
182 Jean-Pierre Tercier au baron de Montpéroux, Versailles, 26 décembre 1755, minute. MAE CPG, vol. 66, f° 455.
183 F. Walter, Catastrophes. Une histoire culturelle XVIe-XXIe siècle, Paris, Seuil, 2008, p. 117-126.
184 Pendant la Révolution, Soulavie et Desportes élaborent à leur tour les motifs d’un « anti-judéo-protestantisme » que l’on aurait tort de réserver à la seule contre-révolution catholique. P. Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives. XVIe-XXIe siècle, Paris, Fayard, 2004 ; D. Bourel, « Voltaire, les Juifs et l’Europe », Qu’est-ce que la tolérance ? Perspectives sur Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2002, p. 47-57. Sur l’antisémitisme au siècle des Lumières, lire les premières pages de P.-A. Taguieff, La judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, et L. Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, vol. 2 : L’âge de la science [1981], Paris, Seuil/Points Histoire, 1991, p. 11-99.
185 Pierre-Michel Hennin au comte de Vergennes, Genève, 9 février 1776. MAE CPG, vol. 82, f° 45-48.
186 H. Lüthy, La banque protestante..., op. cit., t. 1, p. 28. Voir aussi A.-M. Piuz, Affaires et politique..., op. cit.
187 H. Lüthy estime à 530 millions de livres le montant des dettes contractées par la France sous la direction de Necker, entre 1776 et 1781, op. cit., t. 3, p. 467.
188 Pierre-Michel Hennin au comte de Vergennes, Genève, 16 août 1774. MAE CPG, vol. 81, f° 160-162.
189 M. Cramer, « Les trente demoiselles de Genève et les billets solidaires », Revue suisse d’économie politique et de statistique, no 82, 1946, p. 109-138, et G. Forster, « Les trente Immortelles de Genève. Une intégration précoce des femmes dans le capitalisme financier au service de l’ordre patriarcal », Articulo. ch. Revue de sciences humaines, no 2, 2006, p. 1-6.
190 H. Lüthy, op. cit., t. 2, p. 53.
191 « Mémoire sur les relations qui ont existé ou existent maintenant entre la France et Genève », Pierre-Michel Hennin au comte de Vergennes, Genève, 5 mai 1776. MAE CPG, vol. 82, f° 122-167 : « Dans le cas où nous continuerions à faire des dettes, si nous étions environnés de sangsues aussi alertes et aussi difficiles à contenter [que les Genevois], il ne nous resterait rien dans un demi-siècle. »
192 J. Cavignac, « Juifs et chrétiens à Bordeaux au XVIIIe siècle », Les Juifs dans le regard de l’autre, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1988, p. 41 (sur la catégorie délictueuse de « négociantisme » appliquée pendant la Révolution contre les Juifs et les protestants bordelais).
193 Deux réflexions sur la Réponse d’un Genevois à l’auteur de la Décade philosophique au sujet de l’indépendance de Genève, Desportes à Talleyrand, Genève, 30 pluviôse an VI [18 février 1798], copie manuscrite. MAE CPG, vol. 107, f° 163-164.
194 « Notes sur la question de savoir si la République de Genève doit être comprise dans les traités qui se préparent et notamment dans celui de commerce qui va se conclure avec le roi de Sardaigne », Girod de l’Ain, membre du Conseil des Anciens, Paris, 6 messidor an IV [24 juin 1796], suivi des observations de Reubell. AN AF iii 68, dossier 275.
195 « Nouvelles observations sur la question de savoir si Genève doit être comprise dans nos traités de commerce, à l’occasion d’un mémoire présenté sur cette question par le citoyen Girod de l’Ain », minute, s. l. n. d. [messidor ou début thermidor an iv]. AN AF III 68, dossier 275. Par ailleurs, Reubell s’oppose farouchement, en 1789 et 1790, à l’émancipation des Juifs français comme le rappelle L. Poliakov, op. cit., p. 108 et passim.
196 Michel Micheli à Talleyrand, 15 fructidor an V (1er septembre 1797). MAE CPG, vol. 106, f° 434-435.
197 Pierre-Michel Hennin au comte de Vergennes, Genève, 3 octobre 1776. MAE CPG, vol. 82, f° 264.
198 M. Neuenschwander, « Les troubles de 1782... », art. cit., p. 127-188.
199 Pierre-Michel Hennin au comte de Vergennes, Genève, 30 août 1776. MAE CPG, vol. 82, f° 225-228.
200 « Mémoire sur les relations qui ont existé ou qui existent entre la France et Genève », 5 mai 1776. MAE CPG, vol. 82, f° 122-167.
201 Sur l’accueil glacial généralement réservé aux camisards réfugiés à Genève et en Suisse, H. Bosc, La guerre des Cévennes 1702-1710, t. V, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1990, p. 361 et passim.
202 AEG RC 233, lettre d’Isaac Thellusson aux syndics et Conseil de la République de Genève, Paris, 27 mai 1734, brochée entre les pages 296 et 270.
203 « Copie de la lettre de Monsieur De Saussure. Genève, le 13 pour le 14 juin 1782 ». MAE CPG, vol. 91, f° 393.
204 « Copie de lettre de Monsieur Baraban. Genève, le 22 juin 1782 ». MAE CPG, vol. 91, f° 495-496.
205 Q. Skinner, La liberté avant le libéralisme, trad. franç., Paris, Seuil, 2000, p. 41-63.
206 AEG Archives Tronchin 186, Pierre Michel Hennin à Jacob Tronchin, Versailles, 23 mai 1784.
207 N. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, livre second, II, in Le Prince et autres textes, P. Veyne (éd.), Paris, Gallimard, 1980, p. 217.
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