Conclusion
p. 267-268
Texte intégral
1En Castille, les temporels des moniales cisterciennes se distinguaient donc nettement des autres patrimoines monastiques des XIIe et XIIIe siècles, fussent-ils cisterciens, ce qui justifie l’emploi d’une terminologie spécifique, « l’économie des cisterciennes ». L’affirmation institutionnelle de l’autorité cistercienne s’était produite trop tardivement, dans les années 1240, pour avoir exercé une forte influence sur leurs choix économiques. Aussi les communautés ne rejetèrent-elles jamais les donations dont la nature contrevenait aux prescriptions de « l’économie cistercienne » et n’eurent-elles aucune prévention contre les achats de biens fonciers, pourtant prohibés par le chapitre général de Cîteaux. En conséquence, leurs patrimoines comportaient une proportion importante de biens interdits par l’Ordre dont elles ne cherchaient pas à se défaire, notamment des droits sur les hommes. Elles employèrent peu le faire-valoir direct, ignorant l’économie grangière et l’emploi des convers. Les moniales semblaient ainsi négliger totalement les règlements cisterciens tandis que leurs confrères se contentaient de les transgresser, de plus en plus souvent certes, mais en s’accrochant à certains principes fondamentaux comme la réticence à procéder à des achats ou à se doter de droits seigneuriaux. Ils avaient par ailleurs conservé l’organisation en granges et se résignèrent seulement à abandonner le faire-valoir direct dans la seconde moitié du XIIIe siècle, lorsque les convers vinrent à manquer. Par ailleurs, « l’économie des cisterciens » en Castille impliquait la perception de rentes ecclésiastiques qui n’intéressèrent jamais les moniales.
2Pour autant, les abbayes féminines n’élaborèrent pas de stratégies originales d’expansion ou de protection de leur temporel, à l’inverse des bénédictins de San Millán de la Cogolla. Leur marge de manœuvre était restreinte par la relation privilégiée qu’elles entretenaient avec un groupe aristocratique, leurs patrons. Leurs temporels se constituaient en grande partie lors de la fondation et leurs bienfaiteurs décidaient alors unilatéralement des biens qui devaient les intégrer, de leur type autant que de leur quantité. Aussi prenaient-ils l’aspect des patrimoines de la grande aristocratie. Les stratégies de gestion des abbayes se calquaient également sur celles des grands propriétaires laïques. La poursuite du processus d’expansion et plus généralement le succès matériel d’une institution dépendaient pour leur part de la pérennité du patronage.
3Ce dernier élément constitue la principale explication des cycles économiques observables dans chacune des abbayes. Les cas examinés montrent que leur prospérité dépendait de facteurs très aléatoires mais toujours liés au patronage, les fortunes ou infortunes politiques d’un groupe aristocratique, les accidents dans la transmission du droit de patronage au sein d’un lignage ou la mauvaise volonté d’un patron insatisfait par les termes de l’échange. Ainsi le monastère de Cañas, qui put se prévaloir de l’appui constant des Haro, poursuivit son expansion jusqu’à la fin de la période. Il n’en alla pas de même pour Vileña, qui connut des difficultés économiques à partir de 1234, lorsqu’il perdit la protection des Haro, évincés de Bureba. Le patronage d’une famille de moindre envergure, les Rojas, lui donna un second souffle à partir de 1246 mais ne lui permit pas d’atteindre une prospérité semblable à celle de Cañas. Enfin le monastère de Herce fut confronté à partir de 1268 à l’hostilité de ses patrons, une situation qui stoppa durablement la croissance du temporel et provoqua sans doute des difficultés matérielles profondes.
4Les répartitions entre les institutions ecclésiastiques du diocèse du montant des impositions décrétées par le souverain ou par le pape permettent d’apprécier les différences de richesse à partir de la fin du XIVe siècle. Elles confirment la nette prééminence de Cañas sur Vileña et Herce et montrent également que les communautés de cisterciennes étaient bien plus modestes que les grandes communautés masculines du diocèse de Calahorra1. Toutefois, l’importance économique du patronage avait probablement rendu les cisterciennes plus vulnérables que leurs confrères aux grands bouleversements du XIVe siècle. Cette hiérarchie ne reflétait peut-être pas fidèlement la situation du siècle précédent.
Notes de bas de page
1 L’abbaye de Vileña, d’abord située dans le diocèse de Burgos, passa en 1302 sous l’autorité de l’évêque de Calahorra (ACB, vol. 48, fo 439). En 1384, pour la redecima royale, Cañas dut contribuer à hauteur de 130 maravédis, soit près de deux fois plus que Herce (60) et trois fois plus que Vileña (45). Cette année-là, les bénédictins de San Millán de la Cogolla durent pour leur part verser 1 200 maravédis, ceux de Valvanera 400, les clunisiens de Santa María de Nájera 900, et les cisterciens de Herrera 810 (Sáinz Ripa E. et Hernáez Iruzubieta V., Documentación Calagurritana del siglo XIV. Archivo catedral, Logroño, IER, 1995, vol. 2, p. 473, no 377). Les répartitions du XVe siècle indiquent des rapports similaires (des textes se conservent dans le chartrier de Herce pour les années 1435-1438, 1458, 1483, 1486, 1490 et 1491 ; Herce, p. 346-351, no 116 ; p. 460-467, nos 157-158 ; p. 675-677, no 225 ; p. 704-706, no 233 ; p. 727-735, nos 240-241).
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