Le réseau d’antiquisants de l’Enciclopedia italiana dans les années 1920-1930 : entre sciences de l’Antiquité et politique
p. 77-88
Texte intégral
1Alors que l’Italie compte parmi les vainqueurs de la Première Guerre mondiale et au moment où sa diplomatie connait des désillusions, le monde culturel italien conçoit le projet d’une encyclopédie italienne capable d’être comparée aux encyclopédies britannique, française, allemande et espagnole (l’Union soviétique elle-même entame la rédaction d’une encyclopédie en 1926). Ce projet est porté, en 1919, par l’historien Mario Menghini, spécialiste des écrits mazziniens, et l’éditeur Formiggini. Il est appuyé par la SIPS (Società italiana per il progresso delle scienze) mais reçoit un élan décisif lorsqu’il est repris, à la fin de 1924, par Giovanni Gentile et Giovanni Treccani, sénateur et industriel (il est membre fondateur, en 1919, de la société agricole italo-somalienne). Le 18 février 1925, se constitue l’institut Treccani (Treccani donna aussi son nom à l’encyclopédie) pour la publication de l’Encyclopédie italienne par l’éditeur Calogero Tumminelli, sous le patronage du roi Victor Emmanuel III. Outre les fonds de Treccani lui-même, le projet bénéficie du soutien d’autres institutions tel le Touring Club italien, fondé en 1894, qui fournit les cartes nécessaires. Dans le discours inaugural de Giovanni Gentile devant le conseil directeur de l’institut du 26 juin 1925, l’Encyclopédie est présentée comme scientifiquement et politiquement impartiale afin de rassurer les intellectuels et de s’assurer de la collaboration de non fascistes mais également comme « un reflet fidèle et complet de la culture scientifique italienne1 ». Dans la préface du premier volume, il est précisé que « la direction a l’intention de rassembler autour du projet les auteurs des opinions les plus diverses2 ». Au total, entre 1929 et 1937, 36 volumes sont publiés, plus un volume d’appendices en 1938. L’Encyclopédie bénéficie de l’apport de 3 266 collaborateurs et de grands intellectuels italiens sont responsables de sections : Gaetano De Sanctis pour l’Antiquité classique, Gioacchino Volpe pour le Moyen Âge et la période moderne, Santi Romano pour le droit public, Nicolà Pende pour la médecine, Raffaele Pettazzoni pour l’histoire des religions. Cette espèce d’œcuménisme intellectuel suscite des critiques de la part du fascisme radical, représenté en particulier par Roberto Farinacci, qui proteste contre la présence de personnalités qui ont signé le manifeste des intellectuels anti fascistes ou qui sont réputées comme étant, au moins, « a fascistes ». D’autre part, l’Église bénéficie d’une place non négligeable. Lors de la réunion du conseil directeur du 26 juin 1925, Treccani indique que « notre encyclopédie doit correspondre aux sentiments traditionnels des Italiens et pour ce faire, doit non seulement être patriotique mais également bien acceptée par l’Église ». Le père jésuite Pietro Tacchi Venturi, lien officieux entre Mussolini et le Vatican, est responsable de la section consacrée aux affaires ecclésiastiques. Le franciscain Agostino Gemelli, fondateur de l’université catholique de Milan, est également un des collaborateurs de l’encyclopédie.
2Ainsi, l’élaboration et la rédaction de l’Encyclopédie italienne nous placent au cœur du débat historique autour de la politique culturelle du régime fasciste3. Si le fascisme a eu un indéniable projet totalitaire, il a également souhaité parvenir à un consensus auquel participeraient des figures intellectuelles non fascistes, voire connues pour leur antifascisme4. Mais le questionnement concerne également ces dernières. Le choix politique, qui peut aller jusqu’au refus – très minoritaire chez les universitaires – de prêter le serment au régime demandé en 1931, ne suppose pas un refus de collaborer à cette vitrine intellectuelle de l’Italie fasciste que veut être l’Encyclopédie. Quatre-vingt-dix des signataires du Manifeste des intellectuels antifascistes initié par Benedetto Croce en 1925 acceptent de participer aux travaux de l’Encyclopédie. Un des cas les plus significatifs est celui du prestigieux Gaetano De Sanctis. Cette contribution souhaite analyser le rôle des antiquisants qui ont travaillé à la partie consacrée à l’histoire ancienne. Quel réseau constituent-ils autour du vieux maître ? Comment ont-ils écrit leurs articles sur le plan scientifique ? N’y a-t-il pas, par moment, des interprétations qui peuvent poser problème au regard des critères historiques, idéologiques et politiques du fascisme ? Mais, en premier lieu, il convient de présenter le père intellectuel de l’Encyclopédie.
Le promoteur : Giovanni Gentile
3Natif de Castelvetrano (province de Trapani, en Sicile) en 1875, Giovanni Gentile est professeur de philosophie aux universités de Palerme en 1906, de Pise en 1914, de Rome en 19175. Disciple de l’historien et philosophe libéral Benedetto Croce pour qui il collabore à la revue La Critica, il se rattache à la philosophie d’Hegel et théorise le principe d’un État éthique, incarnation de la Nation (Fondements de la philosophie du droit en 1916), perdu depuis les temps de la droite historique des années 1860-1870 et désagrégé par la suite, avec l’essor du libéralisme politique et de la démocratie. À ses yeux, le fascisme en est le renouveau. Ministre de l’Instruction publique de novembre 1922 à juillet 1924, il met sur pied une importante réforme de l’école qui développe la place des humanités classiques et rend obligatoire l’enseignement de la religion catholique. Pour Gentile, le fascisme est le retour à la tradition du Risorgimento, capable d’exalter un État qui ne reconnaîtrait pas une autre autorité que la sienne et qui serait l’héritier de l’histoire millénaire de l’Italie comme il l’affirme encore dans son « Discours aux Italiens », prononcé sur le Capitole en mai 1943 :
« Les murs et les arcs, qui sont restés pendant des millénaires pour témoigner de la majesté de Rome et de la barbarie de ses ennemis, pourront tomber […] mais existe-t-il un homme dans le monde, d’un côté de l’océan ou de l’autre, qui pense faire décliner la gloire de ce Campidoglio lumineux ? Qui pense que le soleil puisse quelque chose urbe Roma a visere maius ? Et je parle de la Rome antique et moderne ; et de la Commune italienne et de la Renaissance ; et du Risorgimento. Nos cités pourront être détruites, mais elles seront réédifiées parce que le même peuple qui les a fait naître les fera renaître. […] Ces mêmes ruines parleront et la mémoire ne pourra périr ; il suffira de maintenir vivante la conscience de la grandeur italienne et celle du vandalisme bestial de celui qui voulut, tout à coup, oublier que les monuments de cette grandeur étaient le patrimoine spirituel de tous hommes du monde6. »
4Cette conception totale et historique de l’État amène le philosophe à être réticent aux accords du Latran qui admettent en l’Église une institution potentiellement concurrente à celui-ci. Cependant, il donne une définition du fascisme qui peut apparaître comme relativement ouverte, « non pas comme une idéologie, un système fermé […] » mais « il s’agit plus d’une attitude spirituelle que d’un contenu de pensée ». Par rapport à lui, les intellectuels doivent pleinement jouer leur rôle. C’est dans ce but qu’est organisé le congrès des institutions fascistes de la culture, réunissant à Bologne, les 29 et 30 mars 1925, 250 intellectuels et qui aboutit, en juin, à la création de l’Institut national fasciste de la culture qu’il préside jusqu’en 1937. Le 21 avril, Gentile diffuse dans la presse le Manifeste des intellectuels fascistes afin de démentir « la stupide légende d’une prétendue incompatibilité entre l’intelligence et le fascisme » selon les mots de Mussolini dans le message envoyé aux congressistes de Bologne. Parmi les signataires, on compte Filippo Marinetti, Luigi Pirandello, Curzio Malaparte, Gioacchino Volpe, Alfredo Panzini, Ugo Ojetti, Ardengo Soffici, Mario Carli, Paolo Orano, Luigi Barzini, Francesco Coppola, Camillo Prampolini. La riposte survient le 1er mai par la publication, dans Il Mondo, de la réponse d’écrivains, professeurs et publicistes sous la forme d’un Manifeste des intellectuels antifascistes, rédigé par Benedetto Croce. Ce manifeste dénonce « les interprétations arbitraires et les manipulations historiques » ainsi que « l’abus que l’on fait du mot religion ». On dénombre de prestigieuses signatures telles celles de Luigi Albertini, Luigi Einaudi, Gaetano Mosca, Luigi Salvatorelli, Gaetano Salvemini, Gaetano De Sanctis, Giovanni Amendola, Rodolfo Morandi. Au moment où le fascisme entame la mise en place d’un système à vocation totalitaire, le monde intellectuel montre ses fractures, ses désaccords et sa complexité. L’élaboration de l’Encyclopédie italienne en est une illustration. Gaetano De Sanctis, antifasciste reconnu, accepte d’y être le prestigieux responsable de la section consacrée à l’histoire de l’Antiquité classique.
Le magister du réseau d’antiquisants de l’Enciclopedia italiana : Gaetano De Sanctis
5Né à Rome en 1870 dans une famille de fonctionnaires pontificaux fidèle au Saint-Siège (le grand-père et le père refusent de prêter serment au nouvel État italien et à la dynastie de Savoie), Gaetano De Sanctis fait des études au séminaire de l’Appolinaire puis à La Sapienza, où il a pour maître Karl Julius Beloch, et à l’Istituto archeologico germanico7. Après un premier séjour en Grèce en 1895, il participe à des campagnes de fouilles en Crète en 1899 et 1908, avant de fouiller en Cyrénaïque en 1909. Devenu professeur d’histoire antique à Turin en 1900, De Sanctis enseigne dans la capitale du Piémont jusqu’en 1929. Parmi ses étudiants, on compte Luigi Paretti, Aldo Ferrabino, Mario Attilio Levi, Arnaldo Momigliano. Catholique pratiquant et engagé8, il est neutraliste en 1914-1915 ce qui lui vaut d’être agressé par des étudiants nationalistes venus lui faire signer une pétition anti-Giolitti. Il intervient en faveur de Beloch destitué en 1917 de son poste romain suite à une campagne d’Ettore Pais. Le nationalisme outrancier est un sentiment dont se méfie De Sanctis. Dans un essai de 1921 intitulé Le tre patrie, il écrit :
« Il est vrai qu’il y a en Italie et en Europe, l’amour de la patrie. Ce qui est important est d’empêcher que ce soit un sentiment maléfique. […]. Aussi, l’amour pour la petite patrie ne doit pas être nié mais absorbé et dépassé dans l’amour de la grande patrie. L’amour de la grande partie ne doit pas être nié mais absorbé et dépassé dans l’amour de la très grande patrie, l’humanité ou, si vous voulez regarder plus près, l’Europe9. »
6Adhérent du parti populaire italien (formation démocrate-chrétienne) en 1919, il se présente sur les listes PPI aux élections législatives de novembre 1919, de mai 1921 et voit avec déplaisir le succès de la marche sur Rome écrivant dans une lettre du 31 octobre 1922 à Gentile : « Vieux légaliste, je ne peux certainement pas me réjouir de ce qui s’est passé ces derniers jours. » Il croit cependant Gentile capable de rénover l’école italienne10. De Sanctis devient directeur de la Rivista italiana di filologia e d’istruzione classica en 1923 et membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique l’année suivante.
7Par une lettre du 27 janvier 1925, Gentile propose à De Sanctis de prendre la responsabilité de l’Antiquité classique : « Ce serait mon souhait que vous dirigiez toute la partie relative à l’histoire antique, à l’archéologie et à la philologie classique11. » Quoique antifasciste, De Sanctis accepte de participer à l’Encyclopédie italienne comme il l’indique dans sa réponse à Gentile du 30 janvier 1925 :
« L’initiative pour la publication d’une grande encyclopédie italienne est digne de l’approbation la plus vive de la part de ceux qui connaissent et participent à l’immense œuvre de civilisation accomplie à travers les temps par le peuple italien […]. Aussi, je ne doute pas que cette grande entreprise trouvera le consensus et l’appui enthousiaste des intellectuels italiens12. »
8Peu de temps après, il intègre le conseil directeur de l’Istituto Giovanni Treccani et devient responsable de la section « Antiquité classique » pour laquelle il rassemble des collaborateurs comme il l’écrit à Giovanni Gentile dans un courrier du 23 mars 1925 : « J’ai travaillé à rassembler une série de collaborateurs, prenant l’initiative de contacter divers chercheurs sans engager les délibérations du Conseil directeur. » De Sanctis précise que tous sont disposés à collaborer à l’Encyclopédie. En 1929, De Sanctis succède à Beloch au poste de professeur d’histoire ancienne à Rome La Sapienza, poste qu’il perd à la suite de son refus du serment universitaire voulu par le régime fasciste en 193113. Il s’épanche dans son Journal sur ce moment difficile qu’il traverse : « Aujourd’hui, je suis fatigué. Fatigué et blessé. Mais l’heure du repos n’a pas sonné. Il faut encore combattre avec toutes les forces qui restent, continuer la lutte implacable contre tout mensonge, toute bassesse, tout égoïsme, en moi et hors de moi, jusqu’au dernier repos14. » Il parvient à vivre grâce à sa fonction à l’Encyclopédie italienne et à celle à la tête de la commission pontificale d’archéologie. Ayant retrouvé son poste à La Sapienza en 1944 (il abandonne l’enseignement en 1947), il prend la direction de l’Encyclopédie italienne et passe la main en 1954. Fait sénateur à vie en 1950 par le président de la République Luigi Einaudi, il meurt à Rome en 1957. Parmi les ouvrages de Gaetano De Sanctis, retenons Histoire des Grecs en deux volumes en 1939, une biographie de Périclès en 1944, Histoire des Romains en quatre volumes de 1907 à 1964. De plus, six volumes d’articles de De Sanctis ont été publiés de 1970 à 1983 (Scritti minori).
La formation d’un réseau d’antiquisants au service de l’Encyclopédie
9Peut-on tenter d’observer la constitution de réseaux que Gaetano De Sanctis a activés en vue de la collaboration à l’Encyclopédie italienne15 ? Dans son Journal, il confie à propos de celui-ci : « Je l’aurais confié volontiers à un fils mais je n’ai pas d’enfant. Et j’ai peu, très peu d’amis et de disciples fidèles mais je n’ai aucun fils spirituel16. » Pourtant, il est possible d’observer un réseau d’antiquisants aux provenances diverses et, sans aucunement prétendre à l’exhaustivité des participants, on peut tenter de dresser quelques portraits de certains d’entre eux mais d’abord il convient de souligner l’atmosphère de travail qui régnait dans les pièces réservées aux historiens au siège de l’Encyclopédie au 4 de la piazza Paganica (aujourd’hui piazza dell’Enciclopedia italiana) telle qu’en témoigne Francesco Gabrielli :
« Dans aucune enceinte universitaire, le contact entre les générations des maîtres et celle des disciples muris à leurs côtés ne m’est apparu aussi visible que dans ces petites pièces des étages supérieurs où se trouvaient les vrais bureaux de la rédaction […]. Là, au troisième étage, on pouvait voir, assis entre deux tables branlantes et contigües, Vittorio Rosi et Gaetano De Sanctis occupés à la révision des articles, à leurs discussions avec les auteurs respectifs17. »
10En premier lieu, il y a le groupe des historiens que l’on est en mesure de considérer comme des disciples directs de De Sanctis et qui se sont d’ailleurs présentés comme tels. Le plus important est sans doute Arnaldo Momigliano18. Né en 1908 à Caraglio (province de Cuneo en Piémont), il est un élève de De Sanctis à l’université de Turin et est un collaborateur régulier de l’Enciclopedia italiana, ainsi l’article consacré à Démosthène. Nommé professeur à l’université de Turin en 1936, il est victime des lois raciales de 1938 et quitte l’Italie en mars 1939. Momigliano se rappela de ce moment comme celui d’une fructueuse collaboration scientifique et de profondes relations humaines, se souvenant du jour où De Sanctis le raccompagna jusqu’à la porte de l’Institut, à la veille de son départ pour la Grande-Bretagne et que le maître lui dit : « Rappelle-toi d’écrire à Salvemini et de lui dire que je suis toujours avec lui dans les luttes pour la liberté19. » Par la suite, il enseigne à Bristol, Oxford et Londres de 1951 à 1975. Il meurt en 198720. Vient ensuite Augusto Rostagni. Né à Cuneo en 1892, il est spécialiste des littératures grecque et latine qu’il enseigne à Cagliari, Padoue, Bologne et Turin. À partir de 1923, il collabore avec son maître Gaetano De Sanctis à la Rivista italiana di filologia e di istruzione classica à la direction de laquelle il lui succède en 1929. Il s’occupe des articles « Virgile » et « Horace » de l’Encyclopédie italienne. Il est remarqué par une série d’études dont Poeti alessandrini en 1916, Giuliano l’Apostata en 1920, Il verbo di Pitagora en 1924, Virgilio minore. Saggio sullo svolgimento della poesia virgiliana en 1933, Orazio en 1937. Après la guerre, Rostagni publie une Storia della letteratura latina en deux volumes en 1949-1952. Il meurt en 1961. On peut compléter ce groupe de disciples par Piero Treves et Luigi Paretti. Né en 1911 à Milan, Piero Treves est le fils de Claudio Treves, un des responsables du Parti Socialiste italien. Il soutient en 1931 une thèse sur Démosthène et la liberté grecque sous la direction de Gaetano De Sanctis. Exilé en France et en Grande-Bretagne, il rentre en Italie après la Seconde Guerre mondiale et enseigne aux universités de Trieste, Florence et Venise. Il publie Il mito di Alessandro e la Roma d’Augusto en 1953, Ciceronianismo e anticiceronianismo nella cultura italiana del secolo XIX en 1958, L’idea di Roma e la cultura italiana del secolo XIX en 1962. Treves a rédigé l’article biographique de Gaetano De Sanctis dans le Dizionario biografico degli Italiani en 1991. Il décède à Nice en 1992. Pour sa part, Luigi Paretti est né à Turin en 1885. Étudiant de De Sanctis à Turin et de Beloch à Rome, il est professeur d’histoire antique à Florence en 1912, à Catane en 1933, à Naples en 1940. Il est l’auteur d’une Storia di Sparta arcaica en 1927, d’une étude sur la conjuration de Catilina en 1934, d’une histoire de Rome et du monde romain en six volumes de 1952 à 1961.
11Parmi les antiquisants collaborant à l’Encyclopédie, se distingue ensuite le réseau catholique proche de De Sanctis. C’est le cas Roberto Paribeni. Né à Rome en 1876, il fait la connaissance de Gaetano De Sanctis au cercle San Sebastiano qui regroupe de jeunes intellectuels catholiques21. Il devient professeur d’archéologie et d’histoire antique à l’université catholique de Milan à la création de laquelle participe De Sanctis en 1925. Surintendant des antiquités de Rome et du Latium de 1928 à 1933, il est l’auteur d’une étude sur Malte antique et d’une monographie en deux volumes sur Trajan en 1926-1927. Académicien d’Italie en 1929, Paribeni se voit confier par De Sanctis et Gentile la responsabilité directoriale de la section archéologie de l’Encyclopédie. Il meurt à Rome en 1956. C’est aussi dans le cadre du cercle San Sebastiano que se connaissent De Sanctis et Giuseppe Cardinali. Né à Rome en 1879, il est professeur d’histoire antique à Gênes en 1907, puis à Bologne et à Rome-La Sapienza dont il est le recteur de 1947 à 1953. Remarqué par des études sur le royaume de Pergame et sur les Gracques, il dirige le Dizionario epigrafico di antichità romane en 1924 auquel collabore De Sanctis. Il rédige l’article « Italie antique » de l’Encyclopédie. Fait sénateur en 1939, il meurt à Rome en 1955. C’est également du milieu catholique que vient Aldo Ferrabino. Né à Cuneo en 1892, il est étudiant à l’université de Turin et soutient une thèse sur Calypso en 1914, sous la direction de Gaetano De Sanctis. Il est nommé professeur d’histoire antique à l’université de Padoue en 1922, puis à l’université Rome-La Sapienza en 1949. Sénateur démocrate-chrétien de 1948 à 1953, il préside la Commission de l’Instruction publique à laquelle participe De Sanctis. Lorsque celui-ci se retire de la présidence de l’Institut de l’Encyclopédie italienne, Farrabino lui succède. Parmi ses publications, Arato di Sicione en 1921, L’impero ateniese en 1927, L’Italia romana en 1934, Giulio Cesare en 1941, Le vie della storia en 1955. Il décède à Rome en 1972.
12D’autres antiquisants sont liés d’amitié avec De Sanctis, amitié renforcée par une collaboration scientifique. C’est le cas de Vincenzo Costanzi. Né à Preturo en 1863, il est l’ainé de De Sanctis mais se lie d’amitié avec lui car tous deux sont élèves de Beloch. Professeur d’histoire antique à Pise, il devient un spécialiste reconnu d’Aristote dont il publie une édition commentée de la Politique en 1925. Il meurt en 1929 et ne fait qu’ébaucher une collaboration pour l’Encyclopédie italienne. Dernière belle figure de ce réseau incomplet, Giorgio Levi Della Vida. Né à Venise en 1886, il est successivement professeur d’arabe à l’Institut universitaire oriental de Naples en 1914, de philologie sémitique à Turin en 1916 où il collabore avec De Sanctis, d’hébreu et de langues sémitiques comparées à Rome en 1920. Il est chargé de la section « Mondes sémitiques » de l’Encyclopédie italienne. Il perd son poste d’universitaire pour avoir refusé la prestation de serment de 1931 et est engagé avec le soutien de Gaetano De Sanctis à la Bibliothèque vaticane ce qui lui permet de publier Elenco dei manoscritti arabi islamici della Biblioteca Vaticana en 1935 et Ricerche sulla formazione del più antico fondo dei manoscritti orientali della Biblioteca Vaticana en 1939. Frappé par la législation antisémite de 1938, il quitte l’Italie et enseigne à l’université de Pennsylvanie jusqu’en 1945. Il retrouve Gaetano De Sanctis et son poste à La Sapienza jusqu’en 1956. Il meurt à Rome en 1967.
13On doit s’interroger sur le choix fait par De Sanctis et les nombreux spécialistes d’histoire antique qui ont suivi le maître. En collaborant à l’Encyclopédie italienne, servaient-ils le régime fasciste ou/et la science italienne ? Il convient d’abord de souligner que la personnalité de Gentile ne porte pas forcément à l’antagonisme. Les antiquisants lui savaient gré d’avoir donné des lettres de noblesse à l’Antiquité, que ce soit en histoire, en lettres classiques et en histoire de l’art lors de la réforme scolaire de 1923. Ensuite, le régime fasciste sort finalement renforcé de la crise ouverte par le meurtre du député Matteotti en juin 1924 et est appelé à durer dans le cadre autoritaire annoncé par Mussolini dans son discours du 3 janvier 1925. Dès lors, ces historiens de l’Antiquité doivent-ils renoncer par idéal politique à tout travail de publication ? Ils ne l’ont pas cru, redoutant peut-être pour ceux qui n’avaient pas d’atomes crochus avec le pouvoir de laisser trop de places vacante aux historiens thuriféraires du fascisme. C’est d’ailleurs une attitude similaire qui guide Benedetto Croce, qui a refusé toute participation à l’Encyclopédie, lorsqu’il conseille de prêter serment au régime afin de ne pas provoquer des révocations qui favoriseraient des remplacements par des universitaires alignés totalement sur le pouvoir. Mais il convient également de souligner que les rédacteurs des articles de l’Encyclopédie ont bénéficié d’une liberté d’écriture inusitée dans un régime à vocation totalitaire.
14Cependant, malgré les déclarations apaisantes de Gentile, le régime fasciste ne peut laisser une totale autonomie à un tel projet éditorial. Ceci est particulièrement vrai durant les années 1930. Tout d’abord, sur la question du financement au moment où l’État reconnaît, le 24 juin 1933, l’Encyclopédie comme œuvre d’intérêt national et lui fait bénéficier d’aides de banques qui lui sont liées. Surtout, le pouvoir abandonne la politique d’ouverture prônée par Gentile au début du projet. Celui-ci se rallie d’ailleurs à ce tournant politique afin de suivre « fidèlement les directives que le Duce nous a imparties », même s’il parvient à conserver la collaboration des professeurs De Sanctis et Levi Della Vida qui avaient pourtant refusé de prêter serment en 1931. La rédaction de l’article « fascisme », en 1932, est sur ce plan exemplaire. Gentile s’occupe de la partie intitulée Idées fondamentales, alors que Mussolini se réserve la partie Doctrine politique et sociale. La rédaction d’autres articles est confiée à des responsables du régime. Ainsi, l’article « martyrs fascistes » est rédigé par Arturo Marpicati, vice-secrétaire du PNF, l’article « mezzadria » par Giuseppe Tassinari, ministre de l’Agriculture, l’article « guerre aérienne » par Italo Balbo. L’article « nationalisme », en partie écrit par Federzoni, s’applique à démontrer les origines antidémocratiques du nationalisme et nie les influences françaises sur le nationalisme d’Enrico Corradini avant 1914. L’article « dictature » ne concerne que la période antique et évite soigneusement toute allusion à la période contemporaine. Plus inquiétant est l’article « race », publié dans le volume d’appendices de 1938 et influencé par la politique raciale entamée par le pouvoir fasciste. Dans ce contexte, comment les historiens de l’Antiquité ont-ils travaillé ?
Une écriture apolitique de l’histoire antique ?
15L’écriture de l’histoire n’est que rarement un exercice rituel au cours duquel ce que l’on appelle l’objectivité, terme délicat à manier, serait la règle absolue. Les interprétations d’un même moment historique, de l’action d’une personnalité varient et portent au débat. Ceci est d’autant plus vrai lorsque le régime dans lequel se meut l’intellectuel souhaite fournir une vision officielle de l’Histoire. Certains articles d’histoire antique de l’Encyclopédie italienne sont à observer attentivement afin d’en scruter les « anomalies » idéologiques au regard des canons de la pensée fasciste.
16De Sanctis rédige 131 articles parmi lesquels des biographies (Asdrubal, Jugurtha, Philippe V de Macédoine, Polybe, les Scipions, Thémistocle, Thucydide), des batailles (Cannes, Cynocéphales, Magnésie du Sipyle, Marathon, la guerre du Péloponnèse, Platées, Salamine, les Thermopyles), des thèmes historiques (aristocratie, Carthage, dictateur, Grèce antique, tribun de la plèbe)22. De Sanctis n’a pas souhaité rédiger des contributions liées à l’histoire impériale de Rome, sans doute car le régime fasciste faisait son miel de cette référence. Par contre, il fait l’éloge des velléités des princes hellénistiques qui ont eu la volonté de s’opposer à l’impérialisme de Rome. De même, il évoque des réserves éthiques vis-à-vis du ralliement de Polybe au système romain.
17Nombre d’articles traitent de sujets prêtant à des comparaisons contemporaines. Rares sont les auteurs qui sombrent dans la flagornerie tel Giovanni Gianelli, auteur de l’article sur Alexandre le Grand : « Alexandre et César, condottieri, hommes de grande stature, de grande énergie, de singulière valeur morale, hommes qui en d’autres termes appartiennent à la même stature que le Duce. » Certains historiens de l’Antiquité n’hésitent pas, avec plus ou moins de retenue, à faire passer des messages politiques. Momigliano fait un plaidoyer de Démosthène et de la liberté athénienne sans cependant omettre les limites d’une vision politique :
« Ce qui distingue le jeune orateur est la conscience de la valeur de la liberté, propre à la vie athénienne […]. Avec la liberté d’Athènes disparaît son plus grand et sincère champion, celui qui, quelles que soient les limites de sa conception, avait le plus passionnément senti la grandeur spirituelle d’Athènes libre et démocratique23. »
18De Sanctis reste sobre avec l’article « Dictature » qu’il traite dans le cadre de Rome. Il souligne la décadence de la dictature romaine à partir du IIIe siècle av. J.-C. face à l’affirmation du Sénat. Les guerres civiles de la fin de la République permettent un renouveau avec Sylla et César. « Après la mort de César, la dictature qui avait pris valeur de monarchie ne fut plus renouvelée24. » L’article « Démocratie » est confié à Guido Calogero pour ce qui est de la période antique. Il y souligne la brièveté des magistratures et l’impossibilité de les cumuler : « La brève durée des carrières publiques était une garantie importante de la démocratie : dans beaucoup de cités, elles ne dépassaient pas 4 à 6 mois […]. Il était également interdit, exception faite des fonctions militaires, de cumuler ou de prolonger les magistratures25. »
19Les esprits malicieux ou simplement avertis ne pouvaient pas manquer de faire un parallèle avec Mussolini, habitué à un cumul des ministères et promis à un pouvoir de longue durée. Plus frontalement en désaccord avec la position du régime est le portrait que dresse Mario Attilio Levi de Jules César. Alors que le pouvoir fasciste en fait une des figures importantes de la Rome antique dont l’exemple est à suivre, l’historien est plus sévère et sceptique :
« Ainsi finit dans l’histoire de Rome le grand rêve césarien : avec le prestige d’un nom, d’une incomparable gloire militaire et d’une très grande popularité, César avait tenté de résoudre la longue crise des institutions républicaines […]. La solution qu’il imposait, étrangère à la romanité, était la monarchie absolue et théocratique sur le modèle hellénistique. Avec une héroïque audace qui apparait aujourd’hui encore admirable, César se posait contre la tradition et contre l’histoire, se reliant au rêve d’Alexandre le Grand, et voyant dans la monarchie universelle la seule solution digne de lui-même et de Rome. Son œuvre constitutionnelle fut antihistorique et le poignard de Brutus vengea les droits d’une tradition séculaire26. »
20Le bilan de l’empereur Auguste est également analysé de manière diverse par Mario Attilio Levi :
« À l’époque de celui qui a été un homme au génie très élevé et singulier, tous durent forcément collaborer avec lui, selon sa volonté, dans un travail parfois sans splendeur, dans des guerres qui ne créèrent pas de nouvelles provinces, dans des administrations qui ne donnèrent pas de richesse et au pouvoir tyrannique, […] dans une œuvre qui plus que tout autre donne au monde la pleine et entière mesure de la valeur et de la capacité des dons caractéristiques et du génie particulier du peuple romain27. »
21Le tableau n’est pas en accord parfait avec les dithyrambes du régime qui atteignent leur apogée pour le bimillénaire de l’empereur en 1937-1938.
22Même marquée politiquement, l’encyclopédie italienne reste une des publications culturelles de l’époque fasciste qui garde une certaine valeur. À la différence de l’Académie d’Italie qui, créée en 1929, ne survit pas au fascisme et est dissoute par un décret du 28 septembre 1944 du gouvernement Bonomi, elle continua à être un travail de référence dans l’Italie d’après-guerre. Devenu directeur de l’institut de l’encyclopédie italienne, Gaetano De Sanctis fait publier, en 1949, des appendices mais ne croit pas utile de refondre de fond en comble les articles des divers volumes. De ce point de vue, l’affirmation de Gentile, en 1938, prédisant que l’encyclopédie continuerait à être reçue et appréciée des Italiens, s’est avérée juste28.
Notes de bas de page
1 Pour une histoire de l’Encyclopédie Treccani, l’ouvrage fondamental est celui de G. Turi, Il mecenate, il filosofo e il gesuita. L’enciclopedia italiana, specchio della nazione, Bologna, 2002.
2 Les volumes de l’Encyclopédie Treccani ont été consultés à la Biblioteca di Storia moderna e contemporanea.
3 Sur celle-ci, se reporter à R. Ben-Ghiat, La cultura fascista, Bologna, 2000.
4 Cette question est soulevée en particulier in M. Cagnetta, Il fascismo e il consenso degli intellettuali, Bologna, 1980.
5 Une biographie de premier plan a été faite par G. Turi, Giovanni Gentile, Torino, 2006.
6 N. Allegri Sidi-Maamar, Entre philosophie et politique : Giovanni Gentile. Un philosophe engagé sous le fascisme, Paris, 2006, p. 147-148.
7 On peut se reporter à P. Treves, « Gaetano De Sanctis », Dizionario biografico degli Italiani, Roma, Istituto dell’Enciclopedia italiana, vol. XXXIX, 1991, p. 297-309.
8 Antonio Gramsci écrit de lui dans ses Carnets de prison qu’il est « un intellectuel catholique, volontairement, intimement catholique ». Cité in M. Cagnetta, Antichità classiche nell’Enciclopedia italiana, Roma-Bari, 1990, p. 127, n. 94.
9 Cité in S. Accame, Gaetano De Sanctis fra cultura e politica. Esperienze di militanti cattolici a Torino (1919-1929), Firenze, 1975, p. 392-394.
10 Cité in G. Turi, Giovanni Gentile, op. cit., p. 324.
11 Istituto dell’Enciclopedia italiana (IEI), archivio storico (AS), fondo Gaetano De Sanctis, sottoserie corrispondenza con enti e persone, fasc. Giovanni Gentile. Je remercie de l’accueil attentif et chaleureux qui m’a été réservé lors de ma visite de travail aux archives et à la bibliothèque de l’Archivio dell’enciclopedia italiana, situées Piazza dell’enciclopedia italiana 4, 00186 Roma (à proximité du Largo Argentina). En voici l’adresse électronique : archiviostorico@treccani.it.
12 IEI, AS, Enciclopedia di scienze, lettere e arti, serie Materiali redazionali, sottoserie corrispondenza, fasc. Gaetano De Sanctis.
13 Sur les 12 universitaires qui ont refusé la prestation de serment, voir Helmut Goertz, Il giuramento rifiutato. I docenti universitari e il regime fascista, Milano, 2000.
14 G. De Sanctis, Diario segreto (9/1/1932), Firenze, Quaderni della Nuova Antologia, LII, aprile 1966, p. 192. Dans son Journal, De Sanctis n’évoque presque pas la question de l’Encyclopédie italienne.
15 La modeste prosopographie qui suit s’appuie sur les fiches de plusieurs historiens éditées par les soins de l’Istituto dell’Enciclopedia italiana, Fondo Gaetano De Sanctis, inventario, Roma, 2007, p. 231-242.
16 G. De Sanctis, Diario segreto (1917-1933), a cura di Silvio Accame, Firenze, 1996, introduction.
17 F. Gabrielli, « Piazza Paganica, 4 », Aretusa, 2/4/1945, p. 69.
18 Voir L. Polverini, A. Momigliano, G. De Sanctis in Arnaldo Momigliano nella storiografia del Novecento, a cura di L. Polverini, Roma, 2006, p. 11-35.
19 Cité in M. Cagnetta, op. cit., p. 202, note 274.
20 Parmi les publications d’A. Momigliano, signalons Filippo il Macedone. Saggio sulla storia del IV secolo, Firenze, 1934 ; Sagesses barbares, Paris, 1976 ; Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Paris, 1983 ; Les fondations du savoir historique, Paris ; Contributi sulla storia degli studi classici de 1955 à 1992.
21 G. De Sanctis évoque le rôle du cercle San Sebastiano in Ricordi della mia vita, Firenze, 1970, p. 63.
22 La recension des contributions de Gaetano De Sanctis à l’Encyclopédie italienne est présentée dans les appendices du volume Istituto dell’Enciclopedia italiana, Fondo Gaetano De Sanctis, inventario, Rome, 2007.
23 Enciclopedia italiana, vol. XII, 1931, p. 606-608.
24 Enciclopedia italiana vol. XIII, 1932, p. 50.
25 Enciclopedia italiana, vol. XII, 1931, p. 592.
26 Enciclopedia italiana, vol. IX, 1931, p. 872. Outre un article sur la guerre sociale, Mario Attilio Levi est un des grands pourvoyeurs de biographies historiques pour l’Encyclopédie : Marc-Antoine, Catilina, Cinna, Clodius, Lépide, Livie, Lucullus, Marius, Mithridate, Sertorius, Sylla, Spartacus, Varus, Verrus…
27 Enciclopedia italiana, vol. V, 1930, p. 353.
28 En septembre 1943, Gentile se rallie à la République sociale et est nommé à la tête de l’Académie d’Italie. Il est tué par des partisans communistes, près de Florence, le 15 avril 1944.
Auteur
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Philippe Foro
Université de Toulouse (UTM), PLH-ERASME.
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