1 Houdeville Gérald, Des sociologues à la sociologie. Les conditions et les effets de l’autonomisation d’une discipline dans l’espace académique français : la sociologie après 1945, Thèse de doctorat en sociologie, université de Nantes, mars 2006.
2 Pour donner un exemple de publication récente : Mucchielli Laurent, Mythes et histoire des sciences humaines, Paris, La découverte, 2004.
3 Au titre de projet d’une sociologie de la sociologie qui soit avant tout une sociologie des sociologues d’aujourd’hui demeurée, à notre connaissance, à l’état programmatique, signalons Mauger Gérard, « Pour une sociologie de la sociologie. Notes pour une recherche », L’homme et la société, n° 131, janvier-mars 1999, p. 101-120.
4 Pour le détail, nous renvoyons au chapitre II.
5 Les interrogations que des « professionnels » formulent au sujet de leur propre profession sont souvent biaisées. Elles peuvent être inspirées par les intentions les plus radicales et paraître destinées à sonder véritablement les raisons d’être de leur activité principale. Dans les faits, elles parviennent surtout à fournir à une « profession » et, partant, à des « professionnels », des garanties à l’égard de leur raison d’être. La raison en est que, généralement, ce type d’interrogation ne s’accompagne pas d’une suspension du rapport d’adhésion qui lie tout agent à son activité. Pour une démonstration de la prégnance du biais « professionnel » appliqué au cas de certains « professionnels », versés eux aussi dans la production intellectuelle, en l’espèce les philosophes, on peut se reporter à l’ouvrage deBouveresse Jacques, Le philosophe chez les autophages, Paris, Minuit, 1984.
6 Lebaron Frédéric, La croyance économique. Les économistes entre science et politique, Paris, Seuil, 2000, p. 46.
7 Lahire Bernard (dir.), À quoi sert la sociologie ?, Paris, La découverte, 2002, p. 5.
8 Ibid., p. 6.
9 Ibid.
10 Nous sommes diplômés en sociologie mais également en philosophie (troisième cycle universitaire). Par ailleurs, nous avons fréquenté, tout au long de notre parcours d’étudiant, plusieurs établissements de l’enseignement supérieur dans différentes régions en France. Ce sont là des détails biographiques qui nous paraissent propices à éveiller une pensée de la production intellectuelle en termes d’espace pour y avoir été confronté et en avoir fait l’expérience tout simplement.
11 La question se pose de savoir si, dans cet univers, ceux qui, administrativement à la retraite, sont hors champ le sont véritablement. Nous avons observé des cas où, au sein même des locaux d’unités de recherche, des bureaux étaient mis à la disposition des plus anciens, retraités d’un point de vue administratif mais qui continuaient à avoir une activité en lien direct avec le domaine des activités sociologiques. Au-delà de l’investissement continu dont cela témoigne de la part de certains au-delà de l’âge de leur mise à la retraite, ces cas manifestent du poids que continuent d’exercer des individus qu’une définition strictement administrative conduit à occulter. À côté de la mise à disposition d’équipements pour les chercheurs non actifs au sens de l’INSEE, il existe des formes moins visibles mais tout aussi réelles de l’influence de ceux qui – administrativement – sont hors champ sur les sociologues « en pleine activité » (encadrement de travaux, soutiens divers, etc.).
12 Durkheim Émile, « Préface », L’année sociologique, n° 2, p. 5, 1899.
13 Ces tensions sur le titre rencontrent parfois des conditions qui conduisent à leur manifestation dans l’espace public. On garde probablement en mémoire la polémique autour de la soutenance de la thèse d’Élizabeth Teissier et de la personne de son directeur de thèse Michel Maffesoli, professeur de sociologie à Paris V. On y revient très largement au chapitre VII. Une autre de ces polémiques, qui prenait quant à elle pour cible les instances chargées à divers niveaux de responsabilités de l’attribution des postes d’enseignant-chercheur en sociologie à l’université française, a été animée au cours des années 1990, par un collectif de sociologues candidats à l’université, « Le recrutement des maîtres de conférences en sociologie à l’université. Chronique d’une procédure opaque et bâclée », Genèses, n° 25, p. 56-165. On y revient aussi au chapitre VII. C’est le type même d’une expression des tensions dont le titre de sociologue est l’enjeu qui se manifeste régulièrement sous la forme de revendications portées par des collectifs qui se présentent comme promouvant les intérêts des secteurs de la recherche en sciences humaines et sociales (à la manière aujourd’hui d’une association comme « Droit d’entrée » par exemple). On a eu, nous-mêmes, en cours d’enquête, l’occasion d’en recueillir des témoignages individuels. Enfin, la posture du nageur pris dans le courant, pour parler à la manière de Norbert Elias, dont il nous a fallu nous déprendre, nous paraît être au principe de la rédaction d’un certain nombre de polémiques d’un autre genre. Celles-ci s’expriment par le biais de tribunes, d’articles et autres ouvrages qui, plus généralement, portent sur la condition universitaire et qui constituent plutôt des étalages plus ou moins complaisants d’états d’âme ; nous n’en citerons qu’un seul, exemplaire : Lazar Judith, Les secrets de famille de l’Université, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2001.
14 C’est la perspective adoptée par le travail deChenu Alain, « Une institution sans intention. La sociologie en France depuis l’après-guerre », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 141-142, mars 2002, p. 46-59.
15 On trouvera une très bonne restitution du climat de toute cette époque à travers, par exemple, les études rassemblées dans Mucchielli Laurent, Mythes et histoire des sciences humaines, op. cit.
16 C’est tout le sens de l’article de Heilbron Johan, « Pionniers par défaut ? Les débuts de la recherche au Centre d’études sociologiques (1946-1960) », Revue française de sociologie, vol. XXXII, 1991, p. 365-379.
17 Notre approche n’a pas favorisé la prise en compte, dans le cas de la sociologie à l’heure actuelle, de la part qui n’est sans doute pas négligeable, des historiens ou des chercheurs en sciences politiques ou bien encore en sciences de l’éducation, etc. qui revendiquent dans leur pratique de la recherche des outils, des méthodes, des méthodologies et autres théories « sociologiques ». On pourrait également citer des enseignants-chercheurs inscrits et employés dans les disciplines auxquelles on a précédemment fait référence et qui sont issus d’études et d’un cursus en sociologie, des transfuges en quelque sorte – ces cas sont d’ailleurs probablement à mettre en relation avec les modalités du recrutement du personnel enseignant à l’université dans les années 1960-1970, cf. chapitre IV. D’une autre manière encore, on pourrait convoquer le cas de tel ou tel diplômé de sociologie qui postule, parfois avec succès, dans des sections disciplinaires qui ne correspondent pas à son cursus d’origine – contrairement aux cas dits de « transfuges », ces cas-là sont à mettre en relation avec les modalités typiques du recrutement du personnel enseignant à l’université des années 1990, cf. chapitre V. Enfin, la situation existe sans doute de postes de sociologues qui sont attribués à des non-sociologues affectés dans des cursus d’enseignement universitaire non sociologiques.
18 Elias Norbert, Qu’est-ce que la sociologie ?, Paris, Pocket, 1993, p. 39. Un peu plus loin dans le même ouvrage, l’auteur réitère son « credo » sous une autre formulation : « La philosophie traditionnelle pose le problème d’une manière égocentrique, car elle se limite à cette question : comment un individu peut-il accéder à des connaissances scientifiques ? Mais un individu a toujours acquis certaines “formes de pensée”, des catégories spécifiques, le pouvoir de relier des observations isolées, au cours de l’apprentissage auquel le soumet le processus de socialisation. » Elias Norbert, Qu’est-ce que la sociologie ?, ibid., p. 46.
19 L’intérêt, à nos yeux, des itinéraires individuels que nous nous sommes donné la peine de recueillir ne réside pas d’abord en eux-mêmes et pour eux-mêmes mais dans ce qu’ils permettent d’accéder à une connaissance et à une compréhension des pratiques auxquelles renvoient les activités sociologiques dans l’univers académique aux différentes phases d’une histoire à laquelle à la fois ils ont activement contribué et par laquelle ils ont été faits.
20 Les activités sociologiques sont organisées sur fond de la structure universitaire nationale française et sont inégalement réparties sur le territoire national suivant les périodes. Si, aujourd’hui, la province réunit les 2/3 de la population des enseignants-chercheurs en sociologie, Paris continue de concentrer davantage les diverses instances de consécration de la profession (Conseil national des universités [CNU], Comité national de la recherche, revues et éditeurs prestigieux, association professionnelle, source principale des appels d’offre nationaux, etc.). Le choix des entretiens se devait de prendre en compte l’opposition Paris/province. Nous avons donc, délibérément, réalisé des entretiens auprès d’individus au seul motif qu’ils étaient en poste à Paris. Il s’agissait d’observer les écarts de parcours et de conditions dans l’exercice de leur profession de « parisiens » et de « provinciaux ». Sur l’ensemble des entretiens que nous avons finalement effectués, 11 ont eu lieu auprès d’enseignants et/ou de chercheurs alors en poste dans une université parisienne ou au sein d’une unité de recherche dont les activités sont basées à Paris. Ce chiffre est porté à 17 si l’on y ajoute ceux et celles qui ont été « parisiens » à un moment ou à un autre au cours de leur carrière.
21 Les premiers sociologues interviewés ont d’abord été choisis au sein de l’université de province dans laquelle nous étions inscrits pour la préparation de notre thèse. Il nous semblait qu’il pouvait être intéressant de recueillir la parole d’individus qui avaient été, parfois à la fois, témoins et parties prenantes de la mise en place de l’unité d’enseignement autonome de la sociologie qui y voit le jour à la fin des années 1960. Ces premiers entretiens ont été aussi l’occasion d’éclairer les conditions dans lesquelles se déroulèrent les premières années d’existence de la sociologie en province. Ensuite, dans l’intention de nous décentrer, nous nous sommes rendus au plus loin de ces premières bases, à près de mille kilomètres de là, au sein d’une unité de recherche du CNRS, reconnue comme telle en 1969 mais de création plus ancienne encore. En raison de son statut et de son ancienneté, nous étions assurés d’y rencontrer des chercheurs des différentes générations recouvrant toute la période retenue pour cette étude.
22 Cette appréciation se fonde sur une comparaison du « comportement » des variables indiquées au sein de notre échantillon et au sein du tableau de classement que nous avions à notre disposition et qui, au 31 décembre 2001, regroupait les 694 personnes physiques qui constituaient le groupe de sociologues le plus important en nombre, professeurs et maîtres de conférences de l’université et membres de la section 19 du CNU. Une enquête conduite par Odile Piriou révèle des données qui s’apparentent très fortement à celles que nous avons nous-mêmes établies à partir de notre échantillon. Elle atteste, entre autres choses, du caractère vieillissant de la population des sociologues : « La grande majorité des membres titulaires ont plus de 50 ans – 62 % » écrit-elle. Piriou Odile, « L’analyse des caractéristiques des rapports d’activité des 36 laboratoires d’Île-de-France », dans ClaudeDubar, La recherche sociologique en Île-de-France : État des lieux. Projet scientifique. Propositions pour une « Maison Internationale de la Sociologie et des Sciences Sociales », Rapport rédigé à la demande conjointe du ministère de la Jeunesse, de l’Éducation et de la Recherche et du département SHS du CNRS, décembre 2004, Annexe V.
23 On a peu pris en compte dans notre analyse la variable du sexe. On a probablement là pourtant un aspect à travers lequel il serait intéressant d’interroger l’évolution du monde des sociologues. La féminisation de la communauté des enseignants-chercheurs s’étant faite d’abord par des recrutements sur des postes de maîtres de conférences, le monde universitaire commence à être confronté au même phénomène que dans les entreprises et les administrations : les femmes peuvent aujourd’hui prétendre à l’accès à des emplois de professeur tout comme elles le sont dans les entreprises ou les administrations à des postes de cadres à responsabilité élevée. Comment intégrer ce processus dans l’analyse de l’institutionnalisation de la sociologie ? Comment intégrer la variable du sexe dans l’analyse des différenciations internes du monde des sociologues ? Est-ce que la féminisation du corps des enseignants-chercheurs modifie les représentations du métier de sociologue ? Y a-t-il des domaines, des thématiques et, plus largement, des manières de faire dans lesquelles une plus grande proportion de femmes est investie ? Est-ce que cette féminisation bouscule ou pas le fonctionnement des institutions et, le cas échéant, sous quelles formes ?
24 Chenu Alain, « Une institution sans intention. La sociologie en France depuis l’après-guerre », art. cit. La comparaison de notre échantillon avec les données des services du ministère chargé de la gestion des personnels enseignants, révèle une situation de sur-représentation des détenteurs des concours du secondaire : on compte en effet 17 % d’individus dans notre échantillon qui détiennent une agrégation du secondaire, répartis en trois catégories égales selon l’âge : 1/3 sont âgés de moins de 40 ans, 1/3 sont âgés de 40 à 50 ans, le dernier tiers rassemblant les plus de 50 ans. Or, le tableau de classement de la section 19 du CNU dont nous disposions montre qu’ils n’y représentent qu’une proportion de 5,6 % de la population totale et que les 2/3 de ceux-ci ont 51 ans et plus. On en conclut logiquement que les jeunes agrégés ont été les plus « réceptifs » à l’enquête par questionnaire. Ce n’est sans doute pas un hasard. On peut faire l’hypothèse que cette enquête adressée à ceux qui occupent des positions clairement établies au sein d’un espace disciplinaire constitué ne pouvait que susciter l’« adhésion » forte de ceux qui incarnent le plus parfaitement cet état de la sociologie.