La Res publica restituta dans l’œuvre de Virgile
p. 281-292
Texte intégral
1Dans le domaine qui est le mien, la poésie augustéenne, et plus précisément aujourd’hui la poésie virgilienne, le thème du colloque, tel qu’il est formulé, m’a semblé devoir engager deux types d’investigations. La première concerne l’expression Res publica restituta : il s’agit de savoir si elle apparaît ou non dans les œuvres poétiques de l’époque augustéenne et, si oui, dans quel contexte, à quel propos et sous quelle forme. La seconde, complémentaire de la première, est plus large, si large qu’elle ne peut être qu’effleurée, puisqu’elle concerne la représentation du pouvoir, et plus précisément celui d’Auguste, dans ces mêmes œuvres poétiques.
Le dossier historique
2Avant d’esquisser une réponse à ces deux questions, il m’a été nécessaire, étranger que je suis à la recherche historique, de prendre quelque peu la mesure du problème soulevé. Car j’en étais resté à l’idée, que nous avons sans doute tous partagée à un moment ou à un autre, que la Res publica restituta était un slogan augustéen lié aux événements politiques de l’année 27 et, plus particulièrement, à la restitution par Auguste de leurs pouvoirs au Sénat et au peuple de Rome, c’est-à-dire en gros à ce qui est consigné dans le texte de présentation du colloque qui rappelle « qu’une de ses caractéristiques est l’ambivalence d’un nouveau pouvoir qui était monarchique dans les faits en prétendant ne pas rompre avec les institutions traditionnelles de la République romaine… » et plus loin que le thème de la Res publica restituta est « à la fois un slogan et un programme politique qui faisaient d’Auguste le restaurateur de l’État romain ».
3Cette doxa s’appuie généralement sur divers éléments et arguments, au centre desquels se trouve toujours citée cette confidence personnelle d’Auguste, tirée de son testament1 :
« Durant mes sixième et septième consulats (28-27), après avoir éteint les guerres civiles, lorsque j’ai reçu du consentement de tous la direction des affaires publiques, le gouvernement de l’état a été de mon fait transféré de ma propre puissance au pouvoir du sénat et du peuple Romain. Pour marquer sa reconnaissance envers moi, le sénat me décerna par décret le titre d’Augustus, les montants de la porte de ma maison furent habillés de lauriers par décision officielle et une couronne civique fut accrochée au-dessus de ma porte. Un bouclier d’or fut placé dans la Curia Julia ; le sénat et le peuple Romain me l’ont donné “en raison de mon courage, de ma clémence, de ma justice et de ma piété”, c’est ce qu’atteste l’inscription de ce bouclier. Par la suite, malgré ma prééminence sur tous, je n’ai eu aucun pouvoir supérieur à celui de mes collègues qui ont exercé les mêmes magistratures que moi2. »
4Ce texte a souvent été commenté comme la définition officielle qu’Auguste aurait donnée au régime instauré en 27. Il évoquerait ainsi : d’abord, la suppression des pouvoirs extraordinaires qui caractérisent le triumvirat et la liberté rendue au peuple, initiatives qu’attestent d’autres témoignages – restituta Res publica, selon une inscription (CIL VI, 1527) ; libertatis populi Romani vindex, sur une médaille (Eckhel, VI, p. 83) ; redditaque est omnis populo provincia nostro, selon Ovide (Fastes, I, 589) ; ensuite, l’octroi à Octave d’un titre nouveau, celui d’Augustus, qui l’élèverait au premier rang en dignité de tous les citoyens, mais sans lui donner aucun pouvoir spécifique ; enfin, l’attribution régulière au même Octave des différentes magistratures, sans que, dans l’exercice d’aucune de ces magistratures, il ait bénéficié d’une autorité supérieure à celle de ses collègues. En somme, d’après Auguste, il n’y aurait eu, en l’an 27, rien de changé dans les anciennes institutions si ce n’est un titre de plus.
5Sur l’interprétation de ce texte, les conclusions des savants varient cependant quelque peu. Les uns vont, à une nuance près, dans le même sens, qui disent que, dans les actes officiels, le système inauguré en 27 est désigné sous le nom de Res publica reddita ou de Res publica restituta, ce qui signifie, pour eux, que le pouvoir avait bien été « rendu » à ses légitimes possesseurs, le Sénat et le Peuple de Rome. Cette interprétation peut selon eux s’appuyer, parmi d’autres, sur le témoignage de Cicéron qui emploie une formule proche dans le De lege agraria (9) :
« Et vous, pères conscrits, si vous m’assurez le concours de votre zèle dans ma défense de notre dignité commune, je saurai remplir, n’en doutez pas, le voeu le plus cher de la république, et restituer enfin à celle-ci l’autorité dont le sénat jouissait chez nos aïeux3 » (ut huius ordinis auctoritas, quae apud maiores nostros fuit, eadem nunc longo intervallo rei publicae restituta esse videatur4).
6Ces derniers confirment que les instruments du pouvoir étaient bien restitués en droit aux organes politiques, magistrats et assemblées, mais qu’ils étaient en fait confiés à un seul homme, ainsi doté d’une capacité d’action exceptionnelle5.
7D’autres sont plus réservés qui pensent qu’il s’agit de la légende officielle du régime impérial, telle qu’Auguste voulait qu’elle se répandît, mais qu’il y a eu en réalité bien plus qu’un titre nouveau : toutes ces mesures, officielles ou non, de l’année 27, étaient destinées à mettre ne place un système de gouvernement, qui, quel que soit le nom qui lui a été donné, est bien monarchique.
8C’est à ce stade de l’enquête que j’ai cherché à approfondir la question et que je me suis aperçu, en me plongeant dans la gigantesque bibliographie qui lui est consacrée, que le problème était complexe et que cette différence d’appréciation reposait sur toute une série de prises de position relatives à quelque points centraux, notamment :
- Celui de la réalité historique et de l’attestation, certains, tel Mackie6, parlant à propos de cette expression de « mythe » ou tel Judge, considérant qu’Auguste ne l’a employée que dans des consultations privées et qu’elle n’a jamais accompagné un programme politique officiel.
- Celui du sens de l’expression, Judge7 et Millar8, par exemple, affirmant que le sens de l’expression, dans les années 20 av. J.-C., ne renvoie pas à la restauration des institutions républicaines, mais à la remise en état, c’est-à-dire « en bonne santé » de l’État romain, cette question étant à mettre en rapport avec l’existence attestée d’autres expressions, i.e. Res publica reddita ou reperta (par opposition à amissa).
9Avant d’aborder le dossier poétique, et sans me prononcer sur le fond du problème comme l’a fait J. L. Ferrary dans deux articles récents9, pour savoir quel type de régime Auguste avait réellement instauré, concernant le problème qui nous occupe, il me semble permis de dire que nous nous trouvons devant un doublet d’hypothèses :
- Si l’expression Res publica restituta désigne bien la restitution de leurs pouvoirs au Sénat et au peuple, fut-elle un slogan politique, explicitement figuré comme tel dans des actes officiels, ou une interprétation tardive d’historiens tel Tacite ?
- Si elle désigne autre chose que cette restitution, par exemple la remise en état de la République romaine, ne peut-on pas penser qu’elle contient le message que, plus qu’à la restauration de ce que fut réellement la Res Publica dans l’histoire romaine, l’œuvre d’Auguste a visé à l’instauration de ce qu’elle aurait dû être, c’est-à-dire de ce qui correspond le mieux à la définition et à l’identité profondes, dans les domaines politique et religieux, de la romanité, depuis son origine.
10Il resterait à savoir, dans ce deuxième cas, comment peut s’effectuer une telle restauration de l’identité romaine, qui passe nécessairement par l’idéalisation d’un passé choisi et limité à des traits saillants. C’est à cette réponse que je vais m’attacher désormais en consultant le dossier poétique, dans les deux directions déjà évoquées, à savoir :
- Les poètes ont-ils parlé de cette Res publica restituta et, si oui, comment en ont-ils parlé ?
- Qu’ont-ils dit du pouvoir d’Auguste, quelle en fut leur représentation ?
11Plus que pour d’autres, l’interprétation historique des textes poétiques et partant l’établissement de leur valeur documentaire – tout légitimes qu’ils soient car ces textes émergent, comme les autres, d’un contexte « idéologique » qui les détermine et au sein duquel ils prennent position – s’avèrent difficiles et souvent incertains, et ceci en raison de deux particularités qu’un exégète ne peut ignorer :
- Celle de l’effet des contraintes génériques qu’ils subissent, celles-ci variant selon qu’il s’agit de l’épopée, de la poésie lyrique ou élégiaque…
- Celle des modèles, mythiques, historiques, voire métaphoriques par lesquels ils représentent le réel historique.
Restituere chez Virgile et les poètes augustéens
12Une enquête, que j’espère exhaustive, sur l’emploi de restituere dans la poésie augustéenne m’a permis d’établir un constat sinon d’absence, du moins de pauvreté. Dans la masse des textes que j’ai explorés, je n’ai trouvé que quelques cas qui peuvent nous intéresser et notamment cette occurrence qui apparaît au vers 846 du livre 6 de l’Énéide : « […] tu Maximus ille es,/Unus qui nobis cunctando restituis rem ».
13Cet extrait, on l’aura remarqué, concerne Fabius Cunctator et non Auguste, mais le sens de l’expression rem restituere plaide en faveur du second sens proposé plus haut, c’est-à-dire celui de la remise en état, en ordre de marche de la république. Cet exemple est d’autant plus intéressant qu’il procède d’une imitation d’Ennius, dans un passage qui concerne ce même Fabius : « unus homo nobis cunctando restituit rem10 […] », et qu’il a été repris par Ovide (Fastes II, 240-2) dans une imitation très proche de ses deux modèles :
« Unus de Fabia gente relictus erat ;
Scilicet ut posses olim tu, Maxime, nasci
Cui res cunctando restituenda foret »
« … avait été laissé (à Rome), seul de toute la famille, Fabius ; c’était bien sûr pour rendre possible un jour ta naissance, ô Maximus, toi qui devais rétablir la situation en temporisant11 ».
14Il me semble lire également dans Properce (3, 3,5-12) un écho lointain de cette expression dans un passage évoquant lui aussi les Annales d’Ennius :
« parvaque iam magnis admoram fontibus ora
(unde pater sitiens Ennius ante bibit,
et cecinit Curios fratres et Horatia pila,
regiaque Aemilia vecta tropaea rate,
victricisque moras Fabii pugnamque sinistram
Cannensem et versos ad pia vota deos,
Hannibalemque Lares Romana sede fugantis,
anseris et tutum voce fuisse Iovem) »
« et j’avais déjà approché mes faibles lèvres de la grande source (d’où le vénérable Ennius assoiffé a bu autrefois, et chanté les frères Curiaces et les javelots des Horaces, et les trophées royaux chargé sur les vaisseaux d’Émile, les lenteurs victorieuses de Fabius et le malheureux combat de Cannes, les dieux redevenus sensibles à nos vœux de piété et nos Lares chassant Hannibal du sol de Rome, Jupiter sauvé par les cris des oies)12… »
15Un sens voisin du verbe restituere (ranimer, rendre la vie) apparaît également dans une autre élégie de Properce (2, 1 62) :
« et deus exstinctum Cressis Epidaurius herbis
restituit patriis Androgeona focis »
« le dieu d’Épidaure ranima Androgée avec des herbes de Crète pour le rendre au foyer paternel »,
16ainsi que dans une ode d’Horace (4, 7, 24) :
« Cum semel occideris et de te splendida Minos
fecerit arbitria,
non, Torquate, genus, non te facundia, non te
restituet pietas. »
« Quand une fois tu auras succombé et que Minos aura rendu sur toi sa sentence éclatante, ni ta naissance, Torquatus, ni ton éloquence, ni ta piété ne te feront revivre13. »
17Tous ces exemples plaident de manière univoque en faveur d’un même sens pour restituere : celui de redonner la vie, la force et la santé ; et aucun n’atteste que les poètes ont donné à un moment ou à un autre le sens politique qu’on lui a conféré généralement.
Le poète et le prince
18Passons maintenant au dossier de la représentation du pouvoir augustéen chez Virgile et ses contemporains. Si l’on se place préalablement du point de vue socio-historique, l’on admettra peut-être, car c’est la doxa, que l’essor de la poésie à Rome, ou plutôt d’une certaine poésie, à la fin du Ier siècle av. J.-C., est à mettre en relation avec l’instauration, ou le retour, d’un régime de type monarchique qui, en créant les conditions de paix et de prospérité, a rendu possible l’accès d’un plus grand nombre à l’exercice du métier de poète : en assurant leur autonomie matérielle, des évergètes fortunés ont permis à des hommes de condition modeste de vivre de leur art en professionnels. L’exemple d’Horace, protégé de Mécène, semble à cet égard éclairant, comme le fut un peu plus tôt celui d’Archias dont Cicéron retrace la carrière dans le plaidoyer qu’il a prononcé en sa faveur.
19Mais ce qui est important pour nous est moins cette réalité sociale – parfois contestable du reste si l’on admet que les poètes, de Virgile à Ovide, avaient un statut social plus élevé que celui qu’ils prétendent avoir et qu’on leur a reconnu (je pense notamment à Horace qui, selon les historiens contemporains, avait le rang de chevalier) et qu’ils n’empruntaient ce masque du modeste et humble poète que parce qu’il leur était imposé par les genres qu’ils pratiquaient, le sermo notamment) – que la manière, tout aussi conventionnelle, dont les poètes de cette époque ont parlé du prince et de leur rapport à lui.
20Le principal acquis qu’ils célèbrent unanimement dans l’œuvre d’Auguste est qu’il a, par ses victoires légitimes, assuré le retour de la paix, de la concorde et de l’harmonie. C’est ce qu’expriment ces passages de l’Énéide qui présentent Auguste, accompagné des Pères et du peuple, en vainqueur et triomphateur instaurant la paix éternelle :
« D’un côté, menant les Italiens au combat, César Auguste,
entouré des pères et du peuple, avec les pénates et les grands dieux,
se dresse en haut de la poupe ; de ses tempes bénies
jaillissent deux flammes, et l’étoile paternelle apparaît sur sa tête14 »
(8, 678-681).
« Mais César, porté en un triple triomphe dans l’enceinte de Rome,
consacrait aux dieux de l’Italie une offrande impérissable,
trois cents temples immenses, répartis à travers la ville.
Les rues retentissaient de liesse, de jeux, d’applaudissements ;
dans tous les temples, un choeur de matrones ; partout, des autels ;
au pied de ceux-ci, des taureaux immolés couvrent le sol.
Lui, siégeant sur le seuil couleur de neige du brillant Phébus,
examine les présents de ses peuples et les fixe aux superbes chambranles ;
en une longue procession marchent les nations vaincues que distinguent
tant les vêtements et les armes que la langue et les manières.
Ici, Mulciber avait représenté le peuple des Nomades africains
aux robes sans ceinture ; ici, les Lélèges et les Cariens, et les Gélons
porteurs de flèches ; l’Euphrate s’avançait, les flots plus apaisés déjà ;
les Morins, hommes des confins de la terre, et le Rhin à la double corne,
les Daces insoumis et l’Araxe indigné du pont qui le franchit »
(8, 714-726).
21Avec la victoire, c’est la paix et la légalité retrouvées, le retour aux vertus sociales du temps de la fondation et à l’alliance retrouvée de Romulus et Rémus dont la rivalité était la cause des guerres civiles :
« Un Troyen naîtra, César, d’illustre naissance,
qui bornera son empire à l’Océan et sa renommée aux étoiles,
Jules, dont le nom lui vient du grand Iule.
Un jour, au ciel, tu l’accueilleras chargé des dépouilles de l’Orient,
et tu seras apaisée ; vers lui aussi monteront voeux et prières.
Alors, une fois les guerres délaissées, les âpres siècles s’adouciront :
la Bonne Foi chenue et Vesta, Quirinus et Rémus, son frère,
institueront des lois ; sinistres, étroitement serrées de ferrures,
les portes de la Guerre resteront closes ; la Fureur impie, redoutable,
s’assiéra à l’intérieur, les bras liés derrière le dos par cent nœuds d’airain,
sur des armes entassées et elle grondera, hérissée, la bouche sanglante »
(1, 286-296).
22Après le désordre et les horreurs des guerres civiles, les poètes rêvent au retour de l’âge d’or du temps du Latium primitif, celui de Saturne, d’Hercule rencontrant Evandre et fondant le culte de l’ara maxima, que seul un nouvel Hercule ou un nouveau Liber leur paraît capable d’assurer. C’est ce qu’il faut lire dans célèbres éloges de la terre de Saturne et de la Cité des abeilles développés par Virgile dans les 2e (136-176) et 4e Géorgiques (149-227), dans la 4e Bucolique, mais aussi dans cet extrait du discours d’Anchise au livre 6 de l’Énéide (679-807) :
« Voici César, et toute la descendance de Iule,
qui un jour apparaîtra sous l’immense voûte céleste.
Ce héros, c’est lui, que si souvent tu entends dire qu’il t’est promis ;
Auguste César, né d’un dieu, fondera un nouveau siècle d’or
dans les champs du Latium où régnait autrefois Saturne ;
il étendra son empire au-delà des Garamantes et des Indiens,
au-delà des étoiles, au-delà des routes de l’année et du soleil,
là où Atlas, qui porte le ciel, fait tourner
sur ses épaules l’axe semé d’étoiles de feu.
À l’idée de sa venue, les royaumes de la Caspienne maintenant déjà
frémissent devant les oracles des dieux, et la terre Méotide,
et les sept embouchures du Nil se troublent et tremblent.
En vérité Alcide n’a pas parcouru autant de terres,
bien qu’il ait transpercé la biche aux pieds d’airain,
pacifié les bois d’Érymanthe et fait trembler Lerne avec son arc ;
il ne l’a pas fait non plus, dirigeant son attelage avec des rênes de pampre,
Liber, le victorieux, menant ses tigres depuis les hautes cimes de Nysa.
Et nous hésitons encore à déployer notre valeur par de hauts faits,
ou est-ce la crainte qui nous empêche de nous établir
en terre d’Ausonie ? »
23Comme l’extrait précédent le montre, à la mission de refondation originelle de Rome, est associée une divinisation poétique du monarque, fils de dieu et futur dieu lui-même. Elle était déjà amorcée dans les Bucoliques (1, 6-8) :
« T. : O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
namque erit ille mihi semper deus, illius aram
saepe tener nostris ab ouilibus imbuet agnus »
« Ô, Mélibée, c’est à un dieu que nous devons ces loisirs ; car Il sera pour moi, toujours, un dieu ; Son autel, une tendre victime, un agneau de nos bergeries, souvent l’ensanglantera15 »,
24ainsi que dans les Géorgiques 2 (« Et toi enfin, qui dois un jour prendre place dans les conseils des dieux à un titre qu’on ignore […] ») et 3 (« […] dans la verte plaine, j’élèverai un temple de marbre, au bord de l’eau où en lents détours erre le large Mincius et où le roseau tendre a couronné ses rives. Au milieu je mettrai César, qui sera le dieu du temple »).
25Contrairement à ce que l’on pense parfois16, cette célébration poétique de la monarchie s’appuie moins sans doute sur le modèle philosopho-politique développé par des philosophes ou hommes d’État, tels Platon, Philodème de Gadara17 ou Cicéron qui, certes, écrit dans son De Republica : « Si la valeur morale gouverne l’État, que peut-il y avoir de plus beau » (34) ; et fait dire à Scipion : « Au-dessus de chaque forme de gouvernement prise séparément, je place une combinaison des trois. Si cependant il fallait en choisir une à l’état de pureté, j’opterais pour la royauté » (35), que sur ce que C. Calame a appelé des « simulacres » poétiques, élaborés par leurs modèles grecs qui, d’Hésiode à Callimaque en passant par Pindare, ont toujours célébré l’alliance du roi et du poète dans la mission de guider les autres hommes.
26Les fondements idéologiques de la relation du poète au monarque ont été souvent explicités, dans la poésie archaïque, par le recours à la notion de personnages « démoniques » que l’on trouve attestés dans le fragment 115 des Purifications d’Empédocle, cité et commenté par J.-P. Vernant : « Les voici enfin devins, poètes, médecins et conducteurs d’hommes […]. » Une énumération semblable d »’hommes divins » avait déjà été établie par Homère dans les vers 384-385 du chant XVII de l’Odyssée ; ces vers sont mis dans la bouche du porcher Eumée qui, en réponse à un reproche d’Antinoos, précise quels sont ces hommes divins que les rois vont quérir à l’étranger :
« Antinoos, tu ne parles pas à propos, bien que tu sois noble ! Quels hôtes s’en va-t-on quérir à l’étranger sinon l’un de ces artisans, un devin, un médecin ou un charpentier ou encore un aède inspiré qui charme par son chant. »
27Dans une remarquable étude intitulée « Ulysse l’aède et Homère le charpentier », F. Bertolini18 explique les raisons qui fondent la parenté fonctionnelle de toutes ces personnages dans le système sociopolitique archaïque :
« Se ora, a conclusione delle considerazioni sin qui fatte, torniamo alla lista dei demiourgoi enunciata da Eumeo ad Antinoo, possiamo constatare una singolare corrispondenza tra le professioni stesse e le funzioni che la tradizione epica assegna alla poesia. Indovino, medico, carpentiere e aedo sono chiaramente professioni autonome e distinte, ma mantica, iatrice e carpenteria in quanto funzioni della poesia sembrano costituire un complesso solidale. »
28Callimaque, qui bénéficiait à Alexandrie des faveurs de Ptolémée Philadelphe (situation que les poètes romains pouvaient juger comparable à la leur), ne refusait pas lui non plus cette solidarité du monarque et du poète, en rappelant qu’elle dépend des attributs et pouvoirs du dieu Apollon : « Personne qu’Apollon n’a tant d’arts en sa main. il a dans son lot et l’archer et l’aède – car l’arc est son bien, et le chant aussi. À lui prophétesses et devins ; et de Phoibos aussi les médecins tiennent la science de retarder la mort19 » (Hymne à Apollon, 42-46).
29À Rome même, à l’époque augustéenne, la coopération du prince et du poète dans la production artistique et la création poétique est d’abord située sur un plan extérieur à la genèse du poème ; le prince ou le mécène sont des destinateurs réels qui participent concrètement et matériellement à l’activité artistique, soit comme commanditaires ou conseillers qui poussent le poète à traiter tel ou tel thème, à choisir tel ou tel genre poétique, soit comme hommes de pouvoir qui, par leur action, ont favorisé l’établissement de la pax impériale et offert aux poètes les conditions matérielles ou spirituelles propices à la création poétique.
30L’Ode 3, 4 d’Horace fournit une illustration typique de cet idéal hésiodique de coopération pacifique entre le poète et le prince. Dans une sorte de réécriture de la scène fameuse de la Théogonie, le poète rapporte, sous la fiction d’un songe, sa propre élection par les Camènes de Daunie. Un jour qu’enfant il s’était endormi dans les montagnes de son Apulie, des colombes vinrent le couvrir de laurier et de myrte, ces feuillages divins des poètes :
« Me fabulosae Volture in Apulo
nutricis extra limina Pulliae
ludo fatigatumque somno
fronde noua puerum palumbes
texere, mirum quod foret omnibus
quicumque celsae nidum Aceruntiae
saltusque Bantinos et aruum
pingue tenent humilis Forenti,
ut tuto ab atris corpore uiperis
dormirem et ursis, ut premerer sacra
lauroque conlataque myrto,
non sine dis animosus infans. »
Ode 3, 4, 9-20.
« Depuis mon enfance, des colombes de la fable, sur le Vultur apulien, un jour que, hors du seuil de ma nourrice Pullia, j’étais tombé épuisé de jeu et de sommeil, vinrent, avec du feuillage nouveau, me couvrir, montrant ce prodige à tous ceux qui habitent le nid de la haute Achérontie, et les défilés de Bantia, et la campagne plantureuse de la basse Forente, de me voir dormir sans craindre pour mon corps les vipères et les ours sinistres, de voir, unis ensemble, le laurier et le myrte sacrés revêtir ce petit enfant dont le courage venait des dieux20… »
31Le poète rappelle que, depuis cette élection, il est devenu le protégé des Muses (uester, Camenae, uester…, v. 21), l’ami de leurs fontaines et de leurs danses, et demande que leur protection s’étende sur le grand César. Ce sont, dit-il, ces mêmes Muses qui accueillent le prince dans leur grotte, pour le délasser de ses « travaux » (sa geste héroïque) et lui donner le « doux conseil » dans son oeuvre de paix. Si le prince, garant de la paix civile, permet par son pouvoir l’exercice de la poésie, si l’on peut dire aussi qu’il est hissé par le poète au rang d’Hercule et/ou d’Apollon comme figure de l’inspirateur, le poète, en retour, se pose aussi comme son conseiller21 :
« Vos Caesarem altum, militia simul
fessa cohortes abdidit oppidis,
finire quaerentem labores
Pierio recreatis antro ;
uos lene consilium et datis et dato
gaudetis, almae. « Scimus ut impios
Titanas inmanemque turbam
fulmine sustulerit caduco… »
Ode 3, 4, 37-44.
« Vous (Camènes), dès que le grand César a enfermé dans les citadelles les cohortes fatiguées par les campagnes et cherche un terme à ses travaux, vous le délassez dans l’antre du Piérus ; vous, déesses bienfaisantes, vous donnez de doux conseils et vous réjouissez de les avoir donnés. »
32L’allusion à Hésiode est transparente : l’expression lene consilium reprend en l’adaptant au contexte historique latin, l’idée, chère au poète d’Ascra, que ce sont les Muses qui dictent22 les « sentences droites des rois et des poètes » et que ce sont elles aussi qui « entraînent les coeurs par des mots apaisants ». Pareil à Numa qui allait chercher conseil auprès de la nymphe Égérie, Auguste trouve auprès des Muses, i.e. d’Horace, l’inspiration qui lui dicte des lois justes pour son peuple.
33Quelques générations plus tard, l’alourdissement du pouvoir impérial, les contraintes, qui en découlent, du métier de courtisan, sans oublier le développement du culte de l’empereur qui aboutit à sa divinisation de son vivant, entraînent une systématisation et une généralisation de cette thématique. L’empereur occupe définitivement le centre même de la création poétique, aux deux niveaux de sa manifestation : au niveau de la communication, il conserve la position actantielle d’un commanditaire et protecteur permanent, garant de la cohésion et de la paix sociales, mais surtout, au niveau de l’énoncé de l’énonciation, il occupe celle des destinateurs divins, Apollon, Bacchus et la Muse, en devenant le principe cosmique de l’ordre et l’inspirateur du poète. Ceci apparaît fort clairement à la fin du long prologue de la Pharsale :
« Mais tu es déjà un dieu pour moi ; et si je te reçois, tel un prophète, en ma poitrine, je n’aurai plus à invoquer le dieu qui révèle les secrets de Cirrha ou à détourner Bacchus de Nysa : tu suffis à donner l’ardeur nécessaire à celui qui entreprend d’écrire un poème romain23 » (Pharsale, 1, 57-66).
34Néron concentre désormais en lui les pouvoirs prophétiques d’Apollon et de Bacchus, les deux divinités associées du rituel delphique. Il suffit donc que le poète, comme la Pythie ou comme l’initié du thiase, soit possédé par ce dieu vivant pour qu’il puisse révéler les « causes de si grands événements » (ibid., 67, i.e. les guerres civiles). C’est ainsi que Lucain recompose le thème hésiodique si ancien de l’alliance du roi et du poète au service d’un éloge de l’empereur. Et il importe peu de savoir si le poète mettait une quelconque sincérité dans cet éloge ; les circonstances politiques, le caractère de Néron et son goût pour les grands mythes poétiques de la Grèce en ont sans doute dicté les termes. Mais du temps où, selon ses biographes24, Lucain avait les faveurs du prince, il composa un éloge de Néron au concours des Neronia, puis un poème sur Orphée, et l’on peut raisonnablement supposer que cette adaptation ingénieuse de la thématique poétique de l’inspiration divine y avait déjà été proposée ; et même si, à l’époque de la rédaction du prologue, leurs rapports ont mal supporté leur rivalité littéraire, les contraintes de la situation et les usages du genre suffisent à en justifier la réutilisation. Quelques années plus tard, Pline l’Ancien, alors qu’il aborde un genre nouveau, ne se comporte pas différemment : dans sa dédicace à Titus, il reprend, en lui donnant un tour juridique, la thématique poétique de l’éloge de l’empereur et pare le jeune prince du double titre de patronus et de iudex, de protecteur qui communique avec le divin et de savant dont le génie sans limite fait un juge idéal du mérite de l’écrivain.
35Par ces deux exemples, on voit donc que l’instauration à Rome du pouvoir impérial, que renforce le culte de la personne de l’empereur, favorise la réutilisation adaptée du motif hésiodique. La relation du roi et du poète est celle qui lie Jupiter à Apollon, ce dernier révélant l’ordre du monde dont le premier est le garant ; le roi connaît lui aussi les secrets du monde, les causes profondes des événements, et le poète, à côté de lui, est son exégète, qui parle en son nom.
Notes de bas de page
1 In consulatu sexto et septimo, postquam bella civilia exstinxeram, per consensum universorum potitus rerum omnium, Rem publicam ex mea potestate in senatus populique Romani arbitrium transtuli. Quo pro merito meo senatus consulto Augustus appellatus sum et laureis postes aedium mearum vestiti publice coronaque civica super ianuam meam fixa est et clupeus aureus in curia Iulia positus, quem mihi senatum populumque Romanum dare virtutis clementiaeque iustitiae et pietatis caussa testatum est per eius clupei inscriptionem. Post id tempus dignitate omnibus praestiti, potestatis autem nihilo amplius habui quam ceteri qui mihi quoque in magistratu conlegae fuerunt (Res Gestae, 34).
2 La traduction est de A. Cornu (http://www.noctes-gallicanae.org).
3 Quod si vos vestrum mihi studium, patres conscripti, ad communem dignitatem defendendam profitemini, perficiam profecto, id quod maxime res publica desiderat, ut huius ordinis auctoritas, quae apud maiores nostros fuit, eadem nunc longo intervallo Rei publicae restituta esse videatur.
4 La traduction est celle de Nisard, Paris, 1840.
5 Voir sur la question Spielvogel J. (dir.), Res publica reperta. Zur Verfassung und Gesellschaft der römischen Republik und des frühen Prinzipats. Festschrift für Jochen Bleicken zum 75. Geburtstag, Stuttgart, 2002 et notamment, dans le même volume, l’étude de Klaus Bringmann qui porte sur les deux slogans clés de cette période, Res publica amissa et Res publica restituta.
6 Mackie N.K., « Res publica restituta, a Roman myth », Deroux C. (dir.), Studies in Latin Literature and Roman History, IV, Bruxelles, 1986, p. 302-340.
7 Judge E.A., « Res publica restituta. A modern illusion? », Evans J.A. (dir.), Polis and imperium. Studies in honour of Edward Togo Salmon, Toronto, 1974, p. 279-311 : « There is no evidence that Augustus ever used the phrase res publica restituta, with its connotation of restoring the republic, to characterize his government. He did confront the issue it represents, at least in private debate and consultation. His relation to the state was also expressed in the claim that the safety of the country depended upon him personally and in the formal division of power in the government. »
8 Millar F. « The first revolution : Imperator Caesar, 36-28 BC », La révolution romaine après Ronald Syme : bilans et perspectives, Vandœuvres-Genève, 2000, p. 1-30. L’historien pense que l’expression res publica, dans les années 20 ne signifie pas autre chose que la « chose publique » (commonwealth), et constate que l’expression res publica restituta, quand elle apparaît (ce qui est rare), veut dire que l’État a retrouvé sa bonne santé.
9 Ferrary J.-L., « À propos des pouvoirs d’Auguste », CCG 12, 2001, p. 101-154, à propos du « consulare imperium » dont disposait Auguste et « Res publica restituta et les pouvoirs d’Auguste », Fondements et crises du pouvoir, textes réunis par Sylvie Franchet d’Espèrey [ et al.], Bordeaux, 2003, p. 419-428.
10 Ennius, Ann., 383 Sk.
11 La traduction est celle de R. Schilling, CUF, 1992.
12 La traduction, comme la suivante, est celle de S. Viarre, CUF, 2005.
13 Les traductions des Odes sont empruntées à F. Villeneuve, CUF, 19644.
14 Les traductions de l’Énéide sont de A.M. Boxus et Jacques Poucet, http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg.
15 La traduction est celle d’E. de Saint-Denis, CUF, 1970.
16 Loupiac A., Virgile, Auguste et Apollon, Mythe et politique à Rome, Paris, 1999.
17 Pihlodème, Du bon roi selon Homère.
18 Bertolini F., « Odisseo aedo, Omero carpentiere : « Odissea » 17.384-85 », Lexis 2, 1988, p. 145-164.
19 La traduction est de E. Cahen, CUF.
20 Pour cette traduction d’un texte très controversé nous avons choisi de suivre une nouvelle fois l’édition de Villeneuve déjà citée.
21 Voir aussi : l’Ode 3, 25 : « Où m’entraînes-tu, Bacchus, tout plein de toi ? dans quels bois, dans quelles grottes m’emporte l’essor d’une inspiration nouvelle ? de quels antres serai-je entendu, m’essayant à placer la gloire immortelle du grand César parmi les astres. »
22 Contrairement à l’interprétation commune, nous proposons de faire de la suite du poème le chant même des Muses : tel qu’il est placé ce chant est le lene consilium dont il est question juste avant. En outre, en procédant ainsi, Horace imite le début de la Théogonie d’Hésiode qui met le récit théogonique dans la bouche des Muses, imitation d’autant plus vraisemblable qu’elle poursuit celle de la scène de l’élection.
23 La traduction est d’A. Bourgery, CUF, 1962.
24 Suétone et Vacca, dont on peut lire la biographie sur Lucain dans la RE., col. 2234 (Marx).
Auteur
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Alain Deremetz
Professeur de latin, Université de Lille III, UMR 8164
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