La circulation des hommes et de l’information
p. 107-139
Texte intégral
L’empereur et le monde : entre portrait idéal et réalités
« En effet, il revient aux empereurs de soutenir au Sénat les décisions utiles, de haranguer le peuple à propos de diverses affaires, de redresser une loi injuste, d’envoyer des lettres à travers le monde, de s’adresser aux rois des nations extérieures à l’Empire, de réprimer par des édits les fautes des alliés, de louer leurs bonnes actions, d’arrêter les sédicieux, d’épouvanter les fougueux. Toutes ces choses doivent assurément être menées avec des mots et des lettres. Ne cultiveras-tu pas ce qui, selon ton opinion, te sera d’une grande utilité si souvent et pour des affaires importantes1 ? »
1C’est en ces termes que Fronton, sénateur, avocat et écrivain, engagé dès les dernières années du règne d’Hadrien comme précepteur de Marc Aurèle, se plaît à dresser le profil de l’empereur idéal, dans une lettre sur l’éloquence. Il montre un empereur très actif, toujours en relation avec le monde à travers ses courriers (per orbem litteras missitare), sachant trouver pour chacun de ses interlocuteurs le mode de communication qui convient le mieux : le discours (contio) pour convaincre le Sénat et le peuple (suadere ; appellare), les lois (ius ; edictis) pour contrôler, imposer ou prescrire des interdictions à l’ensemble des ennemis politiques (compellare ; coercere), et la force (militaire) pour contenir les révoltes et repousser la violence sous l’effet de la peur (compescere ; territare). Il convient d’alterner l’écrit et l’oral (verbis ; litteris), les louanges et les menaces (laudare ; compescere ; territare). En énumérant les divers types d’interlocuteurs de l’empereur, Fronton rappelle que celui-ci exerce son pouvoir sur l’ensemble de l’Empire, mais que son contrôle s’étend aussi au delà des frontières, sur les rois des nations extérieures (reges ceterarum gentium) et sur les alliés (sociorum culpas edictis coercere). Il a bien conscience que l’exercice du pouvoir implique la nécessité de communiquer, mais aussi que la communication, et en particulier la communication écrite, est l’expression même et la manifestation de ce pouvoir face aux administrés2. On voit se dégager, dans son discours, les qualités nécessaires à celui qui tient le pouvoir entre ses mains, et qu’il se doit de mettre en évidence : l’éloquence sous toutes ses formes d’expression, l’autorité et la fermeté, la capacité de réagir et de décider, en s’appuyant sur les lois, ainsi que la diplomatie, tant il importe pour atteindre ses buts de savoir adapter son style et trouver le ton adéquat pour se faire entendre, respecter et obéir. À ces qualités, on pourrait en ajouter d’autres, qui n’entrent pas directement dans le sujet de Fronton, mais qui sont néanmoins utiles, pour un souverain, dans l’art de la communication. On peut citer par exemple le sens de l’écoute, ainsi que la capacité d’anticiper les réactions d’autrui, ou encore l’art de soigner et de diffuser son image, porteuse et véhicule des idées politiques qu’on entend communiquer3.
2Cette image d’un empereur qui communique avec le monde (ses sujets, ses partenaires, ses alliés), qui fait preuve d’autorité et de fermeté tout en sachant se montrer diplomate, a été magnifiquement mise en relief par Fergus Millar dans une étude publiée il y a une trentaire d’années et qui demeure une contribution fondamentale4. C’est la même image qui se profile dans un édit et des lettres récemment découverts qui émanent d’Hadrien, « the restless emperor » pour reprendre le titre de la biographie qu’Antony Birley lui a consacrée5. En lisant ces textes, on prend pleinement conscience du rôle de communicateur et de la position de véritable plaque tournante des informations que l’empereur occupe au sein de l’Empire. L’un de ces documents, rédigé en grec et gravé sur une stèle de marbre, est un édit impérial, à savoir un écrit contenant des prescriptions d’ordre général, prises à l’initiative de l’empereur, et qui peuvent être applicables à une province ou à tout l’Empire6. On y voit Hadrien, suite à des problèmes de réquisitions abusives de la part de soldats romains, émettre une série de prescriptions afin de régler, dans un souci d’équilibre entre les abus des uns et les devoirs des autres, la question du transport officiel des hommes, des biens et des informations. Ces mesures font suite à son voyage de 129 ap. J.-C. en Asie, au cours duquel il a pu se rendre compte par luimême des problèmes dénoncés, en écoutant les plaintes et les requêtes, sous forme de libelli ou pétitions, que la population locale est venue présenter devant lui, dans les cités où il a fait halte7. L’édit a pu être rédigé alors que l’empereur continuait son voyage en direction de la Syrie8. Ce document semble bien être le premier exemple connu d’un édit impérial consacré à un tel sujet en Asie Mineure. Les problèmes d’abus qui en sont à l’origine ne sont pas nouveaux, on le verra plus loin à propos des mesures prises sous Tibère et sous Claude, et ils nécessitent de la part des autorités romaines des rappels à l’ordre fermes et répétés auprès de leurs propres agents9. Ils se profilent notamment à travers les nombreuses pétitions que les paysans et villageois adressent, le plus souvent en première instance, aux autorités provinciales, gouverneurs ou procurateurs10. Lorsque leurs démarches aboutissent, il n’est pas rare que les requérants décident d’en faire graver la preuve écrite dans la pierre, pour l’afficher publiquement et en conserver la mémoire11. Lorsque les démarches demeurent sans effet, ou que les requérants ne sont pas satisfaits des réponses obtenues, ils peuvent tenter, s’ils sont déterminés, de s’adresser directement à l’empereur. Mais que faire si l’empereur en personne les renvoie vers le gouverneur, comme cela s’est passé par exemple pour les délégués espagnols de Sabora qui se sont rendus à Rome en 78 ap. J.-C. pour y rencontrer Vespasien ? Il leur reste toujours la possibilité de faire inscrire au retour de Rome sur une table de bronze la lettre contenant la réponse impériale où figure en première place le privilège qu’ils ont réussi à obtenir et qui porte principalement sur l’attribution du nom de l’empereur au municipe local12. L’annonce d’un déplacement impérial dans la province, ou dans une province voisine, représente à ce titre une occasion dont il faut savoir profiter, comme le suggère le contexte dans lequel s’inscrit l’édit en question. Si l’empereur est à Rome (ou s’ils savent où il fait halte, lorsqu’il est en voyage), les requérants s’organisent pour faire en sorte que la pétition lui parvienne directement, que ce soit par l’intermédiaire d’une personne de confiance établie sur place, un soldat originaire de leur cité par exemple, ou par l’envoi d’ambassadeurs, s’ils peuvent se permettre d’en financer le voyage et les frais de séjour sur place, ou si leurs représentants en assument les frais eux-mêmes13.
3L’intensité des contacts qu’Hadrien entretient avec les provinces apparaît de manière évidente sur un autre document, lui aussi tout récemment publié. Il s’agit d’une plaque de marbre découverte également en Asie, à Alexandrie de Troade, qui contient le texte de trois nouvelles lettres d’Hadrien. Comme l’édit précédent, ces lettres impériales ont été rédigées à la suite de rencontres organisées au cours d’un voyage de l’empereur. Lors de son passage à Naples à son retour d’Asie, vraisemblablement à la fin de l’été 133 ap. J.-C., Hadrien assiste aux Sebasta et rencontre à cette occasion des ambassades de plusieurs cités et des délégués d’associations itinérantes d’artistes dionysiaques venus lui présenter leurs revendications et lui transmettre leurs requêtes14. À la suite de ces rencontres, soucieux de réglementer l’organisation, la santé financière et le calendrier des concours (Olympia et Panhellenia) et festivités religieuses dans lesquels de nombreuses cités de plusieurs provinces sont impliquées (e.g. Milet, Chios, éphèse, Smyrne, Pergame, mais aussi Mantinée, Olympe, Athènes, Nicopolis, Patras, Argos ou encore Tarente, Naples et même Rome), il émet un édit pour régler les problèmes et, pour faire appliquer ses décisions, il s’assure qu’elles soient divulguées, affichées et respectées. Il n’y a pas lieu ici d’évoquer les détails de l’objet de ces prises de position. Il est intéressant en revanche d’observer la méthode et les moyens déployés par l’empereur en vue d’informer toutes les parties concernées sur l’ensemble des mesures qu’il entend prendre. Il adresse des missives aux associations des technitai dionysiaques, leur précisant qu’il a aussi écrit aux cités directement impliquées dans les problèmes dénoncés, et notamment à Milet, Chios, éphèse, et Corinthe, ainsi qu’à l’Assemblée du koinon d’Asie. Mais parallèlement à ces contacts directs avec les cités et les koina, il adresse aussi des lettres à chacun des gouverneurs des provinces concernées (proconsuls d’Asie et d’Achaïe, légat de Syrie, préfet d’Égypte), parfois accompagnées de copies de dossiers, pour les tenir informés ou leur demander d’effectuer des contrôles et des vérifications, d’analyser la situation sur le plan provincial et local, et de lui en faire part dès que possible :
« J’ai envoyé au proconsul les comptes des Corinthiens, en lui écrivant de vérifier au plus tôt leur contenu et de faire savoir, en fonction des possibilités des ressources publiques, s’il convient que les vainqueurs dans les concours sacrés reçoivent les deux tiers ou la moitié ; en attendant que les Corinthiens se soient expliqués à propos des comptes, qu’on leur donne les deux tiers. »
4Il va de soi que dans ce cas précis, mais aussi d’une manière générale, en présence de problèmes à régler, l’empereur attend des gouverneurs qu’ils interviennent auprès des autorités locales, qu’ils exigent des réponses et s’assurent que ses ordres soient respectés, et qu’ils fassent même pression et acte d’autorité si cela s’avère nécessaire. Ces mots d’Hadrien (tirés de la première lettre), de même que le contenu de l’ensemble des trois lettres, rappellent les missives que son prédécesseur Trajan adresse à son gouverneur Pline le Jeune, alors en charge de la Bithynie, et que l’écrivain nous rapporte au livre X de son œuvre15. Hadrien, tout comme Trajan, se montre au courant des abus, il connaît même ceux qui les commettent, grâce aux informations de ses subordonnés. Il avertit, donne des ordres et lance des menaces de convocation devant sa personne.
5Ces deux documents hadrianiques permettent d’observer l’alternance constante de la communication écrite et verbale. En effet, à tous les maillons de la chaîne de transmission, l’écrit et l’oral se superposent, se relayent et se complètent. La communication verbale, rendue possible, comme on l’a vu, par la circulation des hommes (empereur ou agents du pouvoir ; ambassades ou villageois), a bien évidemment laissé peu de traces facilement saisissables dans les sources documentaires, alors que le caractère pérenne de l’écrit est précisément recherché par sa gravure dans la pierre ou dans le bronze. À ce sujet, la fin de la première des trois lettres d’Hadrien se révèle instructive. Bien qu’il ne s’agisse pas de prescriptions à proprement parler, l’autorisation adressée aux associations montre bien l’importance que l’empereur accorde à la publicité de ses décisions : « à l’exécution de toutes les mesures que j’ai édictées (dietaxa) veilleront, pour chaque concours, ceux qui ont le gouvernement de la province ; je vous permets aussi de les faire inscrire sur des stèles (stèllais engrapsai) là ou vous voudrez, afin qu’elles soient connues de tous. Bonheur à vous16 ! » Par les injonctions et autorisations que l’on a pris la peine de graver dans la pierre, chacun saura voir l’expression et la ferme manifestation de l’autorité suprême de l’empereur, qu’il s’agisse du gouverneur, des magistrats ou du simple passant invité à lire le texte gravé et exposé à la vue de tous, ou à en écouter la lecture.
6Même si les documents présentés ci-dessus proviennent de la province d’Asie (les documents officiels comparables se montrent en effet plus rares dans les provinces occidentales, en raison vraisemblablement de la culture épigraphique qui y est différente17), l’enseignement qu’ils apportent sur les questions relatives à la communication et aux modalités de transmission des informations peuvent s’appliquer, dans les lignes générales, au système mis en place dans l’ensemble des provinces de l’Empire. C’est donc aux origines de ce système qu’il convient dans un premier temps de porter notre attention. On cherchera ensuite à décrire de manière plus précise les moyens (circuits, mécanismes, vecteurs) et les personnels qui permettent d’assurer la transmission de l’information officielle entre Rome et les provinces, puis à l’intérieur des provinces18. On terminera cette étude par un état de la question sur le système de la vehiculatio également dénommé le cursus publicus.
Auguste ou la mise en place d’un système
7La nécessité pour l’homme d’état de s’informer (et de le faire avec un regard critique) fait partie des conseils que Mécène donne à Auguste, dans le célèbre discours fictif que lui prête Dion Cassius (v. 163/4-v. 230 ap. J.-C.)19.
« … il est nécessaire que tu aies des gens qui entendent de leurs oreilles et inspectent tout ce qui touche à ton Empire, afin de ne rien ignorer de ce qui demande protection ou redressement, souviens-toi qu’il te faut non pas ajouter foi purement et simplement à leurs rapports, mais les examiner avec soin ».
8Cette notion, qui cadre bien avec les projets et les ambitions politiques du premier princeps et complète en un sens les propos de Fronton, apparaît déjà chez Cicéron, qui dresse l’image idéale du sénateur romain au service de l’état. Dans un passage de ses Lois, il précise les quatre domaines principaux sur lesquels le sénateur doit se tenir informé : le nombre des soldats sous les armes, les finances publiques, les alliés, amis et tributaires de la république, ainsi que les lois, les conventions et les traités20. Ce portrait idéalisé contraste avec la réalité telle qu’elle nous apparaît à travers sa correspondance et plus particulièrement dans les lettres qu’il rédige à l’époque où il exerce ses fonctions de gouverneur en Cilicie. Ces lettres, qui offrent un complément et un éclairage qui diffère de celui de César, dans ses commentarii, représentent pour la période républicaine une source riche d’informations sur les questions qui nous occupent21. Elles montrent qu’à éphèse ou à Samos, par exemple, on est informé de l’arrivée du gouverneur Cicéron et qu’on l’attend avec enthousiasme, mais elles révèlent aussi les mauvaises surprises que lui laisse son prédécesseur et dont il ne prend connaissance qu’au cours de ses déplacements dans sa province, comme il s’en plaint au Sénat et à Atticus22. Elles permettent de se rendre compte d’une manière générale de l’absence d’un système déployé dans les provinces en vue de diffuser les informations et d’en organiser la recherche, d’en assurer le transfert et la circulation dans l’Empire par des canaux officiels, et de veiller à leur conservation et à leur archivage. Mais cette lacune n’empêche toutefois pas l’existence de contacts et de communications. À cette époque, ce sont généralement des particuliers, avec l’aide de leurs esclaves ou affranchis employés comme tabellarii ou cursores, ou encore des marchands ou negotiatores appelés à voyager entre Rome et des régions parfois éloignées, qui se chargent des échanges de lettres et de dépêches officielles entre le Sénat romain et les provinces. La communication se fait aussi par l’intervention d’ambassadeurs romains ou par celle d’ambassadeurs étrangers dépêchés à Rome pour plaider la cause de leur cité auprès du Sénat23. Ce sont ces derniers qui, suite à l’audience obtenue et à la réponse prononcée et parfois confirmée au moyen d’un sénatus-consulte, se chargent (ou sont chargés) à leur retour d’en informer leur cité, et d’en faire afficher puis archiver une copie du texte. Ainsi, c’est grâce aux ambassadeurs de Thasos par exemple, au retour de leur voyage à Rome, et non pas par la voie officielle, que L. Cornelius Dolabella, le gouverneur de Macédoine, prend connaissance d’un décret du Sénat favorable aux Thasiens, comme l’apprend une de ses lettres24. À l’époque républicaine les gouverneurs, à leur arrivée dans leur province, ne disposent pas encore du personnel et des moyens nécessaires (un accès sur place à des archives de leurs prédécesseurs par exemple) permettant d’assurer une stabilité et une continuité dans la gestion des affaires. C’est habituellement par des membres de leur familia, par des clients ou des amici qu’ils se font assister dans l’exercice de leurs fonctions25.
9On ne peut s’empêcher, en lisant la description cicéronienne du sénateur idéal présenté comme un homme politique bien informé, de penser à Auguste et à ses Res Gestae, où il prend soin de montrer, en s’appuyant sur des chiffres précis, à quel point il est bien renseigné sur la situation de l’Empire, et en particulier sur les affaires militaires et financières26. Cependant, lorsque l’on compare les écrits de Cicéron et les Res Gestae d’Auguste, surgit inévitablement l’image du changement de contexte politique qui sépare les deux hommes. À la fin d’années de guerres civiles qui ont mis à mal les structures du pouvoir et la cohérence du gouvernement de l’Empire, c’est l’arrivée d’Auguste et sa volonté de rassembler entre ses mains les forces du pouvoir jusqu’ici réparties entre plusieurs, qui imposent le début d’un nouveau système permettant un dialogue entre le centre du pouvoir et l’oikoumène27. Le climat particulier dans lequel s’inscrit le début de son règne et les réformes qu’il veut initier l’incitent à communiquer et à se tenir informé28.
10Les Res Gestae illustrent parfaitement cet aspect dans ce qui représente un « bilan politique à portée constitutionnelle », pour reprendre les mots de John Scheid29. C’est à cette célèbre « Reine des inscriptions », parfait exemple d’une volonté de mémorialisation et de communication, que Suétone fait allusion lorsqu’il évoque le second des trois volumina laissés par le Prince à sa mort (altero indicem rerum a se gestarum) en complément à son testament30. Le contenu du troisième volumen est lui aussi particulièrement instructif sur l’état des informations dont Auguste dispose au seuil de sa mort, comme le souligne implicitement Suétone dans la description qu’il en donne. Ce troisième volume dressait, d’après le biographe, l’état de la situation de l’Empire en entier (tertio breviarium totius imperii), en livrant des données précises sur le nombre de soldats sous les drapeaux (quantum militum sub signis ubique esset) ainsi que sur les finances publiques (quantum pecuniae in aerario et fiscis et vectigaliorum residuis)31. La question n’est pas de savoir si ces informations ou celles qui figurent dans les Res Gestae sont parfaitement exactes dans tous les détails, mais plutôt de se demander quels sont les voies et les moyens de communication en place qui lui permettent de prétendre de manière crédible à ce niveau de connaissances. Par ailleurs, le fait que les Res Gestae nous soient parvenues uniquement par des copies retrouvées à trois endroits différents dans une seule province, la Galatie, invite également à poser la question de la communication et de la diffusion des informations entre Rome et les provinces, comme on le verra plus loin. Encore une fois, c’est Suétone qui nous apprend qu’en vue d’être informé rapidement de ce qui se passe dans les provinces, Auguste crée un système de relais sur les routes, à la fois pour faciliter les déplacements et les rendre plus rapides, mais aussi pour que ce soit les mêmes messagers qui apportent les dépêches jusqu’à leurs destinataires, de sorte que l’on puisse si nécessaire leur poser des questions et leur demander des compléments d’informa32. Toujours selon le témoignage de Suétone, qui a pu avoir accès aux archives publiques, comme secrétaire (ab epistulis) d’Hadrien, nous savons qu’Auguste prend soin de sceller ses missives officielles (diploma, libelli ou epistulae) et qu’il fait preuve d’une grande minutie dans la rédaction de ses lettres sur lesquelles il ajoute de manière systématique la date, ainsi que l’heure du départ, qu’il ait lieu le jour ou la nuit33.
11Cette pratique du contrôle du temps s’observe aussi aux marges de l’Empire, au IIe siècle ap. J.-C., chez des soldats détachés dans le désert oriental égyptien, comme nous l’apprend une note de transmission inscrite sur un ostracon jeté dans le dépotoir du praesidium de Dios, l’actuel Abû Qurayya, l’un des fortins de la route de Koptos à Bérénice. Dans le cas précis, cette minutie se révèle quelque peu gênante pour le messager à cheval qui est de garde pendant la nuit. Au lieu d’acheminer de suite jusqu’au fort suivant le courrier reçu à 8 heures du soir (une circulaire et des epistolai hégemonikai, des lettres du préfet), il en a retardé la transmission jusqu’à 2 heures du matin, parce qu’il avait apparemment mieux à faire avec une dame, comme cela est précisé sur l’ostracon. Ce clin d’oeil sur la vie privée du soldat Hèraklès vient avec surprise améliorer nos connaissances sur les pratiques d’acheminement du courrier officiel, dans ce cas précis, entre le bureau du préfet d’Égypte, à Alexandrie, et les fortins du désert oriental34. Il montre que dans cette région, et plus précisément dans ce secteur placé sous contrôle militaire, le courrier n’est pas transmis jusqu’à son destinataire par le même cavalier, selon le système augustéen décrit par Suétone, mais qu’il s’effectue au contraire par tronçons, le long de la route jalonnée de praesidia, avec un changement de cavalier à chacun des fortins du réseau, sous la supervision et le contrôle des curatores praesidii. Ces derniers, tout comme leurs collègues en fonction ailleurs dans l’Empire, à Bu Njem (Gholaia) sur le limes Tripolinatus par exemple, dans le désert libyen, ou à Vindolanda, sur le mur d’Hadrien au nord de l’Angleterre, tiennent un journal de poste leur permettant de contrôler quotidiennement l’emploi du temps de leurs hommes et de transmettre ces informations à leurs supérieurs35. Enfin, cet ostracon, qui nous guide jusqu’aux derniers maillons d’un réseau provincial de communication, géographiquement loin de Rome et de l’empereur, mais néanmoins intégré dans le sytème impérial vu dans son ensemble, a surtout le mérite d’illustrer, avec l’exemple d’Hèraklès, l’un des nombreux facteurs (et sans doute aussi l’un des plus inattendus !) susceptibles de provoquer des dysfonctionnements dans un vaste système qui, à chaque étape, peut être fragilisé.
12Au milieu du IIe siècle ap. J.-C., l’état romain dispose donc d’un système doté de moyens (personnels administratifs et militaires, infrastructure) et d’une organisation apparemment bien rodée (pratiques administratives, modalités de contrôles, mobilité des agents) lui permettant d’assurer, en dépit de ses nombreuses faiblesses et lacunes, des communications régulières et bilatérales entre l’empereur et les administrés. Le système de communication s’articule en deux séquences principales qui peuvent être connectées, l’une reliant Rome et les provinces, l’autre s’effectuant à l’intérieur de chaque province, autour des deux figures centrales que sont le gouverneur d’une part, le procurateur financier de l’autre, sans oublier le rôle des magistrats des cités. Ce sont les mécanismes et structures mis en place à l’intérieur de chacune de ces séquences que nous allons tenter d’examiner de manière plus détaillée, avant de nous intéresser de plus près à la vehiculatio, à l’infrastructure dans lesquelles elles s’inscrivent.
La circulation de l’information entre Rome et les provinces
13La mort de Germanicus et le procès de Pison, ainsi que la grande animation et le climat troublé dans lesquels se sont déroulées les premières années du règne de Tibère, ont suscité un vif intérêt de la part des spécialistes depuis quelques années. Cela est dû principalement à la découverte, en Espagne, de plusieurs fragments d’inscriptions sur bronze contenant des copies officielles de deux sénatus-consultes. L’un d’eux est la Tabula Siarensis, qui contient une partie du sénatus-consulte relatif aux honneurs funéraires à mettre en place, par décision du Sénat, pour célébrer la mémoire de Germanicus36. L’autre est le senatus consultum de Cn. Pisone Patre (SCPP) concernant la condamnation de Pison suite à son procès qui s’est déroulé à Rome à la fin de l’année 20 ap. J.-C., et dont plusieurs copies fragmentaires sur des plaques de bronze aujourd’hui rassemblées au musée de Séville ont été découvertes voici quelque années, disséminées dans la province de Bétique37. Ces deux documents donnent un nouvel éclairage sur la connaissance que l’on peut avoir de ces événements à Rome, mais aussi dans les provinces. Ils invitent à une relecture de Tacite qui se plaît à décrire dans les détails la situation bouillonnante dans laquelle sont vécus successivement la mort de Germanicus en Syrie, le retour de ses cendres par sa femme Agrippine et l’accueil de la foule à son arrivée à Ancone, la célébration de ses funérailles et les décisions relatives aux honneurs qui lui sont attribués, et enfin le procès de Pison qui aboutira à sa condamnation38. L’historien s’intéresse à la manière dont circulent les informations, mais aussi à la perception de ces événements par ses différents acteurs, par le peuple, les armées, le Sénat, Tibère et la domus impériale. Il évoque les déplacements des hommes et des troupes dans l’Empire, les rencontres privées dans le secret ou volontairement rendues publiques, la rumeur et les fausses nouvelles dues à l’éloignement ou à la volonté de déformer la réalité, les discussions de la foule et ses expressions de révolte, les mots que l’on dit et ceux que l’on tait, ceux que l’on écrit mais qui restent secrets, ou encore les visages scrutés pour y lire les émotions et les pensées intimes. Il insiste sur les tensions du climat et révèle les soupçons pesant sur Pison mais aussi sur Tibère, montrant la complexité d’une situation qui nécessite de la part de l’empereur et de celle du Sénat une intervention rapide et vigoureuse à Rome ainsi que dans les provinces. Il importe de faire taire les rumeurs pour éviter tout risque de débordements dangereux pour la stabilité de l’état, notamment du côté des armées. C’est dans cette intention que Tibère émet un édit et dans ce contexte que s’inscrivent les deux documents mentionnés ici39. Ces témoignages mettent en lumière la manière dont Tibère et le Sénat ont communiqué leurs décisions à Rome et au reste du monde. Ils nous invitent aussi à poser de nouvelles questions et à jeter un regard nouveau sur des questions déjà discutées. Ils permettent notamment de mieux comprendre, grâce aux renseignement directs et indirects qu’ils livrent, les mécanismes de transmission de décisions officielles de ce type, dans ce contexte particulier, depuis leur départ de Rome jusqu’à leur réception dans la province de Bétique, puis leur diffusion au sein de la province40. À ce sujet, la fin du SCPP, qui contient les clauses de publication et la signature de Tibère, illustre les intentions recherchées et la manière dont les choses se sont passées (l. 165-172) :
« Pour que le déroulement de la totalité des délibérations pût être plus facilement livré à la mémoire de la postérité et que celle-ci eût connaissance des arrêts du Sénat concernant la modération exceptionnelle de Germanicus César et les crimes de Cnaeus Pison père, il décidait que le discours qu’avait lu notre prince et ces sénatus-consultes, gravés dans le bronze, seraient placés en un lieu qui conviendrait à Tibère César Auguste, et ensuite que ce sénatus-consulte serait affiché, gravé sur le bronze, dans la ville la plus fréquentée de la province et dans le lieu le plus fréquenté de cette ville, et ensuite que ce sénatus-consulte serait affiché dans les quartiers d’hiver de chaque légion auprès des enseignes. »
14À la suite de toutes les délibérations et au discours de Tibère, des dispositions sont prises pour faire en sorte que les décisions soient conservées de manière permanente et qu’elles soient diffusées à Rome et dans les provinces. On décide donc de faire graver dans le bronze le texte du discours de l’empereur et ceux des senatus-consulta et de les exposer à Rome. Ces sénatus-consultes se distinguent, ne serait-ce que par leur nombre, du sénatus-consulte destiné aux provinces, qui sera à son tour gravé dans le bronze et exposé dans la provinciae celeberruma urbs, la capitale provinciale, et dans les quartiers d’hiver des légions41. Le sénatus-consulte destiné aux provinces pourrait bien se présenter sous une version synthétique rassemblant en un seul texte les différents sénatus-consultes votés par le Sénat, et dont le contenu a de ce fait vraisemblablement été modifié ou du moins reformulé et adapté en vue d’une diffusion dans les provinces42. Tel qu’il apparaît sur les copies retrouvées en Bétique, le texte se termine par la mention du nombre des 301 sénateurs présents lors des délibérations et surtout par la signature de Tibère, qui approuve ce que son questeur Aulus a retranscrit sur quatorze tablettes, avant de les faire déposer aux archives (l.174-176)43 :
« Moi, Tibère César Auguste, dans ma vingt-deuxième puissance tribunicienne, j’ai écrit de ma main : je veux que ce sénatus-consulte, qui a été approuvé le quatrième jour des ides de décembre, sous le consulat de Cotta et de Messalla, sur ma proposition, écrit de la main d’Aulus mon questeur sur quatorze tablettes, soit déposé aux archives du peuple romain. »
15Ces dispositions, ainsi que l’étude de la langue des différentes copies conservées en Bétique, permettent de reconstituer de manière schématique et hypothétique les différentes étapes de transmission, même si certains détails pratiques et concrets de leur exécution nous échappent en partie44. Les variantes formelles ou les types des erreurs qui s’observent dans les documents retrouvés en Bétique incitent à penser que le texte envoyé a pu être dicté à Rome à partir de l’original qui se trouve sur les quatorze tablettes et aussitôt écrit sur des papyrus ou sur des tablettes, afin d’être diffusé rapidement dans les provinces. Cette manière de procéder offre l’avantage de permettre une production rapide des copies nécessaires aux vingt-sept provinces qui forment l’Empire à cette période. On sait grâce au texte qu’une copie officielle au moins parvient dans la capitale de chaque province. Le système mis en place par Auguste et développé par Tibère et ses successeurs facilite l’acheminement du courrier, et les empereurs disposent désormais de messagers militaires, speculatores et frumentarii, employés comme relais et voyageant constamment entre les gouverneurs des provinces et Rome, où ils ont leur caserne45. En Bétique, c’est donc à Cordoue (Corduba) que la copie est envoyée. Le texte y est affiché, d’abord vraisemblablement sur une tabula albata pour une exposition temporaire, avant d’être gravé dans le bronze. Dans les dispositions de ce sénatus-consulte, le lieu précis de l’affichage dans la capitale n’est pas spécifié, mais il doit s’agir d’un lieu d’affluence (forum, sanctuaires ou espaces sacrés par exemple). L’affichage dans les camps militaires (le texte ne précise pas le type de support) doit se faire près des enseignes militaires (ad signa), soit dans un lieu hautement symbolique, à proximité de l’espace sacré dans lequel étaient conservées les enseignes et du quartier des officiers et du commandant (principia). La diffusion de ces copies dans les provinces et dans les camps soulève plusieurs questions. Les copies destinées aux vingt-cinq légions sont-elles envoyées directement de Rome ou sont-elles réalisées dans la capitale provinciale, à partir de la copie reçue de Rome ? Si l’on considère à la fois l’urgence de la situation en vue du maintien de la discipline des troupes et la mention spécifique des hiberna dans les clauses de publicité, la première hypothèse semblerait plutôt s’imposer. Si tel est le cas, les copies sont-elles acheminées vers la capitale par un même messager qui devra se charger par la suite d’amener la ou les copies à destination, dans le ou dans les camps militaires, pour les provinces à plusieurs légions ? Ne faut-il pas plutôt penser qu’une fois dans la capitale, la copie sera confiée aux messagers militaires qui se déplacent régulièrement entre les camps et la capitale ? L’envoi des plusieurs copies destinées à un groupe de provinces d’une même région de l’Empire n’est-il pas envisageable46 ? L’indication S (enatus) c(onsultum) de Cn(aeo) Pisone patre propositum N (umerio) Vibio Sereno proco(n)s(ule), qui figure en tête du sénatus-consulte et indique que son affichage s’est fait sous le proconsulat de Numerius Vibius Serenus, n’appartient évidemment pas au texte original, mais elle fait office d’introduction à l’affichage en Bétique de la copie du texte reçue de Rome. Elle nous invite à réfléchir sur le rôle joué dans la diffusion de ce document en Bétique par ce gouverneur. On a pensé que Vibius Serenus, connu pour avoir des problèmes avec le pouvoir central, aurait pu trouver dans cette occasion une manière de manifester un zèle tout particulier en diffusant le sénatus-consulte de manière très active dans toute sa province. Mais cela n’est pas du tout confirmé et le fait qu’il sera par la suite condamné pour son excessive dureté et déporté dans une île des Cyclades semble montrer que si zèle il y a eu, les effets espérés n’ont pas été obtenus47.
16L’identification toute récente d’une nouvelle copie (vraisemblablement la 8e connue à ce jour) de ce même texte, dont seul un bref passage a été conservé sur un fragment de bronze, pose de nouvelles questions sur la diffusion de ce sénatus-consulte. Il s’agit en effet du premier témoignage connu qui n’ait pas été découvert dans la province de Bétique. Mis au jour dans un contexte de remploi lors des fouilles de la cathédrale de Genève, en 1992, il pourrait bien avoir été transporté avec d’autres spolia, à une période déjà ancienne, de la colonie voisine de Nyon (Colonia Iulia Equestris), située à une vingtaine de km de Genève et dont le territoire antique s’étendait jusque dans le pays de Gex et non loin du vicus de Genava48. Il n’est pas inutile, dans la discussion qui nous occupe ici, de rappeler que Nyon est une colonie de vétérans vraisemblablement fondée par César en 45/44 av. J.-C. sur le territoire pris aux Helvètes, ou peut-être par Octavien dans les années suivantes, afin de contrôler la région et en particulier l’accès vers le sud et la Gaule Narbonnaise ou vers le Grand Saint-Bernard49. C’est dans le même contexte que fut fondée la colonia Augusta Raurica, sur la voie menant vers le nord et le Rhin, une première fois par les soins de L. Munatius Plancus, rendu célèbre par son triomphe ex Raetis ou ex Gallis selon les versions qui nous sont parvenues, puis refondée une seconde fois par Auguste, peu après 15 ap. J.-C. Pour en revenir à Nyon et au sénatus-consulte, on est amené à penser, si c’est bien de Nyon que provient le fragment en question, que la diffusion de ce sénatus-consulte, jusqu’ici attestée en Bétique uniquement, est désormais aussi pressentie pour la Germanie supérieure vraisemblablement, une province dans laquelle sa diffusion a été plus large que ne l’exigeaient les prescriptions du Sénat et de Tibère, Nyon n’étant ni une capitale provinciale ni un quartier d’hiver de légion. À l’époque de Tibère, c’est en effet à la Germanie supérieure, plutôt qu’à la Gaule Belgique, que devait sans doute être rattaché l’ensemble de cette région50. Cela nous invite à poser la question de savoir dans quelle mesure cette nouvelle découverte, sur un lieu de passage important entre la Gaule, le Rhin, la Rhétie et les Alpes, est à mettre au compte seulement des magistrats de la colonie de Nyon appliqués à remplir leurs fonctions, comme la Tabula Siarensis permet de le penser, ou dans quelle mesure la diffusion de ce sénatus-consulte dans ce lieu de passage ne peut pas être mise en relation avec l’existence du camp légionnaire de Windisch (Vindonissa) établi en 16/17 ap. J.-C., où le sénatus-consulte a dû être affiché51.
17Dans la Tabula Siarensis, le rôle des gouverneurs en matière de diffusion des informations officielles au sein des provinces, que l’on a déjà évoqué précédemment à propos des lettres d’Hadrien, est clairement exprimé. Mais on y apprend aussi qu’il existe en parallèle un autre canal de circulation des informations officielles entre Rome et les cités. Les responsabilités des magistrats des colonies des provinces dans ce domaine sont explicitées sans détours, et on peut observer que dans ce document officiel, ils sont mentionnés en premier lieu, avant même les gouverneurs (II b. l. 21-27) :
« Par ailleurs, le Sénat souhaite et estime juste, afin que se manifeste plus aisément la piété de tous les ordres envers la Domus Augusta et l’adhésion unanime des citoyens pour honorer la mémoire de Germanicus, que les consuls publient ce sénatus-consulte en même temps que leur édit et ordonnent d’une part que les magistrats et les légats des municipes et colonies en fassent transmettre une copie aux municipes et aux colonies d’Italie ainsi qu’aux colonies qui se trouvent dans les provinces et, d’autre part, que ceux qui gouvernent les provinces agissent correctement et selon les règles et fassent en sorte que ce sénatus-consulte soit affiché dans un lieu très fréquenté. »
18Les cités et leurs autorités disposent de divers moyens pour se tenir informés, contacts personnels, patrons des cités, concitoyens établis dans la région de Rome, ambassadeurs ou marchands appelés à se déplacer52. Certaines communautés ont même leur statio dans la capitale ou dans les ports d’Italie comme Ostie ou Pouzzoles, une sorte d’antenne locale qui conserve des liens étroits avec la cité mère et dans laquelle peuvent se rendre ou résider certains de leurs ressortissants lorsqu’ils se trouvent à Rome ou en Italie. Ces stationes ont pu jouer un rôle de relais de communication entre Rome et les colonies ou les autres cités des provinces53. Les cités et leurs représentants dans la capitale se procurent s’ils le jugent nécessaire une copie des textes officiels et peuvent même faire en sorte d’en obtenir une copie certifiée authentique. De retour dans leur cité, il ont le choix de se contenter d’afficher les informations de manière temporaire, ou ils peuvent décider, à titre personnel ou au nom de la cité, de faire graver dans la pierre ou dans le bronze les informations qu’ils jugent importantes et qu’ils veulent conserver de manière permanente, que celles-ci concernent les intérêts de la cité, comme l’ont fait les magistrats de Sabora par exemple, ou qu’elles servent à leur propre prestige54.
19Ces questions concernant la diffusion des deux sénatus-consultes se posent aussi pour celle des Res Gestae dont la diffusion ne leur est antérieure que de quelques années. Le texte grec des Res Gestae permet de penser qu’il s’agit d’une version adaptée destinée à une audience provinciale et que la traduction en grec a vraisemblablement été rédigée localement. Cela a pu se faire à Ancyre, la capitale provinciale, par les officiales rattachés à l’officium du gouverneur en poste à l’époque, et dont le nom ne nous est pas connu. L’une des copies y est encore visible aujourd’hui, où le texte figure en latin, la langue officielle du pouvoir et de ses représentants, accompagné d’une traduction en grec, langue de la population locale. Les autres copies, fragmentaires, ont été mises au jour à Apollonie, où le texte n’apparaît que dans la traduction grecque, et à Antioche, une colonie romaine fondée par Auguste lui-même, où il ne figure qu’en latin. Soulignons qu’aucune des copies des Res Gestae ne contient de clauses de publicité. On ne sait si la décision d’afficher provient du gouverneur ou si elle émane des autorités locales, ou peut-être même de l’Assemblée du koinon chargée de superviser les manifestations en relation avec le culte impérial dans la province55.
20La Tabula Siarensis, le S (enatus) c (onsultum) de Cn(aeo) Pisone patre et les Res Gestae sont des documents exceptionnels qui s’inscrivent dans un contexte très particulier, et toutes les informations émanant de Rome ne sont évidemment pas destinées à être largement diffusées ni à être gravées dans le bronze. Mais ces documents nous donnent néanmoins les moyens de mieux comprendre les mécanismes en action et les possibilités de communiquer qui permettent par exemple aux habitants des cités et des villages des confins de l’Empire de s’informer sur les noms et les titres d’un nouvel empereur pour dater leurs pétitions, de connaître ceux des divers gouverneurs qui se succèdent à la tête de leur province ou de s’appuyer sur un texte affiché pour tenter de défendre leurs droits lorsqu’ils se savent trompés. On voit donc qu’il existe plusieurs canaux par lesquels circulent les informations entre Rome et ses administrés, parmi lesquels se distinguent celui qui s’organise autour du gouverneur et de ses collaborateurs, et celui qui dépend de la cité et des contacts directs qu’elle noue avec le pouvoir central. Il importe désormais de confronter cette vision ou plus exactement cette reconstruction des systèmes de transmission des informations entre Rome et les provinces avec celle qui se dégage de la masse de documents relatifs à l’administration quotidienne d’une province romaine56.
La circulation de l’information à l’intérieur des provinces
21À l’image du gouvernement de l’Empire selon les principes mis en évidence par Auguste lui-même, la gestion d’une province implique avant tout que le gouverneur y assure le maintien de l’ordre et de la pax romana, le contrôle des finances publiques, et la juridiction. Dès sa nomination à la tête d’une nouvelle province, avant même de s’y rendre, le gouverneur se doit de prendre contact avec son prédécesseur et avec ses futurs administrés57. L’exercice de toutes les activités déployées dans les divers domaines placés sous son autorité (affaires militaires et policières, financières, judiciaires, édilitaires et religieuses) nécessite des échanges réguliers d’informations entre les agents du pouvoir et les cités, mais aussi une circulation interne de lettres, de rapports ou de notes entre ces divers agents, et cela à tous les échelons de la hiérarchie (gouverneur, légats et officiers militaires, procurateur financier et affranchis impériaux en charge des douanes ou autres secteurs financiers, ou personnels subalternes). Une rapide relecture de la correspondance entre Pline et Trajan suffit à se faire une idée assez claire de ces transferts d’informations autour de la figure du gouverneur de province. L’élément déclencheur d’une intervention de sa part varie bien évidemment selon les contextes, les motifs et les circonstances, mais il semble souvent associé à la réception d’une question ou d’une requête. Il peut s’agir d’une demande émanant de l’empereur comme on l’a vu plus haut avec Hadrien et le proconsul d’Achaïe, d’une requête de la part des cités58 ou de particuliers, dans le cadre d’une ambassade ou d’un libellus qui lui est remis ou transmis59, ou encore d’un rapport adressé par l’un des agents subalternes, en poste dans la province. Pour illustrer cette situation, on citera l’exemple de l’affranchi impérial qui annonce à Pline par l’envoi d’une lettre l’arrivée possible d’une ambassade en provenance du Bosphore, ou celui d’un soldat qui est in statione Nicomedensi qui lui écrit pour l’informer de ce qui se passe dans le secteur où il est détaché60. Dans la plupart des situations, comme c’est le cas ici, on constate que l’information parvient directement au gouverneur, sans recherche active ou demande particulière de sa part. Il arrive aussi que Pline soit le demandeur de l’information, notamment au cours des contrôles qu’il mène auprès des différentes communautés, sa mission spéciale dans la province visant, on le sait, à mettre fin aux problèmes financiers qui y ont été observés. Son ingérence en la matière n’est d’ailleurs pas toujours bien acceptée, comme l’atteste clairement la réaction des autorités de la colonie d’Apamée61. Tout en se soumettant à sa demande, on lui fait néanmoins remarquer qu’Apamée jouissait jusqu’ici d’une autonomie dans les affaires financières, en vertu du privilège lié à son statut et selon une très ancienne tradition. On lui rappelle aussi qu’aucun des gouverneurs précédents (il s’agissait de proconsuls) ne les avait encore soumis à ce type d’investigation dans leur comptabilité. On notera que Pline leur demande de mettre par écrit, sous la forme d’un rapport ou d’une pétition, l’ensemble de leurs réactions, ainsi que les commentaires et informations dont ils lui ont déjà fait part par oral (exegi ut quae dicebant quaeque recitabant libello complecterentur). C’est lui-même qui se charge ensuite de faire parvenir leur requête à Trajan, en annexe à une lettre d’introduction62. En plus des échanges d’informations avec l’empereur, avec ses subalternes et avec les habitants ou communautés de sa province, Pline communique aussi avec les gouverneurs des provinces voisines, par voie directe ou en passant par Rome. Il est bien sûr difficile de juger de la densité et la fréquence de tels échanges. Mais on apprend qu’il est au courant par exemple d’une décision impériale concernant les affaires internes d’un autre gouverneur, Calpurnius Macer, et qu’il tente vainement, en s’appuyant sur ce cas, d’obtenir de l’empereur une réponse favorable pour une requête comparable de la part des Juliopolitains63. Il arrive même à une occasion que ce soit Trajan qui lui demande de s’adresser à Macer64.
22Les lettres de Pline livrent un certain nombre de détails sur la circulation des informations (orales ou écrites) au sein de sa province et de son gouverneur. On y trouve la mention de divers types des documents (des lettres, pétitions, décrets, mandats, édits), ainsi que des précisions sur leur nature (dossiers constitués de copies de divers types de documents, etc.), leur origine et destination, les conditions dans lesquelles se déroulent leur transmission et leur circulation (messagers ou tabellarii, vitesse d’acheminement, etc.65) ou même à l’occasion sur la réaction des administrés suite à la réception de ces informations66. Cette correspondance permet de se faire une bonne idée du rôle de production et de diffusion de l’information joué par le gouverneur dans sa province. À la lecture de Pline, il ressort clairement que ce dernier et les membres de son bureau ou officium ne se contentent pas de recevoir et d’envoyer des documents, mais que selon les besoins, ils lisent et traitent les dossiers, y répondent, recopient de documents67, les transmettent, les affichent68, archivent ou encore consultent d’anciens documents classés dans les archives du gouverneur69. Ces lettres se font aussi le reflet détaillé du rôle du gouverneur dans la transmission des informations entre les ressortissants de sa province (ou les agents qui s’y trouvent en poste) et l’empereur. La requête du centurion Accius Aquila en est une illustration parfaite. Dans le but d’obtenir pour sa fille le droit de cité, le centurion remet personnellement à Pline une pétition afin que celui-ci l’envoie à Trajan. Pline rédige une lettre d’introduction destinée à l’empereur à laquelle il annexe le libellus en question. Trajan reçoit le dossier, le lit, accepte et retourne à Pline sa réponse sous la forme d’une subscriptio au bas du libellus, pour que celui-ci puisse le remette à Aquila (libellum rescriptum, quem illi redderes, misi tibi)70.
23Ces divers témoignages mettent bien en lumière, une fois encore, le rôle d’intermédiaires et de contrôle qu’assument les gouverneurs au sein de leur province. En fixant notre regard sur la correspondance entre Pline et Trajan, si l’on ne tient pas compte de la position extraordinaire de Pline en Bithynie, on pourrait être tenté de mettre un peu trop l’accent sur le rôle central joué par un gouverneur faisant sans cesse appel à l’empereur. Il convient toutefois de se garder de voir, dans cet effort de mise en relief des moyens de communication du pouvoir impérial, les signes d’une intervention régulière et systématique du pouvoir central à travers tout l’Empire. Dans la plupart des cas, lorsque les cités assument toutes leurs responsabilités financières, militaires et religieuses, les moyens de communication mis en place servent davantage à veiller au maintien général de l’ordre et de la sécurité qu’à des pratiques interventionnistes dans la vie des cités, qui jouissent d’une certaine autonomie qu’elles entendent bien conserver71. Il est donc important d’élargir notre champ de vision et de confronter ce regard avec les sources papyrologiques et épigraphiques, qui livrent de nombreux éclaircissements à notre connaissance des mécanismes de l’administration romaine.
24À la différence des documents gravés sur pierre ou sur bronze, les papyrus ont conservé jusqu’à nous tout une paperasse administrative livrée ainsi en vrac, sans tri, et sans décision ou volonté particulière d’en fixer de manière arbitraire la mémoire. Le contraste entre le nombre d’édits de préfets d’Égypte conservés sur papyrus (plus de soixante) et les rares témoignages épigraphiques de tels édits, pour l’ensemble des provinces, est à ce titre très révélateur72. Les papyrus, ostraca ou tablettes conservés dans les sables ou le sol humide des diverses régions de l’Empire, qu’il s’agisse de l’Égypte et en particulier de la Moyenne Égypte73, de Bostra, des sites du Moyen-Euphrate en Syrie, de Bu Njem, Vindolanda ou Vindonissa, ne représentent qu’une partie extrêmement infime de la masse de ceux qui ont été produits dans le cadre de la gestion des provinces romaines74. Cet ensemble documentaire, qui présente un certain nombre de points communs, en dépit des diversités et des habitudes provinciales, régionales ou locales, permet de se faire une idée de tous les types d’écrits qui ont dû circuler à l’intérieur d’une province, du plus banal au plus officiel75. Dans la mesure où le papyrus sert de support identique à tous les documents administratifs, quels qu’ils soient et quels qu’en soient les emplois, ces documents livrent sur le même plan aussi bien le contenu du message transmis (lettre privée ou officielle, édit, décret, déclaration sous serment, comptabilité, registre, reçu, etc.) que les traces indicatives nous renseignant sur sa production ou son acheminement (dates d’envoi et/ou de réception, adresses, noms et titres des émetteurs et destinataires, lieux, signatures, marques de contrôles, d’enregistrement, etc.).
25C’est dans la capitale que sont enregistrés et archivés les documents officiels traités par le gouverneur (ou plus exactement par les gouverneurs successifs) et les divers employés rattachés à son officium : lettres, édits, décrets, pétitions, sans compter les copies de sa correspondance avec ses divers collaborateurs ainsi qu’avec les officiers en charge des armées stationnées dans sa province76. Pour l’assister dans ses multiples activités, le gouverneur dispose de nombreux officiales, des soldats libérés de la vie du camp et employés à son service, un princeps à la tête de l’officium, des cornicularii, commentarienses, speculatores, beneficiarii, frumentarii, exceptores, stratores, singulares, pour ne citer que les plus connus, auxquels s’en ajoutent d’autres, comme le barcarius consularis de Germanie inférieure, ou l’equisio consularis de Britannia, chargé d’acheminer le courrier entre Londres et Vindolanda77. À la différence des gouverneurs et des procurateurs, appelés à changer de poste régulièrement, ces officiales, qui constituent l’élément stable dans l’administration de la province, sont susceptibles d’assurer une certaine continuité dans le traitement des affaires78. De l’autre côté de la chaîne de transmission, les dossiers envoyés depuis la capitale aux différentes cités, aux agents romains ou aux officiers stationnés dans les camps et castella militaires, par exemple les lettres, circulaires, comptes, rapports, registres, ou itinéraires, sont également catalogués et archivés dans les archives locales, de même que ceux qui en partent, en direction du gouverneur et de la capitale. On peut aisément se faire une idée de la masse de copies et de paperasse qu’exige un tel système de double archivage et conservation des documents publics79.
26Comme l’empereur dans l’Empire, le gouverneur se déplace lui aussi dans sa province, notamment dans le cadre de ses tournées judiciaires. Pour se faire une idée de la surcharge de travail d’un gouverneur, on peut rappeler l’exemple de préfet d’Égypte Ti. Claudius Subatianus Aquila qui se voit présenter 1804 pétitions, au cours de ses trois jours d’assises à Arsinoé80. Même si l’écoute des dossiers qui lui sont lus et les réponses qu’il apporte par une simple souscription lui permettent de les passer en revue de manière relativement rapide et efficace, cela fait tout de même une moyenne d’un peu plus de 600 pétitions journalières. En sa qualité de responsable des troupes miltaires établies dans sa province, le gouverneur se déplace aussi au cours de voyages d’inspection dans les camps et castella, avec lesquels il entretient des échanges épistolaires réguliers, comme on l’a déjà vu avec l’exemple du soldat Hèraklès. Cela se confirme aussi sur plusieurs tablettes de Vindolanda, dont l’une, qui contient une comptabilité, nous apprend même que lors d’une de ses visites dans le castellum, le 1er mai 104 ap. J.-C., on lui a vraisemblablement servi du poulet81. Afin de se tenir informé de manière régulière sur ce qui se passe dans les divers secteurs de sa province, et en particulier aux frontières, il se fait assister de ses beneficiarii, qui sont appelés à circuler entre la capitale et les différentes stations de la province (à proximité des castella militaires, mais aussi dans les villages, cités, municipes ou colonies) où ils accomplissent des séjours de durée plus ou moins prolongée, parfois renouvelables. En Germanie supérieure, vers la fin du IIe siècle ap. J.-C., ces beneficiarii se retrouvent le plus souvent à deux dans une même statio où ils restent pendant six mois82. Parmi les diverses fonctions qu’on leur connaît, ces agents de liaison participent directement à la transmission de documents et à la circulation d’informations entre la population, les officiers militaires et le gouverneur. L’un d’eux, comme nous l’apprend encore une tablette de Vindolanda, se voit confier une arcula clusa, qu’il doit sceller au moyen de son anneau. Il est possible que la petite boîte en question ait contenu des documents officiels et confidentiels circulant entre le castellum de Vindolanda et les bureaux du gouverneur83. La durée de plus en plus réduite des séjours des beneficiarii du gouverneur dans ces stations, notamment en Germanie supérieure depuis la fin du IIe siècle, ainsi que les détails que nous livrent leurs témoignages épigraphiques, permettent de penser qu’au terme de chacune de leurs missions, ces hommes expérimentés et dotés d’une certaine autonomie rejoignent l’officium dans la capitale, où ils peuvent être appelés à faire un rapport oral et à répondre à d’éventuelles questions de la part de leur supérieur84.
27La lenteur qui s’observe dans les mécanismes du sytème de diffusion et de contrôle des informations contraste avec la vitesse à laquelle peuvent être diffusées certaines nouvelles officielles considérées comme urgentes, telles que l’annonce de la mort d’un empereur et de la proclamation de son successeur. Trente-cinq jours après le décès de Claude et l’accession de Néron, soit le 17 novembre 54 ap. J.-C., un brouillon sans adresse, probablement une note de chancellerie destinée à une proclamation publique ou à la reproduction d’une dépêche officielle, circule déjà à Oxyrhynchos, soit à quelque 350 kilomètres d’Alexandrie, la capitale égyptienne, alors que la nouvelle était encore inconnue en Eléphantine le 28 novembre85. Une nouvelle de ce genre, qui implique une diffusion rapide dans toute la province, peut être envoyée au moyen d’une circulaire adressée à plusieurs destinataires comme le montre celle que le préfet d’Égypte adresse aux stratèges de l’Heptanomie et de l’Arsinoite pour la célébration de l’accession de Pertinax86. Dans certains cas, le rumor va plus vite que les annonces officielles. On connaît une série d’exemples illustrant la vitesse de l’acheminement des informations, dans laquelle interviennent divers facteurs (degré d’urgence, saison, transport terrestre et/ou maritime, éloignement, etc.), ce qui explique les résultats très variables et les nombreux cas d’exception qui peuvent être observés87. Certains exemples sont si extrêmes qu’ils sont davantage le reflet de la lenteur de la bureaucratie ou du travail des scribes ou copistes plutôt que celui de la transmission même des nouvelles. Au reflet des exemples passés en revue ci-dessus, il ne fait pas de doute, malgré la diversité des situations, que la plupart des informations reçues de Rome sont rediffusées dans la province après un passage dans la capitale et les bureaux du gouverneur. C’est depuis cette centrale que s’organise leur mise en circulation à travers les réseaux en chaînes que l’on peut observer. Mais toutes les informations ne passent pas toujours pas le gouverneur, et toutes ne sont pas systématiquement destinées à l’ensemble d’une province. Le gouverneur par exemple n’est pas tenu d’ordonner la publication de tous les décrets impériaux.
28Il existe aussi d’autres réseaux au sein de la province, et notamment celui qui se développe autour du procurateur financier et des procurateurs affranchis. Mais nos connaissances à ce sujet sont relativement limitées en raison du nombre restreint des sources documentaires, en comparaison avec celles qui concernent le réseau du gouverneur. Sur la base des documents accessibles, il est permis de penser que la collaboration entre un gouverneur et le procurateur financier en poste dans sa province n’est pas très étroite, et que le premier n’intervient guère dans les affaires du second, ce que corrobore l’enseignement des sources littéraires. On ne les trouve par exemple que très rarement associés dans une même inscription. Les relations semblent toutefois s’imposer davantage lorsque les deux fonctionnaires ne sont pas établis au même endroit88. Ainsi voit-on par exemple, lorsque la situation l’exige, un gouverneur envoyer au procurateur impérial une copie d’un courrier adressé à des tiers, comme le montre une circulaire conservée sur un papyrus de Doura-Europos89. Datée approximativement de 208 ap. J.-C., elle est adressée par Marius Maximus, le gouverneur de Syrie établi à Antioche, à ses divers officiers, tribuns, préfets et praepositi. L’objet de la circulaire porte sur la réception d’une ambassade parthe, en déplacement vers l’empereur Septime Sévère et ses fils, dont il sait qu’ils se trouvent en Bretagne. Le gouverneur veut s’assurer que ses militaires reçoivent correctement ces ambassadeurs dans chacun des camps où ils passent et qu’ils leur offrent les cadeaux d’hospitalité, selon les usages romains. Par l’envoi d’une copie au procurateur, il informe ce dernier, responsable des finances et des dépenses occasionnées dans ces circonstances, sur l’itinéraire suivi, de sorte que le procurateur envoie ses ordres et délivre ses autorisations. Il ne fait pas de doute qu’en retour, le procurateur attend les détails des comptes de ses subordonnés, pour ses propre registres qu’il devra présenter au gouverneur.
29Enfin, parallèlement aux canaux officiels des agents du pouvoir, les communautés provinciales entretiennent aussi des contacts directs et personnels avec Rome et avec le pouvoir impérial, comme on l’a vu avec les lettres d’Hadrien, et comme le révèle la correspondance de Pline, où il est question d’ambassades de cités envoyées pour saluer l’empereur. Une table de bronze fragmentaire en provenance de Bétique donne un exemple parfait de la complémentarité de ces relations qui se croisent entre une cité et ses représentants, un gouverneur et l’empereur. Elle contient la copie, transmise par l’intermédiaire d’une ambassade et avec la notification du gouverneur Lucilius Africanus, d’une décision favorable accordée par Antonin le Pieux, en réponse à une plainte de la cité (Obulcula ?)90. On connaît aussi un certain nombre de témoignages de cités ou de communautés locales qui s’adressent directement à l’empereur, et qui en reçoivent une réponse, sans passer par le gouverneur91. Comme on l’a déjà souligné précédemment, les contacts entre les cités et Rome s’organisent selon les cas par l’intermédiaire d’ambassadeurs ou d’envoyés spéciaux, par l’intervention des patrons de cités92 ou de grands propriétaires bien introduits dans l’entourage de l’empereur, ou par des ressortissants établis à Rome ou dans la région dans laquelle se trouve l’empereur. On connaît bon nombre de pétitions que des cités ou villageois ont adressées directement à l’empereur, ou parfois après une première expérience vaine auprès du gouverneur93. La réponse de l’empereur peut être donnée sous la forme d’un rescrit, dont le requérant doit se procurer lui-même une copie privée. Il arrive que l’empereur confirme sa réponse auprès du gouverneur, ou qu’il renvoie les pétitionnaires, à l’occasion, devant la justice de ce dernier comme l’a montré l’exemple des espagnols de Sabora94.
La vehiculatio ou cursus publicus
« Et pour que ce qui se passait dans chaque province puisse être annoncé et connu facilement et plus vite, il fit placer avec peu d’intervalles, sur les voies militaires, d’abord des jeunes gens, puis des voitures95. »
30Ce texte est considéré comme l’acte de naissance du service de transport d’État, nommé vehiculatio au premier siècle de notre ère. Les communications sont devenues essentielles et stratégiques pour gouverner un Empire désormais stabilisé, mais considérablement agrandi pendant la période des guerres civiles. Cette décision prise par le prince est d’ailleurs incluse dans les chapitres consacrés par Suétone aux réformes militaires d’Auguste. L’innovation portant sur les voitures indique que d’une part, on devait pouvoir transporter des biens appartenant à l’État, mais surtout – et c’est ce qui nous retiendra ici – que les informations pouvaient alors parcourir une plus longue distance, avec plus de sûreté si ce n’est de rapidité. Avec Auguste, est aussi officielle la séparation entre l’acheminement des nouvelles qui lui sont destinées et les réquisitions faites par les magistrats envoyés en mission, auxquels on alloue, toujours selon Suétone, une indemnité pour leurs frais de transport et de séjour, afin qu’ils ne réclament pas, ou un peu moins, auprès des provinciaux96. L’organisation du service de transport est alors fondée sur l’emploi de véhicules, la présence de relais et le système des réquisitions pour faire fonctionner le tout ; ce sont les trois caractéristiques du service de transport impérial, qu’il gardera pendant des siècles moyennant quelques modifications. Cette création augustéenne doit dater des années 6-10 ap. J.-C. : c’est en effet la période où Auguste élabore les préfectures, parmi lesquelles il faut probablement compter la préfecture des véhicules. L’État fournit les véhicules et les messagers tandis que les provinces sont assujetties à fournir les animaux et les infrastructures, ainsi que le personnel local. C’est ce que relate le premier édit, celui du gouverneur Sextus Sotidius Strabo Libuscidianus, que nous ayons sur l’organisation du système de transport et qui date de l’époque tibérienne97. Même s’il concerne l’Orient, il détermine très précisément les charges d’une cité provinciale et il est probable qu’elles étaient à peu près les mêmes en Occident, pour lequel nous manquons malheureusement de témoignages semblables. L’édit est surtout le premier d’une longue suite d’écrits impériaux, illustrés par l’édit d’Hadrien évoqué précédemment, visant à réprimer les abus des fonctionnaires de l’État concernant la vehiculatio. Après le rappel par Strabo de ses pouvoirs qu’il tient de l’empereur, il fixe à nouveau les obligations des bénéficiaires des permis de transport et celles des provinciaux selon trois principes : la non-gratuité des véhicules, l’obligation de détenir un permis (diploma), et enfin des droits de réquisitions de voitures et d’animaux différents selon le grade des agents en mission (procurateur, sénateur, chevalier, centurion, etc.). On remarquera que les véhicules sont ici livrés par les villageois, ce qui pourrait contredire Suétone. Cependant on peut sans peine imaginer que l’État n’a pas partout fourni les véhicules et que le système le plus répandu était bien les réquisitions de la totalité des outils nécessaires au transport des nouvelles et des personnes en mission pour le gouvernement. Quand les véhicules ne sont pas publics, mais au contraire sont une prestation provinciale, comme c’est le cas ici, leur livraison est compensée par une somme fixée d’après le nombre de chariots fournis et la distance parcourue98. Et ce sont bien les abus des bénéficiaires du permis de transport – ne pas rembourser les provinciaux de leurs prestations – qui sont l’occasion de ce rappel à l’ordre du gouverneur, par le biais d’un édit. Dans la circulation de l’information destinée à l’État, et des hommes en mission pour lui, on note que le pouvoir et ses représentants ont dès l’origine été contraints de réprimer leurs propres agents bénéficiaires de la vehiculatio, à cause de leur tendance manifeste à profiter un peu trop de ce qui apparaît comme un privilège. L’inscription de Tégée, en Arcadie, est très claire sur ce point : l’empereur Claude y est dit avoir « souvent essayé d’alléger les charges de la fourniture de véhicules, pour les colonies et les municipes d’Italie aussi bien que des provinces, ainsi que pour les cités de chaque province99 ». L’explication de ces abus apparemment fréquents de la part des magistrats, des fonctionnaires ou des sénateurs, n’est pas seulement à chercher dans l’envie d’un voyage plus confortable ou dans des motifs économiques, puisque bien que porteurs d’un diploma, ils sont normalement contraints de payer les produits qu’ils réquisitionnent, de même que peut-être leur logement. La raison n’est aussi que partiellement dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des abus de pouvoir par personne détenant autorité. Il ne faut en effet pas négliger l’immunité pénale qui est accordée à celui qui est transporté par le service de l’État, pour une mission dont le pouvoir l’a chargé100. Le diploma permet donc d’octroyer à son détenteur la protection impériale et inversement, celui qui usurpe le privilège de transport est passible d’une lourde peine, à l’instar de ceux qui usurpent la qualité de soldats101.
31On l’a vu, la communication rapide et sûre d’informations est vitale pour gouverner l’Empire ; on comprend mieux alors pourquoi le bon fonctionnement du service de transport est nécessaire politiquement et militairement, et pourquoi les empereurs successifs tentent de faire en sorte de toujours le contrôler, par l’intermédiaire de leur préfet du prétoire, qui a la haute main sur les diplomata et qui dirige le corps des messagers. Les rivalités politiques entre hauts magistrats et préfets sont visibles dans la course que tous font pour apporter le premier les informations officielles, à l’intérieur même de la ville de Rome. Plutarque relate ainsi la colère du préfet du prétoire Nymphidius : « Les consuls avaient chargé des esclaves publics de porter les décrets à l’empereur, et leur avaient donné ce qu’on appelle des “diplômes” scellés, au vu desquels les magistrats de chaque ville accélèrent le voyage des messagers pour les changements de voiture. Nymphidius s’irrita violemment contre eux parce qu’ils n’avaient pas envoyé leurs messages en prenant auprès de lui son sceau et ses soldats102 … » Le diploma est, on le voit, bien plus qu’un sauf-conduit : il est un enjeu qui permet d’utiliser les moyens que l’État a inventés pour gouverner l’Empire, pour ses propres fins de pouvoir personnel. C’est une des raisons pour laquelle sans doute, les diplomata n’ont qu’une validité limitée (une année), sont délivrés avec parcimonie et deviennent caducs à la mort de l’empereur sous lequel ils ont été émis, même si le gouverneur de la province en possède encore. Le permis est ainsi, lors de la guerre civile de 69 ap. J.-C., le symbole même de la possession du pouvoir par les protagonistes qui rusent en exhibant dans les provinces, notamment en Espagne, des diplomata dont ils sont les détenteurs et dont la légalité affichée prouverait aux yeux des provinciaux leur légitimité103. Dans cette affaire, la rapidité de la transmission des nouvelles est essentielle pour faire face à la situation : ainsi les messagers officiels qui apportent à Galba en Espagne, la nouvelle de la mort de Néron, arrivent deux jours après l’affranchi personnel de Galba104. Le cursus publicus est bien un instrument de gouvernement pour le pouvoir et ne peut être considéré comme un simple service technique de transport. Le rôle de l’État y est central, puisque le cursus véhicule l’information du pouvoir et ses agents, dans son intérêt exclusif. En effet, la capacité d’action d’un État centralisé dépend de la qualité de ses informations qui lui permettent d’administrer et de contrôler le territoire provincial et il est significatif que ce soit Auguste justement qui soit à l’origine de ce service, à un moment il détient seul le pouvoir et peut se consacrer à l’organisation effective du territoire impérial et à sa maîtrise politique105. Le système précédent reposant sur les soldats ou les messagers personnels des magistrats avait rencontré ses limites d’efficacité et de confiance.
32La vehiculatio, grâce à laquelle les empereurs pourvoient à des nécessités politiques et militaires, repose donc sur le système des réquisitions, notamment de véhicules et d’attelages, d’où ce nom précis. Les quelques édits en notre possession concernent surtout la partie orientale de l’Empire, mais cela n’induit pas que les règles étaient différentes en Occident. Ces édits règlent les problèmes qui se posent à l’échelon local et ponctuellement ; mais les mêmes règlements à propos du service de transport s’appliquent aussi à l’ensemble de l’Empire et on se doute bien que les abus et les plaintes étaient les mêmes partout. De ce fait dans la littérature des deux premiers siècles, un bon empereur sera aussi celui qui n’accable pas les provinces de réquisitions postales tout en réprimant les abus et en tentant d’améliorer le système, notamment parce qu’il n’exagère pas lui-même ses propres demandes en matière de voyages, même s’ils sont nombreux. C’est sur ce point que Trajan est loué plusieurs fois : « En même temps, pour connaître ce qui se faisait partout à propos de l’État, on employa les moyens du cursus. Le service, certes très utile, devint la peste du monde romain, à cause de la cupidité et du manque de modération des empereurs suivants106. » L’édit d’Hadrien nous apprend qu’il s’est montré à l’écoute de son peuple, même si ses nombreux voyages ont sans doute dû peser lourd sur les finances des provinces visitées. Antonin quant à lui, empereur sédentaire, dirige admirablement l’Empire depuis Rome, conscient qu’il est qu’un voyage princier pèse trop lourd dans les finances des cités provinciales. Il reçoit les ambassades dans son palais romain et allège ainsi les frais du cursus publicus107. Dans la conception des auteurs latins des deux premiers siècles, la paix romaine, et particulièrement celle instaurée par Auguste, a été le vecteur des échanges et des communications dans l’Empire. L’établissement de la paix et la pacification des territoires a permis de répandre partout la majesté de l’Empire et fait progresser la civilisation grâce à des routes sûres et des transports efficaces108. On ne saurait trouver meilleure justification à l’impérialisme romain !
33Il est impossible de clore ce chapitre sur le service de transport sans rappeler très brièvement que celui-ci n’aurait pu fonctionner correctement sans routes, essentiellement terrestres. Auguste a fait installer, on l’a vu, des véhicules sur les viae militares, et elles seules. Si être informé de ce qui se passe ou se trame dans les provinces est nécessaire à la bonne marche du gouvernement impérial, et si le service de transport est un instrument de l’impérialisme, les voies le sont tout autant puisqu’elles permettent un acheminement rapide des troupes, et rendent visible concrètement le pouvoir romain sur les régions conquises109. Outil militaire mais aussi politique, elles représentent un des moyens de contrôler le territoire soumis, parfois récemment, en permettant la transmission rapide des informations vers l’État, et de ses directives vers les provinces. Sous la République, la construction des routes avait aussi ces objectifs politique et militaire – et tout autant économique même si ce n’est pas le lieu d’en parler. Il suffit de citer l’aménagement de la via Domitia110, ou l’œuvre routière d’Agrippa, gouverneur de la Gaule Chevelue entre 16 et 13 av. J.-C. Si à l’époque républicaine, les consuls, proconsuls et préteurs sont responsables de la construction des routes militaires, si les gouverneurs de province les remplacent par la suite dans ce rôle, on note cependant l’existence de quelques magistrats locaux chargés des routes et plus largement des travaux publics111. La Lex Irnitana par ailleurs nous donne un exemple des droits et devoirs des cités provinciales en cette matière112. Ces obligations n’ont pas toujours été appréciées, même avant que la vehiculatio ne naisse, qui n’a fait qu’ajouter une charge supplémentaire pour les transports exigés par l’Empire pour la circulation de ses hommes et des informations qui lui étaient nécessaires pour gouverner113.
34Ce tour d’horizon invite à rappeler, en guise de conclusion, combien nos connaissances s’enrichissent constamment grâce à l’apport de nouvelles sources épigraphiques. Des découvertes comme la Tabula Siarensis ou le sénatus-consulte de Cn. Pisone par exemple ont suscité une vaste bibliographie en relation avec un sujet sur lequel jusqu’alors on s’appuyait encore sur l’étude de W. Riepl, qui date de 1913. Ce qui est vrai pour les inscriptions l’est aussi naturellement pour les sources documentaires tels que les papyrus, les ostraca et les tablettes, qui s’enrichissent continuellement grâce à l’apport de nouvelles moissons et évoluent grâce à de nouvelles lectures. Ces témoignages livrent de nouveaux renseignements dont la portée n’est pas toujours d’emblée évidente ou prévisible, et il n’est pas rare que l’observation de petits détails insignifiants au premier abord puisse déboucher sur de grandes questions, ou sur de nouvelles façons de les poser. La découverte de nouveaux documents déclenche et stimule de nouvelles approches, plus subtiles et plus fines, ou nous force à relire d’une manière plus avisée ou sous un regard différent des témoignages déjà connus, en mettant en relief des aspects jusqu’ici délaissés ou ignorés. Les quelques documents discutés ci-dessus, on l’aura deviné, n’ont pas été choisis par hasard. Ils ont pour la plupart été découverts récemment et publiés au cours des dernières années, et même, pour certains, au cours des mois qui ont précédé la rédaction de cet ouvrage. Ils montrent bien la nécessité d’étudier ensemble, en les confrontant, les divers types de sources qui nous sont accessibles. Ils nous rappellent et nous invitent aussi à remettre constamment en cause les idées reçues, les principes rigides et les prétendues vérités historiques.
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Notes de bas de page
1 Fronton, Correspondance, Sur l’éloquence, 2.6 (= Van den Hout 1999 138, 4-9) : Nam Caesarum est in senatu quae e re sunt suadere, populum de plerisque negotiis in contione appellare, ius iniustum corrigere, per orbem litteras missitare, reges ceterarum gentium compellare, sociorum culpas edictis coercere, bene facta laudare, seditiosos compescere, feroces territare. Omnia ista profecto verbis sunt ac litteris agenda ; pour la trad. française : Fleury 2003, 228-229.
2 Voir à ce sujet Bresson, Cocula et Pébarthe 2005.
3 Sur les questions des modalités de diffusion, voir infra ; sur la diffusion de l’image : Roddaz 2006 et Gros 2006 ; sur l’utilisation systématique d’un programme augustéen : Zanker 1988, avec les remarques nuancées de Ando 2000, 228-229 ; sur le côté évolutif du discours augustéen : Galinsky 1996.
4 Millar 1977, 203-272. Pour un regard nuancé sur ces questions, du point de vue du rôle des proconsuls : Hurlet 2006a, 197-203 et 232-233.
5 Birley 1997.
6 Hauken et Malay 2009 ; sur les édits impériaux : Millar 1977, 253-259 ; voir aussi Coriat 1997, 72-73.
7 Sur ces questions, voir infra la section sur la vehiculatio ; en général, sur les voyages des empereurs : Halfmann 1986 ; sur la mobilité des hommes : Moatti 2004 ; Moatti 2006.
8 Halfmann 1986, 193 et 205.
9 Brunt 1990 ; voir aussi récemment Souris et Haensch 2009.
10 Sur les pétitions, leur traitement, leur transmission : Haensch 1994 ; Coriat 1997, 318-322 ; Hauken 1998.
11 Pour des bilans récents sur les questions relatives à l’affichage, l’exposition de textes, voir par ex. Corbier 2006 ; sur l’auto-représentation des dédicants à travers leurs inscriptions : Eck 2009b (avec sa bibliographie antérieure) et les articles recueillis dans Haensch 2009.
12 CIL II, 1423 = ILS, 6092 :… permitto vobis, oppidum sub nomine meo, ut voltis un planum extruere ; sur ce document, voir Eck 2009a, 193-194. De même, il arrive qu’au terme d’une longue attente pour rencontrer le gouverneur au cours de sa tournée judiciaire, ce dernier renvoie les requérants à la justice locale : Nelis-Clément 2006a, 157-158. Voir aussi infra, p. 129 n. 93.
13 Eck 2009a, 199-202.
14 AE 2006, 1403a-c (trad. française de B. Puech dans l’AE) ; sur la date de cette rencontre à Naples, en dernier lieu, avec la bibliographie : Schmidt 2009. Pour une autre lettre de cet empereur récemment publiée, voir l’inscription de Naryka en Locride, conservée au Louvre, exemple rare sinon unique d’une lettre impériale gravée dans le bronze : SEG, 51, 641 = AE 2006, 1369 ; voir aussi les documents rassemblés dans Smallwood 1966, 158-165.
15 Voir infra p. 122-124.
16 Pour des clauses d’autorisation, voir infra p. 116.
17 Eck 2009a, 198.
18 La question des différents types d’informations a été sciemment mise de côté dans le cadre de cette étude.
19 Dion, LII, 37, avec la trad. française de Gros 1865.
20 Cic., Leg., III, 18, 41: est senatori necessarium nosse rem publicam – idque late patet: quid habeat militum, quid valeat aerario, quos socios res publica habeat, quos amicos, quos stipendiarios, qua quisque sit lege, condicione, foedere –, tenere consuetudinem decernendi, nosse exempla maiorum. Videtis iam genus hoc omne scientiae, diligentiae, memoriae, sine quo paratus esse senator nullo pacto potest.
21 Sur le rôle de la communication dans la Guerre des Gaules de César, voir Kraus 2009 (sous presse).
22 Cic., Fam., XV, 1, 5 et Att., VI, 1, 2 ; sur ces questions, voir désormais Lintott 2008, 253-267.
23 En général sur les ambassadeurs envoyés à Rome à l’époque républicaine : Linderski 1995 ; Canali De Rossi 1997 ; Coudry 2004 ; Ferrary 2007 ; sur les ambassadeurs romains : Canali De Rossi 2000 ; voir aussi infra p. 121 n. 52.
24 Ferrary 2009a, 135 n. 24 (citant RDGE, no 21, l. 2-5) et 129 n. 6 (citant RDGE, no 58) ; sur ces questions, voir aussi Ferrary 2009b.
25 Voir par ex. Austin et Rankov 1995, 94-108 ; Lintott, ibid. et Pittia 2002.
26 Auguste, RGDA 3, 3 (c. 500 000 citoyens soldats) ; 8, 2-4 (recensements des citoyens) ; 15-18 (comptabilité des dépenses privées au profit de l’état) ; 6,1 ; 8,5 ; 10,1 (lois) ; 25-33 (affaires militaires intérieures et extérieures ; prisonniers et alliés ; expansion des frontières). Pour l’édition française avec traduction et commentaire de ce texte, et en particulier sur les inscriptions et les questions de transmission, voir désormais Scheid 2007, part. IX-XXI ; Cooley 2009 (éd. avec deux traductions en anglais, celle du texte latin et celle du texte grec), part. 18-22 ; sur l’exactitude des données, voir p. 35 n. 200, avec la mention de l’ouvrage critique de R. Ridley, The Emperor’s Retrospect. Augustus’Res Gestae in Epigraphy, Historiography and Commentary, Louvain-Dudley MA, 2003 (non vidi).
27 Sur le contrôle de l’espace géographique et humain (cartographie, recensements, finances, etc.) et en général sur la vision « cosmique » à l’époque augustéenne, voir de manière générale Nicolet 1988 et Rehak 2006. Pour une synthèse sur l’« empire monarchique » et sur le gouvernement central et les provinces, voir Le Roux 1998, part. 114-125.
28 Dans un tel contexte, il prend soin de communiquer avec fermeté mais aussi avec tact et habileté, et cela en particulier lorsqu’il s’adresse aux proconsuls. à ces derniers, c’est plutôt à travers des recommandations pressantes et par des formulations de style diplomatique que par des ordres frappés d’autorité qu’il s’adresse et exprime ses volontés. Sur ces questions : Hurlet 2006a, 232-233.
29 Scheid 2007, liii.
30 Suét., Aug., 101, 1 et 101, 6 ; voir aussi Dion, LVI, 33, 1 et Tac., Ann., I, 11, 3-4.
31 Suét., Aug., 101, 6.
32 Suét., Aug., 49, 5 ; voir à ce propos infra la section consacrée à la vehiculatio.
33 Suét., Aug., 50 ; Suétone se montre intéressé d’une manière générale par toutes sortes de questions relatives à la culture et au style du Princeps, dans ses écrits et ses discours, voir aussi 84-90. Sur le système mis en place par Auguste, voir Eck 1995, 55-79 et 83-102 (sur le pragmatisme ou la programmation systématique des réformes d’Auguste) et Eck 1997.
34 P. Lugd-Bat 33.51 = Cuvigny 2008, no 51, p. 317-323. Sur la circulation des informations en égypte : Strassi 1993 ; Thomas 1999 ; McGing 2001 ; Nelis-Clément 2006, 153-157.
35 Sur ce genre de journaux conservés sur des ostraca, voir par ex. Cuvigny 2005, 5-7 et chap. I et III. Pour des exemples comparables de registres officiels conservés sur des ostraca à Bu Njem ou sur les pridiana ou renuntia sur les tablettes de Vindolanda : O. Bu Njem, p. 5-10, 56 et 117-169, et Tab. Vindol., II, no 127-177 et Tab. Vindol., III, 574-579, et en particulier Tab. Vindol., II, no 154, Sur ce type de documents, voir aussi récemment Speidel 2007, 173-194.
36 Crawford 1996, I no 37, 517-518 = AE 1989, 408 (AE 1984, 508, avec une trad. en français de P. Le Roux) ; AE 1991, 20 ; Tac., Ann., II, 83.
37 Eck, Caballos et Fernández 1996 ; CIL II2, 5, 900 ; AE 1996, 885 (avec une traduction en français de P. Le Roux) ; voir aussi Stylow et Corzo Pérez 1999 = AE 1999, 899.
38 Tac., Ann., II, 69-87 ; III, 1-19, avec Woodman et Martin 1996, ad hoc ; voir aussi Eck 2000 et Eck 2001.
39 Tac., Ann., III, 6, 1 (édit).
40 Eck, Caballos et Fernández 1996, 279-287 ; Crawford 1996, I, 27-34, avec une synthèse sur la diffusion des informations normatives dès l’époque républicaine ; Hurlet 2006b, 53-65, Nelis-Clément 2006a, 143-148 et Cooley 2009, 18-22.
41 Dans les textes juridiques, l’adjectif celeber est associé avec l’expression caput provinciae : Dig. (Ulpien) I, 16, 7 ; sur les capitales des provinces : Haensch 1997a.
42 Eck 2000, 195-196 et 205-206 ; Hurlet 2006b, 57.
43 Sur l’archivage à Rome des décisions du Sénat : Coudry 1994.
44 Eck, Caballos et Fernández 1996, 53-54.
45 Austin et Rankov 1995 et Rankov 2006 ; Faure 2003.
46 C’est le système qui a été observé par exemple pour la diffusion des noms des consuls : Salomies 1996.
47 Tac., Ann., IV, 13, 2 ; voir aussi II, 30, 1 et IV, 28-30, 1, avec Woodman 2004, xv et 54 n. 1.
48 Bartels 2009 (sous presse) ; voir aussi Frei-Stolba 1995 et Inscriptions Latines de Narbonnaise, V.3, no 869, 277-278. Je remercie R. Haensch de m’avoir permis de connaître cet article avant sa publication et d’avoir discuté avec moi des perspectives que je propose ici.
49 Sur la sécurité des voies traversant ce secteur : Nelis-Clément 2000, 159-161.
50 Sur la fondation de cette colonie, voir Frei-Stolba 1999, part. 30-41 et 72-73, qui considère que la région est située en Gaule Belgique et que son rattachement à la Germanie supérieure n’aura lieu que sous Domitien. Autrement : Eck 1985, 50 n. 50 et Eck 2004, 218.
51 Sur l’établissement de ce camp légionnaire : Frei-Stolba 1999, 70.
52 Sur les patrons des cités : Eilers 2002 ; sur les ambassades à l’époque impériale : Eck 2009a et en général sur les diplomates et la diplomatie : Eilers 2009 ; pour l’époque républicaine, voir supra n. 23 p. 113.
53 Eck 1995, 67-68 ; Nelis-Clément 2006b, 271-274 ; sur ce sujet voir l’étude de K. Sion (à paraître).
54 Eck 2009b ; voir aussi Rowe 2008, 245-248 à propos de la diffusion et de l’affichage du Monumentum Ephesenum.
55 Nelis-Clément 2006a, 141-143 ; Cooley 2009, 18-22.
56 La section qui suit est une version abrégée, mise à jour et partiellement révisée de Nelis-Clément 2006a.
57 Dig. (Ulpien), I, 16, 4, 3 : Antequam vero fines provinciae decretae sibi proconsul ingressus sit, edictum debet de adventu suo mittere continens commendationem aliquam sui […].
58 Plin., Ep., X, 83: Rogatus, domine, a Nicaeensibus […].
59 Plin., Ep., X, 106: Rogatus, domine, a P. Accio Aquila, centurione cohortis sextae equestris, ut mitterem tibi libellum…; X, 107: Libellum P. Accii Aquilae, centurionis sextae equestris, quem mihi misisti, legi. […]. Libellum rescriptum, quem illi redderes, misi tibi.
60 Plin., Ep., X, 63 et X, 74 ; Nelis-Clément 2006b.
61 Plin., Ep., X, 47.
62 Plin., Ep., X, 48, 1: Libellus Apamenorum, quem epistulae tuae iunxeras […].
63 Plin., Ep., X, 7 (préfet d’Égypte) ; X, 77, 1-3 ; Brélaz 2002.
64 Plin., Ep., X, 42, avec 61 et 62.
65 Plin., Ep., X, 63 et 64 (tabellarii) ; Bérenger-Badel 2002.
66 Plin., Ep., X, 96, 7.
67 Plin., Ep., X, 70, 4.
68 Plin., Ep., X, 96, 5: Propositus est libellus […].
69 Plin., Ep., X, 56, 5 : Decretum Calvi et edictum, item decretum Bassi his litteris subieci ; voir aussi par ex. X, 58 et X, 59.
70 Plin., Ep., X, 107 et 108 ; Coriat 1997, 325-326.
71 Jacques et Scheid 1990, 176-181 ; Eck 1999.
72 Eck 1999 ; Burton 2002, 263-264.
73 La majorité des documents papyrologiques d’époque romaine proviennent de la Moyenne Égypte et se situent chronologiquement entre les IIe et le IIIe s. ap. J.-C. : Thomas 1999, 182.
74 Voir par ex. les pétitions du Moyen-Euphrate : Feissel et Gascou 1995, en part. P. Euphr., 1 et 2 et P. Bostra, 1, avec Gascou 1999 ; Tab. Vindol., I-III.
75 McGing 2001.
76 Haensch 1992 et Haensch 1997a, 178-185.
77 AE 1990, 728; Tab. Vindol., II, 310 = AE 1990, 670.
78 Haensch 2000 ; Nelis-Clément 2000, part. 79-85 et 115-122 ; Nelis-Clément 2006b.
79 Burkhalter 1990.
80 P. Yale, 1, 61.
81 Tab. Vindol., III, 581, 96 ; pour une visite possible du gouverneur, voir Tab. Vindol., II, 248 ; pour des échanges épistolaires, par ex. Tab. Vindol., II, 295.
82 Nelis-Clément 2000, 144-145 et 415-416 ; Nelis-Clément 2006b.
83 Tab. Vindol., III, 643 a i (103-104 ap. J.-C.) : Floru[s] Calauiro suo/salut[e]m arcula clusa/et res quequmque ini/[.]a comclusae su[n]t ‚ dabes/[---] o benifeciario/[---] signabet anulo (…?).
84 Nelis-Clément 2000, 203-210.
85 P. Oxy., 1021 – Sel. Pap., II, 235. Voir aussi sur ce sujet Crogiez 2002.
86 BGU, 646 (193 ap. J.-C.).
87 Riepl 1913, 123-140 ; Duncan-Jones 1990, 7-29 ; Thomas 1999, 192-193 ; McGing 2001, 32-33 ; Bérenger-Badel 2002.
88 Sur la question de la circulation des informations en relation avec le procurateur financier : Haensch 2006.
89 P. Dur., 60 = Fink 1971, 98 ; voir aussi Haensch 2006, 173.
90 AE 1993, 1003.
91 Voir par ex. parmi d’autres : AE 1995, 1498.
92 Eilers 2002, 178-179.
93 Hauken 1998 (pétitions à l’empereur) ; voir aussi Millar 1977, part. 473-476 et Coriat 1997, 318-323 ; AE 1995, 1373 = AE 1994, 1552 : premières tentatives vaines des villageois de Scaptopara auprès du gouverneur ; pétition à l’empereur qui renvoie la cause à la justice du gouverneur.
94 AE 1995, 1373 = 1994, 1552.
95 Suét., Aug., 49, 5: Et quo celerius ac sub manum adnuntiari cognoscique posset, quid in provincia quaque gereretur, iuvenes primo modicis intervallis per militaris vias, dehinc vehicula disposuit.
96 Suét., ibid., 36.
97 Voir notamment Mitchell 1976 et Levick, 2000². Sur la question du cursus publicus : Pflaum 1940 ; Kolb 2000 (avec la bibliographie).
98 Dix as par chariot et par schoene (unité de distance en vigueur en Asie Mineure), quatre as par mule et par schoene.
99 CIL III, 7251 = ILS, 214:… cu(m) et colonias et municipia non solum/Ita(lia)e verum etiam provinciarum item/civita(ti) um cuiusque provinciae lebare oneribu(s)/ veh(iculor) um praebendorum saepe tem(ptaviss)em… ; datée de 49 ap. J.-C.
100 Dig., II, 4, 2.
101 Dig., XLVIII, 10, 27, 2 ; et Sén., De clementia, I, 10 : « Tous ceux qu’il [Auguste] avait condamnés pour adultère avec sa fille, loin de les mettre à mort, il leur donna un diploma pour leur départ en exil, afin qu’ils soient en sécurité. »
102 Plut., Galba, 8, 5-6.
103 Tac., Hist., II, 54 : « Il avait inventé cette histoire pour rendre, grâce à cette nouvelle plus heureuse leur validité aux permis d’Othon, dont on ne tenait plus compte » ; ou encore, Tac., Hist., II, 65, 2 : « … il avait tenté d’avoir en propre le pouvoir et la possession des Espagnes. C’est pour cette raison qu’il n’avait mis aucun nom de prince en tête des permis postaux ». Voir aussi Plut., Othon, III, 2.
104 Plut., Galba, 7-8 ; Plin., NH, XIX, 3.
105 Presque tous les États forts et centralisés ont mis en place un système de routes important et une transmission régulière et contrôlée de l’information : empires chinois, mamelouk, inca, etc.
106 Aurelius Victor, XIII, 5-6 ; voir aussi Plin., Pan., 20, 3-4.
107 Histoire Auguste, Antonin, 12.3 ; Verus, 6-7.
108 Par exemple Plin., NH, XIV, 2.
109 On se rappellera l’autoroute construite par le Troisième Reich à travers la Pologne pour acheminer rapidement la Wehrmacht vers les Pays Baltes, lors de l’offensive contre l’URSS.
110 Cic., Font., 8, 18.
111 Les duumvirs des municipes, et les triumviri locorum publicorum persequendorum en Narbonnaise.
112 AE 1986, 333, § 82.
113 Cic., Planc., 8, 17, à propos de la via Domitia.
Auteurs
-
Sylvie Crogiez-Pétrequin
Sylvie Crogiez-Pétrequin s’est chargée plus particulièrement du chapitre sur la vehiculatio, tandis que J. Nelis-Clément est l’auteur des autres chapitres.
Professeur d’histoire romaine à l’Université François-Rabelais de Tours, CeRMAHVA, Tours, et UMR 8546-AOROC, Paris. -
Jocelyne Nelis-Clément
Université de Bordeaux 3, Institut Ausonius (UMR 5607).
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