Chapitre XXVI. Armées et contrôle des territoires en Aquitaine et en péninsule Ibérique occidentale sous les Julio-Claudiens*
p. 471-487
Texte intégral
1Quand on observe, même superficiellement, les données du dispositif militaire en Aquitaine et dans la péninsule Ibérique à l’époque julio-claudienne, on est immédiatement frappé par la dissymétrie des situations respectives : autant, à l’examen de la carte, l’idée d’une volonté de surveillance du territoire nord-péninsulaire paraît s’imposer, autant la faiblesse de la présence militaire attire l’attention en Aquitaine. Un approfondissement du problème suggère d’emblée que les deux régions, loin d’être associées et liées par un projet stratégique commun, fondé sur la complémentarité, se tournaient le dos, séparées par les Pyrénées et privées de bases navales qui auraient contourné l’obstacle montagneux et assuré un trait d’union. Le dossier ne se limite pas à ce seul aspect qui soulève, cependant, des problèmes fondamentaux concernant les conceptions et les pratiques du pouvoir romain en matière de stratégie et de contrôle territorial. L’environnement politique, culturel et humain entrait consciemment dans les décisions de l’Empire augustéen comme l’attestent, entre autres, la lecture de Strabon et le « discours de Mécène » chez Dion Cassius. La conquête et son ancienneté pesaient également et influençaient le régime administratif choisi. L’analyse débouche ainsi sur la part de l’institution et de l’activité militaires dans la mise en place et l’évolution du gouvernement des territoires provinciaux non sans toucher à la « grande stratégie » controversée d’E. N. Luttwak1.
La garnison de l’Aquitaine : des indices ténus
2La réorganisation administrative, arrêtée à l’occasion du deuxième voyage d’Auguste dans sa grande province occidentale entre 16 et 13 av. J.-C., constituée principalement des Gaules et de l’Hispania, confiée à l’imperator lors du partage avec le Sénat en 27 av. J.-C., établit à l’intérieur des Trois Gaules une nouvelle province d’Aquitaine, élargie de la Garonne jusqu’à la Loire. Strabon en rend compte succinctement : « Comme ce territoire [l’Aquitaine gauloise], ainsi limité, formait une division territoriale trop petite, on y ajouta tout le territoire compris entre la Garonne et la Loire. » La région entre Pyrénées et Garonne fut donc jugée insuffisamment étendue pour pouvoir être promue telle quelle au rang d’une unité provinciale à l’égal de la Celtique et de la Belgique. Cette remarque est apparemment contredite par César qui réserve l’appellation d’« Aquitains » aux peuples au sud de la Garonne et indique parallèlement : Eodem fere tempore P. Crassus, cum in Aquitaniam peruenisset, quae pars, ut ante dictum est, et regionum latitudine et multitudine hominum, ex tertia parte Galliae aestimanda2 […]. Faut-il admettre que la conquête et les décennies postérieures constituèrent une période de recul et de déclin démographique qui orientèrent l’extension de la province jusqu’aux rives de la Loire et l’inclusion de dix à quatorze peuples ôtés à la Celtique3 ? La carte, telle qu’elle se reflète dans l’ouvrage de Strabon, montre que le Rhin, la Seine, la Loire et la Garonne sont à peu près parallèles et que les régions allant des Pyrénées au Rhin et délimitées par la Loire puis la Seine sont jugées à peu près équivalentes en superficie. Le choix d’Auguste relève donc d’un découpage strictement administratif qui n’implique aucune décadence, alors que les critères de César sont ceux de la géographie de son temps, de l’ethnographie et de l’équilibre harmonieux entre ressources, territoire et population, signe d’intégration à la civilisation de type gréco-romain.
3Les sources, très lacunaires, laissent transparaître, postérieurement à la conquête, la manifestation, à au moins deux reprises, de résistances dans le secteur au sud de la Garonne. Selon Appien, Agrippa dut affronter un soulèvement en 39-38 av. J.-C.4, tandis qu’après Actium c’est M. Valerius Messala Corvinus qui, vers 29-28 av. J.-C. sans doute, mena campagne du côté des Tarbelles, semble-t-il5. Ces épisodes furent sans lendemain cependant et, pas plus que ce n’avait été le cas avec la campagne de P. Crassus, Rome ne connut de réelles difficultés qui lui eussent laissé le souvenir de territoires impossibles à maintenir en paix sans le secours de forces militaires. Les Pyrénées ne jouèrent jamais le rôle d’un refuge et aucune garnison ne fut préposée à leur surveillance, autant qu’on le sache6. La chaîne montagneuse suivait une direction nord-sud, selon Strabon, et l’Èbre coulait parallèlement à elle, au diapason de la Garonne et des grands fleuves de l’ouest gaulois, ce qui n’est que partiellement exact. Sur un plan identique, on constate que l’Aquitaine regarde vers l’Océan qui s’ouvre au nord et que le dessin de ses côtes a la même orientation que celles de la côte septentrionale de la péninsule Ibérique, malgré l’existence reconnue d’un golfe sur le littoral des Tarbelles7. La navigation était le moyen le plus commode pour relier la péninsule et l’Aquitaine, mais Strabon ne signale guère de bons ports dans des régions qui étaient périphériques et peu propices à l’agriculture8. Le géographe est plus sensible à la qualité des régions intérieures tournées vers la Méditerranée.
4L’Aquitaine préromaine9, à la veille de la réorganisation provinciale, offrait l’image d’une contrée périphérique sans réelle unité politique, économique et humaine, mais stabilisée et en voie d’intégration. Son association aux peuples entre Garonne et Loire dans le cadre d’une nouvelle province d’Aquitaine, dont on ignore, faute de documents explicites, l’identité de la capitale10, révèle à la fois l’absence de préoccupations sérieuses de maintien de l’ordre et de liens étroits avec la péninsule voisine, malgré la parenté qu’évoque Strabon à la suite de sa source11 : « Soit dit en passant, les Aquitains diffèrent de la race gauloise tant par leur constitution physique que par leur langue, et ils ressemblent plutôt aux Ibères. » La remarque ne vise assurément pas à mettre en valeur l’appartenance à une communauté nationale établie de part et d’autres des Pyrénées, mais attire l’attention sur le métissage de populations marquées par l’expansion, dans le passé, à partir de la péninsule, des Ibères et leur acclimatation dans un territoire limitrophe pleinement rattaché à la Gaule depuis longtemps. Sur le plan administratif et militaire, comme sur le plan politique, la province redessinée d’Aquitaine était appelée dans sa totalité à partager le sort des Gaules sans être pour autant complètement isolée des régions voisines de Narbonnaise et d’Espagne citérieure septentrionale dont elle partageait des traits culturels et humains12. Zone frontalière renforcée dans cette situation par la barrière pyrénéenne, la région méridionale n’avait pas attendu la conquête romaine pour s’ouvrir aux échanges et à la circulation venus du sud, y compris à travers les cols.
5C’est en Aquitaine augustéenne proprement dite que se rencontrent des traces d’installation militaire au cours de la période julio-claudienne. Il s’agit d’un dossier non pas nouveau13 mais renouvelé récemment et replacé dans une vision d’ensemble des questions militaires de la Gaule julio-claudienne14. Laissant de côté les vestiges susceptibles d’appartenir à la phase de conquête césaro-triumvirale, on ne recense à ce jour aucune structure militaire durable et assurée d’époque augustéenne. Le premier témoin chronologique est le camp d’Aulnay (Aunedonnacum de l’Itinéraire d’Antonin et de la carte de Peutinger), sis en territoire picton à la limite avec la cité des Santons, à proximité de la voie qui allait de Saintes à Poitiers et relié par un tronçon secondaire à la route de Saintes à Lyon passant par Chassenon et Limoges15. Les fouilles récentes ont mis fin à la discussion sur la chronologie engagée à partir de l’épigraphie. Il apparaît, au vu du matériel retrouvé en stratigraphie, que le site fut occupé durant une dizaine d’années entre 20 et 30 apr. J.-C. environ16. Surtout, les prospections aériennes, puis les fouilles postérieures à 1976, ont révélé les structures d’un camp dont l’emplacement, supputé, n’avait jamais été prouvé : c’est dans ce secteur qu’avaient toutefois été découvertes les trois épitaphes militaires relatives à des soldats de la XIVe et de la IIe légion17. Celles-ci appartenaient à l’armée du Rhin depuis Auguste, plus précisément à la Germanie supérieure. Elles avaient été associées en 15 apr. J.-C. sous la direction de P. Vitellius contre les Chattes18. C’est aussi un soldat de la XIVe légion qui est enterré à Néris-les-Bains, chez les Bituriges Cubes, mais le site, voisin de Montluçon, était une station thermale où mourut le soldat venu se soigner et où aucune trace d’un établissement militaire n’est décelable19. Le cas du site d’Eysses (Excisum) à Villeneuve-sur-Lot est, semble-t-il, plus complexe mais ne fournit pas à ce jour la preuve d’une installation militaire dès l’époque julio-claudienne20.
6Il n’y a donc que le camp d’Aulnay à verser actuellement au dossier des garnisons attestées en Aquitaine julio-claudienne. L’édifice, d’une superficie intérieure de 5,4 ha, a révélé des structures faiblement conservées, car confectionnées en bois et en torchis, ce qui, à cette date, ne signifie pas en soi qu’il n’était pas appelé à durer. Aucune trace de rempart n’a été mise au jour et c’est essentiellement « en négatif » qu’on identifie diverses constructions21. Les objets et le matériel exhumés indiquent une occupation continue sur la décennie correspondant à l’activité de l’établissement. La datation de l’abandon repose sur la combinaison des données de la numismatique et de la céramique. De nombreux indices montrent que le site fut détruit volontairement pour éviter toute réoccupation22. La superficie et la présence de soldats de deux unités différentes vont dans le sens d’un camp de vexillation dont l’effectif n’excédait sans doute pas 1 000 à 1 500 hommes23. Pourquoi cette installation dans cette région et pourquoi un départ au bout d’une dizaine d’années au plus ? La chronologie n’est pas indifférente, mais elle ne peut tenir lieu d’argument décisif, la question étant : que s’est-il passé dans les années 15-30 apr. J.-C. qui puisse rendre compte de l’établissement d’un camp temporaire de vexillation à Aunedonnacum ?
7Quelques remarques préalables sont nécessaires. L’installation d’unités étrangères à la province avait des conséquences administratives non négligeables, en particulier celle de faire passer les soldats et officiers des ordres du légat de Germanie à ceux du gouverneur d’Aquitaine. Le détachement de cohortes légionnaires plutôt que d’auxiliaires rappelle que les vexillations n’étaient pas nécessairement associées à des opérations militaires au sens strict et que la participation à des travaux routiers ou autres entrait dans leurs attributions24. On ne sait apparemment que peu de choses faute de documents épigraphiques en particulier et des gouverneurs et des programmes de travaux routiers ou autres (carrières, mines, bois, etc.) dans la région concernée, sous Tibère. La province était en voie d’intégration sociale et culturelle et l’urbanisation s’y développait progressivement. L’emplacement du camp ne suggère pas de lien direct avec la révolte de 21 apr. J.-C.25. Toutefois, il est légitime de penser que la vexillation d’Aulnay était issue d’unités qui avaient été appelées à réprimer la révolte, comme il est admissible que la décision de fixer une garnison à la limite des cités des Pictons et des Santons aient fait partie d’un programme de réorganisation et de remise en ordre. Aménagements routiers, répression d’un brigandage devenu endémique26, protection des fonctionnaires du fisc, travaux administratifs ou tâches de police27 constituaient un éventail d’activités confiées à la troupe dans le contexte d’une pacification destinée à éviter le retour de la révolte mais aussi à consolider les rouages administratifs et politiques.
8Que le camp d’Aulnay reflète les craintes de l’empire à la suite du soulèvement de 21 apr. J.-C. ou qu’il traduise aussi l’intégration momentanée de l’armée à l’administration de la province d’Aquitaine créée par Auguste, il n’est en rien la preuve d’un changement réel de politique ni du fait que l’Aquitaine réclamait une surveillance militaire renouvelée. La participation des cités provinciales aux combats engendrés par l’initiative de Julius Florus et Julius Sacrovir n’est pas prouvable par les sources disponibles : l’emplacement du camp se fit dans un secteur géographique éloigné des théâtres directs de la lutte.
La péninsule Ibérique occidentale : un dossier renouvelé
9C’est à la même époque que dans les Gaules que le dispositif militaire augustéen de la péninsule Ibérique a été mis en place dans ses lignes essentielles. Sans doute, certains continueront-ils d’invoquer le texte de Strabon qui parle d’une armée « d’environ trois légions28 » et attribue à Tibère le choix de fixer, sur les conseils d’Auguste il est vrai, l’effectif jugé indispensable29. Tous les indices chronologiques et documentaires en notre possession conduisent à penser que c’est à l’occasion de la réorganisation provinciale d’Auguste sanctionnant la pacification de la province que l’armée de trois légions a été définie et installée durablement30. Les formules hésitantes de Strabon se comprennent par la sensibilité du géographe aux évolutions administratives en fonction des événements et des changements politiques31 : il veut éviter de figer un état des choses que sa source ne lui permet pas de contrôler complètement et qui est susceptible, à l’expérience, d’avoir été modifié. Le nombre de trois légions constituait un réel allègement par rapport aux forces engagées dans la guerre contre les Astures et les Cantabres : on avait alors compté jusqu’à sept légions, soit une armée d’environ quatre-vingt mille hommes. Cette politique allait de pair avec la division nouvelle de la péninsule en trois provinces au lieu de deux et confiait l’essentiel de l’armée aux ordres du gouverneur de la province d’Espagne citérieure. Trois légions pouvaient, aux mains d’un ambitieux, représenter un danger pour le pouvoir. Ce n’est donc pas sans motifs sérieux qu’Auguste décida de maintenir un tel effectif qui exigeait au départ d’être placé sous l’autorité de légats propréteurs compétents et de confiance.
10La durée et l’acharnement de la lutte contre les montagnards du Nord, dans laquelle Auguste lui-même puis Agrippa furent impliqués, conseillaient la prudence. Le tableau de Strabon sur le nouveau découpage et l’organisation provinciale32, inspiré par les modes de raisonnement augustéens, insiste sur l’un des critères essentiels du choix : l’intégration politique. On observe qu’une géographie nuancée de l’Hispania civilisée ou barbare se dessine, accompagnée par les institutions territoriales qui ne la recouvrent pas et mettent ainsi en relief le changement d’organisation et d’orientation politique des espaces péninsulaires. Au sud, loin des turbulences de la guerre, la Bétique, avec Cordoue pour capitale, dominée par les vallées du Baetis et du Singilis, largement baignée par la mer Méditerranée et les débuts de l’Océan extérieur, est laissée libre de toute garnison et est déjà bien intégrée au modèle de la cité. À l’ouest, la Lusitanie, gouvernée à partir de Mérida, offre un contraste entre le sud du Tage assimilable à la Bétique et le nord englobé dans les régions de montagnes restées à l’écart et peu civilisées. L’Espagne citérieure ou Tarraconaise offre une gradation d’ouest en est : la Callaecie, associée à l’Asturie et à la Cantabrie, prolonge les terres sauvages et montagneuses de Lusitanie. Une deuxième région, correspondant au secteur traversé par la haute vallée de l’Èbre jusqu’aux Pyrénées et limitée, comme la première, au sud par le Douro, offre une transition avec l’Hispania en toge de l’est et du sud, « d’un genre de vie modelé sur celui des Italiques33 ». On ne pouvait pas rendre mieux compte de la mutation lente dont la péninsule était le théâtre ni mieux mettre en valeur l’opposition apparente entre pacification désormais acquise et maintien d’une garnison provinciale parmi les plus nombreuses.
11L’Hispania des cités se substituait progressivement, par le biais des colonies, de la promotion municipale et de l’adoption des modèles civiques, à l’Hispania des peuples, sans l’effacer complètement. Dans les territoires nord-occidentaux, très récemment soumis et intégrés, les conditions d’un essor urbain durable n’étaient pas réunies, malgré le désir de certains éléments indigènes d’obtenir des avantages et privilèges du vainqueur. Les blessures profondes des guerres contre les Astures et les Cantabres, assorties de pertes humaines importantes, pouvaient n’être fermées qu’en apparence. Sans doute, la résistance acharnée n’avait-elle pas entraîné la mobilisation des communautés voisines et les Aquitains n’avaient-ils pas cherché à leur porter secours, ne serait-ce que par manque d’autonomie et de moyens efficaces. Cependant, la masse compacte des monts Cantabriques, prolongés par les sierras du León et du nord du Portugal à l’ouest et par les montagnes du Pays basque à l’est, sans oublier les monts Ibériques occidentaux, pouvait être mise à profit par des mécontents de toute sorte, portés à accuser la domination de Rome, et les pratiques qu’elle engendrait, des maux dont ils souffraient. On observe donc que les régions mal pacifiées et privées d’infrastructures politiques de type romain ne correspondaient qu’à des portions de provinces dont elles ignoraient les divisions officielles, comme on constate qu’aucune volonté d’unité contre Rome ne s’était manisfestée ni ne se manifestait dans les communautés locales. La géographie, et les traits culturels qu’elle induisait dans certaines limites, orienta fortement les décisions d’Auguste et de ses successeurs.
12Comme je l’ai déjà dit, je laisserai de côté les installations mises en place au cours des campagnes militaires de 26-19 av. J.-C. qui entrent dans une stratégie particulière, à l’évidence distincte de celle de la phase de pacification34. Au départ, trois légions constituent l’ossature du dispositif. L’emplacement des camps a fait l’objet de recherches archéologiques récentes sans que l’on puisse, en l’état actuel du dossier, considérer qu’il s’agit d’acquis définitifs que ce soit sur le plan de la chronologie ou de l’interprétation. L’identité des trois unités ne fait aucun doute : la IVe, la VIe et la Xe légion35. Leur répartition entre les légats mentionnés par Strabon ne pose pas de problème : la IVe occupait seule le secteur oriental entre l’Asturie et les Pyrénées et le piémont. La VIe et la Xe, couplées dans la tradition des « brigades » césariennes, surveillaient le district occidental d’Asturie-Galice, mais ne partageaient pas nécessairement le même camp au départ36. L’hypothèse, déjà formulée par R. F. J. Jones, que le camp de la IVe Macedonica, localisé par A. García y Bellido une vingtaine de kilomètres plus au nord, près d’Aguilar de Campo37, se trouvait à Herrera de Pisuerga rencontre un écho dans les fouilles récentes ; il fut fondé sur un emplacement inoccupé au lendemain des guerres cantabres (vers 20-15 av. J.-C.), achevées en 19 av. J.-C.38. Le site, accidenté, suscite des interrogations et, aujourd’hui encore, la ville moderne interdit tout repérage précis du plan de la forteresse, construite, semble-t-il, en bois et torchis39, et située à la confluence du Pisuerga et du Burejo, s’étendant au sud de la ville médiévale40. S’il n’y a pas, cependant, lieu de rejeter catégoriquement que la légion IIIIa Macedonica ait séjourné à Herrera41, bien des points demeurent dans l’ombre qu’il faudra chercher à éclairer42.
13On dispose d’un bilan récent des résultats, fondés sur la fouille, concernant la VIe et la Xe légion43. S’il ne fait plus de doute que le camp de León existait dès l’époque julio-claudienne et si l’on sait que la légion X Gemina a précédé l’aile Flavienne sur le site de Sansueña, Rosinos de Vidriales44, l’existence d’un camp de l’unité à Asturica Augusta, postérieurement à la réorganisation provinciale, demeure fragile en dépit des observations et des découvertes dues aux fouilles récentes45. Dans la mesure où il est démontré archéologiquement que le camp de Sansueña était occupé sous Auguste46, il n’est pas nécessaire d’envisager un premier établissement à Asturica en dehors du camp de campagne de l’année 26-25 av. J.-C. : malgré Á. Morillo, il n’y a pas de raison contraignante à rejeter l’interprétation du texte de Florus comme s’appliquant à Asturica47. L’indication que le camp était dans la plaine et que sur son emplacement devait être établi le caput gentis, sous-entendu Asturum, n’a rien de surprenant ni d’illogique dans le contexte, et « résumé » signifie simplification mais non déformation : l’erreur de perspective est essentiellement chronologique et reporte sur l’année 25 av. J.-C., à cause de la présence du prince, une disposition arrêtée lors de la réorganisation provinciale48. Il n’y a donc pas de raison de créer un camp de la Xe légion à Astorga au lendemain des guerres cantabres, étant donné les éléments disponibles. Autre chose est de savoir à quelle date le camp de campagne a pris fin, ce qui n’est actuellement pas décelable49. Quoi qu’il en soit, le fait le plus nouveau semble être la confirmation de l’occupation précoce du site de León, futur camp de la légion VII Gemina à partir des Flaviens50.
14L’état et la localisation des corps auxiliaires enregistrent d’importantes lacunes documentaires. Théoriquement, trois légions correspondaient à quinze ou seize mille hommes soit trente à trente-deux unités auxiliaires quingénaires selon un ratio d’égalité approximative à l’intérieur d’une armée provinciale entre les effectifs auxiliaires et légionnaires que nous fournit Tacite51. Si on se réfère aux proportions fournies par Suétone52 pour la garnison hispanique au moment de la révolte de Galba, on obtient un minimum de quinze unités auxiliaires quingénaires renforçant les trois légions, soit 7 000 à 7 500 hommes pour 15 000 à 16 000 légionnaires. Dans tous les cas on ne peut recenser au maximum que sept à huit corps de troupe, toutes périodes confondues, alors que de Claude à Vespasien les effectifs de l’armée hispanique n’ont cessé de diminuer pour être réduits à 7 500 hommes environ à la veille des événements de 6853. Aux unités déjà connues se sont ajoutées l’ala Tauriana, d’origine gauloise, et l’ala Parthorum toutes deux à l’époque claudienne54. C’est la première mention d’une ala Parthorum matérialisée en outre par des timbres sur briques et tuiles qui ne peuvent qu’indiquer un séjour relativement prolongé de l’unité recrutée au départ chez les Parthes, certainement sous Auguste55. L’identification de l’aile parmi la demi-douzaine d’unités de nom identique ou voisin connues dans l’Empire n’est pas aisée, d’autant que l’histoire des ailes des Parthes en Occident au Ier siècle apr. J.-C. comporte de nombreuses obscurités. Rien n’interdit de penser que l’aile fut précocement installée dans la péninsule avant d’être transférée en Maurétanie césarienne au moment de la réorganisation flavienne56. Un dernier fait à verser à la réflexion est la possible localisation du camp de l’ala Augusta à Añavieja, Soria, à proximité de la route allant de Caesaraugusta à Asturica et reliant la vallée de l’Èbre au Nord-Ouest57. On ajoutera que c’est aussi dans le secteur de la vallée de l’Èbre que se situait sans doute le camp de l’aile Tauriana58.
15Le bilan du dispositif militaire du Nord-Ouest péninsulaire s’avère contrasté. Quels qu’aient été les emplacements exacts des camps légionnaires, il se dégage très clairement de l’ensemble des sources que les légions, installées dans la zone du piémont, avaient pour mission principale de surveiller les régions des monts Asturo-Cantabriques suivant une formation en arc de cercle d’environ quatre cents kilomètres et que le départ de la légion IIIIa Macedonica pour Mayence, lié aux transferts destinés à compenser les prélèvements effectués sur la garnison du Rhin en prévision de la conquête de la Bretagne, concentra l’effort sur le secteur central et occidental. Dès les années soixante, sous Néron, qui fit appeler la Xe légion à Carnuntum, l’Asturie devint le centre unique du dispositif dans le droit fil, depuis un quart de siècle, de la diminution progressive des effectifs péninsulaires, signe d’une mutation politique et d’une pacification jugée satisfaisante. Comme on pouvait s’en douter, la transition entre l’état de guerre et l’état de paix sous Auguste résiste à l’analyse59, car, pour essayer d’apprécier l’évolution, c’est en années plutôt même qu’en décennies qu’on devrait pouvoir compter, ce que n’autorise pas la datation archéologique. Notre ignorance est totale ou presque concernant la localisation des forts auxiliaires et il n’est pas exclu que dans un premier temps la Lusitanie ait abrité des unités auxiliaires dont nous n’avons aucune trace à ce jour dans la documentation. Il semble que la région côtière méridionale ait été vide de troupes et qu’il n’y ait donc eu aucune forme d’encerclement de la zone montagneuse. En revanche, plusieurs indices soulignent le souci des autorités d’assurer le contrôle du secteur oriental, correspondant approximativement au conventus de Clunia et à la Celtibérie historique et déterminant la continuité des relations par la vallée de l’Èbre avec la capitale, Tarraco.
Contrôle et structuration des territoires : entre administration et stratégie
16Le fait est bien connu et confirmé, nous l’avons vu, par Strabon pour les secteurs qui retiennent notre attention. L’organisation des provinces et l’administration des territoires provinciaux reposait sur la combinaison de différents paramètres : la nécessité ou non d’une présence militaire, le statut du gouverneur qui modulait l’éventail des tâches et des pouvoirs, l’activité judiciaire et le nombre des communautés pleinement autonomes, intégrées au modèle politique gréco-romain. La province n’était donc pas une structure militaire, mais une portion d’Empire instituée dans le but de faciliter le contrôle des populations et des ressources et de limiter les dangers susceptibles de mettre en péril l’autorité romaine et le pouvoir impérial. La démographie, c’est-à-dire le nombre des cités et peuples et la densité des habitants, le taux de citoyens romains domiciliés, les possibilités de recrutement, le produit fiscal, bref tout ce qui reposait sur les recensements, dessinait un canevas auquel se superposaient les données stratégiques définies par les menaces potentielles, l’attitude des adversaires, l’évaluation des forces à entretenir, l’efficacité des moyens diplomatiques et politiques permettant d’alléger le dispositif de protection militaire, les perspectives d’une évolution pacifique vers l’autonomie locale, bref la situation sociale et culturelle des provinciaux. Ces éléments d’appréciation ne constituaient pas une théorie officielle et intangible de la paix et de la domination impériale. Ils mesuraient, tels des baromètres, les variations des pressions locales en fonction des circonstances et des problèmes qui pouvaient surgir ici ou là.
17Dans ce contexte, le statut réservé à l’Aquitaine au sud de la Garonne, rattachée à l’Aquitaine augustéenne entre Garonne et Loire, ne saurait surprendre. Malgré le précédent de la guerre césarienne60, le risque de coalition entre populations d’en deçà et d’au-delà des Pyrénées était considéré comme négligeable. Malgré l’évocation par le conquérant de l’abondance des mines et des carrières61, Auguste ne mobilisa pas la moindre cohorte, semble-t-il, pour surveiller et contenir d’éventuelles convoitises et turbulences. Malgré la position périphérique en bordure de l’Océan extérieur, la région était tenue pour aisément accessible et les Pyrénéens du massif ne s’étaient à aucun moment taillé une réputation de barbares redoutables62. De même, rien n’autorise dans les sources à lier une agitation en Aquitaine et la guerre contre les Cantabres63. Quant à l’inclusion des Conuenae, transférés de la vieille Prouincia à l’Aquitaine, elle révèle outre la pacification de montagnards censés, avant leur transfert dans la plaine par Pompée, avoir vécu en barbares et brigands64, la remise en ordre d’une région qui n’avait été rattachée à la Province que par nécessité, à un moment où l’Aquitaine n’était pas soumise à Rome. Les Consoranni connurent un sort identique à celui des Convènes lors de la création de la province d’Aquitaine. Ces découpages attestent que, dans l’esprit du Prince, le temps du contrôle par la guerre était passé et qu’à la violence devait succéder la politique, la négociation et l’administration. Dans leur majorité, les populations de la nouvelle province s’efforçaient de se couler dans le moule de la cité autonome et déjà le droit latin avait été octroyé à une partie d’entre elles. Ce n’est donc que circonstanciellement que les armées étaient susceptibles d’intervenir et de se fixer pour un temps sur le territoire provincial. Le camp d’Aulnay, qui apparaît isolé et destiné à des effectifs limités, doit être compris comme un outil de remise en ordre administrative et un symbole de l’efficacité du gouvernement de Rome avant que d’être un appareil guerrier de répression65.
18Le contrôle de l’espace provincial passait, on le sait bien, par l’aménagement d’un réseau routier. En Gaule, Agrippa, aux dires de Strabon66, avait mis en œuvre un programme qui incluait au départ de Lyon une voie qui se dirigeait vers Saintes et l’Aquitaine. On dispose de peu de bornes milliaires pour confirmer le tracé et la chronologie de ces routes à l’origine et aucun texte n’indique, semble-t-il, la participation de l’armée à la construction des voies importantes dans la province. S’il est évident que le programme initial n’a été achevé que sous Claude au plus tôt, on ignore tout de l’époque de Tibère. L’exemple de la cité des Santons est éloquent puisque cinq bornes seulement y ont été recensées, la plus précoce, celle de la voie conduisant à Cahors, datant du règne de Claude67. Les liaisons transpyrénéennes raccordées de part et d’autre à une rocade est-ouest68 n’ont pris forme que peu à peu au cours de la période julio-claudienne. Au temps de la conquête et de la pacification succédait, par la volonté d’Auguste, celui de l’administration et du gouvernement, ce qui entraînait de fait un effacement de l’outil guerrier impliquant à l’inverse la concentration de troupes nombreuses et agressives.
19À la différence de l’Aquitaine, qui n’a connu qu’une présence militaire discrète à l’époque julio-claudienne, la péninsule Ibérique a abrité une armée provinciale parmi les plus nombreuses pendant près de soixante ans, conservant encore à l’époque claudienne deux légions et au moins dix corps auxiliaires. Renvoyant à mes travaux antérieurs69, je n’insisterai pas ici sur certains acquis : les terrains militaires ou prata, dont l’existence est matérialisée par des bornes épigraphiques jusqu’au règne de Claude70, appartiennent aux infrastructures logistiques indispensables à l’activité des corps de troupe et ne sont pas des territoires militaires autonomes. La description de Strabon relative aux légats du Nord-Ouest ne signifie pas non plus que l’armée contrôlait une portion de territoire dans lequel elle aurait exercé la souveraineté : l’organisation évoquée montre seulement que justice et contrainte devaient parfois marcher de pair et que Rome ne négligeait aucune précaution en période de pacification et d’intégration politique et administrative. La provincialisation passait par l’acclimatation de pratiques telles que la perception de l’impôt, les recensements, l’exercice modifié de la justice qui troublaient en partie les habitudes et le traditions locales et constituaient donc des germes de révoltes possibles en l’absence d’intermédiaires et de négociations acceptables. On ne sait malheureusement rien de précis sur la place tenue par les soldats dans l’épisode, rapporté par Tacite71, du paysan de Termes, assassin du légat juridique L. Calpurnius Piso. Celui-ci avait apparemment négligé d’étoffer son escorte et fut victime de cette erreur. L’enquête et la mise à la torture indiquent que c’est sans doute un petit détachement militaire aux ordres d’un centurion qui dirigea les opérations. La cause est clairement montrée du doigt par Tacite : la répression de la fraude fiscale. Justice et fiscalité tissaient les mailles d’un filet qui se refermait sur les provinciaux et nourrissaient rancœurs et désir de vengeance. Appelées à participer à la confection du réseau routier, à épauler les fonctionnaires dans leurs missions et leurs déplacements, impliquées dans la gestion même des corps de troupe, de leur recrutement et des fournitures, les unités provinciales jouaient un rôle de police d’État et à ce titre protégeaient le domaine public, en particulier les mines et les carrières, contre les attaques violentes et les dommages occasionnels. Enfin, on le sait, le service militaire contribuait à l’intégration de nouveaux citoyens romains.
20La documentation épigraphique tend à montrer que les auxiliaires cédaient le pas aux légionnaires quand il s’agissait d’interventions d’intérêt public ou de grands travaux. Sauf exceptions, il semble que les ailes et les cohortes avaient pour tâche fondamentale de surveiller le territoire et de détecter les foyers éventuels de révolte ou de résistance. On peut imaginer l’existence de patrouilles régulières destinées à apaiser les récalcitrants. Les stations de bénéficiaires n’existaient pas encore, semble-t-il, mais un système de surveillance des routes en fonction des agglomérations et des points jugés stratégiques était en place, ne serait-ce que dans le but de faciliter les déplacements des légats quels qu’ils fussent et des procurateurs. Les voies publiques ou uiae militares ont fait suffisamment l’objet de travaux récents qui ont clarifié la question72 pour que l’on ne s’y attarde pas, mais elles révèlent une conception linéaire du contrôle de l’espace qui rejoint la vision odographique des géographes héritiers de la science grecque, associée à une ethnographie de la barbarie et de la civilisation. Le réseau routier mis en place à l’époque julio-claudienne visait à renforcer certains axes et à désenclaver certaines régions éloignées. La liaison entre Asturica Augusta et Emerita de Lusitanie utilisa l’ancienne vía de la Plata, tandis que le Nord-Ouest fut relié à la vallée de l’Èbre et à la capitale Tarragone et que l’accès au littoral fut progressivement ménagé en contournant la Chaîne cantabrique. Enfin, les routes ouvrant le passage vers les secteurs miniers n’ont pas livré de milliaires d’époque julio-claudienne, mais Pline le Jeune et Florus sont les témoins que dès Auguste l’activité s’intensifia, sans qu’on sache pourtant selon quel rythme73.
21Les deux districts attestés par Strabon indiquent une volonté du pouvoir de sérier les problèmes et de diviser l’espace en secteurs plus aisément contrôlables. La dissémination des troupes sur l’ensemble des contrées à surveiller, alliée à un recul progressif des forces, traduit l’absence d’une politique visant à réduire à tout prix et au plus vite les velléités persistantes de rébellion au profit d’une intégration des armées à la structuration d’ensemble des territoires provinciaux. Étant donné le déroulement de la conquête et des dernières opérations contre les Astures et les Cantabres, l’empire, dans le Nord-Ouest péninsulaire, ne redoutait pas une attaque massive ni un harcèlement simultané de forces hostiles capables de fondre ensemble sur les légions à partir de divers sites naturellement protégés. Nous n’avons connaissance que d’un seul soulèvement au cours de la période, celui des Astures sous Néron, aisément réprimé74. Tout se passe donc comme si l’empire de Rome, loin d’être un territoire intangible, cohérent et unifié avait été, de manière délibérée, réparti en secteurs régionaux autonomes que leur situation géographique, les risques d’agression ennemie, l’organisation politique et sociale des populations résidentes faisaient entrer dans une hiérarchie de dangerosité plus ou moins grande. À l’intérieur même de l’Empire, existaient des régions périphériques qui représentaient potentiellement un péril pour une province ou un secteur provincial tout entier. Un grand nombre des régions montagneuses à la fois employées comme un refuge et inhospitalières constituaient autant de points sensibles, ce que renforçaient encore les ressources minérales qu’elles recelaient et la nature de leur peuplement. Il était évident aussi que le recours à la force militaire seule ne suffisait pas, même si l’effort à consentir, à en juger d’après les effectifs, n’était pas démesuré.
22Dion Cassius, par le truchement de Mécène, énonce une règle politique qui éclaire aussi le point de vue augustéen appliqué à la surveillance des territoires aquitains et du nord de la péninsule Ibérique : « Et il est beaucoup plus facile de protéger quelque chose que de se l’approprier75. » On peut y voir un antécédent du principe de l’économie des forces cher aux stratèges modernes, mais plus simplement et vraisemblablement une conséquence du fait que l’anéantissement de l’adversaire n’était pas de prime abord recherché, surtout dans les limites des provinces : il suffisait de le soumettre et de le priver de la possibilité d’obtenir une revanche. Aussi bien en Aquitaine que dans la péninsule Ibérique, Rome n’avait eu à affronter que des communautés sans unité politique qui excluaient le recours à un système efficace de peuples clients76. Ni les Cantabres ni les Astures n’offraient aux yeux de l’empereur les garanties politiques et culturelles attendues des États-clients tels qu’ils existaient en Orient. Afin d’introduire la phase d’agglomération et d’intégration régionale à l’empire de Rome, il avait fallu extirper par la violence les germes d’une menace permanente en usant d’un discours de défense de la civilisation contre la barbarie dans le droit fil d’une vision cyclique de l’histoire vouant le conquérant à une conquête indéfinie. Une fois la victoire acquise, la paix devait être gagnée par le recours à un large éventail de moyens appropriés parmi lesquels la surveillance armée n’était qu’un instrument nécessaire. Dans la pratique militaire, l’empire ne procédait pas différemment selon qu’il s’agissait d’ennemi intérieur ou d’ennemi extérieur, car ce qui importait n’était pas tant le territoire que les populations qu’il renfermait77. Cette observation peut, au moins en partie, rendre compte de l’attitude des Romains vis-à-vis de montagnes telles que les Pyrénées qui ne devaient abriter au cœur de la chaîne que des populations trop peu nombreuses et dispersées pour représenter une menace.
23Dans ce contexte, la structure provinciale portée à son plus haut degré d’organisation par Auguste, représente la véritable rupture et la clé du contrôle d’un espace immense capable de rester soudé autour de Rome. Par l’extension des pratiques de la res publica à l’ensemble des territoires provinciaux, Auguste et ses successeurs ont jeté les bases d’un État fondé sur la défense et la prééminence des citoyens romains partout présents. Un principe d’unité s’est fait jour qui reposait non pas sur une unité territoriale, mais sur une unité de décision placée dans la personne de l’empereur monarque. La gradation des statuts provinciaux traduit la recherche de la paix à étendre et à imposer en même temps que les pratiques de la vie civilisée. La géographie, comme l’a bien vu Strabon, n’était que le produit du temps, la coexistence dans l’espace d’histoires différentes soumises au hasard de la vie78. La meilleure défense était de gagner la paix. Pour cela, l’urbanisation, le droit, la mise en valeur des ressources locales, l’autonomie des cités sous la conduite des élites, la circulation des hommes et l’intensité des échanges formaient des atouts qui ne pouvaient que favoriser l’empire de Rome, mais réclamaient de la patience, l’éclosion de conditions durablement favorables et la garantie d’une autorité respectée. La provincialisation des espaces impériaux définissait le processus évolutif et obligé par lequel les populations intégrées s’éloigneraient de la guerre.
24Les réflexions qui précèdent ne pointent pas en direction d’une « grande stratégie », malgré l’idée émise par Dion Cassius qu’il fallait harmoniser le rapport entre les effectifs de l’armée de métier et les forces indispensables à la pratique des activités paisibles. L’historien de Nicée apporte des précisions éclairantes quand il écrit :
La charge d’une armée permanente recrutée parmi les citoyens, les sujets et les alliés devra être consentie, sa taille dans les différentes provinces étant plus ou moins grande selon les exigences de la situation ; ces troupes devraient être maintenues sous les armes et s’exercer continuellement à la pratique de la guerre. Elles devraient construire pour elles-mêmes des quartiers d’hiver situés aux points les plus favorables […]. La raison de l’existence d’une telle armée est la suivante : très éloignés, d’une part, des limites de l’Empire comme nous le sommes, partout entourés d’ennemis vivants près de nos frontières, nous ne sommes plus capables, en période de crise, de faire dépendre notre sort d’un corps expéditionnaire, et si, d’autre part, nous permettons que tout homme en âge de porter les armes le fasse et pratique la guerre, il y aura toujours des causes de sédition et de guerres civiles79.
25Le passage est en partie dicté par l’expérience et le point de vue du pouvoir à l’époque sévérienne, mais il correspond assurément pour l’essentiel au mode de raisonnement augustéen : l’éloignement, le cas par cas, l’entraînement des soldats détournés par ce biais de la sédition sont les préoccupations immédiates traduites par le dispositif nouveau, la distribution des armées à la périphérie de l’Empire. L’emplacement des camps est qualifié d’ἐπικαιρότατος, de « le plus favorable », ce qui sous-entend simplement un lieu proche d’un axe de communication, non exposé au danger, servant de point de fixation contre l’ennemi et ménage donc une fois encore la liberté d’appréciation du commandement en fonction de la conjoncture locale.
26La province n’était pas, par définition, une structure militaire de contrôle du territoire et l’échec de Varus en Germanie, en privant l’empire de cette forme institutionnelle de pacification et d’intégration dans la région, a incontestablement modifié la donne et marqué un temps d’arrêt et de doute que Tacite exprime encore dans la Germanie80. Sa création signifiait, en effet, que la paix était en marche et que le recours à la force n’était perçu désormais que comme épisodique et non plus permanent. L’appréciation des données dépendait de Rome et de ceux qui gouvernaient à Rome : ce fait ne suffisait pas à promouvoir dans l’état-major une conception stratégique abstraite d’un territoire impérial à la recherche des frontières les meilleures possibles partout et à tout prix. Les critères politiques et culturels adaptés à la réalité des divers secteurs à surveiller fournissaient les repères et les éléments déterminants du danger qu’encourait ici ou là la puissance romaine.
27L’Aquitaine et la péninsule Ibérique illustrent, de façon indépendante l’une de l’autre, l’exotisme à nos yeux de la stratégie impériale et de la vision augustéenne de l’Empire qui prévalut pendant la totalité de la période julio-claudienne. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, la contiguïté territoriale ne liait pas administrativement ni militairement les deux secteurs provinciaux qui se tournaient plutôt le dos sur ce plan, sous prétexte qu’il y avait les Pyrénées, non pas infranchissables ni dangereuses, mais limite naturelle et commode des horizons administratifs dans un contexte où l’Aquitaine, assurément périphérique, n’était pas jugée inaccessible ni barbare. Agglomération de territoires arrachés à la barbarie, l’Empire romain intégrait la guerre à la situation de paix et maintenait présente sa menace chaque fois que l’adversaire lui semblait capable de sursaut ou de défi. Cette « paix d’empire » n’était pas une « paix d’hégémonie » pour autant et le déploiement bien choisi de forces limitées suffisait à rappeler l’autorité du pouvoir impérial et sa supériorité. L’armée provinciale n’est pas assimilable, dans ce contexte à une armée d’occupation, car Rome n’y attendait pas le supplément de gloire et de triomphe que pouvaient apporter une victoire éclatante et une nouvelle conquête ; en outre, elle n’y était pas vue par les provinciaux comme un ennemi – mais comme un pouvoir autoritaire et exigeant – et le service militaire constituait une voie d’accès à la citoyenneté romaine pour les volontaires. L’impérialisme romain conquérant, désireux de se confondre avec l’œkoumène, avait besoin pour le rester, de la paix, toujours fragile et conçue comme une non guerre, de la prospérité intérieure et d’une ligne de séparation clairement identifiable, la barbarie, véritable trait d’union en l’absence d’autres critères territoriaux tels que la nation ou l’unité impériale, limitée, en l’occurrence, à la supériorité du centre romain et de son empereur81.
Bibliographie
Post-scriptum
Bibliographie : L’Aquitaine et l’Hispanie septentrionale à l’époque julio-claudienne. Organisation et exploitation des espaces provinciaux, IVe Colloque Aquitania (Saintes 11-13 septembre 2003), Pessac, Fédération Aquitania, 2005, p. 1-128 pour l’ensemble des enjeux de la question ; Á. Morillo Cerdán (dir.), El ejército romano en Hispania. Guía arqueológica, León, 2007, pour des commentaires et des compléments documentaires ; P. Le Roux, La péninsule Ibérique aux époques romaines, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2010.
Sur l’ala Parthorum, infra chap. XXVII.
Notes de bas de page
1 E. N. Luttwak, 1976 [trad. fr. 1987]. Sur un plan méthodologique, il convient d’éviter les amalgames visant à illustrer légitimement le progrès des recherches et de ne pas amplifier le rôle perturbateur, aux yeux de Rome, de tel ou tel secteur géographique ce qui demande de distinguer soigneusement sur les cartes la phase d’occupation du territoire en période de guerre de conquête et celle de la pacification qui seule nous concernera ici, non pas pour évacuer arbitrairement les événements antérieurs et la longue durée, mais pour conserver une unité à la réflexion et rappeler qu’en matière d’histoire politique et militaire la pacification augustéenne marque une nouvelle étape ce qui ne veut pas dire nécessairement que ce fut le cas aussi dans d’autres domaines de l’histoire économique sociale ou culturelle. Il me semble que la problématique des ruptures et des continuités, longtemps privilégiée, doit être dépassée, car elle reflète surtout une adaptation commode à un manque de sources directes. Sur la question de la déformation par accumulation indifférenciée des données, voir par exemple C. Pérez González, 1998, p. 547, qui regroupe sur la carte des données chronologiquement et historiquement hétérogènes sans véritable explication. La démarche consistant à repérer des horizons chronologiques successifs est illustrée par Á. Morillo Cerdán, 2002, p. 71-77. Le document M. Reddé, 1987, p. 344, s’en tient à un croquis de localisation sans précision tactique (type d’unité) ni chronologique et s’avère trop peu parlant.
2 BG, III, 20, 1 : « Presque à la même époque, P. Crassus était arrivé en Aquitaine, partie de la Gaule qu’on peut estimer, comme il a été dit auparavant, au tiers de l’ensemble par l’étendue de ses territoires et la taille de son peuplement […] ».
3 Ce qui représente à peu près le tiers des soixante ou soixante-quatre peuples officiellement recensés par Rome en Gaule. Les neuf peuples résultaient toutefois de regroupements, car César mentionne une trentaine d’ethnies au sud de la Garonne et Pline l’Ancien lui-même énumère un grand nombre de communautés inconnues par ailleurs. Strabon, IV, 2, 1, pour sa part, parle de quatorze peuples fixés entre Garonne et Loire et rattachés à l’Aquitaine, mais évoque aussi vingt-quatre peuples censés habiter l’Aquitaine méridionale ou Aquitaine gauloise.
4 Appien, B. ciu., V, 75, 318.
5 Appien, B. ciu., IV, 38, 161 et V, 92, 386 ; Tibulle, Élégies, I, 7, 1-12 et II, 1, 33.
6 Voir C. Rico, 1997, p. 158-164 et 184-196 en particulier.
7 Strabon, IV, 2, 1. Ce golfe est supposé regarder, il est vrai, vers le nord et l’île de Bretagne mais forme surtout la limite septentrionale de l’isthme. Il s’agit évidemment de représentation globale qui n’était pas incompatible avec une appréhension réaliste du terrain et des distances, mais ce qui importe dans ces déformations est qu’elles accusent le caractère excentré et septentrional de la région.
8 Strabon, IV, 2, 1.
9 Pour cette période et pour les épisodes postérieurs jusqu’à la mort de Néron, on se reportera à L. Maurin, J.-P. Bost et J.-M. Roddaz (dir.), 1992, p. 15-71 en particulier.
10 L. Maurin, J.-P. Bost et J.-M. Roddaz (dir.), 1992, p. 28, privilégie Saintes au départ, puis Poitiers au IIe siècle et Bordeaux au IIIe. Voir en dernier lieu les critiques et les remarques de R. Haensch, 1997, p. 135-138, qui refuse un changement de capitale non attesté ailleurs et a une préférence pour Burdigala. La position à l’intérieur de la province n’était pas déterminante. En revanche, l’accessibilité depuis Rome et l’Italie et les liaisons avec le reste du territoire provincial entraient, à mon avis, fortement en ligne de compte. Pendant le colloque, comme le montrent les discussions, L. Maurin a exprimé ses doutes présents sur le fait que Saintes ait pu même être capitale. Personnellement, je croirais volontiers que Burdigala a été tout au long du Haut-Empire le lieu de résidence du gouverneur. La vraie question à poser – et je me réserve de l’examiner bientôt en détails – serait celle des conventus et de leurs chefs-lieux, ce qui éclairerait en particulier le rôle, ambigu à ce jour pour la communauté scientifique, de Saint-Bertrand-de-Comminges.
11 Strabon, IV, 2, 1. Il rejoint César, BG, I, 1. On se reportera à l’étude d’A. Coffyn, 1986, qui illustre par des recherches fondées sur l’anthropologie physique, la linguistique, l’ethnographie et l’archéologie les propos des auteurs anciens.
12 Il est aussi caricatural de faire comme si les Pyrénées avaient été seulement une barrière que d’affirmer qu’elles n’avaient pas créé un obstacle à une forme d’unité politique et sociale des populations situées des deux côtés de la chaîne et possédant des caractéristiques culturelles et humaines communes.
13 Voir déjà E. Ritterling, 1906.
14 D. et F. Tassaux et al., 1983-1984 ; M. Reddé, 1987, p. 343-368 ; M. Reddé (dir.), 1996, p. 177-188 en particulier.
15 P. Tronche, 1996, p. 177-181.
16 M. Reddé, 1987, p. 349-350 qui résume les arguments des fouilleurs.
17 M. Reddé, 1987, p. 347-348 ; P. Tronche, 1996, p. 177-181.
18 T. Franke, 2000, p. 192. La IIe légion est attestée à Strasbourg entre les débuts du règne de Tibère et l’expédition de Claude en Bretagne insulaire : M. Reddé, 1987, p. 364. Sous Auguste la XIVe légion est à Mayence où elle partage son camp avec la XVIe légion Gallica : T. Franke, 2000, p. 192.
19 CIL, XIII, 1383. M. Reddé, 1987, p. 350. L’hypothèse d’un camp à Dax semble abandonnée ; il s’agit comme à Néris d’une ville d’eau qui a pu attirer des soldats en quête de guérison.
20 Voir D. et F. Tassaux, 1984, p. 151 à la suite de E. Ritterling, 1906 ; M. Reddé, 1987 et 1996, n’en font pas état malgré la présence d’inscriptions militaires connues : CIL, XIII, 922-924. L. Maurin, J.-P. Bost et J.-M. Roddaz (dir.), 1992, p. 98, définit Excisum comme un « grand carrefour routier » et précise qu’« elle a dû abriter temporairement une garnison romaine » sous Tibère, sans doute par référence à Aulnay. Selon une communication orale de T. Martin, lors du colloque, un camp aurait été décelé par photographie aérienne, mais il n’y a aucun contrôle au sol à ce jour. Toutefois, sur cet emplacement, du matériel datant des années 60-70 apr. J.-C. a été trouvé ainsi que des objets appartenant à des militaires. L’inscription du soldat de la cohors classica, issue de la flotte de Fréjus, originaire de Forum Iuli, Sex. Valerius Maxsumus (L. Maurin, J.-P. Bost et J.-M. Roddaz (dir.), 1992, p. 99 ; CIL, XIII, 923 = ILANitiobriges, 20) appartient au plus tôt à la deuxième moitié du Ier siècle. (emploi de pientissimus). CIL, XIII, 922 = ILANitiobriges, 19, perdue, relative à un soldat de la cohors Alpinorum, est datable sans doute de la période flavienne (ILANitiobriges). CIL, XIII, 924, connu par une copie de Beaumesnil, concernant un soldat de Luc-en-Diois, dont je corrigerais l’état civil en [.] Valerius G. f. Vol. Tutus, au lieu de Valerius Gallus, est de datation comparable aux précédentes (je proposerais [st] ip. VIIII au lieu de [d]ie(rum) VIIII). Au total, rien qui prouve une relation avec un événement particulier et suggère une mission de routine au service de l’armée ou une opération de simple police de durée limitée.
21 P. Tronche, 1996, p. 185-186. Les défenses et fossés sont bien présents et il n’y a pas à douter qu’il s’agissait d’une structure classique.
22 P. Tronche, 1996, p. 186.
23 Plutôt que 1 500 à 2 500 proposé par les fouilleurs. On peut, au vu de la superficie, tabler au plus sur un effectif d’un quart environ d’une légion de 5 000 à 5 500 hommes, 6 000 n’étant qu’un chiffre théorique.
24 R. Saxer, 1967, p. 118-140. Les attestations connues à l’époque julio-claudienne montrent que ce sont des tâches réservées a priori aux légions.
25 Les propos rapportés par Tacite, Annales, III, 44, 1, sur la menace d’embrasement généralisé étendu non seulement à toute la Gaule, mais également à l’Espagne et à la Germanie, ne laissent aucun doute sur leur exagération volontaire : il s’agit d’une « rumeur » comme chaque fois que la Gaule et le Rhin étaient en question. En outre, la méthode de Tacite anticipant systématiquement sur les événements à venir, dont les faits rapportés étaient à ce moment même le signe non perçu, favorise ces déformations de perspective.
26 Bien que l’ouvrage soit consacré à l’Orient, il est bon de consulter désormais C. Wolff, 2003, p. 199-219, en particulier, chapitre ix, intitulé le « rôle de l’armée ».
27 Les fouilleurs du camp signalent la découverte d’une paire d’entraves de pied munie d’un cadenas.
28 Strabon, III, 4, 20 : τριῶν που ταγμάτων.
29 Strabon, III, 3, 8.
30 P. Le Roux, 1982a, p. 84-85. On ajoutera, p. 119-120, la référence aux bornes milliaires d’Ejea de los Caballeros et de Castiliscar (Saragosse), datées du règne d’Auguste et impliquant les trois unités dans la construction d’une voie : voir, pour les textes et la bibliographie, J. Lostal Pros, 1992, 18-20, p. 26-29.
31 Voir III, 4, 19 : « ils [les Romains] adaptent leur administration aux circonstances du moment. »
32 Strabon, III, 4, 20.
33 Strabon, III, 4, 20.
34 C’est dans le domaine des camps de campagne rattachés aux guerres cantabro-astures – ce qui accuse encore le défaut signalé des cartes de synthèse ignorant les données chronologiques – que les nouveautés semblent les plus importantes : E. Peralta Labrador, 1999, p. 230-243 ; Á. Morillo Cerdán, 2002, p. 71-77 en particulier. On notera la prudence justifiée de l’auteur envers l’hypothèse d’un camp de la légion VIa Victrix à Lucus Augusti antérieurement à la création de la ville, hypothèse fondée sur un document épigraphique trop énigmatique pour être utilisé (voir AE, 1998, 758). En revanche, j’y reviendrai, les arguments visant à rejeter le fait que le témoignage de Florus serait applicable à Asturica Augusta relèvent de l’hypercritique.
35 Elles reçurent, selon l’habitude, chacune un surnom : IV Macedonica, VI Victrix et X Gemina. Ce n’est surtout qu’à partir de Tibère, et plus encore de Claude, que ces surnoms sont mentionnés puis systématiquement utilisés dans l’épigraphie, notamment funéraire. Pour ces données et les développements qui vont suivre on peut se reporter à P. Le Roux, 1982a, p. 69-125 en particulier, et, pour des bilans récents qu’il conviendra d’approfondir, voir également les synthèses dans Y. Le Bohec (dir.), 2000, à la rubrique des unités mentionnées donnant un bilan méthodique des sources et des problèmes ; également, voir les nombreux articles de mise au point récente, fondée sur les travaux antérieurs, dans Arqueología militar romana en Hispania, 2002, en particulier V. García Marcos, 2002. Ajouter aussi les travaux de C. Pérez González, résumés en partie dans C. Pérez González, 1998, et l’exposé des résultats par E. Illarregui Gómez, 2002. Le premier dossier, chronologiquement, donnant en particulier un historique des fouilles du site depuis l’origine, est édité dans C. Pérez González et al., 1992, p. 13-118.
36 Voir infra note 48.
37 R. F. J. Jones, 1976, p. 49-50 ; A. García Y Bellido, 1961, p. 118-119, suivi par P. Le Roux, 1982a, p. 106. Le matériel trouvé à Aguilar n’offrait aucun caractère militaire, alors que Herrera de Pisuerga avait livré des objets participant à l’équipement du soldat (pilum, casque, etc.).
38 Á. Morillo Cerdán, 1998, p. 341-342 ; J. Gómez Pantoja, 2000a, p. 108-111 ; Á. Morillo Cerdán, 2002, p. 75 et 78-80. Les hypothèses chronologiques concernant les origines (dès les guerres) et les premiers temps du camp demanderaient à être étayées plus solidement qu’en fonction des événements connus par les sources historiques. Voir également, Á. Morillo Cerdán, 2000.
39 Voir les hésitations des fouilleurs qui, au départ, plaçaient le camp là où se trouve la ville et admettent aujourd’hui la non-superposition : Á. Morillo Cerdán, 2000, p. 618. On a reconnu une phase d’époque tibérienne caractérisée par la rénovation des constructions désormais en pierre, bois et torchis qui accompagnerait une modification du plan : Á. Morillo Cerdán, 2000, p. 617-618.
40 C. Pérez González, 1998, p. 548-549.
41 Ce que l’on sait des cités limitrophes des prata légionnaires (voir P. Le Roux, 1982a, p. 114-118) ou la découverte à La Chorquilla d’un important atelier de céramique de type italique, marquée du timbre du figlinarius de l’unité, L. Terentius (voir pour la bibliographie et le dossier Á. Morillo Cerdán, 2000, p. 616-618), constituent des indices non négligeables, mais non décisifs et on se demandera par exemple d’où venait l’argile et ce que signifie alors l’« exception » de la légion en matière d’approvisionnement en céramique de qualité qu’on ne saurait, en aucun cas, mettre en relation avec un hypothétique patronage d’Agrippa attaché particulièrement à l’unité : voir Á. Morillo Cerdán, 2000, p. 619, qui retient cette dernière hypothèse.
42 Dans la mesure où une borne milliaire trouvée à proximité du site indique, sous Tibère, 1 mille de Pisoraca (CIL, II, 4883, connu depuis le XVIe siècle), il faut expliquer comment le camp et l’agglomération civile peuvent coexister sur un même emplacement, puisque ce n’est qu’au bout d’une soixantaine d’années que la IVe légion a abandonné son camp péninsulaire. Moins étonnant sans doute est le fait que Herrera n’ait jusqu’à présent fourni aucune épitaphe de soldat, car c’est vrai de tous les autres lieux qui pourraient être candidats à l’installation de la légion, sans oublier que ce n’est pas avant Tibère-Claude que commence à se développer l’épigraphie funéraire militaire dans le Nord-Ouest et qu’un séjour précoce et relativement bref a nui à la conservation de certains monuments. Enfin, les arguments archéologiques manquent souvent de précision et de clarté pour le lecteur, alors qu’il s’agit, par la force des choses, de fouilles ponctuelles et de sondages plus que d’une exploration systématique. Voir également, P. Le Roux, 1998a, p. 200 et note 21.
43 Á. Morillo Cerdán et V. García Marcos, 2000.
44 Déjà P. Le Roux, 1982a, p. 105 ; S. Carretero Vaquero et M. V. Romero Carnicero, s. d. [1996], p. 9-21.
45 Á. Morillo Cerdán et V. García Marcos, 2000, p. 598-599, dont les analyses sont suivies par J. Gómez Pantoja, 2000b, p. 174 : les marques légionnaires – si elles sont fiables – sur des blocs de grand appareil remployés ne signifient pas avec certitude que ces blocs provenaient d’une construction occupée par la légion. Les pierres gravées indiquent tout autant une participation à des travaux, l’emploi de matériaux destinés à l’unité ou encore d’autres circonstances, d’autant que la présence de l’abréviation G appelle une datation contemporaine du fonctionnement du camp de Rosinos. Enfin, il est indubitable que les stèles funéraires des soldats (voir p. 599 où elles sont invoquées parmi les arguments en faveur du camp, mais où le raisonnement s’achève par un appel à la prudence faute de preuves décisives) sont beaucoup plus tardives et datent de l’époque claudienne, c’est-à-dire d’une période à laquelle la forteresse de Rosinos abritait la légion depuis plusieurs décennies. Les militaires d’Astorga constituaient probablement les auxiliaires des fonctionnaires : voir P. Le Roux, 1982a, p. 122.
46 S. Carretero Vaquero et M. V. Romero Carnicero, s. d. [1996], p. 10.
47 Florus, II, 33, 59-60. Á. Morillo Cerdán, 2002, p. 72, qui précise aussi que les premiers indices archéologiques situent l’origine d’Astorga vers 15-10 av. J.-C. et considère la remarque du rhéteur comme une erreur et une généralisation hâtive engendrant l’anachronisme. Aussi Á. Morillo Cerdán et V. García Marcos, 2000, p. 598. Ces travaux s’inspirent des remarques de R. F. J. Jones, 1976, p. 50-51, qui envisageait après le séjour à Astorga, un déplacement de l’unité à Caldas de Reyes, Pontevedra, ce qu’ils ne retiennent pas cependant, à juste titre. Sur les incertitudes qui subsistent voir aussi J. Gómez Pantoja, 2000b, p. 175.
48 P. Le Roux, 1982a, p. 75.
49 L’inscription de Sabidius (CIL, IX, 4122 = 5712 = ILS, 2644 = B. Dobson, 1978) n’implique pas obligatoirement un camp double, mais elle ne l’exclut pas : on devrait alors penser que ce camp se situait à León (et non pas à Asturica) que la Xe Gemina abandonna pour Rosinos, mais il n’y a aucune certitude sur une donnée suggérée par un document unique.
50 Á. Morillo Cerdán et V. García Marcos, 2000, p. 599-600 ; Á. Morillo Cerdán, 2002, p. 81. Les indices produits demeurent encore peu nombreux et fragiles. Pour une conclusion plus ferme, il faudra attendre de nouvelles recherches et de nouvelles données – deux monnaies portant la contremarque L. VI ne veulent rien dire de précis : voir aussi C. Fernández Ochoa et Á. Morillo Cerdán, 1999, en particulier les planches photographiques – ou au contraire des éclaircissements sur la nature exacte de cette occupation.
51 Tacite, Annales, IV, 5. Ce principe supportait d’importantes nuances : P. Le Roux, 1982a, p. 86. Selon le contexte, les auxiliaires constituaient 60 % de l’effectif ou seulement le tiers.
52 Galba, X, 2.
53 P. Le Roux, 1982a, p. 86-93.
54 M. Christol et P. Le Roux, 1985. Sur l’aile des Parthes en général : J. Spaul, 1994, p. 176-177, qui semble mêler sous une même rubrique plusieurs unités des Parthes. L’aile en garnison dans la péninsule aurait succédé à la légion IIII Macedonica sur le site d’Herrera (C. Pérez González, 1998, p. 550).
55 Á. Morillo Cerdán, 2000, p. 619 et fig. 6, qui indique que l’aile était encore en garnison sous Vespasien et au début du siècle suivant, ce qui paraît indémontrable et peu vraisemblable sur la base du dossier connu. Il est probable en revanche que la date de départ n’ait pas été antérieure à 73 ou 75 apr. J.-C.
56 N. Benseddik, 1982, p. 38-39 : il s’agirait en ce cas de l’ala I Augusta Parthorum qui n’est sans doute arrivée dans la province que sous les Flaviens (la première mention est un diplôme militaire de 107 apr. J.-C.). Je me réserve de reprendre ailleurs l’ensemble du dossier de cette unité au moment de son séjour dans la péninsule, car ce n’est pas le lieu de pousser l’enquête à son terme.
57 Le document du Valle de Santullán, Palencia, AE, 1997, 876, est d’interprétation trop délicate pour entraîner la remise en cause de la localisation éventuelle du camp de l’aile, dont l’existence n’est pas prouvée archéologiquement à ce jour, il est vrai.
58 Pour ces questions, voir P. Le Roux, 1992b, p. 232-233.
59 Par exemple, Á. Morillo Cerdán, 1998, p. 346-347.
60 César, BG, III, 23 : mittuntur [les Vocaces et les Tarusates] etiam ad eas ciuitates legati, quae sunt citerioris Hispaniae, finitimae Aquitaniae : inde auxilia ducesque arcessuntur.
61 César, BG, III, 21 : propterea quod multis locis apud eos aerariae secturaeque sunt.
62 C. Rico, 1997, p. 38-41. L’auteur évoque, p. 192, le trophée de Saint-Bertrand-de-Comminges dont la signification, quelle qu’ait été sa date, était certainement, à mon sens, autant que d’affirmer le désir de pacification d’Auguste, de montrer à tous que Rome ne craignait plus d’avoir à affronter de graves dangers dans les Pyrénées. On ne connaît pas de fort augustéen qui ait été fixé dans le piémont, que ce soit au nord ou au sud de la chaîne. Sur le trophée, voir en dernier lieu E. Boube, 1996, p. 22-53 surtout, qui date le monument du voyage de 16-13 av. J.-C. et restitue deux Victoires au sommet de l’ensemble sculpté dans un travail dont la logique est de dissocier le trophée d’événements historiques trop précis, ce qui rejoint l’appréciation formulée ci-dessus.
63 Contrairement à ce qu’on lit parfois, rien n’indique que l’Aquitaine ait été pacifiée seulement après la victoire contre les Astures et les Cantabres, et aucune collusion entre les populations des deux côtés des Pyrénées n’est prouvée.
64 C. Rico, 1997, p. 111-112, avec les sources.
65 Voir supra note 25 : une recrudescence du brigandage (avec toute l’ambiguïté du terme latro) est plausible, ce qui signifierait que c’est en partie à la demande des cités que l’empereur aurait consenti l’établissement d’une vexillation. On voit que beaucoup d’autres hypothèses, étant donné notre ignorance du contexte et les lacunes de nos documentations, doivent être ménagées.
66 Strabon, IV, 6, 11. Le passage n’est pas très clair puisqu’il indique le départ de l’itinéraire par les monts Cemmènes, c’est-à-dire les Cévennes. Il faut sans doute comprendre le « Massif central » simplement, comme le propose par exemple C. Goudineau, d’autant que l’on sait par ailleurs que le tracé passait par Clermont-Ferrand.
67 Voir ILASantons, 114-118.
68 C. Rico, 1997, p. 218-219.
69 P. Le Roux, 1982a, p. 103-118 ; P. Le Roux, 1992b, p. 234-235.
70 Leur suppression dans la péninsule n’est pas datable et l’institution est encore attestée sur le Rhin et le Danube au début du IIIe siècle.
71 Tacite, Annales, IV, 45.
72 Voir, par exemple, P. Le Roux, 1992, p. 241-242, mais aussi P. Sillières, 1990, p. 783-790.
73 D’une façon générale, toutefois, la documentation disponible n’est guère probante ni abondante avant l’époque flavienne : voir C. Domergue, 1990, p. 197-206 et 279-280.
74 P. Le Roux, 1982a, p. 96-97.
75 Dion Cassius, LII, 18, 5 : καὶ μακρῳ τὸ φυλάξαι τι τοῦ κτήσασθαι ρᾷόν ἐστι. Malgré le caractère vague de la formulation, la proposition comparative est précédée d’une constatation générale sur la taille démesurée de l’Empire dont il faut faire un atout et non un handicap. Le sénateur sévérien, conformément à l’esprit de son temps, souligne l’attachement des élites romaines à la puissance inégalée de l’empire. En ce sens, Dion Cassius ne fait pas seulement un écho à la formule banale que Florus emploie à propos de l’Espagne (I, 33, 8 : Plus est prouinciam retinere quam facere) et de la Germanie (II, 29 : Sed difficilius est prouincias optinere quam facere). On en a également un écho chez Fronton (voir P. Jal, p. CIX de l’édition CUF). Même si le principe énoncé peut traduire des préoccupations postérieures en raison de la situation militaire de l’Empire, il semble conforme à l’esprit augustéen d’avoir posé comme adage le résultat d’une expérience déjà longue en matière de conquête.
76 Voir la réflexion de Florus, I, 33, empruntée sans doute à Tite-Live, à propos de la péninsule Ibérique : « Jamais l’Hispania tout entière n’a eu l’intention de se soulever contre les Romains ». Le terme grec qui convient pour le statut de client est, comme le montre Dion Cassius ou l’épigraphie, συμμάχοι.
77 La confiance manifestée avec constance par Rome reposait aussi, évidemment, sur la certitude de la supériorité tactique fondée sur la discipline et la cohésion ordonnée des soldats dans la bataille.
78 K. Clarke, 1999, p. 193-336, dont les réflexions constituent une synthèse utile mais incomplète de ce qu’on peut aujourd’hui attendre d’une lecture de Strabon.
79 Dion Cassius, LII, 27.
80 Tacite, Germania, XXXIII. La défaite ignominieuse appelait la vengeance et le recours illimité à la force guerrière, ce que souhaitait éviter l’empire marqué par l’expérience de la lutte contre Carthage.
81 Conformément aux modes de raisonnement romains, ce n’est pas la stratégie cohérente, scientifique et unitaire qui alimentait la perception romaine des problèmes de l’Empire. L’essentiel résidait dans la réflexion morale sur les évolutions humaines et la civilisation, comme le montre le tableau de Strabon : cette vision culturelle donnait la clé d’une vue globale de la politique impériale de défense et de conquête, la guerre étant un mal constant qu’il fallait écarter au coup par coup. C’est en ce sens que, malgré Luttwak, Rome ne peut pas être créditée d’une grande stratégie à caractère scientifique (la recherche de la meilleure ligne de protection), d’autant que la conquête passait pour jamais achevée ; la république impériale relevait d’un temps où l’administration n’était perçue que comme une guerre poursuivie avec d’autres moyens (voir là encore les réflexions de Strabon sur les avantages et les inconvénients du projet augustéen de conquête de la Bretagne, abandonné finalement jusqu’à Claude).
Notes de fin
* Paru dans P. Sillières (dir.), L’Aquitaine et l’Hispanie septentrionale à l’époque julio-claudienne. Organisation et exploitation des espaces provinciaux, Colloque Aquitania (Saintes, 11-13 septembre 2003), Pessac, Fédération Aquitania, 2005, p. 51-64.
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