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    Plan détaillé Texte intégral Rome n’est plus dans Rome Ou une nécessaire « déromanisation » « Romanisation » et « métissage » Rome exotique et familière Notes de bas de page Notes de fin

    La toge et les armes

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre IV. Regarder vers Rome aujourd’hui*

    p. 73-81

    Texte intégral Rome n’est plus dans Rome Ou une nécessaire « déromanisation » « Romanisation » et « métissage » Rome exotique et familière Notes de bas de page Notes de fin

    Texte intégral

    1Il y a plus de trente ans que les débats sur la « romanisation » retiennent l’attention des historiens de Rome qu’il s’agisse de faire servir ce qu’elle exprime à la compréhension d’une histoire romaine multiséculaire ou de remiser un outil usé, fabriqué pour servir à des constructions d’un autre âge, devenues, elles aussi, out of date ou old-fashioned1. Il pourrait paraître sage d’ignorer la question et de vouloir continuer à travailler sur les documents dont l’analyse et la compréhension suscitent suffisamment de difficultés techniques et factuelles pour qu’on ne s’encombre pas d’un bagage mal ficelé. L’accumulation des connaissances engendre de nouvelles curiosités, offre de nouvelles données, invite à affiner les méthodes. Il serait légitime de tourner le dos à des controverses sur une notion, un mot, un concept, une idée, un idéaltype qui loin d’introduire un langage commun divise les esprits et brouille l’horizon.

    2La dispute ne se limite pas à un exercice académique et convenu opposant les Anciens et les Modernes, les nostalgiques et les scientifiques, les traditionalistes et les novateurs, les philologues et les archéologues, les « vieux » et les « jeunes », etc. Il est évident que l’histoire ancienne est à la recherche de nouveaux chemins, d’une nouvelle dynamique, d’une nouvelle définition de ses objets et de ses finalités, moins parce que le reste de la société lui nierait le droit à l’existence – dans toute l’Europe au moins on n’a jamais porté autant attention au patrimoine antique, ouvert autant de chantiers de fouilles, organisé autant d’expositions pour le grand public, édité autant d’ouvrages sur les Romains – qu’en raison d’un mal étrange dont serait frappée une partie de la corporation et d’une inquiétude ou d’une impatience mal dissimulée devant l’obligation de procéder à une « révolution copernicienne ».

    3Avec beaucoup d’autres, il est nécessaire de s’interroger, ne serait-ce que pour prendre la mesure des choses. C’est à mettre en exergue quelques données essentielles de la « romanisation » et des diverses manières d’aborder son histoire qu’il conviendrait de se limiter après avoir lu le dossier qui précède, aiguillon pour la réflexion et l’échange des idées, illustration aussi de l’ampleur du problème et de la multiplicité des approches. Le propos ne peut qu’être libre et ne peut stigmatiser les uns ni distribuer les bons points aux autres. Un certain nombre de questions se posent aujourd’hui aux historiens de Rome, c’est-à-dire à tous ceux qui par leur activité intellectuelle et/ou professionnelle se consacrent à des sujets relatifs à la Rome antique. Il importe de ne fermer aucune piste et de souligner la vigueur nouvelle des travaux sur le passé romain. Si crise il y a, il s’agit, sous cet angle, d’une crise de croissance.

    Rome n’est plus dans Rome Ou une nécessaire « déromanisation »

    4Le centre de gravité de l’histoire romaine a été transféré insensiblement des rives du Tibre vers l’Italie puis vers l’Orient et l’Occident. La multipolarité du monde romain a été revendiquée à juste titre. La relative unité des paysages méditerranéens ne devait pas masquer plus longtemps de profondes différences. L’apparente modélisation des architectures et des urbanisations ne résiste pas à l’infinie diversité des inventions, des adaptations, des créations au cours des siècles romains dans tous les territoires de l’Empire. Le façonnement des sociétés locales, de leurs croyances, de leurs pratiques, de leurs traits les plus quotidiens n’a pas suivi les mêmes itinéraires, les mêmes méthodes, n’a pas connu les mêmes rythmes tout au long de l’histoire. Les photographies successives des mondes placés sous la domination de Rome revêtaient des couleurs changeantes, irréductibles à de simples nuances. À l’inverse, des groupes actifs à l’échelle de la cité ont partout manifesté enthousiasme et volonté de se mettre dans les pas des Romains. Imprégnés des habitudes italiques depuis leur enfance, ou séduits par les possibilités qu’offrait le modèle civique nouveau, ou portés à suivre le mouvement, beaucoup ont contribué à fabriquer ce que l’on a appelé de la « romanisation ». Les inscriptions signalent partout la présence du latin parlé et le grec lui-même se met à exprimer des réalités romaines. L’empereur de Rome mérite tous les hommages honorifiques et religieux aux quatre coins de la terre habitée. Les piédestaux et les statues à la gloire des élites disent la dignité des serviteurs de l’empire, soit directement, soit par le truchement des responsabilités locales. Les armées provinciales ont acclimaté des relations, des pratiques et des habitudes sociales coulées dans un moule uniforme. La citoyenneté romaine est devenue universelle par la décision de Caracalla de l’octroyer en 212 apr. J.-C. à tous les habitants libres originaires des communautés de l’Empire qui n’en disposaient pas.

    5La « romanisation » présentée comme évidente, car établie sur l’existence indéniable des structures étatiques et administratives forgées par Rome, suscite autant d’interrogations dubitatives que de résultats satisfaisants. L’accession à la citoyenneté romaine ne semblait pas signifier que l’on était devenu romain. Les règles édictées au nom du droit fabriqué par les préteurs et les prudents romains n’avaient pas balayé les coutumes ni les traditions ou n’avaient tout simplement pas été appliquées. Les dieux patrons de la capitale impériale n’avaient pas évincé les vieux numina qui continuaient à protéger à leur manière ceux qui leur conservaient toute leur fides. La civilisation romaine elle-même, l’humanitas, avait rompu avec le passé : elle reflétait une Rome recréée, rénovée, susceptible de nouvelles mutations ou acculturations. L’idée de « romanité », tardive, n’avait que peu de consistance en dehors de quelques intellectuels païens et chrétiens soucieux de revendiquer une appartenance. La domination romaine n’avait pas le pouvoir de « convertir » ceux qui par indifférence, par routine ou par ignorance volontaire continuaient à suivre des chemins de traverse ou des avenues parallèles. Dans les terres éloignées, à la périphérie des cercles de l’Empire, les échos de la capitale ne parvenaient que feutrés ou n’arrivaient tout simplement pas jusqu’aux oreilles de communautés peu réceptives, sauf installation durable d’éléments humains importés. Si les modèles sociaux témoignent en toute région d’une pénétration des structures romaines, il est des sites sans inscriptions ni matériels romains ou presque qui semblent indiquer une absence de « romanisation ». On avait dû pouvoir vivre dans l’Empire sans comprendre qu’il était romain !

    6Le déplacement du regard des centres vers les périphéries fonctionne assurément comme l’un des catalyseurs de la « déromanisation » progressive de l’histoire romaine impériale. Par un jeu de miroirs parfois forcé parfois subtil, le centre romain a été privé, voire dépossédé, de ses expressions romaines et romanisatrices. On a trop longtemps confondu Rome et le monde romain, histoire de Rome et la « romanisation ». Bien sûr, les arguments ont été affinés. De la discussion a émergé lentement le fait que, jamais imposée ni obligatoire, la « romanisation » ne se résumait pas à une superstructure enfermant dans son carcan unitaire les sociétés et les territoires dominés au seul bénéfice de ceux qui disposaient de la force et des moyens de tirer parti de la situation. La compétition locale avait induit la politique du « diviser pour régner », à l’origine d’une division des conquis entre « proromains » et « antiromains ». L’image tacitéenne de l’assemblée de Reims au printemps 70 a fortement marqué les esprits, autant que l’émulation entre élites bretonnes pour plaire à Rome suggérée par l’Agricola, XXI. De là l’observation, logique et de plus en plus invoquée, que, sans le relais ni les initiatives des classes dirigeantes locales, la « romanisation » des cités n’eût pas existé. En conséquence, les ingrédients historiques mêlés, les rencontres ou les coexistences de nature variée appelaient une certaine prudence envers le phénomène de la « romanisation » dont le concept même niait en quelque sorte toute référence à de la mixité. Inversement, j’ai cru pouvoir moi-même traduire l’histoire romaine en termes d’« acculturation permanente », ce qui découlait d’une propension des formes sociales et culturelles romaines à bouger sans cesse, à assimiler continûment les apports étrangers sans autre limite que la frontière affirmée par Auguste entre « barbare » et « civilisé ».

    7La question de la « romanisation » a d’abord pris consistance dans une évolution européenne marquée par l’avènement des « États-nations » postérieur à la Révolution française et à l’Empire napoléonien et leur remise en cause à la suite des drames du XXe siècle. Un réel romanocentrisme historiographique a pu faire croire, je l’ai dit plus haut, que « l’histoire romaine » se confondait avec la « romanisation ». La « crise » de la romanisation a donc tenu en partie à une crise identitaire marquée par un effacement progressif de Rome définie traditionnellement comme le centre historique fondateur et comme le vecteur d’un mythe national à la fois antique et moderne2. Face aux excès des vertus, des mérites et du tout romains, il était inévitable et indispensable de reprendre du recul et de cesser d’appréhender l’Empire romain comme un État national moderne qu’il ne fut pas. Un regard plus distancié a engendré, dans le même esprit, la recherche des singularités et des particularités d’histoires provinciales perçues comme l’origine des États nationaux modernes. Enfin, on a recouru de manière plus ou moins raisonnée aux modèles des empires récents, anglais, français, américain, jugés aptes à éclairer le destin impérial de Rome et les rapports entre le centre et la périphérie en son sein. Par un renversement inattendu, non seulement Rome a cessé d’être dans Rome mais l’Empire romain n’est devenu compréhensible qu’à travers des réalités historiques postérieures dont on aurait eu tendance à penser que c’était elles qui avaient cherché à reproduire ou à imiter l’original.

    8« Déromaniser » l’Empire romain a consisté, en premier lieu, à ôter aux structures étatiques et administratives romaines leur pouvoir intégrateur au nom d’histoires multiples et croisées, présentées comme plus complexes, plus proches de l’existence quotidienne, et des relations sociales et humaines plus fluides, moins malléables, moins prévisibles. On peut admettre, sans en tirer de conclusion définitive, que la « romanisation » a donné naissance, dans bon nombre de travaux, à un monde romain tirant sa cohésion, sa puissance et sa vitalité de Rome, de ses traditions et de son idéologie nationale. Suivant une logique comparable, on a déplacé les nationalismes du centre vers les entités provinciales pour mettre en exergue les qualités d’adaptation et d’apprentissage des peuples les plus empressés et les mieux doués pour la civilisation.

    « Romanisation » et « métissage »

    9Chacun admet cependant que la « romanisation » n’est pas la « romanification », néologisme que j’invente en imitant le mot de « russification » et qui n’est jamais utilisé. La remarque a surtout l’intérêt de distinguer la « romanisation » de modèles lexicaux beaucoup plus tardifs. Rome gouvernait, contrôlait, guidait, comme on voudra. Le pouvoir impérial ne cherchait pas à intervenir à tout prix, à ordonner sans cesse, limitant ses efforts et réservant son énergie pour les troubles et atteintes graves à l’ordre public, pour les menaces et révoltes, pour les adversaires externi. Aux divers échelons des provinces, les dirigeants locaux assuraient la bonne marche des affaires et canalisaient les initiatives des individus et des communautés, tout en relayant dans les deux sens demandes et propositions ou projets. Les aspects politiques touchaient directement à la dimension sociale et culturelle de la « romanisation » et posaient la question des identités et des références identitaires.

    10Depuis longtemps, les archéologues avaient été habitués, par les objets trouvés en fouille, à repérer des contacts, des échanges, des mutations, des faciès caractérisés coexistant sur un même site. La culture matérielle offrait un contrepoids aux textes et aux documents inscrits ou figurés et attirait l’attention sur les oubliés de l’histoire. Aux échelons locaux et régionaux, les observations ne cadraient que rarement avec la grande histoire, avec l’uniformisation de processus d’évolution présentés comme acquis et universels. Il est apparu peu à peu que les histoires locales témoignaient d’une infinité de procédures de changement ou de continuité. Aux mêmes expériences objectives ne correspondaient pas nécessairement les mêmes réactions ou types de réponse. La « romanisation » triomphante avait accrédité l’idée d’une diffusion indéfinie des modèles importés que le terrain n’illustrait que très imparfaitement voire n’enregistrait pas. Il était séduisant d’inverser les données et de voir autant de refus et de résistances de la part des populations locales indifférentes aux préoccupations des élites et attachées à leurs traditions et coutumes. Malgré tout, aucune communauté ne peut être définie sérieusement comme ayant vécu en vase clos, Empire romain ou pas. L’histoire de la conquête et de la domination romaine demeure sans contestation possible l’un des observatoires les plus riches quand on cherche à aborder les transformations culturelles et leur cheminement dans tous les sens de l’adjectif. Très vite les questions de terminologie ont émergé dans les discussions, avec en outre le problème de la part respective des sources selon leur nature, leur origine, les méthodes auxquelles elles obéissaient ou correspondaient. « Coexistence ou fusion », « acculturation ou permanence », « intégration ou résistance » dessinaient des alternatives explorées et testées tour à tour, sans que l’on ait abouti à un consensus tel que celui qu’avait fini par rencontrer la « romanisation ». Le rejet violent et parfois brutal de la « romanisation » a poussé la réflexion à se tourner vers des concepts moins marqués historiographiquement en apparence. Le « métissage » serait une des voies parmi les plus fécondes aujourd’hui et paraîtrait adapté à l’objet culturel par l’idée de réciprocité, de combinaison, de mélange, de mixité.

    11Dans l’ensemble du débat et des discussions, les mots ne sont que les instruments ou les outils plus ou moins imparfaits d’un travail d’analyse et de synthèse visant à faire mieux comprendre ce qui a été et ce que l’on cherche à découvrir. Le « métissage » rend certainement compte de données d’ordre social ou culturel impensables sans l’expansion romaine, donc sans la « romanisation ». Tout spécialiste visitant un site ou un musée peut avancer des exemples d’autel votif ou de stèle funéraire empruntés à des typologies romaines mais conçus de manière non conventionnelle qu’il s’agisse de la composition d’ensemble, de la représentation du couronnement ou de la configuration du socle et du décor latéral. Ce qu’on désignait auparavant comme des maladresses peut se révéler souvent comme le résultat de choix esthétiques ou fonctionnels différents encouragés par le contexte matériel et social. Une inscription quelconque sans exclusive, surtout il est vrai une épitaphe, atteste l’existence de noms d’origine indigène, même latinisés ou hellénisés, y compris longtemps après les débuts de la « romanisation ». On observe sur plusieurs générations des séquences définies par l’alternance, notamment chez les femmes, d’anthroponymes locaux et romains ou romanisés. On distingue des périodes ou phases de transition pendant lesquelles les traits ambivalents sont plus visibles que par la suite. Tout se passe comme si le « métissage », la mutation n’avaient qu’un temps et ne méritaient d’être évalués que pendant une durée déterminée caractéristique d’une phase d’évolution culturelle bien ciblée chronologiquement. En dehors de ces moments essentiels, la question semble résolue et le résultat définitivement acquis. Plus encore peut-être, le nouvel équilibre apparent ne fait-il alors que masquer les duplicités et les ambiguïtés.

    12Apparenté au biculturalisme, le bilinguisme. On tenait jusqu’il y a peu pour compréhensible sans vraie difficulté le bilinguisme latin et grec sous l’Empire en raison de la supériorité culturelle du second et de la reconnaissance par les élites romaines de la langue grecque comme langue de culture dont elles assumaient l’héritage. Dans les inscriptions grecques d’époque impériale au même titre que chez Dion Cassius, on ne s’étonne pas qu’apparaissent des influences réciproques, que, malgré l’affirmation du contraire chez les contemporains hellénophones, la langue grecque semble enregistrer diverses adaptations romaines. On pense à du « bricolage ». Qu’est-ce à dire et peut-on s’en tenir à un partage équilibré entre les deux langues ? La complexité de la question me paraît clairement indiquée par une remarque de M. Micone dans Le figuier enchanté, lui qui, de langue maternelle italienne, a dû apprendre sur place, à peine adolescent, le français du Québec : « Ces mots sont ceux de mon enfance. Tant qu’ils évoqueront un monde que les mots d’ici ne pourront saisir, je resterai un immigré3. » On observe, dans ce propos, que le « métissage », dont le bilinguisme est une forme parmi les plus élaborées, se greffe sur des stratégies affectives et identitaires fluctuantes suivant les contextes et les individus. On en retient que les usages linguistiques d’une personne confrontée au bilinguisme n’obéissent à aucune règle stricte et entrent dans des constructions intellectuelles, affectives et psychologiques particulières, qu’on ne peut guère généraliser. On soupçonne plus encore que les rapports fondés sur identité, mémoire et pratiques culturelles, s’agissant d’une relation avec un héritage acquis, différent ou étranger, restent profondément dissymétriques, ne font pas disparaître les écarts ou les interférences. Tel le marchand médiéval de M. Bloch, l’individu bi-ou polyculturel, ne perd pas sa cohérence même s’il reste en position de tirer parti des expériences culturelles héritées. Un élément conserve la supériorité, ne renonce pas, guide et exerce une suprématie sur le second ou plus, si c’est le cas. Les identités sont, par ailleurs, octroyées et ne se décrètent pas normalement, bien qu’il soit possible de les revendiquer comme telles dans le but d’être reconnu et de s’intégrer dans un groupe défini, par choix personnel ou pour toute autre raison.

    13Si telle est la réalité, autant dire que le « métissage » n’échappe ni aux difficultés ni aux questions posées par la « romanisation ». Identité n’est pas davantage « sentiment d’appartenance » et « mémoire » n’est pas « histoire ». La dimension identitaire et culturelle rappelle surtout que l’histoire écrite par un pouvoir d’État à l’aune de son action répétée tout au long d’une période n’entre que pour une part dans les échanges et les choix des communautés humaines concernées, qu’elle ne recouvre pas. On pénètre sur des terrains mouvants, guettés par les stratégies de récupération, que le fil du temps ne conduit pas obligatoirement à se stabiliser. Enfin, les liens qu’on voudrait avérés entre culture matérielle et appartenance culturelle n’offrent aucune garantie de solidité en l’état actuel des travaux. Les traditions funéraires peuvent perdurer dans un groupe social ou ethnique dont les mutations sont réelles par ailleurs, car tout ne change pas en même temps ni au même rythme à l’image des individus qui, au sein d’une même société ou d’une même famille, ne réagissent pas uniformément à toutes les sollicitations extérieures et intérieures. Seul, me semble-t-il, un pouvoir vraiment dominant peut engendrer des réactions collectives et individuelles structurées, induites par son comportement ou son attitude. Là aussi, il est sans doute déraisonnable de prétendre faire comme si Rome, qui ne peut pas être exclue ni ignorée, n’existait pas. Cela l’est tout autant que de prétendre rétablir la « romanisation » comme grille de lecture unifiée de l’histoire romaine particulièrement sous l’Empire. Rome n’échappe pas, en qualité d’objet d’histoire, à une approche de sa propre culture ni de son identité culturelle beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

    Rome exotique et familière

    14Le raisonnement débouche, comme on pouvait s’en douter, sur la question d’une actualité de l’histoire romaine et sur la légitimité ou le sens d’une relation entre le passé même lointain et le présent hors de laquelle il n’y aurait point de salut. C’est même sans doute le gain essentiel des débats sur la « romanisation ». Quel que soit le point de vue que l’on adopte dans la discussion, une bonne part de l’argumentation repose sur des interprétations jugées excessives au regard d’une réflexion historique solidement assise ou en raison d’un manque de recul par rapport aux contaminations, nées des événements contemporains, de la lecture de l’histoire ancienne et principalement romaine. Il est donc peu satisfaisant intellectuellement de s’en tenir uniquement à une critique radicale de l’idée de « romanisation », même si le mot, on l’a vu, a prouvé des limites non négligeables à force d’utilisation arbitraire et parfois inconsidérée. On doit à l’objectivité historique de chercher à mettre en évidence les présupposés d’une critique radicale de la « romanisation » afin d’en mesurer plus aisément la recevabilité et les limites.

    15Il n’est pas sûr que la critique mentionnée fasse progresser l’histoire romaine et développe l’intérêt qu’on pourrait lui porter. Une appréciation sans indulgence et négative de l’Empire romain contribue aujourd’hui en partie à apaiser une « mauvaise conscience » née de la lecture des histoires coloniales depuis le XVe siècle. La « romanisation » est assimilée à une déformation de la réalité historique parce qu’elle conférerait une impossible objectivité à la réussite d’expériences marquées par la domination, l’esclavage, la guerre, la violence, l’arbitraire et le non respect des règles de l’humanitas dont se réclamaient cependant les acteurs romains ou romanisés. Quiconque adhère de nos jours aux idéaux de liberté, de démocratie et d’égalité ne saurait trouver de réelle satisfaction dans la pratique de l’histoire romaine donnant la priorité à l’action dite positive de Rome. Un devoir de « mémoire » joue en faveur d’une juste contrepartie visant à réhabiliter des populations et des individus qui ont subi, sans autre issue que la révolte, quand elle était à leur portée, la domination multiséculaire d’un conquérant fondateur de tous les impérialismes à venir. Certaines histoires provinciales d’époque romaine témoignent de la fragilité des méthodes utilisées par la monarchie des Césars et d’autres attestent le refus têtu et définitif de formes de puissance portant atteinte aux traditions et à l’histoire nationale des peuples arc-boutés sur leur identité dès le départ. Les Empires français, anglais, russes ou américains montrent suffisamment les méfaits de structurations historiques de la puissance aboutissant à nier d’autres êtres humains dont la valeur ne pouvait être tenue pour négligeable moralement et en droit. L’immoralité de l’impérialisme jette le discrédit sur un pan entier de l’histoire de Rome et implique une dénonciation sans concession des impérialismes actuels. Avec le risque d’introduire des formes de « romanisation » théoriques et systématisées là où d’autres méthodes permettent de chercher à dépasser le dilemme du oui ou du non et à rendre son épaisseur sociale et culturelle à la période de la domination impériale. Tout en sachant que la question n’est ni simple ni ne pourra se résoudre aisément ni rapidement, on peut se demander s’il ne faudrait pas – étant entendu que le rôle de l’historien n’est pas celui de la défense et illustration de l’impérialisme –, pour renouveler l’histoire de Rome, chercher à se détourner peu à peu d’une conception surtout généalogique de l’histoire ancienne au service de la fabrication d’origines et d’identités dont l’expression est récente et appartient de plein droit à l’histoire moderne et contemporaine. Déplacer la question identitaire ne fait pas avancer obligatoirement la compréhension historique même si elle ravive la mémoire. L’identité culturelle de Rome ne correspond pas, elle-même, à une donnée unique et encourt les mêmes objections que les autres entités culturellement identifiées tout en rendant improbable l’idée d’une présence culturelle structurante uniforme, sans partage, de l’Vrbs. La mixité de toute culture est un fait avéré ; en revanche, le rapport entre culture et identité, entre changement culturel et mutation identitaire est loin d’être clairement établi. L’histoire des cultures au sens anthropologique s’insère, dans le cas d’un monde multipolaire et divers tel que l’Empire romain, dans des phases successives de dynamisme, inégales en intensité. Les relations et les échanges à ce niveau passent par des déstructurations partielles, sans doute jamais totales. Ces histoires ont pour rythme la discontinuité temporelle et non spatiale, ce qui entraîne un manque de pertinence, dans certains contextes, de l’opposition entre le centre et sa périphérie. Chaque culture conserve une vitalité propre, est susceptible de réactivations, d’innovations au contact d’une autre, dans un processus de réciprocité partielle, ce qui ne signifie ni fusion ni soumission. On ajoutera que l’oubli de la domination est un fait aussi fréquent que la résistance à cette domination et que le christianisme et le judaïsme témoignent d’une utilisation en sens opposé d’une même entrave à leur liberté.

    16Les débats autour de la « romanisation » et leurs conséquences méthodologiques – c’est bien de cela qu’il s’agit et non d’épistémologie à proprement parler – doivent inciter à retrouver une Rome autre, exotique, replacée dans son environnement familier et différent de celui que nous connaissons. On ne peut pas échapper à la nécessité de classer et de donner une signification ou une interprétation aux faits observés. Il n’y a aucune contrainte professionnelle ni force démonstrative particulière de recourir à des modèles préfabriqués qui ne sont jamais comparables aux réalités du monde romain. Celui-ci se composait de trois ensembles distincts qu’on peut représenter par des cercles imbriqués mais de surface et de contenu différents. Le premier englobait le centre romain, rassemblait les organes multiples de gouvernement et de contrôle administratif et entretenait des circuits ou réseaux d’information et de décision d’ordre légal, judiciaire et financier. Le deuxième cercle regroupait le monde des cités et communautés locales stabilisées jouissant de l’autonomie et en liaison constante avec les pouvoirs compris dans la première circonférence. Ces lieux urbanisés et quadrillés avaient un rôle central dans la relation entre les habitants des provinces et les autorités représentant Rome et l’empereur. C’est en leur sein que les pratiques inaugurées sous l’influence de la conquête romaine prenaient leur consistance et que s’exprimaient les classes dirigeantes soucieuses de regarder vers Rome. Le troisième cercle entourait de manière lâche et discontinue les deux autres, car il définissait et agglomérait les espaces marginaux, demeurés pour des raisons variées à l’écart des pôles civilisés. Il y avait bien sûr les zones frontalières, véritables traits d’union entre ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur mais aussi les territoires incomplètement soumis ou insuffisamment peuplés nécessitant une surveillance régulière. L’empire de Rome était avant tout un conglomérat de cités de dimensions et de poids politique et social variables qui pouvaient, chacune, chercher à entretenir des relations bilatérales avec le pouvoir impérial et romain. S’il y avait des lieux cruciaux de la romanisation, c’est dans ces communautés de citoyens locaux qu’il faut les situer et les faire vivre ou revivre.

    17N’ayons pas peur des mots ! L’historiographie peut être desséchante et stérile lorsqu’elle tient lieu de méthode critique préoccupée d’idées générales et détourne des réalités documentaires et des dossiers qui n’ont pas besoin, pour être abordés en toute rigueur, d’arsenaux conceptuels lourds et sophistiqués. Elle est une discipline utile et stimulante pour la recherche quand elle permet de se repérer dans les discours, plus volontiers implicites qu’explicites, qui accompagnent les travaux d’érudition. Le bilan sur la « romanisation » exprime avec clarté que les concepts ne sont pas seulement des instruments commodes, des « umbrellas », mais qu’ils vivent, continuent à s’enrichir. Il témoigne, s’il en avait été besoin, que l’interprétation historique ne se limite pas à une expression unique, fût-elle admirablement formulée, susceptible de recouvrir la totalité de l’histoire. C’est par le biais de nouvelles enquêtes documentaires que peuvent surgir les idées et les réalités grâce auxquelles pourront émerger de nouveaux outils porteurs de programmes et de recherches novatrices. Pour l’heure, la « déromanisation » ouvre quelques portes à des explorations ponctuelles qui ne modifient pas profondément ce que l’on admettait, à savoir que l’Empire romain avait surtout été une mosaïque culturelle au sens anthropologique. Si Rome avait officiellement le contrôle de tous les espaces qui le constituaient, les activités et les modalités de la vie locale entraient dans des combinaisons complexes qui échappaient de fait, sur de nombreux plans, aux circuits dominants et dynamiques de relations et d’échanges orientés par la seule capitale romaine. Il n’est pas vrai, malgré D. Mattingly, que le meilleur critère de ce qui serait le nécessaire dépassement ou abandon de la « romanisation » soit la reconnaissance du « multiculturalisme », au sens le plus immédiat, de l’empire de Rome4. De nouveaux « parapluies » semblent vouloir poindre : les concepts d’« identité », d’« originalité » reviennent en force, seulement déplacés du haut vers le bas, en admettant que cette dernière catégorie revête une forte valeur heuristique autre que de classification préalable à l’interprétation historique, à la comparaison. À l’opposé, je ne suis pas sûr qu’il faille réinventer un « moment historique » au cours duquel la culture romaine, l’humanitas, aurait joué un rôle universel identitaire et fédérateur. Enfin, je ne sais pas jusqu’à quel point, la notion, actuellement en vogue, de « sentiment d’appartenance » à Rome, exprimée aussi par « se sentir Romain » est susceptible de faire naître de nouvelles enquêtes fécondes. Le « sentiment d’appartenance » est une donnée subjective que les sources ne permettent guère de déceler. La tentation de substituer un concept culturel et identitaire englobant à celui de « romanisation », sans gain véritable est grande. Pourtant, la « romanisation » peut continuer à trouver sa place à chaque étape de l’analyse et de l’écriture d’une histoire romaine polysémique rendue à la curiosité désintéressée et riche d’expériences indéfinies.

    Notes de bas de page

    1 Récemment encore G. Alföldy, 2005 ; H. Inglebert, 2005.

    2 On peut évoquer ici le linteau volontairement brisé en six morceaux jointifs et incomplets, en pierre de Bath, gravé en lettres capitales à la manière d’un texte épigraphique romain endommagé, exposé à l’entrée du hall de la Tate Modern, à Hat Hill, non loin de la cité romaine de Londinium, empreint de nostalgie envers la décadence de la civilisation et dû au sculpteur d’origine écossaise Ian Hamilton Finlay, né en 1925 : « The World has been empty since the Romans ».

    3 Voir P. Le Roux, 2003, p. 319-320.

    4 D. J. Mattingly, 2002, p. 540 : « The emphasis is now starting to be : how was this area different from others ? This is perhaps the strongest argument for abandoning (or at least scaling on) the use of the concept of Romanization ».

    Notes de fin

    * Paru dans MEFRA, 118, 1, 2006, p. 159-166.

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    1 Récemment encore G. Alföldy, 2005 ; H. Inglebert, 2005.

    2 On peut évoquer ici le linteau volontairement brisé en six morceaux jointifs et incomplets, en pierre de Bath, gravé en lettres capitales à la manière d’un texte épigraphique romain endommagé, exposé à l’entrée du hall de la Tate Modern, à Hat Hill, non loin de la cité romaine de Londinium, empreint de nostalgie envers la décadence de la civilisation et dû au sculpteur d’origine écossaise Ian Hamilton Finlay, né en 1925 : « The World has been empty since the Romans ».

    3 Voir P. Le Roux, 2003, p. 319-320.

    4 D. J. Mattingly, 2002, p. 540 : « The emphasis is now starting to be : how was this area different from others ? This is perhaps the strongest argument for abandoning (or at least scaling on) the use of the concept of Romanization ».

    * Paru dans MEFRA, 118, 1, 2006, p. 159-166.

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