Introduction*
p. 9-30
Texte intégral
1Le XIXe siècle européen est le siècle de l’État-nation et l’histoire du continent est marquée par le double phénomène de « nationalisation du fait militaire et de militarisation du fait national1 ». Ce processus, qui entraîne une transformation, voire une mutation profonde des forces armées qui affecte non seulement leurs structures mais surtout le rôle qui leur est désormais assigné, ne revêt pas les mêmes formes ou plutôt deux formes se dégagent au cours de cette évolution. En Angleterre (puis dans les pays de culture anglo-saxonne), l’armée demeure une armée de métier bien qu’elle n’échappe pas à un changement qui la rend très différente de celle des temps modernes. Sur le continent, le modèle français – modèle n’étant pas pris ici comme synonyme d’exemplaire – est imité presque partout, à rebours du phénomène communément admis de « l’exception française ».
2Ces formes sont profondément ancrées dans une conjoncture historique, elle-même sur-déterminée par un arrière-plan géostratégique. Ainsi, sans la Révolution, la voie française vers une armée nationale aurait été similaire ou fort proche de la voie… anglaise2. Le court terme se conjugue au long terme ; « grâce » à la crise qui faillit emporter leur œuvre, les hommes politiques de la Révolution, qui avaient eu initialement de tout autres desseins pour défendre la France et n’envisageaient pas la création d’une armée de citoyens soldats, redécouvrirent les contraintes, notamment la vulnérabilité des frontières, que les monarques d’Ancien Régime avaient connues avant eux. Mais, presque malgré eux et sans l’avoir prévu, ils élaborèrent d’autres solutions que celles de l’absolutisme parce qu’en concomitance naissait l’état contemporain et que les rapports entre armée, nation, société et état furent totalement redéfinis. L’armée devint même le lieu emblématique de ces tranformations ou plutôt une guerre nouvelle transforma ces rapports en même temps que, par une relation circulaire3, cette redéfinition constituait une armée nouvelle.
3La France s’engage résolument et pour deux siècles dans une voie où elle est ensuite suivie par presque toute l’Europe. L’objet de cet ouvrage est l’étude de la fondation du modèle français au moment où il est institué par la loi Jourdan qui, après les expériences révolutionnaires, crée la conscription au sens littéral du terme. Au demeurant, les termes de fondation et d’institution sont davantage pertinents que celui de naissance. En effet, ce n’est pas ex nihilo que Jourdan et ses émules légifèrent. Cela nous conduit donc à un second angle d’approche.
4Nous avons souhaité mettre cette étude sous le signe de la continuité plutôt que sous celui de la rupture. Trop longtemps on n’a voulu voir que les différences qui existaient entre l’armée de la Révolution et celle de Napoléon. La méthodologie, et non pas l’épistémologie, conduisit, il est vrai, à mettre l’accent sur celles-ci. L’ampleur des recherches à effectuer entraîna une sorte de scission entre celles consacrées aux levées révolutionnaires et celles qui avaient pour objet la conscription consulaire et impériale. Cette « coupure » ne pouvait que fausser le débat qui s’éleva entre historiens sur la nature de l’armée de Napoléon. Ainsi certains auteurs émirent l’idée que l’Empereur avait trahi l’héritage reçu de la Révolution et était revenu à une armée de professionnels. Il serait regrettable qu’on en reste à cette perception d’une rupture ou d’un retour en arrière alors qu’il faudrait aussi s’interroger sur une continuité, celle-ci n’étant pas synonyme d’identité. L’armée de conscription, puisque c’est la forme que prit la nationalisation de l’armée en France, est fille de l’armée de l’an II. D’ailleurs, une image convenue, qui ne s’appuyait certes pas sur les méthodes mises au point par l’histoire des mentalités et relevait d’une démarche pointilliste, mais n’était point totalement fausse pour autant, faisait bien des grognards les fils idéologiques des soldats de l’an II. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle4, des historiens ont été frappés de l’état d’esprit qui les rendait proches de leurs devanciers : anticléricalisme, haine des rois et des « satellites des despotes », conviction, illusoire certes mais sincère, d’être les libérateurs de l’Europe. Que tous ceux qui étaient sous les drapeaux n’aient pas partagé ces convictions est une autre question5. D’autre part, dans des travaux plus récents, des chercheurs6, tout en se spécialisant dans une des deux périodes, tentent de montrer ce qui les relie dans le domaine militaire. Sans prétendre trancher le débat, car notre approche consiste à observer le milieu et la société qui ont vu partir les conscrits, non les structures des forces armées elles-mêmes, nous voulons apporter notre pierre et c’est pourquoi notre analyse se situe dans le cadre d’un département que nous avions choisi pour étudier initialement l’émergence de l’armée nouvelle pendant la Révolution, d’abord dans une thèse, ensuite dans un ouvrage reprenant une partie de cette thèse7.
5Armée de professionnels ? Encore faudrait-il s’interroger sur le sens de ces mots. Que Napoléon ait faussé dans son esprit et dans les buts qu’il lui assignait l’armée que la Révolution avait créée est une chose, qu’il l’ait abolie en est une autre. On n’a pas tenu assez compte du fait que l’armée impériale n’est plus une armée de métier d’Ancien Régime8 en dépit de son incontestable degré de professionnalisation, qu’il ne faut pas entendre au demeurant dans l’acception contemporaine du terme qui met l’accent sur la compétence beaucoup plus que sur l’expérience liée au maintien sous les drapeaux pendant de longues années. L’Empereur a maintenu la conscription et n’a pas aboli la loi Jourdan. Au contraire, il l’a maintenue en état sans y poser sa propre empreinte, contrairement à l’action qu’il menait pour d’autres institutions reçues de la Révolution. Il est vrai que la loi comportait des failles qu’il sut habilement exploiter.
6La volonté du grand chef militaire ne pouvait pas ignorer la société dont ses soldats étaient issus. Or cette société était renouvelée de fond en comble. De toute façon, la dénomination de professionnels de la guerre pouvait-elle les définir exclusivement ? Tandis qu’on insiste trop sur la « cohue bigarrée » que devient dans son ensemble l’armée napoléonienne après Wagram et surtout pendant la campagne de Russie, on néglige sa partie française ; on oublie que ses membres étaient des conscrits, c’est-à-dire des civils qui, chaque année et bientôt plusieurs fois par an, vinrent resserrer les liens entre l’armée et la nation, liens que depuis la Révolution on avait fini par considérer comme intrinsèques. Ainsi apportaient-ils un flux de sang neuf – à tous les sens du terme – à une société militaire qui moins que jamais fut close sur elle-même. Le va-et-vient entre la cité et le camp fut permanent. Sans cesse, cette armée puisa dans la société de nouvelles forces, qui ne furent pas seulement numériques, sans cesse elle renoua les liens qui l’unissaient à celle-ci. En sens inverse, on connaît le rôle politique que d’anciens soldats de Napoléon jouèrent, dans les campagnes en particulier, après la chute de l’Empereur. Certes, ce rôle fut plus complexe et des travaux récents nous invitent à ne pas tomber dans des généralités abusives9. Par ailleurs, dès avant 1815 et le retour massif des vétérans, il n’est pas indifférent que des retraités et réformés reviennent au sein de la société civile10. En Seine-et-Marne, ils galvanisèrent en certains points la résistance à l’ennemi au moment de l’invasion de 1814.
7L’intelligence, et même le génie de Napoléon, fut d’infléchir à sa guise l’héritage qu’il avait reçu de la Révolution. L’état d’esprit des combattants d’une armée de conscription, loin de contrecarrer ses visées, les servit au contraire. Il s’appuya sur leurs convictions mythifiées et fit admirablement jouer des ressorts qu’un monarque d’Ancien Régime ne pouvait utiliser. Il exigea et obtint parfois de ses hommes ce que même un Louis XIV ne pouvait et n’osait demander à ses troupes.
8Peut-être n’est-ce pas un hasard si son ultime campagne, celle de 1814 qui voit la France envahie, est la plus « belle » de toutes avec celle d’Italie. Quelques épisodes fameux le prouvent qui se déroulent sur le sol de Seine-et-Marne. L’Empereur « chausse les bottes du jeune général de l’armée d’Italie » mais il s’appuie sur les « Marie-Louise », les conscrits de 1814, qui ne sont pas sans rappeler les volontaires de 1791, à la fois par leur inexpérience, encore plus grande, mais aussi par leur ardeur et leur volonté de vaincre les monarchies européennes qui prétendent ramener l’Ancien Régime en France.
9Une autre considération nous conduit à placer cette étude sous le signe de la continuité. Les réactions des Français à l’instauration du service personnel obligatoire, placées au cœur de notre analyse, sont commandées par l’histoire à long terme et l’enracinement de la conscription, avant même qu’elle ne soit instituée stricto sensu, est un processus de longue durée qui s’étend sur plus d’un siècle, « de Valmy à Verdun11 ». Les Français sont entrés, parfois à reculons, dans cette voie vers une armée nationale « inventée » par leurs dirigeants qui ne l’avaient pas eux-mêmes envisagée comme telle initialement. Leurs attitudes d’adhésion ou de refus sont inséparables d’un contexte à la fois politique, économique, social et culturel que l’émergence du service militaire et toutes ses implications sont venues à leur tour transformer. Nous prétendons en effet que l’histoire de la conscription dépasse l’histoire institutionnelle, même si nous ne négligeons pas cet aspect et si l’œuvre, pionnière en son temps, de Gustave Vallée12, qui resta longtemps unique en son genre et qui fut une de nos sources d’inspiration, nous semble faire autorité encore aujourd’hui. Mais précisément elle fut écrite à la fin des années trente avant qu’une nouvelle histoire militaire ait vu le jour et ait connu les développements que l’on sait, particulièrement pour la période qui nous préoccupe13.
10Par ailleurs, immense quant aux batailles, à la stratégie et à la tactique napoléoniennes, l’historiographie fut d’abord moins prolixe dans le chantier que nous avons défini. On polémiqua sur la nature véritable de l’armée avant de connaître les hommes qui la constituaient. Certes, les effectifs de l’armée consulaire et impériale et surtout les pertes dues à la guerre ont fait assez tôt l’objet de débats, voire de controverses14. En fait, ces pertes ne sont pas sans conséquences sur l’acceptation ou la résistance à l’institution car celle-ci est d’abord expérimentée sur des champs de bataille meurtriers et non en caserne.
11L’histoire du fait militaire, dont la conscription est un aspect majeur dans le cas de la France contemporaine, est devenue une histoire globale et nous voulons inscrire le présent ouvrage dans ce champ historiographique en plein renouvellement depuis bientôt trois décennies. Aussi bien est-il le fruit d’un constant va-et-vient entre nos analyses initiales et les études que nous avons menées ensuite. Études qui plaident pour une histoire culturelle du fait militaire, études stimulées par les travaux de trois générations d’historiens que suscita la nouvelle histoire militaire, études fécondées par le rapprochement avec les autres sciences humaines auxquelles nous prétendons qu’à leur tour elles apportent de nouveaux objets de réflexion. En effet, si la réception par les Français de l’institution nous incita à analyser toutes les composantes, économiques, sociales, culturelles du contexte dans lequel elle s’inscrivit, à son tour, cette histoire fournit des exemples aux sociologues et aux économistes, et même aux ethnologues et aux anthropologues ; une économie et une sociologie du fait militaire et de son insertion dans la société française par le biais de la conscription ouvrent des chantiers de recherche, de même qu’une ethnologie et une anthropologie des conscrits et de tous les acteurs de ce qui fut aussi un processus d’acculturation.
12L’approche culturelle du fait militaire appartient au champ plus large de l’histoire culturelle du fait politique15. En effet, la conscription fut beaucoup plus qu’une institution, elle fut un instrument de citoyenneté et d’intégration nationale dont aucun des régimes postérieurs à l’Empire, quelles que fussent ses promesses antérieures – on songe à celles de la Restauration – n’entendit se priver. Preuve que les avantages que l’État-nation retirait de l’institution semblaient l’emporter sur ses inconvénients, notamment le refus opposé par certaines populations.
13L’existence de la conscription n’alla cependant jamais de soi. Histoire d’un processus politique, elle est aussi celle de son acceptation par une nation et par une société. Le fait national se construisit en France par et autour du citoyen soldat, par et autour du devoir de défense assumé par le citoyen et érigé en institution. C’est donc une histoire de l’acculturation des Français à l’État-nation centralisateur qui s’élabore à partir de l’observation de son enracinement dont la période considérée ici représente une étape fondamentale. Enracinement au demeurant inégal dans le temps – nous l’avons dit – et dans l’espace – nous y reviendrons. Il est un révélateur de la construction de la nation, de ses progrès, qu’il stimula, de son inachèvement, qu’il mit en lumière, de ses blocages, qu’il cristallisa. C’est aussi dans une société particulière que s’ouvrent ces voies de l’acculturation et il dépend de cette société que le cheminement s’y déroule sans encombres ou soit au contraire hérissé d’obstacles. L’enracinement de la conscription est l’occasion d’un « face à face » conflictuel et durable bien au-delà de la période consulaire et impériale entre les Français et leurs dirigeants, Français en général ignorants du fait militaire, quand ce n’est pas méfiants devant lui16. L’adhésion au régime ne vaut d’ailleurs pas adhésion à l’institution ni aux exigences de l’État qu’incarne alors ce régime. Il faut distinguer opinion et mentalité, celle-ci étant la résultante de multiples facteurs en interaction les uns avec les autres. C’est en ce sens que l’histoire de la conscription est aussi une histoire sociale du politique.
14Les approches historiographiques doivent être croisées avec celles des autres sciences humaines. Le fait militaire est un fait économique et social, d’abord sous l’angle démographique. Les démographes ne peuvent manquer de s’intéresser à l’impact des guerres de masse, qui a d’abord retenu l’attention des historiens, et de manière plus générale à celui de l’impôt du sang, terme en soi profondément révélateur. Mais les façons d’échapper au fardeau par des moyens légaux et illégaux peuvent être également objet d’étude pour les économistes et les sociologues : corruption exercée sur les membres des conseils de révision et sur les médecins, migrations dont les conscriptibles comprennent très vite le parti qu’ils peuvent tirer du point de vue de l’insoumission, méthodes employées par les complices des fraudes qui vont de la « protection » accordée par le propriétaire moyennant un travail gratuit aux pratiques magiques exercées par des « sorciers » ou se faisant passer pour tels contre rétribution. Chacun de ces phénomènes lui-même est susceptible de plusieurs approches relevant de l’ethnologie ou de l’anthropologie. Il est aussi des échappatoires légales à la conscription tels le mariage et le remplacement qui rendent nécessaire la conjonction de plusieurs démarches.
15Fait social encore puisque le service militaire peut être l’occasion, sinon d’une promotion sociale, du moins d’un processus de socialisation. Les registres matricules des archives de la Guerre, ceux des conseils de révision n’intéressent pas que l’historien. La trajectoire des conscrits, du départ de leur communauté d’origine à leur passage sous les drapeaux puis à leur retour éventuel dans la société civile, offre une multiplicité d’angles d’approche. À propos des émeutes anticonscriptionnelles qui s’opposent au départ des jeunes gens et qui font jouer tout un réseau de solidarités, familiales et communautaires, le refus « viscéral » que les femmes opposent à l’institution permet d’introduire l’histoire du genre aussi bien que l’anthropologie. Les rites qui entourent le départ du conscrit relèvent de l’ethnologie. Le retour à la vie civile qui en même temps est une sortie de guerre entraîne à la fois des incidences sociales et économiques et montre la place que la société accorde à l’ancien soldat, voire à l’ancien combattant et, de fait, l’image que la société se fait de l’armée.
16Certains préfets du Premier Empire qui ne se contentent pas de leur tâche de pourvoyeurs d’hommes expriment le souhait que l’acceptation du service soit non seulement le résultat du degré de civilisation de leurs administrés mais bien plus encore un instrument de civilisation, de civilité, au-delà de l’apprentissage de la citoyenneté qu’elle permet. À ce propos, il faut se demander si l’État n’a pas tenté de transformer un contrôle social en contrôle anthropologique. Lieu de pouvoir et de savoir, qui témoigne d’une évolution intéressant les historiens de la statistique mais aussi les philosophes concernés par les implications des institutions « totalisantes » et par la mainmise de l’état contemporain plus subtil que celle de l’état moderne, puisque ce dernier demande la soumission par la contrainte tandis que l’autre fait passer la contrainte au rang de droit suprême du citoyen17 (et en cela Napoléon en est la parfaite incarnation), la conscription ne permet-elle à l’État que le constat de l’état-civil et de la condition physique des conscriptibles ? Et par ailleurs ce terme de civilisation renvoie à l’opposition durable entre celle-ci et la barbarie, dans un débat qui est un des caractères originaux de l’histoire militaire de la France et qui sous-tend une autre opposition entre militarisation de la société et socialisation de l’armée ; ou plutôt entre la primauté qu’il faudrait accorder à l’armée érigée en modèle de la société ou à celle-ci qui devrait imposer en quelque sorte à celle-là les valeurs nouvelles et « civiles » de liberté et d’égalité18. Le refus de la conscription, et plus généralement de toute forme de service personnel exigé du civil parce qu’il est citoyen, ne traduit-il pas cette hantise durable chez les Français de la militarisation viscéralement refusée dès les cahiers de doléances mais qui peut faire bon ménage avec le bellicisme sinon avec une culture de guerre ?
17Sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, la résistance que rencontre l’institution, tout comme son acceptation, emprunte des formes diverses, l’Ouest réticent n’est pas le Massif central difficile, tout comme l’excellent Nord-Est n’est pas l’Île-de-France où la conscription obtient « seulement » de bons résultats. En tout cas, bons ou mauvais départements conscriptionnels le sont pour des raisons multiples parmi lesquelles le facteur politique, certes indéniable, est à minorer et qui exercent les unes sur les autres un effet cumulatif. De véritables cercles vicieux mais aussi des cercles « vertueux » se constituent : un département de montagne où l’économie est autarcique, l’habitat dispersé, les communications difficiles et où la langue pratiquée est autre que le français, a « toutes les chances » d’être un lieu d’opposition à la conscription. Cette conjonction de facteurs s’inscrit dans une histoire à long terme. Pour peu en effet qu’il existe également dans ce département une tradition d’opposition aux impôts que l’État levait sous l’Ancien Régime, l’impôt du sang ajoute une nouvelle cause de refus. La guerre compte moins dans ce cas que la méconnaissance du fait militaire. Les préfets, du moins ceux des « mauvais » départements, en ont l’intuition quand ils analysent leur échec dans leurs rapports au ministère de l’Intérieur ; ils se firent avant la lettre historiens de la longue durée, géographes, et raisonnèrent même en sociologues, ethnologues, anthropologues19. Il est des zones de refus permanent qui le sont encore aux commencements de la Troisième République.
18Conjonction, voire cumul des facteurs car aucun ne joue de manière univoque. En premier lieu, il est des départements qui présentent un ou plusieurs des traits économiques, sociaux, linguistiques que nous avons repérés comme facteurs de résistance et qui acceptent d’emblée les appels d’hommes. En second lieu, la situation frontalière, qui semble par excellence le vecteur privilégié pour qu’une population passe de l’acceptation de la défense locale à celle de la défense nationale, ne joue pas toujours en ce sens, comme le prouve le cas de la région septentrionale, difficile au point de vue conscriptionnel pendant la période napoléonienne20.
19À ce point, une dimension comparative s’impose. Cette voie a été ouverte par Gustave Vallée au début de son ouvrage21. Il convient cependant de dire que, consacrant son analyse au déroulement des levées directoriales, consulaires et impériales en Charente, l’esprit public du département dans toutes ses composantes ne fut pas l’objet essentiel de ses recherches. Mais, élargissant le champ de ses préoccupations, il esquisse à partir des sources dont il dispose, c’est-à-dire les résultats des levées de la conscription donnés par le rapport d’Hargenvilliers, une typologie des départements face à la conscription de l’an VII à 180822.
20Ultérieurement, c’est à travers les réticences, ouvertes ou larvées, envers la conscription, insoumission et désertion, opposition individuelle ou collective, que l’institution a fait l’objet d’analyses départementales et régionales23. L’étude consacrée au Pas-de-Calais qui traite à la fois du refus face aux levées révolutionnaires et du rejet des levées directoriales et consulaires s’arrête malheureusement en 180224. Enfin, il faut citer l’ouvrage magistral de Louis Bergès sur les départements aquitains25. Jean Waquet, quant à lui, a tenté de mesurer le phénomène à travers les archives du ministère de l’Intérieur et les états d’arrestation26.
21En général, les exemples auxquels les historiens se sont attachés sont ceux des départements qui se caractérisent par une forte insoumission27. C’est encore le cas dans la synthèse élaborée par Alan Forrest, où sont surtout mis en lumière les départements difficiles, considérés comme symptomatiques d’un échec général de la conscription et, au-delà, de la centralisation étatique28.
22Mais ce refus est-il unanime et permanent ? D’autres historiens anglo-saxons comme Isser Woloch ont fait remarquer à juste titre que, jusqu’en 1810 et même jusqu’en 1812, les levées conscriptionnelles n’ont pas donné de trop mauvais résultats et que c’est précisément parce qu’ils étaient tels que l’Empereur s’est cru tout permis et que ses exigences sont devenues démesurées. Pas plus qu’elle ne le fut devant les levées d’hommes de la Révolution, la France n’est une devant la conscription. La situation présente de tels contrastes que, comme Vallée le fait remarquer dans son essai de typologie, de nouveaux départements annexés acceptent parfois mieux les conséquences de la loi Jourdan que certains départements de la France de l’intérieur.
23C’est ainsi que le choix du département de Seine-et-Marne s’imposa alors pour cadre de notre étude ; pas seulement comme il été dit plus haut dans un souci de continuité mais aussi parce que cette circonscription apparaît comme l’échelle la plus appropriée pour observer sous toutes ses facettes ce milieu qui façonna les conscrits, leurs réactions et celles de la société dont ils étaient issus, société et milieu qui, en retour furent transformés par la conscription, incarnation des nouveaux liens entre la nation, le peuple et l’armée. En troisième lieu, et ce n’est pas la moindre des raisons, parce qu’il nous a semblé pertinent qu’après tant de départements difficiles, soit étudié un département qui adhérait à l’institution et soient analysées les raisons de cette adhésion. Certes, et nous l’avons dit à propos des levées révolutionnaires29, la Seine-et-Marne n’est pas tout à fait l’« idéal type » du département moyen, non seulement par ses structures économiques et sociales, qui sont celles d’une zone de grande culture et de concentration poussée de l’exploitation, et par sa proximité géographique et culturelle avec la capitale d’un état centralisé, mais aussi en raison de l’attitude de sa population envers les appels d’hommes puisqu’aussi bien elle est située en Île-de-France qui se montre, avec des nuances, favorable envers eux depuis les levées de volontaires. Toutefois, on évite ainsi l’autre extrême que représentent les excellents départements conscriptionnels dans lesquels en règle générale les levées de volontaires de la Révolution puis la levée en masse avaient déjà obtenu de très bons résultats. Au moins, le fait que dans un département la conscription se soit bien déroulée jusqu’à la fin de l’époque impériale, conduit à renouveler les interrogations, à corriger ou à nuancer l’idée que l’on se faisait d’une France refusant « l’impôt du sang » exigé par celui qui était perçu comme « l’ogre de Corse ».
24L’unité de la démarche conduisait à privilégier un axe quantitatif et un axe qualitatif, comme pour les levées révolutionnaires. Quantifier le résultat des levées dans un département, même si une parfaite exactitude ne peut être atteinte, c’est mesurer l’acceptation ou le refus de la conscription dans ce département. Cette acceptation fut-elle durable, fut-elle de même nature partout, géographiquement et socialement parlant ? L’étude quantitative débouche par conséquent sur la recherche qualitative : en fonction de quel contexte, dont on a vu les composantes fort diverses, la population de Seine-et-Marne accepta-t-elle ou éventuellement refusa-t-elle la conscription ? Quel sens pouvait avoir celle-ci dès lors que les acquis de la Révolution n’étaient plus directement menacés ? Était-ce par adhésion à l’idéologie impériale que le département se soumit à la conscription ou n’existait-il pas quelque chose de plus profond derrière la soumission aux exigences militaires de la nation ? Il faut également se demander si on continue à donner à ce mot le sens qu’il avait eu sous la Révolution ou si déjà apparaît un nationalisme au sens moderne du terme. Autant d’interrogations qu’il fallait poser en n’oubliant pas que, pas plus à la période impériale qu’aux temps révolutionnaires, l’opinion publique n’était une. En effet, tous les groupes sociaux ne répondirent pas de la même manière aux appels conscriptionnels qui étaient lancés. Quels furent ceux qui s’y dérobèrent et selon quelles formes ? Ces questions surgies déjà à propos des levées de la Révolution se posent encore en 1815. Ainsi il semblait indispensable, ne serait-ce que par un souci d’équilibre utile au débat évoqué plus haut concernant la nature de l’armée de l’an II et de la Grande Armée, d’utiliser pour les conscrits du Consulat et de l’Empire les méthodes de recherche que nous avions appliquées aux volontaires de 1791 et de 1792 et aux requis de 1793.
25Nos recherches initiales furent effectuées au Service Historique de la Défense. Il fallait chiffrer les résultats de la conscription à partir du moment où la loi Jourdan entra en vigueur. Nous eûmes de nouveau recours aux registres matricules des régiments où ces hommes avaient été versés ; véritables « fiches signalétiques30 » des recrues, ces registres sont plus précis à l’époque impériale, quant à la condition sociale des conscrits, bien que leur profession ou celle de leur père ne soit pas donnée systématiquement, et quant à leur mobilité géographique puisqu’ils mentionnent la fois leur lieu de naissance et leur lieu d’enrôlement. Mais il serait vain d’y chercher une exhaustivité quantitative, d’abord parce que, même si le 88e de ligne accueillit la majorité des recrues de cette période, celles-ci étaient également dispersées dans d’autres régiments. Il n’est donc pas possible de les dénombrer à une unité près ; ensuite parce que l’armée de Napoléon a ce trait commun avec celle de la Révolution d’être une « noria », ce qui au passage explique la difficulté à établir objectivement les pertes qu’elle connut et également le fait que ceux qui dirigèrent le fonctionnement de la machine conscriptionnelle ne purent parvenir à établir que des ordres de grandeur, comme le montrent les travaux d’Hargenvilliers.
26Toutefois, même en s’en tenant au seul plan quantitatif, il faut signaler que dans la série des manuscrits du SHD, dénommée plus simplement la série M, on trouve, effectué département par département, le recensement de 1806 qui dénombre pour chaque commune le nombre de militaires partis aux armées31. Mais cette source d’une incomparable richesse démographique présente des limites. Elle amalgame tous les hommes qui étaient alors sous les drapeaux en 1806, qu’ils fussent conscrits du Directoire, du Consulat, du début de la période impériale, aux requis de la levée en masse et même aux volontaires de 1791 et 1792 qui s’y trouvaient encore. Elle ne permet pas une analyse quantitative, levée par levée, mais elle permet de comprendre de quel poids global pesèrent sur une population à un moment donné les recrutements qui s’étaient succédés. C’est ce poids que la population ressentait, non celui de chaque levée annuelle, ce qui peut expliquer une lassitude éventuelle à l’égard de tout prélèvement d’hommes ultérieur, voire une réaction de rejet de sa part.
27Un second temps de la recherche fut consacré au dépouillement des archives communales et départementales, « épine dorsale » de l’analyse puisque son second axe était qualitatif et que son but primordial était d’observer ces conscrits, non quand ils étaient parvenus sous les drapeaux, mais d’abord dans leur milieu d’origine qui accepta – ou n’accepta pas – leur départ et, ce faisant, assura – ou non – le succès de la conscription ; milieu qui est la société civile qu’il convient d’étudier sous toutes ses facettes, politiques, sociales, mentales et économiques. C’est l’interaction de ces facteurs d’acceptation ou de résistance à l’obligation militaire que nous avons placée au cœur de notre réflexion.
28À ce niveau d’analyse, il convient de remarquer que, si le pouvoir civil a encore la haute main sur l’organisation de la conscription, les échelons inférieurs de ce pouvoir civil sont très vite pratiquement dépossédés de leurs attributions, ce qui explique que les registres des municipalités soient infiniment moins riches d’enseignement que lors de la période de la Révolution. Dès le Directoire d’ailleurs, le centre de décision se déplaça au niveau de l’administration cantonale nouvellement créée, les agents municipaux étant réduits au rôle de courroie de transmission. La centralisation perfectionnée par le premier Consul aboutit ensuite à ce que le personnage essentiel dans le domaine de la conscription devînt le préfet.
29Aussi bien fallut-il recourir à la sous-série « affaires militaires » de la série L, plus fournie pour la période directoriale que pour celle de la Révolution, car elle permet de suivre partiellement le déroulement des trois levées consécutives à la promulgation de la loi Jourdan. Mais ses lacunes rendent indispensable l’élargissement de l’investigation à la série L tout entière, surtout aux délibérations de l’administration centrale du Département et des administrations cantonales. Avec ce type de sources, au demeurant, on peut poursuivre l’étude quantitative puisque les administrateurs donnent des chiffres que l’on peut confronter utilement à ceux fournis par les registres matricules des archives du SHD, à condition une fois de plus de ne pas exiger des résultats à l’unité près.
30Ensuite, s’il ne fut pas inutile de consulter les procès-verbaux des sessions du conseil général et des conseils d’arrondissements, il fallut mettre l’accent sur la série R, les affaires militaires, qui est à la conscription consulaire et impériale ce que furent les délibérations de l’administration centrale du Département et des administrations municipales de cantons aux levées directoriales. Le chercheur assigne à la série R une place centrale dans son étude. C’est elle qui permet de suivre de bout en bout pour ainsi dire, le déroulement d’une levée. La série R s’étend d’ailleurs aux levées spéciales et à celles qui mirent en activité, surtout à la fin de la période impériale, une partie de la garde nationale. Source administrative certes : elle permet de suivre, parfois dans les moindres détails, l’action du préfet dans le département et celle des sous-préfets dans leurs arrondissements respectifs pour que le contingent qui leur est imposé parte entièrement dans les délais prescrits. Elle s’étend à toutes les opérations qui ponctuent chaque levée, des procès-verbaux de tirage au sort des conscrits par cantons, à tout le moins par arrondissements, aux contrôles de départ de ceux qui ont tiré un numéro élevé, expression qui fera plus tard place à celle plus significative de « mauvais numéro ». À partir du Consulat commence pour la statistique, un âge d’or. En principe – mais en principe seulement – on peut connaître avec précision combien d’hommes partent lors de chaque levée.
31Mais l’intérêt de la série R ne se limite pas à ce seul aspect d’organisation de la conscription, qui est déjà en soi considérable, ne serait-ce que parce qu’elle permet une approche – même s’il faut répéter qu’elle ne peut se faire à une unité près – du succès ou de l’échec que rencontre le recrutement. Elle est une source indispensable à la compréhension de l’esprit public, même à travers un discours officiel, celui de la correspondance du préfet et des sous-préfets, celui des procès-verbaux que dressèrent les sous-préfets, du moins à la fin de la période impériale, lors de leurs « tournées » dans les arrondissements où ils avaient la charge d’organiser les levées.
32Qui étaient les conscrits ? La série R permet de répondre partiellement à cette question. À travers les états des « retardataires », on saisit l’importance ou la faiblesse de l’insoumission, sans pouvoir aboutir, sur ce point encore, à une totale exactitude, l’attitude des différentes classes sociales face à la conscription, les moyens avoués ou inavouables qu’elles utilisèrent pour y échapper. L’état des réfractaires mais aussi l’état de ceux qui se faisaient remplacer, voire réformer car la série R contient aussi les procès-verbaux du conseil de recrutement, plus tard dénommé conseil de révision, pièce maîtresse du dispositif de la conscription, offrent un biais commode au chercheur isolé qui veut étudier la composition sociale du contingent. Plutôt que de dresser une liste exhaustive de la profession des conscrits ou de leur père – ils étaient chaque année au minimum trois cents mais ce chiffre ne cessa de s’élever pendant toute la période impériale – il fut beaucoup plus aisé de prendre le problème « à l’envers » et de faire l’étude de ceux que le sort avait désignés et qui refusaient cette désignation d’une manière ou d’une autre, quitte à confirmer les conclusions que l’on en tirait par des sondages dans les contrôles de départ et dans les registres matricules. La faiblesse du refus de la conscription en Seine-et-Marne rend cette tâche plus facile.
33Les archives notariales furent également sollicitées. Le remplacement devient alors un phénomène essentiel quoique encadré car Napoléon ne voulait pas que se développe un « marché d’hommes » incontrôlé. Ce n’est donc qu’à la période suivante, celle des monarchies censitaires, que se créeront des compagnies ou des entreprises dont certaines sont similaires à celles qui se développeront au même moment dans l’industrie sur fond de révolution économique. Le remplacement est encore à l’époque consulaire et impériale une « affaire individuelle », un marché entre deux hommes ou entre deux familles. Mais, et ce sera encore vrai ultérieurement, le contrat qu’il entraîne est passé devant notaire sous le nom de « traité de remplacement ». La série R en recèle certains et nous avons continué les sondages que nous avions effectués dans les études choisies par nous pour la période révolutionnaire, l’une située à Melun, chef-lieu du département, l’autre à Donnemarie, chef-lieu d’un canton rural.
34Nous eûmes enfin recours aux archives nationales. D’abord à la série F 9, celle des Affaires militaires, la sous-série F 9 150-261 étant d’une richesse exceptionnelle en ce qui concerne les levées du Consulat et de l’Empire, notamment parce qu’elle contient la correspondance des préfets avec le ministre de l’Intérieur au sujet de la conscription. Cette sous-série qui se poursuit jusqu’aux commencements de la monarchie de Juillet est une mine pour toute monographie départementale sur la question et, plus généralement, pour tout essai de typologie comparative. Mais d’autres séries qui ne sont pas spécifiquement militaires représentèrent un précieux apport, par exemple les séries F 7 intitulée « Police générale », F1 b « personnel administratif », et F1 c « esprit public ». La première fournit les rapports des différentes administrations de Seine-et-Marne au ministre de l’Intérieur et quelquefois à celui de la Justice. Pauvre pour le Directoire, elle est au contraire passionnante pour la fin de l’Empire, notamment pour l’année 1814 au cours de laquelle on voit toute une population se dresser contre l’envahisseur.
35Certes elle peut aussi sembler sur certains points faire double emploi avec quelques-unes des sous-séries de F 9 car les rapports adressés par le préfet sur les résultats de la conscription sont à peu près similaires à ceux que l’on trouvait déjà dans ces sous-séries. Toutefois, même dans le cas précis de ces rapports sur la bonne marche de la conscription consulaire et impériale, puisque bonne marche il y a en Seine-et-Marne, apparaît l’arrière-plan de l’insoumission et des complicités qu’elle rencontre, que l’on ne trouve pas dans les rapports des sous-séries F9 qui, eux, s’en tiennent purement et simplement aux chiffres.
36Cependant, ces séries sont centrées sur le département. Il en est d’autres, les séries AF III et AF IV, c’est-à-dire les archives du Pouvoir exécutif, qui permettent de poursuivre une comparaison avec d’autres départements. C’est ici que l’on trouve le compte établi par Antoine Audet Hargenvilliers, un des maîtres d’œuvre de la conscription. Ce rapport veut être un bilan de la conscription, département par département, depuis l’établissement de la loi Jourdan jusqu’à l’an XIII. Hargenvilliers fait des émules comme le prouve le rapport moins fameux que le sien concernant les levées jusqu’en 1809 et qu’il inspire largement. Soulignons d’emblée les limites de celui d’Hargenvilliers ; il est entaché d’erreurs, en dépit des dires de Gustave Vallée, et, une fois de plus, il ne permet de disposer que d’ordres de grandeur. Il existe aussi des bilans partiels établis par les bureaux de la Conscription à partir des chiffres fournis par le Département.
37Il faut reconnaître enfin que les conscrits de Seine-et-Marne s’expriment peu et qu’il faut par conséquent toujours garder une distance critique par rapport au seul regard des élites et des administrateurs sur la conscription.
38C’est sous le signe de la continuité que nous avons voulu placer notre étude sur le cheminement d’un département dans la voie française vers une armée nationale. En effet, en 1798, la conscription entre en vigueur dans une nation et, dans le cas qui nous intéresse ici, dans un département, qui a déjà une histoire en matière d’appels de volontaires et de réquisitions d’hommes. Or la Seine-et-Marne manifeste une indéniable bonne volonté devant ces appels et se place dans la France de l’acceptation32.
39En 1791, le déroulement d’une première levée de volontaires, dans un pays encore en paix mais qui depuis la fuite du roi redoute que n’éclate un conflit avec les monarchies européennes, répond aux deux critères qui permettent de juger du degré de réussite d’un appel d’hommes : nombre important des enrôlés et vitesse d’exécution des opérations, elle-même liée à la bonne volonté des recrues. En moins de deux mois, deux bataillons – c’est le chiffre assigné au Département – de cinq cent soixante et onze hommes chacun sont recrutés et la Seine-et-Marne donne même plus d’hommes qu’il ne lui était demandé, sans pouvoir constituer cependant un troisième bataillon.
40Il ne dépend d’ailleurs pas du zèle et du sens de l’organisation des autorités locales, directoires des Districts et surtout du Département, que ces hommes ne partent pas plus tôt. Leur départ est en effet retardé de plusieurs semaines en raison des graves difficultés matérielles auxquelles ils sont confrontés, en fait leur incapacité à s’habiller, s’armer et s’équiper à leurs frais comme le souhaitait la Constituante et comme elle l’avait prescrit par le décret du 21 juin 1791, s’adressant à des gardes nationaux, en principe citoyens actifs ou fils de citoyens actifs, et par conséquent censés pouvoir supporter un tel effort. Par le versement d’une solde anticipée aux enrôlés, les autorités locales se montrent plus réalistes que l’Assemblée. Il s’agit là d’une mesure d’avant-garde prise par des autorités pourtant fort modérées ; la fuite du roi ne suscite d’ailleurs aucune radicalisation en Seine-et-Marne et ne change rien à la tendance de fond qui s’exprime dans le résultat des élections à la Législative puisqu’une écrasante majorité de députés se classe à droite. Mais le directoire du Département utilise à bon escient le pouvoir qui est conféré aux administrations locales puisqu’elles ont désormais la haute main sur les opérations de la levée jusqu’au départ des bataillons aux frontières. Cette prédominance du pouvoir civil sur le pouvoir militaire pour ce qui touche à la constitution des forces armées devient un héritage majeur de la Révolution.
41En tout cas, bien des départements sont loin de manifester une telle bonne volonté, du moins au même degré. Certains d’ailleurs n’ont même pas été sollicités par la Constituante.
42Cette bonne volonté ne se dément pas devant les appels de 1792. Le pluriel est de mise car la célèbre – et célébrée par Hugo et Michelet – levée de l’été 1792 n’est que le point d’orgue d’une succession d’appels qui pour la Seine-et-Marne sont pratiquement ininterrompus pendant quasiment neuf mois : levées destinées à remplacer les malades et les inaptes des bataillons de 1791 puis à augmenter leurs effectifs portés à huit cents hommes, levée de compagnies franches et levée des Fédérés. Sans compter que la loi du 25 janvier 1792 qui ordonne un nouveau recrutement pour l’armée de ligne accentue encore par ses modalités le rapprochement entre ces enrôlements et celui des volontaires et accroît les responsabilités qui incombent aux autorités locales en la matière.
43La levée de l’été s’opère en quelque sorte en deux temps en Seine-et-Marne. La loi du 22 juillet appelle cinq cents volontaires pour composer cinq compagnies qui se réuniront ultérieurement en bataillons constitués définitivement en dehors des départements. Après la chute de la monarchie et l’aggravation de la situation aux frontières, un décret du 27 août demande trente mille hommes aux départements entourant Paris ; certes encore volontaires mais cette fois un chiffre des effectifs qu’il est souhaitable d’atteindre – mais pas encore obligatoire de lever – est assigné à chaque district.
44L’élan est initialement mesuré, même après que la Patrie eut été déclarée en danger. Cinq cents hommes étaient attendus, ils ne sont que quatre cent quarante-deux. Il est plus ample en septembre. Sept cent cinquante-huit hommes au minimum partent en deux semaines, soit l’équivalent d’un bataillon. Il faut dire que ce n’est qu’alors que les levées spéciales ordonnées au printemps sont exécutées.
45Mais le volontariat montre ses limites. Les hommes sont encore plus incapables qu’en 1791 de s’habiller et s’équiper à leurs frais, ce qu’exigeait la Législative, et ce n’est pas sans exercer des pressions sur tous leurs concitoyens en âge de partir ni exiger un soutien matériel en leur faveur ou en celle de leurs familles que les volontaires de 1792 acceptent de « voler aux frontières ». D’autant que la distinction entre citoyen actif et citoyen passif disparaît après la seconde révolution de l’été 92, d’autant aussi qu’ils sont bien davantage que leurs devanciers de 1791 mariés et pères de famille. Une fois encore, les autorités du Département et des Districts, très réticentes devant le nouveau cours politique mais proches des réalités du terrain et plus lucides sur les conditions matérielles qui conditionnent l’engagement volontaire, assument un gigantesque effort. En septembre, des commissaires nationaux viennent exercer une action stimulante conjointement à celle des autorités. À la fin de 1792, la Seine-et-Marne confirme son ancrage dans la France de l’adhésion en ce qui concerne les appels d’hommes.
46Quelques mois plus tard la Convention décide la levée des trois cent mille hommes, traditionnellement considérée comme un échec non seulement par ses conséquences politiques puisqu’elle déclenche la guerre civile dans l’Ouest mais aussi en raison de ses mauvais résultats quantitatifs. Or la moitié des hommes demandés rejoint les rangs des combattants. C’est donc que cette nouvelle levée n’est pas partout catastrophique, quoi qu’on puisse penser de ses modalités. Ainsi en Seine-et-Marne les trois mille sept cent quarante-trois hommes demandés sont levés en un peu plus d’un mois. Cette fois ce sont presque tous des requis, même si la loi du 24 février s’adresse en priorité à des volontaires. Mais les présumant insuffisants à juste titre, elle ajoute qu’elle requiert tous les célibataires et veufs sans enfants de dix-huit à quarante ans, sur lequels elle « ne prélèvera que » trois cent mille d’entre eux.
47Le tabou du service personnel obligatoire n’est donc pas encore levé par la Convention qui par ailleurs autorise les réquisitionnaires à se faire remplacer. Mais pour la première fois un contingent est fixé et il est imposé à chaque commune, les ruraux qui sont la majorité des Français ne pouvant plus désormais se dérober à l’effort. C’est aux hommes de la communauté qu’il incombe de choisir le mode de désignation du contingent.
48Si la Seine-et-Marne met en mouvement vers les frontières trois mille sept cent quarante-trois hommes, le déroulement des opérations y est entaché de multiples incidents. Il se produit « des murmures », voire des émeutes qui restent cependant circonscrites à quelques rares communes et ne font pas tache d’huile. On observe aussi des abus ou des détournements de la loi : célibataires forçant les autres hommes à tirer au sort avec eux, sort « tombant » sur des individus trop âgés ou trop jeunes et/ou ne répondant pas aux critères de la loi. Abus dont les municipalités se font parfois complices quand elles falsifient les registres d’état-civil ou quand elles achètent des hommes étrangers à la communauté pour remplir le contingent. Toutefois le choix du tirage au sort par l’immense majorité des communes comme mode de désignation coupe court, quand il est pratiqué sans fraude, à beaucoup de récriminations et le mécontentement – réel – demeure larvé.
49Mais la levée est toute entière sous le signe de « l’arrangement » : recours au remplacement qui peut être financé de manière collective, généralisation du soutien financier destiné à ceux qui partent et à leurs familles et qui ne consentent bien souvent à partir qu’à cette condition. Beaucoup de réquisitionnaires exercent des pressions pour que leurs municipalités organisent des souscriptions et des collectes qui permettront cette aide ; sans pour autant se considérer comme des mercenaires. Il est remarquable d’ailleurs que le Département et les Districts qui blâment l’achat des étrangers par les communautés félicitent ces mêmes communautés lorsqu’elles prennent l’initiative de cette aide. Celle-ci est vue comme un transfert de solidarité, de la part de ceux qui versent leur argent à ceux qui versent leur sang pour préserver la vie et les propriétés des premiers. Ce sont deux facettes du devoir civique, même si cette équivalence n’apparaît plus comme telle à nos mentalités contemporaines ; en tout cas, il y aura des traces de cette pratique et de cet état d’esprit jusque sous l’Empire.
50Après six mois de défaites ininterrompues, à l’invasion de la coalition qui force toutes les frontières s’ajoute une guerre civile lors du tragique été 93. Cette jonction suscite en retour une radicalisation politique qui menace d’emporter la Convention et les montagnards seuls « maîtres à bord » depuis les journées des 31 mai et 2 juin. Sous la pression des circonstances, mais uniquement sous celle-ci, ils se résolvent à instaurer la levée en masse par le décret du 23 août, première forme de service militaire obligatoire pour les Français mais qui, dans l’esprit de ses auteurs, est une mesure d’exception destinée à sauver la République et non à devenir une institution permanente.
51En Seine-et-Marne, l’élan est ranimé alors que les recrutements exigés au printemps et au début de l’été, que ce soit le remplacement des malades et des inaptes de la réquisition des trois cent mille hommes, que ce soit l’appel de volontaires pour la Vendée en mai ou l’enrôlement d’un bataillon pour Mantes en juillet ou bien encore la levée de trois cent soixante-quinze cavaliers en août, n’avaient plus suscité que lassitude et incompréhension : autant de levées, autant d’échecs et parfois la revendication que tous partent. Les autorités du Département et des Districts faisaient pourtant preuve du même esprit de décision et d’organisation et se montraient tout aussi méthodiques que lors des levées précédentes mais celles-ci se succédaient à une cadence rapide quand elles n’étaient pas concomitantes.
52Pour la levée en masse au début du mois de septembre sept mille requis sont levés en deux semaines. Réussite indéniable, même s’il faut observer une distance critique envers l’autosatisfaction des constats de Dubouchet, représentant en mission, dont les efforts sont secondés efficacement par les administrateurs locaux, en dépit des diatribes virulentes – mais demeurées verbales la plupart du temps – que le premier adresse aux seconds. Ces critiques ont d’ailleurs un effet stimulant. On remarquera au passage que les mesures de terreur prises par Dubouchet33 ne consistent point à tyranniser la population ni à épurer sans discernement les administrations, il ne le fait que lorsqu’elles n’ont pas été assez scrupuleuses dans la passation des marchés pour les fournitures de guerre. Comités de surveillance et sociétés populaires jouent leur rôle : les premiers qui n’existent encore que dans les grandes communes – ils ne se développent dans toute la Seine-et-Marne qu’à partir de brumaire an II – font la chasse aux insoumis et aux embusqués de toute espèce ainsi qu’à ceux qui reviennent sans congé, les secondes s’assurent que les secours aux parents des défenseurs de la Patrie sont effectivement distribués et surveillent la récolte de salpêtre, cette dernière mesure étant emblématique de la nature de l’effort de guerre sous la Révolution, qui requiert désormais la participation active de tous et pas seulement des combattants. La première mesure, elle, rend acceptable l’égalitarisme de la levée en masse qui, s’il est conforme à la conception que nous nous faisons actuellement de l’égalité, risque d’être formel aux yeux des ruraux de 1793 et terriblement pesant. Elle fonctionne tant bien que mal et de plus en plus sporadiquement jusqu’à l’an V, la première mesure demeurant en vigueur jusqu’à l’an III.
53Même après le départ de Dubouchet l’effort de guerre se poursuit encore partiellement – des sociétés populaires lèvent de leur propre chef des cavaliers – et même encore après Thermidor puis sous le Directoire.
54La coïncidence n’est pas absolue, tant s’en faut, entre les opinions politiques et les résultats des levées. La Seine-et-Marne se caractérise par le modérantisme que stigmatise Dubouchet pendant l’été 1793, elle est le type même du département de la Plaine au point de vue politique, au niveau de ses dirigeants et de ses représentants s’entend34. Les tensions propres à ce département d’agriculture « moderne » ne se transforment jamais en vague de fond, même si elles se manifestent dans des mouvements populaires comme les luttes contre le rachat des droits seigneuriaux au début de la Révolution et les émeutes de subsistances. Ces mouvements sont cependant brefs et somme toute peu sanglants.
55Modérantisme qui est aussi du suivisme à l’égard des impulsions données par les instances dirigeantes du moment à la tête de l’État-nation plutôt qu’envers les mots d’ordre des foules parisiennes. Ce modérantisme, qui est aussi bien légalisme et fidélité aux pouvoirs successifs et que l’on observera ultérieurement, vaut au gouvernement révolutionnaire continuité de l’effort de guerre de la part de la Seine-et-Marne, effort tout au plus intensifié mais non créé par les envoyés de la Convention montagnarde.
56Dans ce tableau d’ensemble apparaissent des nuances ; dans le temps d’abord, c’est-à-dire au cours de la successsion des levées. Du mécontentement s’élève parfois, quelquefois de la « grogne », mais jamais de troubles ou alors de façon sporadique et aucune levée, même celle des trois cent mille hommes, ne suscite d’opposition ouverte, au contraire, le département, avec d’autres, permet que l’échec ne soit pas total.
57Dans l’espace ensuite, cette notion étant prise aussi bien dans une acception géographique qu’à un point de vue sociologique.
58L’étude des résultats de cet effort qui est d’abord volontaire puis imposé à partir de la levée des trois cent mille hommes prouve qu’il existe des différences entre les cantons, le canton étant selon Alan Forrest l’échelle d’analyse la plus appropriée qui servira encore pour l’étude de la conscription. Il convient de parler de nuances plutôt que de contrastes. En effet, aucun ne se signale par une mauvaise volonté ouverte ni par un enthousiasme permanent. En même temps, dans un même canton, les comportements ne sont pas uniformes de bout en bout. Le fléchissement du printemps et du début de l’été 1793 se produit dans presque tous, y compris dans ceux qui se montraient précédemment les plus ardents. Processus qui se reproduira au cours des levées du Consulat et l’Empire.
59Une typologie des cantons démontre que démographie et attitude politique conjuguent leurs effets quand il s’agit encore d’appels à des volontaires. Lorsque le chef-lieu de canton est un centre urbain relativement peuplé, il est aussi le plus souvent un foyer politique, ce que concrétise l’existence d’une société, du moins d’un groupe actifs de militants, existence qui ne manque pas d’avoir des incidences stimulantes sur la réponse aux appels. La bonne volonté du chef-lieu peut même relayer les défaillances du plat pays. On peut considérer au contraire certains cantons comme « sensibles » pour des raisons géographiques, politiques, culturelles ; l’isolement, voire la marginalité de certains d’entre eux, qui sont excentrés et n’ont pas le même degré d’ouverture économique sur Paris que le reste de la Seine-et-Marne, se combinant avec l’absence d’entraînement révolutionnaire, si le chef-lieu n’est pas un centre urbain, foyer de militantisme politique.
60Mais l’adhésion à la Révolution n’est pas le gage certain de résultats supérieurs à la moyenne, ainsi les cantons du sud de la Seine-et-Marne et du district de Nemours qui ont lutté dès 1790 contre le rachat des droits seigneuriaux ne se signalent pas par un zèle particulier pour voler à la défense des frontières, la défense de leurs intérêts immédiats leur paraissant primordiale et même contradictoire avec celle de la patrie en danger. Dans le contexte tout autre de la période consulaire et impériale, il sera nécessaire d’étudier si cette relative déconnexion entre attitude politique et comportement se poursuit face aux levées conscriptionnelles.
61La nécessité de survie peut même l’emporter sur toute autre considération : le cas de Saint-Mammès, commune du canton de Moret, vaut la peine d’être explicité maintenant, nous le retrouverons ensuite dans les préoccupations des préfets. Par ailleurs, Saint-Mammès présente un trait particulier, étant située au confluent de la Seine et du Loing, nœud de communication d’où on peut s’échapper aisément et se soustraire au contrôle des autorités et à leurs exigences, notamment en matière de recrutement. Lors de la crise des subsistances du printemps 1792, des émeutiers originaires de la commune, autorités municipales et garde nationale en tête, pénètrent en force sur le marché de Montereau pour taxer les denrées. Au moment de la levée des trois cent mille hommes, la commune est le théâtre d’incidents – elle n’est certes pas la seule – mais, ici, ils durent une semaine. Quand est lancé l’appel pour combattre en Vendée au printemps 1793, elle ne fournit aucun soldat si bien que Moret, chef-lieu de Saint-Mammès, estime qu’elle ne doit surtout pas être dispensée de la levée suivante pour Mantes alors qu’elle aurait pu l’être, étant donné qu’elle ne remplissait pas les critères exigés pour ces enrôlements. D’ailleurs, dit Moret, Saint-Mammès n’est composée que d’ouvriers et de compagnons, elle peut et doit donc faire un effort supplémentaire, tandis que Moret est essentiellement composée d’agriculteurs sur lesquels il serait injuste que le fardeau retombe exclusivement. Il est vrai qu’au même moment, Montereau se plaint de ce que les enrôlements écrasent à la fois les agriculteurs et les ouvriers qui la peuplent35.
62En effet, les nuances sociales sont importantes, tous les groupes ne répondent pas de la même façon aux appels d’hommes. Les notables qui organisent les levées avec une remarquable efficacité, donnant raison à la Révolution qui avait accordé la suprématie au pouvoir civil sur le pouvoir militaire en matière de recrutement, sont – eux ou leurs fils – moins enthousiastes quand il s’agit de partir aux frontières. Les petits propriétaires ne sont pas plus ardents, il est vrai que leur nombre se trouve amoindri dans ce département de grandes fermes36.
63Le poids démographique que représentent les levées révolutionnaires n’est pas sans incidences sur le comportement conscriptionnel futur des Seine-et-Marnais. Le département est imposé à 4,5 % de sa population, ce qui est proche de la moyenne nationale si tant est qu’on puisse en établir une37. Mais, et Napoléon le comprendra parfaitement, ce ne sont pas les départements les plus sollicités qui se montrent les plus réticents et la réciproque est vraie.
64Après la flambée toute relative de l’été 1793 et de l’an II et un changement, tout relatif lui aussi, de ses administrateurs, on en revient au profil politique classique de la Seine-et-Marne avec la mission de Maure et bien davantage encore avec celle de Guillemardet. Maure, envoyé en mission dans le département à partir de nivôse an II, procède à une « réaction » modérée, du moins à une détente, car il ne désavoue pas l’action de son prédécesseur Dubouchet, tandis que Guillemardet, représentant en mission à partir de frimaire an III, est à l’initiative d’une réaction beaucoup plus prononcée qui voit la mise à l’écart des hommes de Dubouchet, et même d’un certain nombre d’hommes mis en place par Maure.
65Écrasée par la crise des subsistances qui culmine au moment de la réaction thermidorienne, la grande masse de la population retourne à son « apathie » politique coutumière, les commencements du Directoire accentuant jusqu’à la caricature les caractéristiques politiques du département. Apathie décrite, voire décriée, par tous les rapports émanant des autorités locales mais qui n’autorise pas à parler de dépolitisation, sauf à considérer que la politisation s’apprécie à partir de nos critères contemporains.
66Sur fond de prédominance des modérés dont la période directoriale représente le triomphe, et bien que, par ailleurs, l’essai de « centralisation déconcentrée38 » du régime ne s’avère pas négatif en Seine-et-Marne39, des minorités agissantes et certains administrateurs paraissent indéniablement sensibles à la tentation royaliste ou plutôt tentés de jouer la carte du royalisme par opportunisme, comme le démontrent les élections de l’an IV et celles de l’an V40.
67En fructidor an III, les assemblées primaires rejettent le décret des Deux Tiers, plaçant ainsi la Seine-et-Marne dans les dix-neuf départements qui ne l’acceptent pas. En vendémaire an IV, les électeurs choisis par les assemblées primaires élisent le nouveau corps législatif. Parmi les modérés se glissent les partisans d’un retour à la monarchie constitutionnelle, la Seine-et-Marne se classe donc dans les vingt et un départements les plus réactionnaires, notamment pour le profil des députés du nouveau tiers41. Les élections de l’an V sont plus « catastrophiques » encore, aux yeux du régime s’entend, que celles de l’an IV, même si on ne peut suivre le jugement partial de Lalande, ancien procureur-syndic du District de Melun, dont il sera question plus loin, qui estime que le département fournit la presque totalité des contre-révolutionnaires de Vendémiaire.
68Mais jamais, tant est puissant l’acquis de compétences et d’efficacité dans le domaine militaire chez les administrateurs locaux, ces péripéties ne conduisent à un abandon ni à un renoncement à l’effort de guerre, y compris dans ses aspects matériels, notamment la politique de secours aux familles des défenseurs de la patrie, qui se poursuit jusqu’en l’an V, on l’a vu plus haut, y compris et surtout dans la lutte contre la désertion qui est jugée encore plus essentielle par les autorités et les commissaires auprès des administrations cantonales, souvent eux-mêmes anciens membres des Districts et/ou anciens commissaires aux levées d’hommes de la Révolution, et qui est menée avec détermination sinon avec succès jusqu’au coup d’État du 18 fructidor.
Notes de bas de page
1 Nous empruntons ces termes à Geoffrey Best, War and Society in Revolutionary Europ 1770-1870, Leicester University Press in association with Fontana Paperbacks, 1982.
2 Annie Crépin, Défendre la France. Les Français, la guerre et le service militaire, de la guerre de Sept Ans à Verdun, Rennes, PUR, 2005.
3 Thomas Hippler, Soldats et citoyens Naissance du service militaire en France et en Prusse, Paris, PUF, 2006, coll. Pratiques théoriques.
4 Notamment Jean Morvan, Le soldat impérial, Paris, Plon, 1904-1907, 2 vol.
5 Pour une vision plus nuancée, voir Natalie Petiteau, Lendemains d’Empire Les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2003.
6 Voir en particulier les maîtrises et les thèses de Joseph Alphonse Castel, L’application de la loi Jourdan dans l’Hérault Les levées directoriales de l’an VII, mémoire de maîtrise, université Montpellier III, 1970 ; Michel Auslender, L’effort de guerre du Directoire à la fin de l’Empire dans le département de Seine-et-Oise 1798-1815, thèse de IIIe cycle sous la direction du professeur Michel Vovelle, université Paris I, 1984, 2 tomes ; Kobo Seigan, La conscription dans le département de la Seine-Inférieure du Directoire à la fin de l’Empire (an VI-1815), doctorat nouveau régime sous la direction du professeur Jean-Paul Bertaud, université Paris I, 1998, 5 tomes ; Sylvain Sick, Les conscrits du Léman et du Mont-Blanc. La conscription et la Grande Armée sous le Consulat et l’Empire, doctorat nouveau régime sous la direction du professeur Philippe Boutry, université Paris XII, 2003, 3 tomes ; voir aussi les ouvrages de Bruno Ciotti, Du volontaire au conscrit, les levées d’hommes dans le Puy-de-Dôme pendant la Révolution française, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2001, 2 tomes ; Nathalie Alzas, La liberté ou la mort L’effort de guerre dans l’Hérault pendant la Révolution, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2006.
7 Annie Crépin, Levées d’hommes et esprit public en Seine-et-Marne de la Révolution à la fin de l’Empire (1791-1815), doctorat nouveau régime sous la direction du professeur Michel Vovelle, université Paris I, 1990 ; Id., Révolution et armée nouvelle en Seine-et-Marne (1791-1797), Paris, CTHS, 2008.
8 L’armée de métier est « condamnée » idéologiquement pour deux siècles en France tant elle semble liée à l’absolutisme, voir Annie Crépin, Défendre la France…, op. cit.
9 Natalie Petiteau, Lendemains d’Empire…, op. cit. ; Sudhir Hazareesingh, La légende de Napoléon, Londres, Granta, 2004, traduction française, Paris, Tallandier, 2005.
10 Kobo Seigan, La conscription…, op. cit.
11 Annie Crépin, « Armée et citoyenneté en France de Valmy à Verdun », Revue Histoire et Défense, Les Cahiers de Montpellier, no 39, 2000, p. 5-13.
12 Gustave Vallée, La conscription dans le département de la Charente 1798-1807, Paris, Sirey, 1937.
13 Annie Crépin, « Nouvelles tendances de l’historiographie militaire de la Révolution et de l’Empire », Introduction au colloque de la Société des études robespierristes, Civils, citoyens-soldats et militaires dans l’État-nation (1789-1815), Arras, 2003, Annie Crépin, Jean-Pierre Jessenne et Hervé Leuwers (dir.), Paris, Société des études robespierristes, 2006, coll. études révolutionnaires no 8, p. 7-10.
14 Albert Meynier, Une erreur historique, les morts de la Grande Armée et des armées ennemies, Presses universitaires, Paris, 1930 ; Id., « Quelques précisions nouvelles sur les levées et les pertes militaires en France sous la Révolution et le Ier Empire », Bulletin de la Société d’histoire moderne, no 6, janvier 1938 ; Jacques Houdaille, « Le problème des pertes de guerre », Annales historiques de la Révolution française, no 199, numéro spécial consacré à la France napoléonienne, janvier-mars 1970, p. 46-62 ; Geneviève Coulmy, « À propos des pertes de guerre. Remarques sur l’emploi de la statistique en démographie historique », AHRF, no 202, octobre-décembre 1970, réfute les chiffres de Jacques Houdaille ; Jacques Houdaille « Pertes de l’armée de terre sous le Ier Empire d’après les registres-matricules », Population, 1972, p. 27-50.
15 Philippe Catros, Des citoyens et des soldats. Histoire politique de l’obligation militaire en France de la Révolution au début de la Troisième République (1789-1872), doctorat nouveau régime sous la direction du professeur Roger Dupuy, université Rennes 2, 2004, 4 tomes.
16 Annie Crépin, La conscription en débat ou le triple apprentissage de la nation, de la citoyenneté, de la République (1798-1889), Arras, Artois Presses Université, 1998 ; Thomas Hippler, Soldats et citoyens…, op. cit.
17 Thomas Hippler, Soldats et citoyens…, op. cit.
18 Annie Crépin, Défendre la France…, op. cit. ; Id., « Deux voies pour l’armée française au XIXe siècle : arche sainte de la nation ou le miroir de la société », colloque Trinôme académique, IUFM de Champagne-Ardenne, De la patrie en danger aux nouvelles menaces, 1792-2003. La Défense nationale en question(s), 2004, Marc Deleplace (dir.), Documents, actes et rapports pour la recherche du CNDP, Reims, 2005, p. 43-57.
19 Id., « À l’épreuve des réalités locales : les préfets, théoriciens et maîtres d’œuvre de la conscription », colloque de l’université de Reims et du CEHD, Vincennes, 2000, Les préfets, leur rôle et leur action dans le domaine de la défense de 1800 à nos jours, Maurice Vaïsse (dir.), Bruxelles, Bruylant, 2001, p. 27-46 ; Id., « Une France plurielle face à la conscription napoléonienne », colloque de l’Institut Napoléon, Boulogne, 2000, Armée, Guerre et Société à l’époque napoléonienne, Jacques Olivier Boudon (dir.), Paris, SPH, 2004, p. 13-30.
20 Id., « La guerre et le nord de la France sous la Révolution et l’Empire : levées d’hommes et conscription dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais », Ier colloque européen de Calais, 1993, Stéphane Curveiller et Denis Clauzel (dir.), Les champs relationnels en Europe du Nord et du Nord-Ouest des origines à la fin du Premier Empire, Cache, Balinghem, 1994, p. 285-309 ; Id., « Le Nord et le Pas-de-Calais face à la conscription : de la rébellion anti-étatique à la délinquance », Journée d’études de l’université d’Artois, Catherine Denys (dir.), Frontières et criminalité, 1715-1815, Arras, Artois Presses Université, 2000.
21 Gustave Vallée, La conscription…, op. cit.
22 Ce rapport a été utilisé par Gustave Vallée pour sa thèse complémentaire, Compte général de la conscription d’Antoine Audet Hargenvilliers, thèse complémentaire pour le doctorat ès lettres, université de Paris, 1936.
23 André Georges Manry « Réfractaires et déserteurs dans le Puy-de-Dôme sous le Directoire, le Consulat, l’Empire », Revue d’Auvergne, tome 72, no 4, 1958, p. 113-133 ; Jean Vidalenc, « La désertion dans le département du Calvados sous le Ier Empire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome VI, janvier-mars 1959, p. 60-72 ; Maurice Lantier, « L’opposition à la conscription de 1808 à 1815 dans le département de la Manche d’après le Journal de la Manche », Revue du département de la Manche, tome second de l’année 1960, janvier 1960, fascicule 5, p. 23-47 ; Yves Pourcher, « “À moi réquisitionnaires et déserteurs !” La conscription en Lozère au début du XIXe siècle », Études rurales, no 879, 1983, p. 259-273 ; Frédéric Rousseau, Service militaire au XIXe siècle : de la résistance à l’obéissance : un siècle d’apprentissage de la patrie dans le département de l’Hérault, UMR 5609 du CNRS-ESID, université Montpellier III, 1998 ; Stéphane Calvet, « La conscription sous le premier Empire dans le département de la Charente », Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente, 1999, p. 179-188.
24 Georges Sangnier, La désertion dans le Pas-de-Calais de 1792 à 1802, Doullens, Dessaint, 1965.
25 Louis Bergès, La société civile contre le recrutement à l’époque de la conscription militaire (1798-1814). Le cas des départements aquitains, doctorat nouveau régime sous la direction du professeur Bernard Barbiche, École des chartes, 1987. Cette thèse, considérablement actualisée et remaniée, a été publiée avec une préface de Jean-Paul Bertaud sous le titre Résister à la conscription : 1798-1814. Le cas des départements aquitains, Paris, CTHS, 2002.
26 Jean Waquet, « Réflexions sur les émotions populaires et le recrutement militaire de 1799 à 1831 », Actes du 91e congrès national des sociétés savantes, Rennes, 1966, p. 51-74 ; Id., « Insoumission et désertion sous le Consulat et le Premier Empire vues à travers les états d’arrestation », Actes du 93e congrès national des sociétés savantes, Tours 1968, p. 373-380 ; Id., La société civile devant l’insoumission et la désertion à l’époque de la conscription militaire d’après la correspondance du ministère de l’Intérieur, Bibliothèque de l’École des chartes, tome cxxxvi, 1968, p. 187-222.
27 C’est également le cas des monographies consacrées à l’histoire générale d’un département. Voir Maurice de Poitevin, La Charente limousine sous le Consulat et l’Empire, Paris, Le Croît vif, coll. Documentaires, 2000 ; Pascal Chambon, La Loire et l’Aigle. Les Foréziens face à l’état napoléonien, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2005.
28 Alan Forrest, Déserteurs et insoumis sous la Révolution et l’Empire, Paris, Perrin, 1988. Voir aussi « La formation des attitudes villageoises envers le service militaire », colloque international de Clermont-Ferrand, 1985, La bataille, l’armée, la gloire, Actes recueillis et présentés par Paul Viallaneix et Jean Ehrard, université Clermont-Ferrand II, 1985, p. 173-181.
29 Annie Crépin, Révolution et armée nouvelle…, op. cit.
30 Ibid., introduction, p. 32.
31 Cette source présente des lacunes car manquent les données concernant un certain nombre de départements. Elle a été analysée par Jean Imbert, « Économie et guerre. Les militaires aux armées en 1806 », Mélanges G. Jacquemyns, université libre de Bruxelles, Éditions de l’Institut de sociologie, Bruxelles, 1968, p. 447-460.
32 Voir Annie Crépin, Révolution et armée nouvelle…, op. cit.
33 Annie Crépin, « Levées de la Révolution et conscription en Seine-et-Marne : continuité ou rupture ? », Actes du XVe colloque international d’histoire militaire, Paris, 1989, Vincennes, Commission française d’histoire militaire, 1991, p. 133-147.
34 Id., Révolution et armée nouvelle…, op. cit.
35 Ibid., p. 247.
36 Jean-Paul Bertaud montre que leur départ ou celui de leur fils représente « la mort de la terre ». Jean-Paul Bertaud, Débat à propos de la communication d’Alan Forrest, « La formation des attitudes villageoises… », op. cit., p. 193-197.
37 Id., La Révolution armée. Les soldats-citoyens et la Révolution Française, Paris, Laffont, 1979.
38 Jean-Pierre Jessenne, Pouvoir au village et Révolution. Artois, 1760-1848, Lille, Presses universitaires de Lille, 1987 ; Id., Révolution et Empire, Paris, Hachette, 1993, coll. Carré Histoire.
39 Pour une appréciation nouvelle de l’administration directoriale et, d’une façon plus générale, de la politique du Directoire, voir Philippe Bourdin et Bernard Gainot (dir.), La république directoriale, Actes du colloque de Clermont-Ferrand, 1997, CHEC-CRRR-SER, 1998 ; colloque Du Directoire au Consulat, Jacques Bernet, Jean-Pierre Jessenne et Hervé Leuwers (éd.), tome 1, Le lien politique dans la Grande Nation, Actes du colloque international de Valenciennes, 1998, Lille, CRHEN-O, 1999, tome 2, L’intégration des citoyens dans la Grande Nation, Actes du colloque international de Villeneuve-d’Ascq, 1999, Lille, CRHEN-O, 2000.
40 Jean-René Suratteau, « Les élections de l’an IV », AHRF, no 124, octobre-décembre 1951, p. 374-393 et no 125, janvier-mars 1952, p. 32-62 ; Id., « Les élections de l’an V aux conseils du Directoire », AHRF, no 154, octobre-décembre 1958, p. 21-63.
41 Ainsi Viénot de Vaublanc, ancien député de Seine-et-Marne à la Législative et feuillant notoire, condamné à mort par contumace car il avait joué un rôle actif en faveur de l’insurrection de Vendémiaire, est sauvé par son élection à Melun.
Notes de fin
* Note liminaire : chaque fois qu’au cours de cet ouvrage, il est question du département de Seine-et-Marne ou de ses cantons, au sens géographique du terme, les minuscules sont employées. Chaque fois, en revanche, que ces mots sont utilisés au sens administratif, c’est-à-dire comme synonymes des autorités représentant le Département ou les Cantons (lors de la période du Directoire), les majuscules sont employées.
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