Conclusion
p. 359-363
Texte intégral
1L’histoire célèbre les causes victorieuses, commémore les événements fondateurs, d’un nouvel ordre ou d’institutions, voire magnifie les drames par lesquels la société contemporaine dans son ensemble peut investir ses propres valeurs1. Les paradigmes construits d’un passé présumé servent alors de catalyseurs aux questions qu’une société se pose à un moment donné. Or, la crise globale du milieu du XVIIe siècle échappe en grande partie à ces catégories commémoratives, à l’exception, peut-être, des révoltes ibériques dans lesquelles les Catalans et Portugais peuvent trouver des réinterprétations à ces événements2. Pourtant, la Fronde, avec les propositions parlementaires de contrôle de la fiscalité royale et de la politique gouvernementale, la révolution anglaise avec la surveillance accrue et tatillonne sur le pouvoir monarchique par le biais du Parlement, la révolution napolitaine avec l’expression d’une volonté politique de fonder une représentation du royaume par l’instauration d’un sénat, constituent autant d’expériences qui servent de jalons à la pensée politique occidentale contemporaine. Ces mouvements laissent des traces dans les mémoires, parfois encore perceptibles, parfois profondément enfouies dans l’inconscient collectif. Ou, si l’on choisit la métaphore de la sédimentation, on s’aperçoit que ces traces sont sujettes à des processus de recouvrement, d’oubli, d’effacement puis de résurgence, au gré des aléas de la vie politique, sociale et culturelle des sociétés.
2À cet égard, la révolution napolitaine est certainement l’événement le moins étudié du XVIIe siècle, sauf à Naples même, alors qu’il fut certainement un de ceux qui poussèrent le plus loin la mise en cause radicale des fondements politiques et sociaux des sociétés d’Ancien Régime. Ce mouvement fut de grande ampleur, touchant une des plus considérables villes de l’époque. Il se traduisit par des manifestations immédiates et nombreuses dans l’ensemble du royaume de Naples, débouchant sur des puissants mouvements de rébellion paysanne qui, fréquemment, brûlèrent archives et châteaux des seigneurs, et qui mirent en échec les tentatives répressives des féodaux contre ces insurrections. Palais et terriers furent bien la cible des fureurs paysannes et la révolte était bien anti-seigneuriale. Pourtant, les études la circonscrivent généralement à la capitale du royaume : on résume le soulèvement sous l’intitulé de « révolte de Naples » ou de « révolte de Masaniello ».
3Notre insistance sur l’ampleur de cette révolution provient du contraste entre ce qui peut s’observer – par les témoignages imprimés et manuscrits à l’appui – et l’ignorance dans laquelle ces faits sont tenus par la communauté historienne. Ainsi, n’existe-t-il aucune cartographie du soulèvement des douze provinces. Les structures militaires des rebelles sont absentes de l’historiographie3, alors qu’elles reflètent souvent les conceptions politiques et sociales des révoltés (voir le New Model dans l’Angleterre de Cromwell) et que, concrètement, elles firent échec aux troupes aristocratiques et monarchiques. Bien d’autres domaines demeurent à défricher, comme la question de la politique de ravitaillement des divers partis, les modes de prélèvements des taxes, le problème de la circulation monétaire. Dans le domaine de l’histoire socioculturelle, la question de la réception des textes politiques, à caractère officiel ou d’expression publique, comme les affiches, est à peine envisagée et de nombreuses interrogations demeurent autour de leur diffusion, de leur contrôle, de leur réalisation par les diverses autorités et les divers groupes.
4Des éléments se dégagent de l’expérience révolutionnaire napolitaine. En premier lieu, elle survient dans un contexte global, celui de la crise révolutionnaire européenne du milieu du siècle : la révolution de Naples participe aux « guerres civiles de ces derniers temps », selon l’intitulé de l’ouvrage de Bisaccioni. Sur tous les théâtres de la révolution (Angleterre, France de la Fronde, Catalogne, Portugal ou Naples), la guerre intestine ravage royaumes et principautés. Les interventions des diggers, des lazzari, des segadors, des togati, des letrados et des robins soulignent les aspects sociaux de ces guerres civiles, où des groupes entiers s’affrontent par les armes : et s’ils n’apparaissent jamais totalement homogènes, ils restent toujours identifiables4. La noblesse napolitaine n’était pas unanimement favorable à la monarchie des Habsbourg, mais peu nombreux furent les nobles qui prirent le parti de la république : là encore, un recensement plus précis sur les comportements des principaux lignages serait nécessaire pour obtenir une confirmation statistique.
5En second lieu, une alternative politique fut proposée par les partisans de la république, que Rovito qualifie de « révolution constitutionnelle », ce que l’on peut inscrire dans la lignée des remarques faites par Croce sur la force du sentiment juridique des Napolitains. D’abord, l’attachement à la notion de Sénat était très grand parmi les togati. Issue de la rénovation politique de l’héritage gréco-romain, fin XVe, début XVIe siècle, cette notion se traduisit par des propositions de représentation à l’échelle du royaume de Naples, propositions sans cesse rejetées par Guise, protecteur de la république. Ensuite, la considération de la représentation politique conduisit, dans les villes, à une promotion de l’institution de l’Élu du Peuple, dont le contenu avait été peu à peu vidé par les Aragonais, puis les Habsbourg. La revendication d’une parité entre le Peuple et la Noblesse illustre l’intérêt porté à ce mode de représentation5.
6Une grande complexité sociopolitique et d’importantes contradictions se mêlent en permanence au sein du Royaume pour imposer des nuances à cette lutte anti-seigneuriale et à la volonté générale de reconstruction du politique. La complexité est présente au sein des couches sociales – du Peuple, de la noblesse et des agents de la monarchie – qui, toutes, sont traversées de contradictions. Ainsi, le Peuple ne pouvait-il être assimilé ni aux togati, cette élite sociale non noble, ni à la plèbe urbaine, population fragile en temps de crise, et encore moins aux lazzari. L’unité de la noblesse n’existait pas plus entre les grands financiers, ayant acquis récemment des fiefs, et les membres des Sièges urbains, comparables au patriciat vénitien, dont la fermeture sociale et les privilèges étaient patents. Pour les agents du pouvoir monarchique, on ne dispose malheureusement pas de données, et encore moins d’études sur les audiences provinciales durant ces neuf mois de révolte, mais il est manifeste que certains de leurs membres se rallièrent aux revendications populaires, alors que d’autres appuyèrent les aristocrates qui possédaient les charges de gouverneurs (présides). Enfin, les divergences entre le monde des campagnes et celui des villes s’exprimèrent à diverses reprises, comme les oppositions entre Naples, ville-capitale privilégiée, et le reste du Royaume plus lourdement taxé. Cette complexité et ces nombreuses contradictions de la guerre civile napolitaine ne constituent pas, toutefois, une particularité méridionale ; malgré certaines spécificités, on les retrouve dans la plupart des sociétés en conflit, qu’il s’agisse de la France de la Fronde ou de l’Angleterre de la « Grande Rébellion ».
7En outre, la superposition des guerres civiles aux conflits internationaux, opposant les Habsbourg aux Bourbons, l’Angleterre à la Hollande, etc., aurait dû conduire à effectuer des comparaisons entre ces mouvements. Leur concomitance l’a interdit du fait de la difficulté de prendre en compte l’ensemble de ces facteurs : comment penser simultanément plusieurs révolutions ? Comment analyser leurs traits communs dans leur globalité, sans devoir contextualiser leurs spécificités ? L’analogie du diamant à multiples facettes, impossible à percevoir dans sa totalité, illustre les limites intellectuelles. L’historien constate avec perplexité la complexité de la simultanéité, et il lui préfère l’analyse successive d’événements qui se déroulaient pourtant au même moment. Par conséquent, nous nous sommes intéressé essentiellement au cas napolitain ; selon le cheminement bien connu d’une « pensée généalogique », nous en avons recherché les antécédents, les filiations, les formes prises par ces événements, leurs vicissitudes, les modèles dont les acteurs avaient pu se prévaloir, les propositions qu’ils avaient pu émettre, les moyens qu’ils avaient pu adopter… au point de toujours plus observer ce monde méridional. Peut-être en avons-nous oublié le nécessaire comparatisme pour ne favoriser que la nationalisation de l’histoire (cf. p. 24) des guerres civiles ?
8L’importance du cosmopolitisme napolitain et l’indifférence à la notion de nation auraient-ils pu permettre d’éviter cet enchâssement dans notre domaine d’étude ? La domination par des dynasties étrangères constitue-t-elle une spécificité napolitaine, tout comme la présence de nombreux immigrés d’Italie, d’Espagne, de France, du monde grec et du Levant ? L’accueil par la république des esclaves musulmans révoltés exprime-t-il une faiblesse des préjugés sociaux ou un simple opportunisme politique ? Y avait-il une indifférence proprement napolitaine sur ces origines, où comptaient surtout les différences entre citadin (citoyen/ cittadino) et horsain (forain/ forastiero) ? Ne retrouve-t-on pas des similitudes dans les provinces françaises où le terme de forain était largement utilisé ?
9Devant la difficulté de la comparaison, la jubilation procurée par la recherche des transmissions et des filiations historiques de la révolte de Naples, en Italie et dans les principales puissances européennes, a conduit à examiner les processus d’historicisation de la mémoire de l’événement : comment transmet-on ce souvenir ? De quelle manière l’instrumentalise-t-on ? Quelles en sont les conséquences sur le contenu de ce souvenir ? Dans quelles conditions cherche-t-on à échapper aux seuls éléments de mémoire pour construire une histoire ? Un des constats réside dans les changements de la perception des événements, au gré des mutations politiques. L’histoire de la révolte fut à peu près contrôlée par les vice-rois pendant la seconde moitié du XVIIe siècle : le soulèvement n’était plus que le mauvais souvenir d’un traumatisme, placé sur le même plan que les deux catastrophes qui l’encadraient, le séisme de 1631 et la peste de 1656. Au XVIIIe siècle, le changement dynastique et l’apparition des Lumières bouleversèrent les points de vue : la révolte devint moins illégitime. La Révolution et le Risorgimento trouvèrent dans le courant romantique un allié pour ériger la figure de Masaniello en élément de la mythologie napolitaine, au côté des lazzari et des stéréotypes qui apparurent sur le Mezzogiorno. Le fait est connu : l’histoire est le produit des sociétés qui l’élaborent. Dans le cas napolitain, on voit émerger depuis près de trois siècles une sorte de passion mémorielle à propos de la révolution de 1647-1648, dont témoigne les productions écrites, mémoires, chroniques, relations, correspondances, etc.
10Cette passion mémorielle est complétée par un regard iconographique puisque les images abondèrent durant la révolution. Pour l’historien, le collectionnisme présente l’avantage d’avoir conservé les traces d’un événement, voire de les susciter, par la création d’un genre nouveau : la peinture d’histoire. Étrange lubie que celle des collectionneurs qui conservaient les images des violences révolutionnaires. De façon similaire, dès 1648, les représentations théâtrales autour de Masaniello se développèrent pour ne plus cesser jusqu’à nos jours.
11Le drame révolutionnaire se métamorphose peu à peu en comédie humaine, où tous les ingrédients sont représentés, tels que l’envie de pouvoir, la folie, l’amour, et la mort. Le palimpseste révolutionnaire ne dévoile plus que l’image héroïque et tragique du pêcheur napolitain, alors que la ville de Naples ne dispose ni de rue, ni de statue ou d’édifices rappelant le souvenir de la révolte, sinon ceux de la Restauration espagnole.
Notes de bas de page
1 La Tolérance dans les commémorations de l’Édit de Nantes, l’Égalité des sexes par la célébration d’Eleonora Pimentel de Fonseca.
2 En Catalogne, ce ne sont pas les 350 ans du soulèvement de 1640 qui sont commémorés mais plutôt le 3e centenaire de l’accession au trône de Philippe V… Joaquim Alabareda i Salvado, Catalunya en un conflicte europeu : Felipe V i la pèrdua de les llibertats catalanes (1700-1714), Barcelone, Generalitat de Catalunya : ed. 62, 2001.
3 P.-L. Rovito constate que l’histoire militaire de la révolution restait à écrire : P.-L. Rovito, Il viceregno di Napoli…, op. cit., p. 356.
4 Giuseppe Donzelli écrit : « il semblait que le Peuple combattait non tant pour se défendre que par rage de vengeance » (cité par V. I. Comparato, « La repubblica napoletana del 1647/48… », art. cité, p. 216).
5 Ces thèmes rejoignent les questions de l’autonomie du Peuple : F. Furet, « Pour une définition des classes inférieures… », art. cité ; George Rude, La Foule dans la Révolution française, Paris, Maspéro, 1982.
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