Ut aiunt : la rumeur comme source dans l’historiographie de Galbert de Bruges et de Gautier de Thérouanne
p. 35-43
Texte intégral
1Charles, comte de Flandres depuis 1119, s’est retrouvé entouré par des assassins pendant qu’il priait dans une chapelle de la galerie de son église castrale de Saint-Donatien à Bruges, le matin du 2 mars 1127, et fut tué par un coup d’épée qui lui a écrasé le front et, comme nous le dit l’archidiacre Gautier de Thérouanne, « a jeté sa cervelle sur le pavé1 ». Cet assassinat a été un des incidents les plus frappants du commencement du XIIe siècle – le chroniqueur Galbert de Bruges rapporte que « le bruit de sa mort impie a choqué les citoyens de la ville de Londres, qui est en Angleterre, vers la première heure du second jour après l’événement2 » – et il a menacé de déstabiliser les relations entre l’Angleterre, la France et l’Empire, ainsi que la vie commerciale des régions les plus prospères de l’Europe. Charles n’avait pas d’enfant et n’avait désigné aucun successeur ; sa mort a donc déclenché une lutte prolongée pour le comté entre divers prétendants. Le roi de France, Louis VI, a d’abord réussi à faire valoir ses droits de souverain sur le comté de Flandre et a imposé comme nouveau comte Guillaume Cliton, le fils du duc de Normandie Robert Courteheuse et le neveu – et ennemi juré – du roi Henri Ier d’Angleterre. Mais pour faire élire Guillaume, le roi et le nouveau comte durent tant donner et tant promettre à la bourgeoisie et à la noblesse flamande que la position de Guillaume était précaire dès le commencement de son règne. L’hostilité d’Henri Ier envers le nouveau comte glaçait les relations commerciales entre les villes de Flandre et l’Angleterre et la perte de revenus, accompagnée par une série d’actions impopulaires de la part de Guillaume, provoquait un mécontentement grandissant dans les centres urbains du comté comme Lille, Bruges, Saint-Omer et Gand3. Guillaume ne maîtrisait plus le comté dès le mois de mars 1128 et, à la fin de juillet, il mourut d’une blessure reçue en assiégeant son rival, Thierry d’Alsace. Favori de la bourgeoisie, Thierry s’imposa rapidement comme comte et régna quarante ans, jusqu’à sa mort, en 11684.
2Les gens et les événements liés à l’assassinat de Charles nous sont exceptionnellement bien connus grâce aux deux auteurs contemporains que j’ai déjà cités. Le premier, Gautier de Thérouanne, était archidiacre de la moitié est du diocèse de Thérouanne, qui comprenait la moitié ouest du cœur historique du comté de Flandre. Bruges ne se trouvait pas dans l’archidiaconé de Gautier mais il connaissait bien Charles et était bien situé pour recueillir des renseignements sur ce qui arrivait dans l’ensemble du comté. Il a écrit une vie de Charles – qui se présente plus comme une description du règne, de l’assassinat et de ses conséquences qu’une vie de saint traditionnelle – tout de suite après la mort du comte à la demande de son évêque, Jean de Warneton5.
3Le deuxième auteur contemporain, Galbert, était un résident de Bruges et fonctionnaire dans l’administration comtale. Il connaissait bien Charles et la plupart des acteurs de ce drame. Il a assisté à beaucoup des incidents qu’il décrit et était bien informé. En plus d’un récit détaillé de l’assassinat de Charles et des événements qui s’ensuivirent, jusqu’à la restauration de la paix en Flandre en 1128, sous Thierry d’Alsace, la chronique de Galbert, écrite sur une période de seize mois sous forme de journal – le seul qui nous soit parvenu du XIIe siècle – nous offre une série de croquis journaliers et sans pareils de la vie à Bruges et en Flandre au commencement de ce siècle6.
4Ces deux récits contemporains et quasi-parallèles nous offrent donc une rare opportunité d’étudier l’importance et le rôle joué par la rumeur dans cette société, les attitudes – assez différentes – de deux historiens du commencement du XIIe siècle envers la rumeur et leur manière d’intégrer ses manifestations dans leurs récits.
5La rumeur plane bien entendu sur le monde de Gautier, où elle semble, pour des raisons évidentes, être la source principale de renseignements. Il écrit, par exemple, que le demi-frère de Charles, le duc Guillaume II des Pouilles, est mort de chagrin quand il a « entendu » la nouvelle de l’assassinat de son demi-frère aîné7 ; que le comte Robert II de Flandre a pris la croix quand il a « entendu » parler de la proclamation de la croisade au concile de Clermont8 ; que de « petites rumeurs » des desseins sinistres des futurs assassins ont été annoncées à Charles le jour avant sa mort9 ; que le fils de l’avocat de Thérouanne, ayant « entendu » que le monde entier se levait pour punir les assassins de Charles, entourait l’abbaye de Saint Jean de Thérouanne de ses hommes parce que la « rumeur volante » avait divulgué qu’un des assassins s’y était caché10 ; que Bertulf, le prévôt de Saint-Donatien et le chef des assassins, avait dû quitter sa première cachette et changer de lieu chaque jour dès que « certaines petites rumeurs douteuses et l’opinion incertaine de la foule » commençaient à répandre le bruit de sa présence11 ; que Guillaume d’Ypres est tout de suite parti pour capturer le prévôt dès qu’il « a entendu cette rumeur »12 ; que la « rumeur » de l’assassinat s’est répandue tout autour de Bruges, jusqu’à une distance de trente lieues en un jour13 ; que le roi de France, Louis VI, a décidé d’intervenir en Flandre quand il a « entendu » que son cousin Charles était mort14 ; que Guillaume de Wervik a pris la fuite quand il a « entendu » que son frère était accusé d’être un des assassins15 ; et que le châtelain de Courtrai, qui détestait Guillaume, est allé à Wervik confisquer ses possessions et détruire sa maison dès qu’il « a entendu » parler de sa fuite16. Ces exemples montrent l’importance de la rumeur comme source de renseignements parmi les laïques, mais même les ecclésiastiques en étaient tributaires, bien que Gautier ne mentionne que le cas d’Arnoul, abbé de Saint-Pierre à Gand, parti en hâte à Bruges dès qu’il a « entendu » que les assassins y avaient interdit l’enterrement du comte, dans l’espoir de ramener le corps et de l’enterrer dans son abbaye17.
6Malgré leur dépendance de la rumeur pour la plupart de leur information, Gautier et les gens autour de lui étaient conscients de son inexactitude. Ayant entendu à Ypres, par exemple, les plaintes des paysans de la région de Bruges et les rumeurs au sujet des déprédations du futur assassin Borsiard, les barons de Charles hésitaient à se prononcer sur sa culpabilité et sa punition : ils conseillèrent au comte d’aller sur place lui-même afin de découvrir d’une façon plus certaine « par vue et par ouïe » ce qu’il s’était passé18. Gautier revendique donc un statut de véracité supérieur à celui de la rumeur pour sa Vie de Charles et se montre réticent à l’admettre dans son œuvre. « Évitant tout grain de fausseté et l’incertitude de l’opinion de la foule », il écrit dans la lettre de dédicace à son évêque, « j’essayerai [...] de raconter les choses qui sont arrivées dans le récit le plus simple que je puisse écrire [...] afin de ne rien cacher au lecteur de la vérité essentielle de ces choses que j’ai vues moi-même ou que j’ai apprises indubitablement du témoignage d’hommes dignes de foi19 ».
7Gautier a dû voyager régulièrement à travers son archidiaconé et il a sans doute vu ou entendu certaines choses qu’il raconte. Cependant, Bruges et les lieux les plus concernés par le drame du printemps 1127 ne faisaient pas partie du territoire sous sa juridiction et il dépendait sans doute beaucoup de rapports oraux pour ce qu’il raconte. Il ne nous signale en fait que deux renseignements qu’il tient de son propre chef. Quand il décrit la mort du demi-frère de Charles, il dit qu’il a « souvent entendu cette histoire de la sainte bouche » du Pape Honorius II20 ; ailleurs, il rapporte les paroles du comte qu’il a directement recueillies lors d’une entrevue avec lui à Ypres, trois jours avant l’assassinat, nous invitant « d’entendre ce que je lui ai entendu dire moi-même21 ». Il parsemait donc son œuvre d’indications sur ses sources pour ceci ou cela, afin de prouver que sa Vie de Charles était plus exacte et plus crédible que la rumeur.
8Quand il décrit la mort du comte et une guérison miraculeuse grâce à son sang, qui ont toutes deux eu lieu à Bruges, il nous assure – « de peur que quelque personne incrédule m’accuse d’avoir inventé toutes ces choses et de les rapporter de ma propre autorité » – qu’il tire cette description « du témoignage de cet homme pieux, le seigneur Hélie, doyen de Bruges, de Fromold, prévôt de Veurne, et d’autres clercs et d’autres hommes qui affirment avoir vu ces choses eux-mêmes22 ». Pareillement, quand il raconte que le corps de Charles avait si peu pourri au moment de son exhumation à Bruges, cinquante-trois jours après sa mort, que « pas la moindre odeur désagréable ne s’en dégageait pour offenser le nez de ceux qui se tenaient près du corps ou s’en occupait », il explique qu’il a lui-même interrogé sur ce sujet « beaucoup d’hommes fiables et religieux qui étaient là, dont un, Absolon, l’abbé de Saint-Amand, mérite d’être mentionné ici à cause de sa sainteté23 ». Ailleurs, il dit qu’il tient d’autres renseignements d’un clerc du prévôt de Bruges24, des confessions des assassins25, des citoyens d’Ypres26, ou, tout simplement, « de ce que nous avons entendu de beaucoup de gens27 », bien que cette dernière expression veut peut-être dire simplement de la rumeur.
9Gautier ne mentionne pas ses sources pour de nombreux événements auxquels il n’a pas pu assister. Il raconte, par exemple, l’assassinat du père de Charles au Danemark comme s’il avait été là, sans mentionner la moindre source, et explique les intentions et les machinations du Roi Henri Ier d’Angleterre comme s’il était du conseil intime du roi28. On doit donc supposer qu’il citait des sources, plus ou moins précises, quand il en avait et trouvait que leur témoignage avait une valeur supérieure à celle de la rumeur et qu’il ne mentionnait pas ses sources quand elles n’étaient que des rumeurs.
10À cinq reprises seulement, il signale la rumeur par les expressions « ut aiunt », « ut ferunt » ou « dicitur ». Il le fait une première fois quand il nous raconte que le comte Baudouin VII est mort suite à une blessure à la tête qu’il a reçu quand son écu, « comme ils disent », a été projeté contre son front par le coup d’un chevalier ennemi29. Il emploie ce même genre d’expression deux fois dans le passage où il raconte la conversation entre le comte et les intercesseurs venus de la part des futurs assassins la nuit avant le meurtre, bien que cette conversation ait eu lieu publiquement le soir, devant beaucoup de monde, dans la grande salle de la maison du comte à Bruges30. Gautier nous informe aussi que « quelque garçon est dit » avoir dénoncé la cachette d’un chevalier sympathique à Charles à ses assassins31 ; qu’entendant la réjouissance qui suivait la guérison miraculeuse – pour laquelle Gautier cite des témoins oculaires – le prévôt Bertulf « est dit » avoir demandé la cause de ce bruit32 ; et qu’« ils disent » que le prévôt a pu s’échapper de Bruges grâce à des pots-de-vin donnés aux veilleurs33.
11Les raisons pour lesquelles Gautier aurait signalé précisément ces cinq rumeurs comme telles, quand il en a sans doute inclus beaucoup d’autres dans son œuvre sans les signaler de cette façon, ne sont pas claires, du moins pas à mes yeux. Mais ces cinq rumeurs relayaient des actions qui avaient eu lieu en dehors de l’archidiaconé de Gautier et qui appartenaient au milieu chevaleresque ou touchaient aux assassins ou, inversement, appartenaient à l’un et touchaient à l’autre. On peut supposer que Gautier avait un accès plus limité à ces milieux mais il se peut qu’il ait signalé ces rumeurs comme telles afin précisément de souligner la distance le séparant – lui et ses informateurs habituels – de ces milieux de milice et de malice dont il ne savait rien sauf par rumeur.
12On peut donc considérer que Gautier distinguait clairement entre des témoignages oculaires, accueillis et signalés dans son œuvre, et des rumeurs, présentes dans ses écrits mais qu’il ne présentait généralement pas comme telles. Dans ce cas, pourquoi les avoir retenues ? Parce que s’il ne les avait pas incluses, son œuvre aurait été fort brève, incomplète et décousue. Il ne pouvait pas raconter une histoire basée uniquement sur des témoignages sûrs et fiables. Il fallait inévitablement prendre en compte la rumeur.
13L’œuvre de Galbert est plus longue et couvre une période plus vaste que celle de Gautier. La première partie de sa chronique est dédiée aux événements du printemps 1127 et, comme l’œuvre de Gautier, elle raconte l’assassinat de Charles, la punition des assassins et l’installation de Guillaume Cliton comme comte de Flandres. Tous ces événements se sont déroulés principalement à Bruges ou dans ses environs et Galbert, résident de Bruges, travaillant dans l’administration comtale dans le centre fortifié de la ville, était bien placé pour les observer ou, au moins, pour les apprendre. Il a sans doute vu ou parlé à quelqu’un qui avait assisté à nombre de choses qu’il décrivait. Il dit aussi qu’il notait, au fur et à mesure, sur des tablettes de cire qu’il portait avec lui, les choses mémorables auxquelles il assistait ou qu’il apprenait chaque jour. Il est néanmoins évident qu’il ne pouvait pas lui-même avoir vu, même à Bruges, tout ce qu’il rapportait, même s’il imaginait les scènes qu’il décrivait avec une vivacité telle qu’il est difficile de démêler ce qu’il aurait vu de ce qu’il aurait entendu de quelqu’un d’autre.
14Bien que la plupart des événements de 1127 aient eu lieu dans la région de Bruges, Galbert cite de nombreux témoins oculaires dans la première partie de sa chronique. Il rapporte, par exemple, ce qu’il a appris des chapelains de Charles au sujet de son agitation la veille de son meurtre34 ; ce qu’il a entendu de Charles lui-même sur ses expériences en croisade35 ; les mots de certains étudiants de Bruges qui sont revenus de Laon et de marchands brugeois de retour de Londres36 ; les nouvelles du siège de Ravenscot qu’il a recueillies des échappés37 ; les propos des écuyers de l’abbesse d’Origny au sujet la capture et l’exécution d’un des assassins à Thérouanne38 ; et d’un autre écuyer au sujet de la punition et la mort du prévôt et d’un autre conspirateur à Ypres39 ; ou encore la fausse nouvelle du soutien du roi Henri Ier à Guillaume d’Ypres qu’un chevalier de Guillaume a annoncée à Bruges40.
15Comme Gautier, Galbert distingue clairement ces témoins oculaires : il les individualise, tout au moins par leur position (un écuyer de l’abbesse d’Origny, par exemple, ou un marchand de Bruges), et les distingue ainsi de la rumeur ; celle-ci est signalée par des expressions similaires à celles employées par Gautier, comme « ils disent », aiunt, ou « nous avons entendu », audivimus, ou « la rumeur a rapporté », fama retulit. Mais, à la différence de Gautier, il cite la rumeur et l’identifie comme telle assez fréquemment et évidemment sans gêne dans son œuvre. Dans la première partie de la chronique, il écrit, par exemple, qu’« ils disent » que les assassins complotaient contre Charles depuis des années41 ; qu’« ils disent » que les neveux de Thancmar de Straeten ont joué un rôle dans le meurtre42 ; que « nous avons entendu » certaines choses qu’« ils disent » au sujet de la fuite de Bertulf et de sa punition et mort à Ypres43 ; qu’« ils disent » que la famille des assassins a ses origines dans un pacte adultère et meurtrier entre une ancienne châtelaine de Bruges et son amant44 ; qu’« on nous a raconté » la mort de Borsiard à Lille45 ; qu’« ils disent » qu’on a brûlé une église pleine de gens qui s’y étaient refugiés à Oudenaarde46 ; et qu’« ils disent » que le roi a fait fouetter un des assassins afin qu’il révèle où se trouvait le trésor du comte47.
16On remarque, sans surprise, que presque tous les témoignages cités par Galbert dans cette première partie de sa chronique, qu’ils soient anonymes ou de témoins bien identifiés, concernent des événements passés ou qui ont eu lieu en dehors de la région de Bruges. Autrement dit, il ne s’agit jamais du présent, de l’actualité de cet espace. Les rares fois où Galbert identifie des rumeurs qu’il a entendues au sujet d’un événement contemporain survenu à Bruges, il semble que ce soit parce qu’il s’est produit dans un milieu confiné, comme la chambre du comte, auquel il n’avait pas accès ou parce qu’il voulait précisément jeter des doutes sur ces bruits, par exemple, quand il rapporte la rumeur sur le rôle des neveux de Thancmar de Straeten dans le meurtre de Charles ou que le roi de France aurait fait fouetter un assassin afin de saisir le trésor du comte pour lui-même. Il est aussi notable que bien que la rumeur soit une source importante pour Gautier et pour Galbert, celui-ci la reconnaît comme telle plus souvent et, semble-t-il, plus allégrement que Gautier.
17La deuxième partie de l’œuvre de Galbert raconte le soulèvement contre Guillaume Cliton au printemps 1128, la guerre civile entre les supporters de Guillaume et de Thierry d’Alsace, puis la victoire ultime de Thierry. Peu de ces événements ont eu lieu dans la région de Bruges et Galbert dépend encore plus de la rumeur pour les rapporter ; il ne cite en fait qu’une seule source précise dans cette partie de sa chronique. Il raconte les nouvelles que le châtelain de Bruges a ramenées d’un voyage à Saint-Omer48 mais cite la rumeur comme source pour des événements qui ont eu lieu à Gand49, à Aalter50, à Lille et à Courtrai51, à Lens52, à Rupelmonde53, à Reims54. Dans son écriture apparaissent aussi, pour la première fois, ce qu’on pourrait appeler des rapports implicites, des rumeurs qui ne sont pas reconnues comme telles, comme on en trouve également dans l’œuvre de Gautier. Il n’y a malgré cela que cinq passages, tous dans la deuxième partie de l’œuvre, dont on peut dire clairement qu’ils sont basés sur des rumeurs parce qu’ils décrivent des actions ayant pour théâtre Lille, Saint-Omer, Gand et Oostkamp auxquelles Galbert n’a presque certainement pas assisté.
18Gautier et Galbert distinguent donc clairement tous les deux dans leur pratique la rumeur du témoignage oculaire et signalent la rumeur par les mêmes expressions. Les témoins oculaires cités par Galbert sont toutefois plus nombreux et plus divers que ceux cités par Gautier, qui montre une préférence marquée pour des témoins ecclésiastiques.
19Il est aussi évident que la rumeur leur était une source indispensable à tous les deux. Ils étaient tous les deux conscients du fait qu’une rumeur pouvait être inexacte, tout en lui reconnaissant aussi une valeur objective en tant qu’expression d’une opinion commune. Ce n’était peut-être pas un rapport exact des faits ; c’était un rapport exact de ce qu’avaient cru les gens. Comme dit G. Spiegel, « le chroniqueur incorporait naturellement dans son récit toutes les légendes, les miracles, ou les fictions qui circulaient dans le monde qu’il essayait de représenter avec une fidélité mimétique. Les “mensonges” d’observateurs contemporains entraient facilement dans son récit sans empêcher le chroniqueur de respecter la première règle de l’histoire, qui était bien sûr la poursuite de la vérité. En fait, s’il les avait exclus, il aurait négligé cette obligation envers la vérité55 ».
20Galbert signale néanmoins la rumeur comme source beaucoup plus souvent que Gautier et semble être moins scrupuleux à l’admettre comme telle. En somme, utiliser la rumeur comme source lui posait moins de problèmes et, dans l’ensemble, nous en savons nettement plus sur les sources de Galbert que sur celles de Gautier. On peut peut-être attribuer ces attitudes différentes à l’égard de la rumeur aux positions distinctes occupées par chacun des chroniqueurs. Gautier tenait un rang important dans la hiérarchie ecclésiastique et écrivait dans un genre reconnu pour un public composé surtout de clercs. La rumeur – orale, d’origine surtout populaire, véhiculée principalement en langue vulgaire par des personnes laïques, sans autorité claire – était une source indispensable mais d’une odeur douteuse et un peu embarrassante pour un auteur ecclésiastique comme Gautier, qui aurait préféré, sans doute, la laisser de côté. Pour Galbert, citoyen de Bruges, vivant et travaillant en plein cœur de la ville, habitué des marchés et des tribunaux, écrivant une chronique journalistique pour ses concitoyens, la rumeur était le pain quotidien de la vie sociale et sa chronique nous offre une vision révélatrice des pratiques communicationnelles de son milieu56. Les attitudes différentes à l’égard de la rumeur de ces deux hommes, si similaires en tant d’autres points, devraient aussi nous rappeler que la rumeur n’était pas reçue ou aperçue d’une seule façon dans un même milieu et que le déploiement de la rumeur reconnue comme telle dans un texte pouvait avoir d’autres fins rhétoriques que d’enseigner.
Notes de bas de page
1 « Cerebrum eius in pauimentum excussit », Walteri archidiaconi Teruanensis [Gautier de Thérouanne], Vita Karoli comitis Flandrie, dans « Vita Karoli comitis Flandrie » et « Vita domni Ioannis Morinensis episcopi » quibus subiunguntur pœmata aliqua de morte comitis Karoli conscripta et quaestio de eadem facta, J. Rider (éd.), Corpus Christianorum, Continuatio Medieualis, 217, Turnhout, 2006 [26], 40, p. 50. Sur Charles le Bon, voir J. Rider, « Introduction », ibid., p. vii-xxxiv.
2 « Fama impiae mortis ejus in Londonia civitate, quae est in Anglia terra, secundo die postea circa primam diei perculit cives », Galbertus notarius Brugensis [Galbert de Bruges], De multro, traditione et occisione gloriosi Karoli comitis Flandriarum, J. Rider (éd.), Corpus Christianorum, Continuatio Medieualis, 131, Turnhout, 1994 [12], 46/48, p. 33.
3 S. Hicks, « The Impact of William Clito upon the Continental Policies of Henry I of England », Viator, 10 (1979), p. 1-21.
4 T. de Hemptinne et M. Parisse, « Thierry d’Alsace, comte de Flandre : biographie et actes », Annales de l’Est, 43 (1991), p. 83-113.
5 Rider, op. cit., p. xliii-l.
6 Sur Galbert et son œuvre, J. Rider, God’s Scribe: The Historiographical Art of Galbert of Bruges, Washington DC, 2001.
7 « audito », Walteri archidiaconi Teruanensis, op. cit. [3], 16/27, p. 30.
8 « audito », ibid. [4], 6/16, p. 30-31.
9 « rumusculis », ibid. [25], 15/16, p. 49.
10 « fama [...] uolante », « audiebat », ibid. [36], 3/10, p. 60.
11 « eius rumusculis quibusdam dubiis et incerta uulgi opinione », ibid. [38], 13/14, p. 62.
12 « fama innotuit [...] audiuit », ibid. [38], 20, p. 62.
13 « fama », ibid. [44], 7, p. 69.
14 « audito », ibid. [45], 2, p. 70.
15 « audito », ibid. [53], 13, p. 76.
16 « audiuit », ibid. [53], 26, p. 77.
17 « audito », ibid. [30], 13, p. 55.
18 « uisu et auditu », ibid. [21], 18, p. 46.
19 « Conabor [...] omni neuo falsitatis et uulgaris incerto opinionis euitato, simplici tantum ut potero narratione referre quę acta sunt [...], quas uel ipse uidi uel uirorum ueracium testimonio indubitanter cognoui rerum lectoris cognitioni dumtaxat necessariam occultare inueniar ueritatem », ibid. [1], 30/38, p. 27-28.
20 « ex [...] ore sacro hoc ipsum frequenter audiui », ibid. [3], 24/25, p. 30.
21 « accipe quod ipse ab eo accepi », ibid. [28], 23/24, p. 53.
22 « Ne quis uero incredulus calumpnietur me hec omnia commentari et loqui e proprio [...], uiri religiosi domni Helie, Bruggensis decani ; Frumoldi, Furnensis prepositi ; et aliorum clericorum et laicorum qui se ea uidisse affirmabant [...], testimonio », ibid. [32], 14/19, p. 57.
23 « plerique qui affuerunt uiri ueraces et religiosi – quorum unum, domnum scilicet Absalonem, Sancti Amandi abbatem, pro sue sanctitatis merito dignum est hic nominari – [...] nec tenuissima quidem modici fetoris nebula exinde ascenderet siue nares circumstantium siue funus idem contrectantium et curantium uel in minimo aliquatenus offenderet », ibid. [48], 4/15, p. 72-73.
24 Ibid. [39], 19/20, p. 63.
25 Ibid. [41], 6/7, p. 66; [47], 6, p. 71; [53], 2/3, p. 76.
26 Ibid. [49], 27/30, p. 74.
27 « ut multorum relatione comperimus », ibid. [53], 49/50, p. 77.
28 Ibid. [3], 3/7, p. 29; [46], 3/19.
29 « ut aiunt », ibid. [7], 2/8, p. 33.
30 « ut ferunt », « sicut aiunt », ibid. [23], 2, 7, p. 47.
31 « quidam puer [...] dicitur », ibid. [29], 26, p. 54.
32 « dicitur », ibid. [32], 22, p. 57.
33 « aiunt », ibid. [38], 4, p. 62.
34 Galbertus notarius Brugensis, op. cit. [12], 6/11, p. 29.
35 Ibid. [12], 35/39, p. 31.
36 Ibid. [12], 45/53, p. 33.
37 Ibid. [26], 38/40, p. 65.
38 Ibid. [39], 1/3, p. 88.
39 Ibid. [58], 39/42, p. 110.
40 Ibid. [49], 1/4, p. 99.
41 « aiunt », ibid. [3], 1/2, p. 9.
42 « aiunt », ibid. [45], 1/3, p. 95.
43 « audivimus », ibid. [46], 6/11, p. 97; « aiunt », ibid. [57], 20/25, p. 107; « audivimus », ibid. [84], 57/58, p. 136.
44 « aiunt », ibid. [71], 12/14, p. 125.
45 « relatum est nobis », ibid. [80], 1/4, p. 131.
46 « aiunt », ibid. [80], 15/17, p. 132.
47 « aiunt », ibid. [83], 4/7, p. 134.
48 Ibid. [97], 15/19, p. 144.
49 Ibid. [96], 1/5, p. 144.
50 Ibid. [98], 9/11, p. 145; [113], 47/53, p. 158.
51 Ibid. [101], 10/13, p. 147; [102], 9/11, p. 148; [110], 32/34, p. 155.
52 Ibid. [112], 1/3, p. 156.
53 Ibid. [113], 47/53, 158.
54 Ibid. [116], 59/64, p. 163.
55 « Genealogy: Form and Function in Medieval Historiography », The Past as Text: The Theory and Practice of Medieval Historiography, G. Spiegel (dir.), Baltimore, 1997, p. 102; ma traduction.
56 Sur le public différent de Gautier et de Galbert et son effet sur la composition de leur œuvre, voir J. Rider, « Galbert of Bruges » “Journal”: From Medieval Flop to Modern Bestseller », Verhalende Bronnen: Repertoriering, Editie en Commercialisiering, L. Milis, V. Lambert et A. Kelders (dir.), Studia Historica Gandensia: Publicaties van de Opleiding Geschiedenis van de Universiteit Gent, 283, Gand, 1996, p. 67-93; J. Rider et A. Murray, « Introduction », Galbert of Bruges and the Historiography of Medieval Flanders, J. Rider et A. Murray (dir.), Washington DC, 2009, p. 1-10.
Auteur
-
Jeff Rider
Wesleyan University (États-Unis)
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