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    Plan détaillé Texte intégral La Grande Guerre, une saignée dans la haute société mondaine Les conséquences démographiques de la guerre La guerre, ou la revalorisation de l’aristocratie mondaine Notes de bas de page

    Le grand monde parisien

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre VI. L’aristocratie à l’épreuve de la guerre

    p. 183-226

    Texte intégral La Grande Guerre, une saignée dans la haute société mondaine Une mobilisation massive La saignée de 1914-1918 L’aristocratie en guerre Les conséquences démographiques de la guerre L’aristocratie ancienne, un groupe social en péril Déclin numérique et extinction des lignées L’impact de la guerre sur le devenir des lignées La guerre, ou la revalorisation de l’aristocratie mondaine Une occasion de se distinguer L’action des femmes du monde pendant la guerre La réaffirmation du patriotisme mondain Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Tout en mettant en valeur les multiples fractionnements internes du groupe, nous avons montré sa cohérence globale. Tout en essayant de faire apparaître les dynamiques qui l’animent, nous avons souvent dû nous limiter à dresser un portrait d’ensemble de la haute société mondaine à la fin du siècle. Or, l’intérêt de la méthode prosopographique repose sur la mise en lumière d’évolutions temporelles. Réduite à l’étude d’une photographie instantanée du groupe, elle accentue l’analyse des structures au détriment des transformations, elle sert la sociologie au détriment de l’histoire. Il faut donc sortir les hommes et les femmes du monde de la chronique dans laquelle ils figurent en 1900, pour les confronter aux épreuves historiques qu’ils ont traversées. Il est désormais nécessaire de s’attacher aux mutations du groupe dans la première moitié du XXe siècle, en mesurant l’impact des évolutions politiques, économiques, sociales et culturelles sur ses positions d’avant-guerre. Les événements qui ponctuent le début du nouveau siècle ont-ils profondément modifié la place des élites aristocratiques dans la société française ? L’heure de la chute a-t-elle sonné pour cette société si privilégiée à la Belle Époque ? Dans l’historiographie actuelle, la Grande Guerre constitue l’hypothétique rupture qui la mène au déclin définitif. Mais les arguments manquent pour faire la preuve de l’authenticité de ces bouleversements. Il nous faudra revenir sur les effets du premier conflit mondial avec la plus grande circonspection. En premier lieu, nous reviendrons sur le bilan humain de la guerre : la haute société participe-t-elle activement aux combats que livre la Nation contre l’ennemi germanique ? On pourra notamment s’interroger sur le niveau d’implication de cette élite, certes historiquement vouée à la défense du territoire, dans un conflit engagé par un gouvernement auquel elle reste majoritairement hostile. Puis, après avoir évalué les pertes humaines qui affectent le groupe, nous tenterons de saisir en quoi l’aristocratie apparaît proportionnellement plus exposée aux dangers que d’autres catégories sociales. Dans un deuxième temps, nous analyserons les conséquences démographiques du conflit sur l’évolution de cette population, qui peine à se renouveler dès avant 1914. Nous montrerons que sur ce plan, la guerre constitue bien l’accélérateur d’un lent processus de déclin. Mais si la grande saignée de 1914-1918 atteint profondément les familles aristocratiques, et met en péril la perpétuation du groupe, elle donne aussi aux hommes et aux femmes du monde l’occasion de montrer leurs vertus spécifiques, et de réaffirmer leurs valeurs distinctives. Pour cette raison, elle contribue à modifier en profondeur l’image souvent négative que la société française projetait sur les élites aristocratiques, et permet la réintégration de celles-ci dans la communauté nationale. Au lendemain de la guerre, l’aristocratie, traumatisée dans sa chair, semble connaître un renouveau inattendu.

    La Grande Guerre, une saignée dans la haute société mondaine

    Une mobilisation massive

    2Depuis les assassinats de l’archiduc héritier François-Ferdinand et de son épouse le 28 juin 1914, la situation internationale s’est rapidement dégradée. En quelques semaines, les fortes tensions qui opposent les puissances centrales à l’Entente sont ravivées ; par le jeu des alliances, les grandes nations d’Europe sont entraînées dans un engrenage diplomatique qui les conduit à entrer en guerre, presque contre leur gré. Le 1er août 1914, la France décrète la mobilisation générale. Tous les hommes en âge de combattre sont appelés sous les drapeaux. Les aristocrates, comme les autres citoyens, doivent immédiatement se mettre au service de la défense de la Patrie, engagée officiellement dans la guerre à partir de la déclaration allemande du 3 août. Il est difficile d’apprécier le nombre d’aristocrates mobilisés entre 1914 et 1918. À ce jour, aucune étude historique n’a été dressée sur cette question au niveau national. Cependant, nous disposons de quelques évaluations précieuses, souvent centrées plus particulièrement sur les noblesses. L’échantillon mondain du Figaro se composant à près de 75 % de nobles, nous effectuerons des rapprochements, même si les chiffres proposés renvoient à une population plus spécifique sur le plan social. En 1916, Georges de Morant dénombrait 5 870 nobles sous les drapeaux1. Christian de Bartillat donnait quant à lui le chiffre de 10 000 mobilisés durant toute la période de la guerre2. Sur une population nobiliaire qu’il évalue au début du siècle à 50 000 individus, la proportion des hommes mobilisés apparaît très élevée. Dans le Livre d’or du Nouveau cercle, né en 1916 de la fusion du Cercle Agricole et du Cercle de la rue Royale, on compte 330 nobles mobilisés, 419 en comptant la haute bourgeoisie, sur un total d’environ 1 000 membres3. Grâce à ces quelques chiffres, on mesure aisément le bouleversement que peut représenter le déclenchement de la guerre dans un grand nombre de familles mondaines. Pourtant, dans notre échantillon, la mobilisation apparaît relativement limitée. En réalité, les mondains du Figaro sont davantage représentés parmi les combattants de la guerre franco-allemande de 1870. En effet, on note que 53 hommes de l’échantillon participent à ce conflit, soit 20 % du total. Parmi eux, Emile Zurlinden*, issu d’une bourgeoisie de négoce, élève de l’École polytechnique, des écoles militaires de Metz puis de Saumur, sous-lieutenant d’artillerie en 1858, lieutenant, puis capitaine en 1866. Pendant la guerre, il devient aide de camp du général Berckheim. Fait prisonnier à Metz et envoyé à Wiesbaden, il est enfermé dans une forteresse allemande. Il réussit à s’évader, rejoint Paris pour se mettre au service du gouvernement de la Défense nationale. Le comte Adrien de Wignacourt*, ancien élève de Saint-Cyr, nommé sous-lieutenant au 3e régiment de hussards, démissionnaire de l’armée française peu avant la guerre de 1870, reprend également du service après la défaite de Sedan. Le comte Dalmas de La Pérouse*, sorti de Saint-Cyr au début des années 1860, fait lui aussi campagne dans l’armée du Rhin. Il est fait prisonnier au moment de la capitulation de Metz. Le marquis de Galliffet* est nommé général de brigade pendant cette guerre : il se bat à Sedan, est fait prisonnier, puis est libéré le 17 mars 1871. Nombreux sont donc les mondains à avoir fait par le passé l’expérience des combats contre l’ennemi germanique.

    3Au cours de la Première Guerre mondiale, 8 % seulement des hommes du monde rejoignent le front. Il faut dire que la plupart d’entre eux ont atteint à ce moment un âge trop avancé pour être sollicité. Rappelons qu’en 1900, 84 % des hommes avaient déjà atteint l’âge de 35 ans. Quatorze ans plus tard, ils ne sont plus considérés aptes au combat. On notera d’ailleurs que 87 hommes décèdent entre 1900 et le début du conflit. Les mobilisés de 1914-1918 sont donc les plus jeunes hommes de l’échantillon. Parmi eux, on trouve par exemple André de Fouquières*. Né en 1874 dans une famille bourgeoise assimilée à la noblesse, le jeune homme grandit à Paris, où il mène des études de droit sans envisager d’embrasser une carrière définie. En 1914, à 40 ans, il est mobilisé et intégré comme capitaine d’état-major. On trouve également Gabriel de Sesmaisons*, d’une famille noble d’extraction chevaleresque originaire de Bretagne, châtelain de Saint-Cyr (Oise), capitaine de cavalerie de réserve réintégré dans l’Armée comme chef d’escadron d’infanterie à l’âge de 49 ans. Charles Riquet de Caraman*, sorti sous-lieutenant de cavalerie de Saint-Cyr, puis promu à l’école militaire de Saumur, demeure dans l’armée jusqu’en 1906. Démissionnaire, il devient officier de réserve et passe sa licence en droit. À 41 ans, il reprend du service comme capitaine au 19e régiment de chasseurs, et termine la campagne à l’état-major de la 8e armée. Le marquis de La Ferronnays*, ancien élève de Saint-Cyr, officier de cavalerie démissionnaire en 1905, devient chef d’escadron de réserve à l’âge de 38 ans et commande un bataillon du 170e régiment d’infanterie pendant la guerre. On note également le départ au front du comte Georges de Montesquiou-Fezensac *, 46 ans, sous-officier de cavalerie au 11e régiment de Cuirassiers de Saint-Germain-en-Laye, affecté à partir de décembre 1914 à un état-major de division ; mais aussi ceux du duc de Noailles*, 45 ans, officier de réserve du 17e régiment de chasseur français ; du marquis d’Albuféra*, âgé de 37 ans ; du duc Philibert de Clermont-Tonnerre*, 43 ans, attaché à l’armée anglaise, capitaine des Mobiles de l’Yonne ; du comte Charles de Béthune-Sully*, 40 ans, châtelain dans l’Allier, lieutenant de réserve en service au 3e régiment de chasseurs à Clermont-Ferrand pendant la guerre ; du comte Charles de Clermont-Tonnerre*, saint-cyrien, qui fit l’École supérieure de guerre en 1887-1889, chef d’état-major à la veille du conflit ; en février 1915, colonel âgé de 58 ans, il commande par intérim la 113e brigade d’infanterie, puis la brigade de cavalerie de l’armée d’Orient en septembre, où il est maintenu jusqu’à sa nomination comme général de brigade le 25 novembre 1915 ; épuisé par les fatigues de la guerre, âgé de 59 ans, il se met en congé en 1916. Quelques hommes du monde, peu nombreux, participent donc aux combats en tant qu’officiers de réserve ou militaires de carrière. Si une majorité d’entre eux, trop âgés en 1914, vivent la Grande Guerre à l’arrière, comme une retraite confortable, la mobilisation massive de leurs fils les plonge directement dans l’horreur du conflit.

    Années de naissance

    Part (%)

    Entre 1851 et 1860

    2,8

    Entre 1861 et 1870

    11,3

    Entre 1871 et 1880

    30,7

    Entre 1881 et 1890

    22,7

    Entre 1891 et 1900

    18,5

    Entre 1901 et 1910

    12,2

    Entre 1911 et 1920

    1,8

    Tableau 42 – Répartition de la descendance mondaine selon la date de naissance des enfants ( %).

    4D’après le tableau 42, 14,1 % des enfants des couples mondains dépassent l’âge requis pour être mobilisés. À l’inverse, moins de 32,5 % d’entre eux sont trop jeunes en 1914 pour partir au combat. En fait, la majorité des enfants nés entre 1871 et 1890 (près de 55 % du total), devient mobilisable lorsque la guerre est déclenchée. Et en effet, sur les 250 fils et 101 gendres recensés, on note le départ de 106 hommes, soit une proportion de 30 % des descendants. Jean de Quélen, par exemple, fils de Raoul de Quélen* et d’Antoinette Oppenheim*, est envoyé comme sous-lieutenant au 23e régiment d’artillerie, à l’âge de 20 ans ; Boniface de Castellane, fils aîné du marquis* du même nom et d’Anna Gould*, âgé de 17 ans en 1914, sert dans l’armée avec le grade de lieutenant d’artillerie à partir de 1917. Son frère Georges, du même âge, sert également comme sous-lieutenant de cavalerie au 10e régiment de dragons. Philippe Hurault de Vibraye, fils de Raoul Hurault* et d’Antoinette Belhomme de Franqueville*, est envoyé comme officier dans un régiment de dragons à l’âge de 23 ans. Son frère Antoine, de deux ans plus jeune que lui, le suit dans cette terrible expérience. Au total, un tiers des fils ou gendres de l’aristocratie parisienne part se battre : la mobilisation de la jeunesse mondaine apparaît donc massive. Dans certaines familles, des fratries masculines entières quittent la vie civile pour de longs mois. Georges de Morant cite à ce titre l’exemple de la famille de Villèle, qui compte dix-huit frères ou cousins mobilisés ; dix-sept membres de la famille de Blois partent au front, tandis que les La Forest-Divonne enregistrent 23 de leurs représentants sous les drapeaux4. Si les hommes du monde du Figaro semblent relativement à l’abri des dangers, leurs descendants au contraire apparaissent très exposés, dans la mesure où la proportion de mobilisés est plus importante parmi eux que dans l’ensemble de la société française5. Les départs massifs de leurs fils et gendres provoquent chez les mondains à la fois une grande fierté patriotique et une angoisse très naturelle, qui croît lorsque les nouvelles du front tardent à venir. Albert de Mun*, qui voit ainsi partir deux de ses fils dès les premiers jours du conflit, écrivait avec désespoir à sa fille Marguerite Hennessy, le 13 septembre 1914 :

    « Hélas ! Pas un mot d’Henri depuis le 1er et il n’est pas possible qu’il n’ait pas été engagé dans cette bataille de 8 jours ! ! Rien de Bertrand non plus, depuis le 31. Je ne sais plus où il est. L’occupation de Reims et les combats autour de Pargny ! Mais Henri ! Henri ! Cette angoisse est horrible, au milieu de la joie intense que cause cette retraite des Allemands, qui se change en déroute, et qui va peut-être être coupée par la Belgique6. »

    5Bertrand de Mun, l’aîné, âgé de 44 ans, ancien officier de cavalerie, devient capitaine d’état-major au cours du conflit. Henri de Mun, le second, âgé de 39 ans, est également incorporé lors de la bataille de la Marne. Leur père ne les retrouvera pas avant de mourir en octobre 1914. Il ne connaîtra ni la joie de les revoir vivants, ni le désespoir de tous les aristocrates, qui ont attendu en vain leurs fils durant les quatre années de cette guerre sanglante.

    La saignée de 1914-1918

    6Pendant les quatre années de guerre, la France subit une saignée sans précédent. La durée du conflit, l’utilisation d’armements nouveaux et les assauts très meurtriers, qui furent répétés pour user l’adversaire pendant la guerre de position, contribuèrent à augmenter considérablement son coût en vies humaines. Au total, les pertes de l’armée ont été évaluées à 1 325 000 citoyens français, soit 675 000 tués au feu, 225 000 disparus ou prisonniers décédés, 25 000 décédés à la suite de blessures, et 175 000 morts par maladie7. 17,6 % des hommes mobilisés ne reviennent pas du front8. Parmi les pays belligérants, la France paye sans aucun doute le prix le plus lourd9. Il faut dire qu’elle tient pendant quatre ans la partie centrale du front occidental, qui devient le terrain des batailles les plus sanglantes de l’histoire. Mais quelles sont les pertes dans l’aristocratie mondaine ? Très engagée dans des carrières militaires, nombreux parmi les cadres de réserve de l’armée française, les élites anciennes n’ont-elles pas cruellement payé le service de la Patrie ? Sur cette question, nous manquons de chiffres définitifs. Georges de Morant avait enregistré en 1916 la mort de 1 350 nobles soit 23 % des effectifs mobilisés10. Dans le Livre d’Or du Nouveau Cercle, on compte 41 décès à l’ennemi sur 419 mobilisés, soit une proportion de 10 % des mobilisés et de 4,1 % des membres. Christian de Bartillat évaluait les pertes nobiliaires entre 2 000 et 2 500 individus de 1914 à 1918, soit une proportion de 5 à 6 % de la population noble, contre 3 % de pertes dans la population française. Il montre ainsi que l’impôt du sang est proportionnellement beaucoup plus lourd dans les élites anciennes que dans l’ensemble de la Nation. En l’absence d’une véritable étude historique sur cette question, nous avons tenté de recouper ces informations, à l’aide d’une source jusque-là peu consultée. En effet, nous avons utilisé les listes nécrologiques du volume 1915-1921 de l’Annuaire de la noblesse française11, pour essayer de mesurer les pertes humaines masculines dans ce groupe pendant la guerre. Ces listes font état des noms, prénoms, armes, grades, des lieux, des dates, des circonstances des décès, dans l’aristocratie ancienne, mobilisée ou engagée dans l’armée pendant le conflit. Nous avons comptabilisé le nombre des « tués à l’ennemi » et des « décédés des suites de blessures et blessés mortellement » entre 1914 et 1918, en isolant chacune des années. La population recensée dans l’Annuaire ne correspondant pas exactement au profil social du grand monde parisien, dans la mesure où les noblesses provinciales y figurent tandis que la haute bourgeoisie manque, les résultats enregistrés devront être considérés avec quelques réserves. Ils donneront cependant une idée générale de l’impact humain de la guerre sur les élites anciennes, qui constituent, dans leur ensemble, une part très importante de notre échantillon mondain.

    Année

    « Tués à l’ennemi »

    « Décédés des suites de blessures » et « blessés mortellement »

    Total

    1914

    375

    97

    472

    1915

    390

    68

    458

    1916

    261

    42

    303

    1917

    191

    28

    209

    1918

    92

    15

    107

    Total

    1 309

    250

    1 549

    Tableau 43 – Les pertes militaires dans la noblesse française entre 1914 et 1918.
    Source : Borel d’Hauterive M. et Révérend A., Annuaire de la noblesse de France, Paris, Honoré Champion, 1915-1921.

    7Si la liste de l’Annuaire ne constitue pas un recensement exhaustif, l’ouvrage étant destiné à la haute société, il est fort à parier que les auteurs ont cherché à éviter les oublis et les erreurs, pour ne froisser personne. On estime le nombre de décès à 1549 dans le groupe considéré. Comme nous le verrons dans le point suivant, ces décès sont inégalement répartis dans le temps. En proportion, la part des morts représente plutôt entre 4 et 4,5 % de la population aristocratique12, qu’entre 5 et 6 % comme l’annonçait Christian de Bartillat. Mais à l’échelle de la nation, en ne prenant en compte que le nombre de tués, de disparus et de blessures mortelles, la part des morts représente autour de 2 % de la population totale. Avec des chiffres légèrement différents, on rejoint donc les conclusions de Christian de Bartillat, qui estimait que les pertes dans ce milieu s’élevaient au double de la moyenne nationale13.

    8Dans notre échantillon, le nombre de décès apparaît faible à la génération des pères. Seul Gabriel de Sesmaisons*, le fils d’un général de division du cadre de réserve, perd la vie au cours de la guerre. Il décède en effet le 27 septembre 1917 au Chemin des dames. Parmi les fils et gendres des couples mondains cependant, on compte 37 décès. Cela signifie que 11 % de la population masculine – sur les 351 fils et gendres – meurt au combat. Pour Christian de Bartillat, 12 % des hommes nobles meurent pendant la guerre, contre 7 % parmi l’ensemble des Français. Cela signifie aussi que 35 % des aristocrates mobilisés – sur les 106 partis au combat – ne reviendront jamais du front. Christian de Bartillat estimait les pertes de 23 à 30 % dans le groupe, contre 16 à 17 % parmi les citoyens mobilisés. La similitude des chiffres qui concernent cette élite permet donc de conclure que la jeunesse aristocratique fut manifestement surexposée par rapport aux autres catégories sociales. Plus que les autres Français, les représentants de ce groupe ont payé de leur vie le prix de la victoire finale. Henri Schneider, fils d’Eugène et d’Antoinette de Rafélis de Saint-Sauveur*, perd la vie en combat aérien le 23 février 1918 à l’âge de 23 ans ; Sanche de Gramont, fils d’Arnaud et d’Anne-Marie Brincard*, est tué à l’ennemi le 3 juillet 1918, à 30 ans ; Henry de Vogüé, fils d’Eugène et d’Alexandrine Annenkoff*, grièvement blessé, est décédé en octobre 1915 dans son transport d’évacuation à 36 ans ; le comte et la comtesse René de Villeneuve-Bargemon* perdent deux fils ; Bertrand de Salignac-Fénelon, fils d’Anatole de Salignac-Fénelon et de Marguerite Deschamps* meurt le 17 décembre 1914 à Mametz, dans la Somme, à 36 ans ; le marquis et la marquise de Bailleul* perdent leur gendre le 1er novembre 1914 près d’Ypres, d’une balle en pleine poitrine. La guerre décime les familles de l’aristocratie mondaine. Que ce soit par la perte d’un fils, d’un gendre, ou d’un jeune parent plus éloigné, les couples mondains souffrent dans leur chair des sacrifices qu’ils consentent pourtant à faire avec une fierté patriotique certaine. Par une lettre datée du 18 février 1915, le préfet de Meurthe-et-Moselle avertit le baron Denys Cochin*, célèbre parlementaire ayant exercé à partir d’octobre 1915 la fonction de ministre d’État dans le gouvernement d’Union formé par Aristide Briand, de la disparition de son fils Jacques. Quelques jours après, il apprend sa mort glorieuse dans les tranchées, aux côtés du jeune d’Harcourt. Le 21 février, le jour de son enterrement, il écrit à sa femme :

    « Chère Hélène,
    Je n’ai pu reprendre le train. Et 24 heures de solitude étaient bien utiles pour mettre en ordre de si violentes émotions. J’étais ce matin avant 8 heures à Pont-à-Mousson, l’enterrement avait été retardé jusqu’à 10 heures et demi. […] Huit cercueils : au milieu celui du capitaine, drapeaux, fleurs, couronnes “A notre ami” et la plus touchante “À notre capitaine”. J’ai revu les traits de notre admirable enfant : ses beaux yeux grands ouverts. La sœur m’a dit qu’elle n’avait pu les fermer. L’expression calme et résolue : si bien lui ! […] Avait-il le sabre à la main ? Non, me dit Argent (et vous reconnaîtriez là notre Jacques) : il n’en voulait pas. Il allait partout avec sa petite canne ou ses gants à la main. Il m’avait donné son sabre. Je voudrais bien le garder. Marthe en jugera. Et voilà. On met le cercueil sur une prolonge d’artillerie ; les têtes sont découvertes, les yeux humides. Toute la 21e suit son chef. Toute, non, elle a perdu son capitaine, deux sergents, trois caporaux, soixante soldats. […] Les soldats déposent son cercueil dans le caveau municipal provisoire, où nous pourrons le reprendre. Il dormira, encore de longs mois au bruit du canon. On se serre les mains, on s’essuie les yeux, on s’en va. Pas de cinéma, pas de journalistes. On est dans le vrai et dans le beau. Le colonel m’a dit “C’était le meilleur capitaine du régiment. Toujours le même… quand j’ordonnais à sa compagnie une reconnaissance, il la faisait tout seul !” Et les autres à l’unisson : “C’était un héros !” Au reste, voici ce qui est mis à l’ordre du jour de l’Armée : “Ayant pénétré avec sa Compagnie dans un ouvrage occupé par l’ennemi, y a progressé pied à pied pendant une journée et, séparé de sa troupe au cours de la lutte a succombé en luttant héroïquement.” Pauvre cher bien-aimé Jacques, comme on est fier de lui ! Hélas, on peut avoir l’âme pleine de fierté et débordante de chagrin14. »

    9Denys Cochin* éprouve une profonde tristesse face à la perte de son jeune fils. Chef d’une famille de l’aristocratie parisienne, il ressent également le besoin de connaître les circonstances précises de sa mort, afin de mesurer le courage du défunt. La reconnaissance de l’héroïsme de son fils par ses supérieurs hiérarchiques et ses camarades de combat lui apporte le réconfort nécessaire pour supporter sa douleur. Dans cette guerre, le couple Cochin est particulièrement éprouvé, puisqu’il perd un autre fils, Augustin, et un gendre. Mais les pertes multiples au sein des lignées ne sont pas rares. Joachim Murat* et Cécile Ney* payent également très lourdement l’engagement du pays dans cette guerre. Le 23 novembre 1914, ils perdent leur gendre, le baron Lejeune, mort pour la France dans la Somme à l’âge de 33 ans. Quelques mois plus tard, ils perdent leur fils Louis, alors que quatre autres de leurs enfants servent encore sous les drapeaux. En 1916, Georges de Morant relevait les noms des familles nobles les plus atteintes pendant la guerre : la famille Hersart de La Villemarqué perd par exemple six membres au champ d’Honneur, les Pradel de Lamaze perdent cinq hommes, les de La Messelière voient quatre représentants de leur lignée tomber pour la France15. Séparées en multiples ramifications, les familles lignagères de l’aristocratie perdent leur sang plus fréquemment que la plupart des familles françaises.

    10Aux morts s’ajoutent les blessés, parfois graves, qui reviennent du front. À la fin de la guerre, on compte en France trois millions de blessés, dont plus d’un million d’invalides de guerre. Parmi eux, 228 000 étaient invalides à 50 %, 130 000 étaient mutilés et 60 000, amputés16. Dans Le Livre d’or du Nouveau Cercle, on enregistre la présence de 59 blessés, soit une proportion de 14 % des mobilisés, et de 6 % des membres. Parmi les mobilisés enregistrés par Georges de Morant, 8 % sont blessés lors des combats. Dans notre échantillon de fils et gendres, on compte 2,2 % seulement de blessés. Joseph de Bailleul **, par exemple, sergent d’infanterie, puis pilote-aviateur, est blessé le 7 mai 1917 ; Jean de Clermont-Tonnerre**, qui participe à toutes les grandes batailles de la guerre, est blessé à trois reprises ; Pierre d’Arenberg**, capitaine de cavalerie, puis officier de liaison entre les quartiers généraux des États-majors français et anglais, est également blessé. En réalité, comme le tableau ci-dessus l’indique, les blessures conduisent souvent à la mort, puisque 16 % des décès surviennent à la suite des lésions contractées au front. La surmortalité des blessés constitue même l’une des caractéristiques de cette guerre. Les progrès de l’armement ont en effet réduit les chances de survie sur les champs de batailles. Les tirs d’artillerie et les éclats d’obus mutilent grièvement, et provoquent la mort rapide des plus touchés. Cependant, les blessés qui ne sont pas atteints mortellement sont évacués par ambulance et soignés dans les hôpitaux militaires. Parmi eux, les plus valides reprennent rapidement le combat. Dans Le Livre d’or du nouveau Cercle, François Pérusse des Cars, capitaine de cavalerie, est ainsi cité à l’ordre de l’Armée : « Officier de tout premier ordre, très crâne au feu et très énergique. Blessé près de Roye et évacué, est revenu sur le front à peine guéri » ; la citation du comte Georges de Castries fait également allusion à ses blessures passées : « brillante conduite au feu, deux blessures ». Les autres, parfois atrocement mutilés, sont retirés durablement du champ de bataille. Raoul de Percin, capitaine de réserve au 36e régiment d’infanterie, est blessé cinq fois au cours de la guerre. Le 22 mai 1916, il reçoit l’ordre du général Mangin de donner l’assaut du fort de Douaumont et de procéder au nettoyage des casemates. Il réussit à pénétrer dans l’enceinte, suivi de sa compagnie, mais y est accueilli par un feu violent des Allemands. Une balle lui traverse et arrache l’œil gauche. Ce n’est qu’après avoir passé son commandement au sous-lieutenant qui lui reste, qu’il consent à se laisser emmener au poste de secours par son Ordonnance17. À 32 ans, le comte de Percin devient invalide de guerre. Parmi les combattants les plus marqués physiquement, le cadet de la famille Murat, Jérôme**, eut à subir un véritable calvaire. D’après une lettre du grand Quartier général en date du 6 mars 1918, il reçut la médaille militaire après avoir effectué un acte de courage, qui lui coûta très cher :

    « Jeune Observateur, qui, dès ses débuts, s’est signalé par un sens très élevé du devoir, une ardeur et un courage au-dessus de tout éloge. S’est distingué à maintes reprises dans des reconnaissances et des réglages effectués à basse altitude au cours desquels il eut à supporter de durs combats contre des adversaires nombreux. Le 25 février 1918, exécutant un vol de barrage, n’a pas hésité à attaquer seul, deux avions ennemis. A mis le premier en fuite et a été blessé très grièvement au cours du combat qu’il a livré au second. Amputé de la jambe gauche18. »

    11Dans un article du Jockey en date du 2 mars 1918, les « Échos et nouvelles » insistaient sur la gravité de cette blessure. L’amputation complète de la jambe fut nécessaire. On peut s’imaginer sans difficulté le traumatisme moral que pouvait constituer ce type de mutilation pour un jeune homme appartenant à la haute société. Le goût de l’élégance et l’esthétisme qui règlent la vie mondaine font de ce héros national, un monstre aux yeux de ses semblables. En réalité, loin de demeurer protégée à l’arrière dans des stations de villégiature à la mode, l’aristocratie paye de son sang la poursuite des combats pendant quatre ans. Quant à la jeunesse mondaine, loin de se cacher dans les services administratifs de l’Armée, elle affronte l’ennemi dans les tranchées et sacrifie sa vie sur les champs de batailles les plus meurtriers.

    L’aristocratie en guerre

    12Comment expliquer l’importance des pertes humaines dans l’aristocratie française ? En quoi cette population a-t-elle été surexposée par rapport à d’autres groupes ? Pour répondre à ces interrogations, il faut tenter de reconstituer les circonstances des décès dans cette élite. D’autre part, il est nécessaire de saisir leur degré d’exposition face au danger, en prenant en compte leurs grades dans la hiérarchie militaire, leurs armes de prédilection et leur proximité par rapport à la ligne de feu. Pour réaliser une telle étude, nous avons à nouveau consulté l’Annuaire de la noblesse française de 1915-1921.

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    Tableau 44 – Répartition des nobles morts au combat selon leur mois de décès.
    Source : Borel d’Hauterive M. et Révérend A., Annuaire de la noblesse de France, Paris, Honoré Champion, 1915-1921.

    13La répartition des décès nobiliaires par mois révèle tout d’abord les différentes phases de la guerre, durant lesquelles les représentants de cette élite furent plus ou moins tués, donc plus ou moins exposés. En premier lieu, on constate que, comme à l’échelle nationale, les morts nobles sont plus nombreuses en début de conflit. En effet, les pertes nationales s’élèvent de 27 à 29,5 % des effectifs pour les classes 1912 à 1915, frappées par les deux premières années de guerre19. Dans la noblesse, 30,2 % des décès ont lieu en 1914, 29,3 % en 1915. En 1914, les affrontements commencent en France dans la deuxième quinzaine d’août. L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août. Immédiatement, l’armée allemande envahit avec succès le territoire neutre de la Belgique, conformément au plan Schlieffen qui prévoyait d’écraser la France en quelques semaines, en surprenant ses troupes par le Nord. Le 15 du mois, l’ennemi héréditaire se trouve à la frontière française. Commencent alors trois mois de batailles sanglantes. De la mi-août au 3 septembre, les soldats français mis en difficultés battent en retraite selon les ordres du général Joffre : 8 % du total des nobles morts au combat tombent pendant ces deux semaines. À partir du 4 septembre, la contre-offensive franco-anglaise de la Marne est lancée. La poussée allemande est bloquée. L’ennemi est repoussé le long d’une ligne Soissons-Reims-Chalons-Verdun. Plus de 20 % des décès ont lieu entre le début de la bataille de la Marne et la stabilisation du front en novembre. 30,4 % des hommes meurent en Lorraine pour repousser l’adversaire au-delà de Grand Couronne ; 18 % d’entre eux perdent la vie dans la Marne, l’Aisne, et la Somme, pour regagner les quelques kilomètres qui séparent Château-Thierry de Reims, Amiens de Péronne. Avec la course à la mer qui commence en octobre, les combats sont également très meurtriers en Flandre, sur l’Yser (25,8 % des pertes). En 1915, on s’installe dans une forme de guerre à laquelle on n’était pas préparé : la guerre de tranchées, qui transforme en enfer, la vie des combattants des deux côtés du front. Le commandement français lance cependant trois offensives localisées, soit pour rectifier le front, soit pour tenter la percée : elles aboutiront à trois échecs coûteux en vies humaines. En avril, sur le saillant de Saint-Mihiel, au sud de Verdun : 9 % des pertes de l’année ; en mai, en Artois : 10 % des morts ; en septembre, sur l’Aisne, et plus particulièrement à Argonne, où les combats furent acharnés. En 1916, les pertes apparaissent déjà moins lourdes (19 % des pertes totales). Pourtant, le sang coule encore à Verdun durant les premiers mois de la bataille (8 % des pertes totales et 39 % des pertes annuelles), et autour de Péronne entre juillet et novembre (respectivement 9 % et 48 %). 13 % des nobles morts au combat tombent l’année suivante, en avril-mai surtout, au chemin des Dames dans l’Aisne et dans la région d’Arras, où les armées alliées ont lancé deux nouvelles offensives. En 1918, les pertes s’élèvent à 7 % du total. Elles se concentrent de juillet à octobre, et représentent une partie du prix à payer pour regagner les deux poches de Montdidier et de Château-Thierry, prises par les Allemands entre mars et mai, puis pour progresser lentement jusqu’à la Belgique. Pour la noblesse, comme pour les autres groupes sociaux, la reprise de la guerre de mouvement à la fin du conflit, est moins coûteuse en hommes : la classe de recrutement de 1917 perd en effet 10 % de ses effectifs, contre presque trois fois plus en début de guerre. Finalement, cette répartition mensuelle des décès nobiliaires sur quatre ans nous apprend que les combattants issus de l’aristocratie se trouvent sur les lieux des plus terribles affrontements qui ont décimé l’armée française dans son ensemble. Elle permet de montrer qu’au front, l’aristocratie se dissout dans la masse des mobilisés et qu’elle endure les mêmes épreuves que les Français les plus exposés. L’aristocratie se trouve partout où le sang coule.

    14D’autre part, les aristocrates se trouvent fortement engagés dans les armes militaires qui s’avèrent être les plus exposées aux dangers pendant cette guerre. Dans Le Livre d’or du Nouveau Cercle, 54 % des mobilisés et des engagés combattent dans la cavalerie, 13 % dans l’infanterie, 14 % dans l’artillerie, 8 % dans l’aviation, contre seulement 8 % à l’état-major et des proportions infimes dans les services. Or, à l’échelle nationale, le rattachement à ces premières armes conduit souvent à l’issue fatale, puisque près de 20 % des officiers de ligne et des soldats intégrés dans les unités combattantes y meurent, ce qui est nettement supérieur aux proportions enregistrées dans les services20. La surreprésentation des effectifs nobiliaires dans les armes les plus impliquées sur la ligne de feu se retrouve dans la répartition par arme des combattants nobles morts au combat.

    15Tout d’abord, 15 % des morts étaient incorporés dans la cavalerie. Les chasseurs à cheval et les dragons, qui furent aussi intégrés dans des divisions d’infanterie pendant la guerre de tranchées21, apparaissent comme les régiments les plus sacrifiés. Comme William Serman l’a montré, l’aristocratie demeure nombreuse dans la cavalerie légère, dans les régiments de hussards, de dragons et de chasseurs à cheval à la fin du XIXe siècle22. Or, ces régiments sont envoyés en première ligne au début du conflit, ce qui explique que 35 % des cavaliers nobles soient morts dans les derniers mois de l’année 1914. Face aux blindés et aux armes lourdes des Allemands, les cavaliers en gants blanc et casoar pèsent peu. Antoine de Vibraye**, sous-officier de cavalerie pendant la guerre, raconte dans ses Carnets de route d’un cavalier, la débâcle qu’eurent à subir ces combattants sortis d’un autre âge :

    « La division porte un uniforme de pure fantaisie, renouvelée pour partie de celui des armées de Louis XV et de celui du Cadre noir. De trop grosses cuirasses battent la poitrine à chaque temps de galop. Dans la canicule, dans le salmigondis des ordres, des contre-ordres, les chevaux saignants, épuisés, sont souvent tirés par leurs cavaliers devenus fantassins sans armes et sans espoir23. »

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    Tableau 45 – Les armes des nobles morts au combat.
    Source : Borel d’Hauterive M. et Révérend A., Annuaire de la noblesse de France, Paris, Honoré Champion, 1915-1921.

    16Dépassés par les nouvelles méthodes de guerre imposées par l’ennemi, les cavaliers ne parviennent pas à freiner l’avancée allemande. Dans les premières semaines, ils sont décimés. Dès novembre 1914, le Haut commandement est obligé de les déplacer à l’arrière de la ligne de feu, pour freiner l’hémorragie24. Dans la guerre de position, ils souffrent cruellement du mouvement répétitif des assauts et des reculs incessants. Montés sur leur cheval et armés de leur épée, ils tombent dans la boue des tranchées sous le feu impitoyable de l’armée adverse. Cependant, on constate que les nobles morts au combat apparaissent beaucoup plus nombreux dans l’infanterie (56 % des morts) que dans la cavalerie (15 %). Dans les régiments traditionnellement aristocratiques, les zouaves, les chasseurs à pied et les tirailleurs, on enregistre 7 % des pertes totales. Dans les régiments de ligne, beaucoup plus mélangés mais particulièrement meurtriers, l’aristocratie décède en nombre : près de la moitié des effectifs (47 %) trouvent en effet la mort dans ce type de corps. Les pertes nobles sont également nombreuses dans l’artillerie (10 %) et l’aviation (5 %), deux armes en plein développement, dans lesquelles l’armée française a intégré de jeunes hommes formés initialement dans la cavalerie et l’infanterie. En fait, les aristocrates tombent massivement, soit parce qu’ils sont en proportion plus nombreux que la moyenne des Français dans des régiments d’élite particulièrement touchés, soit parce qu’ils ont été intégrés dans les corps de troupes qui ont fait le plus de victimes à l’échelle nationale. Dans les services, le génie et le train, l’aristocratie, peu présente, a de toute façon proportionnellement moins de chance de perdre la vie. Dans les États-majors par contre, encore traditionnellement peuplés d’héritiers, la noblesse meurt peu parce qu’elle se trouve relativement à l’abri des dangers. Fortement engagée dans des armes nobles très touchées, ou massivement rattachée à des unités de combat particulièrement exposées, l’aristocratie ancienne participe à la guerre, en risquant, plus que les catégories ouvrières, affectées aux usines de guerre, et plus que les classes moyennes, souvent mobilisées dans les armes savantes, de ne pas en revenir.

    17D’autre part, l’aristocratie, en tant qu’élite, bénéficie d’un niveau d’études, supérieur aux autres catégories sociales. En cas de guerre, elle représente donc un important foyer de recrutement des cadres de l’armée. De plus, comme nous l’avons indiqué plus haut, les jeunes aristocrates préfèrent toujours les écoles militaires25, Saint-Cyr et Polytechnique en tête, parmi les filières d’études supérieures. Conformément à la tradition dans ce milieu, les hommes entrent dans l’Armée pour y effectuer une véritable carrière, ou simplement pour servir comme officier pendant quelques années. En 1914, les aristocrates sont donc encore nombreux parmi les officiers d’active ou de réserve, même si, comme l’a montré William Serman, ils sont désormais proportionnellement minoritaires dans ce corps, par rapport aux autres groupes sociaux. Dans le Livre d’or du Nouveau cercle, on compte parmi les élites mondaines mobilisées, 5 % de petits gradés, 7 % de sous-officiers, contre 63 % d’officiers subalternes, 23 % d’officiers supérieurs et 2 % d’officiers généraux. Les capitaines à eux seuls représentent 38 % des effectifs mobilisés. Il s’agit de jeunes hommes sortis fraîchement des écoles militaires, d’officiers réservistes ou d’officiers d’active plus âgés. L’aristocratie fournit donc essentiellement des cadres à l’Armée française. Or, placé aux commandes des unités combattantes, contraint de montrer l’exemple durant les assauts, l’encadrement des troupes fut particulièrement exposé aux dangers. Adeline Daumard rappelait que 19 % des officiers français, de carrière ou de réserve, furent tués pendant la guerre, contre 16 % dans la troupe26. De plus, on sait que sur les 260 polytechniciens sortis dans les promotions de 1911-1918, 17,4 % trouvent la mort27. Sur les 265 saint-cyriens de la promotion Marie-Louise (1911-1913), 134 tombent au champ d’honneur, 233 sur les 459 élèves de la promotion Montmirail, et 294 sur les 533 de la promotion de la Croix-du-drapeau28. Les officiers subissent une véritable hécatombe. Parmi eux, les aristocrates décèdent en nombre.

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    Tableau 46 – Les grades des nobles morts au combat.
    Source : Borel d’Hauterive M. et Révérend A., Annuaire de la noblesse de France, Paris, Honoré Champion, 1915-1921.

    18Le tableau ci-dessus confirme ce double phénomène. Parmi les morts nobles, 65 % sont officiers subalternes, 9 % sont officiers supérieurs et généraux, tandis que 7 % sont sans grade et 11 % sous-officiers. Le corps des officiers apparaît donc particulièrement meurtri. Mais la surreprésentation des officiers parmi les morts ne correspond évidemment pas à une réalité à l’échelle nationale : la majorité des hommes tombés au champ d’honneur étaient de simples soldats. La part des nobles morts parmi les sous-lieutenants (19 %), les lieutenants (20 %) et les capitaines (23 %) démontre la surreprésentation de l’aristocratie ancienne parmi la masse des cadres de l’Armée qui meurent pour la Nation. Loin de tirer un quelconque avantage de sa position sociale, l’aristocratie, en tant qu’élite dans une Nation en guerre, paye d’un prix très lourd l’engagement de la France dans ce conflit mondial. Présents sur le front occidental dans les moments les plus sanglants du conflit, intégrés dans les armes les plus exposées et largement représentés dans le corps décimé des officiers, les aristocrates engagent leur vie dans des proportions supérieures aux autres groupes sociaux. De plus, habitués à un mode d’existence agréable, aux conforts, aux plaisirs et à une certaine abondance, ils sont particulièrement sensibles aux terribles conditions de vie sur le front. Les moins gradés subissent dans les tranchées l’épuisement, le froid, la faim, la saleté, et voient avec horreur la mort surgir de tous les côtés. Terrés dans la boue avec les rats et les cadavres, ils vivent dans l’attente d’une offensive décisive. Les officiers envoyés sur le terrain voient chaque jour leurs hommes tomber. Supportant eux aussi les misères de la guerre, ils sont partagés entre la peur de mourir, la lassitude et le sens du devoir.

    Les conséquences démographiques de la guerre

    L’aristocratie ancienne, un groupe social en péril

    19Comme nous l’avons indiqué plus haut, le grand monde parisien est majoritairement composé d’individus issus des élites nobiliaires. Nos mondains appartiennent à une aristocratie ancienne, qui s’est forgée au cours du temps, par la juxtaposition des vagues successives d’anoblissements. En effet, la plus ancienne noblesse, la noblesse immémoriale, a acquis ses titres et qualités au Moyen-Âge. À cette époque, la guerre et l’acquisition de fiefs, puis certaines charges de cour, permettaient de sortir de l’état commun. Pendant l’ère moderne, les rois utilisent les anoblissements pour s’attacher un personnel dévoué et pour remplir les caisses de l’État. Aux XVIe et XVIIe siècles, le monarque remet des lettres de noblesses à ses plus fervents serviteurs, tandis qu’au XVIIIe siècle, certaines charges vénales et coûteuses anoblissent après des délais d’exercice, qui varient selon les besoins du Trésor29. En 1789, on comptait environ 15 000 familles nobles, dont 6 000 de noblesse immémoriale et 9 000 anoblis par Lettre ou charge, auxquels s’ajoutaient 100 000 individus portant un titre strictement personnel30. Si la Révolution abolit les privilèges et l’existence juridique du groupe, Napoléon, comprenant rapidement la nécessité de se fabriquer une clientèle sur mesure, reprend le système de la distribution des récompenses individuelles. Par l’attribution de lettres patentes, il décerne aux hauts fonctionnaires de l’Administration civile et militaire des titres, qui deviennent transmissibles de mâle en mâle par ordre de primogéniture, après constitution de majorat. En 1810, il permet également aux personnes décorées de la Légion d’honneur d’obtenir le titre de chevalier de l’Empire, qui pouvait devenir héréditaire sous certaines conditions. À la fin de l’Empire, il avait attribué 1 519 titres, auxquels s’ajoutaient 1 600 chevaliers. Sous la Restauration, la position de Louis XVIII vis-à-vis de la noblesse apparaît dans la Charte de 1814 : « La noblesse ancienne reprend ses titres ; la nouvelle conserve les siens. Le roi fait des nobles à volonté, mais il ne leur accorde que des rangs et des honneurs, sans aucune exemption des charges et des devoirs de la société31. » Les familles d’ancienne et de récente noblesses conservent donc leurs titres et dignités, sans retrouver les privilèges dont le second ordre bénéficiait sous l’Ancien Régime. Il rétablit la pratique des anoblissements, sans les lier systématiquement à l’octroi de titres, comme le voulait la coutume ancienne. La qualité noble continue donc d’être attribuée à certains dignitaires, même si elle ne confère aucun droit particulier. Les titres quant à eux sont distribués à des élites nouvelles qui souhaitent revêtir ainsi une apparente noblesse. Sous la Monarchie de Juillet, les anoblissements sont rares. Louis-Philippe se contente dans la majorité des cas de régulariser des anoblissements en cours au moment des événements de juillet 1830. Après le bref épisode de la Deuxième République, Napoléon III rétablit le statut de la noblesse : sans lui donner de droits particuliers, il prône la reconnaissance et la protection des titres. Puis, il décerne des titres à des hommes nouveaux, sans les anoblir ; il régularise de faux titres portés par de vieilles familles nobles ; il transforme des titres viagers en titres héréditaires et autorise les familles nobles résidant en France à porter des titres étrangers sur le territoire national. Anoblissements et titres nobiliaires se sont donc accumulés au cours de l’histoire. À la fin du siècle, la confusion des titres et des dignités rend d’ailleurs possible la multiplication des attributions frauduleuses. Mais l’élargissement du nombre de familles affublées de ces distinctions s’arrête avec l’instauration de la Troisième République. En effet, si le président Mac-Mahon continue de décorer la noblesse ancienne ou certains titrés du Premier Empire, s’il confirme certains titres octroyés précédemment et autorise le port des titres romains, sa démission marque définitivement la fin du renouvellement des titres et l’abolition des pratiques d’anoblissements. La République ne reconnaît aucune différence de naissance entre les Français : la noblesse ayant perdu toute existence juridique, ne sera plus renouvelée. En 1882, on propose la suppression totale des particules et des titres. Le projet n’est pas adopté ; mais le régime contribue à dévaloriser les titres nobiliaires, en laissant des parvenus s’en emparer. La perpétuation de la noblesse, qui est soumise à la transmission du nom par les hommes, s’avère donc problématique à partir de ce moment. Le stock de noms nobles ne pouvant plus augmenter, la survie du groupe dépend désormais de sa capacité à se reproduire physiquement.

    20Pour cela, il est tout d’abord nécessaire que le groupe cumule une faible mortalité, des taux élevés de nuptialité et des âges au mariage plutôt bas, surtout pour les femmes. Concernant la mortalité, on constate que les gens du monde ont une espérance de vie beaucoup plus élevée que la moyenne des Français au début du siècle. En effet, nous avons enregistré une moyenne de 70 ans pour les femmes et de 71,1 ans pour les hommes, contre 52,4 ans et 48,5 ans à l’échelle de la nation32. Dans notre échantillon, les femmes vivent curieusement un peu moins longtemps que les hommes, mais les écarts entre les sexes apparaissent moins forts que dans l’ensemble de la population. Les mondains appartiennent au groupe social bénéficiant de la plus faible mortalité : Lucien Hersch avait montré que selon les quartiers de résidence des Parisiens, leur taux variait de 11 pour mille à l’Ouest, à 22,4 pour mille dans les quartiers ouvriers de l’Est de la capitale en 1911-191333. L’oisiveté et l’aisance, qui caractérisent le mode de vie mondain, expliquent en grande partie la prolongation remarquable de la durée de leur existence. La qualité des soins médicaux, de l’hygiène, de l’alimentation, les loisirs et le passage saisonnier à la campagne favorisent la santé des couples mondains. Cependant, on note, sans pouvoir la quantifier, la persistance d’une mortalité infantile non négligeable dans le groupe. Dans les familles mondaines comme dans les autres catégories sociales, il n’est pas rare qu’un enfant décède après quelques mois d’existence. De même, la mort des jeunes mères à la suite des accouchements interrompt-elle la reproduction des couples mondains. Mais, globalement, les gens du monde vivent plus longtemps que leurs concitoyens. Sur le plan de la nuptialité, nous avions constaté plus haut la faiblesse du taux de célibat dans le groupe. Tandis que Cyril Grange notait chez Les gens du Bottin mondain un taux proche de 15 % tout au long du XXe siècle, nous avons enregistré 5 % de célibataires chez les hommes du monde et un pourcentage quasiment nul chez les femmes. Le mariage demeure la règle dans la haute société, parce qu’il confère une position, mais aussi parce qu’il conditionne encore la naissance des enfants à cette époque. Chez les hommes, l’âge au mariage apparaît relativement élevé : il est de 31,3 ans chez les hommes du Figaro et de 30,8 ans chez leur père. Il a donc tendance à augmenter légèrement entre le début et la fin du XIXe siècle. Chez les femmes, il passe de 22,2 ans chez les mères à 21,6 ans chez les filles. L’évolution apparaît donc inverse, ce qui signifie que les écarts d’âges au mariage entre hommes et femmes se sont creusés. Le mariage tardif des hommes et les écarts d’âges entre les sexes constituent, comme le rappelait Cyril Grange, une caractéristique distinctive des élites depuis longtemps. Du XVIIe au XIXe siècles, l’âge moyen au mariage des hommes s’élevait à 30 ans, celui des femmes à 20-22 ans34. Ces tendances se poursuivent au XXe siècle, puisque ce dernier notait que les hommes du Bottin mondain se mariaient à 29 ans, tandis que les femmes s’alliaient toujours autour de 20 ans. Mais ces particularités n’entravent pas la vitalité démographique du groupe, dans la mesure où la jeunesse des épouses constitue un élément favorable pour la procréation des couples. Ainsi, si la République condamne le noyau des familles nobiliaires à se restreindre à terme et si la perpétuation des lignées dépend de la présence de descendants mâles, l’espérance de vie, la nuptialité et l’âge au mariage des mondains nous laissent penser que le groupe réunit les conditions démographiques, qui permettent le maintien de ses effectifs. Cependant, le meilleur indicateur du potentiel de reproduction du groupe demeure la fécondité des femmes.

    21Cyril Grange, dans un chapitre portant sur la vitalité démographique des gens du Bottin mondain, avait qualifié la noblesse du XXe siècle de « population très prolifique »35. En effet, il constatait que les femmes mariées entre 1900 et 1914 avaient en moyenne 3,2 enfants, contre environ 2,5 dans l’ensemble de la population ; 57,2 % des familles mondaines avaient entre deux et quatre enfants, tandis que 28,5 % d’entre elles élevaient plus de cinq enfants36. Ces résultats témoignaient selon lui d’une « renonciation aux pratiques malthusiennes largement répandues au sein des générations précédentes37 ». Il indiquait également que sur le terrain de la fécondité, noblesses et bourgeoisies mondaines adoptaient des comportements similaires. Mais qu’en est-il dans les familles de notre échantillon ? Dans un premier temps, nous avons calculé le nombre d’enfants par femme, et les âges au premier et au dernier enfants des parents de nos mondains. Chez les parents des femmes, nous avons relevé une moyenne de 3,2 enfants par couple. L’âge moyen des mères s’élève de 23,3 ans à 31,5 du premier au dernier enfant. L’âge moyen des pères est de 32 à 40,2 ans de la première à la dernière naissance. Chez les parents des hommes, les couples ont en moyenne 3,3 enfants. Les mères procréent entre 23,2 et 29,8 ans, les pères entre 31,6 et 36,4 ans. Sur les 237 couples au total, 12 % ont entre 0 et 1 enfant, 63 % entre 2 et 4 enfants, et 25 % plus de 5 enfants. Ces premiers résultats confirment donc ceux de Cyril Grange, alors que la population étudiée se rattache au siècle précédent. Au contraire, à la génération de nos mondains, plus proches chronologiquement de l’échantillon 1900-1914 de l’auteur, nos résultats apparaissent très différents des siens. En effet, les femmes du monde ont en moyenne 2,5 enfants, ce qui correspond à la fécondité nationale de la première décennie du siècle. Parmi les réponses obtenues, 13 % des familles ont plus de cinq enfants, 57 % ont entre 2 et 4 enfants, 14 % ont un enfant unique, tandis que 16 % des couples, soit un sixième d’entre eux, n’ont pas de descendance du tout. Près d’un tiers des couples mondains n’auront pas d’enfant, ou un seul, contre environ 15 % dans l’échantillon de Cyril Grange38. Au même moment, les familles nombreuses semblent disparaître. La vitalité démographique du groupe apparaît donc plus qu’incertaine au vu de nos résultats. En comparant les indices des parents et des couples mondains, on pourrait même conclure que le malthusianisme historique des élites atteint son apogée au début du XXe siècle. Comment expliquer la faiblesse de la fécondité du grand monde parisien, une société majoritairement catholique39, qui ne saurait ignorer que sa survie dépend de sa fertilité ?

    22Les biographies collectives nous permettront peut-être de comprendre le phénomène. Tout d’abord, quelques célibataires décèdent naturellement sans postérité : Robert de Montesquiou*, Alphonse Claret de Fleurieu* et le baron Maurice Demarçay*, par exemple, ne laissent aucun descendant. Mais, parmi les mondains sans enfant, on trouve surtout des couples dans lesquels l’épouse s’est mariée à un âge avancé. Jean de Castellane* épouse par exemple Dorothée de Talleyrand-Périgord*, veuve d’un premier mariage, âgée de 36 ans au moment des secondes noces en 1898. Ils n’auront pas d’enfants. Le prince Giovanni Battista Borghèse* s’allie à Alice Riquet de Caraman* en 1902 : à cette date, il a 47 ans et elle, 34 ans. Ils mourront sans postérité. De la même manière, Jean de Castelbajac* épouse en 1879 Caroline Archambault*, veuve avec une fille ; le comte René de Coëtlogon * épouse Mary Blake* en 1877, veuve sans enfant. Plus âgées que des jeunes filles qui sortent du berceau familial, ces veuves ne donnent pas d’enfant à leur époux. L’âge au mariage des femmes apparaît donc comme un facteur déterminant pour la fertilité du groupe. En réalité, les causes de l’infertilité appartiennent souvent à l’histoire intime des couples : l’homosexualité cachée ou non de l’un des conjoints, la stérilité de l’un ou de l’autre, la mauvaise entente du couple peuvent expliquer l’absence d’enfant. Celle-ci ne correspond donc pas nécessairement à une politique volontaire de contrôle des naissances ; elle apparaît davantage comme la conséquence des incidences qui jalonnent la vie des mondains. Parmi ces incidences, on relève l’impact des séparations sur la fécondité des couples : Georges de Montesquiou-Fezensac* épouse en 1894 Suzanne de Chavagnac* ; leur mariage fut annulé par la cour de Rome en 1910 ; ils n’eurent pas d’enfants. René Galard de Béarn* épouse en 1890 Martine Pol de Béhague*. Ils divorcèrent le 20 mars 1920, sans avoir de descendance. Lorsque les couples n’ont qu’un seul enfant, les drames de la vie constituent encore certaines explications. Roland Bonaparte* par exemple n’a qu’un enfant de son mariage contracté en 1880 avec Marie Blanc*, âgée de 21 ans. Son épouse décède en effet le 1er août 1882, moins d’un mois après la naissance de leur fille. Cependant, on constate que de nombreux couples s’arrêtent volontairement à un enfant, après avoir eu un fils. Aimery de La Rochefoucauld* et Henriette de Mailly-Nesle*, mariée à 20 ans et décédée à prés de soixante ans, n’ont qu’un fils, né en 1875, un an après leur mariage. Lucien Murat* et Marie de Rohan-Chabot*, mariée à 21 ans et décédée à 75 ans, n’ont qu’un fils, né en 1898, un an également après leur union. Le marquis de Bérulle* et son épouse Isabelle de Chabrol* s’arrêteront aussi après la naissance de leur fils Amaury en 1877, deux ans après le mariage. Amédée Le Bègue de Germiny* et Juliette de la Croix de Chevrières de Sayve* ont un fils, né quelques mois seulement après le mariage du couple. Cela signifie que malgré la naissance très rapide de leur premier enfant, ces couples font visiblement le choix de ne pas renouveler l’expérience au cours de leur mariage. La satisfaction d’avoir un fils, capable de continuer la lignée, amène souvent les couples à s’éviter par la suite de nouvelles naissances. Lorsque le premier enfant est une fille, la réaction diffère : les couples persévèrent généralement jusqu’à la naissance d’un héritier. La fertilité des époux, l’entente entre eux et la durée d’existence du couple déterminent donc en partie le niveau de fécondité des couples mondains. Mais à priori, ces facteurs n’ont pas évolué depuis la génération précédente. L’âge au mariage des femmes apparaît également décisif, mais il est moins élevé chez les femmes du monde que chez leur mère, qui ont pourtant eu plus d’enfants en moyenne. Cela vaut également pour l’âge au premier enfant, qui s’élève à 23,2 chez les mères et seulement à 22,8 chez leur fille. Dans l’échantillon de 1900, on se marie et on commence à faire des enfants plus tôt qu’à la génération précédente et pourtant, la seconde génération a moins d’enfants que la première. En fait, le phénomène constaté sur les couples ayant un enfant unique nous laisse penser que la baisse de la fécondité des élites nobiliaires au début du XXe siècle correspond probablement à un retour aux comportements malthusiens dans le groupe. Cependant, les mondains du Figaro se marient et font des enfants à des époques différentes. Comme nous l’avons expliqué, ils peuvent être rattachés à trois générations distinctes, qui s’échelonnent du milieu du XIXe siècle au début du XXe siècle. Le phénomène de diminution de la fécondité mondaine apparaît-il au sein même du grand monde parisien, lorsqu’on prend soin de diviser l’échantillon en fonction des dates de naissance des pères de famille ?

    Nbre d’enfants

    Nés avant 1840

    Nés entre 1841 et 1860

    Nés entre 1861 et 1880

    Sans enfant

    10,2

    15,2

    18,7

    Enfant unique

    12,2

    14,1

    14,5

    Entre 2 et 4 enfants

    59,1

    54,3

    60,4

    Plus de 5 enfants

    18,5

    16,4

    6,4

    Tableau 47 – Nombre d’enfants des couples mondains en fonction de la génération d’appartenance des hommes ( %).

    23On remarque tout d’abord que la majorité des familles mondaines sont de taille moyenne (entre 2 et 4 enfants), et ce, quelle que soit la date de naissance des pères. Pour un couple mondain, avoir trois ou quatre enfants demeure le modèle familial le plus répandu. Cependant, on constate que le nombre de familles nombreuses ne cesse de diminuer : 18,5 % des couples mondains de la première génération ont en effet plus de cinq enfants, alors qu’ils ne représentent plus que 6,4 % deux générations plus tard. La chute semble s’opérer brutalement chez les hommes nés après 1860, qui atteignent l’âge adulte dans la première moitié du XXe siècle. Parallèlement à ce phénomène, la part des couples mondains n’ayant qu’un enfant passe de 12,2 % à la première génération, à 14,5 % dans le dernier groupe. Et plus remarquable encore, la part des couples sans descendance double presque entre l’une et l’autre période. La première génération de mondains, chronologiquement proche de celle des parents les moins âgés du groupe, est encore relativement fertile. La plus jeune génération, au contraire, adopte manifestement une politique de limitation des naissances. Plus on approche du XXe siècle, plus le phénomène s’accentue. Contrairement aux mondains de Cyril Grange, les personnalités de la haute société élégante font manifestement le choix de limiter le nombre d’enfants aux besoins nécessaires pour la perpétuation de la lignée. L’activité mondaine des femmes, les hautes responsabilités politiques, économiques, diplomatiques et militaires des hommes de la chronique nuisent probablement à l’élargissement des familles. Les déplacements incessants, la fatigue des réceptions quotidiennes et le poids des impératifs de l’agenda mondain contribuent probablement à dissuader les femmes du monde d’avoir des enfants. Finalement, l’indice de la fécondité du groupe, qui s’élève à 2,5 enfants par femme, rapproche les élites mondaines des autres catégories sociales, dans la mesure où le taux est à peu près équivalent dans la société française d’avant-guerre. Par contre, il semble différencier les comportements du Tout-Paris du Figaro de celui des mondains du Bottin. Cependant, la présence massive de familles provinciales, plus prolifiques généralement, dans l’échantillon de Cyril Grange, accentue les écarts. En effet, comme l’auteur l’indique, l’indice de fécondité des élites nobiliaires provinciales ne cesse d’augmenter de la fin du XIXe au début du XXe siècles : il passe d’1,9 enfant par femme en 1885, à 2,5 en 1890, à 2,9 en 1900, à 3,0 en 1910, pour atteindre 3,6 à la veille de la guerre ; l’indice des noblesses parisiennes au contraire suit un cheminement inverse, puisqu’il passe de 3,3 à 2,6 sur la période40. Le monde parisien assure sa perpétuation, puisque sa fécondité dépasse le seuil de renouvellement des générations. Mais la diminution chronique du nombre d’enfants par femme l’entraîne incontestablement dans un déclin numérique qui peut lui devenir fatal.

    24Mais le malthusianisme constitue-t-il un comportement de classe ? Dans le premier point, considérant que les noblesses dominent numériquement le groupe et que, comme Cyril Grange l’a montré, la fécondité des élites bourgeoises rejoint progressivement celle des élites les plus anciennes, nous n’avons pas différencié nos résultats en fonction de l’origine sociale des individus. Pourtant, il est nécessaire de déterminer si les noblesses, contraintes de perpétuer leur race, adoptent des comportements spécifiques en termes de procréation et si le nombre d’enfants des nobles varie selon l’ancienneté de leur nom. De plus, si Cyril Grange montre les rapprochements qui s’effectuent entre noblesses et bourgeoisies au cours du siècle, il indique également la présence d’écarts entre leurs taux de fécondité respectifs en début de période : la bourgeoisie mondaine, avec une fécondité de 1,7 enfant par femme vers 1900, apparaît en effet moins prolifique que les noblesses. Ce phénomène persiste selon lui jusque dans les années 1950. Il faudra donc tenter de différencier les comportements des uns et des autres au début du siècle.

    Image

    Tableau 48 – Nombre d’enfants des couples mondains en fonction de l’ancienneté du nom des hommes ( %).

    25Au sein des noblesses tout d’abord, comme l’indiquait Cyril Grange, on constate de faibles écarts de fécondité. En effet, en moyenne, la noblesse récente apparaît aussi prolifique (2,6 enfants), que la noblesse ancienne (2,54 enfants). Cependant, la part des familles de 0-1 enfant apparaît plus importante dans le premier groupe (45,3 %), que dans les deux autres catégories nobiliaires (28 % dans la noblesse ancienne et 15,2 % dans les noblesses étrangères). On remarque notamment que les enfants uniques sont plus courants dans la noblesse récente (36,3 %), que dans tous les autres groupes (respectivement 12,8 %, 7,6 %, 4,3 % et 15,3 %). De plus, tandis que la part des familles nombreuses est égale ou légèrement supérieure à 13,6 % dans les trois catégories nobiliaires, la part des familles moyennes apparaît beaucoup moins forte dans la noblesse récente (40,9 %), que dans les noblesses anciennes (58,4 % et 69,2 %). Nathalie Petiteau avait déjà constaté la faible fécondité de la noblesse d’Empire dans la première moitié du XIXe siècle41. En réalité, les comportements de la noblesse récente se rapprochent de ceux de la haute bourgeoisie : dans les deux groupes, la part des familles de 0-1 enfant dépasse les 30 %. Si la haute bourgeoisie semble peu préoccupée de laisser une descendance (26 % n’ont pas d’enfant dans cette catégorie), la noblesse récente choisit plutôt de limiter le nombre de ses enfants (36,3 % n’ont qu’un seul enfant). Ces deux groupes étant également les plus fortunés du monde parisien, on peut supposer que, contrairement aux noblesses anciennes, l’aristocratie récente préfère maintenir son capital concentré d’une génération à l’autre, plutôt qu’élargir les ramifications familiales. Dans la bourgeoisie intermédiaire, au contraire, la part des familles de 0-1 enfant est la plus faible (15,3 %), tandis que la part des familles de plus de deux enfants (84,5 %) rejoint celles des noblesses anciennes (72 % dans la noblesse d’Ancien Régime et 84,5 % dans les noblesses étrangères). Trois logiques de reproduction semblent donc coexister dans le groupe, bien que les moyennes calculées dans chaque catégorie ne fassent apparaître que de faibles écarts entre elles. Dans la noblesse d’Ancien Régime, si certains hommes prennent la liberté de négliger la perpétuation de leur race, une majorité d’entre eux préfèrent avoir plusieurs enfants pour assurer au mieux la continuité de leur lignée. Dans l’aristocratie plus récente, si les cas de familles nombreuses ne sont pas plus rares qu’ailleurs, beaucoup d’hommes préfèrent au contraire jouir de la vie sans chercher à assurer la pérennisation de leur fortune, tandis que d’autres limiteront le nombre de leurs héritiers pour éviter l’éparpillement de leur capital. Enfin, dans la bourgeoisie intermédiaire, la procréation peut seule assurer la poursuite de l’ascension sociale : pour cette raison, les hommes dans cette catégorie ont tous au moins un enfant, le plus souvent deux enfants et plus. En conclusion, il semble qu’à la fin du siècle, le monde parisien soit entré dans une nouvelle phase malthusienne. Si une partie des élites anciennes continuent de constituer des familles nombreuses, la fécondité de l’aristocratie dans son ensemble rejoint progressivement le faible niveau national. À la veille de 1914-1918, le renouvellement numérique du groupe paraît moins assuré qu’auparavant. Avec la saignée que représente la Grande Guerre, la perpétuation des lignées pourrait s’avérer compromise.

    Déclin numérique et extinction des lignées

    26Les élites anciennes, qui forment le corps central du grand monde, sont-elles en voie de déclin numérique dans la première moitié du XXe siècle ? Le malthusianisme répandu dans la haute société parisienne « fin de siècle » conduit-il irrémédiablement le groupe à s’éteindre ? Etienne de Séreville estimait que la population noble s’élevait environ à 120 000 individus avant 1789. Selon lui, elle n’était plus représentée que par 25 000 personnes en 190042. Philippe du Puy de Clinchamps l’évaluait à 70 000 individus à la fin de l’Ancien Régime, contre 38 500 personnes à l’époque contemporaine43. Le baron Woelmont de Brumagne constatait également une diminution des effectifs, puisqu’il notait l’existence d’environ 85 000 personnes en 1789, contre 25 000 en 1925. Si les écarts entre les chiffres sont importants d’une étude à une autre, en raison notamment de la qualité inégale des sources utilisées, des différentes définitions du groupe nobiliaire qui ont été retenues, et de la variation du coefficient appliqué pour passer du nombre de familles au nombre d’individus, les évolutions constatées se rejoignent : l’effectif nobiliaire diminue considérablement entre le début du XIXe et le début du XXe siècles. La population noble est même divisée en moyenne par près de quatre d’une période à l’autre. La diminution du nombre d’anoblissements, mais surtout le déclin de la natalité du groupe depuis le XVIIIe siècle, semblent l’entraîner vers une extinction progressive. Si certains chercheurs, comme Jacques Houdaille, ont montré la reprise de la fécondité nobiliaire à partir de la fin du XVIIIe siècle, celle-ci ne semble pas avoir inversé le processus d’extinction dans lequel les élites anciennes sont entrées après la Révolution. Même les anoblissements récents, effectués principalement sous l’Empire et la Restauration, ne sont pas parvenus à compenser la baisse progressive des effectifs nobiliaires. De ce point de vue, la Première Guerre mondiale ne peut qu’avoir accentué un phénomène préexistant. De plus, si les effectifs baissent, la perpétuation des lignées paraît moins assurée.

    27En effet, l’extinction des lignées avance au rythme de la diminution des effectifs depuis la fin du XVIIIe siècle. Etienne de Séreville notait l’existence probable de 25 000 familles en 1789, contre 5 053 en 1900. Le baron Woelmont de Brumagne constatait que sur les 17 000 lignées d’Ancien Régime, auxquelles s’étaient ajoutées les 2129, anoblies entre 1808 et 1870, on n’en comptait plus que 5 058 en 1925. Philippe du Puy de Clinchamps assurait qu’on était passé de 15 000 à environ 3 500 familles en l’espace d’un siècle et demi. La limitation volontaire des naissances entraîne donc un déficit d’héritiers masculins, qui conduit à la disparition des titres et dignités nobiliaires. Afin de mesurer le rythme et l’ampleur du phénomène, nous avons relevé et classé les dates d’extinction des lignées éteintes, citées dans l’ouvrage du baron Woelmont de Brumagne. Si cette étude comprend une marge d’erreurs importante44, elle permet malgré tout de dégager des tendances générales. Sur un total de 3 881 familles éteintes selon lui, 3 % seulement des lignées ont disparu entre le XIVe et le XVIIe siècles. La faiblesse du résultat s’explique probablement en partie par un déficit d’informations précises sur cette époque. Au cours du XVIIIe siècle, on enregistre une progression du nombre d’extinctions, avec un taux de 16 % du total. Mais l’accélération a lieu dans la période suivante : entre 1800 et 1850, le taux passe à 20 %, alors qu’il atteint son maximum, 40 %, au cours des cinquante dernières années du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, la rapidité du rythme des extinctions se maintient, puisqu’on enregistre 21 % des pertes entre 1900 et 1925. Ces résultats permettent deux conclusions. Tout d’abord, l’accélération du processus d’extinction des lignées entre 1850 et 1925 correspond au renforcement des comportements malthusiens constatés plus haut. Les individus nés après 1860 font moins d’enfants : ils ont donc moins de chance d’avoir des héritiers masculins pour perpétuer leur nom au début du XXe siècle. De plus, la Grande Guerre ne semble pas marquer de rupture dans cette évolution naturelle, puisque la part des extinctions entre 1900 et 1925 (21 %) correspond à la moitié de celle que nous avons enregistrée pour une période deux fois plus longue. D’ailleurs, comme l’auteur le précise, sur l’ensemble des familles éteintes entre 1900 et 1925, 25 seulement ont disparu « après un décès à l’ennemi », ce qui représente une proportion minime de 3 % du total. L’essentiel des extinctions s’explique donc par des causes naturelles.

    28Dans notre échantillon, on enregistre 27 extinctions de familles – lignagères ou nucléaires – au début du XXe siècle, soit une proportion de 10 % des patronymes masculins. Dans la majorité des cas, l’absence d’héritier mâle n’est pas liée à la guerre. Elle résulte d’une infertilité ou d’une descendance exclusivement féminine, à la génération de nos mondains ou de leurs fils. La branche aînée de la famille Hébert de Beauvoir disparaît par exemple en 1929. Ludovic Hébert de Beauvoir* est le fils unique du marquis de Beauvoir et de la marquise née de Rumigny. Il se marie en 1881 à Marie de Löwenthal*, veuve avec deux fils d’Antonin comte de Gouy d’Arsy. Déjà âgée de 35 ans à son second mariage, celle-ci n’a pas d’autre enfant. Ludovic, mobilisé le 23 septembre 1914 comme capitaine de cavalerie territoriale, interprète-officier de liaison près de l’armée britannique à Marseille en 1915, puis auprès de la Croix-Rouge américaine à partir de 1918, revient vivant de la guerre. C’est l’infertilité du couple qui met un terme à la branche des marquis de Beauvoir.

    29La famille Richelieu de Jumilhac disparaît en 1952, après la mort d’Armand Richelieu de Jumilhac*, unique fils du deuxième duc de Richelieu et d’Alice Heine, qui n’eut pas d’enfant de son mariage avec l’Américaine Eleanor Douglas Wise*. La famille de Champagne-Bouzey s’éteint également en 1904, après la mort de Jean-Henri de Champagne-Bouzey*, seul garçon d’une fratrie de quatre enfants, qui n’eut pas de descendance de son union avec Yolande de Sainte-Aldegonde*. La famille de Bionneau d’Eyragues disparaît à la mort de Charles d’Eyragues*, second fils du marquis d’Eyragues et de Mademoiselle d’Aubigny d’Assy, en 1940. Son frère aîné Henri était décédé dans les années 1870. Charles n’eut pas de postérité de son alliance avec Henriette de Montesquiou-Fezensac*, sa cousine. Très souvent, si les lignées s’éteignent en ligne masculine, elle continue en ligne féminine. La branche des ducs de Bassano s’éteint par exemple après la mort de Napoléon Maret de Bassano*, 3e duc de Bassano, en 1906. Il n’avait que des sœurs et eut trois filles de son mariage avec Marie Claire Symes*. La branche aînée de Lucien Bonaparte s’éteint en ligne masculine en 1924, à la mort de Roland Bonaparte*, unique fils de Pierre Napoléon Bonaparte et de Justine Eléonore Ruflin. Elle se poursuit cependant par l’intermédiaire de la princesse Marie, sa fille unique, qui se marie en 1907 au prince Georges de Grèce. La famille Berthelot de Baye s’éteint en ligne masculine après le décès des deux frères, Joseph Berthelot* et Jean. Mais en ligne féminine, la lignée se poursuit, notamment grâce aux trois filles que le premier avait eues avec Marie Oppenheim*. Le déclin numérique et l’extinction des lignées aristocratiques, qui s’accélèrent à partir de la fin du XIXe siècle, apparaissent donc avant tout comme des évolutions naturelles liées au renforcement progressif des comportements malthusiens dans le groupe. La saignée de 1914-1918 ne peut donc être considérée comme la cause majeure de la réduction massive des effectifs nobiliaires. Cependant, les pertes considérables enregistrées dans le groupe et la surmortalité spécifiquement masculine, qui découlent de la période de guerre, accélèrent ce processus d’affaiblissement des élites anciennes.

    L’impact de la guerre sur le devenir des lignées

    30Comme André Armengaud l’a montré à l’échelle de la population française, la mobilisation des hommes en âge de procréer entraîne la baisse de la nuptialité et de la fécondité pendant toute la durée de la guerre et l’augmentation du nombre de divorces dans les années suivantes45. Le départ au front des jeunes hommes crée en effet une rupture dans l’évolution naturelle de la population civile, ayant pour conséquence principale une baisse profonde de la natalité. Si des rattrapages s’effectuent à partir de 1919, la guerre provoque malgré tout un lourd déficit de naissances, qui risque de compromettre encore davantage le renouvellement, déjà fragile, de l’aristocratie ancienne. Mais au-delà du déficit des naissances, qu’il est impossible d’évaluer, les pertes humaines vont encore accélérer le déclin numérique du groupe. En effet, la perte d’environ 4 % de la population noble sur les champs de batailles a contribué à affaiblir cette élite. De plus, le décès de 11 % des hommes a créé, dans cette élite plus encore que dans les autres catégories sociales, un déséquilibre entre les sexes, préjudiciable à la reproduction de ses représentants. Un dixième des mâles ayant disparu subitement entre 1914 et 1918, la nuptialité et la fécondité du groupe ont certainement été ralenties bien au-delà de la fin du conflit. Plus grave encore, la surmortalité masculine durant la période pourrait avoir provoqué une extinction massive des lignées, dans la mesure où la perpétuation des noms relève dans ce groupe d’une transmission héréditaire par ordre de primogéniture masculine. En effet, la disparition prématurée des descendants mâles peut entraîner l’extinction des familles nucléaires, voire lignagères, selon l’étendue de leurs ramifications. Dans notre échantillon, la guerre semble avoir eu un impact direct sur le destin de certaines lignées. Dans la branche cadette des comtes de Gramont par exemple, Arnaud de Gramont*, d’une illustre maison de noblesse ancienne, et Anne-Marie Brincard*, issue de l’aristocratie parvenue par les affaires, perdent leur fils Sanche de Gramont, pilote-aviateur, le 3 juillet 1918, mort sans alliance et sans postérité. Leur fille Diane, qui avait épousé à Paris le 2 décembre 1911, un aristocrate portugais, nommé Nunho Alvarez Pereira de Mello, duc de Cadaval, hérite du capital familial à la mort de ses parents. Le patrimoine sort donc de la famille de Gramont. Le titre de comte continue d’être porté dans une autre ramification de la famille46 ; mais la branche cadette formée par Alfred de Gramont et Louise de Choiseul-Praslin, les parents d’Arnaud, s’éteint définitivement en 1918. La perpétuation de la famille Pierre de Bernis se trouve également contrariée par la guerre. À la fin du XIXe siècle, elle est composée de trois branches. La branche aînée, dite de Saint-Marcel d’Ardèche, est représentée par les descendants de Léon de Bernis (1808-1857), dit le marquis de Pierre-Bernis, officier, gentilhomme de la chambre du roi, qui avait épousé Madeleine Le Pelletier de Rosanbo (1812-1893). Le couple a eu deux filles et deux garçons. Le cadet, Pierre de Bernis, et son épouse Henriette Thomas-Galline, donnent naissance à deux filles, qui ont des enfants de leur union dans la noblesse, et deux fils, qui meurent jeunes, sans postérité. L’aîné, Hervé de Bernis*, marié à Gabrielle Luce*, tente d’assurer la perpétuation de la lignée car il a cinq enfants : une fille, qui a deux enfants de son mariage avec Eugène d’Harcourt, et quatre fils. Mais parmi eux, deux meurent au service de la France : Marcel de Pierre de Bernis** né en 1871, Docteur en droit, tombe à Ouchy le 13 septembre 1914, sans enfant ; Hervé de Bernis**, né en 1873, meurt le 10 janvier 1918 à l’hôpital militaire de Rabat, sans postérité de son union avec Camille Lady Greville. Les deux autres fils quant à eux, décèdent sans descendance quelques années plus tard. Si la famille peine à se renouveler naturellement parce que les fils survivants ne font pas d’enfant, le premier conflit mondial apparaît comme un couperet, qui prive les lignées de leurs prometteurs représentants mâles. Ainsi la branche aînée de Saint-Marcel s’éteint-elle en 1947, après la mort du marquis Gilbert de Pierre-Bernis, disparu sans enfant de son mariage avec Isabelle Gauthier. La guerre, qui n’est pas la cause majeure de l’extinction de cette branche, a clairement diminué les chances de survie de celle-ci. Dans la famille de Gontaut-Biron, les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Antoine de Gontaut-Biron* est le cinquième d’une fratrie de onze enfants, dans une prestigieuse lignée de noblesse d’extraction. Sur les neuf garçons de la famille, quatre seulement eurent une descendance. Lui-même et sa femme, née Cécile de La Panouse*, donnent naissance à deux garçons et deux filles. Le premier, Louis, meurt sans postérité en 1907. Le second, héritier des nom et titre, meurt à Pau des suites de ses blessures de guerre en octobre 1918, sans avoir laissé d’enfant de son mariage avec Germaine Lucie Buchard. La branche disparaît donc avec lui. Même si de nombreuses ramifications perdurent, la perte de ce jeune homme affaiblit le rayonnement familial. Car le décès d’un fils au combat signifie à la fois l’absence d’un héritier, la perte éventuelle d’une alliance avec une autre famille, et la disparition d’un agent de transmission des qualités nobiliaires. Elle contrarie l’évolution naturelle des dynasties, qui bénéficient d’un grand prestige social au début du siècle, parce qu’elles sont parvenues, entre autres, à inscrire leur histoire dans un temps très long.

    31De plus, ces disparitions brutales peuvent poser des problèmes de transmission patrimoniale au sein des familles. En effet, lorsque l’héritier meurt sans alliance et sans postérité et qu’il est le seul descendant mâle de la famille, les parents survivants ou les sœurs du défunt doivent procéder à une redistribution de ses biens. Ce partage s’avère souvent délicat dans la mesure où, en tant que seul héritier mâle, il a pu bénéficier de legs avantageux, pris par préciput et hors-part sur la succession de ses parents. Il est en effet relativement courant dans ce milieu que le château familial, les portraits de famille et des sommes d’argent soient spécifiquement dévolus au seul fils, ou à l’aîné mâle lorsque la fratrie est plus étendue. À sa mort donc, les parents survivants ou les sœurs se trouvent contraints de revoir la séparation des biens patrimoniaux de la famille. Chez les Camondo, par exemple, la mort de Nissim le 3 septembre 1917, a de lourdes conséquences. À la fin du XIXe siècle, cette famille juive très fortunée, venue d’Orient et installée à Paris, se divise en deux branches : celle d’Abraham de Camondo (1829-1889) et Régina Baruch (1833-1905), et celle de son frère Nissim I et Elise Fernandez. Les premiers eurent un fils, Isaac*, riche banquier, amateur d’art et de musique. Les seconds eurent également un fils, Moïse, qui épousa Irène de Cahen d’Anvers, dont il eut deux enfants : Nissim II et Béatrice. En 1911, lorsqu’Isaac* meurt sans alliance et sans enfant légitime, l’essentiel de ses biens revient à son cousin. Très riche, Moïse espère pouvoir transmettre la fortune des Camondo à son fils Nissim II, âgé de 22 ans en 1914. Mais celui-ci est mobilisé et devient lieutenant dans l’armée de l’air dès le mois d’août. Plusieurs fois cité à l’ordre de l’Armée pour son courage, le jeune homme ne revient pas du front. Le 26 avril 1917 déjà, son appareil avait été endommagé lors d’une mission. Le 3 septembre, son avion est touché par un monoplace ennemi et s’écrase, alors qu’il effectuait une mission photographique. Désormais, la dynastie est condamnée à s’éteindre. Désespéré de ne pouvoir transmettre sa fortune à son fils, Moïse, divorcé de son épouse, dernier patriarche d’une famille en cours d’extinction, lègue son hôtel particulier et sa somptueuse collection d’œuvres d’art du XVIIIe siècle au musée des Arts décoratifs. À sa fille Béatrice, épouse de Léon de Reinach, il lègue son portefeuille boursier et des sommes d’argent, ainsi que ses voitures, ses chevaux et les objets de famille. Lorsque Moïse s’éteint, en 1935, la fortune des Camondo disparaît. La mort prématurée de son fils a entraîné l’évasion des biens familiaux accumulés depuis plusieurs générations. Chez les Berthier de Wagram, la situation apparaît plus complexe encore. Le 3e prince Alexandre de Wagram* et la princesse Berthe de Rothschild* ont trois enfants : un fils, Alexandre** 4e prince du nom, et deux filles, Elisabeth de La Tour d’Auvergne* et Marguerite de Broglie. À la mort de leur mère en 1903, les enfants se trouvent à la tête d’un capital d’environ 50 millions de francs. Dans son testament, elle lègue à son mari le quart de sa succession en usufruit. Mais elle avantage surtout son fils, en lui léguant tout ce qui reste de la quotité disponible, après prélèvement des legs particuliers. Alexandre devient ainsi le riche héritier de cette prestigieuse lignée. Fortune faite, il démissionne du cadre de l’active où il avait un poste de lieutenant au 26e bataillon de chasseurs à pieds, et mène à partir de 1908 une existence de dandy, collectionneur, antiquaire et homme d’affaires. À la mort de son père en 1911, Alexandre** n’est pas avantagé par le partage. Il rencontre d’ailleurs dans ces années d’avant-guerre des difficultés croissantes à faire face aux dépenses colossales qu’il effectue. En 1914, il est mobilisé. Au moment de son départ, âgé de 31 ans, sans alliance, il laisse une fille illégitime. Le 2 août, il rejoint à Vincennes le 66e bataillon de chasseurs à pieds. Au front, il est promu capitaine, puis décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur. En 1916, il participe à la bataille de Verdun. Il en réchappe et prend alors la tête de la compagnie de mitrailleuses de son bataillon en 1917, avant d’être détaché à l’état-major de sa division. Avec la reprise de la guerre de mouvement, il est envoyé en Picardie pour reprendre le fort de Condé. Grièvement blessé et fait prisonnier avec son régiment, il est transféré par les Allemands dans l’hôpital de campagne de Barenton. Il meurt le 30 mai 1918 à l’âge de 35 ans. Les Berthier ayant toujours conçu un garçon pour deux filles, Alexandre** à sa mort ne laisse aucun autre successeur possible par ordre de primogéniture. La lignée s’éteint parce qu’il n’existe aucune relève, même indirecte. Le titre princier disparaît. Quant au règlement de la succession, il pose problème. Dans le testament qu’il avait rédigé avant de partir au front, le défunt avait pris soin d’instituer ses sœurs comme légataires universelles. L’usufruit du patrimoine familial revenait à ses sœurs, la nue-propriété, à ses neveux. Le château de Grosbois était maintenu dans la famille : il devenait la propriété d’Elisabeth de La Tour d’Auvergne* et de son fils aîné Godefroy. Les souvenirs et portraits de famille revenaient également à ce dernier. Mais, le défunt avait par ailleurs souhaité que sa fille naturelle, née en 1914, bénéficie du legs d’une partie de ses biens mobiliers et de sommes d’argent. Or, la mère de l’enfant chercha à tirer profit de la situation : en utilisant les lettres du front que lui avait écrites le prince, elle parvient à donner une légalité à la naissance de sa fille. À partir de là, elle réclame auprès des sœurs du défunt une part dans la succession. Un procès a lieu entre les deux parties. Il aboutit en 1924 à l’application scrupuleuse du testament du prince : le patrimoine reste dans la famille légale, tandis qu’une partie des valeurs de bourse revient à sa fille naturelle47. Mais cette affaire révèle les difficultés posées par le décès prématuré des héritiers mâles. La mort au combat de jeunes aristocrates peut avoir des conséquences tragiques pour la perpétuation des noms, titres et patrimoines familiaux.

    32Cependant, le propos doit être nuancé. Dans la majorité des cas de l’échantillon, le décès d’un fils ou d’un gendre ne remet pas en cause la continuité de l’existence de la famille. Tout d’abord, la relève des nom et titre de l’aîné peut être assurée par un frère, ou par un fils. Dans la branche cadette des Vogüé, par exemple, Eugène de Vogüé* et son épouse* perdent leur fils aîné Henry en octobre 1915. Mais leur second fils, Raymond, récupère le titre de baron, tandis que les biens familiaux du père – mort en 1910 – et de la mère, – décédée en 1914 –, reviennent aux deux frères survivants. La duchesse de Rohan* perd son fils aîné Josselin, officier de cavalerie, en juillet 1916 sur la Somme. Celui-ci avait bénéficié d’un traitement de faveur au moment de la succession de son père en janvier 1914. En effet, le duc de Rohan lui a légué par préciput et hors part le château de Josselin, la terre de Saint-Jean et toutes les propriétés immobilières du Morbihan et du Finistère, auxquels s’ajoutaient les meubles, objets de famille et papiers se trouvant à Paris48. Mais à sa mort, la relève est assurée puisqu’il a un fils de son mariage avec Marguerite de Rohan-Chabot. La lignée continue, d’autant plus que Josselin avait un frère, Jehan, vicomte de Rohan, qui donne naissance à un autre rameau familial. De plus, la mort ne frappe pas nécessairement les aînés : dans de nombreux cas, elle ne compromet pas la perpétuation de la lignée et permet même de recentrer le patrimoine familial sur les héritiers survivants. Le comte et la comtesse Claude Rarécourt de La Vallée de Pimodan* perdent leur second fils Henry, sous-lieutenant de réserve au 37e régiment d’infanterie, le 25 octobre 1914. Mais la perpétuation de la famille n’est pas menacée puisque trois frères et deux sœurs lui survivent. Dans la famille d’Arenberg, le prince et la princesse Auguste d’Arenberg * perdent également leur second fils, lieutenant d’infanterie, qui décède des suites de ses blessures au château de Combreux en mars 1915. Mais son frère aîné, Pierre d’Arenberg, assure la continuité de la famille. Ce dernier étant mort avant son père49, Auguste d’Arenberg* renforce la position des héritiers du nom, en avantageant par testament les enfants de Pierre et d’Emma de Gramont Lesparre50. Dans la famille Régnier de Massa, le cadet de Philippe Régnier de Massa et de Madeleine Coppens* meurt le 15 octobre 1918. Son frère aîné Jean, 4e duc de Massa, et le second, Gaston, portent toujours le nom au début du XXe siècle. Le décès de leur frère sans alliance et sans postérité, leur permet finalement d’hériter chacun d’un sixième supplémentaire sur la succession de leurs parents. On constate donc que la mort prématurée qui touche les fils de certains couples mondains n’entraîne pas nécessairement la détérioration des positions familiales. Bien au contraire, elle peut favoriser la recomposition de certains patrimoines. Lorsqu’il y a plusieurs fils par exemple, la disparition tragique de l’un d’entre eux, permet de recentrer la transmission des biens sur l’héritier survivant. Finalement, si la guerre fragilise certaines familles, parce qu’elle provoque la disparition de chefs de branche et la redistribution des biens familiaux, elle ne semble pas toujours constituer une rupture historique dans l’histoire de ces lignées. Bien souvent, la famille trouve parmi les frères ou fils des défunts, la relève nécessaire pour surmonter la mort prématurée des jeunes aristocrates. Par le jeu des legs testamentaires, les mondains redistribuent les biens patrimoniaux selon un ordre de primogéniture, qui permet de désigner un nouveau représentant familial en cas de décès de l’héritier principal. Si les pertes liées à la guerre représentent une surmortalité masculine conséquente pour l’évolution numérique du groupe, et si elles entraînent la fragilisation voire l’extinction de certaines lignées, le stock des héritiers de substitution et les stratégies testamentaires utilisables pour éviter l’éparpillement du capital familial, permettent à la plupart des familles des élites anciennes de perpétuer leurs noms, titres et patrimoines, malgré le traumatisme de 1914-1918.

    La guerre, ou la revalorisation de l’aristocratie mondaine

    Une occasion de se distinguer

    33À la fin du XIXe siècle, l’enracinement progressif des idéaux républicains dans la société française entraîne la perte de légitimité des élites anciennes. Considérée comme rattachée à l’Ordre ancien, associée au roi et à l’Église, l’aristocratie apparaît de plus en plus comme une classe nécessairement hostile aux nouvelles libertés réclamées par le peuple. Tout en conservant d’éminentes positions jusqu’à la veille de la guerre, et tout en exerçant encore un important pouvoir de fascination sur les autres catégories sociales, elle semble désormais contestée dans ses fonctions ancestrales de classe dominante. La majorité des Français voient en elle une société oisive, légère, futile, et vouée à un culte mondain aussi stérile que ridicule. Consciente du fait que l’affaiblissement de son image constitue à la fois la cause et la conséquence de la réduction de ses pouvoirs, l’aristocratie saisit l’occasion de la guerre pour incarner une nouvelle fois les vertus guerrières, qui ont assuré par le passé son accès au sommet de la hiérarchie sociale. En effet, grâce à la guerre, elle obtient l’opportunité de faire la preuve de son courage, de son dévouement et de son esprit de sacrifice, des qualités distinctives que les élites anciennes attribuent à la pureté de leur sang. Le Livre d’or du Nouveau cercle, qui recense les citations reçues par des représentants de la noblesse et de la haute-bourgeoisie pendant la guerre, apporte un témoignage très explicite de l’effective bravoure des aristocrates au combat. Le comte Fortuné d’Andigné, par exemple, chef d’escadron pendant le conflit, est cité à l’ordre de l’armée : « Avec sang-froid et énergie, a aidé, sous un feu violent, son général blessé à mort. » Le comte Louis de Clermont-Tonnerre, chef de bataillon d’infanterie reçoit cette citation :

    « Officier d’une rare distinction, chez lequel le plus magnifique courage s’allie à une sollicitude de tous les instants pour ses zouaves, dont il est adoré. Au cours de l’attaque du 21 octobre 1916, a atteint, dans un superbe élan, les trois objectifs successifs qui avaient été assignés à son unité51. »

    34Le courage, le sang-froid, l’énergie constituent les principales qualités conférées à cette jeunesse aristocratique, qui semble se lancer à corps perdu dans la bataille. Présent lors des combats acharnés de Verdun, l’officier de Clermont-Tonnerre se comporte naturellement en héros, comme pour mettre en valeur la dignité de sa race. C’est également au cours de cette sanglante bataille que le général du 33e corps d’armée cite le prince Joachim VI Murat**, lieutenant de la 31e Batterie, du 59e régiment d’artillerie :

    « Combattant de batterie de premier ordre, très actif, toujours plein d’entrain, de sangfroid et de bravoure. A obtenu de sa batterie un excellent rendement par la précision des tirs qu’il a toujours dirigé lui-même des observatoires les plus exposés. A eu sa batterie très violemment bombardée de nombreuses fois pendant les mois d’août et de septembre, et a toujours su, malgré les pertes, maintenir par son calme et son mépris du danger, la confiance parmi son personnel et la discipline du feu. QG le 22 novembre 1916, M. de Fonclare52. »

    35Héritier de la branche aînée des Murat, sans alliance et sans postérité à l’âge de 31 ans, Joachim VI peut prouver grâce à la guerre qu’il est le digne descendant de son grand-père, ancien général de brigade, mais surtout, que son courage au feu le distingue des autres combattants. Car l’aristocratie cherche visiblement à se distinguer au cours de cette guerre. Pour cela, elle s’expose volontairement aux dangers. Dans les citations attribuées à André de Fouquières* par exemple, on souligne que celui-ci « fréquente avec assiduité les premières lignes pour y entrer en contact avec les défenseurs, y fait même des séjours prolongés, choisissant de préférence les secteurs les plus dangereux » ; on précise qu’il « a fait sur sa demande, de nombreux séjours dans les tranchées de première ligne avec un régiment américain ». En tant que capitaine d’état-major, il n’est pas contraint théoriquement d’endurer le sort des combattants de ligne. Cette volonté d’approcher le front et de braver les dangers, aussi admirable soit-elle, témoigne à la fois de la force du patriotisme qui anime les élites anciennes et de la vigueur des impératifs de classe, qui ont toujours commandé à l’aristocratie de payer « l’impôt du sang ». Ainsi, certains officiers nobles en âge de combattre redoutent-ils d’être incorporés dans les armes savantes, car le rattachement aux services les isole des terrains d’affrontements. Dans une lettre écrite de Tours le 2 mai 1915, Paul Murat** exprimait à son père sa résolution de gagner au plus vite un régiment de combat :

    « Mon cher Papa,
    Je suis navré de ne pas avoir pu dire au revoir à Charles, d’autant que je crains beaucoup une telle expédition pour lui, car tout ce travail s’annonce comme devant être très meurtrier. Mon cher papa, vous ne pouvez croire combien la situation dans laquelle je vis me pèse, j’ai honte de moi, les gens dans la rue me regardent d’un air hostile. Je suis en quelque sorte le parfait embusqué ; je vous en prie, tâchez de me trouver un emploi au front, n’importe quoi je veux même bien rendre mes galons si cela est nécessaire. Songez, Papa, que nous nous devons à notre pays, que c’est lui qui nous a fait, que nous lui devons tout, et que nous ne devons pas lui être avare de nos peines et de notre sang. J’espère mon cher papa avoir bientôt une réponse favorable à ce que je demande. Vous savez que je suis en la disposition du ministre, or certainement ce n’est pas lui qui nous choisit, cela doit venir de la direction de la cavalerie. Mon cher papa, pensez que je serais des plus honteux si jamais la paix était pour moi à Tours. Je crois que je n’oserais plus jamais sortir53… »

    36Visiblement affecté à l’arrière dans les services, Paul Murat**, qui voit partir deux de ses frères au front, supporte mal son séjour à Tours. Dans ce document, il invoque à la fois son vif sentiment patriotique, et la honte que fait peser sur lui sa situation d’« embusqué », pour demander à son père de lui trouver une place dans une unité combattante. Officier, il envisage même d’occuper un poste de soldat non gradé pour se rapprocher du front. La souffrance du jeune homme transparaît clairement : le sentiment de se tenir à l’écart des événements qui déterminent le sort du pays, l’impression d’être protégé à l’arrière et isolé des troupes, créent chez cet héritier âgé de 22 ans une frustration insoutenable. C’est sans doute pour les mêmes raisons que nombre d’aristocrates, trop âgés pour être mobilisés, s’engagent volontairement au service de la Patrie. Dans notre échantillon, on note par exemple que Ferdinand de Faucigny-Lucinge**, châtelain, dégagé par son âge de toute obligation militaire, se porte volontaire pendant la guerre, et devient le chef des services de la Société de Secours aux blessés militaires à l’armée d’Italie. Le comte Georges de Montesquiou-Fezensac* reprend également du service au début de la guerre comme sous-officier de cavalerie à l’âge de 46 ans. Bien que dégagé de toute obligation militaire, il reste au service de la Nation dans un état-major de division pendant plusieurs années. Son frère Léon s’engage également volontairement au 2e régiment étranger, où il passe d’abord plusieurs mois à Orléans pour instruire les volontaires de nationalités étrangères, puis part en campagne. Il trouve une mort glorieuse le 25 septembre 1915 lors de l’offensive de Champagne. Dans Le Livre d’or du Nouveau cercle, les exemples d’engagements volontaires ne manquent pas : le comte Jean de Fleurieu s’engage dans un groupe de chirurgie au front ; le baron de Dietrich et le baron Georges de Grandmaison rendent des services remarqués au front au sein des États-majors. Qu’ils soient affectés dans les services, aux États-majors ou dans les unités combattantes, ces engagés volontaires font la preuve de leur sens aigu de l’intérêt général et de leur esprit de sacrifice.

    37Parmi les qualités aristocratiques mises en valeur dans les citations militaires, on remarque la récurrence d’une capacité particulière à encadrer les troupes, à donner l’exemple, à encourager ses hommes. Henri de La Ferronnays* reçoit ainsi cette citation le 2 décembre 1918 :

    « Officier supérieur d’une haute valeur morale. Comme adjoint au chef de corps a rendu de précieux services au cours des opérations du 26 au 28 septembre 1918, effectuant des reconnaissances périlleuses avec les unités de premières lignes et montrant à tous l’exemple d’une bravoure à toute épreuve. Son colonel ayant été tué, a pris le commandement du régiment, en plein combat, et a pris toutes les dispositions nécessaires pour poursuivre l’action. Le 3 octobre a conduit le régiment à l’attaque des positions fortement défendues, l’a fait progresser malgré une défense acharnée de l’ennemi et a maintenu intégralement toutes les positions conquises. M. Gouraud54. »

    38L’Armée française souligne à la fois les qualités humaines, le courage et la capacité du marquis de La Ferronnays* à guider ses hommes en dépit de la perte de son supérieur hiérarchique. Dans ces citations, l’officier noble apparaît comme l’incarnation du chef valeureux, qui craint moins pour sa propre vie que pour ses hommes, qui se bat en dépit de ses souffrances, de ses blessures et de la force de l’ennemi, qui sait donner des ordres mais aussi se montrer en tête lors des assauts. Il incarne également l’aventurier plein de fougue qui se lance dans la conquête du ciel. Car la cinquième Arme offre à la jeunesse aristocratique un nouvel espace de distinction : en devenant pilotes-aviateurs, les officiers issus souvent de la cavalerie, combattent sans se mêler à la troupe et effectuent des missions très particulières. En effet, ils ne se contentent pas d’attaquer dans les airs les engins ennemis, comme le font sur terre les combattants. Ils bombardent à l’arrière les gares de triage et les postes d’artillerie lourde ; ils repèrent les positions ennemies et relèvent les mouvements de troupes pour régler les tirs. Chez les aviateurs, le goût du risque sert l’intelligence. Dans son ouvrage, Georges de Morant qualifiait dès 1916 ces officiers de « surhommes ». Rendant hommage aux aristocrates tombés au « Ciel d’Honneur », il écrivait : « Gloire à nos Rois de l’air, honneur à leur vaillance, haut les ailes55 ! » Le mythe de l’aristocrate pilote-aviateur à la fois explorateur, homme d’action et fin stratège, qu’Antoine de Saint-Exupéry portera à son paroxysme dans les années 1920, naît au cours de la guerre. Il est incarné entre autres par Jean de Castellane*, par le marquis Guy de Lubersac**56, par Sanche de Gramont**, mais aussi par le lieutenant Jacques de Lesseps**, le caporal Henry de Pracomtal57, etc. Parmi ces jeunes aventuriers, beaucoup perdent la vie lors de périlleuses reconnaissances à proximité des lignes ennemies. La guerre offre donc à la « classe de loisir » de nouvelles et multiples occasions de mettre en valeur son amour de l’exploit58. Plus que cela, elle apporte à la jeunesse mondaine l’opportunité de faire la preuve de ses vertus guerrières. Car apparemment, l’aristocratie manifeste réellement sa vaillance, son dévouement et son sens de l’honneur durant cette guerre, ce qui ne signifie pas que la lâcheté et la peur étaient ignorées dans ses rangs.

    39D’autre part, les faits d’arme les plus glorieux auxquels se livrent les combattants aristocratiques donnent lieu à des récompenses officielles, qui témoignent de la reconnaissance que ces derniers inspirent à la Nation. En effet, on note que les jeunes aristocrates partis au combat en reviennent très souvent couverts de gloire et de décorations. Parmi celles-ci, la Légion d’honneur, décernée pour services rendus à la Nation par le ministère de la Guerre, par le gouvernement de la République française, est distribuée en nombre aux combattants les plus remarqués. Elle semble avoir été attribuée massivement au sein du groupe. Dans Le Livre d’or du Nouveau cercle, on compte par exemple 191 chevaliers et 41 officiers décorés au cours de la guerre, ce qui représente une proportion de 55 % de titulaires sur l’ensemble des mobilisés. Dans notre échantillon, les cas sont également nombreux. On peut citer l’exemple de Sosthènes de Luynes*, fils aîné du duc Charles de Luynes et de Yolande de La Rochefoucauld, né en 1868, et marié à Simone Louise Laure de Crussol d’Uzès en 1889, qui reçoit le 27 juillet 1917 le titre de chevalier de la Légion d’Honneur. Officier d’active dans la cavalerie, il est affecté à la Mission militaire française auprès de l’armée britannique dès le 14 août 1914. Le 12 mai 1915, il est envoyé à la base anglaise de Calais, puis il est affecté comme officier de liaison à la 36e division anglaise le 30 septembre. Par la suite, il est intégré à l’état-major de la 99e division d’infanterie, dont il commande le 7e régiment, puis détaché jusqu’à son envoi en mission auprès de l’armée roumaine entre juillet 1916 et mars 191859. Ses états de service lui permettent de cumuler de nombreuses décorations françaises et étrangères parmi lesquelles la Croix de guerre avec étoile, et le titre d’officier de l’ordre de l’Étoile roumaine. La Croix de guerre de 1914-1918, récompense militaire, décernée cette fois par l’Armée, constitue en effet une autre décoration largement répandue dans l’aristocratie française. Dans Le Livre d’Or, près de 71 % des mobilisés l’obtiennent à la suite d’actions d’éclats, et après plusieurs citations à l’ordre de l’Armée. Dans le monde de 1900, on compte treize décorés, soit 62 % des mobilisés ; parmi les fils et gendres, 72 % de ceux qui sont partis au front reviennent avec une Croix de guerre. Si ces récompenses ont été largement distribuées à tous les combattants français qui se sont illustrés lors des combats, quelle que soit leur origine sociale, la proportion des décorés dans l’aristocratie dépasse sans aucun doute celle des autres catégories. Particulièrement exposés aux dangers, soucieux de se distinguer, et probablement aussi aidés par leurs relations au sein des hautes instances militaires et gouvernementales, les aristocrates bénéficient d’une reconnaissance de la Nation, supérieure en proportion à celle des autres citoyens. Lorsqu’ils effectuent des missions auprès des armées alliées, ils remportent également des décorations militaires étrangères : André de Fouquières*, par exemple, gagne la Military Cross et l’American Cross, pour ses faits de guerre sur le front britannique et ses activités d’officier de liaison auprès d’un régiment américain ; le marquis de La Ferronnays* reçoit la Distinguished Service Medal, accompagnée d’une lettre de félicitations du général Pershing, pour avoir combattu courageusement aux côtés des Alliés. En réalité, le sacrifice opéré, et reconnu officiellement par cette distribution de récompenses civiles et militaires, entraîne la revalorisation du groupe, et sa réintégration au sein de la communauté nationale. Dans le Mémorial de la guerre, publié par la Société Académique d’histoire internationale en 1916, on pouvait lire ceci :

    « Alors que vient d’être fauché prématurément un des héritiers d’une famille historique et qui occupe dans la société française une place prépondérante, on ne peut que méditer profondément sur l’égalité en face de la mort, confondant tous les fils de France, les associant dans l’héroïsme et dans la gloire, et dont les sacrifices consentis pour la défense et la libération du Pays sont tous beaux et dignes d’être offerts en exemple. Non seulement les descendants des races illustres ne se dérobent pas au grand devoir, mais leur situation même les rend encore plus impérieux : le chef de la maison de Rohan, le Prince Louis Murat, symbolisant, peut-on dire, la France chevaleresque et l’épopée impériale, l’ont à peu de semaines de distance, attesté magnifiquement par leur glorieux trépas60. »

    40La mort de Louis Murat témoigne du fait que les fils de l’aristocratie sont exposés aux dangers comme les autres jeunes Français. Cette « égalité devant la mort » atténue pendant quatre ans la distance sociale qui sépare très nettement les citoyens entre eux. En consentant à verser son sang pour la France, l’aristocratie rejoint la communauté dans un grand sacrifice national. L’héroïsme dont elle fait preuve, qui transparaît à la fois dans les livres d’or, dans les ouvrages d’époque qui lui sont consacrés, et dans la presse mondaine, permet la réhabilitation sociale d’un groupe jugé avec peu d’indulgence à la veille de la guerre. Dans son ouvrage, Georges de Morant est très explicite sur l’objectif de sa publication, qui paraît en plein conflit mondial :

    « Dans ces pages de préface esquissées à grands traits, nous avons voulu montrer que la Noblesse Française n’est pas seulement “un sillon lumineux dans le Passé”, mais qu’elle brille toujours aux premiers rangs quand il s’agit de Charité, d’Apostolat, et aussi – nous en attestons la longue Liste de Gloire, qui termine ce volume – de verser son sang, pour que vive la France, “le plus beau Royaume sous le Ciel”61. »

    41L’auteur souhaite faire la démonstration de l’utilité sociale dont les élites anciennes ont fait preuve pendant la guerre. En valorisant immédiatement leurs actes de courage, il cherche à rappeler à ses contemporains la légitimité de leur éminente position. De la même manière, en introduisant dès le début du conflit l’annonce des pertes glorieuses dans la rubrique nécrologique du « Monde et la Ville », Le Figaro, comme d’autres journaux appréciés dans la haute société, contribue à mettre en avant le mérite admirable des plus valeureux représentants de l’aristocratie. Les faits et les discours de « l’aristocratie en guerre » permettent à cette élite de communier dans la souffrance avec l’ensemble des citoyens français ; Ils l’autorisent aussi à réaffirmer ses valeurs propres et distinctives et son utilité sociale.

    L’action des femmes du monde pendant la guerre

    42Le processus de revalorisation collective, dans lequel les élites anciennes sont entrées pendant la guerre, s’effectue en partie grâce aux sacrifices consentis par les combattants d’origine aristocratique. Toutefois, les femmes du monde participent, elles aussi, à cette entreprise de repositionnement social du groupe. En effet, en menant de multiples actions pour soulager la souffrance des soldats, ou pour aider les civils victimes de la guerre, les dames de la haute société parisienne apportent une preuve supplémentaire de l’utilité du groupe auquel elles appartiennent. Ces activités, qui s’inscrivent dans une longue tradition de bienfaisance mondaine, prennent des formes très diverses. Tout d’abord, certaines femmes s’investissent personnellement pour réduire la souffrance des combattants au front. La duchesse de Chartres*, par exemple, veuve de Robert de Chartres depuis 1910, demeure dans son château de Saint-Firmin après la déclaration de guerre, tandis que les Allemands brûlent Senlis à quelques kilomètres. Pendant tout le conflit, elle s’occupe des habitants pauvres des communes voisines, organise une cantine pour les plus démunis et envoie toutes les semaines des colis aux hommes qui résidaient sur les terres de son domaine avant d’être envoyés au front62. La princesse Murat* fait également parvenir des vêtements chauds aux soldats d’infanterie terrés dans les tranchées63. La comtesse Greffulhe*, d’origine étrangère, apparaît également très sollicitée dans son rôle de marraine de guerre pour les soldats belges. Cependant, c’est surtout dans le cadre de sa présidence à l’Union française pour la Belgique et les pays Alliés que cette dernière intervient, comme le montre cette lettre du 23 décembre 1915, écrite par un jeune soldat belge :

    « Le 23 décembre 1915 d’Yser.
    Madame la Présidente,
    Ayant appris que vous vous occupiez des soldats belges dans le besoin et que vous leur procuriez des sous-vêtements chauds, je sollicite donc de votre bonté quelques-uns de ces vêtements chauds, qui me garantiront du froid car vous ne l’ignorez pas, Madame, le temps ici sur l’Yser, devient mauvais et les petits soldats commencent terriblement à souffrir de ces intempéries. Heureusement pour nous qu’il y a des bonnes œuvres comme la votre, qui nous aident un peu car nous ne sommes pas assez vêtus pour pouvoir endurer ce froid.
    Je vous demanderai aussi si par hasard vous ne sauriez pas me procurer une marraine de guerre, qui voudrait s’occuper un peu de moi, car depuis le début de la guerre, je suis sans ressources et n’ai jamais rien reçu de personne, ma famille étant restée en pays envahi. Recevez, Madame, mes respectueuses salutations et mes remerciements anticipés. Germain Serruys, soldat belge A43 1er bataillon 2e Compagnie, 3e division d’armée belge en campagne64. »

    43L’Union française pour la Belgique et les pays Alliés a pour objet de centraliser des dons et de les reverser à la Croix-Rouge de Belgique et à la Croix-Rouge britannique. Il s’agit également de financer des aides pour les réfugiés belges en France et de trouver des hébergements pour les permissionnaires. En marge de ces activités, la comtesse collecte des fonds pour envoyer des colis aux soldats et fait appel à son réseau de dames du monde pour apporter aux plus isolés le soutien d’une marraine bienveillante. Le rôle des marraines de guerre consiste à entretenir une correspondance et à envoyer des vêtements, des aliments, des cigarettes aux Poilus des tranchées. Leur action permet de soutenir le moral des troupes, tout en leur offrant de petits réconforts matériels. Généralement, l’Union française vérifie auprès des bataillons des soldats demandeurs la validité de leur requête. La correspondance de la comtesse montre que les aides apportées sont soumises à un contrôle de la misère effective des combattants. Afin de réunir les fonds nécessaires, la comtesse organise à Paris des ventes de charité, des réceptions musicales et des bals de souscription. Le 9 décembre 1915, par exemple, elle met en place une matinée belge à l’Opéra. Le programme de la réception comprend entre autres pièces, un hommage musical à la Belgique, des extraits d’Eugène Onéguine, d’Hamlet et de Patrie. Le bénéfice de cette soirée mondaine, qui s’élève à 28 000 francs, provenant essentiellement des billets vendus et des dons, est reversé par Alexandre de Caraman-Chimay et par le duc de Camastra, représentants de l’Union française, à la Croix-Rouge belge. Le 29 décembre 1915, la comtesse organise une autre représentation à l’Opéra pour la Croix-Rouge britannique. Au programme : les hymnes nationaux des Alliés, Shehérazade de Rimski-Korsakov avec décor et costume de Léon Bakst ; L’oiseau de Feu de Stravinsky, pour la première fois sous la direction du compositeur ; la création Soleil de Nuit, jeux et danses de Léonide Massine sur une musique de Rimski-Korsakov, des Pas de deux, et les Danses Polovtsiennes du Prince Igor sur la musique de Borodine. De très nombreuses dames patronnesses de la haute société française et britannique participent généreusement à ce spectacle de ballets russes, conçus et interprétés par Serge Diaghilev et Igor Stravinsky. Le 19 novembre 1916, l’Union organise la Fête du roi des Belges à la Madeleine, divertissement musical placé sous la responsabilité de Gabriel Fauré ; le 12 mai 1917, une représentation a lieu au cinéma le Lutétia au profit des permissionnaires belges ; le 13 mai 1917, le jardin d’acclimatation accueille un concert de charité. En 1916, un programme de conférences permet également de recueillir de nombreux dons auprès des élites parisiennes65.

    44En fait, les Œuvres de guerre des femmes du monde s’inscrivent généralement dans le cadre des grandes associations de bienfaisance. Parmi elles, la Croix-Rouge française attire tout particulièrement les âmes généreuses de ce milieu. Militant pour l’instauration d’une réglementation internationale des méthodes de guerre, et prônant le développement d’un système d’aides aux blessés militaires, Henry Dunant parvient à rassembler en 1864 les représentants des seize États, qui signent la première convention de Genève. La section française de la Croix-Rouge naît la même année grâce au soutien de grandes personnalités de l’aristocratie, et prend le nom de Société de secours aux Blessés Militaires, sous la présidence du duc de Montesquiou Fezensac. En très peu de temps, ses membres parviennent à fonder un important réseau de comités et à rassembler des fonds pour créer des ambulances. Dès lors, elle ne cesse de diversifier ses activités en apportant des aides spécifiques aux mutilés, aux veuves et aux orphelins de guerre. En 1879, cependant, un désaccord oppose les membres de l’association sur la question de la participation et de la formation des femmes. De cette opposition naît une double scission : l’Association des Dames françaises, puis en 1881, l’Union des Femmes de France. Les trois branches de la Croix-Rouge française maintiennent toutefois la coordination de leurs actions au sein d’un Comité central créé en 1907. Reconnues d’utilité publique, et validées par le Comité international de la Croix-Rouge, ces trois associations sont désormais les seules à pouvoir seconder le service de santé de l’armée. Ainsi, dès les premiers jours d’août 1914, sont-elles en mesure d’intervenir pour réduire la souffrance des victimes. Les femmes du monde, très présentes à la fois parmi les présidentes, les dames patronnesses, les membres et les donataires, s’investissent très largement dans ce pénible combat de l’arrière. Parmi elles, nombreuses se dévouent tout d’abord comme infirmières, à l’instar de la duchesse de Rohan* qui s’installe à Rennes dès l’arrivée des premiers soldats touchés, de la marquise Hélie de Noailles**66, qui prodigua ses soins aux blessés militaires à Pau, puis à l’ambulance de la gare du nord à Paris, de la duchesse d’Uzès*, ou de Mademoiselle d’Haussonville**67. Certaines de ces dames perdront la vie des suites de maladies contractées au chevet des blessés. Plus souvent, elles endossent des responsabilités administratives au sein de ces associations, qui assurent la gestion des hôpitaux militaires. Elaine de Gramont*, par exemple, devient dactylographe pour la Société de secours dans un hôpital à Deauville68. La princesse de La Tour d’Auvergne*, membre active de l’Association des Dames françaises, encadre le personnel des établissements auxiliaires69. La duchesse d’Uzès* effectue pour la Société de secours aux blessés militaires, présidée par la comtesse d’Haussonville*, des missions d’inspection des hôpitaux du front. La duchesse dépend du centre de Beauvais, quotidiennement bombardé dans les premières semaines de guerre. Le soir de la reprise de Roye, en mars 1917, elle connaît une situation dramatique. Un obus atteint l’hôpital et blesse une infirmière. Quelques heures plus tard, 1 200 blessés arrivent du front, alors que la Croix-Rouge ne dispose que de 1 000 lits, 21 infirmiers et 5 salles d’opération ou de pansement. Dans la nuit, la duchesse et ses compagnes apportent de l’aide aux centaines de blessés, qui ne peuvent être soignés et évacués70. Il faut dire que par manque d’effectifs, les services français chargés du ravitaillement, de l’hygiène et de la santé publique, de l’organisation des transferts, des évacuations et des permissions, étaient particulièrement défectueux, en France plus qu’ailleurs. Pour pallier le déficit des services assurés par l’État, les femmes du monde s’avèrent être d’une précieuse utilité. Souvent insatisfaites par les organismes existants, cherchant à réunir autour de leur personnalité des fonds nécessaires à des causes précises, elles créent d’ailleurs un certain nombre de structures nouvelles, affiliées ou non à la Croix-Rouge. La Baronne Lejeune**, née Marguerite Murat, veuve du capitaine tombé pour la France, soutient une Œuvre pour les veuves de guerre ; la marquise de Ganay* fonde l’œuvre du Bon gîte, qui s’est donné la mission de reconstituer les foyers dévastés ; en novembre 1916, la princesse Murat* donne naissance à la Société de protection des soldats aveugles, située au no 16 de l’avenue du Bois-de-Boulogne. Très sollicitée par ailleurs dans d’autres associations, elle confie la présidence d’honneur de son œuvre à Madame Ephrussi *71. L’année précédente, la marquise de Noailles** créait l’œuvre Pour les hôpitaux militaires, dont la princesse de La Tour d’Auvergne*, la duchesse de Clermont-Tonnerre*, la marquise de Ludres, la princesse d’Hénin*, Madame Alexandre Millerand* et la baronne de Rothschild* font rapidement partie. Grâce à la détermination de ces femmes, 4 500 hôpitaux et ambulances bénéficient de dons privés et publics, nécessaires à leur fonctionnement. La comtesse Greffulhe préside l’Assistance aux convalescents militaires, qui a vocation à placer les convalescents munis d’un congé et ne pouvant vivre dans leur famille dans des établissements d’accueil, répartis sur tout le territoire. En dehors de la prise en charge effective que ces organismes apportent généreusement aux combattants, leur mission consiste à encadrer les arrivées, à contrôler le rétablissement rapide des pensionnaires, et à veiller à ce que les moins touchés retournent se battre dans les plus brefs délais. Pour pérenniser ces actions, le réseau mondain apparaît particulièrement sollicité dans la mesure où les établissements vivent essentiellement des dons privés, mais aussi parce que les hôpitaux auxiliaires et les ambulances sont généralement installés dans des châteaux, mis à la disposition des services de l’armée par leurs propriétaires. À ce titre, Bois-Boudran (Seine-et-Marne) devient un important centre d’accueil pour les soldats belges. Monsieur Levasseur, l’administrateur du domaine pendant la guerre, écrivait ainsi le 1er décembre 1915 à la comtesse Greffulhe :

    « Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’annoncer après mon télégramme de ce matin, les 18 convalescents sont arrivés hier soir, ainsi qu’un jeune médecin auxiliaire envoyé par la Place de Paris ; je suppose que vous êtes au courant, il se nomme Cudzinoki Casimir, engagé volontaire, au 44e régiment d’Infanterie ; il est distingué mais presque sourd par commotion, c’est un polonais russe. Les sous-officiers sont très bien, tous ces braves enfants sont brisés et ont bien besoin de soins pour se remettre, pas d’amputés mais des boiteux marchands avec des béquilles, des borgnes, mains paralysées, néanmoins ils sont tous bien portants et sont joyeux d’être ici, assurément, ils trouvent une différence avec les dépôts militaires72. »

    45À Paris, l’Assistance aux convalescents offre un refuge dans ses locaux, situés à la Porte Maillot. En province, Bois-Boudran constitue le principal centre, voué spécifiquement aux combattants des « pays ravagés » par l’ennemi. Les soins et la nourriture y sont presque exclusivement financés par le couple Greffulhe, ce qui ne manque pas de provoquer le mécontentement du comte73. Placé sous l’autorité du service de santé d’Orléans, Bois-Boudran apporte à des dizaines de soldats blessés le réconfort d’un accueil chaleureux et confortable. Pour cette raison, la comtesse recevra à la fin de la guerre de très nombreuses lettres de remerciements de Belges y ayant séjourné. La duchesse d’Uzès* met également le château de Bonnelles (Seine-et-Oise) à la disposition des services de santé : il devient l’hôpital auxiliaire no 34, dans un vaste maillage d’établissements privés placés sous contrôle indirect du ministère de la Guerre. La comtesse de Kersaint* fonde une Mutuelle pour améliorer le sort des soldats du front et accueille des troupes de passage en son château de Versigny74. L’hôpital auxiliaire no 285 comprend trois formations, l’École normale et le château de Grosbois, propriétés de la princesse de La Tour d’Auvergne*, et le château de La Grange, qui appartient à la baronne Gourgaud, née Melin du Taillis. Ces femmes, membres du Comité des Dames françaises de Boissy-Saint-Léger, veillent à l’administration générale des établissements et assurent l’ordre, la discipline et le bon fonctionnement des lieux. À Grosbois, l’hôpital, qui comporte 50 lits, dispose d’un médecin-chef, de deux infirmières-major, de neuf infirmières, de quatre aides-infirmières, de six veilleuses, d’une lingère et d’un responsable d’office. En prêtant son château à l’Association des Dames françaises, la princesse de La Tour d’Auvergne*, représentée par son intendant Monsieur Maîche, s’est engagée dès septembre 1914 à fournir à ses frais une partie du personnel soignant, le mobilier, le matériel, les ustensiles médicaux, la nourriture et les produits pharmaceutiques nécessaires. Pour faire face aux dépenses induites par la gestion de tels établissements, le Comité organise des événements de bienfaisance, comme le grand concert donné dans le parc du château de La Grange le 5 septembre 1915, avec le concours des artistes de l’Opéra-Comique, du Gymnase et du théâtre de la Gaîté75. D’après la correspondance que l’administration entretient avec la direction du service de santé, l’hôpital no 285 apparaît peu sollicité pendant le conflit. Le 23 mars 1915, Monsieur Maîche notait que seize lits restaient libres à l’École normale, 37 au château de La Grange, et se plaignait du fait que les places du château de Grosbois n’aient jamais été occupées en huit mois. À Chambly, par contre, hôpital auxiliaire no 38, dirigé par la princesse Murat*, l’activité semble intense jusqu’à la fin du conflit, comme le montrent les photographies ci-dessous. D’après les carnets des entrées et des sorties de l’établissement, celui-ci accueille 40 personnes au premier trimestre de 1916, 25 au début de l’année 1917, 83 à partir de juillet 1917, et 96 hommes en décembre. Par la suite, les effectifs se maintiennent autour de 115 pensionnaires jusqu’en novembre 1918 (voir pl. VIII).

    46L’équipe médicale du château comprend un médecin-chef, un pharmacien, trois infirmières indépendantes, trois infirmières de la Croix-Rouge, trois femmes de charge, une cuisinière, cinq infirmiers envoyés par l’Armée, un concierge et un mécanicien. Les blessés, soignés dans les salles du château transformées en dortoir, sont autorisés à circuler dans le parc et dans les pièces intérieures qui leur sont réservées. Le tableau du nombre de repas servis au château pendant la guerre montre à quel point ce haut lieu de divertissement mondain, consacré à l’élevage de chevaux et aux courses, est devenu une véritable entreprise de charité durant ces années.

    Années

    Repas servis aux blessés hôpital

    Repas servis au personnel

    Total

    Dépenses alimentaires

    1914

    7 914

    4 162

    12 076

    8 392

    1915

    22 113

    13 097

    35 210

    43 681

    1916

    15 101

    7 973

    23 074

    40 781

    1917

    14 636

    6 432

    21 068

    46 749

    Tableau 49 – Les dépenses alimentaires et le nombre de repas servis au château de Chambly pendant la guerre entre 1914 et 1917.

    47On compte en effet une moyenne de 22 857 repas servis chaque année, soit 62 repas par jour, pour un montant de 34 900 francs par an, qui reste à la charge des propriétaires du château. En plus des blessés, le prince et la princesse Murat* doivent nourrir, loger et blanchir un personnel en partie fourni par la Croix-Rouge et en partie recruté par eux. En fait, il ne faut ni sous-évaluer le poids financier que représentaient ces formations pour les châtelains, ni sous-estimer l’importance du rôle que jouaient les femmes du monde dans la gestion des problèmes de santé militaire. Tout d’abord, même si les directrices d’établissements savaient user de leurs talents mondains pour récolter les dons nécessaires à leurs entreprises, la majorité des frais des hôpitaux militaires revenaient aux gens du monde. De plus, au-delà de la qualité des soins et de l’accueil, la direction des hôpitaux devait assurer la stricte observation des contrôles recommandés par le ministère de la Guerre. Tout d’abord, pour pallier la lenteur des services administratifs chargés de communiquer aux familles l’état de santé de leurs proches évacués du front, les hôpitaux auxiliaires devaient tenir un registre des états nominatifs de leurs blessés, afin de les transmettre quotidiennement à la Direction des services centraux. La direction était également chargée de s’assurer que le personnel ne communiquait pas en dehors de l’hôpital d’informations précieuses sur le déplacement des troupes et les ravages de la guerre. Enfin, les femmes du monde avaient l’obligation de contrôler l’évolution de l’état de santé des blessés et de signaler les individus suspectés d’automutilation, pour éviter que certains militaires ne tentent de se soustraire à leur devoir. Même assistées d’un personnel nombreux et formé, elles devaient faire face à des tâches très lourdes, dans un contexte dramatique. Les plus dévouées d’entre elles ont véritablement sacrifié le confort de leur existence oisive pour servir la Nation, comme l’atteste cette phrase du comte Henri Greffulhe, qui supporte mal de voir son épouse préoccupée d’autres choses que de lui-même : « C’est dommage de perdre son temps avec des mutilés, au lieu de le passer si utilement avec moi76. » L’utilité et le courage des femmes du monde sont d’ailleurs reconnus puisque certaines d’entre elles obtiennent d’importantes décorations civiles et militaires. Le 24 septembre 1919, la princesse Murat * reçoit du Président de la République la médaille d’argent de la reconnaissance française, pour s’être dévouée comme infirmière, puis comme directrice de l’hôpital de Chambly77. La marquise Hélie de Noailles** fut faite chevalier en 1919, puis officier de la Légion d’honneur, et reçut également la médaille de la reconnaissance de guerre 1914-1918. Le 14 mars 1919, la duchesse d’Uzès* reçoit du ministère des Beaux-Arts la croix de la Légion d’honneur, qui vient à la fois récompenser l’artiste peintre qu’elle était, et l’infatigable philanthrope et infirmière-major de Bonnelles. Également infirmière militaire pendant le conflit, la baronne de Baye* fut décorée le 20 novembre 1918 de la Croix de guerre pour son admirable conduite, avec cette citation : « Infirmière-major d’un dévouement et d’une compétence au-dessus de tout éloge. » Le 8 juin 1919, on lui remit aussi la médaille de la Reconnaissance française. Selon Georges de Morant, 150 femmes du monde ont l’honneur d’arborer la Croix de guerre à leur corsage dès 191678, ce qui signifie que le sacrifice consenti constitue une réponse collective de la haute société féminine face aux atrocités de la guerre.

    La réaffirmation du patriotisme mondain

    48L’évolution politique et idéologique de la Troisième République entraîne une modification profonde de l’opinion française à l’égard de la haute société mondaine. L’aristocratie devient suspecte aux yeux du peuple, en raison des convictions et des traditions collectives, qu’on lui prête parfois injustement. Le grand monde parisien, qui est un agrégat de vieilles noblesses rentières et de parvenus plus récents par la politique, les arts et les affaires, un mélange de fervents catholiques et d’élites juives, qui s’affiche comme une classe oisive et ultra-privilégiée, focalise les ressentiments des classes moyennes, qui soutiennent la politique progressiste et anticléricale des radicaux à la fin du XIXe siècle. Enfermé dans une vie mondaine faite de loisirs et de divertissements, riche et de moins en moins présent dans la vie politique nationale, il apparaît progressivement comme une société égoïste, antirépublicaine et insuffisamment patriotique. À la veille de la guerre, le cosmopolitisme des élites mondaines alimente l’hostilité d’une partie des citoyens, qui, sans être bellicistes, ont fondé leur ralliement à la République sur l’amour de leur patrie. Il faut dire que, comme nous l’avons vu plus haut, les liens qui unissent le monde parisien aux nations étrangères sont multiples. En effet, nous avons noté qu’un tiers des individus de l’échantillon avaient des origines étrangères plus ou moins récentes. De plus, près de 20 % des liens individuels établis avec une nation étrangère se font avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, qui apparaissent comme les principaux partenaires étrangers dans le réseau mondain parisien. Parmi les aristocrates de l’échantillon, beaucoup puisent leurs origines familiales dans l’histoire des puissances centrales. Dans la vieille noblesse, les Pourtalès, par exemple, famille protestante installée à la fois en France, en Suisse et en Allemagne, tirent leur anoblissement héréditaire du roi de Prusse.

    49Le père d’Edmond de Pourtalès*, qui est aussi le grand-père de Jacques Edmond de Pourtalès*, de Paul-Charles de Pourtalès*, de Mélanie de Berckheim*, et de la marquise de Loys-Chandieu*, était prince de Neuchâtel, propriétaire du château de Bandeville (Seine-et-Oise), et chambellan du roi de Prusse. La branche allemande des Pourtalès a fourni des militaires, des hommes politiques et des ambassadeurs à l’Allemagne tout au long du XIXe siècle79. Le père de Frédéric de Beaufort-Spontin*, Alfred, était membre héréditaire de la chambre des seigneurs d’Autriche. Il avait obtenu le titre de Herzog et Fürst von Beaufort en Autriche en 1876. D’autre part, la haute bourgeoisie juive présente dans le monde parisien puise également ses origines en Allemagne : les Rothschild* et les Stern* sont originaires de Francfort. Il existe donc bien des liens étroits entre l’aristocratie parisienne et les deux grands États devenus ennemis de la France en 1914. De plus, ces liens plus ou moins anciens ont été renouvelés par la conclusion d’alliances matrimoniales récentes : le marquis de Gabriac* épouse à Engelsfeld le 1er août 1857 Mathilde Cécile Auguste d’Eskelès*, fille d’un baron allemand ; le marquis de Beauvoir* s’allie à Paris en juillet 1881 à Marie de Löwenthal *, née à Vienne en 1846, fille du baron de Löwenthal, ancien attaché militaire à l’ambassade impériale d’Autriche à Paris, qui fut général de l’armée austro-hongroise ; le comte Elie Bésiade d’Avaray * se marie à Mélanie d’Hinnisdal *, fille d’une maison d’ancienne chevalerie allemande, originaire de Wesphalie. Ces liens mondains franco-allemands sont entretenus jusqu’à la guerre par l’intermédiaire d’Allemands très introduits dans la haute société parisienne : dans l’échantillon de 1900, on notait la présence du prince Georges Herbert Munster Von Derneburg*, diplomate allemand décédé au moment où la guerre se déclenche, d’Alexandre Frédéric, prince et Landgrave de Hesse* issu d’une des plus vieilles familles du Saint-Empire, et du général Paul Von Hindenburg*, qui, en tant qu’attaché au grand état-major de l’armée prussienne, contribua à l’élaboration du plan Schlieffen. Ce dernier avait quitté le service actif en 1911, mais fut rappelé en 1914 pour stabiliser le front de l’Est contre les attaques russes. Il est notamment à l’origine de la victoire allemande de Tannenberg en août 1914, et il remplace Falkenhayn à la direction suprême de l’armée allemande pendant le conflit. Les amitiés germaniques du monde parisien posent nécessairement un problème lorsque les tensions entre les deux Nations s’aggravent.

    50Quelle est la réaction du grand monde vis-à-vis des Allemands en 1914 ? Que devient le cosmopolitisme mondain dans une société en guerre ? Même si les éléments manquent pour l’affirmer avec certitude, il semble que les élites aient connu un réflexe patriotique immédiat. Avant-même le déclenchement du conflit, Sophie Renouard de Bussière, épouse d’Edmond de Pourtalès*, une mondaine à la fois très puissante dans la vie sociale parisienne depuis le Second Empire, et intégrée dans les milieux diplomatiques allemands, notamment parce que le château familial des Pourtalès se trouvait à Strasbourg, déjà très impliquée depuis 1870 dans une lutte sournoise contre l’oppression des gouverneurs d’Alsace envoyés de Berlin, offrait avant de mourir en 1914, un avion à la Nation française. Ce geste symbolique traduit la force des sentiments patriotiques qui se diffusent dans la haute société. Comme nous l’avons vu plus haut, le dévouement des hommes et des femmes du monde entre 1914 et 1918 témoigne plus encore du ralliement des élites anciennes aux efforts de guerre et à la cause nationale. De plus, avec la guerre, renaissent des sentiments xénophobes et anti-Allemands, qui marquent une rupture dans la tradition cosmopolite, prônant l’alliance des élites européennes et la résolution des conflits par la diplomatie. Au cercle de l’Union, par exemple, l’un des plus aristocratiques et des plus ouverts aux élites étrangères, les ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie sont naturellement radiés dès le début du conflit. De plus, « à l’unanimité, le comité émet le vœu que les membres du cercle appartenant aux nations en guerre avec la France cessent de faire partie du cercle, et déclare que leurs cotisations ne devront pas être acceptées80 ». Par une Assemblée générale réunie le 28 janvier 1915, les membres radient tous les Allemands, les Autrichiens et les Hongrois, qui fréquentaient souvent le cercle depuis des années. Dans la correspondance des mondains de l’échantillon ou de leurs enfants, la germanophobie ambiante apparaît clairement. Dans une lettre qu’écrit de Bruxelles le prince Lucien Murat* à la princesse Joachim du même nom, on pouvait lire ceci :

    « Ma chère Cécile, j’ai été ravi d’apprendre par Claude que Joachim est sain et sauf. Quelle joie pour nous, quelle joie pour lui. Dites lui combien je le félicite de tout le courage qu’il a eu, de sa persévérance et du bon résultat obtenu. Ne le laissez pas repartir avant qu’il ne soit plus que guéri ! Hélas, cette guerre n’est pas finie, il aura bien le temps de s’employer encore pour le service de la patrie. Enfin, l’Italie se décide et sa participation n’effraie aucunement les Boches. Ce sera une nation de plus sous notre joug, disent-ils et l’anéantissement de tout ce qui est latin. Ils avouent qu’ils offraient mais ne comptaient jamais donner et que si les Italiens s’étaient laissé prendre à ces promesses, ils auraient été des dupes et auraient reçu en plus des comptes après la guerre ! Pour le moment, ils se croient déjà en Italie et se demandent s’ils établiront les K. à Venise ou à Florence ! Leur confiance, leur orgueil dépassent toute imagination. Ils s’établissent en Belgique comme s’ils y étaient pour toujours et discutent quel fils du Kaiser y prendra la place du roi. On croit être arrivé au maximum de haine contre eux, et tous les jours, on les exècre davantage. Plaignez-nous, nous qui les subissons depuis presque 10 mois. Lucien Murat81. »

    51Lucien Murat* est l’oncle de Joachim VI Murat, le fils aîné de Joachim* et de Cécile Ney*. Représentant de la branche cadette, Lucien est heureux d’apprendre que l’héritier mâle destiné à devenir le chef de la dynastie des Murat, est revenu vivant et glorieux du front. Mais dans cette lettre, la haine contre les « Boches » apparaît plus fortement que sa joie. Présent à Bruxelles, où il assiste au déferlement des troupes allemandes, l’aristocrate ne cache pas la violence de ses sentiments à l’égard des envahisseurs. Chez le comte Henri Greffulhe*, le ton n’apparaît pas plus doux :

    « J’ai dit :
    1o Que le plus élémentaire bon sens commandait à l’Allemagne de maintenir à tout prix la paix européenne. Que sa puissance militaire terrorisait le monde et qu’elle avait tout à perdre et rien à gagner en provoquant un conflit.
    2o Qu’en violant le territoire belge, elle s’exposait à s’aliéner l’Angleterre qui, alliée de la France et de la Russie, devenait un appoint considérable pour obstruer les communications maritimes (vivres et munitions etc.) avec l’Allemagne.
    3o Que les exactions barbares pratiquées par l’Allemagne étaient une faute grave, qui nécessitait les représailles les plus caractérisées.
    J’ajoutais que ces lourdes fautes ne pouvaient être commises que par une vanité aveugle et une bêtise sans précédent. Je trouve mes dires corroborées aujourd’hui par deux citations suivantes : “Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et de fourberie”, “C’est un peuple né pour le mensonge ; il faut l’avoir éprouvé pour y croire”, Villeins Paterculum L’An 10 de l’Ère chrétienne82. »

    52Très optimiste dans ses premières dédicaces, le comte apparaît de plus en plus inquiet quand la guerre se prolonge. L’Allemand devient le « boche », et prend des figures de plus en plus monstrueuses. L’Allemagne apparaît comme une nation de barbares, et comme un ennemi féroce. Même si la guerre de 1870, la crise boulangiste et l’Affaire Dreyfus ont déjà ponctuellement réanimées la germanophobie dans la haute société, 1914-1918 semble marquer une rupture dans l’histoire du cosmopolitisme mondain, parce que le traumatisme collectif que subit la Nation française dépasse désormais les intérêts de classe.

    53En conclusion, ce chapitre nous a permis de montrer que le grand monde parisien, dans ses strates les plus anciennes, s’est massivement investi dans la défense de la Patrie. Les hommes, mobilisés ou engagés volontaires, se sont battus avec courage sur le front ; les femmes, poursuivant une pratique caritative traditionnelle dans leur milieu, se sont livrées avec générosité à une « guerre de l’arrière », coûteuse en énergie et en temps. Tandis que les uns ont enduré les souffrances des combats et de la vie dans les tranchées, les autres se sont évertuées à soulager les blessures physiques et morales des soldats. De plus, la proportion des pertes humaines enregistrées témoigne de la saignée que représente la guerre dans le groupe. Plus que toute autre catégorie sociale, l’aristocratie mondaine meurt sur les champs de batailles, parce qu’elle combat dans les armes les plus exposées, et parce qu’en tant qu’élite, elle doit montrer l’exemple aux troupes lors des affrontements violents qui ponctuent ces quatre années de guerre. À cause du conflit, son déclin numérique, déjà très engagé depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, apparaît irréversible. La mort prématurée des descendants mâles à l’ennemi conduit à l’accélération du processus d’extinction des lignées. Finalement, les éléments développés dans ce chapitre permettent de mettre une nouvelle fois83 en doute certaines interprétations sociales des causes de la guerre, qui font porter aux élites anciennes la responsabilité du déclenchement du conflit84. Ici, la théorie selon laquelle la guerre constituerait une sorte de contre-révolution, organisée par les noblesses des principaux empires européens, afin de régénérer des sociétés perçues comme déclinantes, apparaît contestable pour trois raisons principales. Tout d’abord, comme l’explique Christophe Charle, si l’ordre ancien demeure prédominant à l’Est de l’Europe, l’évolution politique en France dans la deuxième moitié du XIXe siècle a conduit à l’éviction progressive des élites anciennes de la sphère politique. Si l’aristocratie française conserve d’éminentes positions dans la société d’avant-guerre, elle ne constitue plus depuis les années 1880, la classe dirigeante. En France, ce ne sont pas les noblesses rentières conservatrices, mais les bourgeoisies républicaines qui sont aux commandes de la nation à la veille de la guerre, ce qui limite considérablement, non pas l’influence, mais la capacité d’intervention des premières sur les événements. D’autre part, l’importance des décès, et les conséquences démographiques relativement graves que le conflit entraîne dans le groupe, nous laisse penser que si les élites anciennes souhaitaient la guerre, soit elles n’avaient pas mesuré les pertes massives qu’engendrerait leur implication dans le conflit, ce qui paraît peu probable dans une société élevée dans le culte des vertus guerrières et des gloires familiales, soit elles aspiraient à l’honneur suprême d’un suicide collectif. La terrible boucherie de 1914-1918 révèle d’une certaine manière la mauvaise préparation, et donc l’absence d’une véritable préméditation des événements. Enfin, on note que si l’aristocratie française sort régénérée du conflit, c’est moins parce que la guerre lui a donné l’occasion de réaffirmer ses valeurs et de se distinguer, que parce que les souffrances vécues et partagées avec les autres catégories sociales lui permettent de bénéficier d’une franche reconnaissance publique. Les élites anciennes françaises, qui sortent grandies des événements, se voient revalorisées, non pas seulement parce qu’elles apportent la preuve de la supériorité guerrière de leur race, mais surtout parce qu’elles ont montré que lorsque la patrie était en danger, elles étaient capables de se fondre dans la communauté nationale. Dans la souffrance, l’aristocratie accepte avec fierté de participer au sacrifice collectif. Comme le montre Henri Greffulhe* dans une lettre datée du 23 août 1915, la guerre de 1914-1918 n’a pas conforté l’aristocratie dans sa position de supériorité ; elle l’a surtout sorti de son « splendide isolement » mondain, pour la placer au cœur de la lutte contre l’ennemi héréditaire :

    « Je suivais tout pensif une rue déserte du quartier Monceau, songeant que cette guerre terrible avait des contrecoups dans toutes les âmes ; Quelle a d’abord exalté en nous, la fraternité, et celle-ci n’est pas au bord des lèvres mais au fond des cœurs. Elle a réveillé dans notre nature généreuse, le patriotisme et la pitié : le premier est l’instinct de la race et l’autre de l’humanité.
    Le devoir national a touché les cœurs les plus endurcis ; chacun a regardé autour de soi ; il y avait tant de victimes à plaindre, tant de malheureux à secourir ou à consoler ; Nous nous sommes tout de suite aperçu que nous avions tous besoin les uns des autres, ne fût-ce que pour pleurer ensemble. Cette guerre a développé nos meilleurs instincts et étouffé les pires. Elle a fait de nous un peuple uni dans l’épreuve, dans le deuil et dans l’effort85. »

    Notes de bas de page

    1 de Morant G., La noblesse française au champ d’honneur 1914-1915-1916, avec la liste alphabétique des morts au champ d’honneur, blessés et disparus, cités à l’ordre du J.O., ouvrage tiré à 10 exemplaires, 1916.

    2 de Bartillat C., Histoire de la noblesse française de 1789 à nos jours. Du Second Empire à la fin du XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1991, « Le grand jeu de la mort (1914-15) », p. 365 et suivantes.

    3 Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    4 de Morant G., op. cit., XXII.

    5 On compte en effet huit millions et demi d’hommes incorporés dans l’armée française, sur une population totale d’environ 39 600 000 individus à la veille de la guerre, soit une proportion de 21,4 % de mobilisés.

    6 Fonds Albert de Mun, 378 AP/6 : Lettres d’Albert de Mun à sa fille, 1901 à 1914, archives privées, Archives nationales.

    7 Voir Armengaud A., « Les pertes de l’armées », dans Braudel F., Labrousse E., op. cit., t. III, 2e partie, livre I, p. 602. Ces chiffres correspondent à ceux présentés par Winter J.-M., dans The Great War and the British People, Londres, Mac Millan, 1986, p. 75. Il donne en effet un total de 1 327 000 morts parmi les militaires français. Antoine Prost donne un chiffre légèrement différent : 1 397 800 morts, parmi lesquels 1 322 100 Français et 75 700 étrangers ou originaires des colonies, dans Prost A., Les Anciens combattants et la société française 1914-1939, Paris, FNSP, 1977, vol. 2, p. 2-3.

    8 Seulement 16,5 % d’après les taux donnés par Christophe Charle. En Allemagne, il est de 15,4 %, et de 11,8 % en Grande-Bretagne, dans Charle C., La crise des Société impériales…, op. cit., p. 252.

    9 Christophe Charle montre en effet que la France perd 34 habitants pour mille, contre 26,8 en Allemagne et 16 en Grande-Bretagne ; elle perd 13,3 % de sa population d’hommes de 15-49 ans, contre respectivement 12,5 % et 6,3 % dans les deux autres nations, ibid., p. 252.

    10 de Morant G., La noblesse française…, op. cit.

    11 Borel d’Hauterive M., Révérend A., Annuaire de la noblesse de France, Paris, Honoré Champion, 1915-1921.

    12 L’évaluation reste imprécise parce que les dénombrements de la population nobiliaire au début du XXe siècle ont donné des résultats très différents : Christian de Bartillat l’évalue à environ 50 000 individus, Cyril Grange à 38 500, et Etienne de Séreville à environ 25 300 personnes. Ici, nous avons calculé la part des morts dans le groupe, à partir d’une moyenne de 37 900 personnes.

    13 de Bartillat C., Histoire de la noblesse française…, op. cit., p. 366.

    14 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/166 : Guerre de 1914-1918 : pages de guerre de la comtesse, correspondance, archives privées, Archives nationales.

    15 de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XXII.

    16 Armengaud A., « Les pertes de l’armées », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire économique et sociale…, op. cit., t. III, 2e partie, livre I, p. 602.

    17 de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XII.

    18 Fonds Joachim Murat, 31 AP/382 : Jérôme Murat. Papiers divers, médaille militaire et « Argus de la presse » concernant sa blessure 1918-1922, archives privées, Archives nationales.

    19 Armengaud A., « Les pertes de l’armées », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire économique et sociale…, op. cit., t. III, 2e partie, livre I, p. 602.

    20 Charle C., La crise des sociétés impériales…, op. cit., p. 253.

    21 Corvette A., Dictionnaire d’Art et d’histoire militaire, Paris, PUF, 1988.

    22 Serge William Serman indique que si les nobles ne représentent plus que 11 % du corps des officiers français à la veille de la Grande Guerre, ils représentent encore 38 % des effectifs dans la cavalerie, 8 % dans l’infanterie contre 2 % dans l’artillerie et le génie ; Serman S.W., Le corps des officiers français…, op. cit. ; et Les officiers français dans la nation 1848-1914, Paris, Aubier Montaigne, coll. « Collection historique », 1982.

    23 de Vibraye T., Carnet de route d’un cavalier, cité dans de Bartillat C., Histoire de la noblesse…, op. cit., p. 375.

    24 de Bartillat C., Histoire de la noblesse…, op. cit., p. 372 et suivantes.

    25 Dans le chap. ii de la première partie, nous avons noté que 22 % des mondains effectuaient leurs études supérieures dans une école militaire.

    26 Daumard A. « Les classes urbaines au temps de l’inflation et des tensions sociales », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire économique…, op. cit., t. IV, vol. II, livre V, chap. 1, p. 869.

    27 Villermet B., « L’École polytechnique de 1914 à 1920 », Sabix, bulletin de la Société des amis de la bibliothèque de l’École polytechnique, 1992, p. 45.

    28 Annuaire de la saint-cyrienne, 1984, chiffres cités par de Bartillat C., Histoire de la noblesse…, op. cit., p. 373.

    29 du Puy de Clinchamps P., La noblesse, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 4e éd., 1979.

    30 Ibid.

    31 Ibid.

    32 Braudel F., Labrousse E., Histoire économique…, op. cit., t. III, livre I « La démographie, signe et facteur… », chiffres donnés pour la période 1908-1913, p. 111.

    33 Ibid., p. 97.

    34 Houdaille J., « La bourgeoisie ancienne selon le dictionnaire généalogique d’André Delavenne », Population, 2, 1988, p. 315, cité dans Grange C., Les Gens du Bottin…, op. cit., p. 138.

    35 Grange C., Les Gens du Bottin…, op. cit., « La vitalité démographique des mondains. Une population très prolifique au XXe siècle », p. 149.

    36 Ibid., p. 160.

    37 Ibid., p. 160.

    38 Ibid., p. 161.

    39 Cyril Grange a montré l’impact du sentiment religieux sur la fécondité des familles mondaines. Il indique ainsi que la descendance des couples « catholiques » mariés entre 1870 et 1899 est de 5,4 contre 2,7 enfants pour l’ensemble de l’échantillon noble, ibid., p. 155.

    40 Grange C., Les gens du Bottin…, ibid., voir le graphique 13 « Comparaison de l’évolution de l’indice conjoncturel de fécondité : noblesse parisienne-noblesse de province », p. 518.

    41 Petiteau N., Élites et mobilités…, op. cit.

    42 de Séreville E., Dictionnaire de la noblesse française…, op. cit.

    43 du Puy de Clinchamps P., La Noblesse…, op. cit.

    44 Philippe du Puy de Clinchamps estimait que cet ouvrage « confus et imprécis » contenait une part de 25 % d’erreurs, ibid.

    45 Armengaud A., « La guerre de 1914-1918 et ses conséquences démographiques », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire…, op. cit., t. III, 2e partie, livre I « La démographie française du XXe siècle » p. 597-607.

    46 Le père d’Arnaud de Gramont, le comte Alfred de Gramont, avait en effet un frère, Auguste, marié à Marie-Sophie de Ségur, qui transmit le titre de comte à sa descendance. Leur frère Alfred-Agénor* était quant à lui détenteur du titre ducal.

    47 Fonds Berthier de Wagram, AP/173bis/434 : Papiers du prince Alexandre de Wagram, mort en 1918, dossiers sur l’administration du domaine de Grosbois, archives privées, Archives nationales.

    48 Déclaration de succession du duc de Rohan, 1er juillet 1914 no 1281, DQ7 30969, Archives de Paris.

    49 Pierre d’Arenberg meurt en effet à Paris le 3 août 1919, tandis que son père Auguste décède en 1924.

    50 Déclarations de succession du prince Auguste d’Arenberg, du 14 février 1925 no 172 7e bureau ; du 1er février 1926 no 122 ; du 19 juillet 1926 no 918 ; du 12 février 1927 no 212-236, DQ7 32034, Archives de Paris.

    51 Notice du comte Louis de Clermont-Tonnerre, Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    52 Notice du comte Louis de Clermont-Tonnerre, Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    53 Fonds Joachim Murat, 31 AP/69 : Correspondance du prince Joachim V Murat, archives privées, Archives nationales.

    54 Notice du marquis Henri de La Ferronnays, Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    55 de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XXXV.

    56 Le marquis de Lubersac (1878-1932), propriétaire et sénateur, fils de G. de Lubersac et d’Odette de Chaumont Quitry, avait épousé Stéphanie Pauline Marguerite de Broglie (1883-1973), femme de lettres et artiste peintre le 20 décembre 1904 à Paris. Celle-ci était la fille d’Amédée de Broglie* et de Marie Say* ; Guy de Lubersac fut capitaine aviateur pendant la guerre, et reçut à ce titre la Légion d’Honneur et la Croix de guerre.

    57 Ces deux derniers sont cités par de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XXXIV. Jacques de Lesseps est l’un des fils de Ferdinand de Lesseps* ; Henry de Pracomtal appartient manifestement à la branche aînée de la famille, alors que notre mondain, Rostaing de Pracomtal*, fait partie du rameau cadet.

    58 Veblen T., Théorie de la classe…, op. cit., « survivance moderne de la prouesse ».

    59 Dossier de Légion d’Honneur du duc Honoré Sosthènes Marie Charles d’Albert de Luynes, L0015052, Archives nationales.

    60 Fonds Joachim Murat, note sur le prince Louis Murat dans « le Mémorial de la guerre », publié par la Société académique d’histoire internationale en 1916 ; 31 AP/381 : Papiers personnels et militaires : citations et papiers concernant sa mort pour la France le 21 août 1916 et son inhumation, archives privées, Archives nationales.

    61 de Morant G., La noblesse…, op. cit., XLI.

    62 de Morant G., La noblesse…, op. cit., p. xxxviii.

    63 Une lettre du colonel Pichon la remercie notamment d’avoir envoyé des « chandails » et des « plastrons » aux soldats les plus déshérités. À voir, dans le Fonds Joachim V Murat, 31 AP/71 : Papiers de la princesse Cécile Ney d’Elchingen (1867-1960). Correspondance pendant la guerre de 1914-18, archives privées, Archives nationales.

    64 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/189 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés : Assistance aux convalescents militaires, magasin des soldats aveugles, recherche de disparus. archives privées, Archives nationales.

    65 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/180 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés : fêtes et galas organisés entre 1915 et 1916 à l’opéra ou ailleurs, archives privées, Archives nationales.

    66 La marquise Hélie de Noailles est née Antonia Corisande Emma de Gramont. Fille du duc Agénor de Gramont* et de Marguerite de Rothschild*, elle épouse Hélie de Noailles, le frère d’Adrien Maurice de Noailles*, qui avait épousé Yolande d’Albert de Luynes*

    67 La comtesse, née Pauline d’Harcourt*, a eu deux filles de son mariage avec Gabriel Paul Othenin d’Haussonville** : Aline (1852-1943) morte sans alliance, et Catherine (1859-1944), comtesse de Puymaigre. Il s’agit de l’une d’entre elles.

    68 Fonds Henri Greffulhe, AP/101 (I)/26 : Lettres de sa fille Elaine Greffulhe, mariée au duc de Gramont 1912-16, archives privées, Archives nationales.

    69 À ce sujet, voir Lalliard F., La fortune des Wagram…, op. cit., le chapitre « Grande Guerre et pratique féminine de la charité nobiliaire », p. 362 et suivantes.

    70 de Gmeline P., La duchesse d’Uzès…, op. cit., p. 353.

    71 Fonds Joachim Murat, 31 AP/106 : Charité de la princesse, archives privées, Archives nationales.

    72 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/186 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés, archives privées, Archives nationales.

    73 Fonds de la comtesse Greffulhe, Lettre de la comtesse à M. Levasseur, janvier 1919, AP/101 (II)/186 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés : Assistance aux convalescents militaires, archives privées, Archives nationales.

    74 Fonds Coëtnempren de Kersaint, lettres du général des Vaillières, 1917, 22 AP2, archives privées, Archives nationales.

    75 Fonds Berthier de Wagram, AP/173 bis/415 : Hôpital de Grosbois pendant la guerre 1914-18, archives privées, Archives nationales.

    76 Fonds Henri Greffulhe, Lettre du 10 août 1915, AP/101 (I)/4 : dédicaces envoyées à la comtesse Greffulhe pendant l’année 1915, archives privées, Archives nationales.

    77 Fonds Joachim Murat, lettre du 18 janvier 1920, 31 AP/107 : Hôpital de Chambly, registre d’entrée, correspondance, 1919.

    78 de Morant G., La noblesse…, op. cit., XXXVIII.

    79 Le comte Frédéric de Pourtalès, par exemple (1853-1928), devient premier secrétaire d’ambassade d’Allemagne à Paris en 1884, premier secrétaire à Saint-Petersbourg en 1888 et de 1908 à 1914, à La Haye en 1899. Il est le fils de Charlotte née de Maltzan de la famille d’un ministre de Prusse, dans Cramer R., Les Pourtalès 1300-2000, Leuville sur Orge, Éd. familiales.

    80 Cercle de l’Union, Registre 13 comités et sous-comités 1907-1918, archives privées, Nouveau Cercle de l’Union.

    81 Fonds Joachim Murat, 31 AP/71 : Papiers de la princesse Cécile Ney d’Elchingen (1867-1960). Correspondance pendant la guerre de 1914-18, archives privées, archives nationales.

    82 Fonds Henri Greffulhe, lettres 1915, AP/101 (I)/4 : dédicaces envoyées à la comtesse Greffulhe pendant l’année 1915, archives privées, Archives nationales.

    83 Charle C., La crise des sociétés impériales…, op. cit., chap. 5 : « Les origines sociales de la Première Guerre mondiale », p. 210 et suivantes.

    84 Nous ne reprendrons pas la démonstration effectuée par Christophe Charle. Nous faisons essentiellement référence ici aux travaux d’Arno Mayer, qui écrivait notamment : « La Grande Guerre fut l’expression de la décadence et de la chute de l’ordre ancien luttant pour sa survie plutôt que la manifestation de la montée fulgurante du capitalisme industriel résolu à imposer sa suprématie. » Dans Mayer A., La persistance de l’Ancien Régime…, op. cit., p. 11-12.

    85 Fonds Henri Greffulhe, lettre du 23 août 1915, AP/101 (I)/4 : dédicaces envoyées à la comtesse Greffulhe pendant l’année 1915, archives privées, Archives nationales.

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    1 de Morant G., La noblesse française au champ d’honneur 1914-1915-1916, avec la liste alphabétique des morts au champ d’honneur, blessés et disparus, cités à l’ordre du J.O., ouvrage tiré à 10 exemplaires, 1916.

    2 de Bartillat C., Histoire de la noblesse française de 1789 à nos jours. Du Second Empire à la fin du XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1991, « Le grand jeu de la mort (1914-15) », p. 365 et suivantes.

    3 Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    4 de Morant G., op. cit., XXII.

    5 On compte en effet huit millions et demi d’hommes incorporés dans l’armée française, sur une population totale d’environ 39 600 000 individus à la veille de la guerre, soit une proportion de 21,4 % de mobilisés.

    6 Fonds Albert de Mun, 378 AP/6 : Lettres d’Albert de Mun à sa fille, 1901 à 1914, archives privées, Archives nationales.

    7 Voir Armengaud A., « Les pertes de l’armées », dans Braudel F., Labrousse E., op. cit., t. III, 2e partie, livre I, p. 602. Ces chiffres correspondent à ceux présentés par Winter J.-M., dans The Great War and the British People, Londres, Mac Millan, 1986, p. 75. Il donne en effet un total de 1 327 000 morts parmi les militaires français. Antoine Prost donne un chiffre légèrement différent : 1 397 800 morts, parmi lesquels 1 322 100 Français et 75 700 étrangers ou originaires des colonies, dans Prost A., Les Anciens combattants et la société française 1914-1939, Paris, FNSP, 1977, vol. 2, p. 2-3.

    8 Seulement 16,5 % d’après les taux donnés par Christophe Charle. En Allemagne, il est de 15,4 %, et de 11,8 % en Grande-Bretagne, dans Charle C., La crise des Société impériales…, op. cit., p. 252.

    9 Christophe Charle montre en effet que la France perd 34 habitants pour mille, contre 26,8 en Allemagne et 16 en Grande-Bretagne ; elle perd 13,3 % de sa population d’hommes de 15-49 ans, contre respectivement 12,5 % et 6,3 % dans les deux autres nations, ibid., p. 252.

    10 de Morant G., La noblesse française…, op. cit.

    11 Borel d’Hauterive M., Révérend A., Annuaire de la noblesse de France, Paris, Honoré Champion, 1915-1921.

    12 L’évaluation reste imprécise parce que les dénombrements de la population nobiliaire au début du XXe siècle ont donné des résultats très différents : Christian de Bartillat l’évalue à environ 50 000 individus, Cyril Grange à 38 500, et Etienne de Séreville à environ 25 300 personnes. Ici, nous avons calculé la part des morts dans le groupe, à partir d’une moyenne de 37 900 personnes.

    13 de Bartillat C., Histoire de la noblesse française…, op. cit., p. 366.

    14 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/166 : Guerre de 1914-1918 : pages de guerre de la comtesse, correspondance, archives privées, Archives nationales.

    15 de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XXII.

    16 Armengaud A., « Les pertes de l’armées », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire économique et sociale…, op. cit., t. III, 2e partie, livre I, p. 602.

    17 de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XII.

    18 Fonds Joachim Murat, 31 AP/382 : Jérôme Murat. Papiers divers, médaille militaire et « Argus de la presse » concernant sa blessure 1918-1922, archives privées, Archives nationales.

    19 Armengaud A., « Les pertes de l’armées », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire économique et sociale…, op. cit., t. III, 2e partie, livre I, p. 602.

    20 Charle C., La crise des sociétés impériales…, op. cit., p. 253.

    21 Corvette A., Dictionnaire d’Art et d’histoire militaire, Paris, PUF, 1988.

    22 Serge William Serman indique que si les nobles ne représentent plus que 11 % du corps des officiers français à la veille de la Grande Guerre, ils représentent encore 38 % des effectifs dans la cavalerie, 8 % dans l’infanterie contre 2 % dans l’artillerie et le génie ; Serman S.W., Le corps des officiers français…, op. cit. ; et Les officiers français dans la nation 1848-1914, Paris, Aubier Montaigne, coll. « Collection historique », 1982.

    23 de Vibraye T., Carnet de route d’un cavalier, cité dans de Bartillat C., Histoire de la noblesse…, op. cit., p. 375.

    24 de Bartillat C., Histoire de la noblesse…, op. cit., p. 372 et suivantes.

    25 Dans le chap. ii de la première partie, nous avons noté que 22 % des mondains effectuaient leurs études supérieures dans une école militaire.

    26 Daumard A. « Les classes urbaines au temps de l’inflation et des tensions sociales », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire économique…, op. cit., t. IV, vol. II, livre V, chap. 1, p. 869.

    27 Villermet B., « L’École polytechnique de 1914 à 1920 », Sabix, bulletin de la Société des amis de la bibliothèque de l’École polytechnique, 1992, p. 45.

    28 Annuaire de la saint-cyrienne, 1984, chiffres cités par de Bartillat C., Histoire de la noblesse…, op. cit., p. 373.

    29 du Puy de Clinchamps P., La noblesse, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 4e éd., 1979.

    30 Ibid.

    31 Ibid.

    32 Braudel F., Labrousse E., Histoire économique…, op. cit., t. III, livre I « La démographie, signe et facteur… », chiffres donnés pour la période 1908-1913, p. 111.

    33 Ibid., p. 97.

    34 Houdaille J., « La bourgeoisie ancienne selon le dictionnaire généalogique d’André Delavenne », Population, 2, 1988, p. 315, cité dans Grange C., Les Gens du Bottin…, op. cit., p. 138.

    35 Grange C., Les Gens du Bottin…, op. cit., « La vitalité démographique des mondains. Une population très prolifique au XXe siècle », p. 149.

    36 Ibid., p. 160.

    37 Ibid., p. 160.

    38 Ibid., p. 161.

    39 Cyril Grange a montré l’impact du sentiment religieux sur la fécondité des familles mondaines. Il indique ainsi que la descendance des couples « catholiques » mariés entre 1870 et 1899 est de 5,4 contre 2,7 enfants pour l’ensemble de l’échantillon noble, ibid., p. 155.

    40 Grange C., Les gens du Bottin…, ibid., voir le graphique 13 « Comparaison de l’évolution de l’indice conjoncturel de fécondité : noblesse parisienne-noblesse de province », p. 518.

    41 Petiteau N., Élites et mobilités…, op. cit.

    42 de Séreville E., Dictionnaire de la noblesse française…, op. cit.

    43 du Puy de Clinchamps P., La Noblesse…, op. cit.

    44 Philippe du Puy de Clinchamps estimait que cet ouvrage « confus et imprécis » contenait une part de 25 % d’erreurs, ibid.

    45 Armengaud A., « La guerre de 1914-1918 et ses conséquences démographiques », dans Braudel F., Labrousse E., Histoire…, op. cit., t. III, 2e partie, livre I « La démographie française du XXe siècle » p. 597-607.

    46 Le père d’Arnaud de Gramont, le comte Alfred de Gramont, avait en effet un frère, Auguste, marié à Marie-Sophie de Ségur, qui transmit le titre de comte à sa descendance. Leur frère Alfred-Agénor* était quant à lui détenteur du titre ducal.

    47 Fonds Berthier de Wagram, AP/173bis/434 : Papiers du prince Alexandre de Wagram, mort en 1918, dossiers sur l’administration du domaine de Grosbois, archives privées, Archives nationales.

    48 Déclaration de succession du duc de Rohan, 1er juillet 1914 no 1281, DQ7 30969, Archives de Paris.

    49 Pierre d’Arenberg meurt en effet à Paris le 3 août 1919, tandis que son père Auguste décède en 1924.

    50 Déclarations de succession du prince Auguste d’Arenberg, du 14 février 1925 no 172 7e bureau ; du 1er février 1926 no 122 ; du 19 juillet 1926 no 918 ; du 12 février 1927 no 212-236, DQ7 32034, Archives de Paris.

    51 Notice du comte Louis de Clermont-Tonnerre, Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    52 Notice du comte Louis de Clermont-Tonnerre, Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    53 Fonds Joachim Murat, 31 AP/69 : Correspondance du prince Joachim V Murat, archives privées, Archives nationales.

    54 Notice du marquis Henri de La Ferronnays, Livre d’or du Nouveau cercle, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    55 de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XXXV.

    56 Le marquis de Lubersac (1878-1932), propriétaire et sénateur, fils de G. de Lubersac et d’Odette de Chaumont Quitry, avait épousé Stéphanie Pauline Marguerite de Broglie (1883-1973), femme de lettres et artiste peintre le 20 décembre 1904 à Paris. Celle-ci était la fille d’Amédée de Broglie* et de Marie Say* ; Guy de Lubersac fut capitaine aviateur pendant la guerre, et reçut à ce titre la Légion d’Honneur et la Croix de guerre.

    57 Ces deux derniers sont cités par de Morant G., La noblesse française…, op. cit., XXXIV. Jacques de Lesseps est l’un des fils de Ferdinand de Lesseps* ; Henry de Pracomtal appartient manifestement à la branche aînée de la famille, alors que notre mondain, Rostaing de Pracomtal*, fait partie du rameau cadet.

    58 Veblen T., Théorie de la classe…, op. cit., « survivance moderne de la prouesse ».

    59 Dossier de Légion d’Honneur du duc Honoré Sosthènes Marie Charles d’Albert de Luynes, L0015052, Archives nationales.

    60 Fonds Joachim Murat, note sur le prince Louis Murat dans « le Mémorial de la guerre », publié par la Société académique d’histoire internationale en 1916 ; 31 AP/381 : Papiers personnels et militaires : citations et papiers concernant sa mort pour la France le 21 août 1916 et son inhumation, archives privées, Archives nationales.

    61 de Morant G., La noblesse…, op. cit., XLI.

    62 de Morant G., La noblesse…, op. cit., p. xxxviii.

    63 Une lettre du colonel Pichon la remercie notamment d’avoir envoyé des « chandails » et des « plastrons » aux soldats les plus déshérités. À voir, dans le Fonds Joachim V Murat, 31 AP/71 : Papiers de la princesse Cécile Ney d’Elchingen (1867-1960). Correspondance pendant la guerre de 1914-18, archives privées, Archives nationales.

    64 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/189 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés : Assistance aux convalescents militaires, magasin des soldats aveugles, recherche de disparus. archives privées, Archives nationales.

    65 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/180 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés : fêtes et galas organisés entre 1915 et 1916 à l’opéra ou ailleurs, archives privées, Archives nationales.

    66 La marquise Hélie de Noailles est née Antonia Corisande Emma de Gramont. Fille du duc Agénor de Gramont* et de Marguerite de Rothschild*, elle épouse Hélie de Noailles, le frère d’Adrien Maurice de Noailles*, qui avait épousé Yolande d’Albert de Luynes*

    67 La comtesse, née Pauline d’Harcourt*, a eu deux filles de son mariage avec Gabriel Paul Othenin d’Haussonville** : Aline (1852-1943) morte sans alliance, et Catherine (1859-1944), comtesse de Puymaigre. Il s’agit de l’une d’entre elles.

    68 Fonds Henri Greffulhe, AP/101 (I)/26 : Lettres de sa fille Elaine Greffulhe, mariée au duc de Gramont 1912-16, archives privées, Archives nationales.

    69 À ce sujet, voir Lalliard F., La fortune des Wagram…, op. cit., le chapitre « Grande Guerre et pratique féminine de la charité nobiliaire », p. 362 et suivantes.

    70 de Gmeline P., La duchesse d’Uzès…, op. cit., p. 353.

    71 Fonds Joachim Murat, 31 AP/106 : Charité de la princesse, archives privées, Archives nationales.

    72 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/186 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés, archives privées, Archives nationales.

    73 Fonds de la comtesse Greffulhe, Lettre de la comtesse à M. Levasseur, janvier 1919, AP/101 (II)/186 : Union de France pour la Belgique et les pays alliés : Assistance aux convalescents militaires, archives privées, Archives nationales.

    74 Fonds Coëtnempren de Kersaint, lettres du général des Vaillières, 1917, 22 AP2, archives privées, Archives nationales.

    75 Fonds Berthier de Wagram, AP/173 bis/415 : Hôpital de Grosbois pendant la guerre 1914-18, archives privées, Archives nationales.

    76 Fonds Henri Greffulhe, Lettre du 10 août 1915, AP/101 (I)/4 : dédicaces envoyées à la comtesse Greffulhe pendant l’année 1915, archives privées, Archives nationales.

    77 Fonds Joachim Murat, lettre du 18 janvier 1920, 31 AP/107 : Hôpital de Chambly, registre d’entrée, correspondance, 1919.

    78 de Morant G., La noblesse…, op. cit., XXXVIII.

    79 Le comte Frédéric de Pourtalès, par exemple (1853-1928), devient premier secrétaire d’ambassade d’Allemagne à Paris en 1884, premier secrétaire à Saint-Petersbourg en 1888 et de 1908 à 1914, à La Haye en 1899. Il est le fils de Charlotte née de Maltzan de la famille d’un ministre de Prusse, dans Cramer R., Les Pourtalès 1300-2000, Leuville sur Orge, Éd. familiales.

    80 Cercle de l’Union, Registre 13 comités et sous-comités 1907-1918, archives privées, Nouveau Cercle de l’Union.

    81 Fonds Joachim Murat, 31 AP/71 : Papiers de la princesse Cécile Ney d’Elchingen (1867-1960). Correspondance pendant la guerre de 1914-18, archives privées, archives nationales.

    82 Fonds Henri Greffulhe, lettres 1915, AP/101 (I)/4 : dédicaces envoyées à la comtesse Greffulhe pendant l’année 1915, archives privées, Archives nationales.

    83 Charle C., La crise des sociétés impériales…, op. cit., chap. 5 : « Les origines sociales de la Première Guerre mondiale », p. 210 et suivantes.

    84 Nous ne reprendrons pas la démonstration effectuée par Christophe Charle. Nous faisons essentiellement référence ici aux travaux d’Arno Mayer, qui écrivait notamment : « La Grande Guerre fut l’expression de la décadence et de la chute de l’ordre ancien luttant pour sa survie plutôt que la manifestation de la montée fulgurante du capitalisme industriel résolu à imposer sa suprématie. » Dans Mayer A., La persistance de l’Ancien Régime…, op. cit., p. 11-12.

    85 Fonds Henri Greffulhe, lettre du 23 août 1915, AP/101 (I)/4 : dédicaces envoyées à la comtesse Greffulhe pendant l’année 1915, archives privées, Archives nationales.

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    Bravard, A. (2013). Chapitre VI. L’aristocratie à l’épreuve de la guerre. In Le grand monde parisien. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.117855
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