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    Plan détaillé Texte intégral Organisation de la vie mondaine Lieux et pratiques de la sociabilité mondaine Un monde de réseaux Notes de bas de page

    Le grand monde parisien

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre V. La sociabilité mondaine d’avant-guerre. Organisation, pratiques et réseaux

    p. 137-177

    Texte intégral Organisation de la vie mondaine Temporalités et spatialités de la vie mondaine Espace urbain, espace mondain Le provincialisme mondain L’itinérance aristocratique Lieux et pratiques de la sociabilité mondaine Le cercle, un espace d’échanges ou de repli identitaire ? Salons littéraires et musicaux Mondanité de campagne : le plaisir de la chasse Un monde de réseaux La famille au cœur du « système-monde » Réseaux associatifs et organismes actifs Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans ses carnets, Albert de Mun* exprime sa culpabilité à vivre en homme du monde. Fervent catholique, préoccupé à faire le « bien » durant son existence, il considère sa condition d’aristocrate oisif, comme un danger moral, parce que l’inactivité selon lui, conduit à la paresse. Comme certains témoignages de contemporains de son milieu, ses écrits intimes renvoient en fait une image globalement négative de la vie mondaine. Improductive, car elle ne contraint pas l’homme au travail, elle apparaît souvent vaine. Remplie d’activités « ordinaires » et d’obligations sociales, elle est présentée comme le déroulement d’un temps ritualisé, qui plonge les êtres dans la torpeur et l’ennui. Or, cette vision doit être nuancée. Tout d’abord, l’étude que nous avons réalisée dans un précédent chapitre a révélé que deux tiers des hommes du monde exerçaient une activité professionnelle. De plus, qu’ils soient rentiers ou propriétaires, cadres de l’État ou plus intégrés dans le monde productif, ils cumulent généralement des activités diverses. Ce cumul, qui trahit l’amateurisme et l’absence de nécessités économiques d’une partie des hommes du monde, n’en demeure pas moins une preuve du dynamisme des individus. La vie professionnelle des gens du monde apparaît donc beaucoup plus riche et intéressante, qu’Albert de Mun* semble vouloir le montrer. De même, leur vie sociale ne se réduit-elle pas à quelques dîners ennuyeux dans des cercles intimes. L’auteur insiste constamment sur la corruption des esprits, la futilité des conversations et la vanité des réunions du monde élégant. Mais la lassitude de cet homme, âgé de plus de 60 ans au début du siècle ne saurait masquer l’intensité particulière de la sociabilité mondaine, à une époque où les pratiques, les lieux et les réseaux mondains se diversifient. Les chroniques du Figaro l’attestent, les gens du monde sont débordés de sollicitations divertissantes tout au long de l’année. Finalement, il semblerait qu’ils rencontrent plus de difficultés à concilier la multiplicité de leurs obligations professionnelles et sociales, qu’à supporter une oisiveté, décrite par l’auteur, comme pesante et stérile. Dans ce chapitre, nous tenterons précisément d’élucider les modalités de gestion du temps dans la haute société parisienne. Nous nous intéresserons également à l’alternance des espaces d’existence de la haute société : les résidences principale et secondaire, les déplacements saisonniers et les voyages seront étudiés afin de montrer en quoi les choix des lieux de séjours sont fortement déterminés par un souci de distinction sociale1. Nous essayerons ensuite de saisir le fonctionnement de cette sociabilité aristocratique, en prenant en compte à la fois les lieux et les formes de la mondanité à la fin du siècle. Puis, nous nous interrogerons sur l’organisation sociale de la vie mondaine. Nous montrerons que l’apparente communion des élites du Figaro, provient en partie de la manière dont nous avons dressé notre échantillon : le relevé systématique des noms sur une liste unique crée en effet entre les individus des liens fictifs ; ceux-ci ne se fréquentent pas nécessairement ; ils s’ignorent même et se méprisent parfois. Nous nous interrogerons donc sur la nature des réseaux qui structurent la vie sociale et sur leur niveau d’interconnexion. Cette étude des formes, des lieux et des réseaux de la mondanité a donc vocation à renouveler une approche de la sociabilité des élites, encore trop souvent superficielle. Elle nous permettra de saisir si la vie mondaine à la fin du siècle doit être considérée comme l’expression du repli identitaire d’élites anciennes en perte de vitesse ou si, au contraire, grâce au renouvellement de ses formes et à la diversité des réseaux qui l’animent, elle favorise la fusion des noblesses avec l’aristocratie récente.

    Organisation de la vie mondaine

    Temporalités et spatialités de la vie mondaine

    2La consultation quotidienne des chroniques du Figaro révèle l’étalement des activités mondaines sur l’ensemble de l’année. Le nombre d’annonces varie toutefois d’un mois à l’autre. L’intensité du dynamisme mondain oscille en fonction des saisons, comme nous le montrerons plus loin. Par contre, à l’échelle de la semaine, nous n’avons pas remarqué de préférence selon le jour. Par exemple, on signale dans les Figaro du début de l’année 1900, la reprise des « mardis musicaux chez la vicomtesse de Trédern*, auxquels ne sont admis que les artistes et les amateurs mondains », la reprise des « mercredis soirs de la comtesse Jean de Castellane* », des « réceptions hebdomadaires du lundi chez Madame Emile Loubet », des « five o’clock du vendredi de la comtesse de Labadye », et des « matinées musicales du jeudi chez Madame de Kiréevsky »2. Le dimanche, le monde se distrait également. Si les couples mondains ne reçoivent évidemment pas tous les jours, ils sont visiblement sollicités plusieurs fois par semaine. Cela est d’autant plus plausible que les invitations s’effectuent à des heures différentes. En effet, le temps des mondanités est réparti sur l’ensemble de la journée. Le matin, les femmes du monde reçoivent pour des « matinées musicales » ou « littéraires » autour d’un écrivain à la mode, d’un compositeur célèbre ou d’interprètes confirmés. À midi, s’organisent des déjeuners, souvent « intimes », dans les salons privés des hôtels particuliers ou dans les restaurants des cercles parisiens. L’après-midi, comme le veut l’anglomanie ambiante dans ce milieu, l’heure est au « five o’clock » ou au « Thé élégant ». Cette pratique aristocratique s’est généralisée en France au cours du XIXe siècle et devient, comme l’explique Eric Mension-Rigau, l’un des grands rites de l’« Internationale » aristocratique3. Les dames du monde se réunissent autour d’une tasse de thé et d’un cake, pour s’adonner aux plaisirs de la conversation, en pleine journée. En fin d’après-midi, commencent les « cocktails élégants » et les « garden-partys », qui invitent les gens du monde à se tenir debout autour d’un buffet. Dans la soirée, les dîners sont probablement les réunions les plus fréquentes. Ils commencent autour de dix-neuf heures ; ils réunissent quelques proches autour d’un repas intime. Lorsqu’ils précèdent un bal, effectués « par petites tables », ils peuvent rassembler jusqu’à plusieurs milliers de personnes. Dans ce cas, ils s’achèvent au petit matin, vers trois ou quatre heures selon Le Figaro, après une succession de danses, de cotillons et de divertissements. Les gens du monde aiment se coucher tard et ils le font savoir. À l’ensemble des réceptions prestigieuses signalées dans la presse, s’ajoutent dans l’agenda mondain, des rendez-vous et des sorties qui demeurent confidentielles. Les soirées ordinaires passées au restaurant ou au théâtre, les promenades au bois de Boulogne, les thés pris dans les Cafés de l’ouest parisien, qui sont des pratiques courantes dans le mode de vie mondain4, mobilisent encore davantage le temps disponible de la société élégante. La fréquence des réceptions mondaines, à la fois tous les jours de l’année et à tous les moments de la journée, atteste de la libre disposition du temps, dont bénéficient les gens du monde. Elle montre que ceux-ci ignorent encore largement au début du siècle les contraintes temporelles, que pourraient engendrer un emploi pour les hommes, les tâches domestiques et l’éducation des enfants pour les femmes. Le niveau des fortunes et la nombreuse domesticité autorisent le grand monde parisien à « gaspiller » son temps de manière ostentatoire.

    3L’absence de limites se retrouve d’ailleurs si on considère cette fois, non plus le temps des mondanités, mais l’espace dans lequel elles s’expriment. Le Figaro et Le Gaulois donnent aux lecteurs une vision cosmopolite des mondanités. Les événements signalés se déroulent aussi bien à Paris, en province, que dans des nations étrangères. Les cours et les ambassades, quelques salons londoniens, des châteaux étrangers, représentent les points d’expansion maximale d’une mondanité, qui dépasse le cadre des frontières nationales. Si la géographie des réceptions élégantes montre l’étendue de l’espace mondain, l’étude de la nature des lieux de sociabilité révèle sa diversité. En effet, ceux-ci sont de quatre types. On distingue tout d’abord un ensemble de lieux officiels : l’Élysée, les ministères et les ambassades, qui n’ont pas été pris en compte pour la construction de notre échantillon, mais dans lesquels se déroulent des réceptions quotidiennes, d’après les rubriques « Les fêtes de l’exposition », « Dans les cours », « Dans les ambassades ». Si ces réunions ont un caractère avant tout officiel, la position sociale des individus qui s’y rendent leur donnent également une dimension mondaine. D’autre part, Le Figaro fait état des événements ayant lieu dans les théâtres, les salles de concert, les opéras, les casinos et les grands hôtels, c’est-à-dire dans des lieux publics, prêtés ou loués à des associations de charité mondaine ou à des individus fortunés. Dans une troisième catégorie, on trouve les salons des luxueux hôtels particuliers ou des appartements, les salles de réception des châteaux de province, les jardins des villas de bord de mer, c’est-à-dire un ensemble d’espaces privés transformés pour accueillir une foule élégante. Enfin, de nombreuses assemblées se réunissent dans les salons des cercles parisiens, que nous considérons comme des espaces semi-privés, dans la mesure où l’entrée est conditionnée par une adhésion au moins temporaire, et par le paiement d’une cotisation. La sociabilité s’inscrit donc dans des lieux multiples. Françaises et étrangères, urbaines et rurales, parisiennes et provinciales, cantonnées dans l’espace domestique ou implantées dans les nouveaux centres des loisirs aristocratiques, les mondanités témoignent de la propension du grand monde parisien à dominer l’espace, comme il maîtrise le temps.

    4Ainsi les mondanités semblent se dérouler dans des lieux divers, à tout moment. Cette ubiquité dans le temps et dans l’espace ne doit cependant pas être interprétée comme le résultat du foisonnement désordonné des initiatives festives particulières. En fait, le choix des lieux et des pratiques dépend moins des agendas individuels, que du calendrier qui structure la vie sociale des gens du monde. En effet, l’organisation de l’année mondaine repose sur un découpage spatio-temporel en trois saisons, dont les limites et les caractéristiques apparaissent nettement dans les chroniques du Figaro et du Gaulois. Tout d’abord, en janvier, commence la période parisienne. Dès les premières semaines de l’année, la presse note l’arrivée de personnalités dans la capitale. Beaucoup d’entre eux sont des étrangers, qui viennent passer l’hiver dans la plus riche et la plus belle ville de France. Dans Le Figaro du dimanche 14 janvier 1900, on pouvait ainsi lire ceci :

    « La princesse de Saxe Meiningen est arrivée à Paris pour y passer l’hiver. Son Altesse royale est descendue à l’hôtel Campbell5. »

    5Le dimanche 4 février 1900, un chroniqueur notait :

    « Le comte Palffy et sa sœur la comtesse Andrassy sont arrivés à Paris, où ils passeront l’hiver dans l’hôtel du comte Palffy au boulevard de Courcelles6. »

    6La haute société cosmopolite passe donc plusieurs mois à Paris. Elle réserve à cette occasion des suites dans les palaces urbains, ou loue des hôtels particuliers, lorsqu’elle n’en est pas propriétaire. Dans le courant du mois de janvier, l’aristocratie française la rejoint progressivement dans les beaux quartiers de la capitale. On signale quotidiennement le Jour choisi par les femmes du monde pour la réouverture des salons, qui se tiendront jusqu’au printemps. Cependant, l’affluence mondaine n’atteint son apogée qu’à partir de la fin mars, parce que certains nobles et grands bourgeois préfèrent souvent passer l’hiver sur les côtes ensoleillées de la Méditerranée. L’attraction du Sud de la France notamment, est révélée par l’introduction en février d’une nouvelle rubrique, intitulée « Sur la côte d’Azur ». En réalité, la vie mondaine reste relativement calme dans la capitale, durant les trois premiers mois de l’année. La saison ne gagne en intensité qu’après la mi-carême. Les fêtes printanières, les garden-partys, les bals blancs et les soirées costumées se multiplient alors dans la rubrique « Salons ». La saison parisienne « bat son plein » entre avril et juin, culmine en fin de période, lorsque s’achèvent les cérémonies du Grand Prix hippique. À partir de juillet, commence la saison des déplacements. La rubrique « Salons » se vide alors, au profit des « Renseignements mondains », qui font état de l’itinérance estivale de l’aristocratie cosmopolite. L’information mondaine est désormais centrée sur le passage à Paris des élites étrangères, se rendant en bord de mer ou revenant des principaux lieux de villégiature. Paris devient alors, non plus un lieu de séjour et de sociabilité, mais une ville de transit, un carrefour ferroviaire, par lequel passent les élites européennes pour aller de leur pays d’origine vers les stations à la mode. Entre juillet et septembre, les chroniqueurs dressent également la liste des départs des mondains ayant résidé à Paris pendant l’hiver. Lorsque la chaleur arrive en effet, le calendrier mondain invite l’aristocratie à quitter la capitale, pour gagner les villes d’eaux et les stations balnéaires. Le Figaro du dimanche 9 juillet 1905 indique :

    « Son Altesse royale Monseigneur le duc de Chartres* a quitté hier matin Paris par le train de dix heures quarante, pour se rendre à Plombières où il fera sa cure annuelle7. »

    7Le chroniqueur crée l’événement en précisant l’heure du départ. Cependant, la manière dont l’objet du voyage est indiqué, montre que la pratique de la « cure annuelle » constitue un déplacement ordinaire dans la haute société. Ses représentants se donnent rendez-vous dans les grands hôtels ou les luxueuses villas, construits pour les accueillir dans de nouvelles stations de villégiature. Ainsi peut-on expliquer l’apparition dans les colonnes du Figaro, des rubriques « Villes d’eaux » et « Sur les plages », qui enregistrent les mondanités de cette société élégante, momentanément délocalisée. De septembre à décembre, l’année mondaine s’achève enfin par l’installation des familles de l’aristocratie dans leurs propriétés rurales. S’il n’est pas rare que celles-ci s’y rendent à d’autres moments de l’année pour quelques jours, c’est en automne qu’elles choisissent d’y demeurer plusieurs semaines. Le Figaro lance alors une nouvelle rubrique, intitulée « Au château ». La sociabilité des gens du monde entre septembre et décembre revêt un caractère rural. En effet, elle s’organise surtout autour des chasses, qui font l’objet d’une rubrique spécifique pendant plusieurs mois. Durant cette période de l’année, la rubrique « Salons » se réduit à quelques lignes ; l’attention des chroniqueurs se porte essentiellement sur les rendez-vous provinciaux du monde parisien. L’alternance des points de focalisation des rédacteurs du « Monde et la Ville » témoigne de la rigidité paradoxale du calendrier mondain. Loin d’être guidée par la légèreté et la frivolité, la vie des gens du monde semble se conformer à un modèle social, en partie prédéfini à des époques antérieures, et enrichi par une recherche collective de plaisirs nouveaux.

    Espace urbain, espace mondain

    8Dans notre échantillon mondain, la quasi-totalité des individus bénéficient d’une adresse à Paris ou dans la proche banlieue ouest. Comme l’indiquent les différents annuaires mondains que nous avons consultés, même les étrangers de passage et les diplomates en fonction à Paris déclarent l’occupation d’une habitation dans la capitale. Cependant, cette adresse ne correspond pas toujours à une résidence principale, puisque, comme nous l’avons signalé plus haut, les tables des décès révèlent le rattachement administratif de certaines familles à leur propriété en province. D’autre part, la résidence occupée peut être une location ou une propriété, car les annuaires mondains ne précisent pas leur nature. Tout d’abord, on relève parmi ces logements de nombreux hôtels particuliers : on compte au total une part de 40 % sur l’ensemble. Ce type de résidence constitue le résultat architectural de l’acculturation à la ville d’élites historiquement attachées à un mode de vie rural8. Les premières constructions d’hôtels parisiens remontent à l’époque où l’aristocratie a commencé à s’installer dans la capitale française, c’est-à-dire au moment de la centralisation des lieux de pouvoir, entre la fin du XVIe siècle et le XVIIIe siècle. Sous l’Ancien Régime, ces luxueux bâtiments, généralement entourés de vastes jardins, sont érigés à proximité des résidences royales. La présence du Louvre et des Tuileries amena le développement précoce des constructions d’hôtels aristocratiques dans le faubourg Saint-Honoré. À la fin du XVIIe siècle, la construction du Pont Royal, qui relie directement les palais royaux à la rive gauche, engendre le déplacement des édifications vers le VIIe arrondissement. Noblesses d’épée et de robe investissent ainsi tout au long du XVIIIe siècle le faubourg Saint-Germain. Ces premiers hôtels, emblématiques du mode de vie des élites anciennes sous la monarchie, attirent apparemment toujours la haute société parisienne au début du XXe siècle. En effet, on note par exemple la présence du baron Alphonse de Rothschild* dans un hôtel particulier, au no 2 de la rue Saint-Florentin, c’est-à-dire en plein faubourg Saint-Honoré en 1900. On note également la présence de Sosthènes de La Rochefoucauld* et de son épouse, Marie de Ligne*, dans le splendide hôtel du no 47 de la rue de Varenne, dans le faubourg Saint-Germain. Toutefois, la destruction d’anciens bâtiments causée par les travaux d’Haussmann et l’accélération de l’acculturation urbaine des élites aristocratiques, entraînent une pénurie d’hôtels particuliers dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le vieux Paris aristocratique étant relativement saturé, les gens du monde se font alors construire des hôtels modernes dans les VIIIe et XVIe arrondissements, c’est-à-dire principalement dans les quartiers en pleine expansion de l’ouest de la capitale. Le prince Roland Bonaparte* par exemple, confie à l’architecte Ernest Janty, l’édification d’un hôtel au no 10 de l’avenue d’Iéna (XVIe arrondissement) entre 1892 et 1899. Le marquis Henri de Breteuil*, enrichi grâce à son remariage avec la jeune américaine Marcellitte Garner* en 1891, fait construire un hôtel particulier près de l’Étoile, à l’angle de l’avenue du Bois de Boulogne et de la rue Rude (12 avenue Foch, XVIe arrondissement). Il avait un goût pour l’architecture classique et confia son projet à l’architecte du grand monde parisien, Ernest Sanson, en 1892. La demeure est alors construite avec les commodités de l’époque : un ascenseur en laque rouge, un monte-plats et un monte-vêtements. Boniface de Castellane* fait appel au même architecte pour la construction de son Palais rose, 40 avenue du Bois de Boulogne (XVIe arrondissement). Construit comme une adaptation du Grand Trianon d’Hardouin-Mansart, cet hôtel luxueux est inauguré en 1902. Dans le VIIIe arrondissement, les luxueuses constructions aristocratiques sont également nombreuses. On signalera par exemple l’hôtel de la famille d’Arenberg, situé 20 rue de la Ville-L’Evêque, réalisé, une fois encore, par l’architecte Ernest Sanson. Le terrain de cette construction est acheté en 1888 par la princesse Auguste d’Arenberg*, née Jeanne Greffulhe*. Les travaux de construction de cet hôtel de style XVIIIe s’achèvent avant la fin du siècle, puisqu’en 1900, le couple d’Arenberg y est installé. On trouve également l’hôtel Jacquemart-André*, 158 boulevard Haussmann, qui accueille l’importante collection de la veuve du riche banquier ; et les hôtels de Gaston Menier* et de son frère Emile Justin, situés 61 rue Monceau et 5 avenue Van-Dyck, dans le quartier de la plaine Monceau. La haute bourgeoisie, en effet, s’approprie également ce type de résidence socialement très symbolique.

    9Dans leur livre Les beaux quartiers, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot avaient démontré que les lignes de partage de la société se lisaient dans l’organisation de la ville9. Leur étude révélait la concentration des élites dans l’ouest parisien, et l’existence d’une géographie sociale secondaire, liée aux différenciations internes aux classes dominantes. Ces résultats ont par la suite été confirmés par Monique de Saint-Martin, qui mit en parallèle l’origine sociale et l’inscription dans L’espace de la noblesse10. L’inégale répartition des élites dans l’espace urbain n’est donc plus à démontrer. Nous essayerons ici de comparer la localisation des lieux de résidence des gens du monde à celle d’autres élites, afin de déterminer si les choix des individus de notre échantillon répondent à des stratégies spécifiques. Pour cela, nous utiliserons l’étude réalisée sur un échantillon sociologiquement et chronologiquement comparable : celle de Cyril Grange effectuée notamment sur Les Gens du Bottin mondain, nommés entre 1903 et 191411.

    Arrondissements et quartiers de Paris

    Grand monde parisien (1900)

    Gens du Bottin mondain (1903-1914)

    I à VI

    3,6

    14,6

    VII dont :
    École militaire
    Gros caillou
    Invalides
    Saint-Thomas d’Aquin

    28,0
    -
    4,0
    17,0
    7,0

    14,5
    2,0
    4,0
    3,0
    5,5

    VIII dont :
    Champs-Élysées
    Europe
    Faubourg du Roule Madeleine

    38,4
    15,3
    2,9
    12,8
    15,3

    24,3
    5,5
    7,6
    5,1
    6,1

    IX

    1,6

    5,6

    X à XIV

    -

    3,4

    XV

    0,4

    1,4

    XVI dont :
    Auteuil
    Chaillot
    Muette
    Porte Dauphine

    22,3
    -
    17,0
    2,4
    2,9

    22,2
    7,6
    7,0
    5,0
    2,8

    XVII dont :
    Batignolles
    Epinettes
    Plaine
    Monceau Ternes

    4,9
    0,4
    -
    4,1
    0,4

    12,7
    0,8
    0,1
    8,8
    3,0

    XVIII à XX

    0,8

    1,3

    Tableau 38 – Répartition comparée des arrondissements de résidence du grand monde parisien (1900) et des Gens du Bottin mondain (1903-1914), ( %).
    Source : Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit., tableau 79, p. 547.

    10Tout d’abord, on observe dans les deux colonnes l’arrivée en tête du VIIIe arrondissement parmi les choix des lieux de résidence : il représente à lui seul 38,4 % du total dans le grand monde parisien, et 24,3 % dans l’échantillon de Cyril Grange. Comme celui-ci l’indique, le succès de cet arrondissement auprès des élites est ancien. Pourtant, dans cet arrondissement, la répartition par quartier diffère d’un échantillon à l’autre. Alors que les mondains du Bottin investissent cet espace de manière relativement homogène, le grand monde semble procéder à des choix très précis. En effet, le quartier Europe, qui se situe à la limite du XVIIe arrondissement, et qui est donc moins central par rapport à la prestigieuse avenue des Champs-Élysées, est délaissé dans notre échantillon (2,9 % contre plus du double chez Cyril Grange), tandis que les quartiers qui jouxtent le prestigieux quadrilatère compris entre l’avenue de Friedland, l’avenue d’Antin, l’avenue Marceau et la Seine enregistrent des taux deux à trois fois supérieurs (15,3 % dans le quartier des Champs-Élysées contre 5,5 % ; 12,8 % dans le Faubourg du Roule, contre 5,1 %). Le monde du Figaro procède donc à des choix beaucoup plus exclusifs. D’autre part, on note la quasi-équivalence de la part des individus résidant dans le XVIe arrondissement dans les deux échantillons (22,3 % contre 22,2 %). Près d’un quart des adresses en proviennent, ce qui tend à confirmer le pouvoir d’attraction des nouveaux quartiers de l’ouest sur les élites. Cependant, alors que cet arrondissement dédié à la bourgeoisie fortunée arrive en second dans l’échantillon de Cyril Grange, il n’arrive qu’en troisième position dans le nôtre. De plus, la répartition interne des mondains dans cet espace, révèle une fois encore la diversité des choix dans le premier échantillon, et l’hyperconcentration dans le second. Le quartier de Chaillot, situé à la frontière du VIIIe arrondissement, représente à lui seul 76 % des adresses de cette catégorie dans ce dernier, tandis que sa proportion s’élève à un tiers chez Cyril Grange. Le quartier de la Porte Dauphine, bénéficiant pourtant d’une cote croissante au tournant du siècle, ne séduit que peu la haute société du Figaro (2,9 %). Sans doute trop associé à la haute bourgeoisie d’affaires, il se trouve délaissé en faveur de l’extrême nord de l’arrondissement (Chaillot) qui est plus proche des quartiers traditionnels de l’aristocratie.

    11En réalité, dans notre échantillon, le VIIe arrondissement (28 %) devance le XVIe (22,3 %), la tradition l’emporte sur la nouveauté, le rang sur l’argent. Les mondains du Figaro apparaissent nettement plus fidèles aux quartiers aristocratiques du faubourg Saint-Germain (17 % dans le quartier des Invalides, et 7 % dans le quartier Saint-Thomas d’Aquin), que le monde du Bottin qui s’éparpille davantage. Deux phénomènes ressortent donc de cette étude : par rapport au travail de Cyril Grange, notre enquête montre la très forte concentration des élites mondaines dans les trois arrondissements les plus huppés. Au total, 88,7 % de nos mondains se partagent entre les VIIe, VIIIe et XVIe arrondissements, contre seulement 61 % dans l’autre échantillon. De plus, au sein de ces arrondissements, la cohérence de leurs choix géographiques est révélatrice du poids de leurs impératifs sociaux. Ils habitent dans les mêmes quartiers, dans les mêmes rues, dans les mêmes immeubles : les couples mondains se concentrent entre le boulevard de la Tour Maubourg, la rue du Bac et les quais dans le VIIe, entre l’avenue du Bois de Boulogne, l’avenue Henri Martin et l’avenue de l’Alma dans le XVIe, entre l’avenue de Friedland, l’avenue de l’Alma et le palais de l’Élysée dans le VIIIe arrondissement. Voisins, ils se connaissent de nom et de vue, ce qui constitue l’amorce de leurs relations sociales. La haute société parisienne délaisse totalement les quartiers centraux (3,6 % dans les six premiers arrondissements), et les marges proches du Paris mondain (0,4 % dans le XVe, 1,6 % dans le IXe, 4,9 % dans le XVIIe). Elle s’agglutine dans un espace extrêmement restreint, comme pour mieux se regrouper, ou pour mieux se protéger. Ce besoin persistant de préserver une proximité géographique avec les gens du même milieu peut en effet être compris à double sens : comme une quête du « bien être de l’entre soi »12 d’une part, comme la crainte d’une perte d’identité d’autre part.

    Le provincialisme mondain

    12Comme nous l’avons indiqué plus haut, le mode de vie mondain implique un va-et-vient saisonnier entre Paris et la province. Pour cette raison, les individus de l’échantillon possèdent – ou louent – généralement un hôtel ou un appartement dans la capitale française, et une résidence secondaire.

    Types de résidence secondaire

    Grand monde 1900

    Hommes d’affaires

    Hauts fonctionnaires

    Château Paris (Seine)

    10,6

    12,2

    1,2

    Château province

    45,8

    21,8

    8,4

    Autre château (étranger)

    2,2

    -

    0,1

    Résidence Paris (Seine)

    3,4

    13,9

    7,9

    Résidence province

    4,5

    20,5

    30,2

    Résidence bord de mer

    3,0

    7,4

    3,2

    Résidence montagne

    0,7

    0,8

    -

    Sans résidence secondaire

    4,1

    16,6

    25,9

    Non-réponse

    25,7

    6,5

    22,9

    Tableau 39 – Types des résidences secondaires des gens du monde, comparés à celles d’autres élites ( %).
    Source : Charle C., Les élites de la République…, op. cit., tableau VII.9 p. 388.

    13Une remarque tout d’abord sur l’importance du nombre de non-réponses dans notre étude : le taux (25,7 %) peut s’expliquer en partie par une absence d’informations concernant certains couples mondains d’origine étrangère. On relèvera également, pour introduire notre étude, la très faible proportion de mondains (4,1 %, contre 16,6 % chez les hommes d’affaires et 25,9 % chez les hauts fonctionnaires) n’ayant pas de résidence secondaire : la détention d’une adresse en dehors de Paris, fait partie des attributs indispensables de la société élégante. Parmi ces résidences mondaines, le château provincial (45,8 %) l’emporte largement sur les autres catégories, comme chez les hommes d’affaires (21,8 %), mais dans des proportions bien plus élevées. La part des châteaux situés près de Paris apparaît près de cinq fois moins élevée (10,6 %), ce qui semble montrer l’attachement des élites à un mode de vie provincial véritablement rural. Plus généralement, le château, où qu’il se trouve, constitue l’archétype de l’habitat non parisien, tout comme l’hôtel particulier représente un espace idéal dans la capitale. À eux seuls, les châteaux représentent en effet une part de 60 % des résidences secondaires mondaines, contre deux fois moins (34 %) chez les hommes d’affaires et six fois moins (9,6 %) chez les hauts fonctionnaires. Il demeure donc un espace emblématique de mondanité. Dans beaucoup de cas, ce capital immobilier provient d’héritages familiaux. Il s’agit d’une demeure historique, à laquelle se rattache un domaine foncier. Le château de Josselin par exemple, qui constituait le centre du gigantesque fief détenu par la famille de Rohan dans le Morbihan, revient après la mort du duc de Rohan en 1893, à son fils Alain de Rohan*. François de Cossé-Brissac* réside encore à la fin du siècle, dans le château historique qui porte le nom de la prestigieuse Maison à laquelle il appartient. Le duc de Luynes* a hérité du château de Luynes, qui constituait depuis le XVIIe siècle, le cœur du domaine familial en Indre-et-Loire. Dans ces cas, le château constitue un signe d’appartenance à une lignée, un témoin de l’historicité de la famille et de son ancrage terrien. Cependant, l’acquisition peut également être plus tardive. Nélie Jacquemart* achète à la fin du siècle le domaine de Chaalis (Oise), qui comprenait un ancien monastère cistercien et une résidence d’agrément, construite au XVIIIe siècle. Cette construction « élégante mais sévère » d’après le Larousse Illustré, fut entièrement redécorée par la veuve du riche banquier Edouard André*. Jean Dupuy*, qui fit fortune dans la presse et dans les affaires, acheta en 1892 le domaine de Gibaud (Charente-Maritime), qui comprenait un château du XIXe siècle et un domaine de plus de quatre cent hectares13. Dans ces cas, au contraire, l’achat d’un château vient couronner une réussite sociale, récemment acquise. Qu’il marque géographiquement la gloire du passé familial, ou qu’il constitue le signe extérieur d’un enrichissement rapide, le château constitue donc un élément de distinction sociale.

    14Cependant, sa valeur symbolique semble avoir évolué à la fin du XIXe siècle. Autrefois cœur de la grande propriété foncière, le château symbolisait le pouvoir économique, politique et social de l’aristocratie terrienne. Celle-ci détenait alors de vastes domaines produisant des rentes relativement élevées. Mais à partir de 1880, la crise agricole qui touche les campagnes françaises, provoque une forte diminution de la rente foncière et une baisse sensible de la valeur de la terre. À ce moment, certains aristocrates réalisent la nécessité de diversifier leurs investissements, et commencent à vendre par morceau fermes et parcelles, qui constituaient peu avant leur principale source de revenus. Parallèlement, la bourgeoisie urbaine, enrichie dans les affaires, séduite par le mode de vie champêtre de l’aristocratie, s’offre à moindre frais une existence châtelaine. Le château perd alors sa fonction de « siège-social » d’entreprise agricole, et devient un objet de distinction sociale et un lieu de représentation. Dans son ouvrage sur la famille Berthier de Wagram*, François Lalliard montre comment le château de Grosbois, situé à proximité de Boissy-Saint-Léger, devient une annexe mondaine de Paris à la fin du siècle14. Il explique que Napoléon-Alexandre, 2e prince de cette Maison de noblesse impériale, procède à l’agrandissement et à la modernisation de ce domaine familial sous le Second Empire. Ses investissements fonciers lui permettent de dégager d’importants revenus. Après sa mort, en 1887, son unique fils, Alexandre de Wagram*, troisième prince du nom, récupère un domaine familial amputé. Il comprend désormais principalement le château et le parc. Personnellement, Alexandre de Wagram* ne détient que de maigres réserves financières, mais son mariage avec Berthe de Rothschild* lui permet de disposer d’une immense fortune. Or, le couple continue à se séparer des terres de Grosbois, investit massivement dans les valeurs mobilières internationales et dépense des fortunes colossales dans un luxueux train de vie. Le château familial du prince devient alors un rendez-vous de chasse pour les veneurs parisiens de haut rang. Le Tout-Paris afflue à Grosbois, ce qui pousse la princesse à remodeler complètement la structure intérieure du château en 1895. Cette évolution vers une fonction mondaine du château, incite en effet les propriétaires à entreprendre des travaux d’embellissement et des aménagements de confort très coûteux. La comtesse Odon de Montesquiou*, née princesse Marie Bibesco*, entreprend ainsi de somptueux travaux dans le château de Courtanvaux, dont son mari, décédé en 1882, avait hérité de son grand-père15. Alain de Rohan* et son épouse, née de La Brousse de Verteillac*, restaurent à grands frais le château familial, qui accueille à la fin du siècle les grandes familles de l’aristocratie cosmopolite. Sosthènes de La Rochefoucauld*, qui hérita du château d’Esclimont par sa grand-mère la duchesse de Montmorency, y entrepris d’importants travaux à la fin du siècle. Il rhabilla Esclimont à la mode Renaissance, et fit inscrire parmi les sculptures du balcon de pierre la devise : « C’est mon plaisir »16. Car ces demeures historiques deviennent au tournant du siècle, les hauts lieux d’une sociabilité mondaine et parisienne, délocalisée.

    Image

    Tableau 40 – Types de résidence secondaire des gens du monde (1900) en fonction de leur origine sociale ( %).

    15Cependant, on note une diversification des choix de résidence, en fonction de l’origine sociale des hommes. En effet, si la pratique de la résidence châtelaine touche toutes les catégories d’élites dans des proportions importantes – 92 % des élites anciennes, 70,7 % des noblesses récentes, 59,8 % des autres noblesses, 49,9 % de la haute-bourgeoisie et 61,4 % de la bourgeoisie intermédiaire la choisissent plutôt qu’une autre –, les choix de résidence varient davantage dans les groupes nouvellement intégrés à la haute société, que dans la noblesse ancienne. Près de 40 % de la haute-bourgeoisie, plus de 30 % de la bourgeoisie intermédiaire et près de 25 % des noblesses récentes occupent en effet des résidences secondaires plus ordinaires, ce qui est rare dans la vieille noblesse (5 % seulement). Notons ici cependant que la distinction qui est opérée dans les annuaires mondains, entre château et résidence, prête à confusion. En effet, manoirs et gentilhommières, qui sont, comme les châteaux, des demeures historiques, et peuvent présenter des attraits supérieurs aux constructions les plus nobles, sont considérées comme des résidences. La classification repose en fait sur des critères architecturaux, qui ne prennent pas en compte la beauté, l’ancienneté, le prestige de ces différentes constructions. Toujours est-il que la noblesse récente et la bourgeoisie intermédiaire privilégient les résidences provinciales (respectivement 12,5 % et 23 % de leurs résidences), comme pour imiter l’enracinement rural des noblesses les plus anciennes ; la noblesse cosmopolite choisit de son côté le bord de mer (6,6 %) et la montagne (6,6 %), c’est-à-dire la province la mieux aménagée pour accueillir des « élites voyageuses » ; Quant à la haute-bourgeoisie, plus autonome par rapport au modèle nobiliaire, elle est autant attachée à Paris (10,7 %) qu’à la province (10,7 %) dans cette catégorie de résidences. De plus, elle se distingue des autres groupes en adoptant des comportements novateurs : elle se laisse en effet séduire par les nouveaux lieux de la villégiature aristocratique, que sont les villas de bord de mer. Situées le plus souvent au Sud et dans le Nord-Ouest de la France, ces villas constituent des lieux de séjour de plus en plus appréciés par les élites à la fin du siècle. Henri Germain* et son épouse née Blanche Vuitry*, détiennent par exemple la villa Orangini à Nice ; Louis Delaunay-Belleville* réside régulièrement dans sa villa à Cannes, où il décède d’ailleurs en 1912 ; Charles Carolus-Durand* détient la villa Carolus, dans le Var ; mais l’une des plus riches résidences de ce type demeure la villa Ephrussi, qui fut érigée par Maurice Ephrussi* et son épouse Béatrice de Rothschild*. En 1905, celle-ci avait acquis sept hectares sur la portion la plus étroite de l’isthme du cap Ferrat. Elle s’engage à cette date à y faire construire un palais luxueux entouré de jardins à la française. Grâce à sa gigantesque fortune et à celle de son mari, elle mène à son terme cette folle entreprise : la villa Ephrussi-Rothschild dressant ses façades roses serties de marbre blanc, est achevée en 191217. Si la haute bourgeoisie affectionne particulièrement ce type de résidence secondaire, les noblesses, récentes ou anciennes, séjournent également en bord de mer : les Régnier de Massa* se rendent dans leur villa Gardénia à Deauville, les Clary-Bretonneau* dans leur résidence Val-Fleury (Calvados). Mais dans la noblesse, ces villas sont plus souvent louées que détenues en propriété, et sont généralement cumulées avec le château familial. Finalement, quel que soit le type de résidence occupée, l’attrait de la province semble l’emporter dans toutes les catégories. Cependant, on remarque que la proximité des résidences par rapport à Paris, varie en fonction de l’ancienneté de l’ascension sociale. En effet, la part des résidences proches de Paris dans la noblesse ancienne (15,6 %) est plus faible que dans les bourgeoisies (21,4 % dans la haute bourgeoisie et 22,9 % dans la bourgeoisie intermédiaire), et que dans les noblesses récentes (33,3 %). Ces résultats confirment ceux de Christophe Charle, même s’ils apparaissent moins nets que ces derniers18. En effet, tandis que la noblesse ancienne, moins soumise à des obligations professionnelles, se rend dans ses terres pour surveiller son patrimoine foncier, l’aristocratie récente, plus professionnalisée, doit souvent résider près du lieu de ses activités.

    L’itinérance aristocratique

    16Les voyages font historiquement partie du mode de vie des gens du monde. Cette tradition est instituée en Grande-Bretagne à partir du XVIIe siècle. À cette époque, certaines familles de l’aristocratie commencent à envoyer leurs fils à l’étranger pour compléter leur instruction. La mode du Grand Tour de l’Europe se propage alors au sein des jeunes élites, qui parcourent durant plusieurs mois les grandes capitales du monde occidental. Au XIXe siècle, influencée par le modèle anglais, l’aristocratie du continent adopte cette pratique, qui se généralise sous l’effet de trois évolutions. Tout d’abord, l’évolution des transports joue un rôle majeur : le développement des réseaux de chemins de fer permet d’améliorer progressivement la rapidité et la diversité des itinéraires. La modification profonde des usages du temps libre qui en découle, stimule la progression de l’offre touristique. Dans la deuxième moitié du siècle, apparaissent les premières grandes infrastructures d’accueil de voyageurs dans les villes européennes : les hôtels, les casinos, les centres de bains se multiplient alors, à destination d’une société qui passe en quelques décennies d’une pratique « du loisir cultivé à la classe de loisir »19. La naissance de cette aristocratie oisive et cosmopolite doit également être mise en rapport avec sa perte relative de pouvoir en Grande-Bretagne, et surtout en France, à partir de 1880. Le déclin de leur rôle dans le jeu de la politique nationale pousse ces élites à s’enfermer dans une existence de plaisirs, qu’elles sont prêtes à aller chercher de plus en plus loin. Au tournant du siècle, ces évolutions font du voyage d’agrément l’un des fondamentaux du calendrier mondain. L’importance que revêt la circulation des gens du monde dans la chronique du Figaro atteste de l’intensité de ce phénomène. S’il est difficile d’effectuer un suivi de l’itinérance mondaine à partir des données du journal, les archives privées de certaines familles témoignent de l’importance prise par les voyages dans leur vie. La princesse Murat*, par exemple, se rend successivement à Deauville, à Marienbad, à Munich et à Lausanne en 1902. L’année suivante, elle séjourne entre le 4 et le 18 juillet à Vittel, au Grand Hôtel de l’Établissement ; elle passe ensuite trois jours à Bellagio sur le lac de Côme (Italie) entre le 20 et le 24 août au grand Hôtel Villa Serbelloni, tandis que le prince se rend à Châtel-Guyon, dans le Puy-de-Dôme, jusqu’au 20 septembre. En 1906, elle est à Nice en avril, puis à Saumur, en juin à Tours et à Blois, à Deauville au début du mois de juillet et à Luchon en septembre. En 1910, elle est à Deauville en mai, à Vienne en juin, à Vittel en juillet, à Deauville en août et à Aix-les-Bains à la fin de l’été20. Henri Greffulhe*, aristocrate passionné de chasse, partage de son côté sa vie entre Bois-Boudran et Paris. Cependant, il ponctue son calendrier de voyages : entre mai et septembre 1909 par exemple, il évolue entre Londres, Royan, Lyon, Genève et Salis de Béarn21. Les gens du monde ne cessent donc de se déplacer d’un bout à l’autre de l’Europe. Ces déplacements donnent lieu à une organisation logistique lourde. Ils s’effectuent généralement avec une partie des domestiques de la famille ; ils nécessitent le transport à la fois des personnes, des vêtements et des objets dont les gens du monde ne veulent pas se séparer22. L’ampleur de ces déménagements saisonniers montre à quel point l’existence quotidienne des gens du monde dans les stations de villégiature est calquée sur le mode de vie parisien. Qu’ils se trouvent à Deauville, à Vichy ou à Cannes, ils doivent réorganiser hors de Paris une sociabilité mondaine aussi brillante et dynamique que dans la capitale. Pour éviter les désagréments d’un mélange social, ils recherchent des destinations exclusivement réservées aux gens de leur milieu. Celles-ci sont de deux types à la fin du siècle : les villes d’eaux et les stations balnéaires.

    17La mode des villes d’eaux, tout comme d’autres pratiques aristocratiques, naît en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle. C’est à Bath, près de Bristol, qu’est apparue la première station thermale, dédiée aux plaisirs de l’aristocratie britannique. La réputation de ses établissements et le succès qu’ils remportent auprès d’une clientèle fortunée, amènent les propriétaires de sources, à développer des activités thermales en France dès la première moitié du XIXe siècle. Cependant, la fréquentation des stations reste limitée et mélangée jusqu’au Second Empire, parce que, par manque d’investissements, elles demeurent souvent inconfortables et ennuyeuses. Il faut attendre la deuxième moitié du siècle pour que le tourisme thermal aristocratique commence véritablement à se développer. À partir de là, la fréquentation mondaine augmente, et la cure annuelle devient un habitus distinctif23. À la fin du siècle en effet, les villes d’eaux deviennent non seulement des espaces de soins coûteux et luxueux, mais aussi des lieux de sociabilité et de divertissements mondains. Dans Le Figaro du vendredi 18 août 1900, on pouvait lire par exemple :

    « Les Parisiens ont émigré aux eaux. On en rencontre beaucoup à Châtel-Guyon, et ces jours-ci, nous avons remarqué autour des sources, parmi les baigneurs de marque : le prince24… »

    18La régularité à laquelle apparaît la rubrique « Villes d’eaux » entre juillet et août, montre à quel point cette pratique au départ thérapeutique, devient une véritable mode dans la haute société. D’après le journal, Évian, Vichy et Aix-les-Bains en sont les principaux centres. Le Tout-Paris est de plus en plus attiré par les fêtes et les bals qui y sont donnés. Les têtes couronnées y affluent du monde entier : comme en atteste la chronique du Figaro :

    « Le roi de Grèce a quitté hier soir Athènes pour se rendre à Aix-les-Bains. C’est après sa cure qu’il viendra visiter l’Exposition universelle25. »

    19La brève histoire de ces stations révèle que leur développement en France correspond à une période de croissance économique et de fort interventionnisme étatique sous le Second Empire. Mais au-delà, elle montre que leur expansion est liée à une recherche de plaisirs nouveaux et exclusifs, dans une société oisive et cosmopolite, qui souhaite pouvoir se donner en spectacle tout en se tenant à l’écart des masses. Le processus fonctionne d’ailleurs de la même manière dans les stations de bord de mer. Parmi elles, Deauville-Trouville apparaît dans la presse comme l’une des plus élégantes. Chaque année, le Tout-Paris loue les plus belles villas de la côte normande : le prince et la princesse Murat* louent la villa Suisse en 1900, la villa Marguerite en 1902, la villa Suzaleine en 1903. En 1910, ils louent la villa Victoria Lodge, qui comprend un rez-de-chaussée avec office, salle à manger, grand et petit salon, et vestibule. Au premier étage, ils disposent de 8 chambres, avec cabinets de toilette. La composition est la même au deuxième étage26. De 1911 à 1914, ils louent tous les étés la villa « La Plage ». La mode de cette station balnéaire s’explique en partie par la proximité de la côte normande par rapport à Paris. Les élites mondaines peuvent profiter des bienfaits de l’air marin dans un cadre luxueux créé par et pour elles, situé à quelques heures de la capitale. Cependant, la vigueur du climat local les invite à ne s’y rendre qu’en été. En effet, en hiver, le grand monde parisien préfère les stations de la côte atlantique et de la côte d’Azur. Le développement des principales stations touristiques dans ces régions s’effectue dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dans des circonstances très proches de celui des autres lieux de villégiature aristocratique. La construction des infrastructures de luxe et l’achèvement des lignes de chemin de fer les reliant à Paris en ont constitué les principales phases. D’après Le Figaro, Arcachon et Biarritz, et Cannes-Nice-Monte Carlo sont les plus attractives. Les villes de la côte d’Azur obtiennent même un succès plus important que les premières, une rubrique spécifique leur étant consacrée. Dans le journal, on y lit par exemple ceci : « Cette semaine, après le 25 novembre, on a vu une intense immigration de notabilités aristocratiques sur la côte d’Azur27. » Le Sud de la France attire en effet chaque année des élites venues de toute l’Europe, voire de Russie et d’Amérique. Celles-ci viennent y chercher la douceur des températures, la mer et les distractions mondaines. L’activité principale de ces élites consiste à fréquenter leurs semblables dans des lieux qui leur sont réservés. L’itinérance des gens du monde ne leur offre donc aucune ouverture sociale ou culturelle. Très différente du voyage initiatique que pouvait représenter le Grand Tour au début du siècle, elle induit la reproduction d’un mode de vie socialement distinctif dans des espaces exclusifs. La généralisation de cette mobilité spatiale au sein des élites cosmopolites, pourrait donc paradoxalement traduire la progression d’un repli identitaire de ce groupe.

    Lieux et pratiques de la sociabilité mondaine

    Le cercle, un espace d’échanges ou de repli identitaire28 ?

    20L’adhésion à un cercle est une des pratiques les plus répandues dans le monde masculin : près de 70 % des hommes sont en effet membres d’au moins un établissement de ce type en 190029, ce qui représente entre deux et trois fois plus que dans l’échantillon de Cyril Grange30, et un taux de participation supérieur à celui des hommes d’affaires de Christophe Charle31. D’inspiration anglaise, le cercle ou club est, selon Maurice Agulhon, une « Association d’hommes organisés pour pratiquer en commun une activité désintéressée (non lucrative) ou même pour vivre en commun la non-activité ou loisirs32 ». Il correspond particulièrement aux attentes d’une société élégante, fortunée et oisive. Les premières fondations de cercles commencent au début du XIXe siècle ; il faut cependant attendre la mise en place de la Monarchie de Juillet pour voir le nombre de cercles et de clubs sensiblement augmenter, à la fois dans la capitale et dans les villes provinciales. Sous le Second Empire, le phénomène se poursuit. La deuxième moitié du siècle s’avère particulièrement prolifique : en 1860, on compte vingt-et-un cercles à Paris, contre soixante-treize en 1885. En 1900, le nombre de cercles parisiens redescend à trente-sept33, parmi lesquels on trouve des établissements anciens, comme le Jockey Club (1835), le Cercle de la Rue Royale (1856) et l’Union (1828), et des sociétés plus récentes comme la Société hippique (1882), l’Automobile Club (1895) ou le Cercle du Bois de Boulogne (1897). Selon Charles Yriarte, qui retrace en 1866 l’histoire des grands cercles parisiens jusqu’au Second Empire, chaque établissement se caractérise selon la qualité de ses adhérents. Son niveau de sélectivité à l’égard des candidats lui confère une position spécifique dans le champ des mondanités. Si chaque cercle s’inscrit dans une hiérarchie du prestige selon son degré d’ouverture aux élites nouvelles, l’étude de la répartition des adhésions cumulées des hommes du monde nous révélera la manière dont l’aristocratie masculine conçoit ce mode de sociabilité.

    21Parmi les adhésions mondaines, le Jockey Club arrive en tête, avec une proportion de 16,9 % du total. Fondé en 1835 par Lord Seymour, célèbre dandy anglais de la Monarchie de Juillet, il est le cercle de la Société d’encouragement pour l’amélioration des races de chevaux en France, créée un an plus tôt. Moins exigeant que l’Union quant à la naissance de ses membres, ce cercle est ouvert à une société relativement mélangée. Mais, comme l’indique Cyril Grange, cette tolérance se réduit au cours du siècle, si bien qu’il devient lui aussi l’un des cercles les plus sélectifs de Paris34. Il réunit les descendants des plus illustres maisons de l’aristocratie internationale et n’ouvre les portes de ses salons qu’à quelques lignées d’ancienne bourgeoisie. Attiré en premier lieu par l’un des cercles les plus exclusifs de la capitale, le monde masculin semble privilégier le plaisir de l’entre-soi à l’ouverture sociale. D’ailleurs, à eux seuls, les établissements parisiens les plus aristocratiques enregistrent près de la moitié des adhésions (42,8 %). Parmi ceux-ci, on compte à la fois le Jockey (16,9 %), le Cercle de l’Union (10 %), le Nouveau Cercle de la Rue Royale (8,9 %) et le Cercle Agricole (6,6 %). Cependant, on constate que certains cercles, plus mixtes socialement, recueillent aussi un nombre d’adhésions relativement important : le Cercle du Bois de Boulogne regroupe 8,5 % des choix, tandis que le Cercle de l’Union artistique passe devant l’Union avec 12,9 % des inscriptions. Le premier ouvre ses portes en 1897. Il est tourné vers la pratique du tir au pigeon vivant. Cercle masculin avant de devenir un club de sports familial, le « Tir aux Pigeons » est ouvert dès sa naissance à une élite bourgeoise, issue des affaires, de la politique et des milieux intellectuels35. De la même manière, le Cercle de l’Union artistique apparaît beaucoup plus bourgeois qu’aristocratique. Apparu en 1860, il est fondé avant tout pour mettre en contact les artistes avec les gens du monde. Il permet donc aux artistes célèbres, peintres et écrivains, mais aussi danseurs et comédiens, de fréquenter la haute société parisienne. Il facilite également son accès aux professeurs de conservatoires, aux directeurs de musées et de théâtres, aux journalistes et aux critiques, qui sont tous issus de milieux très divers et qui ne bénéficient pas toujours d’une véritable notoriété. Enfin, on notera la relative dispersion des adhésions masculines dans des sociétés sportives telles que la Société Hippique (10 %), la Société sportive de l’Île de Puteaux (5,6 %), l’Automobile Club (5 %) ou le Yacht Club de France (3,7 %), fondées à la fin du siècle, pour des élites majoritairement bourgeoises. Si le pouvoir d’attraction des cercles aristocratiques reste fort dans le monde à la fin du siècle, les cercles à caractère professionnel et les sociétés de loisirs plus bourgeoises séduisent également une partie de la société élégante. Reste à savoir laquelle.

    Noms des cercles, clubs et sociétés

    Part ( %)

    Jockey club

    16,9

    Cercle l’Union artistique

    12,9

    Cercle de l’Union

    10,4

    Société hippique

    10,0

    Nouveau Cercle de la Rue royale

    8,9

    Cercle du Bois de Boulogne

    8,5

    Cercle agricole

    6,6

    Société sportive de l’île de Puteaux

    5,6

    Automobile Club

    5,0

    Yacht Club

    3,7

    Polo

    1,8

    Cercle des chemins de fer

    1,4

    Sporting club

    1,2

    Aéro Club

    1,2

    Cercle militaire

    1,2

    Cercle artistique

    1,0

    Grand cercle

    0,8

    Traveller’s club

    0,4

    Golf de Paris

    0,4

    Racing Club

    0,4

    Lyceum

    0,2

    Cercle d’escrime

    0,2

    Tableau 41 – Cercles, clubs et sociétés sportives des hommes du monde au début du XXe siècle (adhésions cumulées  %).

    22En mettant en rapport les adhésions cumulées des hommes et leur origine sociale, plusieurs constats s’offrent à nous. La noblesse ancienne, dont les choix se dispersent peu, se réfugie principalement dans les cercles les plus aristocratiques : le Jockey Club (22,1 %), l’Union (12,0 %), le Cercle Agricole (8,7 %) et le Nouveau Cercle de la Rue Royale (8,7 %) représentent dans ce groupe plus de la moitié des adhésions. Elle ne dédaigne pas pour autant d’autres associations, plus mixtes, comme le Cercle de l’Union artistique (9 %) ou la Société Hippique (10,4 %) qui lui permettent de s’adonner à deux de ses principaux loisirs : les courses de chevaux et le soutien à la création artistique. La noblesse récente et les noblesses étrangères procèdent à des choix plus hétéroclites : attirées elles aussi par les cercles traditionnels (14,5 % au Jockey, 14,5 % au Cercle de l’Union, 10,4 % au Cercle de la Rue Royale pour la première, 8,7 %, 10,5 % et 12,2 % pour les secondes), elles apprécient également le Tir aux Pigeons (14,5 % et 10,5 %), les courses hippiques (8,3 % et 10,5 % à la Société Hippique) et les courses automobiles (8,3 % et 5,2 % à l’Automobile Club). Les noblesses étrangères semblent particulièrement attirées par le Cercle de l’Union artistique (19,2 %), qui permet à ses membres de vivre dans le giron des acteurs de la culture française. Globalement, ces deux groupes apparaissent légèrement plus présents que la noblesse ancienne dans les associations liées aux sports et aux loisirs. En réalité, ces élites semblent préférer des lieux de sociabilité consacrés à des pratiques plus modernes, des lieux mieux adaptés aux attentes d’une clientèle fortunée. Dans les bourgeoisies, les comportements diffèrent selon l’ancienneté de l’ascension. 17,5 % de la haute-bourgeoisie parvient à entrer dans les quatre cercles les plus prestigieux, alors que la bourgeoisie intermédiaire en est totalement absente. En 1900, on trouve par exemple au Jockey Club le général Humann* et René Vigier*, dit le vicomte Vigier, qui ne peuvent être rattachés à la noblesse. La bourgeoisie admise à siéger auprès des noblesses les plus anciennes se compose en réalité de descendants de grandes dynasties, intégrées depuis plusieurs générations aux strates les plus élevées du monde parisien. L’ouverture sociale de ce type de cercle est donc très relative. Pour le reste, il semble que la haute bourgeoisie privilégie les clubs qui la divertissent, tel que le Cercle de l’Union artistique (19,6 %) ou l’Automobile Club (11,7 %). Les catégories intermédiaires, quant à elles, préfèrent soit se réunir dans les cercles professionnels qui ont favorisé leur progression sociale (39,1 % dans le Cercle de l’Union artistique, 8,6 % au Cercle des Chemins de fer), soit adhérer par goût dans des associations de loisirs sans prestige (21,9 % dans la catégorie autres). Finalement, c’est au sein du Cercle de l’Union artistique que le mélange social semble le plus efficace. Dans ce cercle, on trouve à la fois les peintres Henri Gervex* et Jean Béraud*, Aimery de La Rochefoucauld*, le marquis d’Espeuilles* et le duc de Gramont*, tous trois issus de la plus brillante noblesse française, les princes Ténicheff*, Zurlo* et Potocki* qui se rattachent à l’aristocratie cosmopolite, et Amédée Lefèvre-Pontalis*, célèbre avocat d’origine bourgeoise, parlementaire et homme d’affaires. Ce cercle, qui réunit près de 2000 adhérents, constitue ici le principal vecteur de rapprochements entre anciennes et nouvelles élites au tournant du siècle.

    23Quelle que soit la part prise par les noblesses les plus anciennes dans les principaux cercles de notre échantillon masculin, ceux-ci demeurent des lieux de sociabilité mondaine. Tout d’abord, le caractère exclusif des cercles les plus choisis repose sur la rigueur du mode d’admission de leurs nouveaux membres. En effet, comme Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon l’ont expliqué, l’admission des candidats s’effectue presque exclusivement par cooptation36. Le postulant est présenté par un ou deux parrains, membres permanents, qui se portent garants de son honorabilité. Les noms, prénoms et qualités du candidat sont affichés dans les salons quelques jours avant le scrutin. Au Cercle de l’Union, le quorum nécessaire à l’élection par ballotage s’élève à quarante personnes au minimum. Mais en réalité, les élections se font, au début du siècle, avec une moyenne de quatre-vingt membres37. Le système de la cooptation permet d’évincer naturellement tous les volontaires qui ne bénéficient pas de soutiens sérieux, c’est-à-dire tous les individus qui ne remplissent pas l’ensemble des conditions, explicites et implicites, nécessaires à l’admission. En réalité, le recrutement des cercles mondains s’effectue au sein d’un groupe socialement très restreint. Les parrains des candidats sont généralement des parents, comme l’indique le journal des admissions au Cercle de l’Union entre 1894 et 192838. Le 3 février 1900, par exemple, le comte Jean de Laborde, est présenté par le marquis de Laborde et l’amiral Humann* ; le 10 février, l’admission du comte Pierre de Viel Castel se fait grâce au parrainage du baron René de Serlay et du comte de Viel Castel ; le 7 avril, le marquis d’Albuféra entre lui aussi à l’Union sur présentation du duc d’Albuféra* et du marquis de Forbin. Le renouvellement des membres s’opère donc en vase clos, ce qui fait que les ajournements sont finalement très rares. Lorsque le succès de l’élection n’est pas totalement assuré, les candidats préfèrent d’ailleurs retirer leur nom. Par ailleurs, le nombre d’entrées annuelles n’est pas arrêté par les différents règlements intérieurs. Il oscille en moyenne entre 5 et 50 nouveaux membres par an. Le renouvellement courant des membres se trouve donc réduit à une poignée de personnes par an. Les membres permanents, généralement âgés à leur arrivée, resteront attachés à leur cercle quasiment jusqu’à leur mort. Tout est donc fait pour maintenir le caractère exclusif de ces établissements.

    24De plus, l’étude du fonctionnement interne des grands cercles parisiens révèle leur caractère encore profondément élitiste au tournant du siècle. Certes, les membres sont élus, et le comité de direction, composé du président, des vice-présidents et d’un conseil de 20 à 60 membres selon les cercles, est nommé lors des assemblées générales, de manière démocratique. Mais les patronymes des présidents et vice-présidents qui se succèdent à la tête de ces établissements, montrent l’attachement persistant de leurs membres à un modèle social, incarné par la plus prestigieuse noblesse. En 1900, le duc de La Rochefoucauld* préside le Jockey Club, assisté d’Auguste d’Arenberg*, et du marquis d’Espeuilles*. Le duc de La Trémoïlle* préside le Cercle de la Rue Royale, avec le marquis de Massa* et le prince Joachim Murat*. Le duc de Mortemart* préside le Cercle Agricole, le duc Alain de Rohan*, le Cercle de l’Union, tandis que Melchior de Vogüé* se trouve à la tête du Cercle de l’Union artistique. Tous appartiennent à la plus haute noblesse française. Tous figurent parmi les personnalités les plus citées dans la chronique mondaine du Figaro en 1900. Ils sont chargés de veiller à l’équilibre des comptes annuels, qui reflètent eux aussi la fonction mondaine de ce type de lieu39. Parmi les recettes, chaque cercle perçoit le montant des cotisations et les produits des consommations, des repas et des jeux. Du côté des dépenses, le loyer constitue le premier poste car l’implantation des établissements dans les quartiers chics de la capitale compte autant que le luxe et l’espace des intérieurs. Le Cercle de la Rue Royale est installé depuis 1884 dans l’hôtel Coislin au no 4 de la place de la Concorde. L’inventaire réalisé avant sa seconde fusion avec le Cercle Agricole (1916) dévoile le luxueux confort du lieu : au rez-de-chaussée, un grand salon et une salle à manger, à l’entresol, le salon des étrangers richement meublé, au premier étage, une succession de onze salons cossus ; au second, une salle à manger pour les étrangers, la grande et la petite salle à manger du cercle, une bibliothèque et deux salons de billard. Le Cercle Agricole se situe au no 288 du boulevard Saint-Germain, sur un terrain racheté en 1864 par les membres du cercle constitués en Société de l’hôtel du quai d’Orsay. Le Cercle de l’Union se trouve au 11, boulevard de la Madeleine, dans le faubourg Saint-Honoré. Ce somptueux hôtel comprend un rez-de-chaussée, un premier étage avec salle de lecture, grand salon et billard, un deuxième étage avec petite et grande salles à manger, salon de lecture et bibliothèque ainsi que les cuisines ; et trois étages supérieurs comprenant chambres, cabinets de toilette et salons. Au quatrième, sont logés le secrétaire du cercle et sa famille. Au cinquième, neuf chambres sont réservées aux employés de la maison. Car le personnel constitue le second poste des dépenses des cercles. En 1905, le Cercle l’Union emploie dix-neuf personnes à temps plein : deux maîtres d’hôtel, deux valets de chambre, huit valets de pieds, des cuisiniers, une lingère etc. Le décorum des plus grandes maisons est ainsi transposé dans ce lieu de sociabilité, qui dépayse peu les hommes du monde de leur environnement domestique.

    25Enfin, les derniers postes de dépenses sont consacrés aux activités mondaines du cercle. Les dépenses de table, tout d’abord, permettent aux membres de se retrouver pour le déjeuner ou le dîner dans la grande salle à manger. Dans la plupart des établissements, les membres peuvent venir accompagnés de leur épouse ou d’invités, s’ils prennent leur repas dans la salle des étrangers. Les cotisations financent également l’achat de journaux et de livres, qui viennent enrichir les bibliothèques, dans lesquelles les hommes du monde aiment à goûter les plaisirs de la lecture et de la conversation. Car s’il est interdit dans tous les règlements d’exprimer ses idées politiques, la tradition veut que le cercle soit un espace d’échanges et de détente. Dans cette perspective, les cercles louent des loges pour leurs membres dans les principaux théâtres parisiens. Mais en réalité, il semble que le jeu divertisse davantage les hommes du monde que les spectacles. Dans tous les grands cercles parisiens, les jeux de commerce sont en effet autorisés. Après le dîner, les mondains se retrouvent ainsi pour jouer au bridge, au whist, au bésigue, au piquet et écarté, au poker et au quinze, qui sont des jeux de cartes fort appréciés dans la société. La vente des cartes de jeu constitue d’ailleurs une source de revenus supplémentaires pour le cercle. Si la vie courante du cercle consiste à venir lire le journal, à prendre un repas ou un thé, à discuter quelques heures avec des connaissances et à jouer, ce type d’établissement donne aussi lieu à une sociabilité plus animée. Pour satisfaire la curiosité de leurs membres, les comités organisent en effet régulièrement des manifestations diverses, qui font l’objet de rapports dans la chronique du Figaro. Au Cercle Militaire, par exemple, on donne souvent des matinées divertissantes40. Dans Le Figaro du 22 avril, on annonce pour le début du mois de mai « une revue écrite par un des membres les plus en vue de ce cercle », dont la représentation matinale sera réservée aux femmes, aux filles et aux sœurs des adhérents. Le soir, les festivités de cercle sont présentées comme de véritables événements mondains. On organise des représentations théâtrales, des soirées musicales et des grands dîners. Le 23 juin 1900, Madame Moore organise au Polo, un dîner suivi d’une réception. Le Figaro du 26 juin décrivait ainsi la soirée :

    « Le jardin, tout en fleurs, était féeriquement illuminé par des lanternes vénitiennes. Le dîner a été servi par petites tables sous une grande tente merveilleusement servie par les soins de l’Élysée-Palace. Au nombre des convives : comte de Ganay*, président du Polo, et comtesse de Ganay*, duc et la duchesse de Luynes*, duc et duchesse de Noailles*, […] etc. Après le dîner, les tables ont été enlevées et la tente s’est trouvée transformée en salle de spectacle. Là, tout un nouveau flot d’élégances est venu rejoindre les convives. Citons au hasard : comte et comtesse de Kersaint*, duc et duchesse de Brissac*, […] etc. Sur une scène improvisée, Marguerite Deval a joué en entier son opérette Fregolinette avec un très grand succès qui s’est terminé par une véritable ovation. En rappelant trois fois la divette, le public de bonne compagnie a tenu à lui prouver combien son talent plein de fantaisie, mais qui ne dépasse jamais la mesure, est de plus en plus apprécié dans les salons. M. Cheffer a ensuite chanté des chansons de son répertoire et a fait ses imitations de nos grands artistes, dans lesquelles il excelle. Aussitôt après la représentation, on a dansé un ravissant cotillon, conduit par le baron de Ravignan etc.41. »

    26La programmation, marquée par la représentation d’une opérette et par des numéros d’imitation, paraît sommaire, quoique pour amuser l’aristocratie, on ait invité une des plus célèbres actrices du moment. L’éclat de cette soirée au Polo ne fait pas de doute. Pour divertir ses invités, Madame Moore transforme l’établissement normalement voué à un sport masculin, en une somptueuse salle de spectacle. Ici, les locaux associatifs sont loués à des particuliers fortunés pour l’organisation de réceptions privées. Ainsi, les cercles et clubs se substituent-ils aux salons, qui constituaient depuis le XVIIIe siècle l’archétype de la sociabilité mondaine. Ils réunissent en fait les trois conditions, qui font d’une adresse parisienne un lieu incontournable de mondanités : la sélection des membres, les dépenses d’apparat, et l’organisation d’événements festifs ayant un retentissement dans la presse.

    Salons littéraires et musicaux

    27Depuis les Lumières, l’aristocratie entretient des rapports étroits avec le monde intellectuel. Elle invite dans ses salons des philosophes, des savants et des écrivains à venir présenter leurs travaux devant un public restreint. À l’époque, ces intellectuels, qui peinent souvent à vivre de leur activité, trouvent auprès des élites des soutiens financiers, mais aussi des aides à la diffusion, à la publication, et à l’obtention de récompenses42. La pratique du salon littéraire leur profite donc largement, à une période où leur champ d’exercice professionnel n’est pas encore autonome. Mais les gens du monde tirent également un bénéfice certain de cette relation intéressée. En effet, si, comme l’explique Antoine Lilti, les aristocrates ne sont plus vraiment des mécènes, parce que les rapports qu’ils entretiennent avec les intellectuels sont plus équilibrés qu’autrefois, ils continuent de tirer de leur statut de protecteurs des arts et des lettres, un grand prestige social. En soutenant de jeunes talents prometteurs, ils se présentent comme d’utiles défenseurs de la création artistique. En invitant des auteurs à succès ou des intellectuels reconnus, ils s’attirent la considération de leurs pairs. Cette pratique permet donc aux élites de renforcer leur position dans le monde élégant. C’est sans doute pour cette raison qu’elle perdure jusqu’au début du XXe siècle. Laure Riese dressait la liste des salons littéraires qui marquèrent la vie parisienne entre 1850 et 195043. Parmi les salons de la fin du siècle, elle nommait, par exemple, celui de la comtesse d’Agoult qui réunissait jusqu’à sa mort, en 1876, tout ce que Paris comptait de célébrités. Plus tard, Madame Henri Germain* recevait le monde des lettres, des arts et de la politique. Chez la duchesse de Rohan*, on rencontrait Marcel Proust, Pierre Loti, et Léon Daudet44. Gabriel D’Annunzio fréquentait Anna de Noailles45. Les Bibesco soutenaient l’œuvre de Marcel Proust46. Les femmes du monde jouaient un rôle particulièrement important dans la perpétuation de cette tradition.

    28À travers les écrivains, ce sont surtout leurs œuvres que les gens du monde recherchent – et sans doute indirectement leur génie. En effet, si l’auteur célèbre sert souvent d’animateur dans les salons élégants, la littérature en général est utilisée comme alibi mondain. La haute société parisienne aime à se retrouver pour entendre des textes d’anthologie, récents ou tirés du patrimoine littéraire français. Dans Le Figaro, la poésie apparaît comme un genre très apprécié des élites au début du XXe siècle. Des cercles d’amateurs organisent des réunions mondaines autour de lectures publiques d’œuvres poétiques. Le dimanche 4 février 1900, on annonce par exemple la réception du jour de la comtesse de Labadye : « M. Gerval de l’Odéon a dit des poèmes ; puis on a joué du piano47. » Combinées avec un programme d’œuvres musicales, ces lectures donnent une substance intellectuelle à des réceptions mondaines, qui pouvaient apparaître ennuyeuses, même aux plus habitués. Mais le genre littéraire privilégié dans les salons est surtout le théâtre. Dans le numéro du 27 mars 1900, la chronique stipulait :

    « Madame Marcel Dieulafoy a organisé dimanche la dernière des huit matinées données cet hiver. On ne trouverait nulle part ailleurs l’équivalent de ces représentations poursuivies déjà depuis trois ans avec une méthode et une persévérance égales au succès. Le nombre, le choix, la variété des pièces, le scrupule de la restitution, la pureté et le respect des textes font de ces matinées des manifestations d’art très élevées et naturellement très goûtées. Au programme : Les Syracusaines de Théocrite, deux farces françaises du XVe siècle, deux Pasos de Lope de Rueda du XVIe, deux intermèdes de Cervantès, deux comédies dont La Coquette de Régnard48. »

    29Marcel Dieulafoy occupait un poste important dans l’administration des chemins de fer. Jane, son épouse, écrivait des romans dans son hôtel de Passy. Tous deux passionnés de théâtre, ils avaient constitué une troupe d’amateurs et rêvaient de faire revivre des œuvres anciennes pour un public éclairé. D’après Comoedia de 1909, Madame Dieulafoy était très connue parmi les amateurs de théâtre de société, et considérée comme « directrice mondaine d’un théâtre ultra-mondain et, ce qui vaut mieux, ultra apprécié49 ». Mais les œuvres données par le couple suscitaient sans doute moins d’enthousiasme que des pièces plus récentes et plus faciles d’accès. S’ils restent attachés à des auteurs entrés au panthéon littéraire et à des genres traditionnels, les gens du monde préfèrent très nettement animer leurs soirées avec des spectacles divertissants, présentant des formes artistiques nouvelles. Dans le salon de la comtesse de Kessler, boulevard de Montmorency, on joue Musotte de Guy de Maupassant le dimanche 4 février 190050 ; le 27 avril, le Landgrave de Hesse* fait jouer trois morceaux de musique de sa composition. Puis il donne à ses invités Les fiancés en herbe, une comédie enfantine en un acte de Feydeau. Le théâtre de boulevard et le Vaudeville sont à la mode. Ces pièces sont généralement conçues sur mesure pour séduire la haute société parisienne. Les auteurs écrivent des pièces courtes, souvent en un acte, pour faciliter leur diffusion dans les salons. Les thèmes abordés sont légers, pour ne pas déstabiliser un public qui vient avant tout se divertir. Lorsque les auteurs parviennent à conquérir les salons parisiens, leur notoriété mondaine peut atteindre des sommets. On note en effet dans l’échantillon la présence récurrente d’écrivains ayant consacré tout ou partie de leur carrière à la rédaction de ce type d’œuvres. On trouve par exemple Jacques Normand*, fils d’un négociant parisien, marié à Valentine Autran, la fille d’un académicien, homme de lettres et auteur dramatique, ayant écrit des poésies, de la prose, mais surtout des comédies à succès pour l’Odéon, le Vaudeville et le Gymnase51. On trouve aussi Paul Hervieu*, fils d’un commerçant, élève du lycée Condorcet puis de la Faculté de droit, qui commence sa carrière d’écrivain en rédigeant des chroniques dans Le Gaulois, Le Journal des débats et Le Figaro, sous le pseudonyme d’Eliacin. Ses romans séduisent déjà dans les cercles littéraires, lorsqu’il se met à écrire ses premières pièces de théâtre : en 1892, il donne Les paroles restent au Vaudeville, en 1895 Les tenailles à la Comédie-Française et Point de lendemain au Théâtre mondain. Il fut élu à l’Académie française en 1899 et devint grand officier de la Légion d’honneur en 191352. Michel Antoine Carré*, fils d’un célèbre librettiste d’Opéra, débuta très jeune comme auteur dramatique en faisant jouer sur des scènes secondaires de la capitale de petites pièces comme Un pari, donnée à La Pépinière en 1885. Puis, il fournit aux théâtres des comédies, telles que La courtisane de Corinthe en 1908. Ses vaudevilles connaissent un grand succès au Nouveau-Théâtre, à l’Odéon et aux Capucines. On trouve enfin Gaston Arman de Caillavet*, fils de l’armateur bordelais qui avait épousé Madame Arman, la célèbre égérie d’Anatole France, élevé dans un milieu littéraire et mondain, comme prédestiné à devenir un auteur à succès. Sa carrière commença d’ailleurs dans le salon de sa mère avec Colombine, jouée en 1890. Mais c’est avec Noblesse oblige, comédie en un acte, qu’il se fit connaître. Il écrivit notamment de nombreuses revues entre 1892 et 1897, telles que Paris en l’air et Paris Chicago, pour la salle de spectacles de la Tour Eiffel. En 1899, à la demande de sa mère, il tira une pièce du Lys rouge d’Anatole France, qui fut jouée sur la scène du Vaudeville avec Réjane et Guitry. Sa collaboration avec Robert de Flers fit de lui l’un des auteurs les plus appréciés sur les scènes parisiennes. Finalement, la société élégante place sous son contrôle l’ensemble des rouages du monde intellectuel : en diffusant des œuvres anciennes dans ses salons et en orientant la création théâtrale selon ses goûts, elle se fait juge et arbitre de la production littéraire. En soutenant ses écrivains préférés dans la course aux honneurs, et en plaçant à son service les interprètes des grandes scènes parisiennes, elle maîtrise les talents. Cette appropriation des êtres et des œuvres va plus loin encore, parce que le mondain lui-même incarne à la fin du siècle le modèle de l’homme de lettres. En effet, parmi nos hommes et nos femmes du monde, nombreux sont les individus à s’adonner à l’écriture. Dans le genre poétique, on note par exemple la présence de Robert de Montesquiou* qui fut à la fois un écrivain multiple, poète, critique et chroniqueur, et un célèbre dandy. Il publia notamment les Chauve-Souris en 1892, le Chef des odeurs suaves en 1894 et les Hortensias bleus en 1896. Anna de Noailles*, née de Brancovan, sœur du prince Constantin de Brancovan* et de la princesse Riquet de Caraman, produisit également une œuvre poétique très appréciée dans la bonne société. En 1898, ses premiers poèmes paraissaient dans La Revue de Paris. Son premier recueil de vers, Le Cœur innombrable, reçut un accueil chaleureux. Elle publia successivement L’Ombre des jours en 1902, Les Éblouissements en 1907, Les vivants et les morts en 1913 et les Forces éternelles en 1921. Elle se produisait dans de nombreux salons aristocratiques, aimant réciter ses vers les yeux fermés devant une foule dreyfusarde, mêlée à l’avant-garde littéraire et artistique. Très sûre de son génie d’écrivain, cette femme acceptait pourtant mal la concurrence des autres. Elle mena notamment une campagne de diffamation contre sa cousine rivale, la femme de lettres Marthe Lahovary*, princesse Bibesco. Ses extravagances, comme la liaison qu’on lui prêtait avec Maurice Barrès faisait d’elle un monstre sacré qui défrayait la chronique. Une de ses proches, Hélène Vacaresco*, fit également de belles apparitions poétiques dans les intérieurs mondains. C’est le salon de sa mère qui permet à la jeune poétesse d’origine roumaine de diffuser ses œuvres. Les poéteries d’Hélène Vacaresco deviennent « un centre intellectuel et mondain des plus recherchés53 », qui accueille des hommes et des femmes de lettres appartenant à la meilleure société. Dans le genre théâtral, les mondains ne sont pas moins actifs. André de Fouquières*, animateur de la vie parisienne, écrivait des comédies pour les théâtres de boulevard. Il donna notamment C’est pas chic ? aux Capucines, Une nuit au théâtre Molière, Sensationnel article au Palais-Royal et Recommencement aux casinos de Biarritz, de Cannes, de Nice et de Monte-Carlo. Antoine de Castellane* laissa également des pièces de théâtre comme Les mystiques, donnée à la Comédie-Française en 1901. La duchesse d’Avaray* fait entendre ses œuvres chez elle, devant ses amies54. Lydie Rostoptchine* écrit plusieurs romans avant de se consacrer au théâtre, en donnant notamment Maroussia chez la comtesse de Kessler. En 1900, Le Figaro rapporte le succès qu’elle recueille à l’Élysée-Palace avec sa nouvelle comédie55. Enfin, Philippe Régnier de Massa* que nous avons évoqué plus haut, apparaît comme un maître dans l’art du théâtre de société. Ses revues animent les soirées mondaines de l’aristocratie. Ces pièces sont donc données par, pour, sur et chez les Parisiens élégants. Les lettres, sous toutes leurs formes, se trouvent donc au cœur des mondanités parisiennes. Plus que cela, mondanité et littérature se confondent désormais, parce que le grand monde se présente à la fin du siècle comme un acteur de la création et de la diffusion.

    30Dans le domaine musical, les mêmes causes entraînent les mêmes effets. L’intérêt pour les arts et le souci de distinction des élites font de la musique un objet et un vecteur de sociabilité mondaine. Tout d’abord, comme Myriam Chimènes l’a montré, les salons musicaux, dont la tradition perdure jusqu’au début du XXe siècle, constituent des foyers de diffusion musicale56. Si les œuvres anciennes et classiques apparaissent relativement délaissées, les romantiques séduisent le public aristocratique. De plus, la consultation des chroniques du Figaro révèle un intérêt marqué pour les compositeurs contemporains : le 27 avril 1900, Madame Hellman interprète avec une troupe d’amateurs une partie du Crépuscule des Dieux de Richard Wagner ; le 4 mai, Madame Collas donne la mort d’Yseult du Tristan de Wagner, le dernier duo de Carmen de Georges Bizet, Aimons-nous de Camille Saint-Saëns et un extrait de Coppélia de Léo Délibes. Les opéras français de la fin du siècle séduisent particulièrement. La sociabilité musicale s’organise surtout autour de compositeurs vivants. Parmi ceux-ci, certains ont atteint le sommet de leur carrière : Jules Massenet (1842-1912) par exemple fait figure de véritable vedette de salons. Le lundi 9 avril, la comtesse de Maupéou, fait donner en sa présence le troisième acte de Werther, mis « en costume et en scène par Albert Carré, sur un ravissant petit théâtre installé dans le salon57 ». Le 19 avril, une brillante matinée est organisée chez Madame Marchesi : Massenet accompagne ses propres œuvres, jouées par les élèves de la maîtresse de maison58. Dans les archives privées, on trouve également les papiers liés à l’organisation d’une soirée en l’honneur du compositeur chez la princesse Joachim Murat*, le 29 mai 1906. À cette occasion, les artistes de l’Opéra-comique et de l’Opéra viennent chanter l’air de Grisélidis, les strophes du troisième acte de Werther et diverses autres pièces plus légères59. La musique fait donc ici figure d’accessoire mondain, voué à des réjouissances privées. Cependant, comme Myriam Chimènes l’a montré, l’action des élites mondaines dans le domaine musical ne se réduit pas à une diffusion circonscrite d’extraits divertissants. Elle fut véritablement essentielle, à une époque où les gouvernements restaient sourds aux besoins de financement dans ce secteur.

    31Comme dans le domaine littéraire, les hommes et les femmes du monde pratiquent eux-mêmes cette discipline artistique, avec la prétention d’égaler les individus qui en ont fait leur activité principale. À la fin du XIXe siècle, les jeunes filles apprennent toujours le chant et le piano dès le plus jeune âge. Devenues adultes, elles atteignent souvent un niveau qui leur permet de se promouvoir comme amateur dans les principaux salons parisiens. Ainsi, la comtesse de Guerne et la vicomtesse de Trédern, née Say* sont-elles régulièrement invitées à chanter chez leurs amies. Jeanne Say* est née le 17 novembre 1848 à Paris. Elle est la fille de Constant et d’Emilie Say, propriétaires des raffineries de sucre. Elle reçoit une éducation musicale, apprend le piano puis le chant auquel elle consacre tout son temps dès l’adolescence. En 1866, elle épouse Roland de Cossé, marquis de Brissac, qui décède prématurément, la laissant veuve à 22 ans. Elle se remarie au vicomte de Trédern* et partage sa vie entre sa demeure angevine et son hôtel parisien, situé au no 14 de la place Vendôme. Dans les années 1880, la vicomtesse de Trédern* devient une animatrice mondaine des plus actives : elle organise des fêtes fastueuses, des dîners d’apparat et des bals. À partir de 1884, elle prend des cours de chant avec la marquise de Castrone, célèbre professeur et cantatrice. La vicomtesse commence alors à se produire dans les salons mondains pour des galas de charité. En 1888, lorsque son beau-père de Brissac décède, elle divorce. Elle accomplit désormais le rêve de sa vie : elle produit des pièces de théâtres et des opéras et chante les œuvres qu’elle représente. Bientôt reconnue comme une artiste incontestée, elle se voit sollicitée de toutes parts. Elle poursuit donc son destin de cantatrice, tout en gérant une fortune très vaste60. Cependant, le profil de la vicomtesse est particulier : issue d’une dynastie d’industriels fortunés, mariée dans la plus haute noblesse, puis divorcée d’un second mariage, sa position mondaine est fragile. C’est sans doute pour cette raison qu’elle n’hésita pas à aller contre les préjugés que portait la haute société parisienne à l’égard des artistes. Dans la majorité des cas, les femmes du monde qui s’adonnent à la musique conservent une distance par rapport à leur activité. Elles ne se produisent qu’occasionnellement, pour interpréter des œuvres de salons dans les intérieurs de leurs amies. Elles recherchent moins le perfectionnement que le divertissement. Si la presse mondaine les présente souvent comme de véritables ambassadrices des arts, leur niveau dépasse en fait rarement l’amateurisme. Très apprécié dans la société, le talent de ces femmes ne sort jamais des salons mondains. Parmi les hommes aussi, certains bénéficient d’une réputation d’interprètes de qualité, comme le comte Arthur de Gabriac**, un chanteur lyrique amateur. D’autres, comme le prince Edmond de Polignac* ou le comte Henri du Pont de Gault de Saussine* se distinguent dans le travail de composition. Le monde compose et joue ses œuvres, comme pour s’enraciner dans le temps. Il donne ainsi naissance à une culture aristocratique autonome, qui se diffuse dans les salons mondains et obtient aisément les plus hautes récompenses académiques. Sous couvert de protection et d’encouragement à la création et à la diffusion, les gens du monde peuvent satisfaire à la fois leur besoin de reconnaissance en tant qu’élite et leur soif de divertissements.

    Mondanité de campagne : le plaisir de la chasse

    32L’ouverture de la saison des chasses constitue toujours un événement dans l’année mondaine, comme l’indique Le Figaro chaque année, à la fin de l’été :

    « La chasse va s’ouvrir. Nos intrépides sportsmen ont déserté les plages et envahissent les vastes salons de la Belle jardinière, où ils trouvent pour s’équiper le plus complet assortiment de culottes, coiffures etc.61. »

    33En réalité, deux types de chasse sont courus dans le monde. La chasse à tir, sans doute la moins prestigieuse, fait intervenir les « meilleurs fusils », qui effectuent des battues dans les forêts et se tiennent à l’affût d’un gibier de petite taille. Armés, à pied, et accompagnés de chiens, ils tirent sur perdreaux, lièvres et faisans. Dans Le Figaro du 24 octobre 1900, le chroniqueur relatait ainsi une série de chasses aux perdreaux :

    « À Sandricourt, chez le marquis de Beauvoir*, deux jours de battue : 1 400 perdreaux. Parmi les fusils : prince de Wagram*, duc de Gramont*, duc de Luynes*, marquis et vicomte d’Harcourt*, comte Raoul de Quélen*, M. Léon Avril et le comte Clary, le comte de Ganay*, le comte de Moltke et M. Ridgway.
    À Esclimont, chez le duc de Doudeauville*, deux jours de battue : 800 perdreaux. Parmi les fusils : duc de La Trémoïlle*, duc de Bisaccia*, duc de Noailles*, duc de Luynes*, marquis de Mun*, vicomte de Paris etc.62. »

    34Le même jour, suivait le récit des prouesses des chasseurs réunis chez le comte Nicolas Potocki*, chez le duc de Noailles* et chez le baron de Rothschild*. Cependant, la chasse à courre demeure une pratique plus distinctive encore. La vénerie, qui nécessite la présence d’un équipage avec chevaux, chiens et costumes, consiste à poursuivre un animal plus gros, comme le sanglier, le cerf, ou la biche. Il s’agit de le traquer dans la forêt, sans être armé, jusqu’à épuisement de la bête. Celle-ci est dépecée sur place suivant des règles précises, car la chasse à courre est une pratique ritualisée. C’est sans doute parce que son déroulement est théâtralisé, qu’elle demeure une pratique réservée aux connaisseurs de la haute société. Dans Le Figaro, on annonce très fréquemment ce type d’activités :

    « L’équipage de Paul et Pierre Lebaudy reprend ses laisser-courre en forêt de Fontainebleau les mercredis et les samedis à partir du 20 octobre63. »

    « Très beau laissé-courre en Normandie : équipage de Chambray en forêt d’Évreux, équipage de Boisgelin à Beaumont-le-Roger64… »

    35En général, les chasses à courre ou à tir sont effectuées sur le domaine familial des maîtres d’équipage. Le grand-duc et la duchesse Wladimir sont ainsi invités à chasser au château de La Vallière, chez le duc et la duchesse de Gramont*65. La duchesse d’Uzès* devient la maîtresse d’équipage de Bonnelles après la mort de son mari en 1878. Elle y reçoit les plus grands noms de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie66. Henri Greffulhe* reçoit sur son domaine de Bois-Boudran67. Mais cette élite passionnée, qui cherche à s’offrir chaque année une saison divertissante, préfère parfois louer des droits de chasse dans les forêts voisines. En décembre 1902, par exemple, le prince Joachim Murat*, qui entretient pourtant son propre équipage et possède de vastes domaines, loue pour quatre ans à la vicomtesse de Fayet le domaine de Bailleul, situé dans l’arrondissement de Beauvais dans l’Oise, à l’exception du château68. En 1911, il signe un bail de douze ans pour louer au baron Henri James Nathaniel de Rothschild un droit de chasse à courre sur tous les immeubles composant le domaine du Lys (Seine-et-Oise), d’une contenance totale de 1 165 hectares69. Les grands veneurs de l’époque partagent souvent leurs droits de chasse sur les mêmes terres. D’après leur correspondance, le duc Agénor de Gramont* et le prince Murat* trouvent en 1911 un arrangement pour se répartir les jours de chasse entre eux sur le domaine de Chantilly : le premier chasse à tir le mercredi, le second chasse à courre le lundi et le jeudi. Entre 1904 et 1911, le prince Murat* s’associe avec la vicomtesse de Chézelles et le marquis Robert de l’Aigle pour la location d’un droit sur la forêt de Compiègne70. Ce système de colocation permet donc de profiter d’un droit sur des domaines de chasse très prestigieux, mais aussi de partager les frais d’entretien qui peuvent être relativement élevés. En réalité, les coûts de cette activité semblent très importants. Pour la chasse à tir, il suffirait d’être propriétaire d’un fusil et d’être invité chez de grands propriétaires. Mais en fait, dans la société des chasseurs, on est invité si l’on reçoit. Il est donc nécessaire de posséder des terres, un château pour accueillir ses invités, du personnel et d’acheter chaque année des chiens, des animaux d’élevage et toutes les fournitures nécessaires. Le comte Henri Greffulhe*, pas exemple, reçoit sur son domaine de la Grande Commune ; il emploie sur cette propriété presque exclusivement réservée à ses chasses quatorze personnes, auxquels s’ajoutent des ouvriers divers utiles lors des sorties. Afin de ne jamais manquer de gibier, il tient un élevage de perdreaux et de faisandeaux71. Les dépenses de chasse du comte Henri Greffulhe* représentent une part importante du budget du couple ; leur augmentation à la fin du siècle finit même par le mettre en danger sur le plan financier. Pour se livrer à la chasse à courre, les dépenses sont encore plus élevées. Chez les Murat, au total, le montant des dépenses de courre s’élève à prés de 90 000 francs par an en moyenne72. Les dépenses de chasse apparaissent donc conséquentes, d’autant plus qu’il faut leur ajouter les frais de la vie sociale qui découlent de cette activité.

    36En effet, les rendez-vous de chasse donnent lieu à une sociabilité mondaine intense. Pendant la saison, les châtelains invitent les représentants de l’aristocratie cosmopolite à venir passer quelques jours dans leur domaine. En 1882, le comte Henri Greffulhe réunit ainsi sur ses terres de la Grande commune le prince de Galles, le grand duc Wladimir, le duc Louis de La Trémoïlle*, le marquis du Lau, le marquis Henri de Breteuil*, le marquis de Caumont et le colonel Clarke. Cette équipe de fusils parvient à tuer le 17 octobre, 16 lièvres, 273 lapins, 779 faisans, 32 perdrix rouges, 1 chevreuil, 6 grives et 15 oiseaux de passage, comme le montre une petite carte imprimée par le comte, envoyée aux invités en souvenir de leur séjour73. En janvier 1909, il invite le marquis de Mun*, le comte Guy de La Rochefoucauld, le comte d’Avaray*, le comte A. de Laborde, le comte André de Ganay* et le duc de Guiche*. Ils tuent cette fois 534 lapins et 387 faisans. En moyenne, le comte chasse, accompagné de sept à quinze personnes, près d’un jour sur trois entre octobre et janvier. Le répertoire des invitations du prince Murat* lors de ses chasses à courre permet également de constater le caractère éminemment aristocratique de ses convives : parmi eux, on trouve par exemple, Madame Edouard André*, le marquis de l’Aigle ou le duc d’Albuféra*74. Ces invités habitent généralement des propriétés proches. Ils viennent profiter des festivités offertes par les châtelains environnants. Ainsi, les convives du prince et de la princesse Murat* à Chambly (Oise) proviennent-ils le plus souvent d’Oise et de Seine-et-Oise : le prince François de Broglie arrive du château de La Morlaye (Oise), le duc de Chartres*, du château de Saint-Firmin (Oise), le baron et la baronne de Dorlodot, du château de Baillet (Seine-et-Oise), le duc et la duchesse de Massa*, du château de Franconville (Seine-et-Oise) etc. La sociabilité qui découle des rendez-vous de chasse est fondée sur des rapports de voisinage entre châtelains. Les gens du monde, qui se retrouvent au même moment dans leurs propriétés provinciales, s’invitent mutuellement à effectuer des séjours de loisirs. Ils se côtoient au sein d’un cercle d’aristocrates propriétaires. On comprend ici que le château aristocratique ne représente pas seulement un objet d’apparat, mais qu’il a une véritable fonction sociale, dans la mesure où il permet seul de recevoir aussi longtemps une société aussi nombreuse. Comme dans leurs salons parisiens, les hôtesses élaborent un programme de divertissements artistiques et littéraires. Elles font d’ailleurs venir de Paris des interprètes en vogue sur les scènes parisiennes. Lors d’une soirée à Bois-Boudran le 3 décembre 1910, les Greffulhe invitent notamment un metteur-en-scène, un compositeur du théâtre des Variétés et une vedette de la Comédie-Française75. Le 1er octobre 1900, le duc de Massa offre à ses invités un « véritable régal artistique » en son château de Franconville. Au programme, une comédie, La consigne est de ronfler et un Vaudeville en un acte, La famille de l’horloger. Un orchestre accompagne la musique, écrite par le maître de maison76. Le 9 octobre, M. et Mme Amédée Lefèvre-Pontalis* donnent une réception au château de Boissy. Parmi les invités, le prince Roland Bonaparte*, le marquis de Noailles*, le comte de Mouÿ, le marquis de Novallas, M. et Mme Dieulafoy etc. Le château constitue donc une annexe mondaine des hôtels parisiens. Le monde transpose dans ses propriétés provinciales un mode de vie, né d’une proximité géographique et sociale proprement urbaine. La chasse, loisir de classe ritualisé, n’apparaît donc pas comme une promenade champêtre, vouée à la détente des individus. Elle représente au contraire le moment d’un repli identitaire collectif, comme le montre cette lettre d’Albert de Mun*, écrite de Pau le 21 novembre 1902 :

    « Les chasses ont repris leur train, et, quoique ce ne soit pas encore le grand mouvement de la saison, cependant le sport est lancé, les grands élégants, La Rochefoucauld, Ganay, Ridgway, étant arrivés. Mais c’est un monde à part qui vit à la chasse, dans les cinq à sept des villas, dans les grands dîners et au cercle anglais, un monde élégant, sportif et américain, auquel le reste de Pau reste totalement étranger, au point qu’on ne le voit même pas passer dans les rues77. »

    37Pratique sociale distinctive fondée le plus souvent sur des rapports de voisinage châtelain, elle permet à l’aristocratie de recréer en province le plaisir de l’entre-soi. Moteur d’une sociabilité intense, elle sert d’alibi à la transposition rurale de l’habitus mondain.

    Un monde de réseaux

    La famille au cœur du « système-monde »

    38Notre échantillon ne forme pas une masse cohérente d’individus. Comme nous l’avons montré, son homogénéité sociale, apparente dans la chronique, est entachée de divisions internes, qui sont fondées sur l’inégalité des positions individuelles dans la hiérarchie mondaine, c’est-à-dire sur des critères objectifs de distinction au sein du groupe. Pourtant, ces gens se fréquentent. Les noblesses s’entourent d’artistes, l’aristocratie récente s’allie avec la bourgeoisie, les affaires sont en contact avec la politique, la diplomatie avec le monde des Lettres. La sociabilité mondaine paraît s’organiser en réseaux, qui sont autant fondés sur des critères objectifs et sociaux, que sur des critères subjectifs et culturels. La toile des relations mondaines est tissée par un enchevêtrement de groupes d’intérêts, fondés sur le partage de principes éducatifs, de valeurs, de goûts, d’activités ou de positions idéologiques communs. Ces réseaux, qui découpent la pyramide sociale de manière transversale, créent de nouvelles divisions au sein des catégories socioprofessionnelles, mais créent aussi des liens entre elles. Leur existence donne donc un sens à la sociabilité mondaine. Afin de saisir la nature des contacts qui mettent en relation les individus, nous tenterons de repérer les principaux groupes d’intérêts qui scindent le monde parisien. Nous essayerons également de mesurer leur niveau d’interconnexion, afin d’évaluer si la sociabilité mondaine unifie plus qu’elle ne divise ou si elle repose, au contraire, sur le mode de l’exclusion.

    39Le vecteur primaire de relations sociales dans une société est le lien familial. S’agit-il seulement de liens étroits, ce qui tendrait à montrer que la promotion mondaine dépend de la position sociale de la famille nucléaire, ou s’agit-il plutôt d’attaches plus distendues mettant en relation un cercle de familles, ce qui nous laisserait penser que l’appartenance à un réseau de parentèles dispersées constitue un gage de mondanité ? Tout d’abord, en prenant en compte les noms des hommes et des femmes de l’échantillon, nous avons pu constater la récurrence de certains patronymes : par exemple, les Riquet de Caraman, les Rohan, les Fould, les Costa de Beauregard, les Rothschild, et les Montesquiou-Fezensac, apparaissent plusieurs fois dans la liste. Ceci suppose l’existence de parentés entre certains de nos mondains. À première vue, il s’agit essentiellement de liens en ligne directe au premier degré : Alain de Rohan* et son épouse, née Herminie de La Brousse de Verteillac*, sont les parents de Françoise de Rohan-Chabot*, mariée à Charles Riquet de Caraman*. Jeanne Say*, veuve de Roland de Cossé-Brissac, remariée au comte Christian de Trédern* en 1872, est la mère de François de Brissac*, qui épouse en 1894 Mathilde Renée de Crussol d’Uzès*. Albert Costa de Beauregard* et sa femme née Emilie Pourroy de Lauberivière* sont les parents de Léontine, épouse de Georges de Broglie-Revel*. L’âge relativement avancé des parents, par rapport à celui de leurs enfants adultes et mariés dans la plupart des cas, ne semble pas faire obstacle à la poursuite de leurs mondanités. D’autre part, la présence de patronymes jumeaux s’explique également par le partage de liens fraternels. En fait, les aînés des fratries apparaissent les mieux disposés pour figurer dans la chronique mondaine ; en effet, 13 % des parents des hommes du monde ont un enfant unique, tandis que 46 % des mondains de sexe masculin sont des premières naissances ; 39 % des parents ont entre un et deux enfants, tandis que 73 % des hommes du monde sont des premiers ou des seconds. Cela signifie que les familles investissent davantage dans la réussite mondaine de leurs aînés que de leurs autres enfants. Dans l’aristocratie, les aînés de sexe masculin sont traditionnellement privilégiés parce qu’ils sont porteurs du nom et du titre de leur père. La prépondérance mondaine des aînés semblent cependant plus marquée chez les garçons que chez les filles. Un beau mariage avec un héritier de race peut en effet propulser une cadette au premier rang mondain. En fait, si les aînés détiennent une meilleure place que les cadets, la liste du Figaro fait apparaître la présence de fratries sur la scène mondaine. Parmi les frères et sœurs présents dans l’échantillon, on trouve, par exemple, Boniface* et Jean de Castellane*, les deux premiers d’une fratrie de quatre garçons78. On trouve également Louis de Pérusse des Cars*, l’aîné de cette brillante famille aristocratique, aux côtés de sa sœur Marie-Thérèse Pérusse, épouse d’Henri de La Ferronnays*79. On peut relever aussi la présence des trois filles d’Alain de Rohan* : Marie de Rohan*, princesse Murat, Joséphine de Talleyrand-Périgord* et Françoise Riquet de Caraman*. Si l’on considère qu’une fratrie se rattache aux deux familles des parents, et que chaque couple mondain se rattache aux familles des deux conjoints, la présence de frères et de sœurs induit la mise en relation d’au moins six familles. En fait, l’apparition des parents et de certains de leurs enfants, de frères et de sœurs, montrent l’intimité qui peut exister entre les gens du monde, mais aussi la proximité des rapports existant au sein d’un cercle de familles de même rang. Les liens familiaux apparaissent donc fondamentaux dans l’organisation de la vie sociale des élites parisiennes.

    40Pour autant, ce phénomène concentré sur quelques familles ne prouve pas l’existence de véritables réseaux. Pour mettre au jour l’existence d’un tissu mondain fondé sur des liens familiaux, il est nécessaire de dépasser le critère patronymique et de rechercher dans une filiation plus lointaine des attaches entre ces familles mondaines. Afin de mesurer l’envergure des déploiements familiaux dans le monde, nous avons pris en compte les ascendances et descendances des hommes et des femmes de l’échantillon, en lignes directe et collatérale. Ici, nous avons rencontré quelques difficultés. En effet, la reconstitution de ces généalogies sur trois générations, relativement aisée pour les individus de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie, s’est avérée beaucoup plus délicate pour les familles des bourgeoisies intermédiaires. Le culte des ancêtres qui caractérise la culture aristocratique a permis aux historiens de reconstituer l’histoire de ces familles, tandis que les filiations bourgeoises demeurent souvent inconnues. Cependant, nos résultats nous permettent d’affirmer que l’intégration des couples à des réseaux mondains fondés sur des liens familiaux dépend largement de leur position dans la hiérarchie sociale. Nous avons pu distinguer trois niveaux d’incorporation, qui varient selon l’étendue des ramifications des familles dans le monde.

    41À un premier niveau, on trouve des couples isolés. Souvent issus d’une bourgeoisie fraîchement parvenue au sommet de leur gloire, ces couples ne sont liés à aucune autre famille mondaine, que ce soit par les ascendants des deux conjoints ou par les conjoints de leurs descendants. Si certains de leurs collatéraux peuvent avoir des liens avec le monde, le phénomène reste certainement rare, et malheureusement ignoré. Souvent alliées avec peu d’exigences dans un marché matrimonial très large, ces familles ne se rattachent à aucun réseau particulier. On peut citer les exemples d’Henri Gervex* et Henriette Fauche*, ou de Théophile Delcassé* et Geneviève Wallet*. Il s’agit essentiellement de représentants de la bourgeoisie intermédiaire récemment promue dans la haute société, qui ne peuvent prétendre allier leurs enfants dans le monde, parce que leur position mondaine en 1900 repose sur des talents proprement personnels. À un second niveau, apparaissent des couples bénéficiant visiblement d’un réseau familial mondain de moyenne envergure. Certains de leurs parents ont contracté des alliances avec des familles mondaines ; leur mariage s’effectue dans un marché matrimonial restreint, tandis que leurs enfants ont des chances de trouver un conjoint dans le monde. Dans cette catégorie, on trouve à la fois des dynasties de la bourgeoisie ancienne et des représentants de la noblesse française. On peut citer par exemple le cas du couple Arago. François Arago* est le descendant d’une famille de paysans, ayant connu une ascension sociale au cours du XVIIIe siècle. Il est le fils d’Emmanuel Arago, avocat célèbre, député républicain, ministre de la Justice, habitué avec sa femme Catherine Lovely Renol Forger à fréquenter les salons parisiens de la comtesse d’Agoult et de Juliette Adam*80. Sa sœur Jeanne*, épouse Benjamin Constant*, célèbre portraitiste de l’aristocratie cosmopolite, qui reçoit de nombreuses récompenses dont le Grand Prix à l’Exposition universelle de 1900. François Arago*, secrétaire d’ambassade puis député, épouse Marie Dupuy*, qui est la fille de Jean Dupuy*, sénateur des Hautes-Pyrénées, directeur du Petit Parisien, qui fut ministre des Travaux Publics et de l’Agriculture et qui présida jusqu’à sa mort le syndicat de la presse parisienne. Elle est également la sœur de Pierre Dupuy, brillant homme d’affaires et député de Gironde, et de Paul Dupuy, qui maria sa fille à Guy de Polignac, et ses deux fils Wilfrid et Jacques, à Chantal de Fleury et à Marguerite Cypr. Le couple Arago se trouve donc lié à deux autres couples mondains. Par les alliances contractées par leurs familles respectives, François et Marie Arago se rattachent à la fois au monde des affaires, aux mondes politique et artistique, à la haute bourgeoisie et à la noblesse. Dans ce milieu, le choix des familles alliées répond à une stratégie qui vise à confirmer sur plusieurs générations un positionnement social. Paradoxalement, dans certains cas, la recherche de ce type de partenariat familial aboutit à des alliances consanguines. Jean Casimir-Périer par exemple*, issu d’une grande dynastie d’hommes politiques, fils d’Auguste et de Camille Fontenillat, frère d’Henriette, qui épouse le comte Louis Philippe Charles Antoine de Ségur, et de Pierre Casimir-Périer mort sans alliance en 1884, épouse en 1873 sa cousine Hélène Périer-Vitet*.

    42Dans la noblesse, les mariages contractés au sein d’un cercle étroit de familles permettent également d’étendre l’influence mondaine des individus. Pour le montrer, nous avons pris l’exemple d’Adhéaume de Chevigné* et de son épouse Laure de Sade*. Le schéma de la planche VI. B fait apparaître en violet les couples de la liste mondaine. Les flèches rouges indiquent un lien de parenté81, tandis que les traits violets traduisent l’existence de liens fraternels. Nous n’avons inséré dans l’organigramme que les couples pouvant être reliés à d’autres familles mondaines, par leur père et leur mère, par les conjoints de leurs frères et sœurs, ou par les conjoints de leurs enfants. Des quatre enfants du couple Chevigné/de Poterat, il ne reste qu’Arthur et Adhéaume sur le schéma, parce que les patronymes des épouses de leurs deux autres frères ne figurent pas dans notre liste. La famille de Chevigné appartient à la noblesse d’extraction originaire de Bretagne. Adhéaume de Chevigné* est le fils de Louis Marie Auguste de Chevigné, officier de la Garde royale, et de Marie Angélique Herminie de Poterat, d’une famille anoblie au XVIIIe siècle. Par ses parents, il fait donc partie d’une noblesse ancienne et prestigieuse. Pour cette raison, son frère Arthur peut épouser une Hurault de Vibraye, d’une ancienne famille noble originaire de Blésois, représentée dans le monde par le neveu de celle-ci, Raoul Hurault de Vibraye*. Adhéaume quant à lui, s’allie avec Laure de Sade*, de noblesse d’extraction, arrière-petite-fille du marquis, rattachée par sa mère, Germaine de Maussion, au baron mondain Charles Maurice Marochetti*. Par ce schéma très simple, on comprend qu’au-delà des liens directs de parenté proche, le monde est structuré par des liens familiaux plus lointains. En ne prenant en compte que les familles alliées au Chevigné-Sade sur trois générations, on trouve dans notre échantillon une tante et un oncle de l’épouse, et un neveu éloigné. En recherchant plus loin parmi les ancêtres des Chevigné et des Sade, on retrouverait certainement d’autres patronymes figurant dans la chronique mondaine. Cependant, à ce niveau, le nombre des ramifications familiales dans le monde demeure limité. Le cercle familial des mondains de cette catégorie ne s’étend pas au-delà d’une poignée de familles. C’est précisément cet aspect qui distingue les mondains du second niveau, de ceux du troisième. En effet, dans cette dernière catégorie, les individus en couple appartiennent à des familles qui possèdent de multiples ramifications dans la haute société parisienne. Il s’agit des représentants des dynasties de la haute bourgeoisie internationale et de l’aristocratie cosmopolite, ayant accumulé de générations en générations des attaches d’une très grande ampleur dans le monde. Dans la figure planche VII, nous sommes parvenus à reconstituer une partie seulement des liens familiaux qui unissent certains de nos couples mondains : le schéma fait apparaître la présence de 42 couples de l’échantillon, soit 84 individus, soit 17 % de la liste du Figaro. Au moins un sixième des individus de la chronique peuvent être rattachés à une même grande famille ramifiée. Prenons le cas du duc et de la duchesse de Gramont, née Marguerite de Rothschild*. Par la sœur de l’épouse, la princesse de Wagram*, le couple de Gramont se rattache aux Berthier de Wagram, mais aussi indirectement aux Turenne d’Aynac et aux Roussel de Courcy, aux Murat, et donc aux Ney, aux Masséna d’Essling et aux Suchet d’Albuféra. Par la nièce de Marguerite, Daisy de Wagram, le couple est allié aux Broglie et aux Say, et donc indirectement aux Cossé-Brissac et aux Crussol d’Uzès, aux Trédern, etc. Les mariages de leurs enfants les lient avec les Greffulhe et les Riquet, mais aussi avec les Clermont-Tonnerre et les Moustier. Sur trois générations, les individus de ce groupe ont tous contracté des alliances au sein des plus éminentes familles de l’aristocratie mondaine. On voit bien se dessiner cette fois la toile d’un réseau mondain, tissée par des liens familiaux innombrables. La sociabilité de la haute noblesse française, des familles princières de l’aristocratie étrangère et des grandes dynasties de la bourgeoisie d’affaires s’inscrit dans un espace social circonscrit dans un large réseau familial. Au cercle, au bal ou dans les dîners intimes, les gens du monde les mieux intégrés fréquentent avant tout des parents, qu’ils se délectent de situer parmi les multiples parentèles anciennes et récentes, qui sous-tendent la caste à laquelle ils appartiennent. Ainsi, si l’individu seul accomplit la prouesse de l’ascension mondaine au premier niveau, si les alliances mondaines permettent de poursuivre l’ascension familiale au second niveau, au sommet de la hiérarchie, les liens familiaux, entretenus et renouvelés depuis plusieurs générations, permettent à l’aristocratie cosmopolite de maintenir son rayonnement mondain et sa puissance collective.

    Réseaux associatifs et organismes actifs

    43Si les liens familiaux structurent la sociabilité mondaine, celle-ci demeure animée par l’ensemble des associations qui réunissent les individus de l’échantillon selon leurs centres d’intérêts. Comme nous l’avons vu, les hommes du monde se retrouvent tout d’abord dans un nombre limité de cercles parisiens. Ils se regroupent dans des lieux fermés, séduits par des activités distinctives ou attirés simplement par le plaisir oisif de l’entre-soi. Les femmes quant à elle, participent ensemble à des actions de charité en devenant dames patronnesses et présidentes d’honneur d’associations multiples. Il existe donc autant de réseaux de sociabilité que d’associations mondaines. De plus, cette organisation en réseaux se trouve renforcée par l’existence d’interconnexions entre certaines d’entre elles. En effet, on constate que la plupart des hommes du monde pratiquent les adhésions multiples aux cercles : 32 % des individus ne sont membres que d’un seul cercle. Mais 54 % d’entre eux cotisent auprès de deux à quatre associations, et 14 % auprès de plus de cinq établissements. Parmi les plus impliqués dans ces réseaux associatifs, on trouve par exemple Alphonse de Rothschild*, membre de 8 clubs, parmi lesquels le Cercle de l’Union et le Jockey-Club. Jean de Ganay* adhère en même temps au Jockey, au Cercle de Puteaux, au Tir aux pigeons, au Cercle de l’Union artistique, au Yacht Club, à la Société Hippique et au Cercle de la Rue Royale. Si chacun des cercles parisiens détient sa propre spécificité en termes d’activité et de fréquentation, il semble donc que ces établissements soient reliés entre eux par la détention d’une clientèle commune. D’ailleurs, les directeurs de ces cercles créent souvent les conditions d’un rapprochement en organisant des événements communs, des courses ou des dîners par exemple, ou en louant ensemble des loges dans les théâtres parisiens. Ainsi le cercle aristocratique constitue-t-il à la fois un des rouages du réseau des associations mondaines, et un vecteur de relations entre les différents réseaux de sociabilité qui structurent le monde.

    44On peut d’ailleurs en dire autant des associations de charité. Comme l’a montré Anne Martin-Fugier, la philanthropie constitue une tradition dans l’aristocratie mondaine82. À partir de la première moitié du XIXe siècle, les femmes du monde s’investissent dans des actions charitables, à la fois pour s’occuper et pour prouver leur utilité sociale. Elles y prennent part soit d’une manière passive, en faisant des dons réguliers par exemple, soit de manière active, en devenant dames vendeuses, dames patronnesses ou présidentes, dans un réseau d’associations mondaines de plus en plus étendu à la fin du siècle. Soucieuses de s’engager dans des causes valorisantes, elles choisissent généralement leurs associations d’affiliation avec beaucoup d’attention. Souvent, les interventions des femmes du monde se concentrent sur l’amélioration des conditions d’existence des jeunes filles et des mères, et sur les soins des enfants : la princesse de Wagram* entre, par exemple, comme dame patronnesse à l’Œuvre de la Charité Maternelle de Paris. Fondée en 1784 sous la présidence de Marie-Antoinette, et reconnue d’utilité publique en 1811, cette association lutte contre l’abandon des nouveau-nés, en imposant aux mères d’allaiter et d’élever elles-mêmes leurs enfants pendant la première année. La princesse Murat* dirige l’œuvre du Torchon, établie près du sanctuaire de Notre-Dame du travail à Plaisance, qui « sert à relever le travail de la femme dans les faubourgs »83. La comtesse Greffulhe*, membre de l’Union familiale, participe à la fondation de l’École ménagère de la rue de Charonne en 1909. Cet établissement s’adresse aux jeunes filles issues des milieux ouvriers84. Plus ponctuellement, les femmes du monde peuvent aussi s’engager dans le soutien des nationalités opprimées ou l’aide à des peuples soumis à des catastrophes naturelles. Si la finalité des actions est un élément déterminant dans le choix des associations, il semble cependant que les affiliations se reportent naturellement vers des structures dirigées et fréquentées par l’aristocratie parisienne. Les femmes élégantes se regroupent dans un étroit réseau d’associations parce que, comme dans les cercles mondains, l’entrée dans les comités de patronage se fait le plus souvent par cooptation. Cette concentration des dames du monde dans les mêmes associations favorise le développement d’une sociabilité intense entre elles. Pour recueillir des fonds, elles organisent des ventes, des quêtes, des bals de souscriptions et des concerts dans des lieux publics. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une de ces grandes opérations de bienfaisance mondaine qu’a lieu en 1897 le drame du Bazar de la Charité85. L’incendie, qui ravagea les bâtiments, fit plusieurs victimes dans le monde et traumatisa pour longtemps l’aristocratie bienfaisante. Grâce à l’intervention du comte Bruneel, à la générosité de la duchesse de Talleyrand-Périgord née Anna Gould*, et à leurs réseaux de connaissances dans la haute société, le Bazar de la charité renaît de ses cendres seulement quelques années plus tard. Mais l’incendie aura peut-être contribué d’une certaine manière à favoriser le développement d’une charité privée, confinée dans les salons. Car la bienfaisance se pratique aussi de manière individualisée : les dames du monde se sollicitent mutuellement par courrier pour recueillir des fonds ; elles invitent leurs amies chez elles pour assister à des matinées musicales ou pour vendre des vêtements et des livres au profit de leurs bonnes œuvres. La princesse Murat* organise, par exemple, une vente de charité le 9 mai 1902 : elle recueille une somme de 6 000 francs auprès d’une centaine de donateurs parmi lesquels on trouve la duchesse de Bisaccia*, Madame Edmond Beer, Paul Humann, le baron Edouard de Rothschild, Louis Stern*, le comte de Nicolay, Maurice Ephrussi*, la comtesse Clary, le baron Edouard de Barante, le prince François de Broglie etc.86. De son côté, elle participe également aux quêtes de ses amies : en 1910, elle envoie des dons à la princesse de Beauvau, à Mademoiselle de Bressoles, à Mademoiselle Chaptal, à la comtesse Clary, à la marquise de Ganay* et à la comtesse d’Haussonville*. Des échanges de dons s’établissent entre dames patronnesses impliquées au sein d’associations diverses. Les œuvres de charité offrent à l’aristocratie de multiples occasions de se rencontrer : les bals de souscriptions donnent lieu à une correspondance entre les vendeuses d’entrées et leurs amies, les quêtes et les inaugurations se transforment en réceptions mondaines. Dans un article du Figaro du 13 avril 1900, on lisait ainsi :

    « Brillantes soirées de bienfaisance vendredi 27 et samedi 28 avril à l’hôtel Pozzo di Borgo, rue de l’Université. Cette vente aura un grand attrait car les dames qui tiendront les comptoirs porteront toutes l’ancien costume villageois de leur province87. »

    45La soirée organisée au profit des Œuvres de Menilmontant sous la présidence de la comtesse de Sèze réunit près de 150 femmes du monde. Le défilé des costumes, qui constitue le « clou de la soirée », est animé par des artistes des scènes parisiennes. On comprend aisément ici que les associations de charité servent d’espaces de sociabilité, et que l’objet des œuvres constitue un alibi au déploiement des fastes mondains. En fait, les réseaux associatifs formés par les cercles et les œuvres de charité représentent sans aucun doute les moteurs les plus efficaces de la sociabilité mondaine.

    46Cependant, certains groupes d’intérêts, comme les réseaux professionnels, confessionnels ou politiques, fractionnent la société élégante plus qu’ils ne l’unissent. En effet, si l’appartenance à un même réseau professionnel permet de rapprocher certains hommes du monde, et si des passerelles existent déjà entre certains groupes issus de milieux professionnels distincts, la différenciation des rapports des individus au travail selon leur catégorie socioprofessionnelle d’appartenance, et le mépris persistant dans l’aristocratie à l’égard de certaines activités, font de la profession un critère majeur d’exclusion mondaine. Les hommes d’affaires, par exemple, qui se fréquentent dans les conseils d’administration, qui sont en relation avec le monde politique et avec une partie de l’aristocratie oisive, font l’objet d’un rejet virulent dans les strates les plus conservatrices de la haute noblesse. Les artistes, pourtant invités dans certains salons, sont presque considérés comme des employés de maison, généreusement sollicités par une élite de mécènes et d’amateurs. En règle générale, les compétences professionnelles et les talents déclassent dans la hiérarchie mondaine, tandis que le modèle du grand propriétaire oisif continue de dominer. En mettant en rapport le secteur d’activité professionnelle et le nombre d’apparitions dans les colonnes mondaines du Figaro, on constate en effet que les fractions possédantes et les aristocrates au service de l’État sont présents sur tous les terrains de la sociabilité mondaine, tandis que les hommes d’affaires, les industriels, les professions libérales et intellectuelles apparaissent marginalisés. Si les activités professionnelles permettent aux hommes du monde d’établir des relations avec leurs pairs, leur caractère lucratif peut au contraire les éloigner du noyau aristocratique, qui se trouve au cœur de la sociabilité parisienne. Dans le domaine des réseaux confessionnels, le processus paraît similaire. Certes, l’appartenance à un même réseau confessionnel favorise les relations sociales entre les individus : dans les milieux catholiques, par exemple, la « charité dansante » dont parlait Anne Martin-Fugier88 constitue une pratique sociale très courante. Le Figaro fait clairement apparaître les réceptions organisées par la haute société juive. Certes, les liens entre élites catholiques et élites protestantes, entre chrétiens et juifs se multiplient dans la haute société mondaine : certaines familles appartenant aux minorités confessionnelles apparaissent incontournables, à l’instar des Pourtalès et des Berckheim, mais aussi des Rothschild, des Fould et des Ephrussi ; de célèbres mariages interconfessionnels sont contractés dans le monde : celui de Marguerite de Rothschild* avec Antoine de Gramont*, celui d’Edmond de Polignac* avec la fille d’Isaac Singer*, celui de Christian de Trédern* avec Jeanne Say*, par exemple. Cependant, les appartenances religieuses constituent aussi de puissants vecteurs d’exclusion. L’antisémitisme latent dans une partie de l’aristocratie chrétienne a pour conséquence de mettre les élites juives les moins prestigieuses au ban du monde. Cette cruelle réalité sociale transparaît dans Le Figaro parce que les chroniqueurs prennent toujours soin de nommer les élites juives en dernier dans les listes d’invités, et parce que les réceptions organisées par elles sont systématiquement relayées parmi les dernières annoncées dans la rubrique « Salon ». Une barrière infranchissable s’établit donc dans cet espace symbolique entre les élites chrétiennes, présentées comme les héritières d’une culture aristocratique historique, et les élites juives, qui font toujours figure de pâles copies. Si les appartenances religieuses créent des divisions encore marquées au sein du monde, celui-ci est également parcouru par des fractionnements idéologiques et politiques.

    47Le monde n’est pas un bloc monolithique d’aristocrates monarchistes vivant dans une léthargie oisive en attendant une seconde Restauration. Comme nous l’avons constaté plus haut, une part importante des hommes du monde prend part à la vie politique locale et nationale en exerçant des fonctions de maires, de conseillers généraux, de députés, de sénateurs et de ministres. Pour être élus ou nommés, ils s’engagent dans des organismes porteurs de projets politiques. L’hétérogénéité sociale du groupe et les divisions internes au sein des élites anciennes aboutissent à une diversification idéologique des affiliations mondaines. De plus, l’investissement dans le combat politique n’aboutit pas nécessairement à l’exercice d’un pouvoir. Des hommes et des femmes du monde contribuent à favoriser la progression des débats idéologiques et l’organisation de cercles politiques, sans jamais exercer de fonction au sein des instances dirigeantes. Ainsi le monde est-il réparti dans un ensemble de réseaux politiques rivaux. Car en 1900, la société française est particulièrement divisée. Si la République se trouve confortée par l’arrivée au pouvoir des radicaux en juin 1899, le régime a subi de sérieux revers durant les trois crises qui marquent la vie politique française dans les dernières décennies du siècle. La crise du 16 mai 1877, qui porte sur la définition du pouvoir présidentiel, relance tout d’abord les hostilités entre monarchistes et républicains. La démission de Mac-Mahon en 1879 marque la victoire du parlementarisme sur la conception présidentielle des institutions, conception qui prévalait dans les milieux conservateurs. La crise boulangiste déstabilise la République, car elle révèle l’aspiration des mécontents à renouer avec un césarisme bonapartiste, un vieux fantôme que le régime tentait d’exorciser depuis 1870. Enfin, l’affaire Dreyfus, qui ne s’achève véritablement qu’avec la grâce accordée par le président Loubet à Dreyfus en septembre 1899, oppose non seulement la gauche et la droite, mais divise surtout le camp républicain lui-même. Si l’élection en 1899 du président modéré révisionniste Emile Loubet, puis la formation du Gouvernement de défense républicaine de Waldeck-Rousseau permettent la victoire du camp dreyfusard et le retour au calme, la société demeure profondément marquée par la violence de l’épisode. Au lendemain de la crise, l’opinion française se répartit dans de multiples courants, qui peinent encore à s’organiser en véritables partis politiques modernes. Les élites mondaines, à l’image de la société dans laquelle elles dominent, se retrouvent dans des organismes multiples. Une classification des mondains en fonction de leurs opinions s’avère délicate, dans la mesure où leur vécu s’inscrit sur une période longue, durant laquelle les enjeux politiques ont considérablement évolué, mais aussi parce que chacun d’entre eux a pu changer d’orientation idéologique au cours de son existence. Ainsi, la classification que nous proposons s’appuiera sur les cas les moins ambigus. Tout d’abord, on note que contrairement à une idée reçue, la gauche n’est pas absente du monde parisien. Si le socialisme n’est pas représenté dans la société mondaine, on trouve cependant d’éminents partisans du radical-socialisme. On note par exemple la présence d’Alexandre Millerand* et de sa femme, née Jeanne Le Vayer*. C’est probablement en tant que ministre dans le cabinet Waldeck-Rousseau qu’il prend position dans la chronique mondaine en 1900. Né en 1859, avocat devenu un des ténors du barreau parisien, député de la Seine entre 1885 et 1889, il fut le premier ministre à défendre un socialisme réformiste. Dans cette mouvance, il est rejoint par Maurice Faure*, député de la Drôme, inscrit durant ses quatre législatures sur les bancs du radical-socialisme. Plus proches d’un républicanisme de gauche, on trouve également Georges Leygues*, ministre de l’Instruction publique en 1900, Théophile Delcassé* ministre des Affaires étrangères, Antoine Lanessan* ministre de la Marine, mais aussi René Waldeck-Rousseau*, chef du gouvernement, sans doute plus modéré que les précédents. Au centre, Paul Deschanel*, président de la Chambre des députés entre 1898 et 1902, est rejoint par François Arago*, mis à la disposition du ministère du Commerce en février 1899 pour remplir les fonctions de chef du service des sections étrangères pour l’Exposition universelle de 1900 ; Jean Dupuy*, ministre de l’Agriculture en 1900, Joseph Magnin*, ancien gouverneur de la Banque de France et membre de la commission supérieure de l’Exposition universelle et Joseph Caillaux*, député de la Sarthe, se fréquentent au sein de l’Alliance démocratique, créée en 1901 pour rassembler les républicains modérés ayant exercé ou aspirant à exercer des fonctions ministérielles. Toujours au centre, du côté des progressistes, on trouve aussi Jean Casimir-Périer*, ancien Président de la République, propriétaire des Mines d’Anzin, socialement et politiquement conservateur, mais républicain ; et Gaston de Galliffet*, ministre de la Guerre dans le cabinet Waldeck-Rousseau*. Figure donc parmi les gens du monde, une élite politique au pouvoir en 1900, qui se fréquente au Parlement et se côtoie dans les ministères. Ils se retrouvent également dans les grands salons républicains de la capitale, comme celui de Juliette Adam*. Cependant, la présence de ces hommes politiques d’envergure ne peut masquer le fait que le monde est principalement animé par une élite qui s’inscrit à droite dans l’échiquier politique.

    48Dans cette droite mondaine, on retrouve tous les courants nationaux. On note tout d’abord la présence d’une droite conservatrice, mais républicaine. Elle est représentée notamment par le comte d’Haussonville*, élu député en Seine-et-Marne en février 1871 sous l’étiquette républicaine, qui fut battu en 1876 et en 1877, et abandonna par la suite les luttes électorales. Henri Greffulhe*, député républicain dans le même département entre 1889 et 1893, entre également dans cette mouvance ; Adrien Lannes de Montebello*, élu représentant dans la deuxième circonscription de Reims en 1893, réélu en 1898, qui soutient la formation du cabinet Waldeck-Rousseau, se rattache aussi au groupe des républicains progressistes, tout comme le marquis de Moustier*, élu dans le Doubs en 1889 et 1893, et le marquis de Villeneuve*, élu en 1889 sous l’étiquette bonapartiste-révisionniste dans la circonscription de Calvi, mis en échec en 1893 après s’être rallié à la République. On pourrait également citer ici le comte Albert de Mun*, fervent catholique monarchiste, qui devient en 1902 l’un des fondateurs de l’Action libérale populaire, un organisme fondé sur un réseau de 1 500 comités locaux, revendiquant la mise en place d’une République libérale, décentralisée, accordant la liberté de culte et de l’enseignement, et pratiquant une politique sociale. Il s’agit d’aristocrates, souvent monarchistes par tradition familiale au début de leur existence, qui se sont « ralliés » au régime républicain. En effet, la mort du comte de Chambord en 1883, les lois d’exil des membres des familles ayant régné sur la France en 1886, puis la mort du comte de Paris en 1894 et l’avènement d’un prétendant mal-aimé dans la branche d’Orléans, ont découragé un certain nombre de monarchistes, qui ont assisté à l’enracinement de la République française. Par opportunisme électoral, ou par conviction profonde, de nombreux aristocrates se rallient ainsi aux idéaux républicains, tout en restant attachés au catholicisme et à un conservatisme social. Ces conversions contre-nature sont d’ailleurs très mal vues dans l’aristocratie. Les ralliés sont en effet méprisés des aristocrates demeurés fidèles au rêve d’une Restauration. Ils sont également peu appréciés parmi les élites républicaines, qui savent que pour gagner des sièges de députés, il faut désormais s’inscrire du côté du peuple. Pourtant, s’il est impossible d’évaluer la part que représente ce groupe dans l’échantillon, entre autres raisons parce qu’en tant que serviteurs de l’État, une partie des mondains devaient rester discrets sur leurs opinions politiques, il semble que les ralliés forment dans l’aristocratie une minorité conséquente. Cependant, le monde demeure un important bastion monarchiste. Parmi les partisans de la Restauration, on trouve tout d’abord un certain nombre de légitimistes : le duc de Rohan*, député du Morbihan de 1876 à sa mort en 1914, le baron Le Lièvre de La Grange* représentant du Nord entre 1871 et 1881, le marquis Henri de La Ferronnays*, député de Loire-Inférieure en 1885, réélu en 1893, s’inscrivent à l’extrême-droite à la Chambre. Adhéaume de Chevigné* était le secrétaire du comte de Chambord avant sa mort. Sosthènes de La Rochefoucauld* fut élu comme député légitimiste par les électeurs de la Sarthe en février 1871. Adversaire du gouvernement de Thiers, il contribue à son renversement en 1873. Après la chute du président, il donne son concours à la politique suivie par le maréchal Mac-Mahon, et se rend à plusieurs reprises auprès du comte de Chambord pour négocier la fusion des deux branches de la famille royale et préparer la Restauration. Parmi les monarchistes, on trouve également des orléanistes, qui prônent un conservatisme social, mais une Restauration plus libérale. Le comte d’Eu*, petit-fils de Louis-Philippe, et son cousin le duc de Chartres*, frère du comte de Paris, figurent parmi les plus concernés. On trouve également des proches du comte de Paris, comme le marquis et la marquise Louis de Lasteyrie* qui l’accompagnent durant son exil après 1886, ou le marquis et la marquise de Breteuil*89. Dans les années 1880, celui-ci se rend à plusieurs reprises avec Albert de Mun* et Arthur Meyer* à Sheen House, dans la résidence britannique du comte de Paris, pour organiser un retour de la famille d’Orléans au pouvoir, par l’intermédiaire du général Boulanger90. Il est d’ailleurs soutenu dans cette entreprise par la duchesse d’Uzès*, qui fournit environ 3 millions de francs à la cause boulangiste, dans l’espoir que le général utilise sa popularité pour réclamer l’avènement du comte de Paris sur le trône de France. Le gendre de la duchesse, le duc de Luynes*, était également proche de la famille d’Orléans : en 1890, le duc d’Orléans, fils du comte de Paris, ayant atteint sa majorité au début de l’année, avait décidé de revenir en France malgré la loi d’exil, afin de tenter de s’engager et de faire son service militaire. Le duc de Luynes* était lui-même allé chercher le jeune homme à Genève et l’avait ramené en France. Mais le prince fut arrêté et condamné à deux ans de prison. Dans son ouvrage, Juliette Adam* nomme les personnalités du monde qui auraient pu former la cour de Philippe VII91 : selon elle, le prince Amédée de Broglie*, marié à Jeanne Say*, le duc et la duchesse de Bisaccia*, le vicomte et la vicomtesse Emmanuel d’Harcourt*, le comte et la comtesse d’Haussonville*, le marquis de Beauvoir* considéré comme le secrétaire particulier du prétendant, le comte et la comtesse de La Ferronnays*, le duc et la duchesse de Luynes*, le comte et la comtesse Greffulhe*, le prince et la princesse Auguste d’Arenberg* et le marquis et la marquise Henri de Breteuil*, peuvent être considérés comme des proches de la branche cadette. Mais l’auteur précise que la réconciliation entre les deux branches des Bourbon a en réalité brouillé la limite qui existait entre légitimistes et orléanistes. De plus, elle explique que les courants d’opinion ne se constituent pas en réseaux parce que les mondains sont hostiles à l’organisation de salons politiques. Selon elle, la désagrégation du parti monarchiste à la fin du siècle a pour conséquence de faire disparaître le débat politique des salons mondains. Cependant, les affinités idéologiques entre les partisans de la royauté constituent certainement un lien majeur au sein du groupe, et donc un moteur de sociabilité mondaine. Au tournant du siècle, cette société de droite antirépublicaine est souvent rejointe par les anciens défenseurs du bonapartisme. Après la mort de Napoléon III en 1873, celle de son fils en 1879, puis l’exil à Bruxelles du prince Victor, fils du prince Jérôme et prétendant, les membres de la famille impériale, comme la princesse Jeanne, épouse de Christian de Villeneuve*, et le prince Roland Bonaparte* eurent à choisir entre le ralliement républicain et l’isolement de la vie politique. Sans espoir de retour au régime impérial, les plus fidèles serviteurs de Napoléon III, tels que le duc de Bassano* qui accompagna le couple impérial après la chute de l’empire, François de Jaucourt*, député impérialiste entre 1863 et 1869, mais aussi le duc et la duchesse d’Albuféra* ou le marquis de Massa*, se rapprochent de l’aristocratie ancienne. Plus les espoirs de Restauration s’éloignent pour les uns et les autres, plus les différents maillons de la droite conservatrice non ralliée se rapprochent ; plus les divergences politiques s’effacent, plus la sociabilité mondaine s’intensifie. Si une partie de la droite antirépublicaine se réunit fréquemment dans les salons mondains, si certains ralliés et certains républicains modérés peuvent d’ailleurs les y rejoindre, le groupe pris dans son ensemble n’en demeure pas moins divisé sur le plan politique. Les appartenances aux courants d’opinions, aux cercles politiques, aux partis pour les plus impliqués dans les jeux de pouvoir, constituent manifestement des éléments de structuration de la sociabilité mondaine. Les réseaux politiques des gens du monde s’entrecroisent donc, tout en demeurant distincts, voire rivaux.

    49La vie mondaine apparaît moins comme l’oisiveté molle d’une société dominante, que comme le mode d’existence codifié d’un groupe social qui cherche à se maintenir. Tout d’abord, les gens du monde se soumettent au calendrier mondain : leurs déplacements et l’organisation de leur temps doivent être en phase avec le rythme des saisons qui le ponctuent. Leurs choix de résidences sont conditionnés par les impératifs sociaux qui commandent leur existence. Cette ritualisation de la vie mondaine peut être interprétée comme une stratégie collective, destinée à préserver les pratiques sociales qui soudent le groupe. D’une certaine manière, elle constitue une preuve de la vitalité de la haute société parisienne. Ce dynamisme se trouve d’ailleurs confirmé par l’étude de l’alternance des temps et des espaces de la mondanité. En effet, nous avons montré que les gens du monde se créent des obligations sociales multiples. En ville, ils apprécient les soirées musicales, les bals privés et les dîners. À la campagne, ils vivent au rythme des chasses. Bientôt, la double résidence fait place à l’itinérance : ils s’inventent des lieux de villégiature et diversifient leurs loisirs, en lançant des modes nouvelles. Finalement, ce chapitre sur les modes et les réseaux de la sociabilité des élites au tournant du siècle nous a permis de constater le profond renouvellement des pratiques, des lieux et des réseaux mondains. Si les salons littéraires et artistiques demeurent des voies privilégiées pour mettre en contact les hommes et les femmes du monde, les cercles, les bals et les représentations privées constituent de nouveaux vecteurs de mondanités. Aux cercles aristocratiques se mêlent désormais des clubs de sports et des associations professionnelles ; les bals « fin de siècle », inspirés des fêtes d’autrefois, donnent lieu à un déploiement de luxes nouveaux et à un déferlement d’attractions à la mode ; les innovations artistiques, soutenues par des élites avides de divertissements, transforment les réceptions mondaines en foyers de création des avant-gardes. Les rendez-vous mondains se multiplient, tandis que les lieux se sociabilité se diversifient. Les châteaux deviennent des annexes des salons parisiens ; les villégiatures s’imposent dans des localités provinciales réaménagées pour les plaisirs de l’aristocratie cosmopolite. Enfin, si la sociabilité mondaine repose encore largement sur des alliances familiales perpétuées d’une génération à l’autre, la multiplication des réseaux associatifs entraîne à la fois la naissance de nouveaux fractionnements catégoriels et de fécondes interconnexions. En fait, les manifestations mondaines, entre repli identitaire et ouverture sociale, entre tradition et avant-garde, reflètent la capacité d’adaptation des élites aristocratiques dans la société contemporaine. Inspirées des pratiques sociales d’Ancien Régime, elles témoignent d’une volonté collective de perpétuer le modèle aristocratique. Innovantes, divertissantes et ouvertes à de nouveaux talents, elles attestent d’un souci commun d’anticiper les évolutions, à la fois pour les maîtriser et pour se les approprier.

    Notes de bas de page

    1 Pour réaliser cette étude, nous utiliserons principalement les informations fournies par les chroniques du Figaro. Pour retrouver les lieux de résidence des couples de l’échantillon, nous avons consulté les annuaires mondains : le Bottin mondain de 1903, le Tout-Paris de 1900 et le Qui-êtes-vous ? de 1908.

    2 Le Figaro, 1er au 31 janvier 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 janvier 1900, BnF.

    3 Mension-Rigau E., Aristocrates et grands bourgeois…, op. cit., chap. 6 « Les usages au miroir de l’Europe », p. 350.

    4 Martin-Fugier A., La vie élégante…, op. cit.

    5 Le Figaro, dimanche 14 janvier 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 janvier 1900, BnF.

    6 Le Figaro, dimanche 4 février, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 février1900, BnF.

    7 Le Figaro, dimanche 9 juillet 1905, « Le Monde et la Ville », rubrique « Renseignements mondains ». MICR-D-13 juillet 1905, BnF.

    8 Elias N., La société de cour…, op. cit., p. 21.

    9 Pinçon M. et Pinçon-Charlot M., Les beaux quartiers…, op. cit.

    10 de Saint-Martin M., L’espace de la noblesse…, op. cit.

    11 Il s’agit des individus figurant à la lettre T du Bottin mondain entre 1903 et 1914, dans Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit.

    12 Pinçon M. et Pinçon-Charlot M., Les beaux quartiers…, op. cit.

    13 Fonds privés, papiers Jean Dupuy, Domaine du Gibaud (Charente Maritime), 434 AP/6, archives privées, Archives nationales.

    14 Lalliard F., La fortune des Wagram, de Napoléon à Proust, Paris, Perrin, 2002.

    15 de Montesquiou A., La Maison de Montesquiou-Fezensac depuis la fin de l’Ancien Régime, Paris 1962 ; Chaix d’Estange G., Dictionnaire des familles…, op. cit., p. 227-229.

    16 Martin G., Histoire et généalogie de la famille de Ligne et d’Arenberg, Lyon, La Ricamarie, 2003, p. 89-100.

    17 Voir « La Villa Ephrussi de Rothschild », dans la Revue Beaux-Arts, hors série, juillet 2002.

    18 Dans son étude en effet, 5 % seulement des résidences secondaires de la noblesse ancienne sont situées près de Paris, contre 37 % dans la noblesse récente et 16,5 % dans la bourgeoisie ; dans Charle C., « Noblesse et élites en France au début du XXe siècle », Colloque Les Noblesses européennes…, op. cit., p. 430.

    19 Corbin A., L’avènement des loisirs…, op. cit., chap. ii « Du loisir cultivé à la classe de loisir ».

    20 Fonds du prince Joachim Murat, 31 AP/99 : Déplacements et voyages du prince et de la princesse de 1902 à 1914, archives privées, Archives nationales.

    21 Fonds Greffulhe, AP/101/54 : Livres de comptes 1907-1923, adresses à Londres, voyages et notes d’hôtels, archives privées, Archives nationales.

    22 Voir à ce propos Chabot P., Jean et Yvonne, domestiques en 1900, Paris, Tema-éditions, 1977, p. 97-118.

    23 À ce sujet, voir les travaux de Boyer M., Le thermalisme dans le grand Sud-Est de la France, op. cit.

    24 Le Figaro, vendredi 18 août 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Villes d’eaux ». MICR-D-13 août 1900, BnF.

    25 Le Figaro, 16 juillet 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Villes d’eaux ». MICR-D-13 juillet 1900, BnF.

    26 Fonds Joachim Murat, 31 AP/98 : Voyages à Deauville, locations 1898-1916, archives privées, Archives nationales.

    27 Le Figaro, 30 novembre 1905, « Le Monde et la Ville », rubrique « Sur la Côte d’Azur ». MICR-D-13 novembre 1905, BnF.

    28 Pour plus de précisions sur ces questions, se référer à l’article de Bravard A., « Le cercle aristocratique dans la France bourgeoise 1880-1939 », dans Histoire, Économie et société, 1er trimestre 2011, Paris, A. Colin, p. 85-99.

    29 Pour obtenir ce résultat, nous avons cherché les cercles des hommes de l’échantillon dans les éditions du Bottin mondain du début du XXe siècle. Nous avons recoupé ces informations avec celles du Qui êtes-vous ? de 1908 et du Tout-Paris de 1900.

    30 Selon lui, « Avant 1914, 30 % des familles nobles mentionnent un club alors que le chiffre n’est que de 21 % pour les bourgeois », Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit., p. 325.

    31 42,3 % des hommes d’affaires sont en effet membres d’un cercle ou d’un club selon lui. Voir Charle C., Les élites…, op. cit., tableau VII.10, p. 394.

    32 Agulhon M., Les cercles…, op. cit., p. 60.

    33 Martin-Fugier A., « Cercles, clubs, salons », dans Duclerc V. et Prochasson C., Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2007.

    34 Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit., p. 329.

    35 Chaline J.-P., Le Cercle du Bois de Boulogne : tir aux pigeons, cent ans d’histoire 1899-1999, Paris, Cercle du Bois de Boulogne, 1999.

    36 Pinçon-Charlot M. et Pinçon M., Dans les beaux quartiers…, op. cit., IIIe partie « Les cercles ou l’élite de l’élite ».

    37 Cercle de l’Union, registres 20, 21 et 22, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    38 Cercle de l’Union, registres 25, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    39 Nous nous référerons ici aux archives privées de divers cercles, notamment le Cercle de l’Union et le Cercle de l’Union artistique.

    40 Le Figaro, mercredi 7 février 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Cercles ». MICR-D-13 février 1900, BnF.

    41 Le Figaro, mardi 26 juin 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 juin 1900, BnF.

    42 Lilti A., Le monde des salons…, op. cit., p. 169 et suivantes.

    43 Riese L., Les salons littéraires parisiens, du Second Empire…, op. cit.

    44 Martin G., Histoire et généalogie de la Maison de Rohan, de Chabot et de Rohan-Chabot, imprimerie Mathias, La Ricamarie, 1977, p. 105.

    45 Martin-Fugier A., Les salons de la Troisième République…, op. cit., p. 219.

    46 Bibesco (princesse), Au bal avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1928, rééd. 1956.

    47 Le Figaro, dimanche 4 février 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 février 1900, BnF.

    48 Le Figaro, mardi 27 mars 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 mars 1900, BnF.

    49 Comoedia, 1er septembre 1909, « Les théâtres d’amateurs », p. 491-93, cité dans Martin-Fugier A., Les salons sous la Troisième République…, op. cit., p. 280-282.

    50 Le Figaro, jeudi 25 janvier 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 janvier 1900, BnF.

    51 À son sujet, voir le Qui êtes-vous ? 1909-1910, ainsi que son dossier de Légion d’Honneur L2002068 aux Archives nationales.

    52 Dossier de Légion d’honneur, aux Archives nationales, et Prevost M., Roman D’amat J.-C. et Tribout de Morembert H., Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzet, 1994.

    53 Le Figaro, samedi 7 juillet 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Carnet ». MICR-D-13 juillet 1900, BnF.

    54 Matinée de la duchesse de Vibraye, Le Figaro, mercredi 2 mai 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salon ». MICR-D-13 mai 1900, BnF.

    55 Le Figaro, jeudi 5 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Renseignements mondains ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    56 Chimènes M., Élites sociales et vie musicale parisienne sous la Troisième République, Document de synthèse présenté en vue de l’habilitation à diriger des recherches, EHESS, Paris, février 1997 ; et Mécènes et musiciens, du salon au concert, Paris, Fayard, 2004.

    57 Le Figaro, jeudi 5 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Renseignements mondains ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    58 Le Figaro, jeudi 19 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    59 Fonds Joachim Murat, 31 AP/92 : Réceptions, bals entre 1898 et 1919, archives privées, Archives nationales.

    60 Marin G., Histoire et généalogie de la Maison de Cossé-Brissac, Paris, chez l’auteur, 1987, p. 225 et suivantes.

    61 Le Figaro, 20 août 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 août 1900, BnF.

    62 Le Figaro, mercredi 24 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    63 Le Figaro, 10 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    64 Le Figaro, 27 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    65 Le Figaro, lundi 5 novembre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 novembre 1900, BnF.

    66 de Gmeline P., La Duchesse d’Uzès, Paris, Perrin, 2002, p. 97

    67 Fonds Henri Greffulhe, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    68 Fonds Joachim Murat, 31 AP/80 : Baux de chasse : correspondance, factures, invitations 1899-1903, 1903-1908, 1909-1912, 1917-1933, chasse à Chantilly 1911-1923, archives privées, Archives nationales.

    69 Fonds Joachim Murat, 31 AP/84. Chasses à Chantilly 1911-1923, archives privées, Archives nationales.

    70 Fonds Joachim Murat, 31 AP/81 : Baux de chasse : correspondance, factures, invitations 1899-1903, 1903-1908, 1909-1912, 1917-1933, archives privées, Archives nationales.

    71 Fonds Henri Greffulhe, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    72 Fonds Joachim Murat, 31 AP/81 archives privées, Archives nationales.

    73 Fonds Henri Greffulhe, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    74 Fonds Joachim Murat, 31 AP/80, répertoire d’invitations à la chasse à courre, 1899-1903, 1903-1908, archives privées, Archives nationales.

    75 Fonds Henri Greffulhe, soirée à Bois-Boudran du 3 décembre 1910, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    76 Le Figaro, 2 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Château ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    77 Fonds Albert de Mun, 378 AP/6 : Lettres d’Albert de Mun à sa fille 1901 à 1914, archives privées, Archives nationales.

    78 Fils d’Antoine de Castellane* et de Madeleine Anne Marie Le Clerc de Juigné*, qui eurent également un troisième garçon, nommé Jacques, mort jeune, et un quatrième nommé Stanislas qui mourut à Paris en 1959.

    79 François de Pérusse des Cars et Elisabeth de Bastard d’Estang ont en effet eu une deuxième fille, Antoinette, qui épousa Alexandre Henri comte de Murard.

    80 Sur cette famille, voir Antonini L., « Les Arago », Gé-Magazine, no 227, p. 25-32.

    81 Les flèches rouges partent des parents et se dirigent vers leurs enfants.

    82 Martin-Fugier A., La vie élégante…, op. cit., p. 129 et suivantes.

    83 Fonds Joachim Murat, 31 AP/105 : Œuvres de charité. Comptes et dossiers, archives privées, Archives nationales.

    84 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/161 : Bonnes œuvres de la comtesse Greffulhe, archives privées, Archives nationales.

    85 Clébert J.-P., L’incendie du Bazar de la charité, Paris, Denoël, 1978.

    86 Fonds Joachim Murat, 31 AP/105 : Œuvres de charité. Comptes et dossiers, archives privées, Archives nationales.

    87 Le Figaro, vendredi 13 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Charité ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    88 Martin-Fugier A., La vie élégante…, op. cit., p. 164.

    89 Voir de Castelbajac C., Journal…, op. cit.

    90 de Gmeline P., La duchesse d’Uzès…, op. cit., p. 123 et suivantes.

    91 Adam J., « La société de Paris »…, op. cit., Troisième lettre « Ce que pourrait être La cour de Philippe VII », p. 98 et suivantes.

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    1 Pour réaliser cette étude, nous utiliserons principalement les informations fournies par les chroniques du Figaro. Pour retrouver les lieux de résidence des couples de l’échantillon, nous avons consulté les annuaires mondains : le Bottin mondain de 1903, le Tout-Paris de 1900 et le Qui-êtes-vous ? de 1908.

    2 Le Figaro, 1er au 31 janvier 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 janvier 1900, BnF.

    3 Mension-Rigau E., Aristocrates et grands bourgeois…, op. cit., chap. 6 « Les usages au miroir de l’Europe », p. 350.

    4 Martin-Fugier A., La vie élégante…, op. cit.

    5 Le Figaro, dimanche 14 janvier 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 janvier 1900, BnF.

    6 Le Figaro, dimanche 4 février, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 février1900, BnF.

    7 Le Figaro, dimanche 9 juillet 1905, « Le Monde et la Ville », rubrique « Renseignements mondains ». MICR-D-13 juillet 1905, BnF.

    8 Elias N., La société de cour…, op. cit., p. 21.

    9 Pinçon M. et Pinçon-Charlot M., Les beaux quartiers…, op. cit.

    10 de Saint-Martin M., L’espace de la noblesse…, op. cit.

    11 Il s’agit des individus figurant à la lettre T du Bottin mondain entre 1903 et 1914, dans Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit.

    12 Pinçon M. et Pinçon-Charlot M., Les beaux quartiers…, op. cit.

    13 Fonds privés, papiers Jean Dupuy, Domaine du Gibaud (Charente Maritime), 434 AP/6, archives privées, Archives nationales.

    14 Lalliard F., La fortune des Wagram, de Napoléon à Proust, Paris, Perrin, 2002.

    15 de Montesquiou A., La Maison de Montesquiou-Fezensac depuis la fin de l’Ancien Régime, Paris 1962 ; Chaix d’Estange G., Dictionnaire des familles…, op. cit., p. 227-229.

    16 Martin G., Histoire et généalogie de la famille de Ligne et d’Arenberg, Lyon, La Ricamarie, 2003, p. 89-100.

    17 Voir « La Villa Ephrussi de Rothschild », dans la Revue Beaux-Arts, hors série, juillet 2002.

    18 Dans son étude en effet, 5 % seulement des résidences secondaires de la noblesse ancienne sont situées près de Paris, contre 37 % dans la noblesse récente et 16,5 % dans la bourgeoisie ; dans Charle C., « Noblesse et élites en France au début du XXe siècle », Colloque Les Noblesses européennes…, op. cit., p. 430.

    19 Corbin A., L’avènement des loisirs…, op. cit., chap. ii « Du loisir cultivé à la classe de loisir ».

    20 Fonds du prince Joachim Murat, 31 AP/99 : Déplacements et voyages du prince et de la princesse de 1902 à 1914, archives privées, Archives nationales.

    21 Fonds Greffulhe, AP/101/54 : Livres de comptes 1907-1923, adresses à Londres, voyages et notes d’hôtels, archives privées, Archives nationales.

    22 Voir à ce propos Chabot P., Jean et Yvonne, domestiques en 1900, Paris, Tema-éditions, 1977, p. 97-118.

    23 À ce sujet, voir les travaux de Boyer M., Le thermalisme dans le grand Sud-Est de la France, op. cit.

    24 Le Figaro, vendredi 18 août 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Villes d’eaux ». MICR-D-13 août 1900, BnF.

    25 Le Figaro, 16 juillet 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Villes d’eaux ». MICR-D-13 juillet 1900, BnF.

    26 Fonds Joachim Murat, 31 AP/98 : Voyages à Deauville, locations 1898-1916, archives privées, Archives nationales.

    27 Le Figaro, 30 novembre 1905, « Le Monde et la Ville », rubrique « Sur la Côte d’Azur ». MICR-D-13 novembre 1905, BnF.

    28 Pour plus de précisions sur ces questions, se référer à l’article de Bravard A., « Le cercle aristocratique dans la France bourgeoise 1880-1939 », dans Histoire, Économie et société, 1er trimestre 2011, Paris, A. Colin, p. 85-99.

    29 Pour obtenir ce résultat, nous avons cherché les cercles des hommes de l’échantillon dans les éditions du Bottin mondain du début du XXe siècle. Nous avons recoupé ces informations avec celles du Qui êtes-vous ? de 1908 et du Tout-Paris de 1900.

    30 Selon lui, « Avant 1914, 30 % des familles nobles mentionnent un club alors que le chiffre n’est que de 21 % pour les bourgeois », Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit., p. 325.

    31 42,3 % des hommes d’affaires sont en effet membres d’un cercle ou d’un club selon lui. Voir Charle C., Les élites…, op. cit., tableau VII.10, p. 394.

    32 Agulhon M., Les cercles…, op. cit., p. 60.

    33 Martin-Fugier A., « Cercles, clubs, salons », dans Duclerc V. et Prochasson C., Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2007.

    34 Grange C., Les gens du Bottin mondain…, op. cit., p. 329.

    35 Chaline J.-P., Le Cercle du Bois de Boulogne : tir aux pigeons, cent ans d’histoire 1899-1999, Paris, Cercle du Bois de Boulogne, 1999.

    36 Pinçon-Charlot M. et Pinçon M., Dans les beaux quartiers…, op. cit., IIIe partie « Les cercles ou l’élite de l’élite ».

    37 Cercle de l’Union, registres 20, 21 et 22, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    38 Cercle de l’Union, registres 25, archives privées, Nouveau cercle de l’Union.

    39 Nous nous référerons ici aux archives privées de divers cercles, notamment le Cercle de l’Union et le Cercle de l’Union artistique.

    40 Le Figaro, mercredi 7 février 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Cercles ». MICR-D-13 février 1900, BnF.

    41 Le Figaro, mardi 26 juin 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 juin 1900, BnF.

    42 Lilti A., Le monde des salons…, op. cit., p. 169 et suivantes.

    43 Riese L., Les salons littéraires parisiens, du Second Empire…, op. cit.

    44 Martin G., Histoire et généalogie de la Maison de Rohan, de Chabot et de Rohan-Chabot, imprimerie Mathias, La Ricamarie, 1977, p. 105.

    45 Martin-Fugier A., Les salons de la Troisième République…, op. cit., p. 219.

    46 Bibesco (princesse), Au bal avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1928, rééd. 1956.

    47 Le Figaro, dimanche 4 février 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 février 1900, BnF.

    48 Le Figaro, mardi 27 mars 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 mars 1900, BnF.

    49 Comoedia, 1er septembre 1909, « Les théâtres d’amateurs », p. 491-93, cité dans Martin-Fugier A., Les salons sous la Troisième République…, op. cit., p. 280-282.

    50 Le Figaro, jeudi 25 janvier 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 janvier 1900, BnF.

    51 À son sujet, voir le Qui êtes-vous ? 1909-1910, ainsi que son dossier de Légion d’Honneur L2002068 aux Archives nationales.

    52 Dossier de Légion d’honneur, aux Archives nationales, et Prevost M., Roman D’amat J.-C. et Tribout de Morembert H., Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzet, 1994.

    53 Le Figaro, samedi 7 juillet 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Carnet ». MICR-D-13 juillet 1900, BnF.

    54 Matinée de la duchesse de Vibraye, Le Figaro, mercredi 2 mai 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salon ». MICR-D-13 mai 1900, BnF.

    55 Le Figaro, jeudi 5 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Renseignements mondains ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    56 Chimènes M., Élites sociales et vie musicale parisienne sous la Troisième République, Document de synthèse présenté en vue de l’habilitation à diriger des recherches, EHESS, Paris, février 1997 ; et Mécènes et musiciens, du salon au concert, Paris, Fayard, 2004.

    57 Le Figaro, jeudi 5 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Renseignements mondains ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    58 Le Figaro, jeudi 19 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Salons ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    59 Fonds Joachim Murat, 31 AP/92 : Réceptions, bals entre 1898 et 1919, archives privées, Archives nationales.

    60 Marin G., Histoire et généalogie de la Maison de Cossé-Brissac, Paris, chez l’auteur, 1987, p. 225 et suivantes.

    61 Le Figaro, 20 août 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 août 1900, BnF.

    62 Le Figaro, mercredi 24 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    63 Le Figaro, 10 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    64 Le Figaro, 27 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

    65 Le Figaro, lundi 5 novembre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Chasses ». MICR-D-13 novembre 1900, BnF.

    66 de Gmeline P., La Duchesse d’Uzès, Paris, Perrin, 2002, p. 97

    67 Fonds Henri Greffulhe, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    68 Fonds Joachim Murat, 31 AP/80 : Baux de chasse : correspondance, factures, invitations 1899-1903, 1903-1908, 1909-1912, 1917-1933, chasse à Chantilly 1911-1923, archives privées, Archives nationales.

    69 Fonds Joachim Murat, 31 AP/84. Chasses à Chantilly 1911-1923, archives privées, Archives nationales.

    70 Fonds Joachim Murat, 31 AP/81 : Baux de chasse : correspondance, factures, invitations 1899-1903, 1903-1908, 1909-1912, 1917-1933, archives privées, Archives nationales.

    71 Fonds Henri Greffulhe, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    72 Fonds Joachim Murat, 31 AP/81 archives privées, Archives nationales.

    73 Fonds Henri Greffulhe, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    74 Fonds Joachim Murat, 31 AP/80, répertoire d’invitations à la chasse à courre, 1899-1903, 1903-1908, archives privées, Archives nationales.

    75 Fonds Henri Greffulhe, soirée à Bois-Boudran du 3 décembre 1910, AP/101/56 : Bois-Boudran. Chasse, mondanités et réceptions, archives privées, Archives nationales.

    76 Le Figaro, 2 octobre 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Château ». MICR-D-13 octobre 1900, BnF.

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    78 Fils d’Antoine de Castellane* et de Madeleine Anne Marie Le Clerc de Juigné*, qui eurent également un troisième garçon, nommé Jacques, mort jeune, et un quatrième nommé Stanislas qui mourut à Paris en 1959.

    79 François de Pérusse des Cars et Elisabeth de Bastard d’Estang ont en effet eu une deuxième fille, Antoinette, qui épousa Alexandre Henri comte de Murard.

    80 Sur cette famille, voir Antonini L., « Les Arago », Gé-Magazine, no 227, p. 25-32.

    81 Les flèches rouges partent des parents et se dirigent vers leurs enfants.

    82 Martin-Fugier A., La vie élégante…, op. cit., p. 129 et suivantes.

    83 Fonds Joachim Murat, 31 AP/105 : Œuvres de charité. Comptes et dossiers, archives privées, Archives nationales.

    84 Fonds de la comtesse Greffulhe, AP/101 (II)/161 : Bonnes œuvres de la comtesse Greffulhe, archives privées, Archives nationales.

    85 Clébert J.-P., L’incendie du Bazar de la charité, Paris, Denoël, 1978.

    86 Fonds Joachim Murat, 31 AP/105 : Œuvres de charité. Comptes et dossiers, archives privées, Archives nationales.

    87 Le Figaro, vendredi 13 avril 1900, « Le Monde et la Ville », rubrique « Charité ». MICR-D-13 avril 1900, BnF.

    88 Martin-Fugier A., La vie élégante…, op. cit., p. 164.

    89 Voir de Castelbajac C., Journal…, op. cit.

    90 de Gmeline P., La duchesse d’Uzès…, op. cit., p. 123 et suivantes.

    91 Adam J., « La société de Paris »…, op. cit., Troisième lettre « Ce que pourrait être La cour de Philippe VII », p. 98 et suivantes.

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    Bravard, A. (2013). Chapitre V. La sociabilité mondaine d’avant-guerre. Organisation, pratiques et réseaux. In Le grand monde parisien. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.117846
    Bravard, Alice. « Chapitre V. La sociabilité mondaine d’avant-guerre. Organisation, pratiques et réseaux ». In Le grand monde parisien. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2013. doi:10.4000/books.pur.117846.
    Bravard, Alice. « Chapitre V. La sociabilité mondaine d’avant-guerre. Organisation, pratiques et réseaux ». Le grand monde parisien, Presses universitaires de Rennes, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pur.117846.

    Référence numérique du livre

    Format

    Bravard, A. (2013). Le grand monde parisien. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.117792
    Bravard, Alice. Le grand monde parisien. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2013. doi:10.4000/books.pur.117792.
    Bravard, Alice. Le grand monde parisien. Presses universitaires de Rennes, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pur.117792.
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