La maison Mame à Angers (1807-1828)
p. 39-42
Texte intégral
1Les origines angevines de la maison Mame sont les mal aimées de l’histoire, entre la gloire balzacienne du bref épisode parisien et l’évident ancrage tourangeau1. Tout se passe comme si l’installation de Louis et Charles Mathieu à Paris en 1809 marquait une rupture définitive, comme si l’ancêtre Charles Pierre devait demeurer le seul véritable imprimeur et libraire angevin de la famille. Il n’en est rien. D’abord parce que le départ pour Paris fut en quelque sorte un accident, consécutif à une crise des affaires angevines, et qu’un discours téléologique est inadmissible : en 1807 encore tous les Mame (sauf Amand) sont à Angers et il y a fort à parier que nul ne se destine à de nouveaux horizons. Ensuite parce que la maison mère n’est pas abandonnée avant les années 1820, et qu’elle reste alors un pôle important de la vie culturelle locale.
2Il faut donc d’abord revenir brièvement sur la crise de 1807-1809. Elle s’explique par deux facteurs : la diversification promue par Louis échoue, et le moteur du secteur imprimerie, les Affiches d’Angers, entre en dépression. Le premier facteur est traité ailleurs : les activités textiles et ardoisières de Louis se heurtent au mur du blocus continental, et entraînent sa faillite personnelle, même si elles expliquent aussi, par l’habitude prise du maniement de l’argent et des réseaux d’affaires, la suite parisienne et américaine de l’histoire familiale2. Le deuxième facteur doit être expliqué : les Affiches d’Angers sont un périodique hybride, qui est à la fois municipal et départemental et surtout qui est officiel sans l’être officiellement, à savoir que le préfet en use pour propager la bonne parole mais qu’il n’est pas considéré administrativement comme l’organe de la préfecture3. Or le journal rencontre alors deux soucis. Il se vend mal, d’abord : 400 abonnés dans le département ne suffisent pas à le rendre rentable à l’heure où le ministère alourdit son imposition sur la presse4, et mécontentent Paris qui considère les Mame comme inaptes à offrir un médium efficace au gouvernement au regard de ce qui se passe dans d’autres départements5. Et de surcroît, il perd le droit de « recopier » ses informations – pratique tout à fait dans la norme de la presse de l’époque – dans d’autres feuilles que Le Moniteur, dont la seule fonction est de dispenser la parole gouvernementale : l’État impose sa mutation définitive en feuille officielle, une sorte d’édition angevine du Moniteur. Le préfet a beau protester qu’un « journal purement administratif » nuirait à son œuvre de fabrication de l’opinion puisqu’il risquerait de se voir rejeter par les élites d’un département qui est loin d’être a priori bonapartiste6, et les frères Mame ont beau arguer que les autres journaux, ceux de Paris, se substituent dès lors dans le département entier aux Affiches d’Angers7, rien n’y fait, même si la publication se poursuit pendant la procédure de faillite : la punition ministérielle contre un journal décevant est sans appel.
3La faillite, de ce fait, ne peut apparaître comme une surprise. Pour autant l’imprimerie Mame survit. Le 4 avril 1810, Philippe Auguste, qui avec son père avait apuré les comptes de Louis, indique au préfet son souhait d’obtenir de nouveau le brevet d’imprimeur mais surtout que l’établissement fonctionne encore : sur neuf presses, huit n’ont jamais été interrompues, et trente ouvriers demeurent au service de la famille, ce qui fait de lui, encore, le leader angevin, devant la maison Pavie8. Or « Auguste » « mérite la confiance de l’administration […] comme homme considéré dans la société et comme imprimeur éclairé et fidèle aux lois », et il est recommandé par le préfet pour poursuivre une œuvre familiale à laquelle il était de toute façon associé depuis une décennie9. Après l’imprimerie revient la librairie : arguant d’une prise en main généralisée de l’impression administrative par l’Imprimerie impériale, Philippe Auguste demande l’autorisation de diversifier ses activités afin de faire vivre la vénérable maison10. À l’été 1813, sans difficulté tant l’homme inspire confiance11, le brevet de libraire est accordé. La voie semble ouverte à une nouvelle histoire Mame, et ce d’autant plus que le changement de régime s’opère sans douleur, bien au contraire : dès le 20 août 1814, Mame est imprimeur du Roi12.
4Mais 1818 est une année sombre :
« Ce fut dans un voyage fait à Paris vers le mois d’avril 1818 que monsieur Auguste Mame fut saisi d’une attaque d’aliénation mentale dont quelques atteintes l’avaient déjà brouillé avec Monsieur de Wismes, alors préfet du Maine-et-Loire, et qui portèrent celui-ci à lui retirer le titre de son imprimeur13. »
5Mame n’est donc plus imprimeur du préfet, même s’il garde toujours le Journal du Maine-et-Loire, qui a remplacé les Affiches d’Angers en 1812. Mais la maladie d’Auguste, qui n’est pas interdit mais interné à Charenton et confié aux soins d’Esquirol, a des conséquences importantes sur la santé de la maison : Charles Pierre avait pensé régler l’affaire en permettant à un prote de la gérer14, mais le jugement du 16 mai 1818 donne l’administration des biens à l’épouse d’Auguste, Jeanne Bordier, et surtout, le 1er décembre 1818, c’est Charles Mathieu, de retour des États-Unis peut-être en apprenant les nouvelles, qui prend la moitié des parts de l’entreprise et s’en constitue le patron de fait, sans posséder aucun brevet15.
6La situation instable mène l’imprimerie-librairie au bord de la catastrophe. En 1821, un défaut de vigilance dans le circuit de production mène Mame à imprimer pour le compte d’un libraire parisien16 l’Abrégé de l’origine des cultes, de Charles-François Dupuis, « qui est une espèce de code d’athéisme et que pour cette raison le parti révolutionnaire s’est plu à répandre sous toutes les formes depuis quelques années17 ». Le jugement de Franchet d’Esperey, directeur de la police, est sans appel : Mame en perd son titre d’imprimeur du Roi18. Mais le scandale a un avantage : Charles Mathieu, en quémandant le retour de son sésame, en promettant dans la tradition familiale de fidélité au régime en place quel qu’il soit « de ne jamais rien imprimer contre la religion, les mœurs ou la légitimité19 », déclenche une réaction inattendue du ministère, qui s’avise que l’opérateur de la maison Mame ne dispose d’aucun brevet et que le titulaire est enfermé à l’asile. Ordre est donc donné de régulariser la situation, mais le décès de Philippe Auguste, le 14 janvier 1824, simplifie la procédure, puisqu’il n’est donc plus nécessaire de prononcer une interdiction à son égard. Charles Mathieu recueille alors naturellement l’héritage de son frère, temporairement jusqu’à ce qu’un de ses neveux prenne la suite20. L’année suivante il récupère même le brevet d’imprimeur du Roi, suite aux « pressantes recommandations21 » du préfet. Il se retire en 1828, à 54 ans, et avec lui s’achève l’histoire angevine de la maison Mame : Ernest, le fils unique de Philippe Auguste né en 1805, aura en fait une belle carrière tourangelle.
Notes de bas de page
1 Voir toutefois Letortu J., « L’imprimeur Charles Pierre Mame (1747-1825), ou l’ascension d’un opportuniste angevin », Recherches vendéennes, no 8 (2001), p. 109-132. Pichot C., La Production imprimée à Angers pendant la période révolutionnaire (1787-1799), mémoire de maîtrise d’histoire, université d’Angers, 2002.
2 Voir Villerbu T. dans ce volume, p. 53-62.
3 ADML 80 T 1, le préfet au ministre, 12 avril 1808.
4 ADML 80 T 1, Louis et Charles Mathieu Mame au préfet, 12 novembre 1807.
5 ADML 80 T 1, Police générale au préfet, 23 janvier 1809.
6 ADML 80 T 1, le préfet au ministre, 12 avril 1808.
7 ADML 80 T 1, Louis et Charles Mathieu Mame au préfet, 21 janvier 1809.
8 ADML 81 T 10, Philippe Auguste au préfet, 4 avril 1810.
9 ADML 81 T 10, inconnu au préfet, 18 septembre 1811.
10 ADML 81 T 10, Philippe Auguste au préfet, 28 septembre 1812.
11 ADML 81 T 10, le préfet au directeur général de l’imprimerie et de la librairie (Royer-Collard), 12 octobre 1812.
12 ADML 81 T 10, Royer-Collard au préfet, 20 août 1814.
13 ADML 81 T 10, note anonyme vers 1822.
14 Ibid.
15 ADML 81 T 10, « Renseignements sur l’affaire Mame », signés Charles Mathieu et datés du 21 octobre 1822 ; Correspondance entre le ministère et la préfecture, septembre-novembre 1823.
16 ADML 81 T 10, note anonyme vers 1822 ; Charles Mathieu Mame au ministre de l’Intérieur, 21 octobre 1822.
17 ADML 81 T 10, Franchet d’Esperey au préfet, 21 août 1823.
18 Ibid.
19 ADML 81 T 10, Charles Mathieu Mame au ministre de l’Intérieur, 21 octobre 1822.
20 ADML 81 T 10, Franchet d’Esperey au préfet, 21 janvier 1824. Charles Mathieu Mame au préfet, 31 janvier 1824.
21 ADML 81 T 10, Franchet d’Esperey au préfet, 26 mai 1825.
Auteur
-
Tangi Villerbu
Maître de conférences en histoire à l’université de La Rochelle, et membre du CRHIA (EA 1163)
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