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    Detailed outline Full text Athènes et le travail servile : un vieux débat L’esclave, le « barbare » et le pauvre L’esclave-marchandise Le rôle des esclaves à Athènes Sorties de système : affranchissement et fuite, plutôt que révolte Une élite justifiant l’esclavage Footnotes Author

    Esclaves

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    Du rôle et de l’humanité de l’esclave dans l’Athènes démocratique

    Claude Mossé

    p. 85-99

    Full text Athènes et le travail servile : un vieux débat L’esclave, le « barbare » et le pauvre L’esclave-marchandise Le rôle des esclaves à Athènes Sorties de système : affranchissement et fuite, plutôt que révolte Une élite justifiant l’esclavage Footnotes Author

    Full text

    Athènes et le travail servile : un vieux débat

    « Quant aux esclaves et aux métèques, ils jouissent à Athènes de la plus grande licence ; on n’a pas le droit de les frapper et l’esclave ne se rangera pas sur votre passage. Quelle est la raison de cet usage, je vais l’expliquer. Si la loi autorisait l’homme libre à frapper l’esclave, le métèque ou l’affranchi, il lui arriverait souvent de prendre un Athénien pour un esclave et de le frapper ; car l’homme du peuple à Athènes n’est pas mieux vêtu que les esclaves et les métèques et n’a pas meilleure apparence qu’eux. Si l’on s’étonne aussi que l’on laisse vivre les esclaves dans le luxe à Athènes, quelques-uns même mener un train magnifique, on peut voir que c’est l’effet d’un calcul. Dans un pays dont la marine fait la puissance, l’intérêt de notre fortune nous oblige à de grands ménagements pour nos esclaves, si nous voulons toucher les redevances qu’ils perçoivent pour nous, et nous sommes obligés de leur laisser la liberté […]. Voilà pourquoi nous avons accordé aux esclaves vis-à-vis des hommes libres la même franchise de parole qu’à eux1. »

    1Cet extrait bien connu de la Constitution des Athéniens (d’un auteur anonyme qu’on a d’abord identifié comme étant Xénophon mais que l’on tient plus justement pour un adversaire de la démocratie) parodie la célèbre Oraison funèbre que Thucydide attribue à Périclès, pour en tirer des conclusions exactement opposées. D’où le nom de « vieil oligarque » qu’attribuent les historiens anglo-saxons à son auteur inconnu. L’époque de publication n’est pas connue de manière précise. Mais on s’accorde le plus souvent à la dater du dernier tiers du Ve siècle avant J.-C., et, en tout cas, à le considérer comme étant antérieure aux deux révolutions oligarchiques de la fin du siècle.

    2Pour certains modernes, ce témoignage d’un contemporain de Thucydide permettait de résoudre l’apparente contradiction entre un régime qui se prétendait démocratique, fondé sur la liberté et l’égalité, et une institution aussi injuste que l’esclavage, puisque à Athènes les esclaves auraient ainsi joui d’une certaine liberté, et que certains auraient même vécu dans le luxe2. Pour d’autres, en revanche, le lien affirmé par le « vieil oligarque » entre la démocratie et l’esclavage est évident : parce qu’il y avait des esclaves, les hommes libres pouvaient se consacrer pleinement à la vie politique. Or, le problème n’est pas aussi simple, dans la mesure où nul ne soutient plus aujourd’hui que le démos athénien était formé d’oisifs vivant du revenu tiré du travail de leurs esclaves. C’est là seulement une solution imaginée par les théoriciens dans leurs constructions de cités idéales où l’activité productrice, y compris le travail de la terre, serait laissée à des esclaves ou à des dépendants, tout travail étant interdit aux hommes libres formant la communauté civique. C’est, sous une forme caricaturale, le système évoqué dans L’Assemblée des femmes d’Aristophane, et de façon plus sérieuse dans la cité des Lois de Platon, comme dans la cité idéale des deux derniers livres de la Politique d’Aristote3. La réalité athénienne de l’époque classique est toute différente puisque, comme en témoignent les adversaires du régime athénien, le démos était composé en majorité de paysans, de petits artisans et de marchands, de gens qui travaillaient pour assurer leur existence quotidienne, et étaient de ce fait considérés par ces mêmes constructeurs d’utopies comme incapables de juger des affaires de la cité4.

    3Mais la présence de « travailleurs » au sein du démos allait de pair avec l’utilisation d’une main-d’œuvre servile. Quelle était l’importance numérique des esclaves à Athènes à l’époque classique ? Sur ce point, les débats sont anciens, accentués par la quasi-absence de données chiffrées. On n’a qu’un seul exemple de « recensement » dans l’histoire d’Athènes, celui auquel aurait fait procéder Démétrios de Phalère en 317. Athènes était alors étroitement contrôlée par le Macédonien Cassandre qui avait placé ce disciple de Théophraste à la tête de la cité. La démocratie athénienne n’était plus que formelle, après l’écrasement du soulèvement qui avait suivi l’annonce de la mort d’Alexandre. Un système censitaire avait été établi, écartant de la citoyenneté active ceux dont le timema était inférieur à mille drachmes. Selon le recensement, il y aurait eu alors à Athènes 21 000 citoyens, 10 000 métèques et 400 000 esclaves. L’énormité de ce dernier chiffre par rapport aux deux autres a suscité des débats sans fin entre les modernes, les uns l’acceptant tel quel, d’autres le jugeant beaucoup trop élevé, s’appuyant sur des indications partielles ou imaginant des erreurs de copistes, d’autant que le fameux recensement n’est connu que par des sources tardives5. Dans un article publié en 1959, Moses Finley avait estimé que le nombre des esclaves à Athènes était compris entre 60 000 et 80 000, ce qui était largement suffisant pour conclure par l’affirmative à la question : « Was Greek civilization based on slave labour6 ? » C’est bien ce que soutenait le « vieil oligarque », en dépit du caractère tendancieux des conclusions qu’il en tirait. Et ce sont ses affirmations qu’il importe de soumettre à examen.

    L’esclave, le « barbare » et le pauvre

    4La première porte sur l’impossibilité de distinguer un esclave d’un homme libre pauvre. La simplicité du vêtement antique est attestée par les peintures de vases, et c’est seulement au IVe siècle que l’on trouve chez les orateurs des allusions au luxe du vêtement qui visent d’ailleurs plutôt les femmes que les hommes, dans un milieu relativement étroit, celui des « riches7 ». Par ailleurs, à la différence des sociétés esclavagistes du Nouveau Monde, l’esclave ne se distinguait pas de l’homme libre par des traits physiques, en particulier la couleur de la peau. Nous savons, grâce à quelques indications de nos sources, d’où venaient majoritairement les esclaves d’Athènes. Ainsi, une inscription du Ve siècle mentionne l’origine de ceux confisqués à un riche métèque compromis dans l’affaire des Hermès : y figurent quatre Thraces, trois Cariens, deux Syriens, deux Illyriens, un Scythe, une Lydienne, un Cappadocien8. Ces esclaves étaient vendus par les soins de la cité à des prix allant de 72 drachmes pour un enfant carien, à 240 drachmes pour un Syrien, prix qui correspondent aux indications données par Xénophon dans les Mémorables (II, 5, 2).

    5L’origine de ces esclaves est révélatrice des régions avec lesquelles Athènes entretenait des relations d’échange : nord de l’Égée, rives de la mer Noire, côtes occidentales de l’Asie Mineure. On ignore tout des conditions de ce commerce. On a supposé que les marchands achetaient les esclaves qu’ils amenaient à Athènes, soit à des souverains locaux, soit à des pirates, soit à des trafiquants spécialisés dans ce commerce dans certains ports, comme Éphèse ou Byzance. Y avait-il aussi des esclaves grecs ? On sait qu’à Athènes, depuis Solon, il n’était plus possible de réduire un Athénien en servitude, sauf dans quelques cas exceptionnels. Mais on sait aussi que la guerre était un moyen de se procurer des esclaves. Thucydide évoque ainsi la réduction en esclavage de femmes et d’enfants de certaines cités ayant tenté de sortir de l’alliance athénienne9. Mais on ignore comment les armées en campagne vendaient leurs prises. Cela dit, les esclaves grecs étaient certainement minoritaires par rapport aux esclaves d’origine « barbare ».

    6Or, effectivement, ces « barbares10 », qu’ils soient originaires de Thrace, des rives de la mer Noire ou des régions occidentales de l’Asie Mineure, ne présentaient pas des caractéristiques physiques les distinguant des Grecs en général et des Athéniens en particulier. Ce sont d’autres traits qui marquaient l’infériorité des « barbares » par rapport aux Grecs11. Il importe ici de rappeler que nous sommes en l’occurrence tributaires de nos sources, récits des historiens, discours des orateurs, réflexions des philosophes qui, tous, appartenaient à une petite minorité. Seul le théâtre peut peut-être nous donner une idée de ce que pensait l’Athénien moyen, « l’homme de la rue », dans la mesure où le théâtre était un spectacle populaire, et où c’était là qu’étaient mis en scène des esclaves. Or, si les « intellectuels » tenaient les « barbares » pour des êtres inférieurs, c’était d’abord parce qu’ils étaient incapables, à la différence des Grecs, de se gouverner eux-mêmes et se soumettaient à des despotes. On considérait ainsi que le Grand Roi, le roi des Perses, régnait sur un peuple d’esclaves. Certes, on pouvait leur reconnaître parfois, singulièrement aux Égyptiens décrits par Hérodote, des qualités sur le plan artistique ou une originalité dans le domaine de la vie religieuse, mais la dimension politique de la différence demeurait essentielle. Pour le petit peuple, en revanche, ce qui distinguait d’abord le « barbare » du Grec c’est que, précisément, il ne parlait pas sa langue mais baragouinait un langage incompréhensible. Même si, sur la scène, les esclaves des comédies d’Aristophane s’exprimaient en grec, on peut supposer que les acteurs leur donnaient un accent reconnaissable. Au siècle suivant, Démosthène évoquait cet accent qu’avait conservé le riche banquier Phormion (esclave affranchi devenu citoyen), en assurant sa défense contre le fils de son ancien maître. Ce qui souligne pour le moins l’existence d’un certain mépris pour les hommes réduits à la condition de marchandise.

    L’esclave-marchandise

    7Une marchandise humaine que l’on achetait, vendait et louait comme n’importe quel animal. Le prix moyen d’un esclave était, on l’a vu, compris entre 150 et 250 drachmes. Pour évaluer ce qu’une telle somme représente, il faut rappeler qu’à Athènes les membres du Conseil tiré au sort chaque année recevaient une indemnité de cinq oboles par jour pendant les neuf dixièmes de l’année, et une drachme (six oboles) lorsque la tribu dont ils étaient issus exerçait la prytanie, c’est-à-dire, au Ve siècle, la présidence des séances de l’Assemblée. Également tirés au sort, les juges du tribunal populaire recevaient une indemnité de trois oboles par jour de session, et c’est également à trois oboles qu’était fixée depuis le début du IVe siècle la rétribution de la présence aux séances de l’Assemblée du peuple12. Acheter un esclave représentait donc une dépense relativement importante, comme l’atteste le témoignage d’un client de l’orateur Lysias qui, invalide, se plaint de ne pouvoir acheter un esclave pour le remplacer. On comprend de ce fait que ces lois sensées protéger la personne de l’esclave selon le « vieil oligarque » protégeaient en fait la propriété du maître de l’esclave, lequel, de son côté, le théâtre d’Aristophane en fait foi, pouvait impunément fouetter l’esclave indocile ou paresseux, de même qu’il pouvait satisfaire ses désirs sexuels sur la personne de l’esclave, femme ou jeune garçon. À la limite, l’esclave était un corps (sôma). Et ce corps pouvait être soumis à la torture devant un tribunal, ses aveux étant destinés à justifier son maître ou, au contraire, s’ils étaient réclamés par son adversaire, à le condamner. Quand un maître décidait de refuser de soumettre son esclave à la torture réclamée par son contradicteur, celui-ci tenait ce refus pour un aveu de culpabilité. Juridiquement, l’esclave était donc à la merci de son maître qui pouvait à tout instant le revendre sans tenir compte des liens qu’il aurait pu nouer éventuellement avec une servante : l’esclave n’avait en effet pas le droit à une famille. Ce statut, que l’on devine à travers les allusions de nos sources, n’était pas inscrit dans une loi spéciale, mais était plutôt la conséquence d’un développement de l’esclavage qui s’était rapidement accru, à partir du moment où la servitude pour dette avait disparu avec la législation solonienne et, comme le soulignait avec force le « vieil oligarque », à partir du moment où Athènes avait développé sa puissance maritime, au lendemain des deux guerres médiques13. Il faut donc maintenant, pour éclairer mais aussi nuancer les affirmations de l’auteur de la Constitution des Athéniens, tenter de mesurer la place des esclaves dans les différentes activités de la cité.

    Le rôle des esclaves à Athènes

    8En effet, quelle que puisse être l’importance accordée par le pamphlétaire à la puissance maritime d’Athènes et à son activité marchande, l’agriculture demeurait l’occupation première de la masse des citoyens athéniens. Une preuve en est donnée par un commentaire de Denys d’Halicarnasse à un plaidoyer de Lysias, dont le client s’opposait à un projet de décret présenté par un certain Phormisios voulant que l’exercice des droits politiques soit réservé aux seuls propriétaires d’un bien-fonds. D’après Denys d’Halicarnasse, les exclus auraient été au nombre de 5 000, soit un dixième de la totalité du corps civique qui s’élevait alors à 30 000 hommes14. Ce qui revient à dire que 25 000 Athéniens étaient propriétaires, fût-ce d’un simple jardin potager. Certes, les dernières années de la guerre avaient été particulièrement difficiles pour les propriétaires fonciers, les Spartiates qui occupaient une partie du territoire de l’Attique se livrant à des razzias dans les campagnes. On a supposé que certaines de ces terres avaient été abandonnées, peut-être rachetées à bas prix par des spéculateurs15. Il n’en reste pas moins que le travail de la terre demeurait l’activité première de nombreux citoyens athéniens. Ce n’est pas un hasard si, dans l’Économique, Xénophon prête à Socrate des propos qui en font la seule occupation digne d’un homme libre (V, 1-17). Sans se livrer à des calculs nécessairement subjectifs, faute de précisions chiffrées, on peut néanmoins tenir pour vraisemblable que la petite et moyenne propriété – celle des paysans d’Aristophane – dominait en Attique, même si dans ses dernières comédies le poète évoque la misère de nombre d’entre eux16. Il reste que, contrairement à certaines régions du monde grec qui traversent au IVe siècle une grave crise agraire, Athènes semble y avoir échappé. Et il n’est jamais question au cours du siècle de revendication d’un partage des terres17.

    9Quelle place tenaient les esclaves dans cette vie rurale ? Il faut raisonner à partir de quelques rares informations. Dans les comédies d’Aristophane qui mettent en scène des paysans, la présence d’un ou deux esclaves qui assistent leur maître et assurent en même temps des fonctions domestiques semble assurée. Peut-être faut-il ajouter une petite servante qui prépare le pain et assiste la maîtresse de maison dans le travail de la laine. Mais il peut aussi y avoir des domaines plus importants, comme celui d’Ischomaque, l’interlocuteur de Socrate dans l’Économique de Xénophon, où des esclaves, occupés aux travaux agricoles, sont placés par leur maître sous la surveillance d’un intendant, lui-même de condition servile. Domaine où les produits de l’activité agricole sont destinés à l’entretien de la « maison », esclaves compris, de même que les servantes, qui, elles aussi, travaillent sous la direction d’une intendante, préparent la nourriture et filent et tissent aux côtés de la maîtresse de maison afin de vêtir tous ceux qui vivent sur le domaine. Hommes et femmes sont soigneusement séparés, et l’épouse d’Ischomaque veille à ce qu’ils ne s’unissent pas clandestinement18. Bien que des inscriptions et quelques textes mentionnent des esclaves « nés à la maison », il ne semble pas, en effet, que la reproduction naturelle ait été favorisée, l’entretien d’un jeune enfant coûtant plus cher que l’achat d’un adulte prêt à travailler.

    10Une partie de cette production agricole était-elle destinée à la vente ? Cette question a suscité bien des débats, à partir des quelques rares indications de nos sources. Aristophane prétendait que la mère du poète Euripide allait vendre au marché les herbes récoltées dans son jardin. On peut supposer en effet que c’était là pratique courante, singulièrement pour les paysans dont les terres étaient voisines de la ville et qui pouvaient écouler quelques produits sur l’agora, légumes, fruits et fromages. Qu’en était-il des propriétaires de vastes domaines ? Il est difficile de répondre à cette question. Plutarque, dans la Vie de Périclès (XVI, 3-5), indique que celui-ci, soucieux de se consacrer entièrement à la vie politique, confiait à son intendant, un esclave, le soin de vendre en une seule fois toute la récolte de son domaine et d’acheter au jour le jour ce qui était nécessaire à la vie de sa maisonnée. Un plaidoyer du IVe siècle évoque le cas d’un Phénippos qui, à la faveur d’une disette, aurait vendu son vin et son orge trois fois le prix habituel19. De là à supposer (comme certains) que des grands propriétaires auraient investi dans l’achat massif d’esclaves pour tirer de leurs terres des bénéfices à la faveur d’une variation conjoncturelle des prix, il y a un pas qu’on hésite à franchir. Il n’y a jamais eu à Athènes de latifundia comparables à ce que l’on connaît dans l’Italie romaine, ni des masses d’esclaves semblables à celles que souleva Spartacus. Et même si les esclaves des grands domaines comme celui d’Ischomaque étaient plus éloignés de leurs maîtres que les esclaves au franc-parler des comédies d’Aristophane ou ceux du théâtre de Ménandre, ils n’en étaient pas moins traités de façon « humaine ». Et cela était encore plus vrai de certaines servantes, singulièrement des nourrices, confidentes de leur maîtresse, comme celle de Phèdre dans l’Hippolyte d’Euripide, ou comme cette vieille nourrice qu’un plaideur du IVe siècle a gardée auprès de lui après l’avoir affranchie20.

    11On trouvait sans doute des distinctions analogues dans l’artisanat, avec toutefois des nuances importantes qu’il faut préciser. Il faut rappeler d’abord que le métier d’artisan fait l’objet d’un certain mépris dans l’Athènes de l’époque classique. Ce mépris n’est pas seulement le fait de l’élite : qu’Aristophane ait pu faire rire son public (populaire, il faut le rappeler) aux dépens d’orateurs stigmatisés comme foulon (Créon), fabricant de lampes (Hyperbolos) ou d’instruments de musique (Cléophon) en est la preuve. Mais ce même public était composé en partie de ces petits artisans qui, aux dires de Socrate, formaient aussi la majorité de l’Assemblée du peuple : cordonniers, charpentiers, teinturiers ou encore potiers, qui travaillaient assistés d’un ou deux esclaves dans leur maison, laquelle servait en même temps d’atelier et de boutique, à proximité de l’agora ou dans le quartier du Céramique. Ils vendaient le produit de leur travail, ce qui expliquait en partie le mépris dans lequel on les tenait, car ils n’assuraient pas, à la différence des petits paysans, leur subsistance. Les esclaves qui travaillaient à leur côté ne se distinguaient pas de leurs maîtres, qui les hébergeaient sous leur toit.

    12Il en allait différemment des « ateliers » qui rassemblaient plusieurs dizaines d’esclaves. Cléon, le célèbre démagogue des années vingt du Ve siècle, possédait un tel atelier et était un homme riche, comme sans doute les autres démagogues fustigés par les poètes comiques et méprisés pour leur activité « banausique » ; comme aussi le métèque Képhalos qui, venu de Syracuse, avait établi à Athènes un atelier de 120 esclaves fabricants de boucliers21. Quand, dans La Paix, Aristophane fait venir sur scène des marchands d’armes qui pleurent à l’idée que la paix va les priver de leur gagne-pain, il est vraisemblable qu’il fait allusion à ces possesseurs d’ateliers serviles fabricants d’armes. Les esclaves qui y travaillaient n’avaient évidemment que peu de rapports directs avec leur maître, moins encore que ceux des grands domaines fonciers, même si l’atelier jouxtait la maison du maître, lequel en confiait la direction à un intendant. Le plus souvent, nos sources se contentent d’évoquer le nombre des esclaves à l’œuvre dans ces ateliers. Un discours de Démosthène, le premier plaidoyer Contre Aphobos (l’un des tuteurs auxquels son père avait à sa mort confié la gestion de ses biens), apporte cependant des précisions plus intéressantes (I, 9-11). Le père de Démosthène possédait en effet deux ateliers. L’un de fabricants de couteaux, avec une trentaine d’esclaves, l’autre d’une vingtaine de fabricants de lits « qui lui avaient été engagés en contrepartie d’une créance ». Ce qui est ici intéressant est que Démosthène nous donne le prix des fabricants de couteaux : cinq à six mines pour les uns, trois pour les autres ; un prix supérieur à ceux qui étaient indiqués pour les esclaves du métèque Képhisodoros ou par Xénophon, et qui s’explique sans doute par leur compétence technique. Il en allait sans doute de même pour les esclaves ébénistes, puisqu’ils couvraient une créance de quarante mines. Mais ce qui, surtout, mérite d’être retenu, c’est que Démosthène évalue les revenus que tirait son père de ces deux ateliers en fonction du nombre des esclaves et non de la vente de leur produit. Ainsi, la trentaine d’esclaves fabricants de couteaux lui rapportait chaque année trente mines, et les vingt ébénistes douze mines. Plus loin, calculant ce que ses tuteurs auraient dû lui verser, il se plaint de ce que, ayant vendu la moitié des esclaves couteliers, ils ne lui aient remis que onze mines par an, au lieu des quinze attendues (I, 26-27). Pour un homme comme le père de Démosthène, l’activité artisanale n’était pas à proprement parler un métier, même si l’orateur mentionne la présence de matières premières dans la maison. L’achat d’esclaves était à la limite un « investissement », comme ce fut le cas, si nous en croyons le témoignage de Xénophon, pour les esclaves mineurs du Laurion.

    13Ces mines d’argent étaient exploitées depuis qu’Athènes avait émis les premières monnaies à l’effigie d’Athéna, durant les dernières décennies du VIe siècle. L’extraction avait connu un développement particulièrement important au Ve siècle, quand la cité avait imposé l’usage de ses monnaies à ses alliés. De nouveaux filons avaient été découverts, tandis que se multipliaient les ateliers de surface traitant le minerai. Mais, en 413, quand les Spartiates s’étaient emparés de la forteresse de Décélie, 20 000 esclaves travaillant dans les mines et les ateliers s’étaient enfuis22. Quand Xénophon publié ses Revenus, en 355, l’activité minière n’avait repris que lentement, et c’est aux moyens de la faire repartir qu’il consacra un chapitre de son opuscule. Or, il y évoque précisément le passé, quand des hommes connus par ailleurs pour occuper une place importante dans la vie de la cité louaient aux concessionnaires de mines des esclaves moyennant le paiement d’une obole par homme et par jour. Nicias, le célèbre stratège de la malheureuse expédition de Sicile, en aurait eu 1 000 ainsi loués, Hipponicos 600, et Philemonides 30023. On peut supposer que l’entretien des esclaves relevait des concessionnaires qui les prenaient en location, et qui n’avaient pas besoin de débourser une somme trop importante pour se constituer une main-d’œuvre servile. Mais on voit bien aussitôt la conséquence de cette pratique sur la condition de ces esclaves : aucun lien ne les unissait à leur maître, non plus qu’à celui qui les louait. Par ailleurs, ce travail dans les mines devait être particulièrement pénible, ce qui explique que ce soit là que l’on trouve le seul exemple de fuite massive d’esclaves.

    14En dehors des ateliers artisanaux et des mines, on trouvait aussi des esclaves sur les chantiers de constructions publiques. On dispose notamment d’un ensemble d’inscriptions concernant la construction du temple de l’Érechtheion, sur l’Acropole. Pour l’année 408-407, une de ces inscriptions donne la liste des sommes payées aux ouvriers qui ont réalisé la cannelure des colonnes du temple24. Or une double constatation s’impose : un même travail est réalisé aussi bien par des citoyens, désignés par leur démotique, des métèques désignés par leur lieu de résidence, et des esclaves dont le nom du maître est indiqué (travail en simultané qui n’empêche pas forcément concurrence, préjugés et stéréotypes). Et, pour un même travail, les ouvriers, quel que soit leur statut, perçoivent le même salaire. On a supposé que, pour les esclaves, c’est le maître qui recevait la somme indiquée, et se chargeait de leur entretien. Au moins deux des ouvriers libres, des métèques en l’occurrence, travaillent aux côtés de leurs propres esclaves. D’autres se contentaient peut-être de confier leurs esclaves au contremaître qui organisait le travail, ce qui confirme la remarque du « vieil oligarque » sur la difficulté de distinguer l’esclave de l’homme libre pauvre dans les rues d’Athènes.

    15On retrouverait sans doute la même proximité dans le monde des commerçants, encore plus victime de l’opprobre des élites intellectuelles et sociales. Par ailleurs, une grande partie des activités marchandes était entre les mains d’étrangers, métèques ou étrangers de passage. Tous les auteurs anciens insistent sur l’importance du Pirée comme lieu d’échange où affluaient les produits venus de tout le monde connu. Une partie était destinée aux Athéniens, le reste réexporté vers d’autres destinations, des taxes étant prélevées aussi bien à l’entrée qu’à la sortie du port. Nombre de ces échanges se faisaient par l’intermédiaire de la monnaie, ce qui explique le rôle des banquiers dans ce commerce, lesquels étaient essentiellement des changeurs, mais pouvaient aussi recevoir des dépôts et servir d’intermédiaires entre de riches Athéniens soucieux de faire fructifier leurs liquidités et des marchands empruntant à des taux d’intérêt élevés pour acheter une cargaison et payer leur passage sur un navire de commerce25. C’est seulement pour le IVe siècle que l’on a des renseignements plus précis sur ces échanges et sur les hommes qui s’y livraient. Il apparaît que les esclaves y prenaient une place importante. C’était en effet en majorité des esclaves qui tiraient la rame sur les navires de commerce. D’autres représentaient leur maître sur certaines places de commerce, en particulier dans la région du Pont-Euxin. Et, surtout, ce sont généralement des esclaves qui tenaient les livres de compte des banquiers.

    16C’est précisément dans ce monde de la banque que nous trouvons des exemples de ces esclaves riches dont parle le « vieil oligarque », parmi lesquels il faut retenir le cas du fameux Pasion26. Celui-ci avait été l’esclave de deux banquiers, Antisthène et Archestratos, qui, pour le récompenser de sa bonne gestion, l’avaient affranchi. Devenu libre et ayant hérité de la banque de ses anciens maîtres, il la fit fructifier au point de pouvoir donner de l’argent à la cité à un moment où elle sortait appauvrie de sa longue guerre contre Sparte. Peut-être fournit-il aussi des armes, car il avait acquis des esclaves fabricants de boucliers27. Il obtint donc la citoyenneté athénienne, pour lui et ses fils. À sa mort, il leur légua ses biens, tout en confiant la gestion de la banque à son ancien esclave, affranchi par lui, auquel il donna en outre sa femme pour épouse. Démosthène, qui défendit Phormion dans le procès qui l’opposa à l’un des fils de Pasion, Appolodore, ajoute que c’était là une pratique courante dans le monde des banquiers, et pas seulement à Athènes28. Phormion, à son tour, reçut la citoyenneté athénienne. Quant à Appolodore, il s’empressa de tourner le dos au monde des affaires, soucieux qu’il était de faire une carrière politique qu’il réussit partiellement, dans l’ombre de Démosthène dont il s’était finalement rapproché. Il s’agit cependant là d’exemples isolés, et il serait abusif de prétendre que le monde des affaires était un moyen pour les esclaves d’accéder à la citoyenneté.

    17Le fait de confier la gestion d’une entreprise à un esclave n’était d’ailleurs pas propre au monde du commerce. Des esclaves pouvaient gérer pour leur maître une boutique, un atelier, moyennant paiement d’une redevance que certains textes appellent apophora. Un plaidoyer de l’orateur Hypéride mentionne ainsi le cas d’un certain Athénogène qui, moyennant le versement d’une redevance fixe, laissait à son esclave Midas la gestion d’une boutique de parfumerie qu’il possédait sur l’agora29. Ce Midas gérait la parfumerie aidé de ses deux fils, et se procurait lui-même les fournitures nécessaires à la fabrication des parfums. C’est la mauvaise gestion de l’atelier qui amena Athénogène à s’en défaire. Mais le nouvel acquéreur lui intenta un procès après avoir découvert l’étendue de la dette qui pesait sur la boutique. On peut penser que d’autres, plus habiles que Midas, réalisaient des bénéfices après avoir acquitté l’apophora. On désignait ces esclaves sous le nom de chôris oikountes, c’est-à-dire ceux qui habitaient en dehors de l’oikos du maître, et par-là même jouissaient d’une certaine autonomie, avantageuse pour le maître libéré du souci de gérer sa boutique30.

    18Il reste enfin à évoquer rapidement les esclaves qui appartenaient à la cité, tels les Scythes qui, au moins jusqu’aux années 80 du IVe siècle, assuraient la police dans la ville et aux abords des assemblées, ou bien ces greffiers chargés d’enregistrer les actes publics, et dont certains furent à la fin du Ve siècle chargés de réviser les lois pour s’assurer qu’il n’en était pas de contradictoires31.

    19Les esclaves occupaient donc, on le voit, une place importante dans la vie des Athéniens32. Mais, si leur statut juridique était le même, leur situation de fait dans la société était extrêmement variable. Ce qui entraînait dans la relation maître-esclave des nuances multiples, depuis le simple objet que l’on achetait, vendait et louait comme n’importe quel animal, jusqu’au compagnon de travail sur les chantiers publics, ou bien encore l’homme de confiance auquel on laissait le soin de gérer son domaine, son atelier ou sa banque.

    Sorties de système : affranchissement et fuite, plutôt que révolte

    20C’est cette diversité, plus qu’une quelconque « douceur » dans le comportement des Athéniens, qui explique l’absence de grandes révoltes d’esclaves. Celui qui ne supportait plus son sort cherchait à s’enfuir, de préférence hors du territoire de la cité. L’un des arguments avancés pour justifier au début de la guerre du Péloponnèse le fameux décret interdisant aux Mégariens l’accès des marchés d’Athènes était que des esclaves fugitifs trouvaient refuge à Mégare33. Il est par ailleurs significatif que la seule fuite collective, celle de 413, ait concerné des esclaves travaillant au Laurion, là où la vie était la plus pénible et le lien inexistant entre le maître et ceux qu’il louait contre une obole par jour aux concessionnaires. De tels esclaves ne pouvaient rêver d’être affranchis, ce qui n’était pas le cas de ceux qui, proches du maître dans la vie quotidienne, jouissaient de sa confiance.

    21Il est pratiquement impossible de mesurer l’importance des affranchissements dans l’Athènes de l’époque classique. Quelques rares inscriptions font connaître le rôle que tenaient certains sanctuaires comme lieux d’affichage de ces affranchissements. Il pouvait être la récompense de services rendus, ou un acte de générosité du maître à la veille de sa mort. Aristote aurait ainsi affranchi ses esclaves par testament34. Cependant, le plus souvent, l’esclave rachetait sa liberté grâce au pécule qu’il avait pu amasser, ou bien, comme le révèlent des inscriptions des années 340-320, grâce à des prêts consentis par des associations35. L’affranchissement se faisait devant témoins. D’après l’orateur Eschine, certains faisaient proclamer au théâtre qu’ils donnaient la liberté à leurs esclaves, afin d’entourer leur geste d’une certaine solennité36.

    22Il faut enfin évoquer un exemple d’affranchissement d’esclaves par la cité, afin de recruter des marins pour la flotte qui affronta les Lacédémoniens en 406, au large des îles Arginuses. Aristophane, dans sa comédie Les grenouilles (693 et suiv.), s’indigne de cet affranchissement, et prétend même que les affranchis reçurent le statut de citoyens qui avait été accordé aux Platéens après la destruction de leur cité. C’est peut-être ce précédent qui amena l’orateur Hypéride, au lendemain de la défaite subie devant Philippe de Macédoine, à Chéronée, à proposer d’affranchir des esclaves qui assureraient la défense de la cité, au cas où le Macédonien chercherait à s’en emparer. Le décret ne reçut pas même un début d’application, Philippe ayant entamé des négociations de paix. Mais, des années plus tard, l’orateur Lycurgue s’en indignait encore (Contre Leocratès, 41).

    23L’affranchi devenait normalement un métèque, et l’on a parfois expliqué la remarque de Xénophon dans les Revenus (que nombre de métèques étaient d’origine « barbare ») par ce statut des affranchis. On a évoqué plus haut le cas de Pasion et de Phormion accédant à la citoyenneté dans un délai plus ou moins long après leur affranchissement. Plus modestement, on connaît le cas de cette nourrice, affranchie par le père du plaideur du discours Contre Euergos et Mnesiboulos que celui-ci conserva à son service, et dont il prit grand soin quand elle fut blessée par ses adversaires37. Il est évidemment impossible de calculer l’importance numérique des affranchissements par rapport au nombre total des esclaves, lui-même difficile à apprécier. L’esclavage était une réalité athénienne de l’époque classique. Comme l’avait bien vu le « vieil oligarque », il était étroitement lié à la forme politique du régime athénien fondé sur la puissance maritime de la cité.

    Une élite justifiant l’esclavage

    24Il ne faut donc pas s’étonner de ne pas trouver à Athènes, dans l’élite politique et intellectuelle, une mise en question de l’esclavage. Bien au contraire, on trouve chez Platon, Xénophon et Aristote une justification de la dépendance servile. Si, comme on l’a souvent remarqué, les esclaves n’apparaissent pas dans la République, où le travail agricole et l’artisanat sont le fait des citoyens de la troisième classe, exclue de toute activité militaire ou politique, ils existent en revanche dans les Lois, et parce que ces lois sont censées être celles d’une future cité crétoise, on a pensé à une comparaison avec le statut des dépendants dans les lois de Gortyne. Mais, comme l’a montré Louis Gernet, cette législation (aussi bien pour les esclaves que pour la société dans son ensemble) s’inspire du modèle athénien. Les esclaves de la cité des Lois participent à la production des biens nécessaires à la vie de tous, sont protégés contre l’homicide mais soumis aux peines corporelles. Quant l’affranchi, il reste soumis à certaines obligations à l’égard de son ancien maître38.

    25Pour Xénophon, on l’a vu, l’utilisation des esclaves est un aspect essentiel de la vie économique de la cité, aussi bien sur les grands domaines comme celui d’Ischomaque que dans les mines où il propose d’étendre à la cité tout entière le système de location aux concessionnaires. Il y a toutefois une singulière proposition qu’il formule dans les Revenus (IV, 42), qui va au-delà de ce qui avait été fait à la veille de la bataille des Arginuses, à savoir utiliser les esclaves non seulement comme rameurs sur la flotte de guerre mais aussi dans l’infanterie, comme soldats, ce qui pouvait présenter un risque que l’on pourrait éviter en les traitant bien. Son idée de faire appel aux esclaves en cas de danger ne fut pas plus appliquée que son projet d’utilisation massive d’esclaves pour les mines. Mais peut-être inspira-t-elle la suggestion d’Hypéride en 338.

    26C’est avec Aristote que l’on trouve la réflexion la plus riche sur l’esclavage. À la différence de Platon et de Xénophon, Aristote n’était pas un Athénien. Mais c’est à Athènes qu’il donna son enseignement au gymnase du Lycée, durant de longues années. Et c’est du modèle athénien que s’inspire souvent son analyse. C’est au début de la Politique, pour réponde à ceux qui soutiennent « que le pouvoir du maître sur l’esclave est contre nature39 » qu’Aristote réplique par la célèbre définition du couple maître/esclave : « Il y a par le fait de la nature et pour la conservation des espèces un être qui commande et un être qui obéit ; celui que son intelligence rend capable de prévoyance a naturellement l’autorité et le pouvoir du maître ; celui qui n’a que la force du corps pour exécuter doit naturellement obéir et servir, de sorte que l’intérêt du maître est le même que celui de l’esclave » (1252a 30-34). L’esclave par nature ne possède pas la plénitude de la raison, est incapable de juger du bien et du mal. Dès lors, il est un instrument animé, au même titre que les animaux domestiques. Mais comme il possède néanmoins une faible part de raison, il est l’instrument animé qui sait manier les instruments inanimés (1253b 32). De ce fait, il occupe une position essentielle dans la production des biens matériels. Mais, ayant ainsi posé le rapport maître-esclave, Aristote ne se livre pas à une analyse de ce que doit être le comportement du maître. Ou plutôt, ce n’est que plus loin qu’il ne fait que l’évoquer, dans un tout autre contexte, à propos de l’affranchissement : « Nous dirons plus tard comment il faut traiter les esclaves et que, la meilleure manière, c’est de leur montrer l’affranchissement comme récompense de leur travail » (1330a 32-33). On n’en saura pas plus, ni comment Aristote peut concilier le caractère « naturel » de l’esclave avec l’affranchissement qui fait d’un esclave un homme libre. En définissant l’esclave comme le plus utile de tous les « instruments animés », le philosophe justifiait l’esclavage comme une institution indispensable afin d’assurer la vie de la cité. Et, même s’il savait que dans la cité réelle les esclaves étaient loin de constituer la totalité de ceux qui travaillaient et produisaient des biens matériels, il n’en fournissait pas moins une justification théorique du droit de traiter comme un objet des hommes que rien ne distinguait des Grecs, sinon qu’ils étaient privés de cette « raison » qui faisait du Grec un « animal politique ».

    *

    27L’esclavage occupait donc une place importante dans la vie des Athéniens de l’époque classique. Mais, parce qu’ils s’intégraient (comme l’avait bien vu le « vieil oligarque ») dans une réalité qui était celle de la puissance maritime d’Athènes, les esclaves ne représentaient pas un danger pour la cité, à la différence des Hilotes lacédémoniens. En ce sens, démocratie et esclavage étaient liés.

    Footnotes

    1 Constitution des Athéniens, I, 10-12. On trouve des remarques analogues quant à la liberté de parole dont auraient joui les esclaves à Athènes chez Platon (République, 563 b) et Démosthène (IIIe Philippique, 3).

    2 Voir à ce propos les remarques de Finley M., Ancient Slavery and Modern Ideology, Cambridge, CUP, 1979 (trad. Esclavage antique et idéologie moderne, Paris, Éditions de Minuit, 1981, p. 13-85).

    3 Mossé Cl., Les Grecs inventent la politique, Bruxelles, Complexe, 2005, p. 62-70.

    4 Voir en particulier les propos que, dans les Mémorables, Xénophon prête à Socrate s’adressant à Charmide qui redoute de prendre la parole devant l’assemblée du peuple : « Quels sont en effet ces gens qui t’intimident ? Des foulons, des cordonniers, des charpentiers, des forgerons, des laboureurs, des marchands et des trafiquants qui ne pensent qu’à vendre cher ce qu’ils ont acheté à bas prix ? Car ce sont ces gens là qui composent l’assemblée du peuple » (II, 7,5).

    5 Je renvoie ici à l’analyse que j’ai faite de ces données chiffrées dans La fin de la démocratie athénienne (rééd.), New York, Arno Press, 1979, p. 181-185.

    6 Finley M., « Was Greek Civilization Based on Slave Labour ? », Historia, VIII, 1959, p. 145-164 (trad., « La civilisation grecque était-elle fondée sur le travail des esclaves ? », dans Finley M., Économie et société en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 1984, p. 145-171).

    7 Voir en particulier La cité des images. Religion et société en Grèce antique, Paris-Lausanne, 1984.

    8 Meiggs R., Lewis A., A Selection of Greek Historical Inscriptions, Oxford, OUP, 1969, no 79 A, lignes 33-49 (traduction et commentaire dans Austin A., Vidal-Naquet P., Économies et sociétés en Grèce ancienne, Paris, 2e éd., 1992, p. 309-310).

    9 Thucydide, La guerre du Péloponnèse, V, 32 (Skionè), V ; 116 (Melos). C’est le sort qui aurait été réservé aux femmes et aux enfants de Mytilène, si l’Assemblée n’était revenue sur sa décision (III, 36).

    10 Rosivach V. J., « Enslaving Barbaroi and the Athenian Ideology of Slavery », Historia, 48, 1999, p. 129-157.

    11 Voir notamment, pour l’Égypte, le livre II des Histoires d’Hérodote et, pour cette image du barbare construite par les Grecs, Hartog F., Le miroir d’Hérodote, Paris, Gallimard, rééd., 1991.

    12 Cette rétribution des fonctions publiques par un salaire (misthos) était tenue pour caractéristique de la démocratie athénienne.

    13 Les Athéniens avaient en effet affronté seuls les Perses lors de la première guerre, et remporté la victoire de Marathon (490). Dix ans plus tard, c’est sous les yeux de Xerxès que la flotte athénienne avait vaincu la flotte perse à Salamine. Le rôle d’Athènes dans la défense du monde grec contre les « barbares » avait justifié l’hégémonie qu’ils exercèrent sur le monde égéen à partir de 478. Fisher N., « Hybris, Status and Slavery », dans Powell A. (éd.), The Greek World, Londres, Princeton, 1995, p. 44-84 ; Gagarin M., « La nature des esclaves dans le droit athénien », dans Carlier P. (éd.), Le IVe siècle avant J.-C., approches historiographiques, Nancy, 1996.

    14 Ce décret aurait été proposé au lendemain du rétablissement de la démocratie, et le client de Lysias faisait valoir qu’on aurait ainsi privé de la citoyenneté des hommes qui avaient pris part à ce rétablissement (Denys d’Halicarnasse, Sur Lysias, 34, traduction dans Austin et Vidal-Naquet, op. cit., p. 290-291). Sur le chiffre de 30 000 citoyens au début du IVe siècle, voir Platon (Banquet, 175e) et Aristophane (Assemblée des femmes, 1132).

    15 C’est ce que suggère Socrate dans l’Économique de Xénophon, lorsqu’il compare le père d’Ischomaque qui achetait des terres en friche pour les revendre une fois remises en culture aux négociants qui achètent du blé en quantité pour le placer là où les prix sont les plus élevés (XX, 22-28).

    16 Voir notamment Assemblée des femmes (591-594) et Ploutos (540-546).

    17 Au lendemain de sa victoire à Chéronée, Philippe exigea des Grecs rassemblés à Corinthe l’engagement de ne procéder à aucun changement de régime politique, à aucune remise des dettes, à aucun partage des terres, à aucune libération d’esclaves en vue de révolution (Pseudo-Démosthène, Sur le traité avec Alexandre, 15). Tous les auteurs contemporains tiennent la revendication de partage des terres et remise des dettes comme une menace redoutable pour la paix des cités.

    18 Xénophon, Économique, VII, 35-41 ; XIII-XV.

    19 Démosthène, Contre Phénippos, 20, 31.

    20 Euripide, Hippolyte (170-254) ; Démosthène, Contre Euergos et Mnésiboulos (55).

    21 Sur Cléon, Scholie d’Aristiphane, Cavaliers, 44 ; sur Képhalos, Lysias, Contre Ératosthène, 19.

    22 Thucydide, Guerre du Péloponnèse, VII, 27, 35.

    23 Xénophon, Revenus, Iv, 14-15. Voir Gautier Ph., Un commentaire historique des Poroi de Xénophon, Genève-Paris, 1976, p. 110-195.

    24 IG I3, 374. Traduction dans Austin et Vidal-Naquet, op. cit., p. 300-307, et Randall R. H., « The Erechtheion Workmen », American Journal of Archeology, 57, 1953, p. 199-210.

    25 Sur l’importance du Pirée, voir Garland R., The Piraeus from the Fifth to the First Century B. C., Londres, 1987 et, pour les commerçants, Mossé Cl., « The World of the Emporium », dans Garnsey P., Hopkins H., Whittaker C. R. (éd.), Trade in the Ancient Economy, Londres, 1983. Sur la banque : Bogaert R., « La banque à Athènes au IVe siècle av. J.-C. État de la question », Museum Helveticum, 43, 1986, p. 19-49; Cohen E., Athenian Economy and Society. A Banking Perspective, Princeton, 1992.

    26 Trevett J., Appolodoros, the Son of Pasion, Oxford, 1992.

    27 Démosthène, Pour Phormion, 11.

    28 Pour Phormion, 19-20.

    29 Hypéride, Contre Athénogène, 19-20.

    30 Perotti E., « Les eslcaves chôris oikountes », Colloque de Besançon sur l’esclavage, Besançon, 1974, p. 47-56.

    31 Voir les accusations portées par un client de Lysias contre un certain Nichomachos. Le statut de ce dernier, cependant, n’est pas clair. De naissance servile, il aurait acquis la citoyenneté de façon plus ou moins illégale. D’où sa désignation comme anagrapheus, rédacteur, lors de la révision des lois entreprise en 410, interrompue par la deuxième révolution oligarchique et reprise en 403, après la restauration de la démocratie. Voir l’analyse de Gernet L., « Notice du discours XXX de Lysias », dans Collection des universités de France, Paris, Belles Lettres, 1926, p. 157-162.

    32 Garlan Y., Les esclaves en Grèce ancienne, 2e éd., Paris, 1995.

    33 Thucydide, I, 139, 2.

    34 Diogène Laerce (Vie des philosophes, III, 30, 3 ; V, 1, 15 ; X, 21) donne des exemples de philosophes ayant ainsi affranchi leurs esclaves par testament.

    35 IG II2 1553-1578. Parmi les 200 esclaves affranchis, 17 l’ont été grâce à des prêts sans intérêt (eranoi) consentis par des groupes d’amis.

    36 Eschine, III, 41.

    37 Démosthène, 55, 62, 67.

    38 Voir l’introduction de Louis Gernet aux Lois de Platon dans Collection des universités de France, Paris, Belles Lettres, 1951.

    39 Politique, 1253b 20-23. Aristote songe peut-être à certains sophistes dont Alkidamas qui affirmait que la nature ne faisait pas l’esclave et que, en face d’elle, tous les hommes étaient également libres. Sur les réserves que certains pouvaient faire quant à l’esclavage, voir Garnsey P., Ideas of Slavery from Aristotle to Augustine, Cambridge, 1996.

    Author

    • Claude Mossé
      Professeure émérite d’histoire grecque de l’université Paris VIII. Elle est l’auteur d’un nombre considérable de travaux sur l’esclavage antique, la démocratie athénienne et la colonisation grecque.
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    1 Constitution des Athéniens, I, 10-12. On trouve des remarques analogues quant à la liberté de parole dont auraient joui les esclaves à Athènes chez Platon (République, 563 b) et Démosthène (IIIe Philippique, 3).

    2 Voir à ce propos les remarques de Finley M., Ancient Slavery and Modern Ideology, Cambridge, CUP, 1979 (trad. Esclavage antique et idéologie moderne, Paris, Éditions de Minuit, 1981, p. 13-85).

    3 Mossé Cl., Les Grecs inventent la politique, Bruxelles, Complexe, 2005, p. 62-70.

    4 Voir en particulier les propos que, dans les Mémorables, Xénophon prête à Socrate s’adressant à Charmide qui redoute de prendre la parole devant l’assemblée du peuple : « Quels sont en effet ces gens qui t’intimident ? Des foulons, des cordonniers, des charpentiers, des forgerons, des laboureurs, des marchands et des trafiquants qui ne pensent qu’à vendre cher ce qu’ils ont acheté à bas prix ? Car ce sont ces gens là qui composent l’assemblée du peuple » (II, 7,5).

    5 Je renvoie ici à l’analyse que j’ai faite de ces données chiffrées dans La fin de la démocratie athénienne (rééd.), New York, Arno Press, 1979, p. 181-185.

    6 Finley M., « Was Greek Civilization Based on Slave Labour ? », Historia, VIII, 1959, p. 145-164 (trad., « La civilisation grecque était-elle fondée sur le travail des esclaves ? », dans Finley M., Économie et société en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 1984, p. 145-171).

    7 Voir en particulier La cité des images. Religion et société en Grèce antique, Paris-Lausanne, 1984.

    8 Meiggs R., Lewis A., A Selection of Greek Historical Inscriptions, Oxford, OUP, 1969, no 79 A, lignes 33-49 (traduction et commentaire dans Austin A., Vidal-Naquet P., Économies et sociétés en Grèce ancienne, Paris, 2e éd., 1992, p. 309-310).

    9 Thucydide, La guerre du Péloponnèse, V, 32 (Skionè), V ; 116 (Melos). C’est le sort qui aurait été réservé aux femmes et aux enfants de Mytilène, si l’Assemblée n’était revenue sur sa décision (III, 36).

    10 Rosivach V. J., « Enslaving Barbaroi and the Athenian Ideology of Slavery », Historia, 48, 1999, p. 129-157.

    11 Voir notamment, pour l’Égypte, le livre II des Histoires d’Hérodote et, pour cette image du barbare construite par les Grecs, Hartog F., Le miroir d’Hérodote, Paris, Gallimard, rééd., 1991.

    12 Cette rétribution des fonctions publiques par un salaire (misthos) était tenue pour caractéristique de la démocratie athénienne.

    13 Les Athéniens avaient en effet affronté seuls les Perses lors de la première guerre, et remporté la victoire de Marathon (490). Dix ans plus tard, c’est sous les yeux de Xerxès que la flotte athénienne avait vaincu la flotte perse à Salamine. Le rôle d’Athènes dans la défense du monde grec contre les « barbares » avait justifié l’hégémonie qu’ils exercèrent sur le monde égéen à partir de 478. Fisher N., « Hybris, Status and Slavery », dans Powell A. (éd.), The Greek World, Londres, Princeton, 1995, p. 44-84 ; Gagarin M., « La nature des esclaves dans le droit athénien », dans Carlier P. (éd.), Le IVe siècle avant J.-C., approches historiographiques, Nancy, 1996.

    14 Ce décret aurait été proposé au lendemain du rétablissement de la démocratie, et le client de Lysias faisait valoir qu’on aurait ainsi privé de la citoyenneté des hommes qui avaient pris part à ce rétablissement (Denys d’Halicarnasse, Sur Lysias, 34, traduction dans Austin et Vidal-Naquet, op. cit., p. 290-291). Sur le chiffre de 30 000 citoyens au début du IVe siècle, voir Platon (Banquet, 175e) et Aristophane (Assemblée des femmes, 1132).

    15 C’est ce que suggère Socrate dans l’Économique de Xénophon, lorsqu’il compare le père d’Ischomaque qui achetait des terres en friche pour les revendre une fois remises en culture aux négociants qui achètent du blé en quantité pour le placer là où les prix sont les plus élevés (XX, 22-28).

    16 Voir notamment Assemblée des femmes (591-594) et Ploutos (540-546).

    17 Au lendemain de sa victoire à Chéronée, Philippe exigea des Grecs rassemblés à Corinthe l’engagement de ne procéder à aucun changement de régime politique, à aucune remise des dettes, à aucun partage des terres, à aucune libération d’esclaves en vue de révolution (Pseudo-Démosthène, Sur le traité avec Alexandre, 15). Tous les auteurs contemporains tiennent la revendication de partage des terres et remise des dettes comme une menace redoutable pour la paix des cités.

    18 Xénophon, Économique, VII, 35-41 ; XIII-XV.

    19 Démosthène, Contre Phénippos, 20, 31.

    20 Euripide, Hippolyte (170-254) ; Démosthène, Contre Euergos et Mnésiboulos (55).

    21 Sur Cléon, Scholie d’Aristiphane, Cavaliers, 44 ; sur Képhalos, Lysias, Contre Ératosthène, 19.

    22 Thucydide, Guerre du Péloponnèse, VII, 27, 35.

    23 Xénophon, Revenus, Iv, 14-15. Voir Gautier Ph., Un commentaire historique des Poroi de Xénophon, Genève-Paris, 1976, p. 110-195.

    24 IG I3, 374. Traduction dans Austin et Vidal-Naquet, op. cit., p. 300-307, et Randall R. H., « The Erechtheion Workmen », American Journal of Archeology, 57, 1953, p. 199-210.

    25 Sur l’importance du Pirée, voir Garland R., The Piraeus from the Fifth to the First Century B. C., Londres, 1987 et, pour les commerçants, Mossé Cl., « The World of the Emporium », dans Garnsey P., Hopkins H., Whittaker C. R. (éd.), Trade in the Ancient Economy, Londres, 1983. Sur la banque : Bogaert R., « La banque à Athènes au IVe siècle av. J.-C. État de la question », Museum Helveticum, 43, 1986, p. 19-49; Cohen E., Athenian Economy and Society. A Banking Perspective, Princeton, 1992.

    26 Trevett J., Appolodoros, the Son of Pasion, Oxford, 1992.

    27 Démosthène, Pour Phormion, 11.

    28 Pour Phormion, 19-20.

    29 Hypéride, Contre Athénogène, 19-20.

    30 Perotti E., « Les eslcaves chôris oikountes », Colloque de Besançon sur l’esclavage, Besançon, 1974, p. 47-56.

    31 Voir les accusations portées par un client de Lysias contre un certain Nichomachos. Le statut de ce dernier, cependant, n’est pas clair. De naissance servile, il aurait acquis la citoyenneté de façon plus ou moins illégale. D’où sa désignation comme anagrapheus, rédacteur, lors de la révision des lois entreprise en 410, interrompue par la deuxième révolution oligarchique et reprise en 403, après la restauration de la démocratie. Voir l’analyse de Gernet L., « Notice du discours XXX de Lysias », dans Collection des universités de France, Paris, Belles Lettres, 1926, p. 157-162.

    32 Garlan Y., Les esclaves en Grèce ancienne, 2e éd., Paris, 1995.

    33 Thucydide, I, 139, 2.

    34 Diogène Laerce (Vie des philosophes, III, 30, 3 ; V, 1, 15 ; X, 21) donne des exemples de philosophes ayant ainsi affranchi leurs esclaves par testament.

    35 IG II2 1553-1578. Parmi les 200 esclaves affranchis, 17 l’ont été grâce à des prêts sans intérêt (eranoi) consentis par des groupes d’amis.

    36 Eschine, III, 41.

    37 Démosthène, 55, 62, 67.

    38 Voir l’introduction de Louis Gernet aux Lois de Platon dans Collection des universités de France, Paris, Belles Lettres, 1951.

    39 Politique, 1253b 20-23. Aristote songe peut-être à certains sophistes dont Alkidamas qui affirmait que la nature ne faisait pas l’esclave et que, en face d’elle, tous les hommes étaient également libres. Sur les réserves que certains pouvaient faire quant à l’esclavage, voir Garnsey P., Ideas of Slavery from Aristotle to Augustine, Cambridge, 1996.

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