Préface
p. 11-13
Texte intégral
1Au XIXe siècle, le cadavre est à la mode. Chacun semble s’en emparer. Médecins, écrivains, artistes lui donnent une place inusitée, au centre d’interrogations multiples portant sur l’anatomie, le secret des viscères, l’énigme des cerveaux, les tissus embaumés et même les « morceaux impalpables » appartenant à des spectres qui parviennent à se reformer pour s’« humanifier ». Du corps mort à la charogne, sans oublier la « pièce anatomique » désignant un fragment corporel, le cadavre occupe donc une place grandissante. Le crime et la justice n’y sont pas étrangers. À partir de 1825, des périodiques spécialisés, comme la Gazette des tribunaux, donnent des descriptions plus poussées de chairs meurtries, d’os brisés, de plaies purulentes, d’abdomens éviscérés. Les faits divers et les comptes rendus d’audiences judiciaires offrent au lectorat de plus en plus de détails. Ferdinand le dépeceur ou le tronc inconnu de Chatou retiré de la Seine occupent désormais une place de choix. Le scandale de l’affaire Pranzini pose d’autres questions sur le statut du corps mort autopsié, même criminel. En effet, en septembre 1887, La Lanterne publie l’article d’un médecin, interne à l’école pratique d’Anatomie, qui fait l’effet d’une bombe. Il révèle que sur le cadavre du supplicié, c’est-à-dire de Pranzini, des « fragments tégumentaires » furent prélevés et confiés ensuite à une célèbre maison pour y être tannés. On en fit deux porte-cartes qui furent offerts aux chef et sous-chef de la Sûreté et un portefeuille que conserva un jeune étudiant. Si l’opinion publique vit au rythme de la presse à grand tirage, se familiarise avec les premiers pas de la Justice dans une affaire criminelle, elle ignore en général la manière dont les médecins sont désignés pour procéder à une autopsie. Or, en 1791, la loi des 16-29 septembre impose, dans les cas de meurtres et de morts suspectes, la présence d’un chirurgien ou d’un homme de l’art dont la tâche consiste à examiner le cadavre. Par la suite, le législateur n’apporte guère de précision et il est dévolu aux magistrats instructeurs et aux juridictions répressives d’indiquer aux médecins experts le cadre de leurs missions. Depuis l’époque moderne, il existe sur l’autopsie judiciaire cadavérique une littérature de qualité. Pour la période contemporaine, François-Emmanuel Fodéré est l’auteur d’un traité de médecine légale et d’hygiène, en six volumes, qui, dans sa deuxième édition, voit le jour en 1813. Il devient le manuel de référence qui éclaire l’ensemble du XIXe siècle. Désormais, la médecine criminelle doit porter une grande attention aux corps morts. En effet, il importe de rejeter les « apparences légères » pour mener un examen approfondi. Il est vrai que les médecins diligentés par la justice peuvent renseigner sur les causes du trépas, informer sur l’intensité des coups, aviser sur la profondeur des blessures ou des « désordres » internes. Grâce à eux, il est possible de proposer une lecture du corps mort et de comprendre la chronologie des gestes criminels.
2Un cadavre est d’une certaine manière un témoin muet qui porte sur la peau, dans les tissus ou dans les viscères, les traces externes ou internes des faits qui ont entraîné le décès. Dans le présent ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat décantée, Sandra Menenteau montre que l’autopsie médico-légale est une « activité » spécifique, mais elle a décidé, avec raison, de travailler sur l’autopsie judiciaire en privilégiant les pratiques ordinaires et les médecins souvent anonymes réquisitionnés par l’institution judiciaire. Sans ignorer les « liaisons nationales », elle a fait le choix de privilégier les « expériences locales ». Elle propose ici un livre d’une grande rigueur, conduisant méthodiquement à une véritable démonstration, sans dévier de sa problématique. 700 dossiers constituent son corpus constitué à partir des archives départementales des Deux-Sèvres et de la Vienne. Pour mener à bien cette vaste enquête, elle a choisi d’aborder les contraintes techniques, scientifiques, morales et humaines qui pèsent sur l’autopsie.
3Sandra Menenteau s’attache tout d’abord à la réquisition des experts, à ses formalités, à leurs diplômes, à leur âge, à leur domicile. L’enquête s’ouvre par une étude sur les « médecins au rapport » et propose une étude de l’expert au service de la communauté en observant les difficultés concrètes de l’exercice de la justice. Les procédures de réquisition sont examinées. Ainsi, par exemple, Charles Robin titulaire de la chaire d’histologie à la faculté de médecine de Paris qui écrit au juge d’instruction, dans une affaire de cadavre retrouvé dans un puits à Sossais, dans la Vienne, qu’il est retenu par des examens officiels de la faculté de médecine. Le lecteur y trouvera des pages aux analyses très fines sur la spécialisation ou la professionnalisation de l’expertise, à la fois dans ses aspects généraux et dans sa dimension locale en s’intéressant aux « maîtres poitevins » et en insistant avec raison sur « la rareté des références à des ouvrages de médecine légale ». Les conditions dans lesquelles se pratiquent les autopsies posent de multiples problèmes. En fonction des situations, il existe une véritable prise de risques professionnelle et individuelle qui commence par la question des honoraires, fixés par le célèbre décret de 1811 et le réaménagement de 1893.
4Après avoir abordé les questions d’impartialité et de « conscience de ses lacunes », Sandra Menenteau revient sur les relations entre magistrats et experts et montre bien qu’un expert risque sa réputation, sans compter que la confrontation avec les « petits cadavres » ou le « corps putréfié » ne laisse pas forcément indemne le médecin ordinaire transformé pour l’occasion en expert judiciaire. Reste alors à s’attacher à la « charogne infâme », selon la formule de Baudelaire, c’est-à-dire à la décomposition putride du corps. Sandra Menenteau présente les précautions prises pour se préserver de la menace putride. À la fin du XIXe siècle un discours hygiéniste, d’abord timide, se fait entendre.
5Le lecteur suivra aussi l’autopsie « à domicile » terminée parfois à la lueur d’une bougie ou d’un mauvais éclairage et la quête de lieux adaptés pour mener à bien la « visite » du cadavre. Beaucoup d’éléments nouveaux sont apportés sur la dissection, sur l’embaumement, sur la règle des 24 heures, sur les autorisations d’autopsier, sur la « beauté et la sensualité du cadavre », sur les bruits et les sons : « le babillage des protagonistes », la scie qui coupe les os du crâne, le sécateur qui sectionne les côtes, le marteau qui frappe sur le ciseau pour séparer les vertèbres, la lame du scalpel ou la rugine qui raclent un os. Sandra Menenteau y traite des viscères, qui voisinent avec les rigoles sanguinolentes, de « l’endroit commode à l’autopsie », des conseils en matière d’éclairage, des recommandations de Maurice Letulle, des modèles de table d’autopsie, des billots placés sous la tête. La « boîte à outils » du médecin expert est présentée dans le détail et ne méconnaît pas les aspects liés à la détérioration des instruments et à la désinfection du matériel. Il faut lire les pages consacrées à la gouge coudée de Legouest, aux couteaux, aux bistouris, aux scalpels, aux hachettes, aux pinces, aux sondes brisées ou encore cannelées. Une histoire de l’évolution technique du matériel d’autopsie est ainsi retracée n’oubliant pas l’apparition des cisailles de Magendie ou celle de la scie à dos mobile avec manche en métal de Mathieu. Mais tout ce matériel n’est guère utilisé. Dans la pratique, c’est le plus souvent une trousse de médecin, presque banale, qui fait office de « boîte à autopsie ».
6Avec beaucoup de pertinence, Sandra Menenteau parvient à mettre en perspective l’émergence d’un protocole moral de l’autopsie à partir des recommandations relatives à certaines procédures opératoires qui, selon François Chaussier ou selon Paul Mahon, doivent renoncer à offrir un « spectacle hideux » et doivent préserver l’intégrité du visage. Mais surtout, elle suit de très près le rapport d’autopsie lui-même, se demandant quelles en sont les contraintes rédactionnelles. Elle souligne que l’on peut constater dans un premier temps, une sorte de désinvolture dans la rédaction des rapports. Ensuite une grande rigueur est apportée à leur confection. Le temps de rédaction, à condition d’être précédé d’un travail préparatoire efficace, s’avère relativement bref. Les experts qui s’accordent un délai de plus de trois jours représentent, si on fait la moyenne entre la Vienne et les Deux-Sèvres, 13 % du corpus. La très grande majorité des rapports sont rédigés dans la journée. Il existe bien une typologie des rapports. Cinq types peuvent être distingués, du plus foisonnant, le « rapport-roman » au plus minimaliste, du plus analytique au plus synthétique.
7Sandra Menenteau donne ainsi, après les travaux portant sur d’autres périodes, traitant aussi bien des corps vils que des corps saccagés ou de celui des guillotinés, de Paolo Zacchia, présenté comme l’inventeur de la médecine légale au XVIIe siècle ou encore la médecine judiciaire au siècle des Lumières à Genève, un livre important où se retrouvent les problématiques du savoir empirique, de la preuve expertale, des protocoles judiciaires, de la marche vers une justice scientifique. Grâce à son enquête, il devient possible de côtoyer l’univers de l’expertise cadavérique, de suivre les praticiens méconnus et anonymes, de saisir la teneur des rapports, et de mieux comprendre ce que l’on pourrait appeler la gouvernance des cadavres.
Auteur
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Frédéric Chauvaud
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers
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