L’administration des provinces romaines à travers quelques textes grecs
p. 113-130
Texte intégral
1L’un des exposés présentés au cours de ce colloque insiste, à juste titre, sur l’importance de l’œuvre de Cicéron, qu’il s’agisse des plaidoyers ou de la correspondance, comme source d’information sur l’administration des provinces. Malheureusement, sur la cheminée de la culture rhétorique, c’est le buste de Démosthène qui regardait celui de l’Arpinate, comme dans les Biographies de Plutarque. C’est pourquoi, du côté grec, pour la période qui nous intéresse, on doit constater la quasi-inexistence d’œuvres littéraires pertinentes, pour la simple raison que des doctrinaires décrétèrent un jour qu’entre Démosthène et Ælius Aristide, il n’y avait rien qui méritât d’être étudié. On a donc perdu, entre autres, les innombrables discours prononcés devant le Sénat, les empereurs et autres juridictions par les orateurs chargés de défendre les intérêts de cités grecques ou de royaumes dépendants en conflit avec l’administration romaine.
2Dans le cas particulier des Alexandrins, les apocryphes réunis dans la collection des Acta Alexandrinorum laissent entrevoir ce que nous avons perdu. Si fragmentaires soient-ils, les Acta Pauli et Antonini1 illustrent les tensions qui régnaient à Alexandrie sous le Haut Empire. Ces textes évoquent en effet un procès opposant, vers 119-120, Grecs et Juifs devant le tribunal d’Hadrien. Il y est question d’un ou plusieurs édits publiés par le préfet d’Égypte Rutilius Lupus2. Les fragments conservés ne permettent pas de savoir qui, des Grecs ou des Juifs, avait pris l’initiative de porter le débat devant le tribunal impérial. Toujours est-il que les premiers se plaignaient, semble-t-il, que l’on voulût reloger les Juifs (ou des Juifs) dans un lieu3 d’où ils risquaient de les menacer4, tandis que les seconds trouvaient mauvais que des Grecs, responsables des exactions antisémites perpétrées par leurs esclaves, eussent obtenu la libération de ceux-ci. Bien qu’ils fussent défendus par deux rhéteurs, Théon5 et Paul6, qui, à en croire les Actes d’Hermaiskos7, avaient déjà plaidé devant Trajan, les Alexandrins perdirent leur procès8. À travers ces récit romancés et partiaux, la rancœur des Alexandrins y étant toujours perceptible, on perçoit les difficultés rencontrées par les préfets d’Égypte pour maintenir l’équilibre entre deux populations antagonistes9 et l’utilité, comme dernier recours, des arbitrages impériaux. Cela ne compense pas la perte des plaidoyers authentiques prononcés par Théon, Paul de Tyr, Sôpatros d’Antioche10 et tant d’autres rhéteurs plus ou moins célèbres.
3On peut penser qu’Appien d’Alexandrie, connu comme avocat (causidicus) ainsi qu’il ressort d’une lettre de son ami Fronton à l’empereur Antonin, plaida lui aussi dans des affaires où des cités grecques étaient en conflit avec l’administration impériale11. Il explique en effet, à la fin de la préface de l’Histoire Romaine, « qu’il avait plaidé à Rome comme avocat dans des procès devant les Empereurs12 », ce qui implique de sa part sinon une présence permanente, du moins de longs séjours dans cette ville sous les règnes d’Hadrien13 et d’Antonin le Pieux. La formule Ῥώμῇ συναγορεύσαι κ. τ. λ avait d’ailleurs un sens précis pour le lecteur antique. Celui-ci savait que le tribunal de César jugeait en dernier ressort et que les affaires impliquant les affranchis et fonctionnaires impériaux étaient de sa compétence14 – en particulier ce qui concernait l’Égypte, fleuron du domaine impérial. Plaider devant un César15, c’était donc pour Appien faire ce que font, dans les Acta Alexandrinorum, un Théon ou un Paul de Tyr. Il faut espérer qu’un jour ou l’autre, une inscription honorifique viendra rendre justice à l’efficacité de son éloquence. Même si l’inscription que j’imagine nous livrait le titre de quelques discours, il n’en resterait pas moins que ceux-ci disparurent dans le naufrage de l’éloquence grecque de la période intermédiaire.
4Comme causidicus et comme Procurator Augusti, Appien devait connaître à fond le fonctionnement de l’administration provinciale, au moins dans la partie orientale de l’Empire. Je suis persuadé que son Autobiographie perdue serait pour nous une mine de renseignements, comme l’est celle de Libanios. Il affirme par ailleurs, dans sa Préface, que le dernier livre de l’Histoire Romaine consistait en un exposé du potentiel militaire des Romains, de leurs ressources financières καθ’ ἕκαστον ἔθνοι et enfin de leurs dépenses, en particulier pour l’entretien de leurs bases navales16. Je crois avoir montré ailleurs que le livre auquel se réfère Appien était en réalité le dernier livre de la série complète des Guerres Civiles, et qu’il reposait probablement sur un opuscule composé par Auguste lui-même. Retenons que l’exposé procédait province par province, conformément au plan adopté par l’auteur, et qu’il s’agissait probablement d’une sorte de tableau (πίναξ) assorti de commentaires dont la rapide évocation de la puissance de l’Égypte à l’époque de Philadelphe, dans la Préface, peut donner une idée. Nous avons perdu là un document d’une valeur inestimable.
5Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que les livres conservés de l’Histoire Romaine ne contiennent à peu près aucune information susceptible d’éclairer les spécialistes de l’administration. Appien était logique avec lui-même. Dans les livres καθ’ ἔθνος consacrés aux guerres étrangères, il expose les événements depuis les premiers contacts de chaque peuple avec Rome jusqu’à l’étape finale du processus, la réduction en province romaine. Bref, le récit s’arrête quand l’administration commence et le lecteur, gardant en mémoire l’avertissement donné dans la Préface, savait qu’il trouverait, s’il le souhaitait, un complément d’information dans le dernier livre.
6À la fin du Livre Ibérique, par exemple, l’organisation administrative de la péninsule est exposée en quelques lignes17. Dans le premier livre des Guerres Civiles, celle de l’Italie à l’époque républicaine est elle aussi brièvement rappelée, non sans confusions, à propos d’un épisode de la guerre sociale18. Surtout, l’historien moderne doit avoir conscience que le quotidien de l’administration n’intéressait pas les auteurs anciens. À propos du gouvernement de Jules César en Hispanie, Appien note par exemple que, soucieux de célébrer rapidement un triomphe, il négligea les tâches ordinaires des gouverneurs pour se lancer dans des opérations militaires susceptibles de favoriser sa carrière politique : « Il jugea indigne de donner audience aux envoyés des cités ou d’arbitrer des procès ou toute autre activité du même genre19. »
7Appien fait également état20 de quelques procès célèbres à propos de la loi judiciaire de Caius Gracchus, qui aurait été rendue nécessaire par la corruption des gouverneurs de provinces. Il cite les noms d’Aurelius Cotta, de Salinator et de Manius Aquilius, « celui qui avait conquis la province d’Asie21 ». Il signale aussi que les ambassadeurs envoyés à Rome par leurs administrés mécontents, scandalisés par ces acquittements, avaient dénoncé les agissements de leurs anciens gouverneurs συν φθόνῳ. Le mot grec φθόνος me paraît traduire ici le latin inuidia, et ce choix lexical paraît heureux puisque φθόνος est parfois opposé par de bons auteurs soit à ἕπαινος, soit à εὔνοεια. Ce que veut dite Appien, me semble-t-il, c’est que les propos de ces Grecs étaient marqués par l’animosité et la malveillance : que ne possédons-nous le texte de leurs discours, qui fourmillaient sans doute d’exempla !
8On franchit un degré avec le Livre Mithridatique, où le supplice infligé par Mithridate à un autre Manius Aquilius22 est censé expier symboliquement la « vénalité des Romains ». Si d’ailleurs les Grecs d’Asie Mineure massacrent les Italiens avec tant d’empressement dès que le roi du Pont les y invite, c’est qu’ils sont animés par la haine contre les Romains : ils se livrent en effet aux pires atrocités μίσει Ῥωμαίων23. C’est probablement dans l’un des livres perdus, le Livre Asiatique24, que les motifs de cette haine étaient exposés. Les exactions de Fimbria, rapportées longuement dans le Mithridatique25, illustrent d’ailleurs la nocivité d’un général romain abandonné à lui-même. Ce que l’on peut retenir, c’est que les administrés de Rome, du moins dans la province d’Asie, étaient à cette époque particulièrement sensibles à la vénalité des gouverneurs et que leurs sentiments allaient de l’animosité à la haine.
9Je laisserai de côté les discours tenus à Ephèse par Sylla et plus tard par Antoine – à chaque fois dans des circonstances exceptionnelles. Dans ces compositions littéraires, il faut en effet séparer les données matérielles de l’élaboration rhétorique, et cette distillation me demanderait plus d’espace et de temps. Disons seulement que la harangue de Sylla permet de mesurer tout à la fois la bonne conscience des Romains et l’étendue de leurs exigences26. En revanche, le tableau pathétique27 des difficultés auxquelles les villes d’Asie furent confrontées pour satisfaire aux exigences du vainqueur de Mithridate donne probablement une image assez fidèle de la triste réalité : « Les cités étaient dépourvues de moyens et empruntaient à des taux élevés : elles donnaient en gage aux créanciers les unes leur théâtre, les autres leurs gymnases, ou leur rempart, ou leurs ports, ou tout autre édifice public, tandis que les soldats poussaient brutalement le mouvement. » Antoine tient de son côté des propos assez cyniques28. Il rappelle d’abord les bienfaits dont les Romains avaient accablé les habitants du royaume de Pergame après en avoir hérité. Il rejette ensuite sur des démagogues – sans doute les Gracques – l’institution d’un tributum. Il porte aux nues Jules César, pour avoir mis un terme aux exactions des publicains, qui obtenaient du Sénat le droit de piller l’Asie29. Puis il reproche aux cités d’Asie d’avoir fourni de l’argent aux assassins du grand homme30, mais admet, dans sa bonté, qu’ils ont agi κατὰ ἀνάγκης31. C’est pourquoi, dans sa générosité, il ne les expulsera pas de chez eux32, mais ils devront tout de même passer à la caisse car il a besoin de beaucoup d’argent. Les réactions des Grecs ne sont pas dépourvues de sel. Ils commencent par se rouler par terre de désespoir, puis admettent de bon cœur la vérité qui vient de leur être suggérée, à savoir qu’ils ont agi sous la contrainte. Après quoi, tout en clamant que les vainqueurs se conduisent en évergètes, ils se font une excuse de leur présente impécuniosité : ils ont déjà tout donné, argent, vaisselle, bijoux. Antoine accepte alors, dans un nouvel élan de bonté, d’étendre sur deux années le versement de l’amende infligée. On voit clairement ici ce qu’était, pour Appien, un évergète romain de l’époque tardo-républicaine : un maître généreux qui avait la bonté de laisser aux habitants leur maison après l’avoir vidée de tout son contenu33. Notre auteur signale ensuite, rapidement, que les rois dynastes et cités libres de la région furent également lourdement taxés34, Les seules authentiques bénéficiaires de la générosité d’Antoine furent, semble-t-il, les victimes des Républicains : le koinon des Lyciens, Xanthos, Rhodes, Laodicée de Syrie et enfin Tarse35. Ces pauvres gens avaient été tondus si ras qu’il fallait bien aider la laine à repousser.
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10On ne saurait se dissimuler que, même intégrés à la haute société romaine, les Grecs d’Orient contemporains des Antonins étaient loin d’être des naïfs. Ils lisaient d’un œil critique les textes historiques et l’ironie leur permettait de dire, sans blesser, combien par le passé les Grecs avaient eu à souffrir des Romains. La Bibliothèque Historique de Diodore, un Grec de Sicile que je me suis naguère efforcé de rattacher à la nébuleuse pompéienne36, aurait pu elle aussi nous instruire. Mais il ne subsiste que de maigres fragments des livres pertinents. A partir de ce qui subsiste, on peut conclure que l’auteur avait trouvé chez des sources sénatoriales de quoi alimenter sa détestation des Romains de son temps. Les rares références au temps présent37, où plus exactement à la période vécue par l’auteur, vont, me semble-t-il, de la guerre sociale jusqu’aux lendemains de la victoire du jeune César sur Sextus Pompée. J’en donnerai quatre exemples. Au livre XIX, Diodore note en passant38 que les Romains, à l’époque des grands conflits qui opposèrent les Diadoques, installèrent une colonie à Luceria, et que cette ville, aujourd’hui Lucera, voisine de Foggia, leur servit de base d’opérations (ὁρμήτηριον) contre leurs voisins ἕως τῶν καθ’ ἡμᾶς χρόνων. Cela ne peut guère renvoyer qu’aux opérations conduites par Metellus durant la dernière phase de la guerre sociale. Au livre XIV, résumant l’expédition des Dix Mille39, Diodore croit devoir ajouter que, de son temps (καθʹ ἡμᾶς) le plus grand palais de Mithridate se trouvait à Sinope. Il vécut donc l’époque des guerres mithridatiques. Au livre IV, les honneurs rendus par les Gaulois à la ville d’Alésia, fondation d’Héraklès40, sont supposés durer μέχρι τῶνδε τῶν καιρῶν, comprenons jusqu’à la guerre des Gaules. Au livre V, le franchissement du Rhin par César41 est replacé ἐν τοῖς καθ’ ἡμᾶς χρόνοις. Mais ce passage a été rédigé après 4442. Au livre XVI, il faut signaler le passage43, souvent cité, relatif à l’amphipolie éponyme de Zeus Olympien à Syracuse. Ce sacerdoce, instauré par Timoléon sous l’archontat de Pythodotos en 343, perdit son prestige (έταπεινώθη) lorsque la citoyenneté romaine fut octroyée aux Siciliens. Chez les Syracusains, les noms des amphipoloi successifs servirent donc à dater tous les actes de 343 μέχρι τῶνδε τῶν ἱστοριῶν γραϕομένων, soit plus de trois cents ans (ἕτη πλείω τῶν τριακοσίων). L’octroi de la citoyenneté romaine aux Siciliens, décidée par Antoine durant son consulat, conduit précisément à l’année 43 et l’on peut penser que, dans les années qui suivirent, les Syracusains prirent l’habitude de dater les événements par le nom des consuls. Enfin, dans ce même livre XVI, Diodore rappelle44, à propos de la fondation de Tauromenium, que cette ville devint colonie romaine ἐν τῷ καθ’ ἡμᾶς βίωι, après que le jeune César eut expulsé ses habitants, évidemment pour les punir d’avoir soutenu Sextus Pompée. Parmi les références conservées, c’est celle qui renvoie à l’événement le plus récent pour l’auteur.
11Chaque fois que Diodore renvoie à son temps, il s’agit donc de ce que nous appelons, dans notre jargon, la période tardo-républicaine. La remarque n’est pas anodine pour qui veut comprendre les intentions d’un auteur auquel on a longtemps dénié toute personnalité. Au livre XVII, il écrit par exemple, dans une longue digression morale où il salue la générosité dont Alexandre fit preuve à l’égard de la famille de Darios45, qu’Alexandre fut le plus grand de tous les rois46 μέχρι τοῦ καθ’ ῆμᾶι βίου. La préposition étant normalement inclusive, il faut comprendre que ceux qui de son temps détenaient le pouvoir à Rome47 lui paraissaient inférieurs au Macédonien. Il explicite d’ailleurs sa pensée en ajoutant, au présent de l’indicatif, « qu’il est possible de voir que la plupart des gens sont incapables de supporter la bonne Fortune, comme si c’était un lourd fardeau », puisque, exaltés par la victoire, ils se conduisent avec arrogance48. Il me paraît évident que, dans l’esprit de Diodore, le vainqueur de Sextus Pompée, en chassant les habitants de Tauromenium49, s’était rangé parmi ceux qui τῆς ἀνθρωπί νης καὶ κοινῆς ἀσθενείας ἐπιλανθάνονται. Sa conduite s’opposait très exactement à celle du roi mythique Aktisanès50, vainqueur, avant la guerre de Troie, d’un autre roi mythique, Amasis51 : ἀνθρωπίνωι ἐνέγκας τὴν εὐτυχίαν ἐπιέικῶς προσέϕέρετο τοῖς, ὑποτεταγμένοις. Voilà donc un roi qui, à la différence d’Octavien, supportait en homme sa bonne Fortune et traitait les peuples sujets avec modération52. Il avait donc échappé, en contrepartie de bienfaits célébrés par la voix sanctissime de l’Histoire, à l’oubli, conséquence inéluctable de l’ἀσθενεία de la nature humaine53.
12Au début de la Bibliothèque Historique, le roi mythique Sesoôsis apparaît comme le premier homme à avoir fondé un empire universel légitimé par les dieux54. Tout empire implique, dans l’esprit des Anciens, l’instauration d’un tributum. Or le pharaon, pour manifester sa domination, se contenta d’ordonner aux peuples soumis de lui apporter chaque année des dons, en fonction de leur capacité55. La différence entre δῶρον et le ϕόρος, c’est que le premier est librement consenti56 et le second imposé. A cet empire utopique s’oppose, en fin de parcours, celui, bien réel, de Rome. Si l’on admet que la Bibliothèque Historique oppose le rêve à la réalité57, on peut espérer, en revisitant la partie fragmentaire de l’œuvre, définir non seulement les croyances, mais aussi les aspirations politiques et sociales d’un Grec de Sicile contemporain de César, de Pompée et d’Octavien. On verra peut-être alors se dessiner, dans les filigranes de l’Histoire du temps passé, l’image du bon gouvernement attendu des Romains dans le temps présent. Évoquant par exemple la libéralité de Scipion Émilien, Diodore la juge d’autant plus remarquable qu’inhabituelle chez les Romains58 : « Dans toute cité, cela serait jugé beau et admirable, mais c’est surtout le cas chez les Romains chez qui personne n’est enclin à faire don spontanément à un autre de rien qui lui appartienne. » Comprenons que les riches Romains, comparés à leurs homologues des cités hellénistiques, manquaient de cette générosité qui se traduisait par l’évergétisme. L’observation est certes empruntée à Polybe59, mais Diodore la généralise par une référence à la pratique des Grecs et en prolonge la valeur jusqu’à son époque. Dans ce même livre60, il avait également rappelé, à propos de Paul Émile, le désintéressement (ἀϕιλαργυρία) des anciens Romains61 : « On ne peut se représenter le désintéressement des Romains d’autrefois en se fondant sur l’avidité de ceux d’aujourd’hui. On a l’impression qu’à notre époque ce peuple a été envahi par une pulsion qui le pousse à désirer plus. » La comparaison entre les Romains d’autrefois et ceux d’aujourd’hui n’est pas ici le fait de Polybe, mais de Diodore, et l’on voit bien que les premiers servaient de repoussoir, de la même manière que le livre IX, en grande partie perdu, opposait aux Sept sages, gloire du temps passé, les philosophes contemporains, prêchant le bien mais faisant le mal, λέγοντας μὲν τὰ κάλλιστα, πράσσοντας δέ τὰ χείριστα62. Sans doute visait-il la race domestique des philosophes entretenus, occupés à cuisiner des pense-bête pour quelques Romains de haut rang soucieux de paraître intelligents et cultivés. Lui-même, comme on sait63, qualifiait l’Histoire, à l’écriture de laquelle il se consacrait, de μητρόπολις· ...τῆς·ὅλης ϕιλσοϕίας, ce qui revient à dire qu’il jugeait inutile de dispenser autre chose qu’une sorte de sagesse pratique tirée de l’expérience.
13Passant donc en revue les fragments que je travaille à rééditer, j’ai relevé ceux qui laissent supposer que Diodore portait un jugement à l’occasion sévère sur le comportement des Romains de son temps.
Livre XXX
14L’éloge de Paul Émile paraît avoir marqué un moment important de ce livre. Comme vainqueur de Persée, il était en effet celui qui ajouta l’empire de Rome à celui des Macédoniens dans la succession canonique. La formule qui résume et explique le succès Paul-Émile est inspirée du célèbre debellare superbos/parcere uictis. Diodore écrit en effet64 : « Æmilius traita Persée avec humanité, l’admit à sa table et le fit participer au conseil, montrant à tous qu’il était rude pour ceux qui résistaient mais doux pour ceux qui avaient été soumis. » Le texte transmis laisserait penser que Diodore généralisait ensuite et étendait aux autres magistrats l’usage de cette règle de bonne conduite65 : τὴν παραπλησίαν δὲ διάθεσιν καὶ τῶν ἂλλων ζηλούντων, τὴν τῆς οἰκουμένης·ἡγεμονίαν εἶχεν ἡ Ρώμη, τοιούτοις χρωμένη τῶν ὅλων προστάταις. On remarquera toutefois que, d’une part, Rome ne possédait pas encore l’empire du monde à l’époque de Paul Émile, et que, d’autre part, l’expression προστάτης τῶν ὅλων, qui renvoie de toute évidence à τὴν τῆς οἰκουμένης ἡγεμονίαν, ne peut s’appliquer à de simples gouverneurs de province. On peut trouver une expression similaire en BH XIII, 91, 2-3, où les Siciliens reprochent aux Syracusains ὅτι τοιούτους προστάταις αἱροῦνται, c’est-à-dire « de choisir des gens de cette sorte comme dirigeants ». Le mot προστάτης, rare dans la partie conservée de la Bibliothèque Historique, s’applique moins à des magistrats réguliers qu’à des hommes chargés de veiller à la bonne marche des affaires66 dans des circonstances difficiles : c’est ainsi par exemple que Denys l’Ancien est qualifié par l’un de ses adversaires de προστάτης τηλικούτων πραγμάτων67 et que Deinokratès d’Agrigente se proclame68, contre Agathocle, προστάτης τῆς κοινῆς·ἐλευθερίας. Lorsque Diodore dit69, à propos du préteur d’Hispanie Plautius70, vaincu par Viriathe en 146, que κακὸς προστάτης ἐγένετο ἐν τῇ ἐπαρχίᾳ, il faut comprendre qu’il se montra « un mauvais chef dans sa province », son titre exact, ἑξαπέλεκυς στρατηγός, étant indiqué par notre auteur. Dans ces conditions, l’expression προστάτηι τῶν ὅλων71 ne peut signifier que « chargé du gouvernement du tout72 », autrement dit d’un empire étendu jusqu’aux limites connues de l’oikouméné. On remarquera d’ailleurs que, chez Nicolas de Damas73, le jeune Octavien qualifie son père adoptif de τῆς πατρίδος προστάτης συμπάσης τε τῆς Ῥωμαίων ἀρϰῆς ce qui me paraît signifier que, dans l’esprit du jeune homme, Jules César avait été le « patron » à Rome74 et dans tout l’empire. Jules César, juste après sa mort, est d’ailleurs qualifié par Appien lui-même75 de τὸν ; πρὸ ὀλίγου γῆς καὶ θαλάσσης προστάτην. Nicolas de Damas76 attribuait déjà à César le projet d’établir un empire universel, partiellement réalisé en 44 : ἀνδρὸς ἐλάσαντος μὲν πρὸς ἑσπέραν ἄχρι Βρεττανῶν τε καὶ Ὠκεανοῦ, διανοουμένου δ’ ἐλαύνειν πρὸς ἕώ ἐπὶ τὰ Πάρθων ἀρχεῖα καὶ Ἰνδῶν, ὡι ἂν κἀκείνων ὑπηκόων γενομένων εἰς μίαν ἀρχὴν κεϕαλαιώθείη γῆς πάσης καὶ θαλάττής τά κράτη. Les propos tenus par Antoine devant le Sénat peu après la mort du dictateur, tels que les rapporte Appien, reflètent cette réalité. Les actes de César affectaient toute l’étendue des terres et des mers77 : <τὰ πεπραγμένα>… ἐπὶ πᾶσαν ἀϕικνούμενα γῆν καὶ θάλασσαν. L’idée est reprise un peu plus loin par le même orateur78 : l’activité de César s’exerçait ἐξ ἠοῦς ἐπὶ δύσιν. On voit ainsi que le rôle du προστάτης τῶν ὅλών est celui d’un véritable « patron de l’empire79 », auquel les provinciaux ont recours pour arranger leurs affaires, ce qui reléguait au second plan les gouverneurs de provinces que le dictateur s’était arrogé le droit de désigner.
15C’est à Pompée que Diodore attribue le mérite de cette extension. C’est lui en effet qui, au livre XL et dernier de la Bibliothèque Historique, apparaissait comme <ὁ> τὰ ὅρια τῆς οἰκουμένης τοῖς, ὅροις τῆι γῆς προβιβάσας80. Cicéron ne dit pas autre chose dans le Pro Sestio81 et le Pro Balbo82, discours prononcés dans les années qui suivirent le triomphe de orbe uniuerso. Pompée, toutefois, n’est jamais qualifié de προστάτης τῶν ὅλων. Plusieurs inscriptions d’Asie Mineure, après ses victoires sur Mithridate et surtout sur les pirates, lui accordent le titre d’ἐπόπτης·γῆς καὶ θαλάσσης, mais rien de plus83. C’était assimiler implicitement Pompée à Poséidon84, à Hélios85, voire même à Zeus86, mais cela ne reconnaissait pas une prééminence particulière du Romain ainsi honoré dans le fonctionnement des institutions romaines. César quant à lui était crédité à deux reprises par Diodore, dans les parties conservées de l’œuvre, d’avoir étendu les limites de l’empire jusqu’aux îles de Bretagne87. C’est aussi ce qu’Appien fait dire à Antoine88 : le conquérant de la Bretagne avait étendu l’empire de Rome jusqu’aux régions jusqu’alors inconnues de l’Océan occidental. Pour avoir ainsi parachevé la construction de l’empire, il en était devenu le « patron », tous ses compétiteurs ayant été vaincus. Sa mort ouvrait une nouvelle compétition, comme le constata Nicolas de Damas89, pour qui chacun des Triumvirs se jugeait digne de posséder le pouvoir sur tout l’empire : αὐτός·τις ἕκαστος ἑαυτὸν ἀξιῶν τὴν τῶν ὅλων δυναστείαν ἕχειν. Pour nous résumer, le προστάτης τῶν ὅλων est celui qui possède la δυναστεία τῶν ὅλων, l’expression renvoyant au modèle macédonien90. Nous somme bien loin d’un Plautius, προστάτης <…> ἐν τῇ ἐπαρχίᾳ.
16Il me semble donc qu’il faut supposer une haplographie dans le passage relatif à Paul Émile et suppléer un ἄν91, les génitifs absolus remplaçant quant à eux des subordonnées circonstancielles. Je traduirai ce passage ainsi : « Si les autres généraux avaient cherché à être dans des dispositions d’esprit du même genre, Rome aurait [dès cette époque] possédé l’empire du monde, avec des gens de cette sorte comme patrons de l’univers. » Paul-Émile serait une exception parmi ses contemporains et n’aurait pas connu d’égal avant Pompée et César. On voit ainsi que Diodore se souciait de décerner des éloges aux bons gouverneurs et sans doute aussi de blâmer les mauvais. Mais il avait certainement conscience que le problème se situait de son temps à un autre niveau et que, pour les sujets de Rome, tout dépendait désormais de la personnalité du « patron » de l’empire.
17Diodore vante également, dans ce livre, la souplesse dont faisait preuve le Sénat à l’époque des guerres de Macédoine, ce qui permit aux Romains d’établir effectivement leur domination sur la plus grande partie (et non sur la totalité…) du monde habité92 : Ῥωμαίους τοῦ πλείστου μέρουι τῆς οἰκουμένης· κεκρατηκέναι τοιούτοις χρωμένους· διαβουλίοις. Rome était belle autrefois, avec d’un côté les « bonnes résolutions » prises par l’instance qui délibère et forme les projets, de l’autre les « bonnes dispositions d’esprit » des exécutants de cette politique93.
Livre XXXI
18Diodore revient (XXXI, 2, 4) sur les principes qui dictaient la conduite des Romains à l’égard des vaincus. Il souligne (XXXI, 8, 2) leurs εὐεργεσίαι fort inattendues à l’égard des Macédoniens et des Illyriens. Il fait de nouveau l’éloge (XXXI, 26) de l’intégrité de Paul Émile, comparé à Aristide et à Epaminondas. Il conclut à son propos (XXVI, 2, 2), comme on l’a vu plus haut, que dans le temps passé les Romains étaient des modèles de désintéressement, alors que de son temps ils incarnaient collectivement l’avarice. La première attestation de la corruption du Sénat apparaît sous l’année 161/160, quand Timarque et son frère Hérakleidès, qui convoitent le trône de Syrie, versent de l’argent à des sénateurs en difficulté (cf. XXXI, 27 a : έδωροδόκει τούς· συγκλητικούς).
Livre XXXII
19Il apparaît en effet que Diodore avait distingué deux périodes successives (XXXII, 4, 4-5), la conduite des Romains ayant radicalement changé de l’une à l’autre94. Pour les Grecs, la coupure fut marquée par la destruction de Corinthe, car ils perdirent (XXXII, 26, 2) simultanément τὴν ἐλευθερίαν καὶ τὴν παρρησίαν. L’évocation, à cet endroit, de la perte de la liberté d’expression en plus de celle de la liberté politique paraît essentielle, car elle implique que le discours officiel des cités releva ensuite de la kolakeiva. La pratique de l’Histoire, quant à elle, apparaît comme un moyen de récupérer subrepticement la παρρησία, dans la mesure où Clio est une prophétesse de vérité95. Dans l’empire utopique de Sésoôsis, la παρρησία établie dès l’enfance entre le roi et ses σύντροϕοι96 cimente en revanche l’εὔνοια ἀδελϕική qui fait d’eux des compagnons d’armes très bien disposés (συναγωνισταί εὐνούστατοι)97. On peut supposer, a contrario, que cet empressement faisait défaut aux sujets apeurés des Romains.
20Si l’on veut retrouver la pensée politique de Diodore, il faut redonner tout son sens à une sentence morale (33, 8) sortie de son contexte. On peut comprendre que, dans l’histoire de toute cité, il faut distinguer deux phases. Dans la première, la faiblesse (ἀσθένεια) et la pauvreté (ταπεινότης) correspondent à l’autosuffisance (αὐτάρκεια) et à la justice (τὸ δίκαιον). Dans la seconde s’affirme la supériorité (ὑπεροχήν), associée à l’avidité (πλεονεξία) et à l’iniquité résultant de l’injustice (ἡ ἐκ τῆς ἀδικίας παρανομία). Du temps de Diodore, Rome possédait cette ὑπεροχήν, ainsi qu’il ressort de la Préface98 de la Bibliothèque Historique : ἡ γὰρ ταύτης τῆς πόλεως ὑπεροχή, διατείνουσα τῇ δύναμει πρὸς τὰ πἐρατα τῆς οἰκουμένης. C’est évidemment l’empire de Rome qui, du fait de sa puissance militaire, s’étendait ainsi jusqu’aux extrémités de la terre habitée. Mais, au lieu d’évoquer la domination romaine par son extension dans l’espace, Diodore mettait l’accent sur la supériorité de ses moyens. Il avait une vision à proprement parler dynamique de l’impérialisme, dont il percevait les dommages collatéraux, en particulier la πλεονεξία. En V, 38, 3, il juge « ceux qui viennent d’Italie » encore plus rapaces que les anciens Carthaginois : δεινοὶ γὰρ ὡς ἕοικεν ὑπῆρξαν οἱ Φοίνικες ἐκ παλαιῶν χρόνων εἰς τὸ κέρδος εὺρειν, οἱ δ’ ἀπὸ τῆς Ἰταλίας εἰς τὸ μηδὲν μήδένι τέν ἄλλων καταλιπεῖν.. Les Puniques, maîtres autrefois d’une partie de la Sicile, étaient habiles à trouver des sources de profit, « ceux qui viennent d’Italie » le sont à ne rien laisser à aucun autre99. Pareillement, en III, 47, 8, c’est sans doute aux Romains qu’il songe100 lorsqu’il parle des Sabéens, dont la richesse était au calme, attendu qu’ils vivaient tout à fait à l’écart « de ceux qui, en raison de leur avidité, considèrent comme une aubaine la richesse d’autrui101 ». Certes, ce passage est inspiré d’Agatharchidès de Cnide102. Mais, chez celui-ci, la périphrase ἐπὶ πάντα τόπον τὰι δυνάμεις στρέϕοντες ne peut guère s’appliquer qu’aux Macédoniens103 qui, d’ailleurs, laisseraient aux Sabéens l’administration de leurs richesses104 au lieu de considérer leurs ressources comme une occasion de faire du profit.
Livre XXXIII
21En 33, 2, Diodore évoque le cas d’un préteur d’Hispanie, Plautius : κακὸς προστάτης·ἐγένετο ἐν τῇ ἐπαρχίᾳ. Il fut condamné ἐπὶ τῷ τεταπεινωκέναι τὴν ἀρχὴ105. Diodore revient ensuite (XXXIII, 26, 2) sur la conduite des Romains à l’égard des autres peuples. Ils usent de τιμωρία à l’égard de ceux qui résistent, mais d’ἐπιεικεία envers ceux qui se montrent obéissants. La même idée est encore exprimée en 34/5, 23. C’est un véritable refrain.
Livre XXIV/V
22Les fragments de ce livre permettent de cerner encore mieux l’idéologie de Diodore. Il met en cause à deux reprises (2, 3 et 2, 31) les préteurs de Sicile, accusés de n’avoir rien fait pour empêcher le développement de la révolte servile : ἠναγκάζοντο περιορᾶν λῃστευομένην τὴν ἐπαρχίαν. Mais il précise quelle nécessité les contraignait à la passivité : les propriétaires de ces esclaves pillards étaient des chevaliers romains, qui siégeaient à Rome dans les quaestiones jugeant les sénateurs. Ils étaient par conséquent intouchables. Cette allusion aux conséquences désastreuses de la loi judiciaire de Caius Gracchus s’accorde avec le portrait du tribun, accusé d’avoir jeté les provinces en pâture à l’audace et à l’avidité des publicains (XXXIV/XXXV, 25) : τῇ ... τῶν δημοσιῶναιν τόλμῃ καὶ πλεονεξία τὰς ἐπαρχίας ὑπορρίψας ἐπεσπασατο παρὰ τῶν ὑποτέταγμένων δίκαιον μῖσος κατὰ τῆς ἡγεμονίας. La haine légitime que les sujets de Rome vouent à son empire a donc été provoquée par la conduite des publicains auxquels Caius aurait lâché la bride. Il faut par conséquent distinguer dans l’administration des provinces, une belle époque (avant Gaius Gracchus) et une époque noire, qui continue jusqu’à Diodore dont le héros n’est pas Gaius, mais son liquidateur, Scipion Nasica (XXXIV/XXXV, 33, 1-8). Si fragmentaire soit-il, le récit comporte sa logique, sans doute outrancière, mais exprimée avec force.
Livre XXXVI
23Diodore étudie dans ce livre les causes de la deuxième guerre servile. À cette occasion, il rappelle que Marius avait demandé de l’aide au roi de Bithynie, Nicomède, qui lui opposa une fin de non recevoir, au motif que de nombreux Bithyniens étaient réduits en esclavage par les publicains et que, de ce fait, ils étaient contraints de δουλεύειν ἐν ταῖς ἐπαρχίαις – en particulier en Sicile. Ému, le Sénat prit un sénatus-consulte que les préteurs de Sicile, de mèche avec les propriétaires, s’ingénièrent à ne pas appliquer, d’où la révolte. Encore une fois, les publicains et les propriétaires d’esclaves (des chevaliers romains…) sont rendus responsables de la situation calamiteuse décrite de façon appuyée par Diodore : anarchie, désordre social, fin de l’État de droit et de l’administration régulière de la justice (§ 6 et 11).
Livre XXXVII
24C’est sur cette sombre toile de fond que se détache la figure de Mucius Scaevola, le gouverneur d’Asie qui osa, en 97 av. J.-C, s’attaquer aux publicains et finit victime des Marianistes (XXXVII, 5-6). Diodore oppose à cette occasion l’équité de Scaevola à l’iniquité de ses prédécesseurs : « Ses prédécesseurs en Asie avaient eu en effet les publicains pour associés, qui jugeaient à Rome les procès intentés par l’État et avaient rempli la province d’iniquités. » Il est rappelé à cette occasion que les publicains devaient leur impunité au fait que, chevaliers romains, ils étaient juges à Rome. Diodore les rend responsables du μῖσοι εἰς τὴν ἡγεμονίαν constaté en Asie à le veille de la première guerre mithridatique. Ils apprirent, à leurs dépens, durant le gouvernement de Scaevola, qu’ils ne jouissaient plus de l’impunité : « Le même Scævola condamnait les publicains et les livrait à leurs victimes. Et il advint que ceux qui, peu de temps auparavant, commettaient mille méfaits en raison de leur dédain et de leur rapacité (διὰ τὴν καταϕρόνησήν καὶ πλεονεξίαν), furent emmenés par leurs victimes rejoindre les condamnés. » Les choses sont dites ici sans fard : les Romains se remplissaient les poches et méprisaient leurs sujets. Mucius n’est d’ailleurs pas dans ce livre la seule incarnation de la probité sénatoriale : quelques lignes (37, 8) concernent également Lucius Asellio qui, en Sicile, procéda à une ἐπανόρθωσιι τῆς ἐπαρχίας, où il rétablit l’État de droit. C’était, remarque Diodore, non seulement un protecteur des faibles, en particulier des veuves et des orphelins, mais un homme cultivé qui honorait les gens instruits (les πεπαιδευμένοι) et les comblait de bienfaits (εὐεργέτεί) en puisant sans compter dans sa fortune personnelle – bref un gouverneur répondant aux attentes d’un πεπαιδευμένος sicilien tel que nous nous représentons Diodore lui-même. Il me paraît inutile de chercher la source de ce portrait chaleureux, dont la sincérité porte la marque de notre auteur, encore que cet épainos prépare peut-être le lecteur au psogos, entièrement perdu, de Verrès. En ce qui concerne Scaevola, en revanche, on doit tenir compte de son principal conseiller, Rutilius Rufus : « Une fois envoyé comme gouverneur en Asie », écrit en effet Diodore, « ayant choisi comme conseiller le plus noble de ses amis, Publius Rutilius, il siégeait avec lui quand il tenait conseil, et c’est avec lui qu’il prenait toutes les décisions administratives et judiciaires concernant sa province ». Scævola, encore préteur (il accédera au consulat en 95…) avait donc pris pour conseiller un consulaire plus âgé que lui106, un fleuron de la nobilitas qui, injustement exilé, restera en Asie sans être inquiété durant la première guerre mithridatique107 et écrira en grec des Histoires108. C’est à lui que remonte, me semble-t-il, l’essentiel de ce que nous lisons chez Diodore à propos de Scaevola.
Livres XXXVIII-XXXIX
25Il reste peu de choses de ces deux livres. On peut néanmoins opposer la conduite du Marianiste Fimbria, qui met à sac la province d’Asie (§ 8) à celle du jeune Pompée qui, en Sicile, rend scrupuleusement la justice et s’acquitte par conséquent de la tâche essentielle d’un bon gouverneur.
Livre XL
26Cette fois encore, les fragments sont rares. Il ressort néanmoins d’une inscription triomphale de Pompée (XL, 4), citée en grec par Diodore, que celui-ci se félicitait. d’avoir sauvegardé et parfois augmenté les revenus du peuple Romain en Orient (τὰς προσόδους Ῥωμαίων φυλάξας, ἃι δὲ προσαυξήσαι).
27Pour conclure, il paraît évident que Diodore exprime le point de vue d’un sujet de Rome mécontent ou, pour reprendre deux de ses expressions, d’un πεπαιδευμένος de Sicile ὑπὸ ῥάβδοις τεταγμένος. C’est la dialectique de la culture et du bâton qui s’exprime dans son œuvre109. Sujet des Romains, il a perdu la παρρησία et vit à l’évidence dans la crainte, mais il récupère une certaine liberté d’expression par le biais de l’Histoire et l’éloge des bons gouverneurs, hommes d’exception comme Mucius Scaevola et Pompée, laisse entendre que la pratique générale se situait à l’opposé. Il est si sensible à l’impartialité de la justice qu’il attribue la responsabilité des deux guerres serviles subies par sa province à une collusion, réelle ou supposée, entre les gouverneurs et les puissances d’argent, l’accusation de rapacité étant d’ailleurs étendue à l’ensemble des Romains, qui auraient été déjà possédés, si j’ose dire, par l’avarice des Lombards. Surtout, il prend à son compte le discours d’une certaine historiographie sénatoriale qui rendait les chevaliers responsables, par leur avidité, de la haine justifiée dont l’empire de Rome faisait l’objet. La solution, c’était probablement de donner un « patron » à l’empire, un homme généreux et désintéressé comme l’avait été César, tel du moins que le voyaient les provinciaux. Bien que fragmentaire, le discours de Diodore témoigne d’une indéniable cohérence et son hostilité manifeste envers Gaius Gracchus, Marius et Fimbria, mais aussi son admiration pour les grandes figures sénatoriales, n’ont de sens, me semble-t-il, que si l’on rattache l’historien sicilien au courant syllano-pompéien, ainsi que je l’ai naguère proposé. Sa conversion tardive au césarisme témoignerait quant à elle du ralliement des élites grecques à un régime politique monarchique qui leur permettait de dialoguer durablement, par dessus la tête des gouverneurs, avec le seul véritable détenteur du pouvoir, dispensateur des dons et immunités.
Notes de bas de page
1 CPJ no 158 a-b= Musurillo H. A., The acts of the Pagan Martyrs, Oxford, 1954, p. 49 sq. Antoninus, qui apparaît déjà dans l’édit de Lupus (CPJ no 435, col. I, l. 23), fut, d’après ce papyrus, exécuté sur l’ordre d’Hadrien. Il avait été, semble-t-il, le meneur des Alexandrins soulevés contre les Juifs, que Lupus avait vainement tenté de ramener à la raison. Paul (le rhéteur Paul de Tyr ?) était probablement son avocat.
2 Plutôt que de son successeur Rammius Martialis. La date de CPJ 435 ( = Musurillo H. A., op. cit., p. 59-60) est discutée, le nom de Trajan résultant d’une restauration. Voir Pucci M., La Rivolta Ebraïca al tempo di Traiano, Pise, 1981, qui abaisse jusqu’au début du règne d’Hadrien la date de ces désordres, ce dont je doute. Il me semble que les fauteurs de troubles (dont Antoninus) avaient perpétré leurs forfaits sous Trajan, mais ne furent punis que sous Hadrien, après une longue procédure qui s’acheva devant le tribunal de César.
3 Pas forcément un quartier de la ville.
4 Il n’est pas impossible que ce mouvement de population soit lié aux travaux de reconstruction envisagés par Hadrien. La vente de terrains non-bâtis situés dans les quartiers juif et crétois, consentie sous Hadrien par Marcus Antonius Deios, ancien stratège d’Alexandrie et néocore du grand Sarapis (P. Oxy. 100) aurait-elle quelque rapport avec ces travaux d’urbanisme ? Doit-on supposer des liens (et lesquels…) entre les conflits ethniques et la spéculation foncière ?
5 Cf. Von Premerstein A., « Alexandriner und Juden vor Hadrian », Hermes, no 57, 1922, p. 274 ; Musurillo H. A., The acts of the Pagan, op. cit., p. 187, croit reconnaître en Théon le rhéteur Ælius Théon, l’auteur des Progymnasmata, mais doit avouer (op. cit., p. 103) que le nom était des plus communs à Alexandrie.
6 Dans les Acta Hermaisci (CPJ no 157, col. I, l. 9 sq.), dont le début est assez bien conservé, ce personnage est présenté avec précision. Il ne peut s’agir que du rhéteur Paul de Tyr, connu par la Souda pour avoir plaidé devant Hadrien en faveur de sa patrie. Weber W., Untersuchungen zur. Geschichte d. Kaisers Hadrianus, Leipzig, 1907, p. 238, n. 864, estimait que ce discours fut prononcé à Damas devant l’empereur, probablement en 129. On reconnaît généralement en lui le héros des Acta Pauli, où son apparition abrupte tient au caractère fragmentaire du texte. Voir von Premerstein A., Alexandriner und Juden, op. cit., p. 313, n. 1 et les réserves de Musurillo H. A., The acts of the Pagan, op. cit., p. 187, qui n’emportent pas l’adhésion dans la mesure ou Paul pourrait s’être fixé à Alexandrie et y avoir fait préparer la tombe qu’il évoque in fine.
7 P. Oxy. 1242= CPJ no 157= Musurillo H. A., The acts of the Pagan, op. cit., p. 44 sq.
8 Cf. Musurillo H. A., The acts of the Pagan, op. cit., p. 284. Straus J. A., « L’esclavage dans l’Égypte Romaine », ANRW, 2, 10, 1, Berlin, 1988, p. 895, place cette agitation servile en 130, lors de la visite d’Hadrien à Alexandrie. Ce n’est qu’une hypothèse…
9 Sur ce point la politique d’Hadrien ne devait guère différer de celle de Claude, analysée par Kasher A., The Jews in Hellenistic and Roman Egypt, Tübingen, 1985, p. 310 sq.
10 Dans CPJ no 157, à l’occasion d’un procès plaidé devant Trajan, les Alexandrins sont défendus par Paul de Tyr, les Juifs par Sôpatros d’Antioche.
11 Dion, ad Alex., § 19, note que les Alexandrins aimaient la chicane.
12 Praef., § 62 : καὶ δίκαιι ἐν Ῥώμῃ συναγορεύσαι ἐπὶ τῶν βαισιλέων.
13 Il pourrait aussi avoir plaidé devant Hadrien ailleurs qu’à Rome : Spartien écrit en effet (SHA, Vita Hadr., 22, 11) : causas Romae atque in provinciis frequenter audivit. On voit pareillement chez Philostrate, Vie des Sophistes, II, 1, 11, Marc Aurèle donner à Sirmium audience aux Athéniens plaidant contre Hérode Atticus.
14 Tacite le dit à sa manière dans le Dialogue des orateurs, 7, 1, où Aper explique que apud principem ipsos illos libertos et procuratores principum tueri et defendere datur. Mais il tombe sous le sens que la partie adverse (généralement des provinciaux…) avait elle aussi ses avocats. C’est ainsi que Philon (in Flaccum, 126) nous montre Isidore (un ancien Gymnasiarque) et Lampon (un ancien Hypomnèmatographe) plaidant à Rome contre Flaccus. Le même Philon rappelle (ibid. 105-106) que sous les règnes d’Auguste et de Tibère les mauvais gouverneurs étaient punis à leur sortie de charge « en particulier quand les cités victimes d’injustices envoyaient des ambassades ». Il prononce d’ailleurs (ibid., 106) un vigoureux éloge de l’impartialité dont faisait preuve alors le tribunal de César.
15 Sur les domaines où s’exerce la juridiction personnelle de l’empereur, voir Hammond M., The Antonine Monarchy, Rome, 1959, p. 423 sq. ; Garnsey P., Social status and legal privilege in the Roman Empire, Oxford, 1970, p. 86 sq.
16 Praef., 62.
17 Ibérique, 102, 444.
18 BC, I, 38, 172.
19 Appien, BC, II, 8, 26 : χρηματίζείν μὲν ταῖς πόλεσιν ἢ διαιτᾶν δίκαι ἢ ὃσα ὁμοιότροπα τούτοις ἅπαντα ὑπερέῖδεν. On comprendra que les gouverneurs de moindre envergure passaient leur temps à négocier avec les collectivités locales, comme on dit aujourd’hui, et à juger les affaires importantes : cette routine n’aurait pas intéressé les lecteurs.
20 BC, I, 22, 92-95.
21 Il s’agit plutôt du proconsul qui l’avait organisée, ainsi qu’il ressort du Livre Mithridatique, 57, 231.
22 Mithridatique, 21, 80.
23 Mithridatique, 23, 91.
24 Cf. BC, II, 92, 385, où Appien signale qu’il avait traité par anticipation dans le Livre Asianique des mesures prises par César pour soulager la province d’Asie.
25 Mithridatique, 53, 210 sq.
26 Mithridatique, 62, 253-260.
27 Mithridatique, 63, 261.
28 BC, V, 4, 17-5, 23.
29 BC, V, 4, 19.
30 BC, V, 4, 20.
31 BC, V, 5, 21.
32 BC, V, 5, 23.
33 C’est, à l’évidence, une parodie des textes où les Romains sont présentés comme des κοινοὶ ; εὐεργέται. Sur ce thème, voir Erskine A., « The Romans as Common Benefactors », Historia, no 43, 1994, p. 70-87. Ajoutons que les Grecs ont toujours adoré la parodie. Quand Eschyle (Prométhée 614) glorifie Héraklès en termes pompeux et le qualifie de « bienfaiteur du genre humain » (ὦ κοινὸν ὠϕέλήμα θνητοῖσιν ϕανέίς) on en retrouve bientôt l’écho chez Aristophane (Cavaliers, 836) à propos du Charcutier : ὦ πᾶσιν ἀνθρώποιι ϕανέὶς μέγιστον ὠϕέλημα. Chaque fois que des Grecs vantent les mérites des Romains, il faut se demander s’ils sont sérieux ou s’ils n’usent pas de la seule arme que les vainqueurs leur avaient laissée.
34 BC, V, 6, 27 et 7, 31 pour la Phrygie et la Mysie.
35 BC, V, 7, 29.
36 Goukowsky P., « Diodore de Sicile, Pompéien repenti ? », CRAI, 2004, p. 599-622.
37 Nombreux en revanche sont les passages où Diodore note qu’un usage s’est perpétué jusqu’à son époque, ou encore qu’un monument est toujours visible de son temps : c’est le cas par exemple du tombeau de Zeus en Crète (III, 61, 2) ou des XII tables de bronze à Rome (XII, 26, 1). Il note aussi, à propos de la fondation ou de la destruction de villes, que leur site était demeuré inhabité jusqu’à son époque. Citons Mycènes (XI, 65, 5), Himère (XI, 49, 4), Paliké (XI, 90, 2).
38 BH, XIX, 72, 8-9.
39 BH, XIV, 21, 2.
40 BH, IV, 19, 2.
41 BH, V, 25, 4.
42 César est en effet qualifié de ὁ κληθείς θεος ( = Diuus).
43 BH, XVI, 70, 6.
44 BH, XVI, 7, 1.
45 BH, XVII, 38, 7. Voir à ce propos mes remarques dans Goukowsky P., « Diodore de Sicile, Pompéien », op. cit., p. 617-618.
46 Le mot βασιλέύς est volontiers employé à cette époque à propos de généraux Romains : cf. Plutarque, Brut., 30, 3, où l’on voit Cassius, salué par les Rhodiens du titre de βασιλεύς et de κύριοι, répondre qu’il serait plus légitime de reconnaître en lui <ὁ> τοῦ κυρίου καὶ βασιλέως ϕονεὺς καὶ κολαστὴς.
47 Pour l’expression, on peut comparer à ce qu’écrit Diodore (I, 58, 3) du roi mythique Sesoôsis : δοκεῖ δ’ οὗτος ὁ βασιλεὺς πάντας τοὺς πώποτε γενομένους ἐν έξουσίαις ὑπερβεβληκέναι. Dans la longue série des détenteurs du pouvoir depuis les origines de l’Humanité (cf. BH, I, 9, 2), οἱ βασιλεῖς est synonyme de οἱ ἐν ἐξουσίαιι γενομένοι.
48 BH, XVII, 38, 6 : ὑπερήϕανοι δ’ ἐν ταῖς εὐτυχίαιι γινόμενοι.
49 Appien, BC, V, 129, 537, dit seulement qu’Octavien infligea à la Sicile une contribution de 1 600 talents.
50 Comme par hasard, ce personnage règne sur les Éthiopiens, les plus justes des hommes.
51 BH, I, 60, 3. On voit ici à quoi sert le mythe quand on a perdu la liberté d’expression.
52 La formule avait déjà été employée par Diodore (BH, I, 55, 10) à propos de Sésoôsis, le fondateur du premier empire universel : ἐπιέικῶς δὲ προσενεχθεὶς ἅπασι τοῖς ὑποτεταγμένοις. La modération dans le traitement réservé aux peuples sujets apparaît ainsi comme la marque d’un Empire digne d’éloges.
53 BH, I, 2, 3.
54 Voir en particulier BH, I, 53, 9.
55 BH, I, 55, 10 : τοῖς μὲν ἕθνεσι κατὰ δύναμιν προσέταξε δωροφορέῖν κατ’ ἐνιαυτόν. L’expression est reprise avec insistance en BH, I, 58, 2 : δῶρα ϕέρειν.
56 C’est aussi, déjà dans l’Iliade, un mot de la langue religieuse : cf. 6, 293 où le voile offert par les Troyennes est qualifié de δῶρον’ Αθήνῃ. Le sens de « contribution en nature » apparaît en 17, 225, à propos des charges que l’entretien des combattants occasionne aux Troyens.
57 La Quellenforschung, en faisant disparaître Diodore pour fabriquer ses prétendues « sources », a eu cette désastreuse conséquence que l’on a perdu de vue le sens d’une œuvre dont la Préface annonce pourtant des conceptions cohérentes et originales.
58 Diodore, BH, XXXI, 27, 5 Walton : τοῦτο δὲ κατὰ πᾶσαν πόλιν κρίνοιτ’ ἂν καλòν καὶ θαυμαστόν, μάλιστα δὲ παρὰ ‘Ρωμαίοις παρ’ οἷς οὐδέϊς οὐδένὶ δίδωσι τῶν ὑπαρχόντων εὐχερῶς ἑκὼν οὐδὲν.
59 Polybe, XXXII, 9 : ἁπλῶς γὰρ οὐδεὶς οὐδεὶ δίδωσι τῶν ἰδίων ὑπαρχόντων ἑκὼν οὐδέν.
60 Diodore, BH, XXXI, 26, 2 : οὐ χρὴ τὴν τῶν ἀρχαίων ἀϕιλαργυρίαν ἐκ τῆς νῦν‘ Ρωμαίων πλεονεξίας τεκμαίρεσθαι. ’ Επὶ γὰρ τοῦ καθ’ ῆμᾶς βίου μεγίστην ὁρμὴν τοῦτο τὸ ἔθνος ἐσχηκέναι δοκεῖ πρὸς τὴν τοῦ πλείονος ἐπιθυμίαν. L’avidité des Romains était donc un phénomène général, admis comme tel par les lecteurs grecs de Diodore. Les critiques formulées ici par Diodore lui-même trouveront un écho au livre XXXII, 27, 4, où Critolaos, stratège des Achéens, ϕανερῶς κατηγόρεί ‛Ρωμαίων εἰς ὑπερηϕανίαν καὶ πλεονεξίαν. Diodore condamne certes la légèreté des Achéens, qui les conduisit à leur perte, mais il admettait sans doute qu’ils avaient de bonnes raisons d’être lassés des Romains.
61 Lorsque, dans un passage dithyrambique de la Bibliothèque Historique que je crois avoir été ajouté après 36 av. J.-C. [cf. CRAI, 2004, p. 615-616], Diodore évoque cette ἀϕιλαργυρία à propos de Jules César, il faut sans doute comprendre que c’était un moyen de placer le Diuus sur le même plan que Paul Émile et de laisser entendre que son règne, si bref, avait correspondu à un retour des temps heureux dans la mesure où il ne pressurait pas les provinces et projetait même d’accorder la ciuitas aux Siciliens.
62 Diodore, BH, IX, 9.
63 BH, I, 2, 2.
64 Fr. 31.
65 BH, XXX, 23, 2.
66 Le terme n’est pas péjoratif, ainsi qu’il ressort de BH, XIV, 12, 3 : dans ce passage relatif au gouvernement du Spartiate Cléarque à Byzance, προστάτης s’oppose à τύραννος.
67 BH, XIV, 67, 4.
68 BH, XX, 57, 1.
69 BH, XXXIII, 2.
70 Cf. Appien, Ib., 64, 269-272.
71 Le verbe προστατέω, au sens de « commander » ou « gouverner » est bien attesté. Voir par exemple Appien, Ill., 5, 13 : ‛ Ρωμαῖοι ... ἤδη τῶν τε ‛ Ελλὴνων καὶ Μακεδόνων προστατοῦντες, « les Romains, gouvernant déjà les Macédoniens et les Grecs ».
72 Ce sens de τὰ ὅλα est bien attesté chez Diodore : cf. BH, I, 11, 1 et 6 : ἡ τῶν ὅλων ϕύσις, « la nature de l’univers » ; II, 30, 1 : ἡ τῶν ὅλων τάξις, « l’ordre de l’univers ». Voir aussi II, 31, 4 où les planètes sont qualifiées, dans la religions astrale des Chaldéens, de « Juges de l’univers » (δικαστὰς ; τῶν ὅλων). À partir du moment où l’empire de Rome est censé atteindre les limites du monde habité, celui qui le dirige est bien le προστάτης τῶν ὅλων. En BH, XXXI, 19, 4, Perdiccas, régent de l’empire d’Alexandre, est qualifié de ὁ τῶν ὅλων τότε ἡγούμενος. L’expression est heureuse s’agissant d’un empire s’étendant de l’Asie à l’Europe et ne pouvait s’appliquer qu’à Pompée et à César, le monde s’étant retrouvé après 44 partagé d’abord en trois, puis en deux après les accords de Brindes.
73 Vie d’Auguste, 14.
74 Chez Appien, BC, II, 141, 590, Brutus qualifie ironiquement Antoine et Lépide de οἱ νῦν τῆς πατρίδοι προστάται. Ce sont les nouveaux « patrons ».
75 BC, II, 118, 498.
76 Vie d’Auguste, 26.
77 BC, II, 128, 536.
78 BC, II, 133, 556.
79 L’expression « patron de l’empire » n’est guère attestée chez les auteurs latins. Le plus ancien exemple que je connaisse est fourni par Velleius Paterculus, II, 120, 1, qui, après avoir évoqué l’activité déployée par Tibère pour réparer le désastre de Varus, le qualifie de perpetuus patronus Romani Imperii, jouant d’ailleurs sur la polysémie du mot. Les auteurs de langue grecque disposaient en revanche d’un vocabulaire apparu pour l’essentiel avec les monarchies hellénistiques.
80 BH, XL, 4 Walton.
81 Pro Sestio, 67 : qui omnibus bellis terra marique compressis imperium populi Romani orbis terrarum terminis definisset. On trouve une expression similaire chez Diodore, BH, I, 4, 3 à propos de Rome διατείνουσα τῇ δυνάμει πρὸι τὰ πέρατα τῆς οἰκουμένής.
82 Pro Balbo, 16 : cuius tres triumphi testes essent totum orbem terrarum nostro imperio teneri.
83 Ces inscriptions ont été récemment étudiées par Schuler C., « Augustus, Gott und Herr über Land und Meer. Eine neue Inschrift aus Tyberissos in Kontext der späthellenistischen Herrscherverehrung », Chiron, no 37, 2007, p. 383-403. Cet auteur montre bien qu’une formule créée pour Pompée fut par la suite appliquée à Auguste.
84 Sur Poséidon Epoptès, voir Pausanias, VIII, 30, 1.
85 Cf. Artémidore, Onirocritique, 2, 70 : <’Απόλλων> θεὸς ἐπόπτης καὶ ϕύλαξ πάντων. Voir aussi chez Diodore, BH, XXXII, 22, la réponse d’Hasdrubal aux propositions de Scipion Emilien : μηδέποτε ἐπὸψεσθαι τὸν ἥλιον πυρπολουμένης τῆι πατρίδοι ὲαυτòν διασωζόμενον.
86 Cf. la formule de Sophocle, Électre, 175 : Ζεὺι ὃς ἐϕορᾷ πάντα. Rappelons aussi une épigramme d’Alcée de Messène (Anth. Pal. IX, 518) où, non sans ironie, le poète invite Zeus à se barricader dans l’Olympe puisque Philippe V domine désormais sur terre et sur mer (χθὼν μὲν δὴ καὶ ; πόντοι ὑπὸ σκήπτροισι Φιλίππου | δέδμηται) et que celui-ci pourrait songer un jour à prendre la place du roi des dieux…
87 Cf. BH, I, 4, 7 : προεβίβασε . τὴν ἡγεμονίαν τῆς ‛ Ρώμης κ. τ. λ.. ; voir aussi 3, 38, 3 : Οὗτος γὰρ τὴν ἡγεμονίαν εἰς ἐκεῖνα τὰ μέρη πορρώτατω προβιβάσας. C’est le verbe προβιβάζειν qui exprime l’extension territoriale de l’Empire depuis un centre (évidemment Rome) vers une périphérie de plus en plus éloignée (πορρώτατω).
88 BC, II, 134, 560.
89 Vie d’Auguste, 28.
90 Rappelons que, selon Polybe (V, 108, 5), Agélaos de Naupacte avait conseillé à Philippe V de rechercher ἡ τῶν ὃλων δυναστεία. Sur le sens de l’expression, voir Walbank F. R., Polybius, Rome and the Hellenistic World, Cambridge, 2002, p. 127-136 [reprenant un article de 1993].
91 J’éditerai donc le texte ainsi : τἡν τῆς οἰκουμένης ἡγεμονίαν <ἂν> εἶχεν ἡ ‛Ρώμη,
92 BH, XXX, 23, 8.
93 Renvoyons sur ce point à Ferrary J.-L., Philhellénisme et impérialisme. Aspects idéologiques de la conquête romaine du monde hellénistique, Rome, 1988, p. 338 et n. 229.
94 Renvoyons encore à Ferrary J.-L., Philhellénisme et impérialisme, op. cit., p. 337, qui souligna l’originalité de la pensée de Diodore par rapport à celle de Polybe.
95 Cf. BH, I, 2, 2 : τὴν προϕητιν τῆς ἀληθείας ἱστορίαν. Pour l’expression, cf. Goell T. B., Nemrud Dagi, the Hierothesion of Antiochos I of Commagene, 1, Winona Lake, 1996, 178, l. 8, où la stèle de la Propylaia hodos est qualifiée de εὐσεβείας προϕῆτιν.
96 BH, I, 53, 2.
97 BH, I, 54, 5.
98 BH, I, 4, 3.
99 Diodore me paraît exprimer ici le point de vue de milieux d’affaires grecs écartés des marchés les plus juteux par les négociants italiens.
100 Cf. Ferrary J.-L., Philhellénisme et impérialisme, op. cit., p. 233 et n. 33.
101 BH, III, 47, 8 : τὴν εὐδαιμονίαν ἀσάλευτον ἒσχον διὰ τὸ παντελῶι ἀπεξενῶσθαι τῶν διὰ τὴν ἰδίαν πλεονεξίαν ἕρμαιον ἡγούμένων τὸν ἀλλοτριον πλοῦτον.
102 Le résumé de Photius comporte une crux : les Sabéens οἰκονόμοι τῶν ἀλλοτριων ἂν ὑπῆρχον οῖ κύριοι τῶν ἰδίων +ἄθλων+ τῆι ῥᾳθυμίας ἀδυνατούσής τὸ ἐλεύθερον πλείω χρόνον διατηρειν. J.-L. Ferrary traduit donc, loc. cit., n. 32 : « ceux qui sont actuellement maîtres de leurs propres biens ne seraient que les intendants de biens appartenant à autrui », laissant de côté, par prudence, ἄθλων. Il me semble que la crux se résout si l’on suppose une confusion d’onciale entre deux lettres rondes, Θ et O. J’écrirai donc τῶν ἰδίων ἀό<π>λων κ. τ. λ. et traduirai : « maîtres de leurs propres biens sans défense ». La logique du texte est ainsi rétablie par une petite correction.
103 Là où Agatharchidès évoque des conquérants étendant leur domination par les armes, Diodore parle de mercantis chasseurs de bonnes affaires.
104 Les conquérants dont parle Agatharchidès n’exploitaient pas eux-mêmes les ressources des peuples soumis. On peut penser qu’ils se contentaient de prélever un tribut, pour affirmer un droit de propriété acquis à la pointe de la lance. Agatharchidès et Diodore me paraissent ainsi renvoyer à des systèmes d’exploitation relevant de logiques différentes.
105 On comprendra qu’il avait attenté à la majesté du peuple Romain et fut condamné au terme d’un procès.
106 Rutilius Rufus, cos. 105 av. J. -C.
107 Rutilius Rufus refit surface sitôt Sylla passé en Asie : cf. Appien, Mithr., 60, 246 et ma note 490. Il ne fait guère de doute que ce sénateur de rang consulaire siégea dans le concilium de Sylla et j’estime qu’il conseilla le vainqueur de Mithridate dans sa réorganisation de la province d’Asie. Personne ne l’avait dérangé, semble-t-il, dans sa retraite de Smyrne et l’on peut penser qu’il y conservait ses archives. Mithridate ne pouvait ignorer la présence de Rutilius à Smyrne, et sa mansuétude, à l’évidence calculée, ne saurait être séparée, me semble-t-il, du respect qu’il manifesta pour la mémoire de Scaevola. Il fallait quelques exceptions pour confirmer la règle.
108 Cf. la Notice de mon édition du Mithridatique, p. cxiii-cxiv avec bibliographie.
109 Comme le fait remarquer Appien à propos d’un épisode de la vie de César (BC, II, 26, 98), τὰι πληγὰι εἶνας ξένίαις σύμβολον. La marque laissée par les coups infligés par le licteur à un pérégrin sur l’ordre du magistrat romain prouve que la victime possède un statut juridique inférieur. Comme dans le monde hellénique les coups ne pouvaient être infligés qu’aux esclaves, on comprend ce que signifiait pour un Grec l’expression δουλευειν ‛Ρωμαίοις. C’était posséder le statut de pérégrin et par conséquent risquer d’être traité exactement comme un esclave. Les beaux discours des Romains philhellènes ne pouvaient dissimuler cette réalité.
Auteur
-
Paul Goukowsky
Membre de l’Institut
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