Chapitre II. Le thermalisme colonial
p. 55-79
Texte intégral
Cures d’eau
« Vous n’en pouvez plus. Le climat africain vous use lentement. Il faut vous retremper. Allez à Vichy […] Votre sang est empoisonné, il véhicule des toxines en quantité suffisante pour miner votre santé et vous rendre la vie difficile. Prenez y bien garde ! Contre le poison de l’Afrique, il n’y a qu’un contre-poison : c’est Vichy1. »
1Loin d’inventer une nouvelle astuce publicitaire pour vendre l’eau de Vichy, cette annonce dans un magazine en 1924 véhiculait en réalité des croyances déjà bien répandues. Les tropiques, nous l’avons vu, restaient perçus comme un poison climatique bien après le tournant du XXe siècle. Déjà au siècle précédant, le thermalisme s’était positionné comme l’une des rares contremesures à pouvoir enrayer les effets débilitants et dégénératifs des pays chauds. Le lien entre thermalisme et colonisation était devenu si puissant, le rôle de Vichy comme contrepoison tropical si manifeste, que l’on peut affirmer que la ville d’eau puisait une partie de son essor dans l’expansion coloniale, à l’image de la Rochelle ou de Nantes dans une période plus reculée. En France, thermalisme rimait donc avec colonisation. Mais avant de retracer cette symbiose insoupçonnée, un retour en arrière s’impose sur quelques-unes des particularités de cette science qu’était le thermalisme.
Les multiples visages du thermalisme
2Les cures d’eaux et autres rites liés aux eaux minérales ont été pratiqués pendant des siècles dans des pays aussi divers que la Corée, l’Angleterre, le Japon, la Grèce, l’Allemagne, l’Italie, la Nouvelle-Zélande, ou encore la Turquie. En cherchant à établir « leur science » hydrothérapique aux colonies, les Français rencontrèrent par conséquent une pléthore de pratiques indigènes liées aux eaux. Celles-ci se déclinaient dans différents modes balnéologiques, ou encore dans l’attribution de significations spirituelles aux sources. En ce sens, le thermalisme colonial français doit être ramené dans un contexte bien plus vaste. D’ailleurs le Japon contemporain et la Rome antique avaient eux aussi bâti des empires reposant au moins en partie sur des bases thermales, autant de piliers d’un vaste caldarium impérial.
3Le nom « thermalisme » n’apparaît dans le Petit Larousse qu’aux alentours de 1951, pour indiquer « l’étude et l’organisation des ressources en eaux minérales d’une région ». L’usage semble assez éloigné de l’emploi actuel, qui porte sur des pratiques liées à la médecine hydrothérapique. Pourtant, au cours de la période qui nous intéresse, une panoplie de termes se concurrençaient pour évoquer les traitements de ce type : crénothérapie, cure thermale, cure hydrothermale, notamment. J’entends pour ma part englober dans mon étude un éventail de pratiques liées aux eaux thermales, depuis les traitements par immersion, aux cures de boisson, en passant par les inhalations, les pulvérisations et autres traitements plus intrusifs comme les douches dites ascendantes. Dans une moindre mesure, je m’intéresserai également à un phénomène adjuvant, à savoir les eaux embouteillées. Il est certain que la plupart de ces usages ne ressemblent que très peu à ce qui se pratique aujourd’hui, les soins étant souvent transformés de nos jours en cure de repos, ou de beauté, et souvent redessinés suivant des lignes esthétiques renvoyant à des clichés de l’Asie et du zen.
4En dehors de leur aspect purement mécanique, relevons que les pratiques thermales françaises éludent toute catégorisation simpliste. La cure combinait en effet plusieurs fonctions. D’une part elle présentait un aspect de pèlerinage, parfois aux accents ouvertement religieux2, et de l’autre elle comportait un élément touristique, une fonction sociale, et enfin et surtout au XIXe siècle, un régime médical hautement structuré.
5La notion de retour constitue un pan essentiel de ce qu’il convient d’appeler le rituel thermal. Car le thermalisme peut se vanter non seulement d’attirer des clients qui reviennent, ce qui est le but de toute station, mais aussi de prodiguer des cures longues et répétées dans un lieu précis, faisant de ce lieu une villégiature spécifique, capable de se muer en second domicile. Les cures prenaient en effet du temps, vingt-et-un jours pour la grande majorité d’entre elles3. Et il n’était pas rare de devoir refaire la même cure plusieurs fois. C’est notamment cette particularité qui distingue le thermalisme d’autres formes touristiques4. Il poussait en effet des racines au baigneur ou au curiste, qui cherchait d’ailleurs à s’immerger littéralement, dans une démarche presque mythique impliquant un enracinement dans des éléments primaires, volcaniques. En 1935, le Conseil national économique relevait ainsi la résistance du secteur thermal comparé au reste de l’industrie touristique pendant ces années de crise économique :
« Le touriste est souvent vagabond ; au contraire, le baigneur qui a goûté les bienfaits d’une cure thermale revient volontiers retrouver son médecin, son masseur, sa source. Il est un “client”5. »
6En somme, le curiste était considéré comme moins inconstant et plus fidèle que le touriste moyen. Dans sa forme coloniale, les dimensions d’enracinement et de rituel inhérentes au thermalisme revêtirent une importance toute particulière. Car tant aux colonies qu’en métropole, le colonial cherchait avant tout à se replonger en France.
7La similitude des villes d’eaux renforçait leur francité aux colonies. En effet, l’uniformité de ce genre d’agglomération est frappante, que ce soit dans les Pyrénées ou à Madagascar. Si les styles architecturaux et décoratifs divergeaient assurément, le plan urbain d’une ville d’eau, ou encore l’aspect des buvettes et autres bains ne présentaient guère beaucoup d’originalité. On pourrait même évoquer un modelage à la romaine. Cette uniformité s’accentua au milieu du XIXe siècle alors que les établissements thermaux se détachaient des auberges et autres logements, et que prenait forme l’établissement thermal, imposant et souvent néo-classique. Déjà en 1840, Gustave Flaubert écrivait que :
« Tous les établissements thermaux se ressemblent : une buvette, des baignoires, et l’éternel salon pour les bals que l’on retrouve à toutes les eaux du monde6. »
8Dans un contexte colonial, cette production du familier allait crescendo. Dans l’équilibre délicat entre cosmopolitisme et particularisme, le thermalisme semblait offrir les deux alternatives, rappelant la métropole à des curistes sous la coupole mauresque d’un établissement de bains, par exemple.
9Il est certain que le thermalisme remplissait une série de fonctions disciplinaires. Le rituel de la boisson consommée dans un verre standardisé, remis par une donneuse d’eau accréditée et dotée d’un uniforme, ou le fait de s’immerger pour des durées déterminées sur ordonnance d’un médecin, ou de s’assujettir aux traitements intrusifs de pulvérisations diverses, reflètent tous la dimension régulatrice et normalisatrice du thermalisme. En outre, Douglas Mackaman a pu montrer que dans les années 1830 les médecins commencèrent à s’octroyer le monopole des ordonnances d’eaux minérales, rendant de fait pratiquement illégale la consommation de certaines eaux sans une consultation préalable. Les médecins dressaient ainsi une ligne de conduite, un « régime sain et régulier » pour le curiste potentiel. L’historien en déduit que cette extrême régulation répondait aux désirs d’une sensibilité bourgeoise émergeante7. Dans une étude du thermalisme au XVIIe siècle, L. W. Brockliss élaborait un argument similaire : la souffrance, l’ennui, et la routine des cures d’eau n’étaient consentis par le curiste qu’en raison de leur influence régulatrice, et de leur cachet social8. J’affirmerai pour ma part qu’au XIXe siècle les cures thermales trouvèrent un terrain particulièrement fertile dans l’univers colonial, et spécialement dans les milieux administratifs. Le retour en France, ou dans un simulacre local à proximité, pouvait remplir pour ces administrateurs coloniaux des besoins d’ordre structurel, culturel et social, besoins multiples, tous télescopés dans une permission thermale. La nature collective de cette véritable transhumance coloniale, soit à Vichy ou à Vals-les-Bains en France, soit à Korbous, Cilaos, Dolé-les-Bains, ou Antsirabe aux colonies, ajoutait sans doute à l’attrait du phénomène.
10George Weisz a insisté sur la forme quasi publique que revêtait la cure d’eau, alors que pour sa part Douglas Mackaman a souligné que les soins thermaux s’individualisaient au cours du XIXe siècle, au point de cloîtrer le corps dans des cabines isolées, rappelant parfois le milieu carcéral9. Les raisons de cette divergence historiographique tiennent au moins en partie au mode de thermalisme appréhendé. Alors que les cures de boisson comportaient des jours de queue, de déambulation, et donc de socialisation10, les bains étaient en revanche nettement séparés. La ville thermale elle-même offrait une sociabilité rarement connue chez toute autre forme de soin. La géographie médicale des villes d’eaux en fit donc des lieux de rencontre, de réseau, de camaraderie, et de concurrence. Que ce soit par la compétition ou la complicité, le colonial, comme le bourgeois, forgeait en partie sa propre identité à la station. L’arrivée de nouveaux venus à la station était claironnée dans la Liste des étrangers. Nous aurons l’occasion d’observer que la vie coloniale en villégiature comportait également sa dose de querelles et de jalousies. Relevons pour le moment que la démarche consistant à aller prendre les eaux en territoire conquis, ou encore à revenir massivement en métropole pour aller effectuer une cure, réunissait des considérations de domination et de sociabilité.
11Dans son analyse de la ville thermale italienne de Salsomaggiore, Federica Tamarozzi a identifié l’une des caractéristiques essentielles d’une ville d’eau. Elle note l’émergence d’une « “mythologie du quotidien”, fruit d’une conception particulière de la médecine thermale, liée à l’unité exceptionnelle de lieu et d’action inhérente à la nature des villes d’eaux11 ». En effet, nulle autre discipline médicale privilégiait autant la géographie. Les sources étaient censées exercer un impact mésologique sur le patient, le conditionnant par l’intermédiaire de leur contenu minéral. Le potentiel guérisseur et rédempteur du thermalisme reposait sur l’environnement ambiant : les eaux, le milieu, le climat, etc. C’est précisément à cause de ces considérations que le thermalisme semblait présenter un tel potentiel colonial. Si certaines eaux aux colonies arboraient les mêmes propriétés que des eaux curatives métropolitaines, alors leurs effets devaient nécessairement être les mêmes. D’ailleurs, aux colonies, l’outil thermal était réputé plus utile encore qu’en France. Eau, source, lieu, et milieu se virent étroitement liés dans cette formule du docteur Philippe Hérault de 1899, qui pourrait servir d’adage au thermalisme colonial :
« Si la valeur thérapeutique des eaux minérales dépend, en général, de la qualité spécifique de l’eau d’une part, d’autre part du climat, de la température et du site où elles émergent, c’est surtout dans les régions tropicales que cette influence du milieu s’accentue et acquiert une capitale importance pour le traitement des malades12. »
12En d’autres termes, si une source pouvait se montrer salutaire pour des Français en France, alors elle pourrait assurément rendre des services bien plus grands encore pour des Français aux colonies. Sous réserve qu’elle soit savamment dispensée, dans les règles des sciences thermales, elle pouvait, pensait-on différer la dégénérescence, la maladie, et la perte d’identité. Tant que le milieu pouvait être contrôlé – et l’on imagine mal un monde plus contrôlé et ritualisé que la ville d’eau – alors l’espoir demeurait que le corps colonial puisse être sauvé.
La thérapie thermale et ses rouages
13Comment la cure thermale était-elle censée guérir ou prévenir la maladie tropicale ? George Weisz propose un schéma comportant deux manières dont les eaux étaient supposées opérer en France au XXe siècle : dans certains cas elles étaient réputées modifier la composition chimique des organes, tissus ou liquides du corps, dans d’autre cas elles devaient stimuler le corps à se guérir lui-même13. L’on retrouve incontestablement ces deux logiques dans le thermalisme colonial. Mais ajoutons-en une autre : l’idée que la cure puisse délibérément faire ressortir des fièvres latentes, une dysenterie, ou une amibe larvée. L’induction hydrothérapique était censée opérer de la manière suivante :
« Chez les paludéens, même parfois d’ancienne date, une cure même moyennement soutenue peut certes ramener des accès de fièvre en manière de crise thermale. La quinine les fait disparaître à nouveau et souvent alors d’une manière définitive. Cette action momentanément réactivante de la cure de Vichy peut du reste être mise à profit dans certains cas pour réveiller une dysenterie latente mais non complètement guérie. Les amibes réapparaissent et l’emploi judicieux de l’émétine amène la guérison14. »
14Aussi tardivement que 1967, un docteur insistait pour dire que les eaux d’Encausse-les-Thermes, dans les Pyrénées, pouvaient faire ressurgir les fièvres paludéennes. Mais, renchérissait-il, le patient en serait alors définitivement débarrassé : « Il est certain […] que ces accès provoqués par la cure ont pour résultat après une, ou quelquefois deux cures, de supprimer les rechutes15. » Et à la station de la Bourboule, le docteur H. Verdalle élaborait cette même théorie : « La cure provoque souvent le retour d’un ou deux accès [de fièvres] […] Elle agit ainsi à la manière de n’importe quel trouble, traumatisme, ou maladie quelconque. Elle réveille le paludisme latent. Mais ces accès provoqués sont, en général, très légers, derniers efforts de l’ennemi abattu. » Il s’agissait donc de faire ressortir la maladie tropicale, larvée et pernicieuse, de son terrier pour une confrontation directe, frontale et finale avec la médecine thermale. La nature souvent chronique des maux dits coloniaux forgea sûrement en partie cette croyance. Les cures thermales furent ainsi perçues comme autant de chiens de chasse capables de dénicher la maladie même latente, pour enfin l’achever au grand jour, hors de sa tanière.
15En réalité l’explication curative de la crénothérapie a varié selon les époques, la rendant souvent difficile à cerner. Elle comporte cependant une constante depuis le XVIIe siècle : la certitude que certaines eaux étaient, comme on disait alors, souveraines des maladies des pays chauds. Relevons en outre la persistance du concept selon lequel les eaux minérales pouvaient réussir là où d’autres traitements avaient échoué. Cette idée fut articulée notamment par Samuel Cottereau du Clos dès 1675, dans un travail commissionnée par l’Académie royale des sciences. Il attribuait cette efficacité à leur effet de « nettoiement des viscères par [un] lavage intérieur16 ». Ainsi à la certitude d’efficacité vint s’ajouter la croyance que le thermalisme pouvait venir à bout de maladies tenaces et rebelles. Ces deux notions allaient perdurer, déterminant à la fois la dimension et les contours du thermalisme colonial, et surtout son application dans des cas où d’autres remèdes avaient échoué. En effet, le cas d’Henri Donnadieu, avec lequel nous avons ouvert cet ouvrage, nous rappelle que la cure était souvent pratiquée là où d’autres thérapies s’étaient montrées impuissantes.
16D’autres concepts clés allaient voir le jour au XIXe siècle, comme celui de l’apport minéral, notamment en matière sanguine. Le docteur Auguste Durand de Lunel, directeur de longue date de l’hôpital militaire de Vichy, affirmait en 1862, dans son Traité dogmatique et pratique des fièvres intermittentes :
« En comparant les résultats de ces deux analyses, ne trouve-t-on pas un rapport très remarquable entre les composants inorganiques de deux composés, eau de Vichy, et sérum du sang ? Le carbonate, le phosphate et le sulfate de soude, le chlorure de sodium, la chaux, la magnésie, l’oxyde de fer etc., ne font-ils pas partie des deux systèmes ? N’est ce pas principalement la soude qui donne au sérum du sang ses propriétés alcalines, comme elle les donne à l’eau de Vichy. Mais cette soude, notons bien ceci, n’est-elle pas en prédominance dans ce dernier liquide ? Et bien ! il résulte que, dès que celui-ci se trouve plus alcalin encore que le sérum du sang, il ira, étant absorbé par l’organisme, renforcer nécessairement dans ce sérum les propriétés inhérentes aux sels de soude et particulièrement leur propriété alcaline17. »
17Durand de Lunel expliqua ensuite que le eaux de Vichy possédaient deux atouts dérivés de leur nature alcaline : des caractéristiques chimiques et physiques, capables de pénétrer les tissus organiques et d’émettre un courant électrique18. Ainsi appliquées au corps, les eaux minérales pouvaient parvenir à une sorte de symbiose avec le sang. Si l’on parvenait à trouver une source riche en matières que la colonie était réputée soustraire au corps colonial, alors ces eaux – celle de Vichy au premier chef – pourraient remettre le colonial sur pied.
18Un collègue anonyme du Dr Durand de Lunel, écrivant en 1859, arriva à des conclusions tout à fait similaires, tout en élargissant le champ thérapeutique des eaux de Vichy. Les eaux minérales, insistait-il, « représentent […] une médication merveilleusement adaptée » au maladies tropicales. Il dénombrait ensuite trois manières dont ces eaux servaient à recalibrer le corps du colonial : « Reconstitution du sang ; rétablissement de l’activité des fonctions digestives ; résolution des engorgements abdominaux. » Ces considérations faisaient de Vichy « pour les individus atteints de la Cachexie des pays chauds l’eau minérale par excellence19 ».
19En 1857, dans son Traité thérapeutique des eaux minérales, le Docteur Maxime Durand-Fardel, contemplant l’efficacité des eaux thermales dans le traitement des coloniaux, montra de l’index le talon d’Achille du colonial, son foie. Selon le docteur :
« Un grand nombre d’engorgements [du foie] reconnaissent pour cause la fièvre intermittente ou les miasmes paludéens, ou bien encore cet état cachetique que nous voyons souvent rapporter des Indes et surtout de nos possessions du nord ou de l’ouest de l’Afrique, et au développement duquel la fièvre intermittente, la dysenterie, l’hépatite, semblent concourir, en se combinant inégalement, suivant le cas20. »
20Dans cet univers pré-Rossien, les maladies tropicales semblaient se fédérer, formant un vaste défi, souvent traduit en termes hépatiques.
21Sous bien des aspects, ces codes, critères et préoccupations du XIXe siècle s’avéreraient remarquablement tenaces au siècle suivant, comme réfractaire aux révolutions Kochienne, Pasteurienne et Rossienne. L’analyse du Dr J. Gandelin, datée de 1911, élucidant les raisons de l’efficacité des eaux de Vichy contre les maladies coloniales, confirme ces continuités. D’après ce médecin pratiquant à Vichy :
« La médication alcaline de Vichy est franchement stimulante […]. Elle est reconstituante et tonique. Elle combat par une action substantive les congestions passives ou chroniques du foie et les engorgements de la rate des coloniaux et des habitants des pays chauds. [Suite à la cure] la circulation sanguine est plus intense ; les vaisseaux et les capillaires sanguins sont dilatés ; le sang est alcalin et plus fluide, les échanges sont plus actifs dans la structure des tissus. L’eau de Vichy active les combustions et oxyde les matières azotées21. »
22Dans ce schéma, l’eau de Vichy agissait toujours sur le sang, tout en décongestionnant le foie grâce à son action tonique.
23Les dimensions purgatives et nettoyantes de la cure d’eau minérale restaient, elles aussi, fermement en place. En 1908, le Dr Edmond-Vidal revenait à l’explication du XVIIe siècle pour justifier l’action des eaux de Vichy. Il remettait pourtant la méthode à jour, en arguant :
« L’eau de Vichy, absorbée à jeun, passe de l’intestin dans la veine porte, dont elle augmente la pression. Cette hypertension se transmet à l’organe tributaire de cette veine, c’est-à-dire au foie, dont elle accroît l’irrigation en régularisant la fonction. Grâce à son isotonie, l’eau de Vichy, dont la teneur saline est d’environ 7 grammes par litre, pénètre sous pression dans la cellule, où elle occasionne un véritable lavage, entraînant avec elle les produits d’ordre toxique […] produits qui, après s’être accumulés dans le foie, passent dans le sang, occasionnant ainsi la cholémie22. »
24Les modèles huméraux ou purgatifs se voyaient ainsi réactualisés. En 1924, le Dr Augustin Alquier, médecin des colonies pratiquant à Vichy, expliquait :
« La cure de Vichy est le traitement par excellence des maladies tropicales ayant à leur base l’impaludisme […]. Le retour en France et une cure de repos s’imposent tout d’abord. Il faut modifier leur système huméral par une cure thermale et c’est alors que Vichy surtout s’impose à son tour, mais lorsque toute crise aigüe est passée, voila pourquoi il n’est pas bon qu’un colonial fraîchement débarqué se dirige vers nos thermes. La cure de Vichy agit par un mécanisme complexe qui est en quelque sorte (un cytolavage), un lessivage de nos organes et de nos humeurs rendu possible par l’osotonie des eaux de nos sources. Là est tout le secret de ce traitement souvent délicat23. »
25Archaïsme et modernité se côtoient dans ce passage. Georges Vigarello nous rappelle la nature à la fois archaïque et contemporaine d’un phénomène proche, celui de l’eau minérale embouteillée. Une eau purificatrice, avance Vigarello, renvoie à la purgation ou même à la saignée, tout en reposant sur la biochimie de pointe24.
26Dans d’autres cas, cependant, l’on repère des ruptures importantes dans l’explication curative de la crénothérapie. Chaque génération de médecins semble avoir usé des dernières théories et découvertes scientifiques pour re-justifier la cure thermale. Le principe de l’efficacité des cures d’eau était, en soi, rarement remis en question. Sur la longue durée, il s’est vu soutenu par les théories de lavage, des idées liées aux mutations chimiques, par l’alcalinité, l’électricité, et la salinité. Ainsi, même lorsque de nouveaux paradigmes virent le jour, ils ne firent que conforter l’utilisation de pratiques thermales pour le traitement des maladies tropicales. La radioactivité vint tout naturellement couronner cette montagne de certitude. En 1913, soit trois ans après que Marie Curie ait isolé le radium, l’Institut Pasteur de Madagascar spécula sur les liens entre radiation, eaux minérales, et santé. Son rapport pour cette année relève :
« Les eaux d’Antsirabe par leurs gaz rares abondants, sont des sources intenses d’émanations radio-actives […] Ces constatations nous permettent dès lors de fournir les explications de plusieurs ordres de faits :
– atténuation générale des microbes “importés” et absence absolue de bactéries dans l’eau d’Antsirabe ;
– efficacité de la cure d’air dans les régions riches en émanations radioactives, et à Antsirabe en particulier.
– efficacité réelle des bains d’eau d’Antsirabe dans la goutte, les rhumatismes, etc.25. »
27Une décennie plus tard les docteurs Paul Gouzien et Charles Moureu s’émerveillaient eux aussi devant les taux de radioactivité émanant des eaux d’Antsirabe26. La radioactivité venait donc confirmer une efficacité déjà établie. Et, pour l’Institut Pasteur, elle expliquait la double vertu de la station malgache, d’abord comme station thermale, ensuite comme station climatique. Loin de discréditer les modèles anciens, cette nouvelle science conférait une légitimité nouvelle à certains de ses descendants.
Des cures pour les coloniaux
28Naturellement, les cures ne visaient pas les seuls coloniaux, loin s’en faut. Mais au XIXe siècle le thermalisme connaissait une spécialisation prononcée, au point où des stations devinrent intimement associées à une maladie, voire à un organe précis, qu’il s’agisse du diabète, des troubles dermatologiques, ou de la goutte, d’une part, des reins, des poumons, du cœur, ou du foie d’autre part. Aujourd’hui, les stations françaises se diversifient dans de nouveaux secteurs révélateurs de notre société : l’obésité (Brides-les-Bains, Châtel-Guyon, Capvern-les-Bains), ou les accidents de la route (Lamalou-les-Bains). La cure se fait le reflet de ce que les Allemands nomment le Zeitgeist, l’air du temps. Il n’est donc guère surprenant qu’à l’apogée de la colonisation outre-mer, des promoteurs et médecins aient ciblé les maladies tropicales. Le filon était potentiellement lucratif, pour des individus, des compagnies fermières, ou des sociétés d’exploitation. Si Vichy dominait le secteur en France métropolitaine, elle n’en détenait cependant pas le monopole. Déjà en 1851, Constantin James identifiait une gamme de quatre stations se spécialisant dans ce qu’il appelait à titre révélateur « les maladies de l’Algérie » : Bourbonne, la Bourboule, Vittel, et Orezza, cette dernière en Corse27. La plupart d’entre elles allaient continuer à concurrencer Vichy sur ce créneau ; bientôt de nombreuses autres stations les y rejoindraient. Nuançons cependant notre propos pour rappeler qu’en 1851, la malaria, notamment, sévissait encore sur des parties de la métropole et de la Corse. Patient impaludé n’implique donc pas forcément patient colonial, du moins pour la plus grande partie de la période qui nous concerne.
29Dans leur remarquable guide des stations thermales pour les coloniaux (Le bréviaire thermal des coloniaux, 1923), les docteurs Serge Abatucci et J.J. Matignon, exerçant tous deux la médecine coloniale et la crénothérapie, présentent une analogie révélatrice :
« L’homme qui a, longtemps, séjourné dans la zone intertropicale, peut être comparé à un bateau qui a beaucoup bourlingué. à son retour d’une campagne lointaine, même si sa coque semble en bon état, on le fait néanmoins passer au bassin pour y subir une visite minutieuse. De même pour le Colonial : examinez-le avec soin et vous trouverez un foie un peu déficient, un intestin qui fermente ou plus ou moins atone, un certain degré d’anémie28. »
30Relevons deux points : d’abord un colonial revenu en France, même s’il donnait l’apparence de bonne santé, devait forcément être malade. La colonie elle-même l’avait miné. Ensuite, le colonial, comme le navire, devait être révisé, rafraîchi, et reblanchi régulièrement. Les deux médecins ne faisaient ici que refléter l’incroyable organisation qui existait déjà autour des permissions thermales pour les administrateurs colonies. Nous y viendrons.
31Un syllogisme médical contribua à conférer une certaine légitimité au thermalisme colonial français. Ce sont les docteurs Abbatucci et Matignon qui résumèrent ainsi en termes simples son expression populaire, et, à leurs yeux, quelque peu trop réductrice : « Vichy = foie ; foie = colonies ; Vichy = colonies29. » Pour bien comprendre toutes les ramifications de ce syllogisme, on doit se souvenir que le foie, déjà fétiche de la médecine française, était considéré depuis le XVIIIe siècle comme l’organe le plus vulnérable aux tropiques30. Cette théorie n’avait pas seulement trouvé sa place dans la culture coloniale populaire ; elle était également enracinée dans le canon de la science coloniale moderne. D’ailleurs l’écart entre les deux conceptions n’était pas si vaste. La croyance selon laquelle le mal colonial était quelque peu intangible, mais cependant concentré dans le foie, était fort répandue, et se reflète dans nombre d’expressions, comme celle qui voulait que les coloniaux « sentent leur foie » au retour de la colonie31. Un manuel de médecine tropicale rédigé en 1938 par le médecin colonial belge Clément Chesterman donnait pour consigne :
« Toujours penser à la possibilité d’une infection amibienne du foie chez les malades de race blanche qui présentent une altération progressive de la santé32. »
32Les Docteurs Matignon et Abbatucci s’accordaient sur cette croyance. Ils déclaraient :
« Chaque crise de paludisme touche […] la rate et le foie : c’est pour cette raison que ces deux organes demandent un examen spécial chez tous les impaludés33. »
33De là à avaliser les cures thermales, en particulier celles de Vichy qui étaient considérées comme particulièrement bénéfiques pour le foie, il n’y avait qu’un pas. Matignon et Abbatucci prescrivaient une cure thermale immédiate pour tout mal de foie résultant d’un séjour tropical, car « plus on attendra, plus le foie réagira difficilement à l’action des eaux de Vichy34 ». Ainsi légitimée par la médecine moderne, la crénothérapie, comme la cure d’altitude, semblait promettre un remède instantané, une panacée contre les affections contractées dans les colonies.
34Le lien entre thermalisme et colonisation devint aussi enraciné dans l’imagination coloniale française que la quête des hauteurs, ou la nécessité du port du sacrosaint casque colonial, ce précieux couvre-chef en liège qui isolait des tropiques35. Cette tendance se trouve reflétée une fois de plus dans Le bréviaire thermal des coloniaux. Abbatucci et Matignon citaient George Treille, qui dénombrait trois façons de venir à bout des « séquelles coloniales » : « une diététique convenable, un climat tempéré et approprié. Mais le moyen, par excellence, est la cure hydrominérale36 ». Abbatucci et Matignon dressaient ensuite une liste détaillée de stations thermales recommandées, dont la Bourboule pour la malaria, Vichy pour les maladies de foie, et Plombières pour les affections gastro-intestinales. Bien que les stations situées dans les colonies elles-mêmes ne fussent pas sur la même échelle de grandeur et de confort, les deux médecins daignaient cependant les dénombrer. D’ailleurs, la moitié environ des stations représentées dans leur ouvrage se situent en Afrique du Nord, dans l’Océan Indien, et aux Antilles.
35Insistons une fois de plus sur le fait qu’il ne s’agissait pas là d’ésotérisme ni de médecine parallèle, mais bien d’une réponse à une menace perçue comme lourde et quasi incontournable. En 1938, le même Dr Abbatucci concluait que les tropiques représentaient un véritable « poison climatique » que le thermalisme était à même de vaincre.
Le contexte européen et le délicat équilibre de la double cure
36Le thermalisme n’était bien entendu pas le seul apanage de la France, même en matière de traitement des maladies dites tropicales, à commencer par la malaria. à titre d’exemple, en 1865, un docteur belge rapportait avoir calmé des « fièvres intermittentes » par l’hydrothérapie dans un hôpital militaire bruxellois37. En 1889, un docteur polonais exerçant à Marienbad, dans l’empire austro-hongrois, vantait l’efficacité de ses eaux dans le traitement du paludisme. Ce docteur Sigismond Dobieszewski posait en outre une question fondamentale sur le double traitement du paludisme par le climatisme d’une part, et le thermalisme de l’autre. Il commença par un postulat mésologique : afin d’enrayer les fièvres paludéennes, il fallait quitter la région où l’on avait contracté la maladie. Ensuite, il s’interrogea :
« Suffit-il de laisser seulement le malade dans le climat des montagnes, sans aucun traitement spécial, pour le guérir de la malaria ? D’après de longues observations sur ce sujet, je prétends : que le séjour dans les montagnes lui-même ne suffit jamais pour guérir la malaria et surtout ses maladies consécutives […] Pour éliminer les miasmes et restaurer les organes, qui sont consécutivement changés sous l’influence de ce miasme, il faut encore employer des remèdes efficaces. Parmi ceux qui jouent le premier rôle, il faut classer les sulfates de soude et de magnésie, par conséquent les sources minérales qui possèdent ces sels dans leur contenu. Ces sources, ainsi que le climat favorable pour traiter la malaria, nous sont fournis justement par Marienbad38. »
37Loin de constituer une quelconque curiosité homéopathique, l’action conjointe de la climatologie et du thermalisme était manifestement considérée comme une arme de choix dans l’arsenal européen contre la malaria. Notons, du reste, que le climatisme à lui seul était, d’après cet auteur, incapable de guérir pleinement l’impaludé. Une cure d’air devait se doubler d’une cure d’eau.
38L’un des cas d’étude présentés par le Dr Dobieszewski permet de conclure qu’à cette époque des patients coloniaux français voyageaient hors des confins de la France et de son empire à la recherche de cures pour soigner leurs maux coloniaux. Un certain Hubert V. avait servi d’abord d’attaché (militaire ?) à l’Ambassade de France à Constantinople, d’où il avait été dépêché en mission en Arabie, avant d’être enfin affecté comme officier dans le nord Tonkin. à son retour à Paris, souffrant de la malaria, il fut envoyé par le docteur Faur-Miller à Marienbad. Là, son foie fut examiné. On le jugea enflé de trois centimètres environ. Sa rate présentait elle aussi des signes d’engorgement. Après quatre semaines de bains minéraux et de traitement de boue, on le déclara complètement guéri. Ses organes étaient revenus à leurs dimensions normales, et il avait d’ailleurs été renvoyé aux colonies, cette fois en Algérie. S’il pouvait survivre sans rechute dans cette zone paludéenne, raisonnait le docteur, alors la cure de Marienbad s’était montrée fort efficace39.
39Pourtant, Marienbad ne pouvait bien entendu pas compter uniquement sur une clientèle coloniale française ou britannique, surtout pas après 1914. Avec le retrait graduel du paludisme en Europe continentale, la spécialisation paludéenne de la station tchèque s’amenuisa. En France, à l’inverse, l’on enregistre un envol de la spécialisation thermale paludéenne avec l’élan colonial français survenu à partir de 1871.
Prescrire, gouverner et classifier les stations métropolitaines à vocation coloniale
40La cure thermale n’était pas prise à la légère. L’administration coloniale française dépensa une énergie considérable dans l’agencement et la rationalisation des traitements thermaux, afin que ses fonctionnaires puissent bénéficier de ressourcement et de cures à intervalle régulière. En Cochinchine entre 1892 et 1896, l’administration envoya même des fonctionnaires coloniaux malades prendre les eaux au Japon, étant donnée la distance qui séparait la colonie de la station française la plus proche40. La crénothérapie était donc une nécessité vitale pour le colonial. Là où elle s’avérait difficile ou absente, comme en Indochine, on la chercha ailleurs, même, si nécessaire, dans une culture où le rituel thermal ne présentait que peu d’affinités avec le modèle français.
41Le marché thermal était par ailleurs fort compétitif. Non seulement les stations françaises devaient concurrencer Marienbad et le Japon, mais elle devaient de surcroit rivaliser avec les stations situées aux colonies. En effet, la législation allait bientôt permettre des congés de convalescence thermaux pour les administrateurs coloniaux, tantôt sur place, tantôt en France métropolitaine. En 1924, le docteur Paul Gouzien résuma certaines des tensions et rivalités entre stations françaises, mais également entre stations métropolitaines et coloniales :
« Si nous devons nous efforcer, d’une part, de favoriser, par tous les moyens possibles, l’exode des étrangers ainsi que des indigènes de la classe aisée, vers nos stations métropolitaines, dérivant ainsi, à notre profit, une partie de la clientèle qui, grâce à une propagande effrénée et aux luxueux aménagements dont sont pourvus leurs établissements de cure, ou “Kurhaus”, et leurs palaces, se ruait naguère vers les somptueuses hydropoles de l’Europe centrale, nous ne devons pas, d’autre part, négliger notre domaine thermal colonial, qui, désormais, fait corps avec notre patrimoine national, et il convient d’encourager, en ce sens, nos investigations scientifiques à travers le sous-sol, si prometteur, des nouvelles France41. »
42La concurrence française interne était tout aussi impitoyable. Afin d’attirer des coloniaux, et de se diversifier dans un nouveau secteur, la station de Dax commença en 1909 (date de son admission à la liste des stations éligibles dressée par le Ministère des Colonies) à proposer des réductions pour les fonctionnaires coloniaux : cures et repas gratuits aux Grands Thermes, consultation gratuite aux Baignots, et rabais à l’hôtel Graciot, sur présentation du document du Ministère des Colonies autorisant la cure42. En 1929, pourtant, Dax dût retirer presque tous ces privilèges, à l’exception de la gratuité des bains et des eaux43. Les médecins se trouvaient au cœur de la mêlée. Comme l’a observé un historien, le thermalisme assignait un rôle de propagandiste à ceux qui l’exerçaient44.
43Mieux que tout historien, le romancier Erik Orsenna a cerné l’esprit de concurrence thermale dont faisait l’objet le marché colonial. Deux pages de son roman L’Exposition coloniale, relatent en détail la lutte que se livraient Vichy et Châtelguyon. Louis, le colonial manqué, évoque à son fils Gabriel une « misérable stratégie commerciale : vider Vichy de toute sa clientèle coloniale ». Louis se fait l’avocat de la reine des villes d’eaux, composant alors des paragraphes qui n’ont rien de fictionnel, car ils sont empruntés verbatim à l’ouvrage de Gandelin, Vichy pour les coloniaux et les habitants des pays chauds : « Vichy est le sanatorium idéal où les coloniaux et les malades des pays chauds doivent venir chercher la santé, retremper leurs forces et se guérir des affections contractées sous les tropiques. » En outre, Orsenna pointe du doigt des tensions thermales internationales. Il situe à juste titre la grande guerre comme un tournant, suite à quoi on dissuadait aux patients coloniaux français la fréquentation de Marienbad, dont l’efficacité contre la malaria était jadis reconnue. À la place, on lui substituait Vichy, Châtelguyon, La Bourboule, et Vals-les-Bains45.
44Pour régenter le champ en pleine expansion du thermalisme colonial, de nombreux codes furent établis pour les officiels coloniaux – dispositions qui, certes à une petite échelle, anticipaient certaines des couvertures médicale et sociale qu’allait plus tard apporter l’état providence. Nous verrons dans le chapitre 7 que dès 1890, un décret stipulait que les coûts encourus par le personnel colonial pour effectuer une cure seraient en grande partie pris en charge par l’administration. C’est en 1897 qu’était formellement établie la grille de remboursements, des établissements, et de durée des cures thermales pour les administrateurs coloniaux. Une circulaire de 1902 « relative à l’envoi des fonctionnaires coloniaux dans les établissements d’eaux minérales » rappelait aux administrateurs « qu’au moment de leur débarquement en France, ils doivent toujours se présenter à l’examen du médecin délégué par l’administration coloniale46 ». En outre, la circulaire de 1902 tentait d’encourager les fonctionnaires à se rendre dans un hôpital militaire thermal ; là ils toucheraient une indemnité de séjour entière, alors que dans le cas où ils se feraient soigner dans une station thermale en dehors dudit hôpital (soit parce que l’hôpital était fermé ou complet, soit parce que la station en question n’en possédait pas), la demi-annuité de séjour serait appliquée47. Il s’agissait d’empêcher les abus, et de limiter les frais.
45Pourtant, les prestations étaient dans l’ensemble fort généreuses. L’article 62 du décret du 2 mars 1910 portant réglementation sur la solde et les allocations accessoires des fonctionnaires coloniaux stipulait que :
« Des congés avec jouissance de la solde d’Europe peuvent être accordés pour faire usage des eaux thermales ou minérales. La durée de ces congés est égale au double du temps passé dans les stations thermales, sans pouvoir excéder la limite de deux mois, sauf […] exceptions […]48. »
46Le même texte précisait que
« ceux qui viennent des établissements près desquels il existe un hôpital militaire ont à produire, en outre, un certificat du médecin en chef de l’hôpital ou toute autre pièce officielle constatant qu’ils ont été ou non, hospitalisés49 ».
47Le but étant de profiter des hôpitaux militaires déjà présents dans les villes telles Vichy, et par conséquent de réduire les dédoublements et donc les coûts.
48En 1910, s’engageait une longue réflexion sur l’étendue de la couverture thermale pour les fonctionnaires coloniaux. Le rapport d’Henry-Joseph Bernay sur les « moyens d’améliorer la condition des fonctionnaires coloniaux en congé » préconisait le remboursement des frais de transport non seulement pour le colonial, mais également pour sa famille. Quant à la femme coloniale, engagée dans l’administration outre-mer, « ce personnel féminin est presque toujours des plus modestes et digne d’un réel intérêt. Leurs enfants n’ont droit qu’à deux traversées, aux termes de l’article 33 du décret du 3 juillet 1897 ; au cas où la mère se voit dans la nécessité de prendre un congé de convalescence, elle peut se trouver dans l’obligation de payer le passage de retour de plusieurs enfants ». Selon le rapport, on devait remédier au plus vite à cette lacune dans le filet social50. Le Ministère des Colonies demanda l’avis de nombreux gouverneurs coloniaux au sujet des réformes proposées, notamment celle qui augmenterait les frais d’indemnité pour les curistes coloniaux. Comme la plupart de ses confrères, le gouverneur du Haut Sénégal et du Niger, François Joseph Clozel, répondit que la réforme n’allait pas assez loin. à ses dires :
« Pour la plupart des fonctionnaires et agents coloniaux, le traitement à Vichy est indiqué à leur rentrée de France. Les uns sont autorisés à suivre comme externes à l’hôpital militaire, le traitement, bains, douches, indiqué par les médecins de l’hôpital. Les autres sont hospitalisés, à charge de remboursement par les colonies. Pour les premiers, je vous ai proposé ci-dessus l’allocation de l’indemnité entière de séjour. Pour les seconds, je crois devoir appeler votre bienveillante attention sur la situation suivante : en 1910 l’administration de la Guerre a refusé l’hospitalisation à certains fonctionnaires pour la 4e saison à Vichy, les renvoyant à la 5e ou 6e saison, s’ils ne préféraient suivre le traitement à l’établissement civil. Cette deuxième solution entraîne des frais, même dans la 2e catégorie des thermes civils, que beaucoup de petits fonctionnaires et agents ne peuvent supporter, et les empêche de suivre un traitement qui leur est cependant indispensable51. »
49Force est de constater, primo que la couverture thermale pouvait être améliorée (ce qui fut fait), et secundo qu’on se bousculait en milieu colonial pour suivre une cure en métropole.
50Seul le Chef du Service colonial de Marseille, Pensinet, donna un avis nettement défavorable à la réforme. D’abord il s’indigna de la proposition de paiement des frais de transport de la famille d’un fonctionnaire colonial, insistant pour dire que « l’absence du Chef de famille n’est que de 21 jours dans la plupart des stations ». Ensuite, il s’insurgea contre ce qu’on pourrait qualifier d’un état providence avant la lettre :
« D’une façon générale, j’estime que les propositions de M. Bernay, en faisant entrer les considérations de famille, à chaque instant, dans l’administration du personnel en congé, tendent à aggraver les inconvénients du système pratiqué actuellement et qui marque déjà beaucoup trop son origine militaire par l’intervention continuelle, pécuniaire ou autre, de l’état et des Colonies ou des autorités qui les représentent, dans les déplacements des fonctionnaires52. »
51Pensinet voyait manifestement une empreinte étatique et militaire sur la grille de congés thermaux des coloniaux, empreinte qui n’était guère à son goût. Or, c’est justement son poste qui allait bientôt être chargé de la bonne conduite des congés thermaux.
52En effet, en 1911 était établie la règle selon laquelle les fonctionnaires rentrant en congé thermal en France devaient se présenter au Chef du service colonial situé à Marseille, au 40 Boulevard de la Major53. C’est ce dernier qui accordait l’autorisation de faire usage des eaux thermales, mais uniquement dans les stations accréditées à recevoir les fonctionnaires coloniaux. C’est d’ailleurs désormais ce service marseillais qui, sur avis de médecins et du docteur du patient demandeur, tranchait sur la durée et le calendrier de la cure54. Le choix de la station revenait cependant au médecin à l’origine de l’ordonnance thermale.
53Le congé se faisait avec la solde dite d’Europe, l’indemnité de route, et l’indemnité de séjour. Force est de constater que le système thermo-colonial prenait de l’ampleur et connaissait surtout une grande centralisation. Certes en 1925, intervint une « décentralisation des demandes » mais toute relative, car elle ne concernait que les cas de coloniaux traités dans des hôpitaux militaires thermaux55. Toutes les autres demandes continuaient à transiter par le Chef du service colonial.
54La première liste des stations accréditées pour recevoir les fonctionnaires et agents coloniaux remonte à la naissance du ministère des Colonies en 1894 ; cependant, la liste comprend plusieurs établissements déjà reconnus antérieurement par le Ministère de la Guerre. Vint ensuite un répertoire propre au Ministère des Colonies, établi par décret du 3 juillet 1897. La pratique de dresser une nomenclature de stations thermales accréditées était donc empruntée au Ministère de la Guerre ; et d’ailleurs de nombreux administrateurs coloniaux effectuaient de fait leur cure dans un établissement militaire thermal56. L’inventaire d’origine de 1897 comportait dix-sept stations, dont Vichy et Vals-les-Bains57. En 1928, il s’était considérablement étendu, et comptait trente-trois stations sans hôpital militaire, et cinq autres stations qui en possédaient, soit trente-huit au total58.
55Le Journal officiel annonçait régulièrement le rajout de stations à la sacro-sainte liste. Une telle reconnaissance était essentielle, car elle signifiait le remboursement de la cure et des frais encourus, et donc la garantie d’une clientèle coloniale fidèle. Le 7 juillet 1923, la station corse d’Orezza venait s’ajouter à la liste59. Comme la Corse générait un nombre disproportionné d’administrateurs coloniaux, Orezza devenait de fait la station des coloniaux dans l’île. Puis, quelques mois plus tard, ce fut au tour de la petite station de Sermeize-les-Bains, dans la Marne, de rejoindre le tableau. En Indochine, le bulletin des travaux publics relaya l’annonce de ces deux nouvelles possibilités de cure métropolitaine. Les administrateurs de toutes les colonies étaient conviés à s’y rendre, ainsi que le personnel à bord de vaisseaux au Havre, à Nantes, Bordeaux et Marseille, si leur navire avait sillonné les eaux coloniales françaises. En octobre de l’année suivante, Bagnoles-de-L’Orne venait elle aussi gonfler les rangs de cette liste60.
56À la veille de la guerre de 1914-18, le Dr H. Verdalle se montra satisfait que la Bourboule ait rejoint le club des stations accréditées par le Ministère des Colonies. Cela prouvait, d’après le médecin, que la station avait pénétré « en haut lieu ». Il ajoutait « la Bourboule offre aux coloniaux des ressources thérapeutiques très supérieures à celles que leur offrent d’autres stations officielles ». Et de conclure « pour cette cure de régénération rien ne vaut la montagne et l’arsenic61 ».
57L’administration ne fut pas toujours si généreuse envers les coloniaux cherchant à faire une cure en métropole. Comme nous l’observerons dans le chapitre sept, tous n’opéraient pas dans le même schéma de permissions et de congés de convalescence. Missionnaires, administrateurs et personnel militaire tombaient sous le coup de différentes règles, sans même compter les colons et les étrangers qui n’étaient pas en droit de formuler des demandes de ce type. Le problème des catégories se posa d’ailleurs rapidement. Lorsqu’en 1837 des réfugiés Polonais, ayant trouvé à s’installer en Algérie, formulèrent une requête visant à effectuer une cure dans les Pyrénées, leur demande fut dans un premier temps rejetée pour cause de menace à la métropole (en vertu du statut des réfugiés de 1832, ces étrangers devaient obtenir la permission de se déplacer en France, et entre la France et ses colonies). Ils eurent finalement gain de cause, mais durent toutefois payer eux-mêmes le voyage et le traitement. En juillet 1840 le réfugié polonais Hippolyte Wysocki plaida lui aussi d’Algérie pour le droit de prendre les eaux en Corse62.
58En plus de codifier, gouverner et contrôler l’accès aux thermes en métropole, l’administration coloniale classifiait la fréquence des congés selon la colonie à laquelle était affecté le colonial. Ces congés administratifs sont certes à distinguer des congés de convalescence. Ainsi, des textes de 1919 et 1920 stipulaient que des congés administratifs seraient accordés tous les deux ans en Afrique continentale et en Guyane française, tous les trois ans à Madagascar, en Indochine, aux Nouvelles-Hébrides et en Inde, et tous les cinq ans aux autres colonies63. Jusqu’en 1897, les fonctionnaires coloniaux créoles n’avaient le droit de revenir que dans leur colonie d’origine, et non en métropole. Un décret de décembre 1897 leur permit enfin de rejoindre la transhumance coloniale de leurs collègues métropolitains64. Cette grille illustre d’abord combien la toxicité restait déterminée par des variations climatiques, et ensuite comment la susceptibilité à cette toxicité était conditionnée, d’après ces textes, par l’hérédité. L’antidote suprême à la colonie restait bien entendu un voyage à Vichy, ou vers une autre station métropolitaine accréditée, même si on était issu de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane ou de la Réunion.
L’organisation des stations thermales aux colonies
59Les stations aux colonies elles-mêmes reçurent elles aussi une grande attention, bien que la crainte fut souvent exprimée qu’elles ne soustraient des clients aux stations métropolitaines. Déjà dans les années 1830, une commission des eaux minérales au sein de la prestigieuse Académie de Médecine prononçait des verdicts sur des échantillons d’eau qui lui étaient envoyés. Ces verdicts constituent un véritable sceau de légitimation scientifique. En une seule semaine, en 1836, la commission répondit à deux demandes, l’une émanant des propriétaires et gérants de la station de Barbotan dans le Gers, l’autre du docteur Cavenne, en poste à la Martinique, qui avait envoyé plusieurs échantillons d’eaux minérales à l’académie parisienne. Si l’Académie regrettait que l’une des bouteilles ait été ouverte en cours de route, vraisemblablement par la douane, et rendue de ce fait parfaitement inutilisable, elle n’en concluait pas moins que les autres bouteilles montraient que cette eau,
« essentiellement composée de bicarbonates de chaux et de magnésie, deux substances qui, unies au carbonate de fer, doivent former une des compositions les plus salutaires contre les débilités de l’estomac, avantages précieux dans un pays chaud tel que la Martinique65 ».
60Au XXe siècle, nous l’avons vu, l’accès aux eaux thermales pour les coloniaux était devenu un droit plus qu’un privilège. En 1915, la colonie de la Réunion alla jusqu’à porter plainte auprès du Ministère des Colonies, cherchant même à saisir le Conseil d’État. La colonie souhaitait en effet une exemption fiscale pour ses stations thermales, afin de fixer pour ses administrateurs locaux des tarifs thermaux plus avantageux qu’en métropole66. La demande fut déboutée, le Ministère des Colonies estimant qu’il soutenait déjà assez l’industrie thermale locale, en remboursant les séjours thermaux.
61À partir de 1932, une commission consultative des stations thermales et climatiques aux colonies, au sein du Ministère des Colonies, régit la fréquence des cures remboursées sur place67. Au cours des deux guerres mondiales, le Ministère porta une attention particulière à la question des cures thermales aux colonies, étant donné que la plupart des fonctionnaires outre-mer ne pouvaient plus rentrer en métropole (pour cause de blocus, de menaces sous forme de sous-marins, etc.). Dans une circulaire de 1941 destinée aux gouverneurs coloniaux, le Ministère des Colonies pétainiste donna la consigne suivante :
« Les nombreuses difficultés créées par les circonstances actuelles ne permettent pas d’assurer de façon régulière la relève normale des fonctionnaire civils et militaires. Il convient par conséquent d’utiliser au maximum les stations climatiques où les Européens et leur famille pourront trouver les meilleures conditions pour rétablir leur santé en attendant de pouvoir bénéficier d’un congé en France68. »
62La circulaire garantissait ensuite le remboursement des cures, allant même jusqu’à engager de nouvelles dépenses, consacrées à la quête de nouvelles sources aux colonies. Le 26 avril 1941, le Gouverneur de la Réunion répondit, sur conseil du docteur Raymond Vergès, maire de Hell-Bourg :
« La Réunion possède 3 stations climatiques : 1) Hell-Bourg 2) La Plaine des Cafres 3) Cilaos. Ces trois centres, surtout Cilaos et Hell-Bourg, sont de nature à rendre de réels services dans les circonstances actuelles et à suppléer aux congés dans la Métropole69. »
63En pleine guerre mondiale, enfin, les stations aux colonies françaises étant devenues capables de remplacer celles de France métropolitaine.
Prophylaxies et traitements adjuvants
64Il est certain que le réseau thermo-colonial français faisait partie d’une bien plus vaste réponse médicale et paramédicale à une menace tropicale perçue comme pesante. Ces réponses au sens large étaient considérées comme essentielles, voire critiques pour la possibilité même d’un empire colonial. Dans sa définition la plus élastique, d’ailleurs, n’importe quel produit, article, ou pratique qui servait à soustraire le colonial à cette menace pouvait être considéré comme une cure. Ces cures opéraient donc à la fois comme une barrière contre les tropiques, et comme un remède au très redouté cafard colonial70. Un code de conduite rigoureux, une normalisation des pratiques, pouvaient aussi reporter la maladie, insistait la littérature prescriptive à l’intention des coloniaux. Ces maladies tropicales, du reste, demeuraient souvent liées dans les esprits à la dégénérescence71.
65Les guides coloniaux recommandaient pêle-mêle le recours au thermalisme, au climatisme, à un code de conduite strict, à un régime alimentaire étudié, aux pilules décongestionnantes pour le foie, aux vêtements adaptés, à la modération surtout dans la consommation d’alcool, à la pondération sexuelle, et à bien d’autres précautions encore. William Cohen a avancé l’argument selon lequel la médecine française, pourtant à l’origine de l’utilisation systématique de la quinine, résista cependant à généraliser son usage préventif jusqu’en 1945 environ. Tant et si bien que les bains minéraux, les cures de boisson, et autres rituels de ce type occupaient une place plus importante dans le canon de conduite colonial que l’usage prophylactique de la quinine, dont l’efficacité préventive a été établie depuis lors. Selon Cohen, le guide médical utilisé par les postes militaires en Indochine en 1885 ne faisait guère mention d’une utilisation préventive de la quinine, mais enjoignait cependant les troupes à porter leur ceinture de flanelle, même par grande chaleur72. Pour sa part, Philip Curtin a observé que les prescriptions de ce type suivaient une formule distinctive. Pour affronter les périls du monde tropical, remarque-t-il, il fallait élaborer des règles hygiéniques en tous genres, régissant la consommation de boissons, la transpiration, ou encore le régime alimentaire. Globalement, ces codes insistaient sur la régulation et la modération73. De telle sorte que, si le thermalisme constituait une pratique hautement régentée, il en allait de même pour les pratiques coloniales de ce type. Car si le bourgeois exigeait à la station un monde structuré dans le but d’établir son rang, le colonial, lui, l’exigeait pour préserver sa santé, sa race, et son identité.
66Parfois, reconnaissaient volontiers certains médecins, le mode de vie colonial lui-même pouvait nuire au blanc. Laissant de côté la question de l’alcool, sur laquelle nous reviendrons, le régime alimentaire aux colonies constituait une perpétuelle obsession. Manger français, et affirmer de ce fait sa francité outre-mer, impliquait parfois de consommer des conserves74. Or, d’après le docteur Bonnet, écrivant en 1945, ce régime colonial déséquilibré pouvait entraîner des troubles qui nécessiteraient eux aussi une cure à Vichy. Il écrit :
« Le mode d’existence à la colonie vient encore aggraver [les] effets physiologiques du climat […] L’emploi des conserves, la rareté des légumes frais engendrent souvent de discrets symptômes d’hypovitaminose. Par ailleurs, l’abus du régime carné sollicite l’appétit et la sécrétion gastrique, de même que l’excès des condiments violents (poivre, gingembre, piments, carry)75. »
67Le colonial se trouvait donc face à un dilemme. Sa santé se détériorerait d’une façon ou d’une autre, qu’il mange français ou qu’il mange à la façon locale. Lorsque ce n’était pas le climat, l’autre, ou l’exotisme lui même qui sapait sa santé fragile, c’était son propre comportement aux colonies. Fort heureusement, Vichy apportait un remède là aussi.
68Les conforts et les comportements n’étaient pas l’alpha et l’oméga colonial. Nous l’avons vu : on imaginait que les tropiques eux-mêmes empoisonnaient les coloniaux, peu importent les précautions prises. Bientôt, un secteur entier se vit consacré à traiter le corps du colonial, avec des pilules, des lotions, des potions et des boissons. Certaines semblent relever aujourd’hui au mieux du charlatanisme, alors que d’autres ont acquis depuis lors une certaine légitimité. La quinine, par exemple, utilisée par la médecine française depuis les années 1830, restait le remède le plus efficace contre les effets de la malaria, bien que les raisons de son efficacité restaient en grande partie mystérieuses. Or, la quinine était souvent utilisée de pair avec d’autres traitements. Jusqu’en 1870, elle se doublait de saignées76. Et elle complétait souvent la cure thermale au retour de la colonie. D’après un médecin, écrivant en 1927, « la quinine [est] l’adjuvant nécessaire de la cure thermale77 ». Il est sans doute révélateur que ce soit la quinine, et non le thermalisme, qui soit ici qualifié d’ancillaire. Même un manuel médical datant de 1945, pourtant acquis à l’usage à la fois prophylactique et curatif de la quinine, recommandait que celle-ci soit avalée en buvant de l’eau de Vichy78. Les deux produits étaient toujours censés agir sur le foie colonial, de même que les innombrables cachets dont l’image ornait les pages des guides thermaux et coloniaux (voir figure 1).
69Le thermalisme lui-même était souvent pratiqué en tandem avec d’autres traitements. Avec le recul, le plus troublant concerne le double usage du thermalisme et de l’arsenic. En 1931, le docteur vichyssois Max Vauthey exprima certes quelques réserves au sujet du nombre d’accidents fatals encourus dans ce genre de traitement (accidents survenus dans 40 % des cas, d’après certains de ses collègues !). Mais il se garda de condamner la méthode, et insista pour affirmer que des résultats positifs pouvaient être acquis, tant que le traitement demeurait « modéré au début, progressif et périodiquement contrôlé par des tests biochimiques79 ».
La question de l’efficacité
70Si le traitement à l’arsenic semble certes contre-indiqué, pouvons-nous affirmer d’une manière ou d’une autre que la cure thermale doublée d’une cure climatique puisse guérir ou prévenir les maladies tropicales ? Ce n’est pas à l’historien de la colonisation, ou même de la médecine de trancher sur la question. Cependant, certains points semblent certains. Nous verrons que les scientifiques européens eux-mêmes se rendraient bientôt compte au XXe siècle que l’idée que l’altitude puisse servir de refuge efficace contre la maladie tropicale n’était qu’une chimère. Alors qu’en 1823, l’on imaginait qu’une altitude de 121 mètres au dessus du niveau de la mer en Guadeloupe pouvait écarter la maladie (surtout la fièvre jaune et la malaria) un siècle plus tard des médecins britanniques allaient établir que le paludisme pouvait encore se transmettre à 2 743 mètres (voir le chapitre trois). Dans la logique du paradigme climato-miasmatique de 1823, l’altitude pouvait apporter une fraîcheur salutaire ; en revanche, dans la logique du vecteur moustique un siècle plus tard, elle ne ferait au mieux que calmer l’ardeur du moustique anophèle. Mais même cette notion s’avère être illusoire. Des études récentes, de 2002 à 2003, suggèrent que l’altitude ne constitue dans le meilleur des cas qu’un facteur minime dans la distribution du paludisme80.
71Quant à la crénothérapie, il semble évident que si l’eau thermale agissait efficacement contre le paludisme, qui demeure l’une des maladies les plus meurtrières à l’échelle de la planète, l’OMS se serait empressée de l’adopter comme solution, celle-ci relativement économique, du reste. Il n’existe toujours pas de vaccin contre la maladie à ce jour. Cependant, un développement récent semble suggérer que ce n’est pas du côté de l’ex médecine coloniale qu’est venue la solution : l’artémisinine ou qing hao su, issue d’une plante médicinale chinoise, connue depuis fort longtemps dans ce pays, s’est avérée être le traitement et la prophylaxie les plus efficaces à ce jour81.
72Les systèmes incroyablement complexes élaborés par la médecine coloniale française peuvent bien entendu être examinés par eux-mêmes, indépendamment de leur efficacité, question d’ailleurs anachronique. Car les aspects les plus révélateurs dudit système concernent l’élaboration et la construction de contre-mesures et de prophylaxies, et leur mise en place tant aux colonies qu’en métropole.
Conclusion
73Les pilules hépatiques, les grilles de congés, les accréditations de stations thermales, les rivalités thermales, toutes doivent leur genèse aux débats sur l’acclimatation humaine. La croyance selon laquelle les stations pouvaient servir de substitut à la métropole était enracinée à la fois dans le legs du déterminisme climatique, et dans une science thermale, quant à elle, profondément ancrée dans une logique transformative. à son apogée, ce déterminisme conduisit à des craintes qu’un séjour prolongé sous les tropiques pourrait entraîner des modifications mésologiques de comportement, de culture, de race, ou de physionomie. Les hygiénistes enrôlèrent la climatologie et la crénothérapie pour contrôler et atténuer les effets des tropiques sur les blancs. Dans l’arsenal de la médecine tropicale, ils semblaient seuls « capables de réaliser des effets […] se rapprochant de ceux des pays tempérées82 ». Longtemps après les révolutions kochienne et rossienne, les médecins coloniaux français allaient continuer à prescrire le thermalisme et le climatisme comme autant de garants de santé et de francité. Cette légitimation entraîna des vocations, et surtout, une clientèle. Dans quasiment tout l’empire colonial, et en métropole, des coloniaux, tant fonctionnaires que soldats, missionnaires ou entrepreneurs, se ruèrent vers des stations thermales, les transformant en véritables symboles et réseaux impériaux.
Notes de bas de page
1 « Et puisque nous parlons de Vichy », L’Afrique du Nord illustrée, numéro spécial intitulé « La France thermale et pittoresque » 159 (17 mai 1924), p. 13.
2 Sur l’aspect pèlerin, voir Belorgey, J. M., « Au plaisir de l’eau » inGrenier, L., éd., Villes d’eaux en France, Paris, IFA, 1985, p. 9, et dans ce même volume, Craplet, M., « La médecine thermale : du plaisir à la cure », p. 207.
3 Jamot, C., op cit., p. 30.
4 Tamarozzi, F., « Retour aux sources : Flux et reflux du tourisme thermal à Salsomaggiore » Ethnologie française 32 : 2 (2002), p. 415, 422.
5 AN, F 12 8800. Conseil national économique, le tourisme, le thermalisme et le climatisme, conclusions adoptées par le Conseil national économique dans sa session du 12 avril 1935.
6 Flaubert, G., Voyage aux Pyrénées et en Corse, 1840, Paris, folio Gallimard 2001, p. 239.
7 Mackaman, D., op. cit., p. 6 et 101.
8 Brockliss, L. W. B., “The spa in seventeenth-century France” in Porter, R., éd., The Medical History of Water and Spas, Londres, Wellcome Institute, 1990, p. 46-47.
9 Weisz, G., “Water Cures and Science: The French Academy of Medicine and Mineral Waters in the Nineteenth Century” Bulletin of the History of Medicine 64 : 3 (1990), p. 394. Mackaman, D., op. cit., p. 29-30.
10 Sur la promenade et la déambulation et le thermalisme, voir Morillon, C., « Lumière et déambulation dans le grand établissement thermal de Vichy » in Jacquart, J., éd., Villes d’eaux : histoire du thermalisme, Paris, Éditions du CTHS, 1994, p. 458.
11 Tamarozzi, F., op. cit., 423.
12 Hérault, P., « Les eaux minérales de Madagascar » Revue de Madagascar (octobre 1899), p. 245.
13 Weisz, G., “Spas, Mineral Waters and Hydrological Science in Twentieth-Century France”, Isis 92 : 3 (septembre 2001), p. 457.
14 Glénard, R., « Hépatisme colonial et crénothérapie », La presse thermale et climatique (1er mars 1927), p. 148.
15 Rakotozafiarison, G., Encausse-les-Thermes, station des paludéens, thèse, Faculté de Médecine de Paris, 1967, p. 35.
16 Cottereau du Clos, S., Observation sur les eaux minérales de plusieurs provinces de France, faites en l’Académie royale des sciences en l’année 1670 et 1671, Paris, Imprimerie royale, 1675, p. 171-172.
17 Durand, A., Traité dogmatique et pratique des fièvres intermittentes suivi d’une notice sur le mode d’action des eaux de Vichy dans le traitement des affections consécutives à ces maladies, Paris, F. Savy, Éditeur, 1862, p. 438.
18 Ibid, p. 456.
19 Anonyme, De l’usage des eaux minérales naturelles de Vichy dans l’Algérie, la Grèce, le Levant et les Colonies, Paris, Renou et Maulde, 1859, p. 12.
20 Durand-Fardel, M., Traité Thérapeutique des Eaux minérales, Paris, Imprimerie Martinet, 1857, p. 585.
21 Gandelin, J., Vichy pour les Coloniaux et habitants des Pays chauds, Paris, A. Maloine, 1911, p. 13.
22 Edmond-Vidal, Le paludisme chronique et son traitement par la cure de Vichy, Alger, Imprimerie Fontana, 1908 (Bibliothèque-Médiathèque de Vichy), p. 5.
23 Alquier, A., cité dans Le Bulletin du Missionnaire (Vichy), 1923-1924, p. 29-30.
24 Vigarello, G., Le propre et le sale : L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 1985, p. 7.
25 AIP, IPO-RAP 28, Madagascar, rapport de 1913, p. 24.
26 Gouzien, P., « À propos du bréviaire thermal des coloniaux », Académie des sciences coloniales, comptesrendus des séances 1 (1922-1923), p. 110.
27 James, C., Guide pratique aux eaux minérales, Paris, Victor Masson, 1851, p. 461.
28 Abbatucci, S et Matignon, J. J., Le bréviaire thermal des coloniaux, Paris, Maloine, 1923, p. 5.
29 Ibid, p. 59.
30 Arnold, D., Colonizing the Body, op cit., p. 36.
31 Bonnet, G. F., « Les Coloniaux à Vichy » Gazette médicale de France août 1945 (no 2), p. 305.
32 Chesterman, C., Manuel du Dispensaire tropical, Londres, 1938, p. 110.
33 Abbatucci, S. et Matignon, J. J., op. cit., p. 64.
34 Ibid, p. 69.
35 Sur le casque colonial, voir Abbatucci, S., « L’Habitation coloniale » in Faure, J. L., op. cit., p. 65-66.
36 Abbatucci, S. et Matignon, J. J., op. cit, p. 2.
37 Fleury, L., « Cours clinique d’hydrothérapie donné à l’Hôpital militaire de Bruxelles : conférences sur les fièvres intermittentes et leur traitement », Archives médicales belges, 1865.
38 Dobieszewski, S., « Sur le traitement par les eaux de Marienbad de la fièvre paludéenne », pamphlet, lu à la séance de la Société de médecine pratique de Paris le 28 février 1889, p. 1-2.
39 Ibid, p. 2-4.
40 Archives nationales du Vietnam numéro 2, Ho Chi Minh Ville. Cochinchine, 5589, 1A-8/1813, « Séjour des malades dans les villes d’eau du Japon ».
41 Gouzien, P., op. cit., p. 109.
42 Circulaire du Ministre des colonies relative à la station de Dax, Paris, le 21 septembre 1909, Journal officiel de Saint-Pierre et Miquelon, 1909, p. 549.
43 ADR, 5M 20, circulaire du 18 février 1929, du Ministère des Colonies.
44 Carribon, C., « Thermalisme et corps médical en France » in Jacquart, J., éd., op. cit., p. 145.
45 Orsenna, E., L’Exposition coloniale, Paris, Éditions du Seuil, 1988, p. 144-145 et 262-263.
46 Viénot, A., « Personnel des Gouverneurs, des secrétaires généraux, des administrateurs des affaires indigènes et des services civils des colonies, codification des actes organisant ces personnels et des textes relatifs à la solde et aux allocations accessoires, aux indemnités de route, de séjour, aux passages… », Paris, Berger-Levrault, 1913, p. 179.
47 « Fonctionnaires coloniaux en traitement » L’Avenir du Tonkin, 12 janvier 1902, p. 1.
48 Viénot, A., op. cit..
49 CAOM, AGEFOM 238, dossier 304.
50 Rapport Bernay, « Moyens d’améliorer la condition des fonctionnaires coloniaux en congé ». Bernay était administrateur des services civils de l’Indochine. Extrait du Journal Officiel de la République française du 21 octobre 1910, p. 3.
51 CAOM, 1Affpol 78, Bamako le 20 décembre 1910.
52 Ibid, Pensinet le 26 janvier 1911.
53 Carizey, J. N., Guide du fonctionnaire en congé en France, Hanoi, 1928, p. 111.
54 CAOM, AGEFOM 238, dossier 304, p. 133-134.
55 CAOM, AGEFOM 238, dossier 304.
56 PHARO 320, Documentation sur les stations thermales et minérales.
57 Ibid.
58 Carizey, op. cit., p. 135.
59 Ibid.
60 Le Topo, Bulletin mensuel de l’association amicale du personnel des travaux publics de l’Indochine octobre 1923, p. 250, décembre 1923, p. 302, et octobre 1924, p. 208-209.
61 Verdalle, H., La Bourboule : Station thermale, station de climat, L. Geisler, Paris, sans date, p. 54-55.
62 CAOM, Fonds ministériels F80, 601.
63 L’Action (Guadeloupe), 25 décembre 1920, p. 1.
64 « Congés d’agrément », La quinzaine coloniale, 10 mars 1900, p. 131.
65 Bulletin de l’Académie de Médecine 1 (1836-7), p. 308-309.
66 CAOM, Série géographique Réunion, carton 553, dossier 6592.
67 Cette commission fut établie par décret du 16 juin 1932. Voir l’Annuaire du Ministère des Colonies, 1942, p. 45. Voir aussi PHARO 320, Documentation sur les stations thermales et minérales.
68 ADR 5M 17, télégramme 251 du 17 avril 1941.
69 Ibid, réponse du gouverneur Aubert.
70 Sur le cafard, voir Vann, M., “White City on the Red River. Race, Power and Culture in French Colonial Hanoi, 1872-1954”, thèse, University of California, Santa Cruz, 1999, p. 169-170.
71 Sur le lien entre dégénérescence et paludisme, voir Arnold, “‘An ancient race outworn’ : Malaria and race in colonial India, 1860-1930”, inErnst, W. et Harris, B. éds., Race, Science and Medicine, 1700-1960, Londres, Routledge, 1999, p. 123-143.
72 Cohen, W. B., “Malaria and French Imperialism”, op. cit., p. 26. Cohen cite l’ouvrage de Dujardin-Beaumetz, Instruction médicale à l’usage des postes militaires dépourvus de médecins, Hanoi, 1885, p. 4.
73 Curtin, P., Disease and Empire, op. cit., p. 12.
74 Sur l’alimentation aux colonies, voir Furlough, E. “Tourism, Empire, and the Nation in Interwar France”, French Historical Studies 25 : 3 (2002), p. 463; Peters, E., “Negotiating Power through Everyday Practices in French Vietnam, 1880-1924”, thèse de doctorat, University of Chicago, 2000, p. 140; Neill, D. J., “Finding the Ideal Diet: nutrition, culture and dietary Practices in France and Equatorial Africa, 1890s-1920s”, Food and Foodways 17 (2009): p. 1-28; Rich, J., A Workman is worthy of his meat, Lincoln, University of Nebraska Press, 2009; Sur les représentations de l’alimentation coloniale, voir Jennings, E., « L’Affaire Dreyfus et l’univers colonial français », Les cahiers naturalistes 49 (numéro hors série: « Zola l’homme-récit »), p. 41-45.
75 Bonnet, G. F., op. cit., p. 304-305.
76 Cohen, W. B., « Malaria and French Imperialism », op cit., p. 28.
77 Glénard, R., op. cit., p. 148.
78 Montel, M. L. R., Mémento thérapeutique du praticien colonial, Paris, Masson, 1945, p. 70.
79 Vathey, M., « Paludisme et accidents hépatiques de la thérapeutique arsenicale, action de la cure de Vichy », Revue générale de médecine et de chirurgie de l’Afrique du Nord et des Colonies françaises, 10 juillet 1931, p. 11.
80 Hay, S., Cox, J., Rogers, D., Randolph, S., Stern, D., Shanks, D., Myers, M., Snow, R., “Climate Change and the Resurgence of Malaria in the East African Highlands”, Nature 415 (février 2002), p. 905-909; Léong Pock Tsy, J. M., Duchemin, J. B., Marrama, L., Rabarison, P., Le Goff, G., Rajaonarivelo, V. et Robert, V., “Distribution of the species of the Anopheles gambiae complex and first evidence of Anopheles merus as a malaria vector in Madagascar”, Malaria Journal 2 : 33 (octobre 2003), abstract.
81 Eckstein-Ludwig, U., Webb, R. J., Webb, Van Geothem, I. D. A., East, J. M., Lee, A. G., Kumira, M., O’Neill, P.M., Bray, P.G, Ward, S.A., Krishna, S., “Aremisinins target the SERCA of Plasmodium falciparum”, Nature 424 (August 2003), p. 957-961.
82 Faure et al., op. cit., p. 56-57.
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