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    Plan détaillé Texte intégral LA TÉLÉVISION AU FÉMININ LA CONSTRUCTION DU GENRE AUTOUR DES SÉRIES SENTIMENTALES CONCLUSION Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    La jeunesse n'est plus ce qu'elle était

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Expression des émotions et manifestation des affects à l’adolescence : le cas des séries télévisuelles

    Dominique Pasquier

    p. 353-362

    Entrées d’index

    Index géographique : France

    Texte intégral Bibliographie BIBLIOGRAPHIE Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Au cours des cinquante dernières années, nous sommes passés d’une culture « classique » où les discriminations sociales étaient très fortes et les discriminations sexuelles relativement faibles – la pratique de la lecture par exemple était beaucoup plus clivée par l’origine sociale que par l’appartenance sexuelle – à une culture juvénile largement dominée par les médias de masse dont l’accès est bien plus démocratique mais où se dessinent des clivages sexuels sans cesse plus apparents.

    2Comme le souligne Olivier Donnat, il existe en effet beaucoup d’éléments communs dans les pratiques culturelles des jeunes aujourd’hui, beaucoup plus en tout cas que ne le voudraient leurs origines sociales différenciées. L’univers culturel des jeunes générations se distingue très nettement de celui de leurs aînés. C’est chez eux que le recul de la culture consacrée est le plus fort, et en particulier chez les adolescents, ce qui est un paradoxe, puisque ces mêmes adolescents sont scolarisés plus longtemps que ne l’ont été les jeunes des générations précédentes au même âge (Galland, 2003). « Un tel processus semble indiquer que l’école et la famille d’origine ne jouent plus aussi parfaitement qu’autrefois leur rôle de définition des hiérarchies culturelles. Le déficit de connaissance de la culture consacrée des adolescents s’accompagne d’un certain anti-intellectualisme qui s’exprime à travers le rejet des grands classiques de la culture scolaire chez les plus démunis » (Donnat, 1994 : 138).

    3Ce processus s’est développé en même temps que s’exacerbaient les différences par le sexe. La chose est bien connue en ce qui concerne le choix des pratiques : les statistiques culturelles montrent depuis un certain temps déjà que garçons et filles ne privilégient pas les mêmes. À la sphère très masculine de l’informatique et des jeux vidéo s’oppose par exemple la sphère de plus en plus féminisée de la lecture, et, dans une moindre mesure, de l’écoute télévisuelle (Jouët et Pasquier, 1999 ; octobre 2004). Toutefois, ce constat global est loin d’épuiser toutes les subtilités des différences liées au sexe. Je tenterai dans ce texte d’étudier deux autres dimensions, sans doute moins connues, non seulement parce qu’elles échappent en partie aux approches quantitatives, mais surtout parce qu’elles expriment moins des différences de sexe qu’elles ne contribuent à construire ces différences.

    4Les exemples de terrain porteront sur un média largement consommé par les adolescents : la télévision. Elle a l’avantage d’être présente dans tous les foyers ou presque (ce qui n’est pas le cas du livre ou de l’ordinateur) et d’avoir une offre suffisamment variée pour intéresser les deux sexes (ce ne serait pas le cas des jeux vidéo).

    5J’étudierai tout d’abord la manière dont garçons et filles abordent la culture télévisuelle, en m’intéressant autant aux manières de regarder la télévision qu’aux manières de montrer qu’on la regarde. Dans un deuxième temps, je prendrai le cas particulier des séries : ces programmes de fiction, très prisés des adolescents, sont l’objet de prises de position sur la scène sociale radicalement différentes selon le sexe.

    LA TÉLÉVISION AU FÉMININ

    6Comme s’accordent à le montrer de nombreuses recherches, les femmes développent un lien particulier à la télévision. Les programmes sont un support fort d’interactions avec l’entourage féminin (Morley, 1986). Mary Ellen Brown montre même que ces réseaux féminins autour de la télévision peuvent constituer de véritables ressources de sociabilité pour explorer des questions intimes et construire une culture commune (Brown, 1994). On n’en trouve pas d’équivalent du côté masculin : les hommes sont beaucoup plus réticents à parler des programmes de télévision, surtout s’il s’agit de fictions (Morley, 1986). Comme le montre le tableau 1, cette construction d’un rapport sexué à la télévision s’effectue de façon précoce. D’un côté, l’écoute collective de la télévision se pratique de préférence avec des individus du même sexe que soi. Il existe aussi un lien privilégié entre mères et filles, dont on ne trouve pas d’équivalent du côté du lien père-fils. C’est ainsi que dans un travail sur la réception d’Hélène et les garçons, une série à succès pour adolescents des années 1990, j’ai eu la surprise de trouver dans les courriers envoyés par des fans aux comédiens un certain nombre de lettres écrites par de jeunes mères évoquant ces moments partagés devant le petit écran : « Je suis une femme de 35 ans et je suis la mère de deux filles de 12 ans et demi et 8 ans et demi. Notre plus grande joie, c’est de vous retrouver tous les soirs durant 25 minutes, qui passent d’ailleurs à une rapidité fulgurante » (Pasquier, 1999 : 165). Ce lien-mère fille autour de la télévision est d’ailleurs particulièrement fort dans les milieux populaires (Pasquier, 1999 : 152).

    Image

    Tableau 1. – Écoute collective de l’émission de télévision préférée selon le sexe (multi réponses). En pourcentages. Base : Français de 6 à 17 ans, regardant leur émission préférée avec d’autres personnes (soit 73 % de l’ensemble des garçons et 80 % de l’ensemble des filles). Source : Jouët et Pasquier, 1999.

    7Pratiques communes et échanges langagiers constituent donc une première dimension de la relation féminine à la télévision, qu’il s’agisse d’adolescentes ou de femmes adultes.

    8Les comportements fans sont en revanche typiques de la préadolescence et de l’adolescence. Au départ, ils sont autant développés chez les garçons que chez les filles. Mais ils durent nettement plus longtemps chez ces dernières, au point d’en devenir un enjeu d’opposition entre les sexes.

    9Durant la petite enfance, les garçons acceptent de vouer des cultes apparents autour de la télévision. Ils jouent en se déguisant comme certains héros de dessins animés et en utilisant leurs armes en version plastique. Dans les cours de récréation, ils se livrent à des échanges d’images de collection et de figurines. Et dans leurs chambres, les posters sont parfois aussi nombreux que dans celles des filles. De nombreuses séries, notamment japonaises, ont ainsi suscité lors de leur passage à l’antenne d’intenses pratiques sociales entre garçons.

    10Mais très tôt, vers 8-10 ans, les garçons opèrent une double reconversion. En grandissant, ils apprennent à occulter les liens émotionnels qu’ils entretiennent avec les programmes du petit écran. Ce qui ne veut pas dire qu’ils regardent moins ou éprouvent moins d’intérêt pour certaines émissions : simplement, dans la société de leurs pairs, le discours critique de mise à distance, surtout à l’égard de la fiction, devient vite une règle. Ils réduisent les signes de culte apparents et se recentrent sur une logique de spécialistes et de collectionneurs – c’est très net dans le cas des passionnés de mangas. De plus, ils délaissent la télévision comme pôle de référence et cherchent à construire leurs identités sociales à travers d’autres médias : les jeux vidéo deviennent le centre de la sociabilité masculine. Imiter un personnage de fiction télévisuelle n’est plus pensable, alors que de manière relativement discrète ils s’inspirent des looks de leurs sportifs ou chanteurs préférés. Ils continuent de regarder la télévision, et même d’avoir des émissions dont ils sont fans, mais ils n’en parlent plus et ne le montrent pas.

    11Le fait que les filles développent de leur côté des pratiques de culte très intenses autour de la télévision, et notamment des séries ou feuilletons, renforce certainement ce parti pris. Les préadolescentes manifestent très peu de réserves, que ce soit dans l’expression des émotions ou la mise en scène de leurs passions. C’est sans doute ce qui gêne les garçons. La pudeur leur impose de rester en retrait et de se démarquer de ce qui pourrait être considéré par les autres garçons comme un comportement féminin. Sur la fiction télévisuelle, ils vont tenir des propos tour à tour dénonciateurs, blasés, cyniques, ironiques. Le comportement fan, peu réticent à montrer les affects et à déclarer les admirations, est trop associé au féminin pour ne pas pousser les garçons à développer des stratégies inverses de réserve, surtout dans un lieu mixte comme celui de l’école. Car, on le sait, l’incidence de la catégorie de sexe est beaucoup plus forte en milieu mixte qu’en milieu non mixte et limite considérablement les interactions entre les sexes. On constate aussi que les attitudes contraires aux rôles de sexe sont mieux acceptées chez les filles que chez les garçons. « Chez ces derniers, compte tenu de la hiérarchisation des catégories de sexe, adopter des valeurs ou des comportements féminins est perçu comme dégradant et fortement stigmatisé par les pairs » (Mosconi, 1999 : 103).

    12Les filles n’ont pas le même calendrier. C’est même à l’entrée dans la préadolescence, lorsque les garçons se détournent des fictions comme objet de sociabilité, qu’elles ont les pratiques de culte les plus intenses et les plus spectaculaires : elles s’habillent et se coiffent comme leurs idoles télévisuelles, passent des heures à échanger des histoires ou des objets liés à certaines séries. La télévision paraît être un support privilégié pour l’expression de la subjectivité féminine. Les personnages sont constitués comme des modèles de vie : il faut leur ressembler pour arriver à être soi. Ce travail d’expression de soi à travers d’autres que soi s’effectue sur un mode collectif. Autour, d’autres filles partagent les mêmes passions et de façon aussi ostentatoire. C’est avec elles qu’on échange des impressions, des informations, des objets (Pasquier, 1999).

    13Toutefois, en grandissant, elles intériorisent peu à peu les normes sociales masculines en matière de relation à la télévision. Après 15 ans, le comportement fan, avec toute sa panoplie d’objets empruntés et ses rituels de passion, est associé à un comportement puéril. Même si on adore une série, il n’est plus question d’en parler avec une admiration éperdue et encore moins d’imiter des personnages. Cela ne veut pas dire que la télévision disparaît des interactions, tant s’en faut, mais elle est évoquée de façon plus distante, plus critique.

    LA CONSTRUCTION DU GENRE AUTOUR DES SÉRIES SENTIMENTALES

    14Dans ce petit jeu où les deux sexes affirment leurs différences en adoptant des comportements « typifiés », l’exemple des fictions sentimentales est particulièrement intéressant. Daniel Fabre évoque « la relation particulière des femmes au romanesque que traduit aussi bien la lecture des romans, la rédaction de journaux intimes centrés sur les émois du cœur, la passion pour les feuilletons télévisés » et fait l’hypothèse que les formes culturelles très associées à l’élaboration de la féminité peuvent devenir de véritables « pôles répulsifs contre lesquels la majorité des jeunes garçons ne peut que se dresser avec plus ou moins de véhémence » (Fabre, 1997 : 19)1.

    15Je prendrai ici l’exemple des séries pour adolescents, qui sont, plus que d’autres séries, centrées sur l’exploration de la grammaire relationnelle et amoureuse. Ce sont des programmes qui jouent un rôle important dans la diffusion de normes esthétiques et morales, en proposant des modèles relationnels et en suggérant des scénarios de vie. Les séries alimentent des cultures, à travers le jeu de rôle chez les plus jeunes, les imitations vestimentaires chez les plus grands, des cultures qui supposent des collectifs et exigent une confrontation aux autres.

    16Moyen d’apprendre sur les autres, elles sont aussi un moyen privilégié de parler de soi. La déclaration des choix et des préférences est un message personnel destiné à autrui sous couvert d’un personnage. La télévision agit comme un opérateur d’identification collective et de configuration de la réalité sociale, elle est un support d’engagement sur la scène sociale. Les processus interprétatifs produisent des normes, non pas au sens de contraintes rigides et non négociables, mais au sens de cadres et de ressources qui permettent de guider et de réfléchir des activités.

    17La recherche que je vais exposer portait sur la réception des séries par les jeunes téléspectateurs et s’est fondée sur plusieurs types de matériaux : questionnaire, observations, analyse de courriers de fans (Pasquier, 1999)2. Il ressort de ces différents matériaux d’enquête que les enfants, même jeunes, sont bien conscients que ce qu’ils disent de la télévision, serait-ce même pour déclarer qu’ils n’aiment pas ou ne regardent pas un programme, engage toute leur personne socialement. Ils apprennent vite à opérer le travail de figuration nécessaire pour entrer en conformité avec les normes et les valeurs des groupes dans lesquels ils cherchent à s’insérer. Ils apprennent à nier certains goûts, à refouler des préférences, ou au contraire à regarder pour entrer dans une communauté de téléspectateurs. Comme on l’a vu, les liens émotionnels avec la fiction sont soigneusement occultés par les garçons. Ils apprennent aussi que les séries qui traitent des sentiments, et surtout bien sûr du sentiment amoureux, sont les plus dangereuses pour eux, car elles sont fortement investies dans la sociabilité féminine. C’est ce que je vais étudier maintenant.

    18Premier terrain : le questionnaire. Il a été passé auprès de collégiens et lycéens et portait sur l’ensemble des séries pour adolescents diffusées alors à la télévision française. Les réponses à la question sur le personnage préféré montrent que les jeunes enquêtés manient parfaitement bien la rhétorique de mise à distance et de présentation de soi à travers leurs discours sur la télévision. Il y a de profondes différences entre les réponses des filles et celles des garçons : non seulement les uns et les autres ne choisissent pas les mêmes personnages, mais ils ont aussi une argumentation pour justifier leurs choix qui repose sur des registres opposés.

    19Les choix et les argumentations des répondants masculins présentent trois grandes caractéristiques. Tout d’abord, leur personnage préféré est presque toujours un personnage masculin qui n’est pas en couple de façon régulière3. Ce personnage est aussi choisi dans des séries qui traitent de la vie sentimentale de façon accessoire. Ces personnages ne sont pas aimés parce qu’ils sont beaux mais parce qu’ils sont transgressifs. C’est là la deuxième caractéristique des réponses masculines : un personnage n’est jamais choisi au nom de considérations physiques. On l’aime pour ce qu’il fait et non pour ses apparences. Les héros préférés des garçons sont des bons vivants, malins plus qu’intelligents, rebelles à l’ordre scolaire et à l’autorité. Ce qui plaît chez eux, c’est leur capacité à se sortir de situations qui ne sont pas à leur avantage. Ce ne sont pas des personnages de gagnants et pourtant leur audace finit toujours par payer. C’est la revanche de la débrouillardise sur l’héritage social. Ils sont très proches finalement des héros de la culture populaire tels que les décrit Richard Hoggart (1970). Ce que les répondants disent apprécier par-dessus tout chez leur personnage préféré est l’humour. Cette qualité qui apparaît peu dans les critères évoqués par les filles vient en tête de leur argumentation. Si les garçons disent aimer les personnages qui les font rire, c’est aussi que ces derniers risquent moins que d’autres de les faire passer pour des téléspectateurs trop investis dans une fiction.

    20Les réponses des filles à la question du personnage préféré sont très différentes. Elles n’hésitent pas à choisir un personnage masculin (c’est le cas de 54 % d’entre elles) alors que les garçons se gardaient bien de choisir un personnage féminin4. Elles ne cachent pas non plus que leur choix de personnage est motivé par des considérations physiques : un personnage plaît parce qu’il est séduisant. La chose vaut pour les personnages féminins aussi, qui sont choisis par 33 % des répondantes. L’apparence, le charme, la beauté, les vêtements, voilà donc ce qui motive en premier lieu les choix féminins. Toutefois, un personnage n’est jamais aimé uniquement pour son physique : la gentillesse et le dévouement aux autres font la différence entre les personnages beaux et généreux (qui sont les personnages préférés) et les personnages beaux mais durs ou égoïstes (qui sont les personnages les moins aimés5).

    21Autre terrain : les observations dans les familles. Elles montrent que toutes les scènes référant à la séduction féminine ou à l’acte amoureux suscitent immédiatement une réaction d’inquiétude chez les garçons. Devant un couple qui s’embrasse, un garçon de 6 ou 7 ans est fasciné mais son problème est que d’autres (dont un chercheur) le voient en train de regarder une scène de ce type. Ce qui le conduit à témoigner haut et fort de son désaccord avec ce qui se passe à l’écran (« Encore !/Et ça recommence !/Et hop encore un baiser !/Ça y est ils vont encore faire l’amour !/Mais ils n’arrêtent pas… »). En même temps il ne se lèvera jamais pendant une scène de baiser alors que la chose arrive pour d’autres types de scènes (notamment les discussions entre filles dont il peut visiblement se passer plus facilement). De même lorsqu’une actrice porte dans un épisode une jupe courte ou une robe décolletée, il va s’exclamer : « Ce qu’elle est moche ! » Bref, pour un garçon, une série comme Hélène et les garçons serait sans doute agréable à regarder si cela pouvait se faire sans témoin, et en se gardant bien ensuite de dire qu’il l’a vue. Les filles à l’inverse, surtout quand elles sont jeunes, ne refoulent absolument pas le plaisir émotionnel qu’elles éprouvent (larmes, exclamations, commentaires sur la beauté des personnages). D’ailleurs, les courriers des fans (qui sont à plus de 90 % des lettres écrites par des filles), abondent en descriptions très précises sur les modalités physiques du plaisir qu’elles éprouvent au voyage fictionnel : « Quand je te vois à la télévision, je ne bouge plus/Ta voix me donne des frissons partout, tu me fais ressentir des émotions/Quand je te vois, j’ai mon cœur qui bat trop bas. » Les jeunes fans osent parler de leurs émotions et elles savent même que c’est un privilège féminin : Anaïs, 10 ans et déjà philosophe, conclut sa lettre à Hélène par ce postscriptum : « Mon frère ne t’aime pas, mais il faut le comprendre, c’est un garçon. »

    22Les scènes de baisers, particulièrement fréquentes dans Hélène et les garçons, déclenchent ainsi des réactions diamétralement opposées chez les garçons et les filles, comme le montrent ces quelques extraits des réponses à une rédaction proposée en mars 1994 par une institutrice de CM1/CM26 dans un établissement de la banlieue nord de Paris et en réponse à la question suivante : « Regardez-vous Hélène et les garçons ? Dites en quelques lignes pourquoi vous aimez ou vous détestez ce feuilleton. »

    23Tout d’abord, on constate qu’aucun élève n’a répondu en disant qu’il ne connaissait pas la série et ne l’avait jamais regardée. Sur une classe de 30, tous avaient déjà vu la série, y compris et surtout ce garçon qui écrit : « Je déteste ! Même sans regarder, je déteste ! »

    24On constate aussi que les positions, systématiquement critiques, des garçons, puisent toutes au même fonds argumentatif : Hélène est une série qui traite de l’amour, c’est donc une série pour les filles. On a une idée des réticences (et de l’ambivalence des déclarations de dénégation  !) à travers ces quelques extraits, tous issus de rédactions rédigées par des élèves masculins : « C’est de la crotte puisque c’est pour les filles/Je n’aime pas les feuilletons d’amoureux/C’est pour les filles et ça parle d’amour/Je déteste ce feuilleton car c’est trop sexuel, moi je regarde Code Quantum. Les acteurs sont trop sur l’amour c’est trop sexuel. Ma sœur et ma mère le regarde c’est pour les filles/Je n’aime pas Hélène et les garçons parce qu’ils se font des bisous dans la bouche toutes les dix secondes/Ça montre des mauvais exemples pour plus tard. Je n’aime pas parce qu’ils s’embrassent/Je déteste parce que toutes les cinq minutes il y a un baiser et je trouve ça dégoûtant/Je n’aime pas Hélène et les garçons et je ne les regarde pas car vu leurs extraits de feuilleton ils ne font que s’embrasser et ils se prennent pour les centres du monde. Il faut que ça cesse ! Ils me gâchent le plaisir de regarder. »

    25Certaines élèves féminines de la même classe ont elles aussi dénoncé les baisers dans la série. Mais elles l’ont fait de manière très différente en se plaignant du caractère répétitif de ces scènes, ou du manque de naturel des comédiens en train de s’embrasser. Bref, les baisers peuvent aussi agacer une fille mais c’est en tant qu’artifice narratif et non en tant que symbole de la vie sexuelle.

    26Tous ces exemples vont au-delà de la simple illustration d’une différence de réaction aux fictions sentimentales selon le sexe des adolescents. Ils montrent la profonde ambiguïté des positions publiques masculines : qu’ils détestent réellement ou pas ce genre de séries n’est pas le problème. Ce matériau sentimental est utilisé comme un support pour marquer leur différence avec la culture féminine et, partant, affirmer leurs identités sexuées de garçons.

    CONCLUSION

    27On a vu dans ce texte les jeunes s’emparer d’un certain nombre de comportements traditionnellement assignés à l’un ou l’autre sexe pour produire du « genre » au sens où West et Zimmerman décrivent ce processus comme adaptation des conduites aux conceptions normatives des attitudes et activités appropriées à une catégorie sexuelle (West et Zimmerman, 1987). Je me suis appuyée ici sur des exemples concernant la télévision pour montrer la propension des adolescentes à l’expression publique des émotions. Mais on pourrait étudier la construction du genre dans d’autres contextes et pour analyser d’autres spécificités féminines. Le téléphone par exemple est un moyen de communication dont les usages sont particulièrement clivés : « Les femmes téléphonent plus que les hommes – plus souvent, plus longtemps – et elles se servent du téléphone autrement que les hommes et pour faire autre chose » (Quéré et Smoreda, 2000 : 9). Là encore, les clivages apparaissent dès l’adolescence : les adolescentes utilisent le téléphone pour « discuter », et pratiquent des conversations longues ; leurs homologues masculins utilisent l’outil pour « gérer » et sont nettement plus nombreux à avoir des échanges de moins de 5 minutes (Claisse, 2000 : 88). Or, loin d’être un simple papotage, les conversations téléphoniques des adolescentes répondent au souci d’entretenir le lien social, avec l’entourage amical quand elles sont jeunes (Pasquier, 2005 : 129), avec la famille large quand elles sont adultes (Segalen, 1999). Ces échanges ont aussi pour but d’approfondir la relation en pratiquant une culture de la confidence qui se fonde sur le dévoilement de l’intimité. Que cela passe par des échanges sur des personnages de série ou une conversation par téléphone importe peu : le souci est le même.

    Bibliographie

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    Format

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    West C. et Zimmerman D. H., « Doing Gender », Gender and Society, n° 1, 1987, p. 125-151.

    Notes de bas de page

    1 Pour Fabre, le rejet d’une relation à l’écrit chez les garçons peut être interprété comme une conséquence du processus de civilisation des mœurs décrit par Elias : « C’est là le paradoxe central de la “civilisation des mœurs”. En sublimant la violence, en polissant minutieusement le quotidien, en valorisant l’espace du dedans, elle tend à unifier les conduites, à atténuer les contrastes sur lesquels se bâtissent les identités indépassables, celle du genre en particulier. Leur reconstitution s’affirme alors, d’autant plus radicale. Et pour un temps au moins, les garçons s’éloignent ostensiblement des raffinements lentement conquis de la norme parlée, de la lecture et de l’écriture. »

    2 J’ai d’abord administré un questionnaire auprès de 700 collégiens et lycéens dans la région parisienne. Le questionnaire portait sur l’ensemble des séries pour adolescents diffusées à la télévision française, avec l’idée d’analyser les communautés de goût selon l’âge, le sexe et l’origine sociale, qui étaient les trois variables de constitution de l’échantillon. Dans le même temps, j’ai réalisé des interviews et des observations avec des enfants et leurs parents autour d’épisodes d’une série sentimentale, Hélène et les garçons, série qui a connu un énorme succès d’audience entre 1991 et 1994, auprès des jeunes téléspectateurs. Enfin, j’ai réussi à obtenir des producteurs de la série Hélène et les garçons d’avoir accès aux courriers envoyés par les fans aux comédiens (il arrivait alors de 300 à 1 000 lettres par jour à l’adresse postale donnée par le producteur).

    3 Ce qui leur laisse peu de choix au sein de l’ensemble des séries : les trois personnages qui répondent à cette définition sont Zack de Sauvés par le gong, Will du Prince de Bel Air et Parker Lewis de la série du même nom.

    4 Marie José Chombart de Lauwe, dans un travail sur les personnages des médias préférés par les enfants, constatait déjà cette prééminence des choix de personnages masculins. Mais elle l’attribuait à un problème d’offre : si les enfants préfèrent des personnages masculins, c’est parce que les personnages féminins importants sont très peu nombreux. Cette hypothèse ne peut pas fonctionner à propos des séries pour adolescents qui comptent un grand nombre de personnages féminins principaux (Chombart de Lauwe, 1969).

    5 En réponse à la question : « Quel est le personnage que tu aimes le moins ? »

    6 Soit des enfants âgés d’environ 10 ans.

    Auteur

    • Dominique Pasquier
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    2 J’ai d’abord administré un questionnaire auprès de 700 collégiens et lycéens dans la région parisienne. Le questionnaire portait sur l’ensemble des séries pour adolescents diffusées à la télévision française, avec l’idée d’analyser les communautés de goût selon l’âge, le sexe et l’origine sociale, qui étaient les trois variables de constitution de l’échantillon. Dans le même temps, j’ai réalisé des interviews et des observations avec des enfants et leurs parents autour d’épisodes d’une série sentimentale, Hélène et les garçons, série qui a connu un énorme succès d’audience entre 1991 et 1994, auprès des jeunes téléspectateurs. Enfin, j’ai réussi à obtenir des producteurs de la série Hélène et les garçons d’avoir accès aux courriers envoyés par les fans aux comédiens (il arrivait alors de 300 à 1 000 lettres par jour à l’adresse postale donnée par le producteur).

    3 Ce qui leur laisse peu de choix au sein de l’ensemble des séries : les trois personnages qui répondent à cette définition sont Zack de Sauvés par le gong, Will du Prince de Bel Air et Parker Lewis de la série du même nom.

    4 Marie José Chombart de Lauwe, dans un travail sur les personnages des médias préférés par les enfants, constatait déjà cette prééminence des choix de personnages masculins. Mais elle l’attribuait à un problème d’offre : si les enfants préfèrent des personnages masculins, c’est parce que les personnages féminins importants sont très peu nombreux. Cette hypothèse ne peut pas fonctionner à propos des séries pour adolescents qui comptent un grand nombre de personnages féminins principaux (Chombart de Lauwe, 1969).

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    Pasquier, D. (2010). Expression des émotions et manifestation des affects à l’adolescence : le cas des séries télévisuelles. In J. Hamel, C. Pugeault-Cicchelli, O. Galland, & V. Cicchelli (éds.), La jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.10909
    Pasquier, Dominique. « Expression des émotions et manifestation des affects à l’adolescence : le cas des séries télévisuelles ». In La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, édité par Jacques Hamel, Catherine Pugeault-Cicchelli, Olivier Galland, et Vincenzo Cicchelli. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010. doi:10.4000/books.pur.10909.
    Pasquier, Dominique. « Expression des émotions et manifestation des affects à l’adolescence : le cas des séries télévisuelles ». La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, édité par Jacques Hamel et al., Presses universitaires de Rennes, 2010, https://doi.org/10.4000/books.pur.10909.

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    Hamel, J., Pugeault-Cicchelli, C., Galland, O., & Cicchelli, V. (éds.). (2010). La jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.10842
    Hamel, Jacques, Catherine Pugeault-Cicchelli, Olivier Galland, et Vincenzo Cicchelli, éd. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010. doi:10.4000/books.pur.10842.
    Hamel, Jacques, et al., éditeurs. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Presses universitaires de Rennes, 2010, https://doi.org/10.4000/books.pur.10842.
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