Chapitre VII. Stéréotypes affectifs et moraux : la laudatio, miroir social et familial
p. 195-215
Texte intégral
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1Les épitaphes prêtent aux morts nombre de qualités, le plus souvent positives et peut-être en plus grand nombre qu’ils n’en avaient de leur vivant. L’objet de ce chapitre est d’en mesurer le poids quantitatif dans la totalité du corpus considéré et d’évaluer et interpréter la signification sociale de ces énoncés1. Il est aussi de tenter de déceler d’éventuelles distorsions par rapport aux conventions ou aux habitudes du genre laudatif et de les expliquer.
Amantissima2 | 1 | bien aimée : une sœur défunte (CIL XIII, 2224, Lyon) |
Amantus | 1 | aimé : un frère défunt d’une sœur (CIL XIII, 8655, près de Xanten) |
Bene merenti | 5 | qui l’a bien mérité |
C/Karrissimus/-a | 72/513 | très cher/très chère |
Castissima | 1 | très vertueuse : une épouse |
Castus | 1 | vertueux : un alumnus (CIL XII, 5882, Bagnols) |
Delicatus | 1 | doux : un alumnus, uerna (BRGK, 27, 1927, no 110) |
Desiderantissimus | 1 | très désiré, attendu : un fils (AE, 1998, 946, Lyon) |
Dignus | 1 | digne, respectable : un époux. Formulation ambiguë (CIL XIII, 2206, Lyon) |
Dilecta | 1 | chérie : une alumna (CIL XIII, 5855, Langres) |
Dulcissimus/-a | 60/54 | adoré/adorée |
Incomparabilis | 16/9 | irremplaçable (pour les filles) ; incomparable (pour les épouses) |
Innocentissimus | 1 | irréprochable : un alumnus (CIL XIII, 2195, Lyon) |
Laboriossus | 1 | éprouvé : le père dédicant de sa fille (CIL XIII, 2118, Lyon) |
Laboriossima | 1 | la plus éprouvée : la mère dédicante de son fils (CIL XIII, 1846, Lyon) |
Mellitissimus | 1 | le plus doux : un père (CIL XII, 2979, Collias) |
Merens | 1 | méritante : la mère nourricière d’une alumna (CIL XII, 4279, Béziers) |
Merentissimus/-a | 6 | |
Merita | 1 | méritante : un auia dédicataire, par sa neptis (CIL XIII, 7656/7657, Carden) |
Obsequentissima | 1 | très prévenant/e (CIL XIII, 2237, Lyon) |
Optimus/-a | 18/17 | excellent/excellente (avec nuance de respect dû à la bonne conduite ou à la générosité) |
Pientissimus/-a | 56/52 | très dévoué/e (fils/filles) ; très attentif/attentive (pères/mères) |
Piissimus/-a | 46/44 | très affectueux/très affectueuse (filles) ; irréprochable (épouses) |
Pia | 1 | dévouée : une mère dédicante de sa fille (ILTG, 255, Lyon) |
Pietate : | ||
Ob pietatem | 1 | par piété : un père dédicant à ses enfants (2 garçons, 1 fille) (W. Selzer, Römische… Mainz, 104, Weisenau) |
Pro pietate | 3 | |
Pro meretis | 1 | |
Prudentissimus | 1 | un fils défunt, aussi dulcissimus, pientissimus, reverentissimus |
Rarissima | 3 | |
Reverentissimus | 2 | très respectable |
Sanctissimus/-a | 11/8 | irréprochable |
Sanctus/-a | 1 | des parents (sancti) |
Simplicissima | 1 | une alumna |
Total | 319/271 |
Tableau 26. – Des louanges bien ordonnées : nombre d’occurrences.
2Ce total ne signifie pas 319 inscriptions différentes. Il arrive qu’un même individu reçoive plusieurs épithètes – comme c’est le cas à Lyon (CIL XIII, 2132) d’Eutychianus qui est successivement qualifié par son père, Romanus, le dédicant, de dulcissimus, pientissimus, prudentissimus et reverentissimus [590] ; à Lyon aussi (CIL XIII, 2297) où Decim(ius) Marcus qualifie sa sœur défunte de dulcissima, piissima, anima incomparabilis [770] – ou que certaines inscriptions concernent plusieurs dédicataires (cas de dulcissimus : 60 occurrences relevées pour 58 inscriptions). De telles situations ne sont cependant pas les plus fréquentes. Si l’on retranche de ces laudationes les occurrences entre époux qui y figurent, on n’obtient plus que 271 inscriptions. La différence est relativement importante. Elle porte principalement sur deux adjectifs (carissimus et incomparabilis, respectivement d’un tiers et d’une moitié) de sorte qu’on peut considérer globalement les résultats comme des ordres de grandeur qui reflètent assez bien l’étendue de la pratique laudative épigraphique. Il faut aussi rapporter ce nombre d’occurrences au nombre d’inscriptions et non à celui des occurrences de termes de parenté. De même, certaines inscriptions comportent plusieurs personnes en plus du dédicant et du dédicataire. Si dans la plupart des cas peut-être le choix de l’adjectif correspondait à une situation, un rang, un âge particulier dans la famille en tenant compte des positions respectives entre dédicants et dédicataires, on ne peut exclure pour les inscriptions à plusieurs parents, dédicataires et dédicants que le choix d’adjectifs différents résulte tout simplement de la volonté de ne pas répéter les mêmes mots4. Finalement le ratio est compris entre une inscription sur deux et une sur trois sans épithète laudative. Les anciens étaient économes de leurs louanges et cette remarque est d’autant plus vraie que le décompte ne met pas en valeur les nuances locales et chronologiques (voir infra) comme la loquacité redondante des inscriptions lyonnaises des IIe -IIIe s. La sobriété générale est perceptible dans le choix des adjectifs : on observe une extrême disparité dans les fréquences entre un très petit nombre d’entre eux et la plupart des autres qui dépassent rarement l’unité. Certes, eu égard au faible nombre d’occurrences que cela représente pour l’ensemble des provinces étudiées durant trois à quatre siècles, il faut rester très prudent dans les conclusions.

Tableau 27. – Des louanges bien ordonnées : par ordre décroissant de fréquence selon les vocabulaires de la parenté.
3La comparaison des résultats obtenus selon que l’on considère l’ensemble du dossier des épitaphes qui expriment une parenté ou seulement celles dont le vocabulaire éclaire des liens spécifiques montre très peu de différences. On trouve dans tous les cas les quatre mêmes termes5 en tête de classement et, presque au même rang – après le quatrième pour le corpus complet, le troisième pour le corpus réduit aux termes de parenté spécifique –, une rupture dans la fréquence d’utilisation des adjectifs. Carissimus/-a concerne tous les degrés de parenté et toutes les parentés à commencer par la parenté naturelle et dans celle-ci la relation entre ascendants ou descendants directs c’est-à-dire entre parents et enfants et inversement (32 occurrences). Viennent ensuite les époux entre eux (21 occurrences), puis les frères et sœurs (8 occurrences). Ensuite on relève 6 occurrences pour les alumni. Le reste des occurrences se répartit dans toutes les catégories de la parenté naturelle : collatéraux, affins et à des degrés variés. Il faut relever un cas d’utilisation de ce terme dans la parenté adoptive [200], à Lyon, où la mère et le père adoptif ont pris soin d’élever le monument à leur très cher fils. Cette laudatio-ci ne présente donc pas en soi d’originalité par rapport à la plupart des inscriptions qui utilisent cet adjectif puisqu’il s’agit d’une relation entre ascendants et descendants directs. Intéressant est le choix de ce terme parmi les alumni – catégorie qui mérite à elle seule une analyse détaillée (voir infra) – car il montre probablement que ceux-ci sont considérés comme s’ils étaient des enfants nés des couples qui les élèvent.
4Dulcissimus est d’usage plus nettement caractérisé : il est utilisé 36 fois sur les 60 (60 %) pour qualifier une relation entre ascendant/descendant direct et 13 fois dans la parenté nourricière (voir tableau infra), c’est-à-dire dans une relation de même nature entre un parent ou une parente et un enfant quel que soit son sexe. Cela revient à dire que 49 des 60 occurrences (81 %) de cet adjectif concernent le même genre de relation dans la familia. Dulcissimus fait partie de ces adjectifs typés de la laudatio comme pientissimus/-a, piissimus/-a ou optimus/-a (voir tableau infra). Dans 37 cas sur 55 (67 %) pientissimus/-a concerne une relation entre parents et enfants, quel que soit le sens ; dans 37 cas sur 46 (80 %) il en est de même pour piissimus/-a et l’on doit ajouter un cas [162] d’une neptis donc avec un degré supplémentaire dans une même relation ascendante/descendante directe. Optimus, épithète beaucoup moins fréquente, présente cependant la même caractéristique : 13 des 18 occurrences (72 %) concernent la relation entre deux générations jointives directes quel que soit le sens. De tous les termes de la laudatio c’est celui qui a l’usage le plus réduit en raison de son sens originel qui renvoie aux bona c’est-à-dire aussi bien les vertus morales que les richesses, y compris dans un sens religieux. Comme le montre le tableau récapitulatif ci-dessous, optimus/-a n’est utilisé que dans une relation inégalitaire, naturelle (13 occurrences) ou juridique (5 occurrences : respectivement 1 relation de patronat, 2 relations entre affins, 1 relation de nourriture, 1 relation de couple). Dans la parenté naturelle on ne voit ni frères ou sœurs, ni collatéraux.

Tableau 28. – Les dédicataires optimi/-ae et le contexte de la louange.
5Ce petit dossier des optimi montre une grande homogénéité sociale puisque dans tous les cas où le destinataire de l’épithète est un homme ou bien dans les cas où un homme est mentionné dans le texte, il s’agit d’un notable ou de quelqu’un que la position hisse parmi les notabilités. Dans le document [122] si l’individu qualifié d’optimus n’est pas un notable lui-même, tout concourt à nous faire comprendre que le milieu concerné, à Lyon (CIL XIII, 1956 + 2181 + 11180), est celui d’individus qui ont une position sociale enviable et à montrer : en tant que patron, le défunt optimus est un citoyen romain porteur des tria nomina. Le dédicant qui le qualifie d’optimus, son affranchi donc, est sévir augustal. L’autre dédicant, son beau-père, lui aussi sévir augustal (sur ce dossier, voir supra, chap. iii, Stemma 10 DT). Ces particularités masculines ne sont probablement pas étrangères aux inscriptions des optimae. Si seul le document [378] mentionne une épouse, flaminica Aug(ustae), à Nîmes (CIL XII, 3242), il est très probable, d’après le contexte onomastique et les monuments que la plupart des inscriptions qui mentionnent des mères optimae appartiennent à un milieu de notables locaux.
6Ce qui touche à la pietas : les adjectifs et expressions comme pro pietate (1 occurrence), pientissimus/-a (19 occurrences), piissimus/-a (8 occurrences), occupe le premier rang avec un total de 28 occurrences soit 30 % de plus que chacun des deux adjectifs qui, séparément (carissimus et pientissimus) sont en tête (tableau 25). Les mérites arrivent en quatrième position : bene merenti (5 occurrences), merentissimus/-a (2 occurrences), merenti et merita (chacun 1 occurrence). Avec ce groupe de mots on atteint un seuil dans la fréquence des termes laudatifs puisque les adjectifs qui viennent ensuite sont moins de deux fois moins fréquents : incomparabilis, optimus/-a, sanctissima n’ont été relevés que quatre fois moins dans le meilleur des cas. Que l’on fasse un regroupement thématique ou que l’on se contente, comme dans le tableau, du classement brut des fréquences de chaque terme, ce quatrième rang apparaît comme la charnière. Les regroupements thématiques offrent l’intérêt de mettre en évidence la faible place accordée à ce que nous appellerions l’expression du sentiment. La laudatio antique est surtout destinée à mettre en évidence les valeurs sociales en en montrant l’exemplarité. Néanmoins, on observe qu’entre la pietas et les merita, la douceur et la tendresse sont les sentiments le plus souvent exprimés avec deux superlatifs : carissimus et dulcissimus. Si le rang de dulcissimus/-a n’est pas le même selon que l’on prend toutes les inscriptions ou seulement celles qui contiennent un terme de parenté spécifique, l’écart entre les fréquences est proportionnellement le même (72/58 ; 19/17). Ces deux épithètes laudatives avaient une valeur universelle, familiale et indépendante de toute considération sociale particulière : niveau, richesse, responsabilités, volonté d’affichage de la notoriété. La confirmation apparaît si l’on regarde les résultats qui distinguent les occurrences entre époux. Partagées par le plus grand nombre ces deux épithètes ne sont pas « discriminantes ».

Tableau 29. – Des louanges bien ordonnées : par catégories d’individus.
7L’une des caractéristiques de la laudatio est d’être bien ordonnée : à chaque degré de parenté semble correspondre un registre laudatif. La relation filiale jointive directe – de père ou mère à fils ou fille, ou inversement et quel que soit le nombre d’individus impliqués et le rapport de sexes – est exprimée par un nombre réduit d’adjectifs, les quatre mêmes. Cette observation est confirmée par les usages typés des adjectifs le plus fréquemment rencontrés sur les épitaphes (tableau 28 infra classé par ordre décroissant de fréquence). Cette relation de parents à enfants et inversement apparaît convenue. L’épitaphe ne renseigne pas sur leurs sentiments intimes. Ce n’était pas son but ; elle ne rend compte que de la généalogie. Il en va différemment pour les relations entre frères et sœurs ou entre époux qu’un même degré sépare et qui ne sont pas un lien d’ascendance ou de descendance : ici, le vocabulaire est plus varié, semble moins contraint ou contraignant. Le stock des adjectifs est un peu plus vaste et surtout, leurs utilisateurs jouent sur un registre plus divers où les obligations morales qui lient réciproquement les individus – pietas et bona – ne sont plus seules et tiennent une place minoritaire par rapport aux qualités et sentiments moraux ou physiques qui illustrent les défunts eux-mêmes.
8La comparaison entre les sexes montre que la diversité des termes choisis est moindre pour les hommes/garçons que pour les femmes/filles mais étant donné la petitesse du corpus, on ne peut en tirer aucune conclusion significative, d’autant que très souvent cela ne s’applique qu’à une occurrence. De même, pour les adjectifs utilisés aussi bien au féminin qu’au masculin, la répartition selon les sexes n’a aucune signification en terme de « genre6 » : on ne peut pas tirer de la lecture du tableau ni de la lecture des inscriptions correspondantes que telle épithète serait féminine ou masculine ni du point de vue des destinataires ni de celui des dédicants/tes. Qu’un adjectif comme amantissima n’ait pas été trouvé au masculin n’a aucune portée en terme de « genre » pour deux raisons : sa singularité dans notre corpus et le fait qu’un mot de la même famille, amantus, n’ait été recensé qu’au masculin ; le fait qu’ailleurs dans le monde romain le terme soit connu aussi au masculin. Si l’on raisonne sociologiquement, il semble que les épitaphes montrent une indifférence au sexe en général. Les seules nuances qu’on pourrait apporter à cette remarque sont la conséquence de circonstances particulières. Elles sont présentées plus loin.
9Dans un cas [445], à Lyon (CIL XIII, 2079), c’est le même adjectif qui est utilisé par tous les membres de la famille pour un jeune défunt qui se trouve être, selon le dédicant, le fils du père, le fils de la mère et le frère de la sœur. Ce adjectif unique résulte moins d’une paresse que du choix de la formulation puisque l’adjectif est épithète de la memoria : elle est dulcissima. Il fallait donc trouver une épithète laudative en accord avec ce souvenir, suffisamment neutre pour être significative quel que soit le degré de parenté. Adjectif parmi les plus courants, dulcissimus, a, um convenait en outre au jeune âge du petit défunt : sept ans, quatre mois et trois jours.
Épithètes par types de parenté | Occurrences | Épithètes par types de degrés dans la parenté naturelle | Occurrences |
C/Karissimus/-a | Total 72 | ||
Parenté naturelle… | 67 | dont ascendants/descendants, frères/sœurs | 42 |
époux/épouses | 21 | ||
collatéraux | 2 | ||
affins | 2 | ||
Parenté adoptive | 1 | ||
Parenté nourricière | 6 | ||
Dulcissimus/-a | Total 60 | ||
Parenté naturelle… | 47 | dont ascendants/descendants, frères/sœurs | 40 |
époux/épouses | 4 | ||
collatéraux | 1 | ||
affins | 2 | ||
Parenté adoptive | 0 | ||
Parenté nourricière | 13 | ||
Pientissimus/-a | Total 56 | ||
Parenté naturelle… | 52 | dont ascendants/descendants, frères/sœurs | 43 |
époux/épouses | 3 | ||
collatéraux | 3 | ||
affins | 3 | ||
Parenté adoptive | 0 | ||
Parenté nourricière | 4 | ||
Piissimus/-a | Total 46 | ||
Parenté naturelle… | 46 | dont ascendants/descendants, frères/sœurs | 42 |
époux/épouses | 2 | ||
collatéraux | 1 | ||
affins | 1 | ||
Parenté adoptive | 0 | ||
Parenté nourricière | 0 | ||
Optimus/-a | Total 18 | ||
Parenté naturelle… | 16 | dont ascendants/descendants, frères/soeurs | 13 |
époux/épouses | 1 | ||
collatéraux | 0 | ||
affins | 1 | ||
Parenté adoptive | 0 | ||
Parenté nourricière | 1 | ||
Autre (affranchi) | 1 | ||
Incomparabilis | Total 16 | ||
Parenté naturelle… | 15 | dont ascendants/descendants, frères/sœurs | 6 |
époux/épouses | 6 | ||
collatéraux | 1 | ||
affins | 1 | ||
Parenté adoptive | 1 | ||
Parenté nourricière | 1 | ||
Sanctissimus/-a | Total 11 | ||
Parenté naturelle… | 8 | dont ascendants/descendants, frères/soeurs | 4 |
époux/épouses | 4 | ||
collatéraux | 0 | ||
affins | 1 | ||
Parenté adoptive (tutor) | 1 ? | ||
Parenté nourricière | 1 |
Tableau 30. – Des louanges bien ordonnées : par types de parenté et degrés7.
10Indifférentes au sexe, les épitaphes ne le sont pas au statut comme le laisse entrevoir le tableau ci-dessus. Dédicants et dédicataires faisaient nettement le partage entre sentiments et devoirs liés au rang ou au statut. Ils ne confondent pas le sentiment d’affection et de tendresse qui unit aussi bien une mère ou un père à son fils ou à sa fille qu’une nourrice à son alumnus ou son alumna et les devoirs réciproques de piété qui unissaient naturellement les individus ayant le même ancêtre. Ainsi, piissimus/-a n’est utilisé que dans la parenté naturelle et si l’on compte quatre occurrences de pientissimus/-a dans la parenté nourricière [1, 4, 45 et 195], dans trois cas l’alumnus/-a a le même gentilice que le parent nourricier : à Vence (CIL XII, 35) Iulius Clemens est le dédicant de son alumnus pientissimus Iulius Eugenius [1]. L’inscription dépourvue d’invocation aux dieux Mânes date du début de l’Empire. Les noms sont latins ; l’identité de gentilice peut témoigner d’un affranchissement. À Antibes (ILN, II, 3 = CIL XII, 204), l’alumnus pientissimus Domitius Macarius [4] porte des duo nomina issus du nom des parents nourriciers : Maccius R[e]gilius et Domitia Felicissima qui permettent de supposer une naissance dans le cadre d’une union inégale ou un changement de statut. À Lyon (CIL XIII, 2071), Sex. Aufidius Marcus est le dédicant de l’épitaphe à sa nutrix pientissima Aufidia Felicula [195]. Le vocabulaire révélerait peut-être une identité religieuse : ce sont les dieux du foyer, de la gens dans laquelle sont entrés les alumni.
Le dossier de la parenté nourricière : les alumni
11Sur un total de 76 documents retenus impliquant une relation de nourriture8, 25 sont dépourvus de la moindre épithète affective. Cette absence est proportionnellement la plus fréquente lorsque ce sont les nourriciers qui sont dédicataires : dans sept cas sur dix pour le corpus des alumni, dans quatre cas sur huit pour celui des nutrices. L’affection ou du moins son expression semble être davantage le fait de l’adulte qui a élevé l’enfant.
12L’épithète affective le plus fréquemment relevée est dulcissimus/-a. Mais, avec quatorze occurrences pour les alumni – dont deux fois anima dulcissima [45, 49] –, sa fréquence est à peine supérieure aux treize cas sans épithète affective dans les inscriptions d’alumni. Si l’on prend pour référence la totalité du corpus des relations de fosterage, il faut alors ajouter deux occurrences : une, pour le parent nourricier d’une alumna [45] et une, pour les nutrices [191], soit au total seize cas d’utilisation de cette épithète. Si l’on compare dans les mêmes conditions ce total aux vingt-six inscriptions dépourvues d’épithète laudative ou affective, cela revient à dire que louanges et affection sont étrangères à ce type de relation dans un tiers des cas9. Vient ensuite carissimus/-a, avec cependant moins de moitié moins d’occurrences (six). La pietas, troisième épithète la plus fréquente, n’est attestée que trois fois par une épithète [1, 4, et 195] et une fois dans une inscription lyonnaise où la dédicante évoque la piété due à son nutricius considéré comme un père : ad pietatem patri [187]. Toutes les autres épithètes ne se rencontrent qu’une ou deux fois, de sorte qu’il est impossible de déceler des caractéristiques particulières à leur emploi tant la distribution chronologique et la répartition géographique sont dispersées.
Épithète affective | Donnée à l’alumnus (no index gén.) | au parent nourricier (no index gén.) | Enfant nourri (no index gén.) | Nutrices, educatores (no index gén.) |
Dulcissimus | 7, 8, 9, 15, 19, 41, 42, 43, 44, 58, 59 | 46 | ||
Anima dulcissima | 49, 49 | 191 | ||
Carissimus | 14, 22, 25, 38, 39, 46 | |||
Anima | 41, 44 | |||
innocentissima | ||||
Innocentissimus | 47 | |||
Infelicissimus | 29 | 13 | 188 (duo) | |
Pientissimus | 1, 45 | 187, 195 | ||
Incomparabilis | 10 | |||
Anima incomparabilis | 46 | |||
Castus | 33 | |||
Delicatus | 57 | |||
Dilecta | 56 | |||
Bene merenti | 11 | 2 | ||
Merenti | 31 | |||
Pro meretis | 16 | |||
Optimus | 189 | |||
[Aman?]tissimus | 50 | |||
Total exprimé | 34 | 3 | 0 | 5 |
Absence d’épithète | 3, 5, 6, 17, 18, 21, 32, 37, 39, 52, 54, 55 | 23, 24, 26, 27, 28, 30, 35, 36 | 192 | 187, 190, 194, 196, 197 |
Indéterminable | 26, 48, 53, 198 | |||
En grec | 51 | |||
Occurrences de | 47 | 15 | 1 | 10 |
dédicaces |
Tableau 31. – L’expression de l’affection dans la parenté nourricière10.
13La répartition par âge est peu révélatrice pour trois raisons : le faible nombre global de documents où est indiqué un âge11, l’extrême variété des épithètes et le faible nombre d’occurrences pour chaque épithète. Deux traits peuvent être dégagés : d’une part, lorsqu’une épithète est mentionnée, elle concerne majoritairement des jeunes gens ou des jeunes filles soit enfants, soit adolescents jusqu’à 14-15 ans ; d’autre part, il n’y a pas de choix d’une épithète particulière pour les épitaphes dépourvues d’indication d’âge du défunt. Ce sont les jeunes gens entre cinq et quatorze ans qui sont le plus souvent qualifiés d’une épithète laudative. Dulcissimus/-a et carissimus/-a sont les deux épithètes les plus souvent utilisées par les dédicants. Quatre jeunes filles de cette tranche d’âge [19, 22, 42 et 25] sont ainsi qualifiées ; cinq jeunes garçons [8, 40, 43, 46 et 59]. Comme on peut le déduire de plusieurs indices, elles sont caractéristiques de l’âge plus que de la nature particulière de la relation entre le parent nourricier et son pupille. En effet, ces épithètes ne sont attachées ni au sexe de l’alumnus, ni à celui du parent nourricier. On trouve une relation de même sexe, masculin, à Lyon [43] et dans les Trois Gaules et à Ostie [59] ; de même sexe, féminin, à Lyon [42] ; de sexe différent avec un homme nourricier pour son alumna à Grenoble [22] et à Nîmes [25] ; de sexe différent avec une nourrice pour son alumnus à Marseille [8] ; un couple de parents et son alumnus à Lyon en deux occurrences [40, 46] ; un couple de parents et son alumna en Narbonnaise [19]. L’épitaphe de Victor, affranchi de l’empereur, mort à dix ans, six mois et six jours [40], à Lyon, semble abonder dans cette interprétation. L’inscription, gravée avec élégance sur un cippe comme il y en a en quantité parmi les découvertes de la nécropole de Trion, a été faite et dédiée sous l’ascia par Aelius Silvester Aug(usti) lib(ertus) et Abuccia Euterpe qui qualifient leur alumnus de cariss[imus]. Mais ils indiquent aussi que cela a été permis grâce aux soins du père de l’enfant (posuerunt curante patre eiusd(em) Victoris) qualifié de dulcissimus (dulcissimi). Le choix de ce second adjectif était dicté par le souci d’éviter une répétition tout en qualifiant deux relations de nature différente. Cette inscription est l’une des rares où l’on voit se côtoyer parenté naturelle, par le sang, et parenté par la fonction nourricière, éducative ou professionnelle. Elle nous montre que le couple avait une fonction éducative : c’est en effet de studentibus que le jeune garçon est mort. Cette indication figure entre son nom et son âge. Or cette inscription est datable de la seconde moitié du IIe s., époque au cours de laquelle, notamment à Lyon, on constate une tendance à une plus grande loquacité des épitaphes. Rien ici ne vient qualifier le comportement du jeune enfant qui est en cours d’études. C’est la relation personnelle et privée entre le couple et le jeune Victor qui est qualifiée, et par un terme d’affection identique, qualitativement, à celui qu’on trouve sur des épitaphes d’enfants élevés par leurs parents naturels. Pour un âge comparable, on mentionne la seule inscription en grec du dossier [51 : AE, 1967, 314], en provenance elle aussi de Lyon. Elle concerne « l’enfant d’Aurelius Aristôn, du nom de Gorgonios, gymnaste (?), âgé de 10 ans, lui que j’avais recueilli dès son plus jeune âge et élevé, lui que tous aimaient12 » : efiloun. Ici aussi, alors qu’il s’agit d’un exemple de relation fonctionnelle et qu’on soupçonne un but professionnel13, c’est l’affection qui est évoquée.
14Toutefois, on ne saurait conclure, de ces quelques observations et faits, que les adjectifs dulcissimus/-a et carisssimus/-a seraient particuliers à un type de relation ou à un âge. Ainsi, Primitivus, anima optima qui a vécu plus de 25 ans [38] est désigné par celui qui l’a élevé, un sévir augustal du nom de C[l(audius) A]phrodisius, comme son alumnus carissimus. Dans ce corpus, la seule certitude est que dulcissimus/-a n’apparaît dans aucune des inscriptions où l’on peut reconnaître une relation de type professionnel dans la mise en nourrice. L’étroitesse du corpus interdit d’y voir une caractéristique significative. Dans l’appréciation du vocabulaire affectif, nous sommes non seulement tributaires des quantités mais aussi de deux variables fluctuantes : la localisation et le temps. Les comparaisons avec d’autres régions de l’Empire, à commencer par l’Italie au corpus très abondant, ne sont que théoriquement pertinentes, car ce ne sont pas les mêmes cultures, les mêmes substrats culturels ni les mêmes histoires qui caractérisent la péninsule italique et les provinces qui furent galliques, ibériques, germaniques etc. Il faut en outre tenir compte des modes d’expression. Infelicissimus apparaît dans trois inscriptions : [29] à Nîmes, datée du IIe s. de notre ère et dans laquelle c’est l’alumnus dédicataire, Q. Tacitius Eros, mort à près de 12 ans, qui est qualifié d’infelicis simus ; [13], à Arles, datée du IIe s. de notre ère, dans laquelle ce sont la mère et la patronne dédicantes du jeune homme âgé de 22 ans, membre de la corporation des utriculaires, qui se disent infelicissimae ; [188], à Lyon, datée du IIe ou du IIIe s., où ce sont les parents adoptifs de jeunes enfants qui se disent infelicissimi. Or dans l’épigraphie, notamment des Trois Gaules, ce terme d’affliction est plutôt tardif et caractéristique de la seconde moitié du IIe s. et du IIIe s. En outre, ce n’est pas du tout la même chose d’exprimer, pour soi, la douleur ou de qualifier le malheur du défunt.
15Les quelques inscriptions dans lesquelles la fonction nourricière à but professionnel ou d’apprentissage est explicitée ou très probable donnent d’autres indices. Dans les deux inscriptions de médecins [10 et 12] en Narbonnaise, aucune épithète laudative ne peut être retenue, soit parce qu’il n’y en pas [12], soit parce que les adjectifs qualificatifs ornent le poème en hexamètres de l’épitaphe [10] sans impliquer directement le dédicant14. Dans l’une des deux inscriptions qui concernent des utriculaires [13 et 14], la patronne de l’alumnus n’utilise aucun adjectif pour qualifier son pupille affranchi cependant que sa mère, présente aussi comme dédicante, se qualifie elle-même d’infelicissima [13] alors que dans l’autre [14] elle dédie l’épitaphe alumno ca(rissimo), quoiqu’il soit âgé de 27 ans15. Enfin, dans l’inscription nîmoise (CIL XII, 3183 + add.) offerte à L. Sammius L. f. vol. Ae[m]i[li]anus par l’alumnus L. Sammius Maternus [23], archiereus synhodi, aucune épithète n’est utilisée. En Lyonnaise, il en est de même pour la relation entre l’alumnus Epictetus et le préposé au vectigal Aurelius Ca[e]cilianus [35] ; à Lyon, pour l’alumnus Val(erius) Primus Viperius du vétéran de la Ire légion T. Flavius Florus [36] et enfin pour l’alumnus inconnu du négociant en orfèvrerie d’argent et sévir augustal lyonnais Cn. Danius Minuso [37].
16Dans une certaine mesure, il semble se confirmer, d’après la fréquence des épithètes comme dulcissimus/ -a et carissimus/-a, que le fosterage développe un type de relation affective quasiment identique à celui de la parenté biologique. Si l’on songe que ce vocabulaire est affiché et lisible par quiconque, on peut considérer qu’il y a une manifestation d’intégration et de conformisme : avoir une alumna ou un alumnus, être une nutrix ou un educator sont des expressions de la romanité ; l’indiquer, ne serait-ce que pour des raisons juridiques et statutaires, c’est exprimer cette romanité car c’est la preuve qu’on participe, par cette habitude épigraphique, à la communauté romaine ; utiliser le même vocabulaire affectif, c’est ou bien accepter de « subir » un environnement social, ou bien considérer que l’expression affective commune est conforme aux sentiments que l’on souhaite exprimer pour le défunt ou pour soi. Il semble donc que, dans ce type de parenté, l’expression de l’identité par le vocabulaire affectif est majoritairement conforme aux modes romains.
Quand l’épitaphe bavarde
17Nombre d’inscriptions lyonnaises aux deuxième et troisième siècles de notre ère contiennent une multitude de mots qui enveloppent la sobre évocation de l’état civil du défunt. Quelques inscriptions de la cité de Vienne ou d’autres cités de la Narbonnaise recourent aussi à une certaine accumulation. Le défunt est présenté comme une anima qui reçoit une épithète. Parfois aussi le dédicant survivant reçoit une épithète en opposition bien évidemment aux qualités dont est revêtu le défunt, ce qui sert à le grandir et à le parer des qualités les plus éminentes : le survivant est infelix, infelicissimus comme à Antibes (ILN, Antibes, 8) dans la première moitié du IIIe s. les parentes infelicissimi [389] de leur fils dulcissimus ou à Arles (CIL XII, 825), également dans la première moitié du IIIe s., Iulia Parthenope, infelix mater [353] qui fait graver ces lignes sur la face avant de la cuve du sarcophage où a été mise sa fille Iulia Lucina :
… O dolor quantae | lachrimae fecere | sepulchrum Iul(iae) Lu|cinae que uixit ka|rissima matri flos ae|tatis hic iacet intus | condita saxo o utinam | possit reparari spiritus ille | ut sciret quantus dolor est…
« … Ô douleur, combien de larmes a provoquées la sépulture de Iulia Lucina qui a vécu très chère à sa mère… ô puisse cet esprit être restauré pour qu’il sache quelle grande douleur c’est… » (traduction V. Gaggadis-Robin, 2005, p. 224, légèrement modifiée).
18C’est aussi le cas à Lyon (CIL XIII, 1892) de la mère miserata amissam fili dulcisimi de L. Septimius Alexander Peregrinus Adelfus Traianensis [288] ; des parentes miserrimi, amissione unici fili sine subole eius orbati, Claudius Regulus et Severia Severa qui, à Lyon (CIL XIII, 1986), font graver D. M et memoriae perenni l’épitaphe de leur fils Tib. Claudius Maturinus de la façon suivante :… iuuenis modestissimi qui prope empetrum uicen| simum et octaum aetatis | annum excesit omni| um numinum frustra cul| toris qui hac aetate | obiit ! [290]. Sobre, car elle ne donne pas d’épithète à ses enfants, apparaît par comparaison l’épitaphe des enfants d’Aemilia Afrodisia, une liberta [429] qui à Lyon (CIL XIII, 1828) se dit mater eorum infelicissima.
19Ces épitaphes ne renseignent guère plus sur les sentiments des individus et les relations qu’ils pouvaient entretenir de leur vivant. L’abondance verbale semble de façade au sens propre comme au sens figuré. À Lyon elle se déploie en petites lettres très reconnaissables sur les autels-cippes des sévirs, des décurions, des familles de légionnaires. Elles se déploient aussi sur les quelques faces avant de rares sarcophages comme dans le sud de la Narbonnaise. Une fois retirées les formules initiales – invocations aux dieux Mânes, mémoire, mémoire éternelle (plusieurs dizaines d’occurrences pour ces deux formules), mémoire la plus douce [445], repos éternel, sécurité éternelle [447, 585], sainte mémoire [469] –, les précautions d’usage bien connues dans la vallée du Rhône, comme la protection sous l’ascia, et les longues formules plaintives des survivants et de louange du défunt, ces épitaphes ne nous disent rien d’autre que ce qui est l’ordinaire funéraire : noms des dédicants et des dédicataires, éventuellement âge du défunt, parfois position sociale ou métier. De la nomenclature et de l’onomastique découlent les mêmes informations que sur des épitaphes moins disertes. Rares sont les cas où la narration sort du genre convenu pour préciser la vie, les circonstances de la mort. Là encore cependant, nulle discrimination selon les sexes.
Des circonstances exceptionnelles ?
20Il faut distinguer les épitaphes rendues longues par l’accumulation de formules initiales ou terminales et un discours laudatif ou moralisateur de celles qui donnent des renseignements sortant de l’ordinaire sur les circonstances de la mort ou de l’honneur rendu au défunt. L’accumulation et l’allongement des textes ont été une tendance générale à partir de la fin du Ier s. apr. J.-C. qui se développa surtout à partir du milieu du IIe s. Elle est particulièrement visible à Lyon et dans la moyenne vallée du Rhône où une analyse et une interprétation du vocabulaire ainsi utilisé ont servi de base à la datation des inscriptions16. Une fois cette distinction opérée, quelques rares inscriptions contiennent des détails qui singularisent les défunts. Ces détails ne sont pas toujours longs : un verbe ou quelques mots disent tout. Il suffit de se rappeler l’inscription, à Xanten, de la stèle du centurion M. Caelius, fils de Titus, originaire de Bologne (CIL XIII, 8648 = ILS, 2244), connue depuis 1630, qui indique qu’il est mort dans la guerre de Varus ([ce]cidit bello Variano) et qui est généralement interprétée comme un cénotaphe parce que son frère dit, dans le texte gravé, espérer que les ossements reposent : ossa | [i]nferre licebit. On en déduit donc qu’il n’a pas pu les récupérer.
21Les quelques inscriptions de notre étude qui entrent dans cette catégorie ont toutes un point commun : le caractère soudain, brusque, brutal, inhabituel de la disparition, c’est-à-dire parfois loin des siens. En raison de sa dimension accidentelle, cette mort inattendue est explicitée dans l’inscription comme si la précision donnée devait contribuer aussi à situer davantage ce qu’avait été antérieurement la vie du défunt. En faisant cela, les dédicants rendaient davantage vivante la mémoire du temps et des lieux. Pour les historiens ces inscriptions présentent le même intérêt que pour les contemporains des morts mais elles nous obligent en outre, compte tenu du faible nombre de cas recensés, à nous interroger sur leur singularité ou leur universalité.
Références | Localisation | Date | Circonstances mentionnées |
CIL XIII, 1968 [38] | Lyon, Saint-Irénée. | 140-240 | Mort de l’alumnus loin de chez lui : qui sepellitus est Lunae Pisae in Tuscia ad flumen Macra. |
CIL XII, 221 + AE, 1988, 870 [261] | Saint-Cézaire-sur-Siagne. | IIIe s. - av. 260 | Mort du fils le jour de son mariage, en y allant : cum ob uotum coniugem Foro (Iuli) duceret, ipsa die uitam perdidit. Sarcophage. |
CIL XIII, 2036 [107] | Lyon, Trion. | 240-310 | Une famille « recomposée » : voir stemma 13. La mort de deux enfants révèle une parenté adoptive et peut-être des naissances d’unions différentes. |
CIL XIII, 1862 [187] | Lyon, Trion. | 240-310 | Mort du père, âgé de 65 ans, par une main criminelle qui a empêché sa fille de fermer les yeux de son père : non licuit manibus suis patris oculos tegere cuius spiritus ab hominibus mali interumptus est. |
CIL XIII, 1910 [188] | Lyon, La Guillotière. | 240-310 | Mort du jeune fils, âgé d’un peu plus de onze ans et demi, décurion et mort des deux jeunes enfants pris en nourriture par les parents pour se consoler de la perte de leur propre fils. Mausolée des Acceptii. |
CIL XIII, 2182 [682] | Lyon, Saint-Irénée. | 240-310 | Décès de la mère tuée par son mari : feminae sanctissimae manu mariti crudelissimi interfectae. |
CIL XIII, 2070 [241] | Lyon, perdue. | 240-310 | Mort accidentelle sur la Saône : hic iens in curam per amnem Arar subito casu abreptus. Voir le texte dans l’introduction de la première partie. |
CIL XII, 2033 [367] | Vienne. Sainte-Colombe. | IVe-Ve s. | Mort en l’espace de 27 jours des trois jeunes enfants du couple qui étaient respectivement âgés d’un peu plus de 7, 4 et 3 ans. On peut penser à une épidémie. |
Tableau 32. – Des morts marquantes ou extraordinaires ?
22Le dossier est réduit, principalement localisé à Lyon ou environs (cas de l’inscription de Vienne, certes dans une autre province) et daté du IIIe s. Doit dès lors être posée la question de la représentativité de ce corpus. Le faible nombre de documents de cette nature par rapport à l’ensemble du corpus explique pour partie qu’on n’ait pas d’attestations dans les autres lieux de l’étude. Dans les huit cas du dossier on constate une conjonction de conditions à la narration singulière de la mort. Ce n’est pas la mort qui est évoquée : celle-ci, le fatum, est inévitable. C’est l’incompréhension qui risquerait d’être engendrée par cette mort particulière si elle n’était pas précisée. La dimension sociale domine dans ces huit cas où une distinction est implicitement ou explicitement faite entre les aspects intimes et la sphère « publique ». Primitivus [38], mort en Toscane, à Luna, sur le fleuve Macra, loin de chez lui, sans doute Lyon ou ses environs puisque l’épitaphe en provient, était un alumnus. Son épitaphe témoigne d’une relation de parenté particulière, situe davantage socialement celui qui l’a élevé, Claudius Aphrodisius, sévir augustal lyonnais, en suggérant l’horizon de ses relations ou de ses activités. À Saint-Cézaire-sur-Siagne, en Narbonnaise, dans le territoire d’Antibes, c’est une famille de citoyens, des Octavii du côté du père, des Iulii du côté de la mère [261], probablement connue et dont on peut penser qu’elle avait une certaine notabilité, qui vit mourir le fils le jour où il venait de se marier à Fréjus. Les trois dernières lignes du texte peignent, avec un vocabulaire ordinaire pour l’époque, l’affliction des parents. C’est l’expression de la sphère privée analysée précédemment (voir chapitre i, p. 43-44). Les trois premières lignes disent les circonstances particulières parce que la noce a été endeuillée. On est dans le domaine public de la relation sociale : il semblerait que les Octavii aient été originaires de Fréjus et aient possédé un domaine sur le territoire de la cité d’Antibes où a été retrouvée cette épitaphe. On ne connaît aucune autre attestation de cette famille sur le territoire d’Antibes17. En indiquant le lieu et les circonstances de la mort de leur fils, les parents ne se contentent pas d’informer les passants de la cité où repose leur fils. Ils racontent aussi l’étendue géographique de leur sphère d’action. Une même extension du cercle des relations peut être lue dans l’inscription qui concerne Valeria Leucadia et Vireius Vitalis [107] (voir stemma 13) à Lyon. Les gentilices différents des enfants vivants ou morts, la mention d’un vitricus, un beau-père, qui précise qu’il avait adopté et éduqué comme le sien – qui eum sibi filium adoptauerat et arte educauerat – concourent à étoffer la connaissance sociale des individus mentionnés. Dans le cas de la mort accidentelle d’Aufidius Militaris [241] (CIL XIII, 2070), la formule montre une disparition alors qu’il était en pleine activité : iens in curam per amnem arar subito casu abreptus. Deux inscriptions évoquent l’acharnement du sort sur des parents : à Lyon, les Acceptii [188] voient disparaître les deux jeunes enfants, un garçon et une fille, que les parents ont adoptés pour les nourrir en consolation de la disparition de leur propre garçon, décurion de la cité ; à Vienne [367], plus tard au IVe voire au Ve s., un couple voit disparaître en moins d’un mois ses trois jeunes enfants. Malgré une datation basse, cette dernière inscription ne comporte aucun indice chrétien. Par conséquent elle témoigne de la permanence de la conception du rôle des épitaphes à la mode « païenne » alors même que la formulation est empreinte d’une rédaction plus fluide, dans un style construit différemment des épitaphes des Ier et IIe s. : ego, pater, Vitalinus et mater, Martina, scibsimus non grandem gloriam sed dolum filiorum tres filios…
23Enfin deux inscriptions mentionnent une mort violente : dans un cas, un père, âgé de 65 ans, a été tué par de « méchants hommes », ab hominibus mali interumtus [187], dans l’autre, une mère, âgée de 28 ans, a été tuée par les mains de son mari : « manu mariti crudelissimi interfecta » [682]. Ces deux exemples révèlent la violence quotidienne ordinaire. Comme pour les six cas étudiés auparavant, il y a une distinction nette entre la narration de la mort et le discours affectif, moral et conventionnel de l’épitaphe. Sans la précision sur les circonstances singulières de la mort, ces deux inscriptions seraient anodines. Il faut donc essayer de comprendre les raisons qui ont pu conduire les dédicants à raconter ces particularités. Dans le cas de Iulius Aventinus [187], vétéran de la legio prima Minervia, on peut exclure, compte tenu de son âge, 65 ans, qu’il s’agisse d’une mort sur le champ de bataille d’autant que la fille comme la mère portent le même gentilice que le père et mari tué, que la mère indique avoir vécu vingt ans avec lui et qu’il est décrit successivement comme celui qui a nourri par son travail, agi avec la piété qui sied à un père et avec la bienveillance qui sied à un patron. Tout le portrait du défunt ressortit à la sphère privée, y compris la conséquence qui résulte des circonstances et de la nature de la mort. En effet, la soudaineté peut-être brutale de sa mort a privé la fille de la possibilité de fermer les yeux de son père : qui non licuit manibus suis patris oculos tegere. Autrement dit la fille ne l’a pas vu mourir et pour une raison quelconque n’a probablement pas pu participer à une partie au moins des funérailles. Ce n’est pas une mort accidentelle au sens où des hommes en sont la cause : il doit s’agir d’un crime par des brigands… Le message des deux femmes dépasse le cadre strictement privé de la mort ordinaire pour situer cette mort singulière dans la société : celui qui est ainsi mort était un vétéran, ce qui avait une importance comme on a vu dans le chapitre précédent. Ce qui est posé dans cette épitaphe est la dignitas du citoyen, vertueux, à laquelle une violence indigne et injuste a été imposée car elle a émané d’homines.
24La mort de Iulia Maiana (CIL XIII, 2182) est narrée selon un schéma comparable. Quatre mots seulement (« manu mariti crudelissimi interfecta ») suffisent à dire la brutalité et à dénoncer le coupable. Sans eux, il ne reste que l’ordinaire lyonnais du IIIe-IVe s. : vocabulaire affectif, moral, détails sur la composition de la famille, les âges, formules initiales et terminales sans oublier l’ascia. Mais les exclamations « o, fides !, o pietas ! » prennent tout leur sens avec les circonstances de la mort puisque tous les protagonistes de la scène sont désignés par la position généalogique et matrimoniale. Ainsi fides renvoie au lien conjugal et à l’entente dans le couple, célébrée par nombre d’inscriptions18 et pietas aux relations de parents à enfants et inversement. Dans cette inscription-ci, c’est donc tout l’édifice social traditionnel qui est décrit et qui s’effondre par le geste du mari et père. Quant à savoir si cette violence conjugale était fréquente, c’est une question à laquelle les inscriptions latines des provinces gallo-germaniques ne permettent pas de répondre : à ma connaissance, cette inscription est unique19.
25Malgré leur rareté ces morts singulières, connues en un exemple sont universelles par les ressorts humains et les enjeux sociaux qu’elles suggèrent. La seule difficulté pour les historiens qui ne connaissent pas la totalité de la documentation potentielle est précisément d’évaluer la place que ces types de morts représentaient dans la réalité antique.
*
26Si, formellement, l’expression des sentiments affectifs et moraux a pu évoluer, ceux-ci semblent profondément identiques et ils expriment deux situations différentes mais non exclusives l’une de l’autre : la tendresse (humaine) caractéristique des liens qui unissent des individus dont l’un a élevé et l’autre a été élevé ; le respect (social) caractéristique des liens que tissent les relations d’éducation et de formation aptes à placer dans la société, nécessaires à l’intégration sociale. Naturellement, ces deux aspects devaient être très imbriqués.
27Y a-t-il, dès lors, un genre de l’épitaphe ? Oui si l’on songe aux formulations, à l’esprit de la narration d’une vie. L’épitaphe est un genre narratif. Non si l’on pense en termes de « gender20 ». Elle n’a pas de sexe et n’affiche rien d’autre que ce que la société dans sa complexité était. On pourrait même conclure qu’elle en dit sans doute moins que la vie elle-même car elle est réduite à des formules plutôt stéréotypées qui tendent à être conformes à ce que, selon son rang, on attendait des individus. L’originalité des épitaphes lyonnaises loquaces ne l’est qu’en comparaison des formulations antérieures à Lyon et dans les autres cités mais cette comparaison n’a aucun sens ni pour les morts ni pour les vivants contemporains qui ne voyaient que des séries identiques. Quelques exemples sortent de l’ordinaire conventionnel et stéréotypé et permettent de cheminer dans des interstices qui ouvrent sur la vie quotidienne.
28Les épitaphes ne se différencient que formellement et juridiquement des hommages publics par la nature des informations qu’elles donnent sur la vie des individus mais, comme eux, elles ont pour but de transmettre un souvenir et l’on peut donc considérer qu’elles sont un mode d’affichage social.
Notes de bas de page
1 On pourra comparer les observations avec celles qui avaient été faites par H. Desaye, 1989, p. 59-71.
2 Pour les adjectifs qui ont une désinence différente au masculin et au féminin je donne la désinence féminine seule dans les cas où l’adjectif n’a été recensé qu’au féminin dans notre corpus et inversement au masculin seul quand les occurrences ne sont que masculines. Le choix de commencer par le masculin dans les autres cas est purement conventionnel : c’est celui des dictionnaires (masculin, féminin, neutre).
3 Les occurrences en italiques incluent les époux et les épouses (coniux, uxor, maritus) partie prenante à une inscription comportant l’un des termes de parenté qui fonde cette recherche. Ces occurrences sont comptabilisées séparément dans le total pour ne pas fausser le commentaire car cette catégorie est hors du corpus documentaire. Voir l’introduction générale supra.
4 Il y a naturellement des exceptions. Ainsi, à Lyon, CIL XIII, 2079, le jeune C. Bellius Belliolus [445], mort à un peu plus de sept ans est-il honoré par son père, sa mère et sa sœur du même qualificatif. Le monument est fait aux dieux Mânes et memoriae dulcissimae. On conviendra que, par glissement, c’est lui qui est ainsi loué.
5 Cette observation est valable dans le cas où l’on ne retient pas les occurrences entre époux. Le résultat est alors le suivant : premier, dulcissimus, 54 ; deuxième, pientissimus, 52 ; troisième, carissimus, 51 ; quatrième, piissimus, 44.
6 J’utilise des guillemets pour indiquer qu’il s’agit du concept anglo-américain de gender, translittéré en français et qui soulève de très nombreuses questions méthodologiques, notamment en histoire romaine, du fait des conditions de sa naissance et de son contexte d’utilisation. La bibliographie sur cette question est immense, très souvent répétitive et tautologique quand elle est compréhensible. Le plus souvent, on peut, en histoire romaine, faire l’économie de l’utilisation du mot sans grever la pertinence de la réflexion. Quatre articles permettent d’aborder l’historiographie de ce concept et des débats à partir desquels on accédera facilement à la bibliographie : J. Scott, 1986/1987, p. 1053-1075/125-153 ; S. Boehringer, 2005 ; Th. Eloi, 2005, p. 174-184 ; J. Boydston, 2008, p. 558-583.
7 Le total résultant de l’addition des différentes catégories peut parfois être légèrement différent du total indiqué pour chaque adjectif car dans quelques inscriptions un même adjectif est répété pour des individus différents. Ces cas sont peu nombreux et jouent sur des quantités infimes qui ne bouleversent pas les ordres de grandeurs des répartitions.
8 Ces « couples » se répartissent ainsi : 58 documents avec des alumni, 12 documents avec des nutrices, soit 70 couples d’individus, auxquels doivent être ajoutés 3 documents avec des educatores et 3 avec des conlacti, soit 76 cas.
9 Nous avons retenu 77 occurrences, résultat de l’addition des 51 occurrences d’épithètes exprimées, auxquelles on a ajouté les 26 occurrences dépourvues d’épithètes, mais sans tenir compte des cas indéterminés, hors contexte funéraire ou en grec.
10 Les épithètes sont données dans l’ordre décroissant des fréquences relevées pour qualifier l’alumnus. On a regroupé les épithètes qui appartiennent à un lexique identique : par exemple innocentissimus/a, incomparabilis, ou les mérites.
11 Ainsi aucune indication d’âge n’est connue pour les épithètes suivantes données par les parents nourriciers à leur alumnus/-a : [aman ?]tissimus [50], bene merenti [11], castus [33], delicatus [57], dilecta [56], incomparabilis [10], merenti [31], optimus [189], pientissimus, pietas [1, 4], pro meretis [16]. Quant au qualificatif donné au nourricier par celui qui a été élevé, il n’est donné que dans le cas suivant : [45], anima dulcissima âgée de plus de 50 ans (50 ans, 1 mois 10 jours) dans une inscription lyonnaise du IIe-IIIe s. (CIL XIII, 2180).
12 Traduction J. Pouilloux, 1967.
13 J. Pouilloux, 1967.
14 C’est le dédicataire qui se qualifie d’innocuus, évoque sa piété et se qualifie de probatus.
15 Sur la trentaine d’inscriptions mentionnant des utriculaires, dont 28 dans les Gaules, 11 sont des épitaphes parmi lesquelles les deux qui concernent des alumni. Parmi les neuf restantes, une est fragmentaire et ne nous permet pas de savoir qui est le dédicant (CIL XIII, 2023, Lyon), sept ont pour dédicant un parent par le sang, fils, épouse ou mère, qui toutes mentionnent comme épithète laudative soit piissimus/pientissimus, soit carissimus. Une seule s’inscrit dans une relation d’affranchi à patron. L’expression laudative utilisée est patrono optime merito.
16 Voir les travaux d’Y. Burnand : « Chronologie des épitaphes romaines de Lyon », REA, 61, 1959 p. 320-352 ; « Chronologie des épitaphes romaines de Vienne », REA, 61, 1963, p. 299-305 ; « La datation des épitaphes romaines de Lyon : remarques complémentaires », Burnand, 1992, p. 21-26. Voir aussi les critères de M. Dondin-Payre et M.-Th. Raepsaet-Charlier, 1999, p. vii-xii ; Ces critères ont été précisés, Ead., 2001, p. ix-xiv. Voir aussi plus récemment pour deux formules particulières M.-Th. Raepsaet-Charlier, 2002, « Hic situs est ou dis Manibus. Du bon usage de la prudence dans la datation des épitaphes gallo-romaines », L’Antiquité classique, 71, 2002, p. 221-227.
17 Voir A. Chastagnol, 1988, p. 280-288.
18 Voir B. Rémy, N. Mathieu, 2009, p. 16-17 et 82-83.
19 Naturellement cela ne doit pas nous interdire de réfléchir à ces questions des relations conjugales.
20 Sur ces questions voir supra note 6.
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