Chapitre III. S’allier (Xe-XIIe siècle)
p. 135-223
Texte intégral
1Tout portait à croire que Raymond, riche seigneur du Haut-Toulousain parti en pèlerinage à Jérusalem à l’extrême fin du Xe siècle, était mort noyé dans le naufrage du navire qui le transportait. Sa « veuve », après avoir versé quelques larmes, se consola auprès d’un autre homme qu’elle finit par épouser et lui céda tout son bien, y compris le château et la part d’héritage devant revenir aux deux filles qu’elle avait eues de Raymond. L’heureuse intervention d’Hugues Escafred, vieil « ami » de Raymond, permit aux deux vierges de récupérer leurs biens et d’éviter ainsi, par absence de dot, une ignominieuse mésalliance. Surtout, Hugues Escafred leur trouva à chacune un mari : ses deux propres fils. Et ce fidèle, à la tête d’une troupe, permit à Raymond de recouvrer son château1.
2De la virginité à la viduité, du remariage rapide à la peur de la mésalliance en passant par la dot et le redoublement d’alliance, et jusqu’à l’« ami » et l’auxilium, ce récit issu du Livre des miracles de sainte Foy de Conques illustre bien des aspects de l’alliance médiévale.
Alliance matrimoniale et parenté
Préludes à la parenté aristocratique
Le vocabulaire de la parenté
3On constatera après d’autres l’extrême pauvreté de la terminologie en usage dans les scriptoria quercinois et toulousains du Xe à la fin du XIIe siècle. Et cette indigence est double : elle concerne d’une part la diversité du lexique mais aussi le très faible nombre de certaines occurrences. Dans ce flou qui entoure le vocabulaire de la parenté, seuls sont véritablement privilégiés les membres du premier cercle2 : mère, père, sœur, frère, conjoint. Il n’est que voir le nombre de mots permettant de désigner l’épouse, mais aussi les parents – les géniteurs – ou encore le frère. Au-delà de ce noyau restreint des très proches, il ne semble plus indispensable d’user d’une terminologie fort précise ; on connaît l’ambivalence du mot nepos3. D’une manière générale, on se réfère énormément au premier cercle évoqué (85 % des occurrences) mais très peu – voire exceptionnellement – au second. Les grands-parents sont quasi absents des actes et ne totalisent que sept occurrences sur les 3 768 retenues, soit moins de 0,2 % du total ; les oncles et tantes ne sont guère mieux lotis avec seulement vingt-trois mentions (0,6 %). Les neveux et petits-enfants n’apparaissent que cent dix fois dans les actes (2,9 %). Quant à ceux que les actes désignent comme consanguinus, consobrinus, cognatus, propinquus, ou ceux qui font partie des parentes, de la parentela ou enfin du groupe des amici, ils ne représentent que 10 % des désignations.
4Les actes qui nous informent sont essentiellement des aumônes ou des transactions faisant intervenir des parts d’héritage. Il n’y a donc rien de surprenant à voir si peu paraître grands-parents et oncles. On est surpris en revanche de la place restreinte qu’occupe le couple dans cet ensemble, avec moins d’un cinquième des cas. Les échanges latéraux et les consentements d’époux, après avoir dominé tout au long du Xe siècle et jusqu’aux années 1030, s’effacent devant les relations géniteurs/enfants qui prennent le dessus. Celles-ci constituent à elles seules 40 % de l’échantillon mais sont rattrapées par les relations adelphiques après 1130 : les mentions de frères/sœurs représentent un quart du total des occurrences. Néanmoins, les cartulaires de Saint-Sernin et de Grandselve – très riches en actes du XIIe siècle – présentent une situation où le couple frères/sœurs rassemble près de 40 % des cas. Doiton y voir un renforcement de la coseigneurie rendue indispensable du fait de l’émiettement des patrimoines de la petite et moyenne aristocratie ?

Figure 20. – Terminologie de la parenté (consanguinité et alliance) dans les actes.

Tableau 12. – Terminologie de la parenté – nombre d’occurrences.
Respect de l’interdit et choix du conjoint
5La période sur laquelle porte cette étude est fondamentale pour la mise en place de règles et de confirmations d’interdits de parenté définis par l’Église. C. B. Bouchard affirme que les familles nobles ont intégré à leurs pratiques matrimoniales les normes de l’Église et que, le plus souvent, elles les observaient4. Si P. Corbet ne nie pas le respect de ses règles, dans des familles à la tradition chrétienne affirmée ou encore temporairement dominées par une personnalité de l’Église, il considère en revanche que la démonstration doit davantage distinguer les périodes et les espaces. Que retenir de ses travaux pour les terres d’entre Tarn et Garonne ? En premier lieu, à la fin du IXe siècle, l’aristocratie du sud de la Loire semble vraiment peu regardante sur la discipline de l’inceste comme tendrait à le prouver les propos du synode de Douzy de 874 réitérés lors de celui de Metz en 8935. Avant même que la réglementation ne soit mise en place, des reproches sont adressés à la noblesse méridionale. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si, après avoir démarrée en Allemagne au début du XIe siècle6, c’est depuis Toulouse et son concile de septembre 1056, que la lutte contre les mariages incestueux va véritablement se diffuser.
6Toutefois, 1056 ne marque pas une rupture dans les comportements matrimoniaux locaux. La haute aristocratie du Midi n’hésite pas à enfreindre les interdits, à commencer par Raymond IV de Saint-Gilles qui épouse sa cousine germaine7 dans le but d’intégrer le marquisat de Provence. Une telle consanguinité, extrêmement rare, obligeait à une réaction et le comte fut, par deux fois, excommunié, en 1076 puis en 10788. Rareté pour la haute aristocratie, sans doute, mais le cas se repère chez les Gandalou, il est vrai lorsque la lignée arrive en bout de course. Et dans une situation comme celle-ci, il n’est nullement besoin de généalogie – comme le préconise l’Église – pour que le prêtre s’oppose à l’union des promis9. Mais l’Église s’intéresse-t-elle à ces lignées dont la déchéance paraît irréversible ? Elle frappe fort lorsque la condamnation va affecter une famille dont la puissance ou la renommée font d’elle un modèle. Le bouclage consanguin10 observable chez les Gandalou/Saint-Cirice au cours du troisième quart du XIIe siècle ne paraît pas leur avoir attiré les foudres de l’Église. Pourquoi s’acharner contre ceux qui n’ont trouvé que ce subterfuge pour tenter de limiter l’effritement d’un patrimoine déjà bien mal en point en 1126 ? à cette date, Raynald de Gandalou, un oncle de Raymond Bernard, le mari de Martina, ne se proclame-t-il pas affaibli par la vieillesse et la pauvreté11 ? Dans l’ensemble des stratégies sociales, cet exemple illustre ainsi parfaitement la subordination des stratégies matrimoniales aux stratégies patrimoniales12.

Figure 21. – Les Gandalou et le non-respect de l’interdit.
7L’Église condamne le renchaînement d’alliance, c’est-à-dire le cas d’un mariage entre individus qui partagent en commun un consanguin, comme dans la situation qui caractérise les Gandalou/Saint-Cirice. Mais l’Église s’oppose également aux redoublements d’alliance, ces mariages de deux consanguins avec deux consanguins d’une autre famille. Or, cette pratique semble assez fréquente, dès avant qu’elle ne soit remise en cause par l’Église : on a vu Hugues Escafred, vers 994-1009, marier deux de ses fils aux deux uniques héritières de Raymond (de Bousquet)13. C’est en revanche prendre plus de risques que d’opter pour cette option d’alliance en un temps où elle est contestée et même combattue et le fut jusqu’en 1215. Ainsi, vers 1125 probablement, Raymond Raino de Tolvieu unit-il ses filles Flandina et Bona à deux frères de la famille de Bretes, Guillaume et Agenon14. Mais lui-même a déjà vécu cette expérience en épousant, vers 1100, une fille15 d’Amiel de Penne et de Linguart alors que sa sœur, Ricartz, s’unissait à Raymond de Penne, fils du même couple. Chez les Tolvieu, sur deux générations successives, quatre enfants sont engagés dans des redoublements d’alliances. On se situe donc dans une stratégie identique à celle élaborée par les comtes de Barcelone pour assurer la stabilité d’une alliance politique16 : recours à la multiplicité des alliances matrimoniales des membres de la famille mais aussi des fidèles. Or, pour en rester aux Tolvieu, Arnaud Pelfort, miles d’une lignée gravitant dans l’entourage des châtelains toulousains, a épousé avant 1140 Audiarda (de Penne), petite-fille de Ricartz17.

Figure 22. – Les redoublements d’alliance sur deux générations chez les Tolvieu au XIIe siècle.
8Un autre bel exemple est fourni par la véritable stratégie des Caraman – Castelnau – Cabaldos vers 1120 puis 1180. Les Cabaldos et les Castelnau sont déjà apparentés : Arnaud Elie (II) de Cabaldos et Guillaume de Castelnau sont cousins germains par leurs mères. Néanmoins, ce n’est pas avec cette branche-ci des Cabaldos que Guillaume de Castelnau et son épouse Sebilia vont unir leur fille Matelios et leur fils Raymond Guillaume. Ces derniers se marient avec deux enfants de Pons Raymond de Cabaldos, cousin d’Arnaud Elie, et d’Esclarmonda. Et la stratégie se prolonge : Sasneus, demie-sœur de Guillaume de Castelnau, a épousé Cenebru de Campsas. Sa nièce, Lombarda (de Campsas) va épouser Raymond Guillaume de Cabaldos, dernier fils de Pons Raymond et d’Esclarmonda.

Figure 23. – Les redoublements d’alliance à la même génération chez les Castelnau-Caraman, Cabaldos et Campsas.
9On pourrait encore ajouter l’exemple aperçu à l’occasion de la transmission des noms chez les Valségur et les Castelmaurou où les deux frères de cette dernière lignée, Porcel et Galhard, vont s’unir à Flandina et sa sœur dont on ignore le nom. On doit sans aucun doute considérer que la vogue des redoublements d’alliance s’explique par des contingences d’ordre patrimonial de transferts de biens18. Mais doivent aussi être prises en compte les restrictions très contraignantes portées sur les consanguins : la volonté de trouver des conjoints dans un cercle d’alliés suffisamment proches de la parenté pour être considérés comme tels sans être pour autant des consanguins19. Indéniablement, le respect des règles canoniques du mariage ne semble pas constituer la priorité des aristocrates. La préservation du patrimoine dont dépend leur survie constitue davantage leur leitmotiv et si, pour que les revenus soient maintenus, il faut enfreindre la norme, les aristocrates n’hésitent pas forcément longtemps à sauter le pas. Ce constat n’est toutefois pas spécifique à cette région20. Il existe donc bel et bien une forme de résistance qui paraît systématiquement liée aux transferts patrimoniaux. Cette résistance aboutit du reste à l’assouplissement des règles en 1215 : le concile de Latran lève l’interdit sur le redoublement d’alliance.
10Si le concile de 1056 entend réprimer les incestes, il condamne fermement aussi les adultères et, par delà, la sexualité. En 1101, le vicomte Raimond abandonne à Saint-Pierre de Moissac deux églises de Caussade. L’acte précise que leurs revenus avaient été distribués aux concubines du vicomte21. Or, il se trouve qu’à Moissac, un autre chantier est en cours d’achèvement : l’abbatiale a été restaurée après son affiliation à Cluny, un incendie l’ayant par ailleurs partiellement détruite en 1047. Le cloître est achevé en 1100. Et voici qu’en 1101, à l’instant où le vicomte Raymond évoque ses concubines, le portail qui accueille les fidèles prend sa forme définitive. Sur la droite, Marie qui incarne la pureté, l’idéal quasi inaccessible ; à gauche du portail, assistée de l’Avarice, non pas l’Eve tentatrice mais la Luxure représentée sous les traits d’une femme ondulante tel un serpent, dénudée, les côtes saillantes, la poitrine tombante d’où s’échappent des serpents, un crapaud dévorant son sexe et un autre sortant de sa bouche.
11Nous ne possédons que quatre textes, dont trois postérieurs à 1150, où paraissent des marieurs. Dans trois cas, le père de la future épouse vient de décéder ou est considéré, par erreur, comme tel. Le premier est issu du Livre des miracles de sainte Foy de Conques et il a déjà été fait état des mésaventures de Raymond vers 994, et de l’intervention d’Hugues Escafred mariant ses deux fils à deux filles de son ami considéré comme mort par son entourage. Dans cette première situation, l’acteur principal apparaît comme un sauveur puisqu’il parvient à extirper à la veuve une partie de l’héritage qu’elle avait détourné et qui, normalement, devait permettre aux deux filles de faire un mariage honorable22.
12Peu avant octobre 1160 meurt Porcel de Castelmaurou, petit aristocrate dont les relations avec Saint-Sernin ont été régulières puisque dix-sept actes en conservent le souvenir. Ses enfants, Grimart, Cecilia et Galharda, renouent les liens entre leur famille et l’abbaye ; ils cèdent, à cette occasion, tous leurs honores entre Hers et Garonne ainsi que ceux situés à Vilaigon, Launaguet et Valségur. Tous sont aussitôt repris en fief par Grimart. Suit un autre abandon, définitif celui-là, de la moitié de leurs biens et des gages entre Hers et Girou. Et, nous dit la charte, pour ce donum, l’abbé Hugues doit donner un mari à Cecilia23. L’abbé apparaît à ce moment comme le plus apte à choisir le conjoint de Cecilia alors même que Grimart n’est plus un enfant – il est aux côtés de son père ou de son oncle à de nombreuses reprises avant cette date – et se reconnaît l’homme du seigneur abbé, et que Galharda semble déjà mariée. Tout ceci toutefois ne préjuge pas de leur âge et doit être mis en relation avec le cas d’Honors, fille de Guillaume de Castelnau Barbe de Fer. L’affaire est connue par un acte très postérieur dans lequel Bernard de La Motte s’oppose à l’abbé de Belleperche à propos d’une redevance. Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il évoque la parole non tenue, jadis, par l’abbé qui s’était engagé à marier na Honors après la mort de son père Guillaume comme convenu mais, cela ne s’étant pas fait, Honors est « tombée dans la honte, faute de mariage24 ». Là encore, c’est à l’abbé que fut confiée la mission, non accomplie dans ce cas précis, de trouver un mari à la jeune orpheline. Il est alors possible que le recours à un abbé corresponde à une stratégie de présélection mettant la famille à l’abri du déshonneur en cas de refus du conjoint visé25.
13Enfin, dernier cas de figure : en mars 1189, alors sans doute âgé de près de soixante ans, Arnaud d’Auriac dresse son testament devant les aristocrates de son micro réseau, Pierre de Saint-Anatoly, son gendre, époux depuis 1179 de sa fille Braida, Guillaume de Vallesvilles, son beau-frère, frère de sa femme Aicelina déjà décédée, et enfin Arnaud Étienne de Lanta. Son fils, Pierre d’Auriac, aura toute sa terre et tout son honor à l’exception de 200 sous toulousains et d’un casal désigné qui seront donnés en dot au futur époux de Samaudrina, sœur de Pierre. C’est ce dernier et les trois aristocrates de la parentèle désignés plus haut, auxquels est adjoint Guillaume Étienne de Lanta, qui devront choisir le mari. Et si Samaudrina refuse de se plier à ce choix et préfère demeurer célibataire, elle n’aura que 50 sous et le casal26. Que retenir de ce testament. Tout d’abord, le mariage apparaît comme une affaire vraiment sérieuse, au point que cet homme mourant y consacre l’essentiel des propos qui seront enregistrés par le notaire. Arnaud demande que trois alliés assistent son fils Pierre dans le choix du futur conjoint, et entend faire jouer tout le poids du réseau dans les négociations. L’affaire est toutefois compliquée, on va le voir. Enfin, le consentement de Samaudrina est requis pour ce mariage. Or, un vendredi de novembre 1189, elle dresse à son tour son propre testament le jour de sa mort : elle lègue tous les biens dont elle a hérité de ses parents à son frère Pierre mais, s’il n’a pas d’enfants, les enfants de Samaudrina pourront réclamer ces biens27. On a du mal à croire qu’en huit mois, on lui ait trouvé mari et qu’elle en ait eu des enfants. Le mariage tant désiré par le père de Samaudrina est donc un remariage censé la mettre, elle et ses enfants, à l’abri du besoin. Et ce premier mariage l’avait peut-être unie à un Lanta. Parmi les témoins du testament de Samaudrina, pas même son frère Pierre d’Auriac, mais Pierre de Saint-Anatoly, son beau-frère et deux Lanta, Arnaud Étienne, déjà présent dans le testament du père, et Guillaume Unaut.
Rôles et droits des femmes
14Si les mariages sont avant tout conçus comme des instruments politiques au service des familles et de leurs réseaux, ils constituent évidemment aussi de véritables enjeux économiques par les transferts de biens patrimoniaux qu’ils occasionnent. Dot et douaire sont au cœur de l’alliance matrimoniale aristocratique. Récemment, ils ont été au centre d’une réflexion collective28 qui faisait le point après des travaux précurseurs publiés au cours de la décennie qui précéda cette table ronde29. La question de la viduité, autre thème de recherche en vogue, occupe le second volet de cette partie consacrée aux rôles et droits des femmes dans la parenté.
Dot et douaire : vivre (peut-être) d’amour mais pas seulement d’eau fraîche
15Les lignes qui suivent doivent beaucoup à quelques petits dossiers conservés dans le Trésor des chartes ou copiés dans le cartulaire des Trencavels ou encore partiellement transcrits dans l’Histoire générale de Languedoc. Sans ce corpus laïque, bien des points m’auraient totalement échappé. Quoi de plus normal. L’Église n’a pas pour vocation à enregistrer ces actes, privés par nature, que sont les contrats de mariage. Mais cet éclairage laïque a une contrepartie : les exemples sont néanmoins peu nombreux et la plupart tardifs. Toutefois, exceptionnellement, des éléments constitutifs de parts de patrimoine lié aux femmes mariées en raison de leur statut d’épouse se laissent percevoir relativement tôt dans la documentation. Les fonds des établissements monastiques relayent pour les périodes hautes les archives privées ; moins riches, plus allusifs, ces actes n’en ont pas moins le grand mérite d’exister.
16En Quercy et Toulousain, dot et douaires connaissent des évolutions communes30. Très souvent dans les actes locaux, on ne juge pas utile de désigner par un terme technique le transfert de biens et la pauvreté du vocabulaire s’oppose à l’extrême richesse de celui rencontré aux mêmes dates en Aquitaine septentrionale ou en Anjou31 même si ces espaces, auxquels on peut adjoindre la Normandie, sont confrontés à d’autres difficultés liées au sens du mot dos.
17Alors qu’une concomitance de la pratique de la dot et du douaire s’observe en Vendômois et Haut-Maine où ces termes apparaissent conjointement dans les mêmes textes dès le XIe siècle32, les actes méridionaux offrent une chronologie très différente. Il faut attendre 1149 pour rencontrer ce cas de figure dans les sources languedociennes33, 1165 en Biterrois34 et avril 1179 en Toulousain lors du mariage de Pierre de Saint-Anatoly et Braida (d’Auriac)35. Et quand bien même il pourrait s’observer une certaine contemporanéité, la constitution officielle du douaire peut s’effectuer longtemps après le mariage36, à un moment où les forces du conjoint déclinent et où il va falloir réellement songer à mettre la future veuve à l’abri du besoin. Lorsqu’en 1150, Pierre de Vallesvilles marie sa fille Aicelina à Arnaud d’Auriac, il n’est nullement question de douaire37. Il faut attendre quatorze ans pour qu’enfin celle-ci obtienne de son époux cette part du patrimoine marital38. Un autre exemple assez similaire nous est fourni par un témoignage évoquant la constitution du douaire de Guillelma en 1177 à l’occasion de l’énonciation de son testament par Amalvin de Bovilar, époux de Guillelma39 alors que le couple s’est uni avant 115540.
18Les enjeux économiques sont tels que des garde-fous sont progressivement mentionnés dans les actes locaux. À partir du troisième quart du XIIe siècle, les actes, très solennels, se réfèrent au droit écrit ainsi qu’à la coutume ; une formule consacrée introduit les chartes qui enregistrent les contrats de mariage, constitutions de dots ou de douaires41. De même, on fait appel à des témoins pour confirmer que telle somme a effectivement été versée ou tel bien donné et, comme l’affaire est sérieuse, certains doivent témoigner en touchant les évangiles42. Il est vrai que des promesses ont pu passer à la trappe : on apprend ainsi par un texte de 1197 que la dot que Braida aurait dû apporter lors de son mariage en 1179 avec Pierre de Saint-Anatoly vient seulement d’être versée. Petite aristocratie, petite dot ; on est loin du recours aux otages envoyés par le père chez son futur gendre pour rassurer ce dernier sur le versement de la dot43.
19De la même façon, les actes associant dot et référence directe à l’héritage sont rares. Le premier émane du récit relatant, au tournant de l’an Mil, les aventures de Raymond du Bousquet : sa « veuve » dilapide les biens sans réserver la moitié de l’héritage destinée à la dot de leurs deux filles44. En 1150, Pierre de Vallesvilles marie sa fille. Sa dot est composée de l’albergue et de droits seigneuriaux pesant sur un couple de tenanciers et leurs enfants. En contrepartie du donum accordé à Arnaud d’Auriac nous dit l’acte, Pierre cède à son fils Guillaume l’albergue que doivent les Roger de Vallesvilles45. En terres de partage égalitaire, cette dot n’est-elle pas conçue comme une avance d’hoirie ? Si, globalement, les recherches montrent que la dot parentale est plus importante que l’apport du mari, les exemples de dots de deux cents sous donnent un autre éclairage et illustrent bien la faiblesse des transferts dans cet espace-ci du Midi46. Assurément, la part des filles est infime à côté de celles des garçons. L’exemple de Pierre d’Auriac en 1189 indique peut-être que, dans ce cas précis, on a basculé dans un monde qui privilégie l’aîné. Comme ailleurs en Languedoc, c’est très tardivement et bien timidement qu’apparaît la primogéniture. Mais d’autres cas nous montrent une répartition qui peut être nettement plus favorable aux filles : ainsi, Amalvin de Bovilar et Guillelma (de Vacquiers) son épouse dotent-ils leur fille Genser du tiers47 de tous leurs honores et de tout leur argent. On verra plus loin que Genser n’est pas pour autant exclue de l’héritage.
20Conformément à ce qui s’observe ailleurs48, le douaire semble être une concession viagère : ainsi, Sclarmunda, veuve de Pierre de Beaupuy et de Pons Raymond de Cabaldos a conservé, après son double veuvage, les biens légués par ses deux époux successifs49. Néanmoins, la pratique est loin d’être systématique : lorsque l’avantage financier et féodal l’emportent, les intérêts d’une sœur sont relégués à l’arrière-plan. A priori, India, demi-sœur de Raymond VI, aurait dû pouvoir continuer à prélever les cent marcs d’argent fin sur le castrum et la villa de Fiac que son beau-père, Pierre Ermengaud de Lautrec, lui avait attribué à titre du douaire50. C’était sans compter avec le mariage, en 1209, de Castellana, fille d’Aimeric de Castelnau (d’Estrétefonds), fidèle parmi les fidèles du comte Raymond51, avec Hugues Ermengaud, second fils du vicomte Pierre Ermengaud. Un premier engagement est pris par le comte en 1209 : Aiméric de Castelnau rachète le douaire à Raymond VI et non à India. L’opération, blanche pour Pierre Ermengaud, est doublement profitable au comte qui renfloue ses caisses et renforce son réseau52. Quant à sa sœur India, elle se fait assurément tirer l’oreille. Ce n’est qu’en 1211 qu’elle cède à la décision de son frère en donnant son accord à ce jeu de chaises musicales qui la lèse ; son nouveau mari Bernard-Jourdain qui, à la différence du comte, aurait pu vraiment défendre les intérêts de son épouse, agit de même53. Mais lui aussi est un allié du comte.

Figure 24. – Les péripéties d’un douaire et ses acteurs (1203-1211).
21Bien que disposant d’informations parcellaires, il est possible d’entrevoir des évolutions sur la façon dont les dots et les douaires sont constitués. Il faut néanmoins demeurer prudent pour les conclusions antérieures à 1050-1060 en raison de la relative rareté des exemples et surtout de la nature même des sources : testament, récit de miracle et quelques actes de la pratique. Avant cette date, les actes ne nous permettent pas d’entrevoir la moindre incapacité pour une femme à pouvoir obtenir, en dot ou douaire, tout bien et ce, quels qu’en soient la nature et l’origine. Vers 954, avant son départ pour Rome où il part en pèlerinage en compagnie de son fils Ictier, Isarn rédige son testament accompagné d’une annexe en faveur de son épouse Christina : elle pourra disposer d’une série de biens divers situés sur la première terrasse entre Tarn et Garonne54. Moins d’un demi siècle plus tard, les péripéties que va vivre Raymond, un des descendants des trois personnages précédents, nous sont rapportées par un récit de miracle de sainte Foy. Au fil de cette quasi épopée, on découvre de façon indirecte ce que doit être la part d’un patrimoine allouée au douaire et à une dot : apparemment, notre homme n’a pas de fils mais deux filles à marier sur lesquelles va fondre Hugues Escafred [de Rocafort] pour les unir à deux de ses fils. Il récupère la moitié des honores de Raymond en guise de dot pour ses deux belles-filles, chacune apportant ainsi un quart du patrimoine paternel. La veuve conserve l’autre moitié, à commencer par le castellum. Une fois le partage opéré, rien ne semble plus scandaliser Bernard d’Angers. Ce n’est pas le fait que la veuve conserve le contrôle du castellum qui posait problème. L’auteur ne trouve rien d’incongru à cela, mais il insiste sur une proportion, celle qui semble constituer la norme : la moitié de la totalité des biens pour la veuve, l’autre moitié pour constituer les dots des filles55. Mais il s’agit là de conditions particulières, à commencer par l’absence d’héritier mâle.
22Après 1060, les actes de la pratique mettent en exergue une véritable rupture dans les modes de constitution des dots et douaires quercinois et toulousains. Les églises et les droits et revenus associés entrent en effet plus qu’à leur tour dans ces dotations56, au point d’apparaître quasiment comme l’unique type de bien possible. Le fait n’est pas nouveau et l’exemple de Pons, comte de Toulouse, qui attribue à Majore, sa jeune épouse, les revenus de l’évêché d’Albi en 1037, est connu57. Ce qui frappe à partir de 1060, c’est cette exclusivité apparente. Pour les aristocrates de rang inférieur, les dotations sont évidemment bien plus modestes que le douaire comtal. Vers 1072-1085, Seguin Raymond de Cassels cède l’église de Saint-Mamet incluse dans la dot de son épouse58. En 1081, voici Hugues Bernard de Rocafort et sa femme Beatrix qui font une importante donation parmi lesquelles deux églises provenant de la dot de Beatrix59. Un acte de peu antérieur à ces deux exemples permet de cerner les raisons qui ont probablement poussé les lignées à intégrer de tels biens dans la dos et le sponsalitium. En 1060, sous l’amicale pression de membres de la haute aristocratie, le jeune Bernard Ragenfred abandonne, en faveur de Saint-Pierre de Moissac, l’église de L’Herm avec l’accord de ses frères60 ; il offre également sa sœur Dies pour qu’elle devienne moniale à Bioule. Les choses sont clairement énoncées : puisqu’il faut restituer l’église, on donne également la sœur afin ne pas retrancher du patrimoine ce qui était initialement prévu dans sa dot. L’épisode se déroule au début de la crise grégorienne. Localement, le concile de Toulouse de 1056 et la personnalité d’un Durand de Bredons, abbé de Moissac et évêque de Toulouse de 1059 à 1071, qui ne transige guère, modifient les perspectives. Les temps changent. L’heure est à l’abandon des églises qui deviennent, du fait de la réforme, des parts de patrimoine contestées par l’Église, donc très précaires. C’est vraisemblablement la raison pour laquelle les pères, frères ou maris vont en priorité intégrer celles-ci dans les dots et les douaires : si le patrimoine doit subir une amputation, autant que ce soit dans la part des femmes61. S’il est possible de généraliser ce constat à l’ensemble de l’espace étudié, il ne faut toutefois pas oublier un fait majeur concernant le niveau économique de cette aristocratie locale. Finalement, ces dots et douaires traduisent avant tout cette faible envergure économique ; dès que l’on quitte la sphère locale, et donc dès que des épouses peuvent être issues d’un niveau supérieur, c’est de castra dont on parle. La dot que Guillelma, fille de Raymond Bernard Trencavel et Ermengarde, apporte après 107062 à son mari Adémar, vicomte de Toulousain, est d’une tout autre mesure : elle comprend les castra de Brusque, de Giroussens et Monestiès, des droits seigneuriaux à prélever dans les castra de Vieussan, de Roquebrun, de La Livinière, de Ventajou, et enfin divers droits dans la paroisse Saint-Nazaire de Couffoulens63. Nous ignorons tout du douaire que lui constitua son mari Aton mais il y a fort à parier qu’il dut faire pâle figure. Ce ne sont donc nullement des biens à l’avenir incertain que Raymond Bernard Trencavel et Ermengarde cèdent à leur fille. Au même moment, de ce côté-ci du Tarn, la crispation des aristocrates traduit donc avant tout leur très faible marge de manœuvre économique.
23Certaines stratégies patrimoniales peuvent surprendre mais elles semblent témoigner de redoublements d’alliance. En septembre 1197, Isarn de Verfeil donne sa fille Sicarda à Odon de Montaud ; la dot est constituée de terres acquises par Isarn entre L’Hers et la Garonne ainsi qu’autour de l’Isle-Jourdain en Gascogne64. Les investissements d’Isarn – sans doute préconçus en vue du mariage – se situent très à l’ouest du cœur de la seigneurie de Verfeil : ce castrum est éloigné de plus de 50 kilomètres de l’Isle-Jourdain. Assurément, il s’agit d’éviter de morceler le patrimoine ancestral. Mais pourquoi investir si loin : Isarn espérait-il un mariage plus prestigieux avec un L’Isle-Jourdain plutôt qu’un de leurs vassaux65 ou a-t-on affaire à un redoublement d’alliance66 ? On précise évidemment que si le couple demeure sans enfant, les terres énoncées retourneront aux proches parents d’Isarn. Si nous ne connaissons pas le douaire accordé par Odon de Montaud à sa promise, le hasard de la conservation des actes fait que celui constitué en 1211 par le second mari de Sicarda, Guillaume des Tours, ait été copié dans la Saume de l’Isle67.
24Les mentions de dots en numéraire demeurent rares dans la documentation locale68. Il faut se contenter de deux extrêmes : l’époux qu’on trouvera à Samaudrina [d’Auriac] devra se satisfaire d’une dot de 200 sous et d’un casal que son frère Pierre, qui hérite en 1189 de la totalité des biens paternels, prélèvera sur ceux-ci69, soit un montant guère supérieur à celui attribué à une roturière d’Agde en 115370. De même, la somme versée par le comte Raymond pour la dot de sa (demie-)sœur India qui épouse Bernard Jourdain de l’Isle se limite à 5 000 sous, soit quatre fois moins que ce que recevra la cadette du vicomte Raymond Trencavel ou encore l’héritière d’Aumelas même si la valeur des monnaies diffère fortement71. Quoiqu’il en soit, la quasi absence de dots en numéraire est aussi, me semble-t-il, un témoignage de la faible envergure des aristocrates locaux : un tel choix suppose de disposer de liquidités substantielles même si, évidemment, un échéancier peut être instauré pour le règlement étalé de la dot. Il n’empêche, le peu de goût des chefs de famille – pères ou frères – pour ce mode de rémunération témoigne une fois de plus de l’étroitesse de leurs revenus financiers. C’est la raison pour laquelle, sans doute, dots et douaires sont parfois constitués sur des mises en gage72.
25Préserver l’intégrité des patrimoines immobiliers entre les mains de mâles devient l’un des leitmotiv des aristocrates, attitude renforcée par les exigences accrues de l’Église lorsque débute la réforme. Un acte du cartulaire de Saint-Étienne de Cahors va dans ce sens. Le prévôt Guillaume, de la puissante lignée de Castelnau (Montratier), fait son testament en 1111 avant son départ pour Jérusalem. À son épouse, qu’il ne nomme pas et avec qui il n’a pas eu d’enfant, il donne l’usage de tous ses domaines. Si en revanche elle se remarie ou retourne dans sa demeure paternelle, son douaire se limitera à 1 000 sous et une jument73. Cette clause restrictive, courante dans les testaments, a le mérite d’être claire : le patrimoine immobilier ne doit pas être démembré au profit d’une femme qui n’est pas issue de la lignée, d’où l’indemnité en numéraire, là encore part mobile du patrimoine comme les églises et leurs revenus à partir de la réforme.
26Un exemple très caractéristique de la stratégie de constitution de douaire est fourni par celui qu’Arnaud d’Auriac constitua en 1164, soit quatorze ans après son mariage, au profit de son épouse Aicelina, fille de Pierre de Vallesvilles. Trois catégories de biens entrent ici en jeu : des serfs, une somme de 300 sous toulousains ainsi que des biens tenus en gage. Il n’affecte pas le moins du monde le patrimoine ancestral et ce d’autant moins que serfs et biens tenus en gage sont situés à Vallesvilles, sur les terres de son épouse74. Les douaires en argent entrent également dans cette catégorie qui n’émousse pas le patrimoine : celui d’un montant de 500 sous qu’Amalvinus de Bovilar accorde à son épouse Guillelma en est un exemple75. Là encore, la gamme est vaste76. Sicarda (de Verfeil), devenue veuve d’Odon de Montaud, épouse en secondes noces Guillaume des Tours qui lui constitue un douaire en 121177 s’élevant à 1 300 sous, somme tout à fait modeste pour un douaire accordé à une fille de rang châtelain. Ainsi, en octobre 1203, India, sœur du comte Raymond, obtient de son premier beau-père, Pierre Ermengaud de Lautrec, un douaire de 100 marcs d’argent fin à prélever sur le castrum et la villa de Fiac pour son mariage avec Guilabert de Lautrec78. Trois ans et demi plus tard, devenue veuve de son vicomte albigeois, India épouse le gascon Bernard Jourdain de l’Isle : son frère lui attribue une dot de 5 000 sous et son époux, en guise de douaire, la même somme79 : les transferts opérés ici sont moindre que ceux auxquels on aurait pu s’attendre même si le fait qu’il s’agisse d’un remariage a dû jouer en défaveur d’India.
27Les choses semblent changer au XIIe siècle avec, comme le note C. Klapisch-Zuber par exemple, un poids de la dot parentale supérieure au douaire80. Ceci expliquerait peut-être la faiblesse des montants cédés par l’époux ?
28La sphère plus intime des maisons de dames du Languedoc si bien décrites par C. Amado81 m’échappe totalement. Mais l’archéologie se substitue à l’occasion aux textes. Une campagne de fouilles du castrum de Flaugnac a sans aucun doute révélé l’existence, dans la partie aristocratique du site, d’une de ces maisons de dames : dans le niveau antérieur à 1100 qui regorge d’un très beau mobilier céramique, une douzaine de fusaïoles cohabitent avec une petite croix de bronze doré servant de fermoir, probablement d’un livre sacré82. On retrouve là des ingrédients classiques – tâches domestiques et prières – de la bonne épouse, dévote. L’Église, finalement, semble avoir normalisé des comportements déjà imposés par les laïcs.
Date et source | Contexte | Dame | Lieu |
1115/ 1129 | Donation à Moissac à l’occasion de sa conversion | Amelia Esquiva de la Jonquière, veuve | Podio Hermet |
1130 | Mention dans une inféodation par Arsinde | Arsinde, épouse de Pierre Babtizati | Toulouse |
1135/1151 | Vente par son fils Bernard Amiel | Ricartz (de Tolvieu), épouse de Siquier | Moissac, contre le fossé et le mur de la maison de l’abbé |
1166 | Acte de 1176 mentionnant un contrat de mariage de 1166 : Raymond de St-Laurent promet, entre autres, à sa future épouseVierna, une maison avec solarium estimée 600 sous | Vierna, épouse de Raymond de St-Laurent | ? |
1168 | Mention d’une donation de Sasneus (postérieure à février 1161) dans un acte de Donat de Saint-Laurent | Sasneus, veuve de Cenebrun de Campsas | Montech ? |
1170 Douais | Mention dans le « contrat » de mariage. Ne prendra effet qu’à la mort des parents de Genser. Elle est orpheline et veuve au plus tard en 1184. | Genser, fille d’Amalvin de Bovilar et de Guillelma et épouse de Raymond Guillaume | Bovilar (Gratentour) |
1170/77 | Donation pour l’âme du miles Hugues de Pis décédé enregistrée à la porte saint Jean de Montauban ; le scribe se déplace à Villemade, dans la maison de sa fille, Faidida. | Faidida, épouse d’Amaneus de Corbarieu, fille d’Hugues de Pis et de Guillelma. | Villemade |
1173 | Mention dans une donation par leur frère Guillaume Pierre | Les sœurs de la famille de Toala | ? |
1184 Belleperche, | Confirmation par Munda, dans la maison de sa mère Guillelma, d’une donation que cette dernière avait déjà passée dans sa maison. | Guillelma, veuve de Géraud Homenel, épouse de Géraud d’Agre Munda, fille de Guillelma | Montauban |
1190 | Confirmation par Tolsana d’un partage d’honores | Tolsana, | Montauban |
1198 | Testament d’Ymperia qui lègue à son époux sa maison et toutes ses autres propriétés | Ymperia, épouse de Pierre du Bosquet | Toulouse ? |
1206 | Vente au comte de Toulouse | Garsendis, épouse d’Arnaud d’Ulmo | Montauban, contre la porte et le fossé |
1208 | Déposition d’Arnaudade Lamothe devant Pierre de Caux, inquisiteur | Austorgia de Lamothe, veuve | Montauban |
Tableau 13. – Maisons de dames.
29Si nous ne savons rien de la sociabilité à l’intérieur de ces maisons de dames, les textes ne sont pas totalement avares en mentions. Les premières datent du premier tiers du XIIe siècle mais l’essentiel se place dans le dernier tiers. À l’instar du Bas-Languedoc, on prévoit la cession d’une maison à la future épouse dès le contrat de mariage, ce qui permet à la veuve, voire à l’épouse répudiée, d’avoir l’assurance d’un toit. Il arrive que ce soit l’époux qui offre la maison, mais alors on en précise le prix ; ainsi, la maison que Raymond de Saint-Laurent entend donner à son épouse est-elle estimée à 600 sous et dotée d’un aristocratique solarium83. Toutefois, la plupart du temps ce legs semble être le fait des parents de la jeune fille ce qui répond à un réel souci de la part de ces derniers de protéger leur fille d’un mauvais coup du sort. Genser comme Faidida et bien d’autres sans doute se voient ainsi attribuer une maison dans le castrum parental84. Reste un élément qui relève peut-être de la pure coïncidence : deux des maisons de dames, à Moissac et à Montauban, jouxtent les fossés, situation qui n’est pas nécessairement enviable.
30À côté de ces maisons de dames, il y a aussi la question de ces dames à la maison. L’indication des lieux d’enregistrement des actes constitue un moyen pour entr’apercevoir les réseaux aristocratiques ; mais aussi pour s’interroger sur l’absence de certains individus. Voir les aristocrates se déplacer ou, au contraire, accueillir les moines dans leur tour ou leur domus permet également de cerner d’autres formes de sociabilité, de pointer ce qui fait ou non problème. Une fois de plus, d’importantes disparités s’observent d’un cartulaire à un autre, depuis l’absence totale d’occurrence dans celui de Grandselve jusqu’aux dizaines de références dans celui de Montauriol85. Au-delà, on constate une prépondérance des espaces sacrés pour Moissac et Saint-Sernin, des espaces laïques, publics et privés pour les autres. Les contextes d’enregistrement sont, à vrai dire, fort différents. Presque toutes les indications de lieu dans les actes de Moissac sont antérieures à 1105 et débutent en 1060. Elles témoignent d’une époque : celle de la crise grégorienne où les laïcs viennent expier leurs péchés, parcourant parfois plus de cent kilomètres – comme Bernard Ragenfred qui se rend à Toulouse86 – pour déposer, symboliquement, leur aumône sur un autel. C’est aussi le moment où il est nécessaire, pour les moines, de jouer sur cette sacralité dont les religieux vont devenir les seuls détenteurs. À Saint-Théodard, ces références ne se multiplient qu’après la création de Montauban, déconnectée du bourg de Montauriol où est installée l’abbaye. On est donc dans un autre contexte qui est presque, déjà, le temps des marchands. On est aussi dans celui d’une concurrence plus accrue – les petits établissements sont ceux qui sortent le plus – et les religieux doivent davantage faire le voyage s’ils veulent achever de convaincre l’aristocrate du bien fondé de son aumône.
31La rareté des femmes dans la documentation, surtout à partir de 1060, s’explique sans doute en partie par cette distinction entre sphère publique et sphère privée. Pour cette période qui s’ouvre avec la seconde moitié du XIe siècle, une explication peut venir de cette forme spécifique de sociabilité féminine, indissociable du castrum, à savoir les maisons de dames. Pour l’heure, il convient de retenir que des femmes de l’aristocratie n’en sortent plus beaucoup, de gré ou de force (?), et que bien des choses les concernant s’y déroulent, à commencer par certaines donations. Et visiblement, le principe ne s’applique pas qu’aux seules veuves. Un exemple parmi plusieurs : en 1184, Guillelma, veuve de Géraud Homenel depuis plus de vingt ans, mais remariée à Géraud d’Agre, gère son patrimoine depuis sa domus où sa fille Munda la rejoint à l’occasion87. Les hommes ne fréquentent pas ces lieux, espaces intimes des femmes, à l’exception de quelques prêtres ou, beaucoup plus rarement, de troubadours, beaux parleurs, comme le vicomte Raymond Jourdain (de Saint-Antonin), qui a fait tourner la tête de l’épouse de Raymond Amiel de Penne88. La sociabilité masculine est à l’extérieur : les mâles de l’aristocratie paradent, palabrent – certains ne vont-ils pas jusqu’à se faire surnommer Percepoitrine. Les lieux de rédaction de leurs actes se situent plutôt sous les ormeaux ou les noyers89, sur les places de marché90, sur le port du castrum91, dans des espaces publics donc, où tous assistent à la scène92 : on achève de témoigner de sa noblesse par les largesses en faveur des établissements religieux. Une donation pour l’âme du miles Hugues de Pis décédé fut enregistrée à la porte Saint-Jean de Montauban ; le scribe dut en revanche se déplacer à Villemade, dans la maison de sa fille, Faidida, – lieu privé – pour qu’elle donne son consentement à la transaction93. Alors que son père et son beau-père ont parcouru des centaines de kilomètres pour assister à une donation dans l’abbaye cistercienne d’Obazine en Limousin94, Honors ne bouge pas de la résidence de son époux, la motte de Durfort95. Ce sont les templiers qui viennent à elle, tout comme on se déplace jusqu’à Belfort, dans la maison de Guillaume de Merlana pour recevoir la donation de sa femme, Beatritz, sœur de Bernard de Penne96. Mais il est des cas où le mari se porte garant pour sa femme absente : ainsi, Arnaud de Saubens pour son épouse Peirona à l’occasion de la vente d’une terre située à Castelginest aux chanoines de Saint-Sernin97. Certes, il ne faudrait pas en déduire que les femmes de l’aristocratie sont toutes cloîtrées en la demeure seigneuriale de leur père ou de leur époux. Il n’empêche, il semble bien qu’une partie d’entre elles soient confinées. Les dames ont de la sorte moins de chance de voir leur nom paraître dans les listes énonçant les membres des assistances ; et dès lors qu’elles ne quittent pas la sphère privée, pourquoi les scribes dénommeraient-ils ces filles et ses épouses dans les actes passés dans les abbayes ?
Veuvage ou remariage
32Les veuves attirent les médiévistes98. Les veufs les laissent indifférents. L’argument du mode de vie guerrier des aristocrates, de la pratique de la chasse, de la différence d’âge au mariage parfois considérable réduit objectivement l’espérance de vie des mâles mais un tragique pendant féminin existe : que l’on songe simplement à la surmortalité féminine dans ces événements de la vie particulièrement dangereux que sont les accouchements. Mettre un enfant au monde est finalement bien plus périlleux qu’achever un vieux sanglier mortellement blessé et sur la défensive qui va éventrer deux ou trois chiens et lacérer la cuisse d’un chasseur. Si la viduité féminine est indéniablement plus fréquente que celle des hommes99, il n’en reste pas moins que l’histoire de ces veufs reste à écrire.
33Ainsi se pose la question du devenir de ces veuves et du choix qu’elles feront ou que l’on fera pour elles d’un éventuel remariage. On connaît les préceptes de l’Église sur ce point100 ; or, ces épouses au conjoint disparu qui devraient pieusement faire le choix de la clôture ne se pressent pas au portillon des prieurés et abbayes pour y faire une retraite définitive en prenant le voile ou en étant plus simplement prises en charge par la communauté religieuse. Il est vrai que l’idéal de sainteté défini par l’Église a pu se laïciser à l’image de la sainteté toute séculaire de Géraud d’Aurillac. Le discours du retrait dans un monastère, comme unique idéal possible, n’est plus le seul tenu par les ecclésiastiques à partir du Xe siècle101. Il est vrai surtout que, localement, la quasi absence de lieux susceptibles d’accueillir des femmes avant 1125-1150102, veuves ou non, explique au moins partiellement la faible vigueur avec laquelle celles-ci ont suivi sur ce point les instructions ecclésiastiques103. Nous sommes bien incapable de proposer des données chiffrées et, de surcroît, les actes ne facilitent pas toujours les choses104. Il y a bien dans les actes quercinois et toulousains quelques femmes qui se retirent du monde, mais, outre la rareté des exemples, ces derniers ne sont absolument pas explicites sur les raisons d’un tel choix. Ainsi, cette veuve d’un petit lignage chevaleresque bien documenté du Montalbanais est-elle confiée par son fils Jourdain à Montauriol où elle va devenir moniale105. Mais rien ne nous dit que son veuvage est récent. Il s’agit plutôt d’un acte de circonstance : cette femme âgée est confiée au monastère au moment du départ de son fils pour Jérusalem, seul moyen vraiment efficace de mettre sa mère à l’abri en l’absence de toute protection masculine ; on connaît en effet une sœur ainsi qu’une nièce106 de Jourdain – ce dernier étant mentionné dans de nombreux actes – mais aucun frère, fils ou neveu susceptible de s’occuper de sa mère. On pourrait peut-être placer dans ce même type de situation Audiarda, domina, qui prend également l’habit à Saint-Théodard vers 1160107. Lors de sa conversion, elle opère une donation sans aucune intervention masculine si ce n’est deux hommes dont rien n’indique un quelconque lien de parenté avec Audiarda, à savoir Aimon de La Court – à moins qu’il ne s’agisse d’un gendre – et son frère Bernard qui se portent garants du transfert des biens fonds. Le seul acte à peu près certain d’une veuve qui fait le choix du cloître en raison de son veuvage est celui de Guillelma, épouse d’Amalvin de Bovilar. Le couple est uni depuis 1155 au moins108. Amalvin décède avant d’avoir pu dresser son testament en mars 1177. Des témoins disent que le défunt avait accordé un douaire de 500 sous à son épouse109, somme que Guillelma donne immédiatement à Saint-Sernin en se faisant donat de l’établissement religieux110. En dehors de cet exemple, aucun acte ne présente clairement une femme prenant le voile pour cause de viduité. En Quercy et Toulousain, à l’instar de ces princesses catalanes111, les veuves en tant que telles n’occasionnent donc pas de surpeuplement des monastères.
34Sasneus représente l’exemple local le mieux documenté d’une jeune veuve qui choisit de conserver ce statut dans le siècle. Certes, elle n’a pas l’envergure d’Ermessende de Carcassonne112 ni même de sa contemporaine la vicomtesse Ermengarde de Narbonne113 mais ce ne sont pas moins de vingt sept actes la mentionnant que le cartulaire de Grandselve a enregistrés. Le 1er février 1161, Sasneus et son époux Cenebrun de Campsas accordent aux moines blancs le droit de pâture dans tous leurs honores de Saint-Laurent, au sud du castrum de Montech. Seuls des membres de l’entourage familial de Sasneus sont témoins de l’acte, signe que ses droits sur cet honor sont supérieurs à ceux de son époux114. Moins de trois semaines plus tard, le 19 février, Cenebrun, mourant, dresse son testament. Il confirme diverses donations en faveur de l’abbaye cistercienne115. C’est sa dernière apparition dans les actes116 mais la seconde de sa femme dont nous suivons la trace jusqu’en juin 1195, longue période durant laquelle elle demeure veuve et gère ses domaines. Après le décès de Cenebrun, alors âgée tout au plus de vingt ans117, Sasneus se retrouve donc seule avec deux filles, Sasneus et Austorgia qui épousent des aristocrates locaux. La première trouve en Arbert de Dieupentale118 un conjoint qui lui survivra. Quant à Austorgia, après avoir épousé un Gascon du petit castrum de Drudas119, elle se rapproche des terres paternelles en convolant en secondes noces avec un aristocrate de Verdun120, distant de trois kilomètres de Dieupentale. L’horizon de Sasneus, comme celui de ses filles, est relativement restreint et il est possible que l’absence de fils a facilité cette longue viduité.

À l’exception de ses parents et de ceux de son mari, ce tableau mentionne uniquement les membres de la parenté de Sasneus présents dans les actes dans lesquels celle-ci intervient comme actrice principale ou secondaire. Ainsi, son époux, Cenebru a d’autres frères et sœurs que le seul Raymond Garsie mais on ne les voit jamais paraître en compagnie de leur belle-sœur.
De la même façon, sa fille Sasneus a d’autres enfants – Sasneus de (Dieu) Pantale et Austorgia.
Figure 25. – Sasneus et ses proches de son vivant.
35Sasneus semble être l’unique fille d’une fratrie de quatre enfants. Son père Jourdain de Caraman fut marié une première fois à Willelma de Castelnau de qui il eut deux fils dont on a déjà parlé. Veuf après mars 1138, Jourdain épouse alors Bermunda, la mère de Sasneus, à une date inconnue. Plusieurs éléments permettent de supposer que Sasneus est une nièce d’Arnaud-Gauzbert, fils et frère de vicomte de Verdun-Terride, et donc que Bermunda est sœur de celui-ci121.
36En 1195, année de son décès, Sasneus a, depuis longtemps, négocié son entrée au monastère ; la première mention explicite date de 1180, dans un acte où elle se contente de donner son accord à un abandon de droits par un allié de son frère Guillaume122. On notera que dans les cinq actes enregistrés entre 1161 et 1180, jamais aucune allusion à une quelconque prise d’habit ou à sa mort n’a été faite. L’âge venant toutefois, les considérations sur ce point évoluent. Peut-être aussi que la perte, coup sur coup, de ses deux beaux-frères contribue-t-elle à lui faire davantage songer à l’Au-delà ? L’année suivante, en 1181, soit vingt ans après le début de sa viduité, elle fait préciser par le scribe qu’elle sera revêtue de l’habit religieux le jour de sa mort123. Décidément, Sasneus n’entend renoncer au monde qu’in extremis. En octobre 1189, elle doit sentir sa fin toute proche. Dans un premier acte daté du 5 de ce mois, en faveur de l’abbaye cistercienne, ce ne sont pas moins de onze témoins, sans compter l’abbé dont la présence dans les actes de cette grange de Lassale demeure exceptionnelle, qui se pressent autour d’elle ; c’est dire la solennité du moment ainsi que l’importance de la transaction. La dame abandonne la moitié des terres et du bois de Boutanelle aux moines qui en possèdent l’autre moitié ; ces derniers font donc une belle opération de remembrement. À ce transfert de biens fonds s’ajoute un échange de parts de castra : celle de Montech revient à Sasneus, qualifiée de domina, et qui en jouira jusqu’à sa prise d’habit, et celle de Finhan à l’abbé124. Dix-neuf jours plus tard, le 24 octobre 1189, son état physique s’est peut-être aggravé. Elle teste une première fois en faveur de divers laïcs, mais aussi de trois établissements religieux, Grandselve, Moissac et les Hospitaliers125. Et, le même jour, par un autre acte, on lui fait reconnaître l’acquittement d’une dette de 400 sous contractée par Grandselve sur une mise en gage de l’honor de Saint-Laurent effectuée par ses prédécesseurs non nommés et reconduite tacitement par elle. Cette forte femme surmonte néanmoins la crise qui lui a fait craindre le pire. Elle se rétablit, mais se déleste progressivement des choses de ce bas monde et, sans pour autant investir le monastère où elle pourrait se faire entretenir, elle demeure dans le siècle tout en obtenant des rentes en froment en mai 1192126 puis 200 sous de Mauguio et cinq de Toulouse un an plus tard127. Sasneus décède sans doute peu avant juin 1195. Agée de moins de 55 ans, sa viduité en aura duré 34. Au début de l’été 1195, sa fille cadette Austorgia et Arbert de Dieupentale, le second gendre de Sasneus, confirment les donations de la défunte ; ils sont intégrés dans la société cistercienne et profiteront des bienfaits spirituels de la communauté128. Deux mois plus tard, c’est au tour des petits-enfants de faire une telle démarche mais ces derniers ne reçoivent aucune compensation matérielle ou spirituelle129.
37Ses frères, ses filles et ses petits-enfants la citent régulièrement tout comme divers donateurs qui mentionnent les aumônes de la domina Sasneus. Incontestablement, cette aristocrate a marqué les esprits. Elle disparaît des sources comme pratiquement tous les autres. Le cartulaire de Grandselve prend fin peu après la mort de Sasneus.
38Que sont encore ces veuves qui, en pleine offensive grégorienne, parviennent à résister à ce mouvement de donations-restitutions et tiennent tête à l’Église et en particulier à Durand, l’abbé-évêque réformateur, au moment où les actes montrent un net repli de la place des femmes. Seidonia, domina de Saint-Rustice, domaine situé à 25 km au nord de Toulouse, veuve et mère d’au moins trois garçons, conserve des prérogatives que bien des femmes parmi ses contemporaines pourraient lui envier. D’une part, elle gère son domaine ce qui, en soit, n’a rien d’exceptionnel pour une veuve ; surtout, elle obtient que soit maintenue dans son patrimoine la moitié des dîmes et des revenus ecclésiastiques de l’église Saint-Pierre de Villematier qu’elle et ses fils tiennent d’At Inard de Villemur130 ; enfin, fait exceptionnel dans les actes locaux postérieurs à 1060, elle appose son seing au bas de la charte131. On a là tous les ingrédients d’une véritable indépendance.
39Le testament que Guillaume de Castelnau, prévôt de l’Église cathédrale de Cahors, rédige en 1111, n’accorde qu’une faible marge de manœuvre à son épouse en cas de veuvage : si elle demeure dans la viduité, elle conserve les honores que lui lègue Guillaume mais si elle choisit de retourner chez son père ou de se remarier, elle n’aura que 1 000 sous et une mule132. Cette condition n’est en rien exceptionnelle et constitue apparemment une clause classique des testaments masculins avant 1150133. Néanmoins, si l’épouse de Guillaume choisit de s’installer sur le domaine conjugal, elle sera à la tête d’un patrimoine considérable. On rejoint là l’exemple de ces femmes qui dirigent des seigneuries – Seidonia est dite domina – et disposent visiblement d’une belle autonomie. Ce doit être le cas également de bon nombre de veuves qui prennent parfois des initiatives pour arrondir leurs possessions : ainsi, au milieu du XIe siècle, Ailcina doit restituer à Moissac un alleu dont elle s’est emparée134. Finalement, tout au long de la période, du début du Xe siècle à la fin du XIIe, les veuves, dont les revenus sont suffisants, semblent disposer d’une liberté d’action considérable.
40Quoi qu’il en soit des entraves au remariage que suggère la situation de l’épouse de Guillaume de Castelnau, les exemples qu’offrent la documentation ne sont pas rares. Parfois, le remariage d’une jeune – ou moins jeune – veuve doit être perçu comme une véritable stratégie politique. Ermendructis appartient incontestablement à cette catégorie de femmes dont les remariages successifs traduisent les choix paternels ou familiaux d’alliances. Dans la seconde moitié du Xe siècle, Ermendructis abandonne à l’abbaye de Lézat divers biens pour son âme, celles de son père, de sa mère et de ses frères, qui ne sont pas nommés, et celle de ses deux maris défunts, Fredolon et Adémar : parmi les souscripteurs, le vicomte Raymond135. Puis, on retrouve Ermendructis remariée à Simplice136. Frédolon, Adémar, Simplice sont trois anthroponymes rares qui renvoient aux familles comtale de Fésenzac, et vicomtales de Toulousain et de Carcassès137. L’exemple de ces trois membres de la haute aristocratie, époux successifs d’une seule et même femme, éclaire assurément cet aspect du remariage conçu comme enjeu de pouvoir138. Ces alliances successives semblent d’autre part avoir été facilitées par l’absence de descendance pour chacune des trois unions d’Ermendructis139, ce qui réduit d’autant les risques de conflit qu’engendrerait l’imbrication de droits lors de successions. Au moins à deux reprises, Ermendructis quitte la famille de son époux défunt avec son douaire. Sans doute convient-il également de placer dans cette première série de causes de remariage, comme enjeu de pouvoir, celui de Ricartz, même si cette dernière appartient à un échelon aristocratique inférieur, le lignage castral de Tolvieu140. On a déjà eu l’occasion d’évoquer ses deux premiers mariages qui l’ont conduite, à la fin du XIe siècle, dans la maisonnée de Raymond de Penne, frère de l’évêque d’Albi Aldegaire141, puis, sans doute vers 1110, dans celle de Siquier, possesseur d’une motte éponyme à deux kilomètres à l’est de l’ancien fisc de Saint-Martin-Belcassé, frère du vicarius de Moissac et qui obtient, pour deux de ses fils dont l’un, Bernard Amiel, qu’il a eu avec Ricartz, la détention de cette charge142. Il semble – mais ce n’est qu’une hypothèse – que cette femme fut unie, avant 1140, date de son décès, à Bernard de Montesquieu, châtelain très puissant et particulièrement en vue en ce second tiers du XIIe siècle. Autre cas de remariage politique, le plus évident sans doute, celui d’India, demi-sœur du comte Raymond VI. D’abord mariée en 1203 à Guilabert, fils du vicomte de Lautrec Pierre Ermengaud, cette union très brève s’achève avant 1206 où India est devenue l’épouse de Bernard Jourdain de l’Isle143.
41Et puis, il y a toutes ces autres veuves dont on ne perçoit pas la cause du remariage. Appartenant à une famille dont l’important patrimoine est réparti de part et d’autre des rives du Tarn, Tassoendis est veuve de Bernard, apparenté aux Odalric de Corbarieu, dont elle a eu quatre garçons et pour l’âme duquel elle fait une donation à l’aube du XIe siècle144. Elle épouse en secondes noces Mir, peut-être abbé séculier de Moissac. Ermengarda présente un autre cas singulier de veuve remariée. Nous la connaissons par quatre actes de la première moitié du XIIe siècle. Veuve de Bernard Pons dont elle a eu cinq enfants, la voici remariée au plus tard en 1140 avec un beau parti, Bernard Raino de Tolvieu, qui n’est autre que le dominus de son premier époux145. On connaissait les cas de veuves de châtelains convoitées par les milites, on découvre ici un phénomène inverse. Elle aussi très active, elle paraît à plusieurs reprises devant les moines de Montauriol. Semi recluse à la fin de sa vie, dans sa maison de Montauban sans doute léguée par son premier mari, voici enfin Guillelma, veuve de Géraud Homenel décédé avant 1161, remariée à Géraud d’Agre, et qui gère ses acquêts et héritages depuis sa domus où la rejoint sa fille Munda146.
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42Un bilan peut-il être dressé ? Il est difficile de tirer des enseignements globaux de cette extrême diversité de situations. De la veuve, au douaire princier, à la fille chichement dotée, les femmes demeurent pour l’essentiel des instruments au service d’une politique d’hommes : l’exemple d’India, demie-sœur du comte Raymond, sacrifiée sur l’autel des enjeux financiers et féodaux favorables au princeps, en est l’illustration la plus criante. Les actes rescapés des d’Auriac montrent que, même à un autre niveau de puissance, s’appliquent des stratégies du même type. Même si, à l’occasion, on rencontre des situations plus bénéfiques aux filles, épouses et veuves, tous ces éléments indiquent assurément un niveau économique globalement bas de bon nombre de lignées aristocratiques.
43La géographie matrimoniale qui peut être brossée dévoile, à l’évidence, la faible envergure des aristocrates locaux par l’étroite emprise territoriale de la carte localisant l’origine des conjoints. Les vicomtes de Toulousain, qui trouvent épouse à Béziers vers 1070 puis à Narbonne à la génération suivante, font incontestablement figure d’exception. Les époux des filles de la maison viennent de moins loin : Peironella est unie à un Mondenard vers le milieu du XIIe siècle ; mais sa résidence, Bruniquel, demeure patrilocale, à près de 45 km du castrum d’origine de son époux qui s’installe chez son beau-père. Deux générations plus tard, leur petite-fille Honors épouse Bertrand de Durfort, et sa résidence est virilocale : elle passe un acte depuis le pla de la motte de Durfort147, sise à 7 km seulement au sud-est de Mondenard. Il est vrai qu’entre temps, la famille d’Honors a perdu le titre vicomtal et que son beau-père, Bernard de Durfort, a en revanche le vent en poupe. Traversant tout le Quercy jusqu’à la frontière du Limousin, pour prendre épouse chez les Castelnau-Bretenoux, c’est également un cas à part. Localement, la plupart du temps, les déplacements de type matrimoniaux excèdent rarement vingt kilomètres et les fréquents redoublements d’alliance contribuent à renforcer le repliement sur soi de ce monde aristocratique.
Contrôle parental et patrimoine
44En 1105, Bernard Percepoitrine demandent aux chanoines de Saint-Étienne de Cahors de l’accueillir, lui et son fils Arnaud, au sein du chapitre. Pour ce faire, il cède des parts de redevances sur la villa d’Aunac ainsi qu’une vigne dans la paroisse de Saint-Laurent. Cette donation, il l’effectue consentiente et volente et rogante uxore mea, et omnibus filiis meis, et cum consilio nepotorum et agnatorum et omnium affinium meorum148. La parenté au grand complet est ici convoquée pour donner son accord à l’abandon d’une partie du patrimoine. À côté de ce contrôle parental, les aristocrates mettent également en œuvre d’autres modes de régulation qui touchent tant la nuptialité que le contrôle des naissances ou les formes de dévolution du patrimoine.
Pour préserver le patrimoine ?
Consentement parental : précocité d’usage et droit de passer outre
45Ce ne sont ni la nouvelle organisation sociale liée au castrum, ni celle qui en découle largement, la topolignée, qui ont imposé le consentement parental. Il préexistait à ces deux éléments qui vont, certes, contribuer à le bouleverser. En effet, la circulation des biens a très tôt nécessité l’accord des plus proches. Chronologiquement, ce sont les conjoints qui, en premier lieu, ont été sollicités et dans un contexte d’abandon de biens acquis hors du cadre conjugal : on les voit intervenir dès la seconde moitié du IXe siècle dans les actes locaux. Ainsi, en 869, Donadieu consent-il à la donation par son épouse Mancia des biens qu’elle possède en propre dans la villa de Sales149. Les exemples se multiplient ensuite pour totalement disparaître vers 1030150. L’expression qui marque le consentement – consentiens ou cum consensu151 – suit immédiatement le nom du conjoint, soit dans la partie principale première de l’acte, soit, cas le plus fréquent, dans la souscription152. En dehors de ces exemples conjugaux, on ne rencontre que trois cas d’enfants consentant à une donation, notamment celui de Raymond pour un bien abandonné au profit de Montauriol par sa mère, la veuve Tassoendis153.
46Accord discret, il demeure pour l’essentiel une affaire de couple, sauf à l’extrême fin du Xe siècle où les enfants commencent donc, dans certains cas seulement, à s’immiscer dans les transactions de leurs parents. Du reste, avant 1030, les enfants ne font qu’exceptionnellement partie de la liste des donateurs et n’ont droit qu’à une simple présence parmi les souscripteurs. A priori, quel que soit le type de transaction effectué, le contrôle qui peut s’exercer, jusque vers 1030, ne concerne pas une large parentèle. Il n’en demeure pas moins un vrai accord qui dit son nom et qui engage celui qui, en plus du donateur, accorde son consentement.
47À côté de ces multiples aumônes et transferts de propriété consentis par le premier cercle de la parenté, visible dans la souscription des actes, les trois cartulaires livrent à l’inverse des exemples de transactions qui, au cours de cette même phase antérieure à 1030, semblent avoir été effectuées sans l’accord des proches. Et ce n’est pas, discrètement, en souscription, que se repèrent ces cas mais dès le protocole initial. Une douzaine d’actes débutent en effet par le rappel que la loi romaine, salique et wisigothique autorisent quiconque à céder quoi que ce soit de son bien propre154. Cette formule, dont on voit bien qu’elle est issue d’un modèle puisqu’elle se retrouve à l’identique dans les trois scriptoria155, se laisse suivre sur près d’un siècle156. Là où elle est placée dans l’acte, elle rappelle avec force la possibilité qu’a tout individu de disposer librement de ses biens. Elle révèle assurément aussi que la décision de donner fut prise sans l’accord d’un tiers : le rappel de la loi n’a-t-il pas pour but de balayer les reproches et contestations des proches157 ? À l’opposé de ce que nous révèle la première formule – consentiens – et de ce que laisse percevoir en première (et rapide) lecture ce passage législatif, il existe bien un contrôle parental, au sens large du terme, qui ne dit pas son nom. Il met en exergue l’existence d’une gestion commune de biens que le rappel de cette loi tente de contourner. Prenons l’exemple de cette donation d’usufruit d’un alleu, sis dans le terminium de Bruguières, en faveur du prêtre Rodald par Mir en 970158. Notons que l’acte précise bien le mot usufruit ; le prêtre doit d’autre part désigner un religieux de Saint-Sernin à qui reviendra la jouissance du bien à sa mort. Surtout, si l’acte débute par l’évocation du droit, elle s’achève sur une menace de sanction : toute contestation de la donation ou tout trouble de jouissance sera passible d’une amende de quinze livres d’or. Et à qui s’adresse cette injonction, si ce n’est d’abord à la parenté qui pourrait se sentir lésée par cette perte d’une partie de l’usufruit qu’autorise la loi ? La donation du lévite Ynard est encore plus explicite : il menace de la colère divine et des flammes de l’enfer ses héritiers qui contreviendraient à cette transaction159. Il semble bien que les deux formules aillent de pair160 même si la diffusion de ces clauses finales dépasse largement le cadre étudié ici.
48L’existence de cette formule qui pare du bouclier de la légalité le droit de disposer librement de ses biens et leur disparition, avant 1030161, soulève la question de la substitution d’un modèle par un autre. La « Guerre de succession d’Auvergne » qui a marqué le Quercy au cours des années 930-960 et, par ricochet, le Toulousain, a immanquablement été accompagnée de retombées politiques et économiques. Elle n’a fait qu’amplifier un mouvement déjà enclenché à plus vaste échelle. Elle a largement perturbé, on l’a vu, les réseaux aristocratiques de haut niveau, c’est-à-dire ceux qui, autour du comte, les évêques, vicomtes et abbés, participent à ce vaste co-gouvernement. Or, le pouvoir est source de revenus. En modifiant la structure des réseaux, la guerre a aussi et surtout perturbé les sources d’approvisionnement des aristocrates. Les revenus ont été détournés au profit d’autres ou confisqués, par le comte Raymond lui-même, avant d’être redistribués. Le codicille de 961 en est partiellement l’illustration. Ces grands mouvements politiques accélèrent les phénomènes de repli patrimonial et de restriction des aires d’influence suggérés dans un chapitre précédent. La moyenne et la petite aristocratie accentuent, par la force des choses, leur ancrage territorial et fondent leur fortune sur les prélèvements opérés sur des terres cédées à différentes conditions par les membres de la haute aristocratie. Les patrimoines tendent à se libérer du cousinage pour s’individualiser de plus en plus fortement : l’heure du fief a véritablement sonné ; celle de la lignée, ou plus précisément de la topolignée, ne va pas tarder.
49Dans ces conditions, la formule se référant à la loi romaine, salique et wisigothique ne va pas résister longtemps. Elle disparaît au plus tard en 1030, certainement sous les assauts répétés de la parenté mais aussi par la volonté des moines. Localement et peu avant 1060, ces derniers érigent en nouvelle formule une expression plus succincte, appelée à une belle fortune, la laudatio parentum162.
Retrait lignager, laudatio parentum
50P. Ourliac a montré que, dans le Sud-Ouest, la pratique du retrait lignager, loin d’être postérieure à celle de la laudatio parentum, longtemps considérée comme « mère du droit familial », en a été contemporaine et a globalement marqué les échanges de 980 à la fin du XIIe siècle163. Le plus ancien cas de retrait repéré par l’auteur est d’ailleurs un exemple local de cession d’un alleu complexe sis entre Escatalens et Montech en 961164 : Bebo, qui n’est pas marié, se dessaisit de cette terre au profit de Moissac mais ajoute une clause de retrait en faveur d’un fils que lui donnerait une union.
51Un autre exemple de retrait lignager nous ramène aux enfants d’un couple à présent bien connu, Adalaiz et Bernard, à l’origine des trois familles châtelaines de Gandalou, Tolvieu et Cos. Arnaud, leur fils, fait une donation importante – l’alleu de Selvor avec l’église Saint-Sauveur et toutes ses dépendances – mais précise que si sa sœur Ermengardis à des enfants issus de son mariage, les biens cédés à Montauriol lui reviendront165. Même restriction lors de la donation du gros alleu de Crozet par Taossendis, cette riche aristocrate de la basse vallée du Tarn, peut-être épouse de Mir, l’abbé séculier de Moissac, à l’attention de Bérald, l’un des fils qu’elle a eu d’une précédente union166. C’est encore célibataire qu’Aimon réalise sa donation en faveur de Saint-Théodard de Montauriol de terres et vignes de l’alleu de Pomarède en Toulousain qui lui viennent de ses parents mais il juge bon de préciser que s’il a un fils de son mariage, ces biens doivent lui revenir167. C’est une procédure identique que met en place Robert qui se dessaisit de l’alleu du pech de Bioule au cours du deuxième tiers du XIe siècle168. Les exemples de retrait lignager ne sont donc pas légion. À moins qu’il faille également intégrer dans la catégorie du retrait les réserves émises par deux filles d’Auriac. En 1179, Braida s’adresse à son mari Pierre de Saint-Anatoly et énonce ce qu’elle lui apporte en dot ; celle-ci est constituée, d’une part, d’une somme de 400 sous toulousains placée sous forme de pignus, et d’autre part, d’au moins trois serfs avec leurs tenures et casaux qui, si le couple meurt sans enfants, reviendront dans la famille de Braida169. Dix ans plus tard, la sœur de cette dernière, Samaudrina, dresse son testament à l’heure de sa mort. Les biens hérités de ses parents doivent revenir à son frère Pierre, mais ses propres enfants pourront les réclamer si leur oncle décède sans postérité170.
52Nulle part à l’intérieur de l’ancienne Narbonnaise, selon P. Ourliac, il n’y a trace de retrait alors qu’il est présent en Aquitaine et Novempopulanie. Repérée par l’auteur dans toute la vallée du Lot, en Agenais, Bordelais, Béarn et Comminges, cette pratique ne l’a pas été dans un espace de cinquante kilomètres autour de Toulouse, ainsi qu’au-delà vers le nord puisque les coutumes de Caussade, Moissac, Castelsarrasin, Molières, Montauban l’ignorent171. Les archives semblent accorder foi à ce constat. Il faut nuancer son propos même de façon infime : le retrait lignager est présent mais, passé 1030-1060, il n’en existe aucune trace assurée alors que la documentation devient très abondante. Ourliac note que le retrait est mentionné en Provence et renonce à proposer une explication à ce vide. Ces vastes territoires s’étendant du Lot, au nord, aux Pyrénées, au sud – Comminges exclu –, et bornés, à l’ouest, par la Garonne et, à l’est, par le Rhône ne correspondent-ils pas, peu ou prou, à ceux que dominent les comtes de Toulouse ? Mais une fois ce constat fait, quelle explication donner ?
53Plusieurs travaux, portant pour l’essentiel sur l’Ouest français, ont apporté un éclairage particulier sur la pratique de la laudatio parentum172 qui fut repris et nuancé pour les espaces méridionaux173. Le consentement d’un parent à une transaction est lié à son droit de reprise. Dans ce sens, la laudatio doit être conçue comme une renonciation et elle n’est évidemment envisageable qu’à condition que celui qui l’accorde soit détenteur de ce droit de retrait. Ainsi, la laudatio parentum serait une sorte de négatif d’un retrait lignager qui ne dit pas son nom. On peut d’autre part s’interroger sur un fait : les membres de la parenté s’imposent-ils dans les listes de témoins pour contrôler le démembrement du patrimoine familial lors de l’abandon d’un bien ou alors les monastères imposent-ils cette nouveauté pour protéger la donation contre d’éventuelles usurpations ? La possibilité de retrait restant entre les mains de ceux, au sein de la parenté, qui n’ont pas accordé la laudatio. Et l’on va voir que certains l’utilisent.
54L’exemple de Guillelma et de son époux Amalvin de Bovilar témoigne parfaitement de ce que la laudatio est conçue comme un moyen pour les moines de se préserver d’usurpations potentielles. En mars 1177, Guillelma souhaite devenir donata à Saint-Sernin et offre à l’abbaye les 500 sous à prélever sur les terres de Bovila que son époux lui aurait donné au titre du douaire. L’acte fait intervenir les frères de Guillelma, Boque et Boquet, alors que cette confirmation ne nécessitait pas l’accord de cette partie de la parenté174. Pour compléter la protection, l’abbé fait un appel à témoins pour s’assurer que le mari de Guillelma, décédé avant d’avoir pu établir par écrit le douaire, comptait bien lui accorder la somme reversée par la donat175.
55La renonciation concerne la plupart du temps des proches du donateur : conjoint, enfants ou frères et sœurs. En 1126, sur la place du marché de Cos qui jouxte la tour seigneuriale, Aimeric de Cos, sentant sans doute sa fin proche, se fait moine et donne la moitié de l’église du castrum ainsi que le quart des dîmes de Sainte-Ruffine, paroisse que surplombe le château. Ses fils, Raino, Bernard Gaucelm et Grimaud, participent à la donation. Compte tenu des enjeux qui découlent de cet abandon, Aimeric fait également confirmer la transaction par plusieurs aristocrates, dont deux sont dits de Cos. D’autres actes permettent d’affirmer qu’ils ne sont autres que ses frères Bernard et Pons ainsi que quatre de ses neveux, fils de Guillaume, autre frère déjà décédé176.

Figure 26. – Faire confirmer la parenté – la donation d’Aimeric de Cos (1126).
56Situation similaire – quoiqu’un peu plus complexe d’après ce qu’en laissent entrevoir les actes – lors de la donation par Arnaud de Tolvieu de la chapelle castrale éponyme et de l’église d’Albefeuille toute proche. Les moines de Montauriol vont quérir la laudatio dans la maison d’un des fils d’Arnaud, Raymond Raino, qui semble réticent puisque la renonciation se fait sur le conseil et sous l’autorité de son frère (aîné) Arnaud177. On sent clairement la pression exercée sur cet aristocrate par l’entourage. Géraud de Tolvieu, un autre frère, confirme également l’abandon. Comme à Cos, la transaction concerne deux biens fondamentaux pour les seigneurs en termes de prestige et d’autorité ; comme à Cos, des moines font le déplacement. Est-ce la parenté ou les moines de Moissac ou de Saint-Théodard qui tiennent à ces confirmations ?

Figure 27. – Laudatio et « retrait lignagier » chez les Tolvieu (1135-1154).
57La suite des événements montre bien que la laudatio est une renonciation et que, ne pas s’y plier, c’est conserver son droit de « retrait lignager ». Arrivée au seuil de sa vie, après 1143178, Azalais de Tolvieu cède à la commanderie templière de Lavilledieu le tiers des droits ecclésiastiques et des dîmes de l’église d’Albefeuille et de la chapelle de Tolvieu. La domina a donc bien conservé en sa main ces revenus durant plusieurs années. S’ensuivent des tractations entre les deux établissements ecclésiastiques qui aboutissent à un accord, en 1154, favorable aux moines noirs, que soutiennent le fils d’Azalais, Hugues de Rocafort, et le beau-frère de ce dernier, Bernard Hugues de Castelnau ; eux aussi ont, à leur tour, renoncé à ces biens. Dans l’assistance, on croise Géraud de Tolvieu, dernier survivant de la fratrie. L’acte se fait entre les mains de l’abbé Amiel, fils de Raymond Raino de Tolvieu, frère d’Azalais. Il est rédigé par Pierre, probable fils de sa sœur Ricartz179.
58En dehors des frères et des fils, on peut faire appel à la renonciation de filles et de jeunes enfants. Sibilia, la fille d’Arnaud Pons de Borbolac et son épouse Amelia, approuve la donation de tous les biens du couple qui deviennent donats en même temps que quatre de leurs enfants180. Alazaiz, sœur de Raymond Bernard, un miles du Montalbanais, confirme l’abandon de terres et dîmes de son frère avec son époux Raino de Cos181. Lorsque Seguin de Volvène et son frère Raymond ont reçu 400 sous de Cahors en échange de leurs biens à Pommevic, à la Razère et à Lalande, ils s’engagent à faire renoncer à ces biens leur petit frère, leurs sœurs, leurs neveux et leur parent Guillaume de Narcès182. En 1128, les fils de Pierre Arnaud de Saint-Anatoly doivent faire confirmer l’abandon de leurs prétentions sur divers biens à leur jeune frère Arnaud183 ; la renonciation n’intervient que dix ans plus tard, en juin 1139184. C’est enfin à un grand-père qu’incombe la responsabilité de faire confirmer la donation de sa fille par un garçonnet, orphelin de père et trop jeune pour le faire au moment de la transaction, lorsqu’il ne sera plus sous sa tutelle185. Prendre des assurances pour l’avenir, tel est le sens de la laudatio pour les établissement religieux.
59Rarement, cette pratique met en scène des personnes ayant des degrés de parenté plus éloignés, à l’exception notable de seigneurs accordant la cession de droits par leurs vassaux186. Si l’on exclut ces cas constituant un type particulier de laudatio, qui sont, globalement, les aristocrates pratiquant cette renonciation ? Essentiellement des membres de familles châtelaines ; parmi eux, sont bien représentés les Castelnau, Cos, Tolvieu, Gandalou, Esmes, Rocafort, Bruguières, Villemur, Narcès, autant de lignages qui ne sont pas nécessairement turbulents mais suffisamment puissants pour contester, remettre en cause et usurper. Géraud de Rocafort ne s’empare-t-il pas d’une partie des revenus de l’archidiaconé de Villelongue, dévolus au chapitre de Saint-Sernin, durant plusieurs années, de 1093 à 1107187 ? Aussi est-il plus particulièrement nécessaire d’obtenir le renoncement de cette frange-ci de l’aristocratie. Et parfois, ce dernier est tout sauf gratuit. Certains sont des spécialistes de la laudatio et semblent en user comme d’un moyen pour obtenir des revenus complémentaires : entre 1104 et 1110/1115, Raymond Bernard de Gandalou « loue » par quatre fois des donations et obtient un cheval de 60 sous, puis un bon palefroi188. Mais globalement dans les sources locales, la laudatio n’est qu’exceptionnellement suivie de contre dons matériels ou spirituels.
Autres formes de consentement
60Le décès d’un(e) aristocrate menace toujours l’équilibre précaire des alliances. Aussi, pour cette raison et pour bien d’autres, se presse-t-on, nombreux, au chevet d’un mourant. Cette assistance n’est pas uniquement l’apanage d’aristocrates à l’envergure d’un Guillaume le Maréchal189. En mars 1140, Pierre de Penne sent sa fin proche au castrum de Puycelsi ; il dicte ses dernières volontés, entouré de douze chevaliers nommés – sa troupe ? – et de nombreux autres précise l’acte, et d’au moins trois moi190. Cette fois, comme le Maréchal en 1185, il en réchappera. Mais la mort frappe parfois inopinément et même lorsque la brutalité de l’événement n’est pas en cause, les abbayes prennent soin de faire confirmer les donations opérées du vivant du défunt. De la sorte, certains actes de ce type peuvent être considérés comme proches de la laudatio parentum.
61On a déjà eu l’occasion d’évoquer le décès de Sasneus intervenu peu avant juin 1195, mois au cours duquel sa fille cadette Austorgia et Arbert de Dieupentale, le mari de sa fille aînée Sasneus, confirment les donations de la défunte ; ils sont intégrés dans la société cistercienne et profiteront des bienfaits spirituels de la communauté191. Deux mois plus tard, c’est au tour des petits-enfants de faire une telle démarche ; ces derniers sont entourés d’une kyrielle de consanguins dont on peut reconstituer l’écheveau grâce à la richesse du fonds de Grandselve192. Mais, à la différence des parents, aucun d’entre eux ne reçoit de compensation matérielle ou spirituelle. Il y a donc deux vagues successives d’héritiers qui confirment les abandons de la domina : fille et mari d’une fille décédée d’abord, puis petits-enfants et consanguins ensuite. Ce dernier acte, s’il traduit parfaitement la complexité des ayants droit ainsi que les modes de régulation et de contrôle lors d’abandons de parts du patrimoine familial, témoigne aussi d’un autre élément à prendre en compte, comme dans le cas de la laudatio parentum, à savoir la volonté de créer des liens de nature religieuse avec l’établissement bénéficiaire193. Mais on constate que ceux-ci ne profitent qu’à la première génération ; il sera donc nécessaire de les renouveler par divers moyens pour les petits-enfants de Sasneus.
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62La présence de la parenté, comme les confirmations de toute nature, n’a pas pour unique objet de protéger la famille contre la multiplication de donations individuelles. Elle vise aussi à favoriser les échanges entre aristocrates et établissements religieux par le jeu du don matériel/contredon spirituel et enfin – et peut-être surtout – à répondre à un intérêt des moines : obtenir des renonciations qui deviennent des outils mettant les abbayes à l’abri d’usurpations futures194.
Fils et filles, frères et sœurs
La démographie aristocratique
63Il ne s’agit pas ici de démontrer les phénomènes de croissance démographique qui caractérisent l’Occident après l’an mil195. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de savoir si les familles aristocratiques ont effectué un contrôle de la nuptialité mais aussi un contrôle de la natalité. L’opération est délicate. Pour la natalité, trois éléments, au moins, rendent toute tentative de calculs fort aléatoire. Il y a tout d’abord la mortalité infantile qui est totalement inchiffrable et jamais mentionnée dans nos actes. La mort des enfants frappe certainement fort lourdement ces familles aristocratiques. La fouille du castrum de Flaugnac a permis de dégager la partie du cimetière médiéval réservé aux enfants. La variété des tailles des petits squelettes montrent qu’après un an et même cinq ans, on meurt encore : la Grande faucheuse n’accorde point l’exclusivité aux plus petits196. À côté de ces drames familiaux, les filles sont, on l’a vu, sous-représentées dans les actes d’une manière globale sur toute la période et à certains moments plus qu’à d’autres, notamment de 1060 à 1120. Enfin, davantage que les filles, les oblats disparaissent presque systématiquement des listes des enfants une fois qu’ils intègrent la clôture. En outre, certains parents confient en même temps plusieurs de leurs enfants. Ainsi, Pierre de Montpezat et sa femme Guillelma offrent-ils deux fils, Bertrand et Galhard, à Montauriol à l’aube du XIIe siècle197. Et que dire d’Arnaud Pons de Borbolac et son épouse Amelia : avec le consentement de leur fille Sibilia, ils se donnent en 1177 et font don de quatre de leurs enfants – deux fils et deux filles – à Pons, l’abbé de Saint-Sernin, qui les reçoit alors comme donats avec tous leurs biens et les droits qu’ils prélèvent entre la Garonne et le Girou198. Il existe évidemment des contre-exemples de moines qui reparaissent dans leur milieu familial mais ils demeurent d’une extrême rareté, tel ce Bernard, moine, fils de Garin et d’Adalaiz, et frère de Seguin, qui est perceptible vers 1040 parce qu’il donne divers biens à Moissac pour l’âme de ses parents qu’il nomme199. Bien évidemment, la plupart des oblations nous échappent totalement. Ces trois éléments témoignent clairement de l’importante perte d’informations qui rend délicate toute proposition d’ordre démographique200.
64À partir des cartulaires de Gimont et de Grandselve et en prenant toutes les précautions nécessaires, M. Mousnier a tenté une estimation du nombre d’enfants par famille pour la Gascogne toulousaine201. Les résultats obtenus mettent en évidence un écart important entre Gimont, où le quotient familial est de 3,59, et Grandselve où il atteint difficilement le chiffre de 2,95. D’autre part, les familles gravitant autour de cette dernière abbaye comptent à 93 % une progéniture comprise entre 1 et 3 individus et, en Gascogne toulousaine méridionale, la proportion de familles ayant de 4 à 6 enfants est beaucoup plus importante. Ainsi, se pose la question d’un dynamisme démographique aristocratique différent que l’on peut même définir comme différentiel pour qualifier les comportements des aristocrates de Toulousain. On verra en effet que chez les Caraman-Castelnau ou encore chez leurs alliés, les Cabaldos, les naissances, peu nombreuses, sembleraient résulter de choix, doublement stratégiques, de réduction de la descendance.
65L’éventail est évidemment très large d’une situation familiale à une autre. Le record semble être atteint par Arnaud, à la tête d’une véritable tribu, avec ses douze enfants en âge d’apposer leur seing au bas de l’acte qui enregistre la donation qu’effectue leur père, de l’église de Godor à Montauriol après 1060202. Cas exceptionnel sans doute, non pas tant du fait du nombre de naissances que de celui d’enfants ayant dépassé les premières années, si périlleuses, de la vie. Cas exceptionnel aussi par l’énumération, à cette date, de toutes les filles de la famille – huit des douze enfants. Agenus de Bretes, frère de Guillaume, et son épouse Bona (de Tolvieu) sont parents, quant à eux, de cinq enfants, quatre garçons et une fille dès 1140 alors que Guillaume, frère du premier, et Flandina, sœur de Bona n’ont à cette date que quatre de leurs sept enfants. Mais les enfants des deux couples Bretes, tout en étant deux fois moins nombreux, constituent également des familles de belle taille et là, il n’est pas du tout certain que toutes les filles soient mentionnées. La remarque pourrait être identique chez les Penne où, sur deux générations, le nombre de garçons identifié est important.
66Il semble que le fondateur de la lignée, non pas nécessairement l’ancêtre illustre mais bien celui qui assure à sa descendance un pouvoir ancré sur un territoire en le notifiant ou non par l’anthroponymie, soit particulièrement dynamique d’un point de vue purement démographique. Reprenons cette parentèle réunissant les lignées castrales de Gandalou, Cos et Tolvieu. Avant qu’il n’y ait séparation en trois topolignées, les actes présentent des couples ayant de deux à trois garçons. Bernard, le véritable fondateur de la seconde moitié du Xe siècle, est père de sept enfants qui ont atteint l’âge adulte – quatre filles et trois garçons – qu’il a eus de deux épouses différentes. Lorsque les branches se scindent, vers 1060, soit un siècle plus tard, les choses changent. Ainsi, Bernard Raino de Castro Gwandalorum est-il père de six garçons ; son frère Pons Raino, à l’origine de la lignée de Cos, a au moins cinq garçons ; quant à Raymond Raino de Tolvieu, on sait simplement qu’il est père d’Arnaud et d’autres enfants. Dès la génération suivante, les chiffres baissent de manière sensible. On pourrait ajouter l’exemple de Dimbert d’Esmes qui a quatre fils connus, Dimbert, Guillaume, Hugues et Bernard. On ne croisera jamais plus de deux mâles à chaque génération au cours des trois suivantes. Chez les Gauzbert de Castelnau, la stratégie semble la même : le vir illustrissimus des années 1020-1040 a six fils connus. Son fils Gauzbert n’en a que deux d’assurés, tout comme Raymond Gauzbert à la génération suivante. Et l’on pourrait donner des chiffres pratiquement identiques pour les Siquier. La multiplication des enfants mâles, dans ces cas de figure précis de naissance de lignées castrales, doit très certainement être lue comme une volonté éperdue d’assurer un ancrage territorial et surtout une descendance biologique au fondateur. Afficher d’autre part autant de fils, à un moment où une lignée castrale peut apparaître fragile, n’est-ce pas aussi faire une démonstration de sa force de frappe potentielle203, sorte d’arme de dissuasion, un peu comme ce surnom sensé impressionner qu’est celui que revendiquent les Percepoitrine ?
67Mais, en dehors de ces phases très particulières de naissance et de volonté d’affirmation des lignées, on rejoint les chiffres obtenus par M. Mousnier. À côté de ces quelques familles particulièrement prolifiques à un moment donné de leur histoire, d’autres, ô combien plus nombreuses, réduisent leur descendance à deux garçons, parfois moins. Même s’il est toujours difficile d’affirmer qu’il s’agit bien d’un choix et non d’une hécatombe qui a rendu ces lignages exsangues, le phénomène est particulièrement net chez les Auriac. Ce lignage est en effet suffisamment documenté pour que l’on puisse quasiment affirmer que Pierre d’Auriac fut le seul fils d’Arnaud et d’Aicelina à atteindre l’âge adulte. Pourquoi cette aristocratie d’entre Cahors et Toulouse aurait-elle, par ailleurs, multiplié à l’envi les héritiers alors que la succession était, à quelques exceptions près, bien maigre.

Figure 28. – Un contrôle des naissances ?
68Après la question du nombre d’enfants et d’une politique de réduction des naissances qu’adopteraient certaines lignées, il est également nécessaire de s’arrêter un instant sur le mariage des enfants. À l’évidence, on marie davantage les filles que les fils. La traque au conjoint est bien une affaire que le genre distingue. On a eu l’occasion de constater deux points qui se rejoignent pour soutenir ce propos. En premier lieu, il y a ces efforts fournis pour trouver aux filles le conjoint qui satisfasse, avec cette possibilité de faire appel à une tierce personne, jouant les marieurs, souvent un abbé. D’autre part, l’exemple d’Honors (de Castelnau)204 témoigne de l’importance du mariage pour une fille et sa lignée : ne pas trouver de conjoint finit par faire tomber le déshonneur sur l’une comme sur l’autre. Aucun de ces deux éléments ne concerne jamais un garçon. Certes, au-delà de la protection qu’un mariage accorde à une fille, l’échange matrimonial – et le don d’une fille – doit d’abord être entrevu comme le ciment de l’alliance. Rares sont apparemment les cas où une vierge peut s’y soustraire alors que les exemples de célibat masculin sont légions : Pierre d’Auriac, qui a largement atteint la trentaine, et peut-être même la quarantaine, au moment du décès de son père Arnaud en mars 1189, va lui succéder. Il n’est pas marié et appartient donc à cette catégorie des « jeunes » mise en lumière par G. Duby205. Ses deux sœurs, Samaudrina et Braida, ont été unies à des aristocrates du voisinage et l’on cherche même à remarier la première, devenue veuve206.
69On perçoit néanmoins de rares cas de filles qui font le choix du célibat avec, systématiquement cette conséquence, la prise de voile. Sibilia, fille de Senioret de Saint-Théodard, reçoit en septembre 1158 sa part d’héritage – qui consiste en tous les droits perçus sur un honor situé à Bel Olmel – des mains de son père et de ses deux frères207. Le même jour, par un autre acte, elle vend cette porcio à Saint-Sernin afin de constituer sa dot d’entrée en religion208. Lorsqu’en 1174, Geralda, fille de Géraud Benoît, donne tout son bien avec l’assentiment de son père, c’est pour en obtenir la coquette somme de 1160 sous morlaas destinée à lui ouvrir l’accès au monastère de la Garde-Dieu209. Pour une jeune fille de l’aristocratie, il ne semble pas pensable d’être protégée par un autre homme que son père ou son époux et lorsqu’il s’agit d’un frère, la situation est bien liée à un accident de la vie, c’est-à-dire la mort prématurée des géniteurs. On a déjà évoqué le cas de Dies, sœur de Bernard Ragenfred, que celui-ci s’empresse de confier aux moines210.

Figure 29. – Contrôle de la nuptialité et de la natalité au XIIe siècle.
70Si donc les filles sont apparemment toutes mariées – ou devraient l’être – lorsqu’elles ne sont pas confiées à Dieu, qu’en est-il du mariage des mâles ? Une des lignées particulièrement bien documentée – les Caraman-Castelnau – surprend par les informations que laissent saisir les nombreux actes les concernant. Jourdain (I) de Caraman a d’abord épousé Willelma (de Castelnau) qui lui apporte des droits sur ce castrum. Le couple a deux enfants qui atteignent l’âge adulte. Jourdain (II) de Caraman – homonyme de son père – et Guillaume de Castelnau – homonyme de sa mère. Il est presque certain que Jourdain (II) est le cadet, contrairement à ce que pourrait laisser croire l’anthroponymie. Devenu veuf, après 1138, Jourdain (I) épouse en secondes noces Bermunda (de Terride). Deux enfants naissent de cette union, Donat de Caraman et Sasneus déjà évoquée à de nombreuses reprises. Seuls cette dernière et son demi-frère Guillaume de Castelnau ont eu (droit à) une descendance, limitée de surcroît. Les Cabaldos adoptent une stratégie du même type. On ne connaît que deux garçons de chaque union à chaque génération dont l’un, le puîné, demeure célibataire à l’exception d’Arnaud Elie de Cabaldos qui épouse la sœur de Willelma (de Castelnau) ; on déroge à la règle mais l’alliance présentait beaucoup d’intérêts. Qu’est le petit castrum de Cabaldos à côté de celui de Castelnau ? Cette règle des deux garçons est tenue jusqu’à Odon Elie qui, après 1170, a quatre garçons, mais son cousin, Pons Raymond, maintient la tradition, si tant est qu’elle en soit une. On imagine aisément les tensions qui ont pu et dû naître de ces célibats forcés.
La dévolution du patrimoine, un révélateur des formes de la parenté211
71C’est bien par le biais de la dévolution du patrimoine que l’on peut observer ce que P. Bourdieu qualifie de « famille pratique ». Il existe un lien très fort entre structure de la parenté et dévolution du patrimoine. Pour autant, peut-on totalement suivre G. Langlois qui oppose cousinage, fratrie et lignage à partir d’une situation repérée pour chacune des trois familles qu’il étudie212. À l’exception de la primogéniture, perceptible après 1180, les actes conservés en Quercy et Toulousain attestent, au sein des familles, de pratiques diverses et jamais exclusives.
72Commençons par un mode de dévolution très fréquent, l’indivision, et un exemple qui nous place au début du XIIIe siècle même si les éléments évoqués remontent au dernier quart du XIIe siècle parce qu’il nous permet – peut-être – de mesurer le niveau de majoration de la part de l’aînée par rapport à celle de sa cadette. La seigneurie de Castelnau(-Montratier) tombe en effet en quenouille après 1179. Les filles de Raymond de Castelnau sont mariées après 1179. Nous ignorons le nom de chacune d’elles, mais on est à peu près certain que la première épouse Pons de Gourdon, et la plus jeune, c’est une certitude, un Durfort. À la génération suivante, les parts de seigneurie sont vendues dans les deux lignées, l’une dans des circonstances tragiques, l’autre par choix. Parce que Ratier, fils de Pons de Gourdon, a participé à l’enlèvement et au meurtre de Baudouin, frère du comte Raymond, alors qu’il avait prêté serment à Simon de Montfort, le castrum est détruit en 1214. Les biens de Ratier sont confisqués et Montfort vend en 1217 pour 10 000 sous la part de la seigneurie à Pons, le frère cadet de Ratier resté fidèle à la cause des croisés213. En 1239, c’est au tour du membre de la branche des Durfort de vendre sa part. Raymond Bernard de Durfort – et non de Castelnau – vend au comte de Toulouse toute sa senhoria en la honor ni el terrador de Castelnou pour 6 000 sous de Cahors. Il précise que tout ceci lui vient d’en R. de Castelnou, mo papo, per razo de la frairesca de ma maire que fo sa filha214. Décidée par le testateur, en l’occurrence ici Raymond de Castelnau, le grand-père du vendeur, l’indivision a réuni autoritairement les deux couples ; le petit-fils s’y soustrait à la fin de sa vie215.

Figure 30. – La seigneurie de Castelnau, une frairesca féminine (fin XIIe-début XIIIe siècle).
73C’est à l’occasion du mariage de Genser, fille d’Amalvin de Bovilar et de Guillelma (de Vacquiers), avec Raymond Guillaume, que l’on voit naître une frairesca. En février 1170, le couple dote leur fille en lui attribua le tiers de leur argent et de leurs honores. On a vu plus haut qu’il s’agissait, localement et à cette date, d’une exception nettement en faveur de Genser216. La suite de l’acte révèle que les parents décident qu’après leur mort, la totalité des honores devra être gérée en frairesca par le gendre et Guillaume Bâtard, un jumeau ( ?) de Genser217, fils d’Amalvin et de Guillelma218. Là encore, l’indivision est imposée par les parents.

Figure 31. – Frairesca et gémellité ( ?) chez les Bolivar/Vacquier.
74Toutes les formes d’indivision ne sont pas des frairesca à l’image de celles qui viennent d’être évoquées. L’exemple que fournissent les Valségur n’est très certainement qu’une simple fratrie : ce mode de dévolution n’implique pas un partage égalitaire et peut surtout être dissout à tout moment. À l’instant où on la saisit, et pour le bien concerné, cela fait au minimum deux générations qu’elle est en place. Un acte de 1152 met en scène Raymond Grimard et son cousin germain, Marfan de Valségur, qui donnent ad feodum un bois vendu par Raymond Grimart pour assurer la subsistance des enfants de Flandina, sa sœur, et de Galhart de Castelmaurou, son beaufrère, dont il a la tutelle219. Pour que les deux cousins cèdent conjointement ce bois, il faut qu’il provienne d’un héritage des grands-parents paternels et que leurs pères respectifs aient déjà cogéré ce bien. On pourrait multiplier les exemples. On y reviendra lors de l’étude de la coseigneurie.

Figure 32. – Les Valségur et l’indivision.
75Des distinctions opérées entre filles et garçons ont déjà été évoquées. Les filles obtiennent, de préférence, des éléments précaires et mobiliers du patrimoine : églises au moment de la réforme grégorienne puis sommes d’argent, surtout après 1130. Mais il s’agit là des éléments liés à la dot et au douaire. Et si cette tendance se confirme tout au long du XIIe siècle, certains actes, dès lors qu’ils donnent accès aux parts d’héritage, présentent parfois une autre réalité, y compris au sein des familles châtelaines. Qu’en est-il de l’attribution des porciones lors de la succession ?
76Les sources nous font saisir des lignées entières composées d’éléments exclusivement masculins : des épouses certes, sont repérables, mais pas une seule mention de fille ou de sœur ne vient troubler ce monde d’hommes. Cet indice constitue-t-il un argument suffisant pour ranger ce type de lignée dans le camp des faiseurs de distinction ? Ainsi, dans les lignées vicomtales, il faut en effet attendre 1160-1175 chez les Bruniquel pour voir apparaître deux sœurs, Guillelma et Peironella, que les notices proclament du reste vicomtesses220, et 1180 chez les Caussade pour découvrir Miracla, petite-fille du vicomte Pierre221. À ce type de familles appartiennent aussi les Esmes, châtelains installés aux marges du Quercy, de l’Agenais et, dans une moindre mesure, de la Lomagne. On peut leur adjoindre, toujours en Quercy, les Castelnau, les Cos, les Durfort et, pour le Toulousain, les Gandalou, les Siquier, les Rocafort, les Villemur, les Cabaldos, les Bruguières. Toutes ces familles ont en commun d’être de rang châtelain. On connaît bien sûr certaines des épouses et des mères, mais lorsque des sœurs se laissent aisément percevoir, c’est qu’elles seules sont en mesure d’hériter. La chose est très claire dans les deux familles vicomtales de Bruniquel et de Caussade. C’est particulièrement net également chez les Siquier ou les Bruguières. On va voir plus loin que c’est aussi le cas chez les Castelnau de Quercy. En un mot, dans les sources locales, de façon presque systématique, l’apparition des filles des lignées châtelaines traduit le fait que la seigneurie tombe en quenouille. Le castrum est d’abord et avant tout une affaire d’hommes. Témoignant d’un égal accès aux droits et revenus, et donc d’une absence de distinction entre garçons et filles, l’exemple qui suit n’est pas incompatible avec ce qui vient d’être dit. Il s’agit du partage du castrum de Parisot en 1157222. L’acte débute par l’énumération des ayants droit, les quatre membres d’une fratrie, trois frères et une sœur, mais ce sont quatre hommes que cite l’acte ; on demeure bien dans une affaire d’hommes. Et l’ordre n’est pas indifférent. Le scribe débute par Guillaume Jourdain, qui n’est autre qu’un vicomte de Saint-Antonin223, pour la part qui lui vient de son épouse, non nommée, la sœur de Grimaud, Bertrand de Parisot et d’Audoin224. Le texte est explicite : aquesta partizos es faita en. IIII. partz dont la description suit et l’on précise que l’indivision demeure pour les leudes et les péages. Il y a donc d’une part, le discours, qui tend – physiquement – à écarter les filles, et d’autre part, la réalité, qui leur accorde, dans une proportion indéfinissable de cas, une part d’héritage identique à celle des garçons.

Figure 33. – Une vente, de multiples ayants droit.
77Alors que ses frères y avaient renoncé au profit de Montauriol, on a montré plus haut qu’Azalaiz de Tolvieu garde la main sur l’église d’Albefeuille et la chapelle de Tolvieu, deux biens à forte valeur symbolique : chapelle castrale et église de la paroisse sur laquelle est implantée la grosse motte ancestrale. On est bien ici dans un partage égalitaire, véritable frairesca qui avait été imposée vers 1110-1120. Pour rester au sein de cette même fratrie, voici les ayants droit qui, en 1140, vendent à Saint-Théodard un ensemble foncier, situé à une dizaine de kilomètres de leur tour, que le comte Alphonse va usurper quatre ans plus tard pour y ériger Montauban. Là, incontestablement, l’égalité n’a pas été de mise. Le cœur du patrimoine foncier semble avoir connu un système de dévolution différent de celui de la périphérie, condition classique observée régulièrement ailleurs. Tout d’abord, une partie seulement des descendants de la fratrie intervient : sur les cinq enfants d’Arnaud de Tolvieu, seuls les héritiers de Ricartz et de Raymond Raino sont concernés par la vente, et dans des proportions différentes de surcroît.
78La multiplicité des ayants droit ne doit pas masquer l’inégalité de traitement même si nous n’avons pas accès à toutes les informations puisque le scribe n’a pas noté le montant accordé à deux couples et à leurs enfants pourtant mentionnés comme vendeurs. Quoiqu’il en soit, la part de Ricartz correspond au mieux au quart de celle de son frère sur cette partie du legs parental, à moins qu’il n’y ait eu des échanges entre frères et sœurs que nous ignorons. Peu importe. On constate néanmoins que d’une lignée à l’autre, les pratiques varient. Tous les enfants connus de Raymond Raino de Tolvieu sont mentionnés ici et ont donc reçu chacun une porcio de ce bien. Ceux de Ricartz ne sont que deux alors que le couple qu’elle forma avec Raymond de Penne donna naissance à au moins six garçons connus grâce aux serments du cartulaire des Trencavel et aux actes de la commanderie de Vaour. Seuls Pierre et Arnaud de Penne, ce dernier étant déjà morts, sont concernés. Et parmi les cinq enfants d’Arnaud et d’Audiarda, seule leur fille semble avoir eu droit à cette terre bordant le Tarn. Peut-on en déduire une pratique plus égalitaire chez les Tolvieu que chez les Penne ?
79L’exemple du partage du castrum de Parisot en quatre part égales avec maintien de l’indivision sur les leudes et les péages illustre cette indifférenciation qui s’opère encore au milieu du XIIe siècle entre les enfants de l’aristocratie. S’il est difficile de saisir le niveau de majoration de la part de l’aîné, on peut percevoir la prééminence de ces derniers dans la gestion des patrimoines à travers plusieurs actes. Un indice, chez les Gandalou, témoigne sans doute de cet inégal traitement qui a pu exister dans certaines lignées dès le premier quart du XIIe siècle. Raynaud de Gandalou n’est pas l’aîné d’une fratrie totalisant quatre garçons et un certain nombre, sans que l’on soit en mesure de préciser, de filles. Il se marie à deux reprises et a, au minimum, quatre garçons de ces deux unions. En 1126, il se proclame affaibli par la pauvreté et la vieillesse225. Donat avant l’heure, il s’en remet, avec l’accord de son seigneur et frère Raymond Bernard de Gandalou, à l’abbaye qui pourvoira à son couvert et à ses vêtements sa vie durant en échange de quelques biens qu’il cède à Moissac226. À cette date, la lignée est déjà sur le déclin, phénomène qui pousse sans doute le frère aîné à réduire sa progéniture227, mais qui a peut-être aussi poussé le père de Raymond Bernard et de Raynaud à favoriser l’aîné. On a vu plus haut les stratégies matrimoniales infra-familiales des Gandalou, autre manifestation de leur désarroi.
80Si ce premier exemple précoce d’une primogéniture n’est plutôt qu’un faible indice, les autres se situent dans le dernier quart du XIIe siècle, et même après 1180. En voici un, daté de juillet 1181, émanant de la commanderie de Fronton. Trois hommes, aux anthroponymes distincts, se présentent pour donner divers biens, hérités de leurs mères, qu’ils possèdent dans un triangle compris entre Grisolles, Saint-Rustice et Fronton. La charte les cite à deux reprises dans le même ordre : Guillaume de Castelnau, Odon Elie de Cabaldos et Jourdain de Caraman228. La figure ci-dessous rappelle leur parenté : nos trois aristocrates sont cousins mais alors que Guillaume et Jourdain devraient être cités conjointement, puisque frères, voici qu’Odon Elie de Cabaldos s’interpose dans les deux énumérations. C’est qu’ici, le scribe a pris le parti de nommer d’abord les aînés des deux héritières de Castelnau, Willelma et sa sœur. La stratégie de ces deux lignées en matière de nuptialité, où seuls les aînés ont droit au mariage, a déjà été présentée. Ces derniers priment encore lorsqu’il s’agit de disposer du patrimoine hérité mais géré en indivision. En effet, les deux sœurs – et sans doute auparavant leur père – ont instauré une frairesca sur les biens périphériques à la seigneurie de Castelnau (-d’Estrétefonds). Quoiqu’il en soit, le droit d’aînesse apparaît, mais de manière discrète.

Figure 34. – Un droit d’aînesse discret.
81Enfin, le testament d’Arnaud d’Auriac dressé en 1189 confirme bien cette tendance à la primogéniture masculine qui s’observe à partir des dernières années du XIIe siècle. À Pierre ira l’ensemble du patrimoine moins un casal pour sa sœur Samaudrina et 50 à 200 sous pour son éventuel remariage ; quant à Braida, on la considère comme quitte. Au seuil du XIIe siècle, l’affaire est entendu, le partage égalitaire, qui a marqué des générations d’aristocrates, vit ses derniers jours.
82Alors que l’évolution conduirait vers une primogéniture s’affirmant toujours plus nettement de l’an mil à la fin du XIIe siècle, les dossiers locaux témoignent de fluctuations qui ne sont pas si radicales et d’adaptations des lignées au gré des circonstances. On se situe bien dans une tradition languedocienne de partage égalitaire tardif : une étude fondée sur l’ensemble des testaments languedociens dégage une césure nette à partir de 1180 où la pratique du partage égalitaire commence à peine à être remise en cause par la désignation d’héritiers229. Ce constat est également celui de C. Amado qui place nettement le seuil de la primogéniture après 1170, ou encore d’H. Débax qui ne perçoit de solutions permettant d’éviter l’émiettement des honores qu’à l’extrême fin du XIIe siècle, ou enfin de M. Mousnier qui note le caractère exceptionnel du testament de Jourdain III de L’Isle affirmant, en 1200, la primogéniture alors qu’elle ne devient courante qu’un siècle plus tard en Gascogne230. Entre Cahors et Toulouse, les premières allusions à ce droit d’aînesse sont toutes postérieures à 1181.
83Qu’un partage égalitaire ait existé au Xe siècle dans la plupart des cas ne fait aucun doute. Les mentions de tous les enfants, mêlant indistinctement filles et garçons dans un ordre qui est peut-être lié à l’âge mais certainement pas au sexe, témoignent de cette égalité de traitement et d’un égal accès au patrimoine. Ce temps semble révolu au plus tard vers 1050. Les mâles prennent la main et, entre eux, semblent naître des distinctions méconnues jusque-là. Il n’empêche, le cousinage s’observe bien chez les Dimbertiens par exemple, et cette tendance ne va pas pour autant être abandonnée. De même, les exemples de fratries ont déjà été abordés avec les Castelnau (-Montratier), les Castelnau(-d’Estrétefonds) ou encore les Penne mais aussi chez les Tolvieu, les Cos. Les seuls exemples de patrilignage se croisent peut-être chez les Rocafort et peut-être les Auriac de Lanta.
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84Le partage égalitaire demeure la pratique quasi exclusive tout au long de la période étudiée, ce qui n’est pas sans incidence sur les relations au sein des parentèles mais aussi sur les pratiques matrimoniales.
85En multipliant les ayants droit, les sources de conflit s’en trouvent accrues. Une notice de 1145 relate l’accord conclu entre Arnaud du Puy d’une part et Porcel de Castelmaurou et Saint-Sernin d’autre part au sujet d’un différend qui les oppose à propos de la succession de Grimard de Valségur, beau-père de Porcel231. Le premier s’est emparé des revenus d’un honor qu’il considère comme lui revenant per suam avam neque per eretagge. La notice relate un procès en cours et Arnaud du Puy renonce à ses prétentions contre dix-neuf sous dont dix qu’il percevra à la mort de Raymond Grimard, fils de Grimard de Valségur et beau-frère de Porcel de Castelmaurou. Celui-ci décède plus de dix ans après cette concordia ; Arnaud du Puy déclare alors abandonner définitivement toutes ses prétentions sur les honores contestés232. L’affaire n’est pas pour autant terminée. En 1166, soit plus de vingt ans après le premier accord, c’est au tour de son fils, Galhard du Puy, de venir renoncer, et de s’en porter garant, à tous les droits auxquels il prétendait en son nom et au nom de son père dans les alleux et les dîmaires de Vilaigon et de Castillon233. On comprend mieux dans ces conditions l’indispensable laudatio parentum instaurée vers le milieu du XIe siècle qui servait plus encore les intérêts des religieux que ceux des aristocrates puis son remplacement par la garantie d’éviction.
86Seconde incidence du partage égalitaire, la fréquence des redoublements d’alliance représente une des solutions possibles de lutte contre l’extrême fractionnement des patrimoines. Cette stratégie matrimoniale a certainement été recherchée parce qu’elle contribue à renforcer la cohésion du groupe. Parallèlement, le contrôle de la nuptialité et par voie de conséquence de la natalité sont devenus des éléments indispensables de la survie de certaines lignées. S’y soustraire, ne pas en faire cas, et c’est le risque d’une déchéance rapide.
Alliance féodale et coseigneurie
87Complexifiant le jeu des ayants droit et l’imbrication des pouvoirs, compensant partiellement les effets de l’extrême fractionnement des patrimoines, le fief introduit une autre forme d’alliance, qui vient du reste parfois renforcer celle que crée la parenté charnelle. Certains aspects de la féodalité ramènent en outre à un autre versant peu abordé jusqu’ici de l’alliance, car se laissant à peine percevoir, la parenté spirituelle. C’est par ce biais que s’explique la position de parrain dans laquelle le seigneur se trouve placé dans les serments et que se comprennent les amici croisés dans les actes, plus souvent qu’à leur tour à proximité d’un senior ?
88En dehors des transferts patrimoniaux au sein de la parenté qui ont été l’objet d’études récentes, il existe une circulation de biens mobiliers, immobiliers et fonciers – ou plus précisément de revenus prélevés sur ceux-ci et de contrôle des hommes qui y sont associés – permettant de tisser des relations à l’extérieur de l’unique parenté mais pouvant aussi s’y réduire. Le fief, dans toute sa diversité, offre l’occasion à un aristocrate de soutenir un parent potentiellement dans le besoin, d’accroître aussi le cercle des fidèles et enfin de multiplier le nombre de ses obligés. Les lignes qui suivent ne prennent en compte que les fiefs traduisant l’alliance aristocratique. Le fief roturier234 en est ainsi exclu, de même que le poids du fief dans les patrimoines, ces deux éléments étant analysés dans le dernier chapitre.
89Quercy et Toulousain sont indubitablement des terres à fief et ce dès la seconde moitié du Xe siècle alors même que la documentation, à cette date, ne présente pas de signes d’abondance. Près de 800 occurrences du mot fevum/feodum ont été relevées dans un peu moins de 350 actes entre 954 et 1214
90 À titre de comparaison, Amado [71] 418-426 et [20] 156-160 dresse un inventaire de 141 actes entre 972 et 1160. Boutoulle [44] dans sa version dactylographiée, 773-788 Le Bordelais et le Bazadais étudiés par F. Boutoulle totalise 190 actes entre 1059 et 1209 pour le Bordelais et le Bazadais.
Biterrois | Bordelais | Bas-Quercy | |
Avant 1050 | 8 | 0 | 21 |
1050-1100 | 39 | 36 | 62 |
1100-1160 | 102 | 114 | 160 |
1160-1214 | - | 40 | 91 |
Total | 141 | 190 | 334 |
N’ont pas été pris en compte les centaines d’occurrences du mot honor, à la différence de Lemesle [121] 165 ; entre Cahors et Toulouse, l’honor est loin d’être systématiquement synonyme de fief., soit environ 14 % de la totalité du corpus : ces deux chiffres parlent d’eux-mêmes et s’il faut tenir compte de la masse documentaire globale et de sa répartition tant chronologique que spatiale, on doit s’interroger sur plusieurs points.
91Il n’est plus nécessaire de prouver après H. Débax235 l’importance et la place du fief en Languedoc et en Albigeois en particulier. Néanmoins, et c’est au premier abord une surprise, le petit cartulaire de la commanderie de Vaour l’ignore presque totalement236. Constat similaire pour les 676 actes des granges de l’abbaye cistercienne de Grandselve retenus dans le cadre de cette étude : seuls vingt-neuf mentionnent un fief, soit 4,3 %. Ainsi, l’image qui ressort de la lecture des 800 actes que proposent ces deux fonds est celle d’un véritable désert féodal. De même, si 14 % des actes évoquent le fief, cela veut dire, à l’inverse, que 86 % des textes ne le mentionnent pas. Tous ces éléments constituent-ils le signe, alors que l’alliance matrimoniale se lit dans plus de 90 % des écrits, qu’il faut réduire la part de l’alliance féodale au sein de l’aristocratie ? Le cartulaire de Saint-Sernin de Toulouse est, à dix ans près, contemporain de celui de Grandselve pour la phase finale de copie ; achevé sous l’abbatiat de Pons de Montpezat – l’acte le plus récent est daté du 14 juin 1183 – c’est un tout autre paysage qu’il donne à voir237. Le fief est très présent, parfois omniprésent. Et les chiffres ici atteignent des records : près d’un acte sur trois évoque un fief. Il existe donc des disparités fondamentales au sein de la documentation régionale qui témoignent avant tout d’intérêts différents et de choix d’insertions diverses des établissements religieux dans la société locale et d’usages de formulaires distincts. C’est donc avec ces très forts contrastes qui ne correspondent probablement à aucune réalité aristocratique, ni dans un sens ni dans l’autre, qu’il va falloir composer.
Obtenir un fief : entrer en dépendance ?
Les trois temps du fief
92Du milieu du Xe siècle – où les premières occurrences apparaissent dans les actes – à 1030 environ238, la place du fief dans les modes de détention d’un bien se présente sous un double jour. C’est par une clause finale que le mot fevum est introduit dans la documentation écrite en Quercy et Toulousain. Il s’agit d’empêcher toute forme d’aliénation du legs pieux, dont l’inféodation239.
93Sur les vingt et une mentions du mot fevum antérieures à 1050, treize sont incluses dans la formule évoquée ci-dessus ou des dérivés, formule qui disparaît rapidement passée cette date240. Cette sur-représentation négative ne doit pas masquer la forêt. Elle témoigne au contraire de la vitalité de la concession en fief. La multiplication des références au mot fief prouve bien que ce dernier est d’un usage qui se banalise et que l’inféodation devient (ou est), a priori, courante. Sorte de négatif en raison de la nature même des actes, la concession de l’aumône en fief ne semble guère compatible avec les attentes que les aristocrates assignent à la donation pro anima. Elle s’oppose même radicalement à la fonction dévolue à la donation241. Lorsqu’un aristocrate abandonne une terre pour le salut de son âme, il le fait dans un but précis : assurer pleinement la vocation de memoria et créer un lien entre lui et la communauté monastique. Ainsi, le bien-fonds délaissé dans ce cadre de l’échange joue un rôle déterminant et l’enjeu est de taille : le salut éternel. Permettre l’aliénation – quelle qu’en soit du reste la forme – du bien revient potentiellement à remettre en cause cet équilibre. Ce que les donateurs réfutent dans cette clause finale, ce n’est pas l’inféodation, c’est globalement la possibilité qu’aurait l’abbé de transférer le bien à une tierce personne. Une donation par Dimbert et son épouse Berthana datée de 933 va dans ce sens et s’il n’y est pas question de fief242, les mêmes réserves quant à l’aliénation de cet imposant alleu sont clairement formulées.
94A priori, et contrairement à ce que pourraient laisser entendre ces premiers temps du fief quercinois et toulousain, les aristocrates n’ont rien contre ce mode de détention. Pour preuve, entre 954 et 985, Séguin, fils de Dimbert et Berthana – le couple évoqué à l’instant – ne s’oppose pas à une éventuelle inféodation du bien qu’il cède avec sa femme Ermensindis à Saint-Pierre de Moissac243. Mais la situation est différente. Pour assurer le salut de leur âme, ils offrent ici leur fils Dimbert qui devient moine. C’est l’oblation qui assure dans ce cas le lien entre les donateurs et la communauté religieuse. L’alleu, qui de la sorte n’est qu’une dot et non le fondement de l’alliance, peut donc être aliéné et inféodé. Dans un autre cadre, le cartulaire de Saint-Sernin nous offre l’exemple de Raoul Baron et de son épouse Adalsaz qui, au début du XIe siècle, donnent divers fiefs qu’ils tiennent du prévôt et du doyen244. Il s’agit donc d’une pratique intégrée qui permet de rejeter cette impression première d’un fief repoussoir. Mais nous n’en sommes pas mieux informés sur ce qu’est le fief au cours de cette période si ce n’est qu’il peut concerner tout type de biens et leurs revenus.
95Il n’est pas anodin de constater que l’usage du fief semble mieux ancré dans les pratiques sociales des espaces périphériques à la zone d’étude. Disons-le tout de suite, cette différenciation spatiale n’est pas qu’une illusion d’optique liée aux fonds d’archives. Cette image de l’existence de pôles plus féodalisés ne fera que se renforcer, quelle que soit l’origine des actes. Ainsi, émergent deux zones qui ont dû être terres fiscales : l’espace entre Tarn et Tescou et celui entre Garonne et Girou, deux langues de terre convoitées, faiseuses de châtelains, voire de vicomtes. Le premier espace est un peu dans l’orbite albigeoise. Les anthroponymes rencontrés – Mir, Matfred, Amiel, Aton – ne laissent aucune ambiguïté à ce sujet ; une frontière est déjà franchie. L’important alleu de Majuse et son église Saint-André inclus dans le codicille de Raimond « de Rouergue » en 961245 ressurgit au début du XIe siècle entre les mains de l’abbé Mir, sans doute abbé séculier de Moissac246, et de son frère Matfred. La donation est confirmée par le comte Pons en 1045. Si on ajoute qu’un couple de frères homonymes, Mir et Matfred, bénéficient de legs de la comtesse Garsinde en 972247, on dispose là d’un faisceau d’indices permettant de supposer l’existence de liens étroits avec la famille comtale et l’on comprend mieux pourquoi cet alleu de Majuse ayant appartenu à Raymond « de Rouergue » au milieu du Xe siècle se retrouve dans l’escarcelle de Mir – tout comme, par ailleurs, la probable charge d’abbé laïque. C’est encore dans cet espace, entre Tarn et Tescou, que s’observe l’inféodation par l’abbé de Montauriol cette fois, de plusieurs alleux au profit d’Aton, de son épouse Aldiard et de leurs trois enfants248.
96Lors de cette première phase, la petite vingtaine de mentions du mot fief émane des laïcs : en refusant de voir leur bien aliéné de quelque façon que ce soit, ils portent largement témoignage d’une diffusion certaine du fief. Cependant, cet apparent rejet tient plus d’une volonté de satisfaire un objectif spirituel que d’une réelle opposition à ce mode de détention d’un bien peu compatible à ce moment avec les pratiques liées au salut de l’âme. Le fief n’est pas rejeté mais demeure peu saisissable dans sa forme et dans les engagements mutuels qu’il implique.
97La période qui s’ouvre en 1050 traduit en quelque sorte un retournement de situation. D’abord, le fief apparaît au grand jour : un acte sur quatre l’évoque. D’autre part, ce que les sources laissent entrevoir correspond à une utilisation très variée de ce mode de détention d’un bien. Si la phase précédente témoignait de l’incompatibilité du fief dans l’échange spirituel, celle qui débute vers 1050 renvoie à une pratique extrêmement positive de l’échange entre aristocrates : le fief prend ici corps et sa patrimonialisation est un phénomène attesté à de multiples reprises.
98La série que nous offrent les cent trois actes évoquant le fief entre 1050 et 1125 traduit bien cette rupture. Surtout, le support du fief apparaît dans plus de la moitié des actes comme une église, un prieuré, une abbaye. C’est bien la raison pour laquelle le fief occupe une telle place dans les cartulaires. La récupération des églises et de leurs revenus, à commencer par les dîmes, devient le fer de lance de l’idéologie grégorienne. L’évocation des transferts de ce type de bien fait donc surgir le fief au cours de la phase grégorienne dans la documentation. Mais il est fort possible, l’un n’empêchant pas l’autre, que l’église, et en particulier les dîmes, soit réellement le support prédominant du fief en Quercy et Toulousain et que l’origine de la documentation – Moissac et son cartulaire grégorien – ne soit pas uniquement un miroir déformant. Seul impact perceptible, il retarde sans doute notre appréhension du phénomène. Deux exemples tendent à prouver que la pratique est plus ancienne, peut-être d’une génération seulement. Lorsque vers 1050, l’abbé séculier Gauzbert renonce à l’église Saint-Germain au profit de Moissac, il nous apprend que ses revenus étaient tenus en fief par ses satellites249 mais aussi que ses prédécesseurs agissaient de la sorte ; l’abbé Mir, repéré vers 1010-1020, serait le premier abbé séculier250. En 1083, Raymond Gauzbert de Castelnau restitue l’église de Lapeyrouse dont il nous apprend que son père Gauzbert l’avait obtenue en fief de l’évêque Guillaume, ce dernier étant mort avant 1047251. Avant 1050 donc, les églises fort nombreuses en Bas-Quercy et Haut-Toulousain, semblent constituer le pivot de l’alliance féodale. Les années qui suivent ne font que confirmer ce constat. Lorsqu’au cours des années 1060, At Inard de Villemur cède à Moissac l’église de Belmont avec son alleu pour qu’une sauveté y soit implantée, il précise qu’il en abandonne le meilleur exceptis fevis militum252. Ce même seigneur donne en 1073 l’église de Villematier que tient de lui la domina de Saint-Rustice, Seidonia253 tout en précisant qu’il conserve la moitié des dîmes. Le cas de Saint-Pierre d’Elt est tout à fait révélateur du poids des biens ecclésiastiques dans les prélèvements aristocratiques : ce ne sont pas moins de dix-sept hommes, et de nombreux autres non nommés, qui renoncent à ce fief254 que constitue cette petite église paroissiale aujourd’hui disparue qui se situait sur la rive droite de l’Aveyron, entre les castra de Bruniquel et de Penne255. Tous les échelons de l’aristocratie sont ici représentés, comme seigneur et/ou vassal à l’image des Gauzbert dont l’un distribue des fiefs à ses hommes et l’autre reçoit une église de l’évêque.
99Mais à côté des églises, largement majoritaires, qui constituent le ciment très vraisemblable de l’alliance aristocratique de type féodale entre Cahors et Toulouse, les textes accordent également une place de choix aux honores, à deux reprises assimilés à des capmanses, alors que ceux-ci sont très rares dans les actes256. L’honor présente une difficulté liée à la polysémie du terme. Il peut, tour à tour, désigner la totalité des biens d’un aristocrate257, mais aussi une terre258 ou encore un territoire à l’intérieur duquel peuvent se trouver des fiefs ou que l’on tient en fief259.
100L’espace à l’intérieur des croix d’une sauveté est un espace vraiment à part. Lors de la fondation de celle de Castelmaurou en 1106, l’évêque de Toulouse Amiel et les seigneurs laïques Bernard de Quint, son frère Jourdain et d’autres prennent deux mesures liées au fief. Tout d’abord, pour protéger cet espace, ils imposent qu’aucune maison ne puisse être habitée par un chevalier, un vassal ou un jongleur260. Puis, ils exigent que tout détenteur de fief concédé par les moines – il peut donc y avoir de vassaux – agisse avec l’accord du prieur de Conques avant de vendre, donner ou mettre en gage le fief261.
101Ce ne sont pas moins de trois cent dix actes, soit un sur six, qui font état de l’existence du fief après 1125 entre Cahors et Toulouse. La proportion est donc en apparence moindre que pour la phase précédente. Néanmoins, il faut se souvenir du très faible impact de la féodalité sur le vocabulaire des huit cents actes de l’abbaye cistercienne de Grandselve et de la commanderie templière de Vaour. Si on souhaite vérifier s’il y a ou non continuité dans les fonds d’archives qui offraient des exemples antérieurs à 1125, il est nécessaire d’exclure des décomptes ces deux cartulaires ; la proportion d’actes évoquant le fief remonte alors à un acte sur trois, soit plus qu’auparavant. On a donc bien un renforcement du poids du fief ce qui rend encore plus paradoxale cette quasi absence du mot et de ses dérivés des chartes de Grandselve et de Vaour262.
102Les occurrences touchent tous les types d’actes : échange, donation, vente, partage, mise en gage, accord, serment, paix, règlement de conflit, et évidemment inféodation et hommage. De même, comme précédemment, le fief peut concerner tout type de biens dont, et c’est une nouveauté, des castra, associés à des serments, voire des hommages263. Il sert aussi à définir un territoire et, pour peu qu’on dispose d’un éclairage suffisant, l’espace en question porte ou a porté des biens comtaux, tel ce feudum de Gauzinag fort convoité264, ou encore ce feudum de Lassale265.
103Preuve de son extrême vitalité – ou évolution concomitante ( ?) –, le fief se diffuse – ou devient perceptible ( ?) – en dehors de l’aristocratie. Le fief roturier, très présent dans le cartulaire de Saint-Sernin, renvoie à des relations qui nous font quitter l’unique sphère aristocratique266. C’est bien pour le distinguer de ce fief roturier qu’apparaît le mode de détention aristocratique d’un bien, dit ad honorem. « Matrice du fief honorable267 », la formule n’est pas absente des cartulaires locaux mais ne se rencontre qu’une fois dans tout notre corpus à propos d’une situation locale268. L’exemple concerne des biens donnés en 1135 par Séguin de Volvène situés dans la paroisse de Pommevic269, dont on sait par ailleurs qu’ils furent cédés en fief à ces ancêtres par des parents au milieu du XIe siècle270. Les sources locales ne fournissent point d’occurrence de fief honorable avant le milieu du XIIIe siècle271, ce qui est très tardif, et d’autant plus paradoxal que l’une des plus anciennes mentions languedociennes concerne un règlement de litige opposant le vicomte de Bruniquel, à propos de son castrum languedocien de Brusque, à Austor272.
104C’est aussi à partir de 1108/1121 qu’émergent les premiers exemples de fiefs de reprise, cette invention « vicomtale destinée à renforcer les liens de parenté et à sauvegarder le patrimoine273 ». La nature de cette invention a toutefois changé au moment où nous la percevons en Quercy et Toulousain au cours du XIIe siècle ; elle n’est plus, comme en Languedoc à la même date, un mode de transfert de bien au sein de l’unique parenté et lorsque le fief de reprise unit deux individus non parents, il représente la forme achevée du fief en raison de l’association dans le même acte de la fidélité, de l’hommage et du service274. Au cœur du fief de reprise se trouve le castrum ; un comte ou un vicomte n’est jamais loin d’une telle opération qui ne concernent que l’entre soi de la haute aristocratie. En outre, le fief devient ici une arme au service d’une politique territoriale des princes. C’est à partir des castra que les comtes s’insèrent dans les réseaux locaux ; c’est à partir d’eux qu’ils affirment leur potestas. Le castrum de Caylus appartient de manière indiscutable à cette catégorie. En 1176, Armand de Montpezat, B. son frère et Bertrand de Villemur leur beau-frère reçoivent en fief du comte les castra de Monclar et de Montpezat. Surtout, ils lui donnent la seigneurie castrale de Caylus qu’ils détiennent en alleu de leur mère et pour laquelle, après l’avoir récupérée en fief, ils vont prêter hommage, jurer fidélité et s’engager à servir le comte Raymond V275. On peut également inclure l’exemple du castrum de Penne dans cette catégorie du fief de reprise. L’évêque d’Albi Aldegaire, qui a peut-être à remercier les Trencavel de son élection sur le siège épiscopal, et son frère Raymond et les fils de ce dernier donnent au vicomte Bernard Aton le castellum de Penne, autour de 1111. Toutefois, le cartulaire des Trencavel, à la différence de la pratique des Guilhem de Montpellier ou des comtes de Toulouse, décompose le tout en divers actes. Ainsi, sont transcrits les deux cessions de la forteresse276, les trois serments de fidélité initiaux277 mais il manque l’hommage qui n’a peut-être jamais été exigé ni prêté. Les conditions semblent identiques pour la donation de Lauzerte, vers 1180, au comte Raymond V par plusieurs Castanher et Ratier de Rozet, très certainement beau-frère des précédents. Ces aristocrates pariers donnent ce bien et le reprennent en fief du comte278. Et s’il n’est fait allusion ni au serment ni à l’hommage, c’est pour la simple et bonne raison que le castrum n’existe pas encore car sa construction n’en est qu’au stade de projet.
Les mots de la vassalité
105Sur la petite vingtaine d’occurrences du mot vassal que compte l’imposant cartulaire de Lézat, aucune n’est antérieure à 1243. Les cartulaires de Saint-Sernin de Toulouse, de Montauriol, des granges de Lassale, Villelongue, Bagnols et Nonas dépendantes de l’abbaye cistercienne de Grandselve, de la commanderie de Vaour ou encore les archives de Saint-Pierre de Moissac l’ignorent totalement. Quel étrange paradoxe que celui-là : voici un espace où le fief a laissé près d’un millier d’occurrences répartis dans plus de trois cent actes et où son corollaire naturel, le vassal, est quasi absent. Une société féodale mais pas encore vassalique ? Quercy et Toulousain ne se démarquent pas d’autres régions méridionales et septentrionales. Le constat est identique en Rouergue279 ainsi qu’en Bordelais et Bazadais280 ; le Languedoc des Trencavel n’offre qu’un exemple et le Haut-Maine de Bruno Lemesle n’a livré que deux occurrences281.
106À l’image de senior s’infiltrant dans l’anthroponymie, cette dernière n’est pas épargnée par l’utilisation du mot vassal. Néanmoins, il convient de distinguer son emploi comme nomen proprium de l’apport en complément anthroponymique. Dans le premier cas, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un nom : ainsi, ce Vassal, fils de Sederni, présent en 1098 comme souscripteur puis dans la liste de témoins de donations situées au nord de Toulouse, à Blagnac et Saint-Caprais282. Rien ne prouve en revanche pour le second type d’usage qu’il ne faille pas y voir un qualificatif, sorte de titulature intégrée283. Comment interpréter ce signum Amelii vassallis figurant au bas de la charte d’abandon en faveur de Moissac d’une église tenue en fief notamment par Guillaume Amiel de Penne dans le troisième quart du XIe siècle284 ? Doit-on y lire Amiel Vassal ou Amiel, vassal ? Le cartulaire de Vaour renferme vingt-huit références indirectes de l’existence de liens féodo-vassaliques dans cet espace par la présence au fil des pages de plusieurs personnages – au moins deux – dont le complément anthroponymique est construit à partir du substantif vassalus : Amiel Vassal et Adémar Vassal285. Toujours dans cette partie orientale du Quercy, on dispose de l’exemple de Guillaume Vassal dans un engagement de dîmes de Livron, paroisse faisant face au Rouergue et située à quelques encablures de l’Albigeois286 ; c’est encore le cas de ce Vassallus donnant à une date inconnue à l’abbaye de Moissac, le mas de Marnag à proximité de Montricoux, soit à moins de cinq kilomètres de l’Albigeois287.
107L’anthroponymie vassalique serait-elle une spécialité de cet espace frontalier avec l’Albigeois et de la zone située immédiatement au nord de Toulouse ? Doit-on considérer cet usage spatialement très circonscrit comme révélateur d’une féodalité très vivante, très ancrée dans la société. On rejoint ici les propos tenus en début de chapitre : quelle que soit l’origine du fonds documentaire, les actes présentant des transactions situées à proximité de l’Albigeois – le long de l’Aveyron et du Tescou – et des rives de L’Hers mort font surgir le fief dans tous ses états.
108On dispose d’autres indices à travers les expressions homo de x, miles de x, fevales, senior meus. Lorsqu’Audiartz de La Vergne abandonne au profit de Moissac les dîmes de Saint-Sauveur de Bioule, elle le fait ab voluntat de sos homes del castell qui ne sont autres que les milites castri288 : mais il s’agit d’abord et avant tout des hommes d’Audiartz (sos homes). La mise en parallèle, dans un même acte et pour désigner le même groupe, des mots homo associé à un possessif et miles rejoint ce qui a été observé lors de l’étude des titulatures : miles et vassal sont synonymes dans certains cas, sans doute dans la plupart. C’est très net dans un acte du cartulaire de Montauriol antérieur à 1150 : six des chevaliers de l’abbé, Bernard Armand, Bernard Odalric, T. Catarmatz, Raymond Armand, Géraud Bégon de Bondilione et Aton del Vernet, doivent être suus homo289. Le cartulaire des Trencavel en offre un bel exemple avec les Penne, ces milites châtelains qui ont dû prêter serment à Isarn, vicomte de Saint-Antonin, avant que la paix de 1142 ne leur permette de se délier de ce serment imposé290. Que sont en outre ces satellites dont parle l’abbé laïque Gauzbert dans un acte de cession important qu’il passa au milieu du XIe siècle en faveur de Moissac291 ? Comment ne pas voir derrière ces hommes des chevaliers de la suite de Gauzbert ?
109Alors que, très souvent dans les actes, on tient un bien fevaliter, les fevales sont rarissimes dans les textes locaux. Peut-être est-ce parce qu’on se rapproche de la limite septentrionale de diffusion du mot ? Aiguina de Durfort, deux fois veuve, cède, en 1063, la moitié de l’église de Belvèze dans le nord-ouest du Pays des Vaux en Bas-Quercy que tiennent les fevales Guillaume de Cadamarz ainsi que Charles et ses fils292. En 1200, c’est Pierre Bernard de Drémil qui se proclame le fevalers hal senor Guillaume de Vallesvilles293. On ne sait rien sur ces hommes et les autres exemples ne permettent pas de tenter la typologie qu’en dresse H. Débax294.
110À l’inverse de fevales, les textes livrent plusieurs mentions de l’expression senior meus. Les hommes ainsi désignés appartiennent tous à la haute aristocratie. On trouve le comte, plusieurs vicomtes et deux châtelains parmi les plus en vue au cours de cette période. Mais par un effet de matriochkas, un aristocrate peut à la fois avoir un senior et l’être à son tour. Ainsi, le vicomte Adémar est-il senior de Bernard Ragenfred qui restitue à l’abbaye de Moissac l’église de L’Herm au nord du castrum de Bioule en 1060295, et vassal de l’évêque de Cahors et de Gauzbert pour une rente de cent sous perçus sur l’église de Majuse qu’il abandonne à la même abbaye en 1074296. Lorsqu’en 1107, Raymond de La Vergne cède à Moissac tout ce qu’il prélève sur l’église de Bioule, il le fait sous l’autorité de son senior le vicomte Adémar – l’époux de Guillelma (Trencavel) – et ses fils Aton et Guillaume297. Et puis, les seuls châtelains de ce petit groupe sont Guillaume et Dimbert d’Esmes, seniores d’un parent298. Un double constat s’impose : si sont écartés les actes dans lesquels le senior est un ecclésiastique, seul le fonds de Moissac offre des exemples, tous insérés dans une fourchette chronologique très réduite allant de 1059 à 1107, et ne concernant, à une exception près, que des membres particuliers de la haute aristocratie : le comte et ses représentants, les vicomtes ou l’abbé séculier.
111Comment interpréter cette double spécificité sociale et temporelle ? Tous les exemples concernent des transactions ayant pour objet une église et ses revenus ; toutes les églises sont par ailleurs situées dans les grandes vallées du Lot, de la Garonne, du Tarn ou de l’Aveyron299 ou à proximité immédiate dont on sait qu’elles constituent localement les lieux privilégiés d’implantation des anciens fiscs. Certaines sont enfin des fiscs avérés dont l’histoire est parfois connue depuis le début du IXe siècle. Ainsi, l’église de Bioule est-elle donnée à Moissac par l’évêque de Cahors Agarn en 815 avec d’autres fiscs royaux300. D’autres, comme L’Herm et Majuse, appartiennent-elles à la liste des biens cités dans le codicille de Raymond « de Gothie » en 961301. L’abbaye de Moissac ne peut ignorer cette situation. Il est donc possible que, jusqu’à l’aube du XIIe siècle dans le scriptorium de l’abbaye bénédictine, on ait attribué cette expression aux seuls dispensateurs de fiefs issus d’anciens fiscs ou biens comtaux pour lesquels on avait gardé le souvenir d’une valeur éminente. Malgré ces indices, et sans évidemment vouloir y déceler une continuité de l’ordre publique romain tel qu’il est conçu par Elisabeth Magnou-Nortier302, il ne s’agit là que d’une hypothèse d’autant que la patrimonialisation du fevum est assez précoce. Mais si elle est valide, elle permet aussi de comprendre le rapide abandon, après 1107, de cette tradition moissagaise par un décalage trop important entre celle-ci et la réalité qui aurait été parfaitement perçue par les scribes.
112Les textes nous donnent à voir des cohortes d’aristocrates qui témoignent aux côtés des plus puissants, sans qu’aucun lien apparent ne transparaisse. La diversité des types de liens qu’occasionnent de telles associations est importante. Néanmoins, pour certaines, de fortes présomptions existent permettant de considérer ces hommes comme appartenant à ce monde des crypto vassaux. Ainsi, entre 1178/79 et décembre 1184, deux abbayes distantes de près de deux cents kilomètres et situées aux deux extrémités de l’immédiate périphérie du Quercy – Obazine en Limousin et Vaour en Albigeois – vont recueillir des donations faisant intervenir des personnages dont plusieurs sont identiques :
Réf. | Obazine no 492 (1178-1179) | Vaour no LXXXV (1184) |
Acteurs | Bernard de Durfort et son épouse, Berengueira (de Castelnau-Bretenoux) et leur fils Bertrand | Honors, épouse de Bertrand de Durfort, fille d’Arnaud-Bernard de Mondenard et d’Aiguina (de Penne) |
Témoins | Bernard de Mausonesca | Bernard de Mausonesca |
Tableau 14. – Témoignage et vassalité.
113D’Obazine à Vaour en passant par Durfort303, la troupe chevauche pour faire montre de sa générosité mais ne fait que donner son accord aux largesses des deux dames, Berengueira et Honors. Si l’on voit bien les raisons qui rapprochent Bernard de Durfort et Arnaud de Mondenard, petit-fils du vicomte Aton, on peut s’interroger sur la nature des liens tissés entre ces derniers et les trois autres qui relèvent sans doute d’une relation féodale. Ainsi, Bernard de Mausonesca, Hugues de Bruguières, Guillaume de Penne qui appartiennent à l’entourage d’Arnaud-Bernard de Mondenard, fils de Peironeila, vicomtesse (de Bruniquel) sont-ils très vraisemblablement ses vassaux.
114À côté de ces listes de témoins, la pratique de la laudatio ne met pas en scène la seule parenté : on a vu le cas de seigneurs accordant la cession de droits par leurs vassaux. Faut-il voir dans ces derniers, de façon systématique, des membres de la parenté du senior ? Certains exemples vont clairement dans ce sens même si les liens ne sont pas connus grâce à l’acte lui-même mais par des reconstitutions généalogiques. Ainsi, en 1097, Arnaud Guillaume de La Pradelle, à l’occasion de sa conversion et de l’oblation de son fils, cède-t-il le quart de la dîme de Gamanel et la huitième partie de l’église de Pommevic avec l’autorisation de ses seniores Guillaume et Dimbert d’Esmes qui sont également ses arrières-petits-cousins304. En 1103, lorsque le même Guillaume d’Esmes donne son accord à Raymond Seguin et son cousin Seguin de Lalande, pour l’abandon de l’église de Saint-Michel des Arènes, en Lomagne, on ne sait s’il le fait en tant que senior des deux hommes ou uniquement comme parent305. Les Valségur pratiquent indiscutablement l’inféodation en famille. Deux actes, datés de 1151 à 1160, nous permettent de voir deux branches d’une même lignée pratiquer, toujours dans le même sens, l’inféodation. En 1151, Marfan de Valségur donne ad feodum le bois de Cau qu’il tient lui-même en fief de Raymond Grimard, son cousin germain306. Neuf ans plus tard, c’est au tour de Grimard, de ses sœurs Galarda et Cecilia, neveu et nièces du Raymond Grimard précédent, de consentir à la donation des tasques et autres droits seigneuriaux que le même Marfan prélève de part et d’autre de l’Hers, dans le dîmaire de Castillon, et qu’il tient d’eux307.

Figure 35. – Inféodations en famille : l’exemple des Valségur.
115Ces quelques exemples montrent le lien étroit pouvant exister entre inféodation et parenté et que C. Amado a démontré avec force308. C’est certainement ce lien qui explique aussi la faible référence à la vassalité.
116Que dire en revanche du consentement accordé en 1148 par Pierre Guillaume, fils de feu Bousquet de Valségur, à la vente de la terre dont il est dominus309 ou encore de la confirmation donnée en 1174 par Guillaume de Castelnau et son épouse Sibilia à la donation faite par Guillaume Pierre de terres situées dans leur seigneurie310 ? Si le lien issu de l’inféodation est indéniable, vouloir y détecter un indice de parenté est impossible.
117D’autres exemples de laudatio seigneuriale, on va le voir à présent, permettent surtout aux seigneurs de réaffirmer leurs droits et les services qu’ils obtiennent en échange de l’inféodation du bien.
Facettes de l’alliance féodale
Serment et hommage : des pratiques exceptionnelles ?
118Serment et hommage apparaissent comme l’indispensable contre partie de la concession d’un fief. Le sont-ils vraiment ? Les actes locaux obligent à distinguer d’une part entre deux types de serments – l’acte sacramental et le serment intégré en fin d’un acte – et d’autre part entre les pratiques de l’élite aristocratique et celles du reste de ce groupe.
119Seize actes sacramentaux nous sont parvenus311. Tous ont été prêtés entre 1074 et 1150, à deux exceptions près, l’un est antérieur et le plus récent est daté de 1176. Quatre ont pour récipiendaires les vicomtes de Toulousain (pour des castra très extérieurs à l’espace étudié), deux les comtes de Toulouse (Penne et Caylus, Montpezat, Monclar), et les dix autres les vicomtes de Béziers (huit concernent Penne et deux Villemur). Ces serments ne se font donc qu’au profit de membres de la haute aristocratie comtale et vicomtale qui affirme son pouvoir territorial – mais pas uniquement – via les castra qu’elle cède en fief. Fiefs de reprises pour certains, c’est donc à des lignées éponymes que sont destinés ces fiefs castraux tel Raymond de Penne, frère de l’évêque d’Albi et ses fils, mais aussi Armand de Montpezat. Par sa nature étroitement liée à une forteresse confiée à des familles connues par ailleurs, le serment est donc un engagement qui, localement, ne touche que les strates supérieures de l’aristocratie.
120Les actes du corpus ne donnent accès qu’à une partie du déroulement de la concession en fief. Il nous manque la plupart des gestes et sans doute aussi des propos. Outre les quatre temps du rite qu’H. Débax vient de dégager312, la sacralité du rituel est rappelée à plusieurs reprises, ne serait-ce que par la présence de res sacrae, reliques ou Évangiles313, que l’on touche – de la main droite314 – au moment de prêter serment. D’autres exemples, en dehors des serments féodaux, témoignent d’un recours à ces res sacrae qui subit une évolution parallèle à celle observée pour les serments315. Surtout, cette entrée en dépendance est étroitement liée à la parenté spirituelle316.
121L’énoncé de l’identité des acteurs des serments est, on l’a vu dans le chapitre précédent, très spécifique : c’est en effet au nom de leur mère que les aristocrates se réfèrent, pratique très inhabituelle localement, mais systématique dans ce type d’acte, quelle que soit la dénomination de l’individu, depuis le nom simple jusqu’à des modes de désignation plus complexe : Matfres Amelius de Penna et Guillelms frater eius filii Berengarie317. Liens féodaux et liens de parenté s’y trouvent étroitement imbriqués au point que le seigneur prend la place du père – peut-être pas sur l’unique plan de la symbolique ? – lors de la prestation de serment : la parenté charnelle est momentanément occultée au profit de la parenté spirituelle, celle qui unit le vassal à son seigneur318. Viennent ensuite une série d’engagements, concernant le château et la personne du seigneur, qui sont analysés plus loin.
122Si le serment est un acte très spécifique, jurer fidélité est une pratique plus répandue même si elle demeure essentiellement – mais pas uniquement – l’apanage des membres de la haute aristocratie. Dès le milieu du Xe siècle, certains grands propriétaires, tel Isarn, s’entourent de fidèles319. Mais les mentions de serment de fidélité n’apparaissent vraiment qu’à partir du second quart du XIe siècle. Ainsi, l’abbé séculier Bertrand, confirmant un abandon de mauvaises coutumes auxquelles avait renoncé un de ses prédécesseurs, prête-t-il serment à Hunaud, l’abbé de Moissac en 1072320. C’est encore le cas pour Gauzbert qui, en 1101, contre la restitution des églises d’Escatalens et de Rogonac qu’il reçoit en commende, jure fidélité à l’abbé de Moissac321. Le frère d’Ainard de la Jonquière, Guillaume le Poisseux, devient un fidèle de l’abbé en échange d’un bon cheval et d’une reconnaissance d’engagement pour divers biens à Escatalens entre 1125 et 1150322.
123L’un des actes associe homo suus et fidélité. Ce couple et la synonymie entre les deux termes ont été mis en évidence pour le Languedoc323. Or, un texte antérieur à 1149 dressant une liste des engagements de huit chevaliers au profit de l’abbé de Montauriol montre que six d’entre eux sont les hommes de ce dernier, dont Bernard Odalric [de Corbarieu] ou encore Arnaud de Montbeton324. Plus tard, ce sont la vicomtesse Peironela et Audiardz de La Vergne qui, elles aussi, s’entourent de leurs fidèles, les hommes du castel de Bioule325.
124L’hommage, à la différence de l’acte sacramentel, n’est pas un rite lié strictement à la détention d’un castrum. Ni plus ni moins qu’ailleurs, l’hommage apparaît de façon exceptionnelle dans les actes locaux antérieurs à 1214326, traduction indéniable de la faible transcription de ce rituel dans les actes mais aussi de la diversité des modes d’expression de la fidélité. Les cartulaires de Montauriol et de Belleperche l’ignorent totalement. Il en est de même du fonds de Moissac327. Le chartrier des Auriac de Lanta qui renferme cinquante actes ne contient aucun hommage alors que les mentions de fiefs n’y sont pas rares et aucun des vingt-cinq actes relatant un hommage dans le cartulaire des Trencavel ne porte sur un fief relatif à notre zone d’étude328. La commanderie de Vaour ainsi que l’abbaye cistercienne de Grandselve, pourtant plutôt fermées au fief, en renferment chacune un ou deux cas. Et c’est le cartulaire de Saint-Sernin qui offre la plupart des rares témoignages de cette pratique auxquels il faut adjoindre trois attestations isolées.
125L’emploi des diverses expressions traduisant l’hommage est donc rare. Les termes utilisés par les scribes montrent une évolution entre le début et la fin du XIIe siècle. Les plus anciens exemples évoquent des aristocrates qui deviennent hommes d’un seigneur les mains jointes. Lorsque l’abbé de Saint-Sernin Raymond Guillaume cède en fief un honor entre L’Hers et le Girou à Pons Bérenger de Bruguières, celui-ci déclare devenir son homme les mains jointes et s’engage à le servir comme son seigneur329. En 1160, Grimard, le fils de Porcel de Castelmaurou qui vient très certainement de décéder, reprend en fief toute une série d’honores qu’il avait avec ses sœurs Cecilia et Galharda et de fiefs qu’ils ont cédé à l’abbé Hugues qui promet de marier Cecilia. Grimard, les mains jointes, se reconnaît homme du seigneur abbé330.
126À partir de 1165, les formules changent. On n’est plus l’homme les mains jointes d’un seigneur, on fait hommage à son seigneur. À deux reprises, l’acte insiste sur le fait que l’hommage n’est pas ou plus dû pour le bien faisant l’objet de la transaction. En 1165, Lortman Esquieu vend à Saint-Sernin la part des dîmes et des dominationes qu’il prélève à Blagnac. Or, tous ces revenus sont tenus en fief de Donat de Caraman et de ses frères Guillaume de Castelnau et Jourdain de Caraman qui approuvent la vente331. Pour ce fief, Lortman leur devait le servitium. Si l’abbé Hugues s’engage à satisfaire le tiers de ce dernier au cas où Lortman ne s’en acquitterait pas, il précise qu’il n’est pas astreint à l’hommage332. L’abbé accepte d’assurer une partie de la charge qui incombe à ce fief, très certainement une albergue au minimum, mais se montre plus que réticent à l’idée de devoir faire hommage à Donat de Caraman et ses frères. En 1180, Pierre de Bessens, son frère Olivier et leur sœur Mabilia, donnent à Grandselve divers biens – dont des droits sur le port de Verdun – tout en confirmant des donations antérieures de leurs parents et ils délient tous ces honores de l’hommage et de services333. Décidément, Grandselve ne fait rien comme les autres. Voici que les scribes de l’abbaye, très farouches vis à vis du fief, inventent un hommage sans fief. Peut-être est-ce pour se prémunir d’éventuelles prétentions des vicomtes de Verdun-Terride. Le port du castrum est sous étroite surveillance vicomtale et, surtout, parmi les honores se trouve Boisville qui a fait l’objet d’un paréage en 1155 entre le père homonyme de Pierre de Bessens et le vicomte Armand de Verdun334 : le premier a cédé la moitié des revenus de sa villa de Boisville au vicomte qui devait y ériger un castrum n’ayant apparemment jamais vu le jour. Peut-être y a-t-il eu reprise en fief par Pierre de Bessens père ? Quoi qu’il en soit, ces deux exemples attestent de cette volonté farouche des abbés de dégager les établissements religieux de ces formes d’engagement vis-à-vis de laïcs. Ce constat rejoint ce qui peut être formulé pour la prestation de serment : l’évêque d’Albi Aldegaire donne au vicomte Bernard Aton le castellum de Penne avec son frère Raymond et ses neveux. Le vicomte le leur restitue en fief mais seuls Raymond et ses neveux font serment de ne pas nuire à leur seigneur335.
127À l’inverse, on voit abbés et évêques exiger l’hommage des aristocrates. Ainsi, en 1172, Arnaud Bonne-Vigne, Hélias son frère et Jourdain Bonne-Vigne font hommage à l’abbé de Grandselve pour un fief qu’ils tiennent des Barrau de Finhan et qui est réparti sur les territoires de Lassale et Montech336. Pour le fief de Gauzinag sur la paroisse d’Estrétefonds que l’abbé de Saint-Sernin concède à plusieurs aristocrates, on a conservé pour lui seul deux hommages à seize ans de distance : en 1176, Raymond de Dieupentale est désigné par l’abbé comme devant être celui du groupe qui lui fera hommage, mains jointes et genoux fléchis337. Plus tard en 1192, Vital de Garde, gendre de Raymond de Dieupentale très certainement décédé à cette date, fait de même pour le même fief et jure fidélité338.
128Peut-être est-ce dans l’analyse des trois derniers exemples que l’on va mieux saisir le sens que donnent les aristocrates à l’hommage. Dans les trois cas, le rituel est pratiqué dans un contexte de guerre. En 1176, associé à l’accord conclu entre le comte et trois châtelains de ne pas aider le vicomte Pons de Toulouse, c’est (encore) une reprise en fief du castrum de Caylus additionné d’autres castra qui pousse Armand de Montpezat, B. son frère, et Bertrand de Villemur, leur beau-frère, à prêter hommage et à jurer fidélité à Raymond V339. Autre temps, autre guerre. Les premières opérations militaires à l’échelle locale de la croisade albigeoise se déroulent à partir de mai 1212 pour s’achever à l’automne de cette même année. En novembre, c’est pour la cession de dîmes des paroisses de Sainte-Thècle et Saint-Martin d’Esmes que l’évêque de Cahors exige hommage et fidélité de Bertrand de Durfort, dominus de Montesquieu340. À l’été 1213, c’est Bernard de Durfort qui prête fidélité et hommage-lige au comte de Toulouse pour le castrum de Beaucaire situé en face de Lauzerte341.
129Certes, le contexte n’explique pas tout. La Grande guerre méridionale qui s’observe à loisir dans le cartulaire des Trencavel n’a pas pour autant eu pour effet de multiplier les actes mentionnant les prestations d’hommage dans ce même recueil. Mais ce dernier n’est-il pas tout à fait particulier comme le sont, chacun à leur façon, les cartulaires de Montauriol, de Saint-Sernin ou encore de Grandselve, si proches et si différents à la fois ? Il semble, d’après les exemples à notre disposition, que l’hommage fut accordé, dans un premier temps, à un seigneur éminent ou voulant être perçu comme tel dans le cadre de fidélités multiples342. L’hommage devient dès lors un élément de hiérarchisation aristocratique.
130On conçoit aisément une telle revendication dans le cas du comte de Toulouse : l’épisode de 1176 permet de soustraire Monclar aux prétentions de Pons de Toulouse. L’hommage-lige obtenu de Bernard de Durfort par l’évêque de Cahors intervient après le passage de Simon de Montfort en Bas-Quercy, qui contrôle le Pays des Vaux depuis 1212. Compte tenu du contexte dans lequel s’opère la concession en fief, l’évêque de Cahors veut s’assurer la reconnaissance de la prééminence épiscopale sur ces dîmes relevant jusqu’alors de la potestas abbatiale. La situation est également claire pour le castrum de Brusque des vicomtes toulousains : Austor voulait être seigneur à la place du seigneur, d’où la nécessité de l’hommage. Mais l’hypothèse demeure également valide pour le fief de Gauzinag pour lequel l’abbé de Saint-Sernin exige par deux fois l’hommage de Raymond de Dieupentale – au nom de ses pariers et en particulier d’Arnaud de Saint-Rustice – en 1176, puis de son gendre en 1192. Le fief est situé sur la paroisse de Saint-Martin d’Estrétefonds qui est aux mains des puissants Castelnau-Caraman. Les craintes que peut ressentir l’abbé toulousain sont fondées. Ces aristocrates ne cèdent-ils pas en 1181 à la commanderie hospitalière de Fronton tout ce qu’ils possèdent à proximité de Gauzinag ainsi que la part des casaux de Saint-Rustice qui leur vient de leur mère. L’acte est passé en présence de Guillaume de Dieupentale343. Il y a au total beaucoup de points qui permettent d’expliquer ce qui poussa l’abbé de Saint-Sernin à revendiquer l’hommage qui lui permettait d’être reconnu comme seigneur éminent dans un endroit stratégique pour une lignée châtelaine.
131Par ailleurs, la relative rareté de l’hommage est peut-être également due à un nombre important de cessions de fiefs en famille. Dans ce cadre, comme l’a montré C. Amado, l’hommage n’est recherché qu’en cas de conflit344. Or, cette dernière situation diffère-t-elle tant que cela de ce qui vient d’être exposé ? Les hommages exigés pour le fief de Gauzinag concluent-ils un conflit ou alors ont-ils été prêtés en prévention ? Les mêmes interrogations se posent pour les dîmes de Sainte-Thècle et Esmes dont on sait qu’elles occasionnèrent plus tard des conflits entre l’abbé de Moissac et l’évêque de Cahors. Et c’est aussi le cas pour le castrum de Brusque : un jugement est rendu qui désigne les vicomtes de Bruniquel comme seigneurs du lieu. On rejoint en cela le constat opéré par B. Lemesle : ses six exemples d’hommage sont tous liés à un conflit345. Mais la différence avec ce qui s’observe entre Cahors et Toulouse est notable. Dans le Haut-Maine, l’hommage exprime une réconciliation et a pour objet de garantir la paix entre le seigneur et son vassal. En Quercy et Toulousain, le plus souvent, l’hommage clôt un conflit entre seigneurs ou tente de le prévenir.
132Ce phénomène permet de saisir également pourquoi, si l’on met à part les abbés ou l’évêque de Cahors, les aristocrates laïques à qui on prête hommage sont tous membres de la haute aristocratie, qu’il s’agisse du comte de Toulouse, des vicomtes de Bruniquel et de celui de Verdun-Terride ou enfin des seigneurs de Castelnau-d’Estrétefonds. Ainsi, l’hommage traduit parfaitement cette pratique apparemment généralisée de la multiplicité des seigneurs et les tensions qui peuvent en découler tant que la ligesse n’est pas véritablement établie. Car les cas de seigneurs multiples se rencontrent très régulièrement dans les actes tel ce jeune Bernard Ragenfred qui restitue l’église de l’Herm en 1060 et évoque ses deux seniores Guillaume de Misclansmalum, père de deux futurs abbés séculiers, et le vicomte Adémar346. La situation est ici relativement simple mais qu’en est-il lorsqu’un vassal inféode son bien détenu de plusieurs seigneurs ? En 1156, Bernard d’Ansas, comme avant lui son père Calvet, tient en fief plusieurs honores avec leurs tenanciers et des droits importants à Castelginest, Vilaigon et Castillon de Raimunda et de son mari Pierre Ainart pour l’un, de Bertrand de Cabaldos et de son épouse Raimonda pour un autre, et enfin de Raymond Grimart de Valségur, de Porcel de Castelmaurou son beau-frère et du fils de ce dernier Grimart pour un troisième honor. Notre homme, qui dispose par ailleurs d’autres éléments patrimoniaux qui le mettent à l’abri du besoin, sous-inféode l’ensemble de ces honores à Ermengau Raymond à charge pour lui de verser les droits de reacapte à chacun des seigneurs347. C’est aussi pour pallier aux inconvénients de la pluralité des engagements vassaliques que le recours à une clause de réserve de fidélité se développe348. Si elle concerne surtout les grands princes territoriaux, on voit en 1201 Arnaud de Villemur, un fidèle du comte – sénéchal de Toulousain en 1219 – à qui ce dernier vient de confier le castrum de Saverdun déclarer qu’il tiendra le lieu uniquement de Raymond VI, excluant ainsi le comte de Foix qui vient d’en être dessaisi par le princeps349.
133Quoi qu’il en soit, l’hommage – ou devenir l’homme d’un seigneur – n’a rien ni d’obligatoire ni de systématique sauf évidemment dans certains cas dont ceux évoqués plus haut.
Les engagements de l’alliance féodale
134La concession en fief, quelle qu’en soit la nature, est accompagnée, ou peut l’être, par la remise d’une charte au vassal qui la restitue à son seigneur en cas d’abandon du fief. C’est ce que révèle incidemment deux actes du chartrier des Auriac. Le premier est rédigé en 1175350 : Bernard Beg de Vilela et son frère et leurs cousins, Guillaume de Saint-Anatoly et ses frères, vendent pour cent sous de Toulouse à Guillaume Robius de Lanta et à Arnaud d’Auriac, qui est leur parent, des honores tenus en fief des pères de ces deux derniers. L’année suivante, c’est au tour de Guillaume de Ulmo, de sa femme Bona et de leur fils Pons, de vendre pour dix-huit sous toulousains un arpent de vigne tenu en fief d’Arnaud d’Auriac, de son frère Guillaume et de leur père Arnaud351. Dans les deux cas, ils rendent le parchemin sur lequel avait été établie la concession en fief et qui fixait notamment obligations et services incombant aux vassaux.
135Les archives de Montauriol ont conservé une liste de la première moitié du XIIe siècle de contributions dues et obligations imparties aux chevaliers de l’abbaye pour la détention d’un fief. Après le nom de chaque chevalier sont désignées les obligations – et debet facere – du tenant-fief352. La plupart des aristocrates doivent devenir l’homme de l’abbé et procurer leur cheval mais aussi verser l’acapte, fournir l’albergue et d’autres services non spécifiés. Ces cinq éléments forment un tout et apparaissent comme l’indissociable contre partie de la cession du fief par le seigneur. La liste toutefois n’est pas une succession de formules figées. Outre l’alternance de présentation, il existe des écarts importants dans les énoncés qui nous permettent de considérer qu’il existe une trame – les cinq éléments évoqués – que l’on module en fonction d’un facteur qui nous échappe et qui ne repose peut-être pas uniquement sur l’importance du fief.
136L’acapte, taxe de mutation que les chevaliers doivent verser, a un montant variable, compris entre deux et quarante sous avec une moyenne de vingt-six sous. Les exemples tirés d’autres actes présentent des variations comprises entre cinq et vingt sous. Ainsi, si les Homenel ne versent que cinq sous pour un verger situé à proximité de l’ancien bourg monastique de Montauriol353, Touzet, Pons de Gauzinhac et Arnaud de Saint-Rustice doivent-ils s’acquitter de quinze sous de Toulouse pour le fief de Gauzinac à l’abbé de Saint-Sernin354 ou encore Géraud Barrau de Finhan de vingt sous dus à l’abbé de Grandselve pour un fief situé au sud de Montech355. Autant dire qu’il ne s’agit en rien d’un montant symbolique356.
137L’albergue, ce droit de gîte que le fidèle doit offrir à son seigneur, n’est pas moins légère. Elle est systématiquement exigée par l’abbé de Saint-Théodard à la demande, c’est-à-dire sans que la date d’hébergement ne soit fixée à l’avance, mais aussi parfois à volonté357. Ce type d’exigence s’observe également dans le Languedoc des Trencavel358. Jamais exprimée en numéraire dans les actes locaux, elle apparaît parfois comme une suite de produits : pain, vin et poisson pour l’abbé359, mais aussi pains, fougasses, vin blanc et rouge, viande de porc et de bœuf, et autres volailles rôties poivrées, pour la table d’aristocrates de la région de Verfeil360. Elle doit surtout permettre d’héberger un nombre parfois précisé de chevaliers, lorsqu’elle n’est pas « à merci », dont le nombre varie de treize à cent361. Le castrum de Verfeil a très certainement dû fournir une albergue de cent chevaliers, peut-être sous Alphonse362. Quant au fief de Gauzinag qui doit supporter l’accueil de treize chevaliers, on précise les périodes et la durée de l’hébergement qui sont choisies par l’abbé363. De la même façon, de nombreux actes précisent ce que devront consommer les chevaux364.
138L’albergue est parfois objet de négociations. Ainsi, en mars 1173, un plaid nous apprend que n’Adémar Galabru, Bernard Raymond Amiel [de Verfeil], Hugues Amiel et leurs pariers perçoivent une albergue de quinze chevaliers avec chevaux et un serviteur, chaque année à la saint Sernin365. Ils réclament une albergue de deux voire trois jours. Les aristocrates sont déboutés. C’est peut-être en réaction face à cette décision qu’au cours du même mois, Pierre Raymond Amiel de Verfeil et ses frères Bernard Raymond et Raymond Guillaume s’emparent de neuf paires de bœufs et de deux juments appartenant à des hommes du monastère366.
139Lorsque l’albergue est réelle – ce qui semble être le cas dans les actes locaux – partager la table de son fidèle et amicus est l’un des traits majeurs de la sociabilité aristocratique où commensalité et convivialité vont de pair C’est, pour les princes raymondins et Trencavel, un moyen extrêmement efficace de renforcer les liens avec leurs vassaux367. Mais c’est pour ces derniers une charge qui peut être vraiment lourde.
140C’est en 1176 que l’expression concilium et auxilium apparaît dans les écrits locaux368, soit une petite génération après son introduction dans le cartulaire des Trencavel. Elle évolue vers guerram et placitum dans un acte du début du XIIIe siècle369. Si cette expression, résumant à elle seule certains des engagements du vassal à l’égard de son seigneur, entre de façon relativement tardive dans la documentation, la pratique de l’un comme de l’autre dans un cadre féodal est mentionnée dès le tournant de l’an mil dans deux récits hagiographiques. Vers 999-1003, le miles quercinois Ragenfred s’est emparé d’un domaine de l’abbaye de Conques à proximité de Belmont, au sud de Cahors. Profitant du déplacement de la statue-reliquaire à l’occasion du concile de Lalbenque, les moines se rendent sur les lieux du bien contesté pour manifester leur potestas. Apprenant cela, Ragenfred lève une troupe de cinquante cavaliers370, nombre sans aucun doute excessif, pour aller chasser les moines et leur sainte relique. Mais il ne s’agit nullement de soldatesque et ces cavaliers pourraient bien être des vassaux, au moins partiellement, qui répondent de la sorte à l’un des engagements auxquels ils se trouvent astreints du fait du lien personnel qui les unit à Ragenfred. Passons sur le miracle qui les rend momentanément aveugles, le temps qu’ils admettent qu’ils font fausse route et que Ragenfred s’engage à libérer la terre après sa mort371. La statue-reliquaire est reconduite à Conques et Ragenfred se rend à Toulouse où il exerce des fonctions curiales, peut-être celles de conseiller dans les plaids comtaux372 ? Guerram et placitum sont donc bien des pratiques anciennes que ne dévoilent pas explicitement les textes. À quelque temps de là, en 1009, le retour de Raymond du Bosquet de son odyssée méditerranéenne provoque des remous entre Tarn et Garonne. Parti quinze ans auparavant, on le croit mort dès les débuts de son périple et sa femme, remariée, a donné son castellum à son nouveau mari. Lorsqu’il rentre, il doit donc le conquérir et, pour se faire, il se rend chez Hugues Escafred [de Rocafort], un amicus – terme, on va le voir, pouvant désigner un vassal373 – qui fait lui-même appel à ses fidèles pour lever une armée destinée à chasser l’usurpateur et restituer à Raymond sa seigneurie castrale374.
141Les exemples postérieurs nous mènent au XIIe siècle mais comment ne pas voir, dans ces amici qui donnent leur conseil à un seigneur tout au long du XIe siècle et ensuite encore, des vassaux exerçant leur engagement. Ce sont deux actes émanant de femmes qui nous permettent de consolider cette hypothèse. Lorsque la vicomtesse Peironela cède au prieuré de Bioule les dîmes qu’elle perçoit dans cette paroisse, elle le fait avec l’amor e am voluntat de tots sos homes375. Quant à n’Audiardz de La Vergne qui abandonne elle aussi des biens à ce même prieuré, elle le fait également après avoir consulté sos homes del castell de Bioule376. Cette vicomtesse ou encore cette domina ont fait jouer leur prérogative en sollicitant l’avis de ces hommes, qui sont leurs hommes, et indéniablement leurs vassaux. Ainsi, derrière les aristocrates inclus dans l’expression cum consilio amicorum nostrorum que l’on croise ponctuellement dans les textes, on peut sans doute déceler – on va le voir – des vassaux dans l’exercice de l’un de leurs devoirs : c’est probablement le cas, en 1094, de Gauzbert de Lauriac et son frère Arnaud, ainsi que d’Aymeric et son frère Hugues, amici de Guillaume dit Percepoitrine377.
142Néanmoins, l’expression auxilium et consilium est usitée là encore dans un contexte de guerre : lutte contre le prétendant au titre vicomtal et début de la croisade albigeoise. Les aristocrates qui s’engagent, les Montpezat, Villemur ou Durfort, sont des châtelains puissants, détenteurs de plusieurs castra et il est impératif pour le comte de s’assurer de leur soutien militaire et de leur silence face à l’ennemi378.
143La détention d’un castrum en fief et l’entrée en dépendance qui en découle sont aussi à l’origine d’un série de clauses restrictives que le fidèle s’engage à respecter. Parmi elles, la reddition du castrum à la moindre sommation du seigneur occupe évidemment une place de premier plan dans tous les serments. Le vassal est prié de s’y soumettre de bonne foi et sans tromperie379.
144Le plus grand nombre de clauses renvoient pourtant à la sécurité du maître réel du château. Armand de Montpezat, son frère et leur beau-frère Bertrand de Villemur s’engagent à ne pas nuire au comte, leur seigneur, c’est-à-dire à ne pas s’attaquer à son corps ni à ses membres, à ne pas le capturer, ni le tuer380. Comme dans la plupart des autres serments, le fidèle s’engage également à ne pas aider une tierce personne qui pourrait faire tort au seigneur381. On est bien passé d’une fidélité castrale à une fidélité corporelle, centrée sur la vie du seigneur mais les actes du Trencavel présentent déjà des formes de ce type au tournant des XIe et XIIe siècle alors qu’il faut attendre un siècle pour que soient introduites les sécurités dans les serments à destination des Raymondins382.
145Même si aucun texte ne l’indique explicitement, le vassal ne semble pas être seulement garant de la vie de son seigneur. Il semble bien qu’il faille que le fidèle soit fidéjusseur, se porte garant, donne cautions383.
146Les engagements du seigneur sont exceptionnellement présents dans les documents étudiés. C’est au nom de la foi qui engage les deux contractants que le seigneur, en cas d’intervention militaire, prendra l’avis de ses fidèles. C’est ce que Raymond V promet en 1176 à Arnaud de Villemur et ses pariers dans le conflit qui les oppose à Pons mais, parce que la détention du castrum de Monclar risque également de leur être contestée, le prince affirme qu’il sera conciliateur en cas de dissension384. C’est cette même volonté de garantir une certaine forme de droit de propriété que l’on retrouve dans l’engagement du Raymondin en faveur d’Arnaud de Villemur en 1201 qui est aussi assuré de la protection comtale385.
147L’acte sacramental tout comme l’hommage visent surtout à la reconnaissance – terme essentiel dans ces types de rite – de la suprématie d’un aristocrate sur d’autres. On est bien, au cœur de l’alliance, dans un positionnement des uns par rapport aux autres. Mais ces deux rites visent aussi, pour les princes, à s’assurer du soutien des plus puissants aristocrates locaux, seuls susceptibles de leur porter tort. Aussi, il s’agit bien d’abord et avant tout de rites touchant l’élite de cette société alors que la fidélité jurée concerne des catégories plus larges.
Femmes et fiefs
148Aucune femme de l’aristocratie386, à de très rares exceptions près, n’est venue s’immiscer dans les pages qui précédent. D’un bout à l’autre de la période pourtant, elles paraissent aux côtés de mentions de fiefs. Dans les serments, on les désigne comme base de la filiation – moi, Untel, fils d’Odila – ou comme ennemies potentielles, dans une formule qui s’applique de façon générique tant aux hommes qu’aux femmes. C’est en particulier grâce à ces serments que l’on connaît la plupart des dames gravitant autour du castrum de Penne, mères de ces aristocrates prêtant serment au Trencavel contre l’obtention de la seigneurie castrale. A priori donc, rien ne s’oppose au couple femme – fief. Néanmoins, on dispose d’un nombre très parcimonieux de témoignages de dames qui tiennent des biens en fief, telle Seidonia, la domina de Saint-Rustice en 1073 pour l’église de Villematier que lui a concédé At Inard de Villemur387 ; c’est aussi le cas de cette Adalsaz qui, avec son mari Raoul Baro et leur fils Baro tiennent du prévôt de Saint-Sernin des terres, îles et pêcheries en fief au tournant de l’an Mil388.
149Toutefois, les femmes apparaissent le plus souvent à la périphérie du fief : on les voit donner leur accord à une cession, une restitution mais jamais vraiment tenir personnellement un fief389. Ainsi, Domnucia qui, en 1097, demande à son mari Guillaume d’Esmes de reconnaître qu’il tient en fief la pêcherie des Martres de l’abbé de Moissac, son père Dimbert l’ayant donnée à l’abbaye390 ; ou encore Rama, épouse d’Arnaud Gauzbert [de Finhan], qui l’encourage à restituer à Moissac divers honores qu’il tenait en fief de la main de Bernard de Montfort391. À l’exception d’exemples antérieurs à 1030 ou de cas de veuves, ce sont bel et bien les hommes qui, chez les aristocrates locaux, tiennent des biens en fief à partir de cette date. Cette situation est peut-être liée à l’état de la documentation. Néanmoins, la pratique du serment ne semble pas être compatible avec les femmes.
150Si la gent féminine semble mise à l’écart de la détention de biens sous cette forme, peut-être en raison de son incapacité à prêter serment tant qu’elle demeure sous la tutelle d’un homme ( ?)392, elle apparaît plus régulièrement dans la documentation comme dispensatrice de fiefs. Le cas le plus ancien est celui d’Aiguina de Durfort qui, en 1063, donne l’église de Belvèze tenue d’elle en fief par Guillaume de Cadamar et d’autres ; mais elle est, à cette date, déjà veuve par deux fois et agit donc « comme un homme393 ». Deux actes concernent ensuite la vicomtesse Fidis, première épouse du vicomte de Toulousain Aton394. Arsindis [de Durfort], épouse de Guillaume Bernard de Narcès renonce à ses prétentions sur Moirax395 ; Marquesa, apparaît dans un acte pour le fief – un couple, leurs enfants et leur tenure – que tient d’elle Guillaume Rainaud en 1151396 ; Geralda, épouse de Géraud Barrau de Finhan, pour le fief que tiennent d’elle plusieurs membres des Bonne-Vigne pour lequel elle perçoit notamment une albergue397. Et puis, au cours du troisième quart du XIIe siècle, revoici n’Audiarts de La Vergne qui, mourante, abandonne au prieuré de Bioule un fief concédé et constitué de plusieurs biens autour du castrum398. On a déjà noté plus haut que cette domina, ainsi que la vicomtesse Peironela, étaient assistées de vassaux, signes qu’elles ont eu à leur dispenser des fiefs. Voici pour finir deux chartes d’un fonds laïque. En mars 1175, Bernard Beg de Vilela, son frère, et ses cousins de Saint-Anatoly vendent à leurs seigneurs Guillaume Robius de Lanta et Arnaud d’Auriac les honores qu’ils tiennent d’eux en fief. Ils mentionnent le fait qu’ils leurs avaient été concédés par les pères respectifs de ces derniers, nommés, et leurs épouses399. Or, quelques mois plus tard, en juillet 1175, Guillaume Robius de Lanta cède à Arnaud d’Auriac sa part sur ces mêmes biens dont il nous dit qu’il la tient de sa mère Dulcia400. A priori, la charte précédente aurait donc dû porter le nom de cette aristocrate et non celui de Pierre Gros de Drémil, son époux.
151Ces actes – et en particulier ceux du chartrier des Auriac – témoignent parmi d’autres des pièges que dresse la documentation dès lors que l’on cherche à identifier le rôle des femmes dans cette forme d’alliance fondamentale. Assurément, les dames ont pleinement accès à la fonction de domina, au sens féodale du terme, mais il semble, à l’exception des veuves, qu’on leur réfute le plus souvent le droit d’être récipiendaire à partir du second tiers du XIe siècle401. Est-ce en raison de ce que les hommes considèrent comme une incapacité des femmes à pouvoir assurer le versant militaire des engagements qu’on dénie à celles-ci le droit de détenir des fiefs ? C’est sans doute l’un des éléments de réponse402 ; mais, en l’absence d’exemple local de détention de castra, est-ce pour autant le seul ?
Pariers et amici : des alliances entre pairs ?
152Avec les pariers et les « amis », on pénètre dans d’autres interstices de l’alliance et dans des espaces mouvants et flous où parenté et vassalité peuvent se côtoyer jusqu’à s’interpénétrer. Quoiqu’il en soit, parceres comme amici renvoient à des réalités multiples.
Pariers et coseigneurs
153Evoquer pariers et coseigneurs revient une fois encore à évoquer les transferts de biens qui s’opèrent d’ailleurs souvent à l’intérieur des lignées. Tout au long de la période, en dehors de quelques rares cas détectés de filiation unique et en raison de l’absence de primogéniture jusqu’à l’extrême fin du XIIe siècle et au-delà, la coseigneurie laïque constitue assurément le mode de gestion des terres et revenus le plus courant, si ce n’est le seul. Ainsi, tout comme héritiers et co-héritiers403, les termes pariers et co-héritiers sont-ils étroitement associés dans deux actes par lesquels un groupe d’aristocrates, dont Raymond de Dieupentale et ses frères ou Arnaud de Saint-Rustice, reconnaissent qu’ils tiennent le fief de Gauzinac de l’abbé de Saint-Sernin404. L’imbrication des droits au sein des lignées aristocratiques est telle – il suffit de revenir un instant sur les exemples de laudatio parentum évoqués plus haut – qu’il ne peut quasiment en être autrement405. Pourtant, de manière paradoxale, cette forme de coseigneurie très largement répandue, se laisse peu, voire extrêmement mal, saisir.
154Qu’elle soit due aux partages successoraux égalitaires qui scindent les patrimoines ou au contraire au choix notifié par le testateur de l’indivision entre ses héritiers, la coseigneurie est d’abord le signe de l’éclatement des revenus et de la dispersion des pouvoirs. La donation à Moissac de l’église Saint-Pierre d’Elt, à l’est de Bruniquel, au cours du troisième quart du XIe siècle, est une illustration quasiment académique : au moins vingt hommes, dont deux couples de frères et trois couples pères-fils se partagent les revenus de cette église406. En 1123, alors que la sauveté d’Agassac-Monberon est fondée, une assemblée d’aristocrates abandonne l’église à Saint-Sernin : en tête, Guillaume At et Géraud de Castelmaurou accompagné de son épouse Uga mais aussi Raymond Barata et Bernard Hugues d’Agassac avec leurs fils, non nommés, et Raymond et son frère Galabrun et Pierre Guillaume et leur tante Alazaiz et enfin Ricsen407. En 1161, Aldiarda du Born et Helias sa nièce ainsi que leurs époux respectifs, Guillaume de Bolencs et Raymond de Cos, vendent à Saint-Sernin les droits et honores dont ils ont hérités de Galhart ainsi que la moitié de ceux qu’ils possèdent avec Arnaud Pons et Pierre Guillaume de Borbolac408. Ces deux actes n’indiquent que partiellement les liens de parenté – mais peut-être n’y en a-t-il pas eu davantage ? – et, en raison de la représentation insuffisante de ces personnages dans le cartulaire, il devient impossible de démêler cet écheveau.
155En revanche, le croisement des données de plusieurs cartulaires et le poids des familles concernées – Tolvieu et Penne sont de niveau châtelain – ont permis de comprendre les relations des vingt-cinq ayants droit sur les terres de Chanteloup et le clôt Sicard, futur emplacement de Montauban, qu’ils vendent à l’abbé de Montauriol en 1140409. On y voit aussi des parts très inégales entre ces aristocrates. Sur ce point, les actes sont peu précis et des exemples comme celui des dîmes de la petite paroisse de Moulis, sur le Tarn, à quelques kilomètres au sud de Corbarieu, sont rares. En 1181, Gautier de Bessières, Tondut de la Garde, Guillaume de Dieupentale et Hugues de la Vinna, donnent à la commanderie de Fronton les dîmes qu’ils prélèvent sur l’église Saint-Martin de Moulis ; la fin de l’acte nous apprend que Tondut en possède la moitié et les trois autres l’autre moitié410. Rien ne sert de multiplier les exemples. D’un bout à l’autre de l’espace étudié et tout au long de la période – même si elle se renforce au cours du XIIe siècle –, la coseigneurie est indiscutablement la règle, quelle que soit la nature des biens composant les patrimoines.
156La détention d’un castrum n’échappe évidemment pas à la règle411. Mais est-ce surprenant dans un espace où tout, y compris la charge vicomtale, est détenue par des binômes, voire des trinômes de frères ? Ont déjà été abordés les exemples des castra de Tolvieu et de Cos dont la coseigneurie est repérable notamment par la détention collective de la chapelle castrale. Le castrum de Castelnau (-Montratier) a également offert un témoignage de gestion commune des revenus de la seigneurie du dernier quart du XIIe siècle à la fin des années 1230 : les deux filles de Raymond de Castelnau qui succèdent à leur père à la tête de la seigneurie transmettent à leurs héritiers – Ratier de Castelnau, Pons de Gourdon et Raymond Bernard de Durfort – leurs parts respectives. Ce dernier vend au comte de Toulouse toute sa senhoria en la honor ni el terrador de Castelnou pour 6 000 sous de Cahors412. Les vicomtes de Saint-Antonin ont également des parts dans plusieurs castra locaux. On a déjà évoqué le partage en quatre parts égales des revenus du celui de Parisot en 1157. L’acte détermine de façon précise celle de Guillaume Jourdain, vicomte, époux de la sœur des trois autres coseigneurs, Grimaud, Bertrand de Parisot et d’Audoin, et c’est bien cette union qui fait de lui un partidor de la seigneurie413. Quarante ans plus tard, Frotard, vicomte de Saint-Antonin, et sa seconde épouse Bertranda, vendent à Ratier de Caussade, fils de cette dernière, leur part du castrum de Caussade pour 3200 sous de Cahors414.
157Et si, avant 1200, le niveau de pulvérisation des pouvoirs dont témoigne le 1/18 de seigneurie qu’Armand de Mondenard a hérité de son père sur le castrum éponyme au cours du premier tiers du XIIIe siècle415 n’a pas encore été atteint, les parts peuvent néanmoins être nombreuses dès le début du XIIe siècle.
158Le castrum, cette unité de compte de la fidélité416, est également un témoin de la coseigneurie. En effet, les reprises en fief permettent aussi de souligner la multiplicité des ayants droit. En 1108-1121, le castrum de Penne est cédé à Bernard Aton, vicomte de Béziers. L’opération se fait en deux temps même si tout porte à croire que les deux actes ont été enregistrés le même jour : dates et personnages apposant leur seing sont identiques417. Un premier abandon a pour acteurs l’évêque d’Albi Aldegaire, son frère Raymond et les fils de ce dernier, Géraud, Bernard, Deusdet, Guillaume et Pierre418 ; un second acte fait intervenir Pierre, Bernard et son frère Hugues419. Malgré les homonymies, les serments qui suivent la reprise en fief permettent d’affirmer qu’il ne s’agit pas des mêmes personnages puisqu’ils n’ont pas la même mère420. On peut par ailleurs supposer que le père défunt d’Hugues, Pierre et Bernard n’est pas un frère de l’évêque Aldegaire et de Raymond. Si tel avait été le cas, il y aurait vraisemblablement eu un acte unique d’abandon du castrum et de reprise en fief. La possibilité qu’il y ait ou qu’il y ait eu auparavant des liens de parenté ne peut évidemment absolument pas être écartée. Le contraire serait même surprenant mais la documentation ne permet pas de la saisir. Elle témoigne néanmoins d’une coseigneurie.

36. Figure – Les co-seigneurs du castrum de Penne en 1108-1121 d’après le cartulaire des Trencavel.
159À plus de cinquante kilomètres au nord-ouest, voici Lauzerte. Quoique moins impressionnant, le site est aussi un piton rocheux mais sa plate forme sommitale n’accueille aucun castrum. Cette fois, c’est le comte de Toulouse Raymond V qui est au centre de la reprise en fief qui est en même temps un paréage visant à aménager un castrum comptant deux cents maisons421. L’acte est passé vers 1176-1180. Le site est cédé par des membres de la moyenne, voire petite aristocratie, les Castanher et les Rouzet qui possèdent chacun une motte, les premiers à deux kilomètres au sud du site, les seconds à une dizaine de kilomètres au nord. Là encore, alors que les filiations sont indiquées pour les fils d’Arnaud Gauzbert de Castanher et ceux de Ratier de Rouzet, l’acte reste muet sur le niveau de parenté qui unit Aymeric à Arnaud Gauzbert, Ratier de Rouzet et Pons de Castanher alors qu’elle est indéniable. Lauzerte ne se limite pas à ce futur castelnau offrant déjà des faux airs de ville neuve422. Au moment où les parserers cèdent le site, il y a déjà un embryon d’agglomération, vraisemblablement sur la pente méridionale du pech, avec des terres exploitées, des moulins mais aussi un bois de plus de quinze sétérées – sur le versant nord – dont les aristocrates devaient se partager les revenus avant que le tout ne soit cédé au comte423.

Figure 37. – Les co-seigneurs du site de Lauzerte vers 1176-1180, d’après AN, J 322, no 93.
160C’est enfin le cas du castrum de Caylus cédé en 1176 au comte Raymond V et repris en fief avec ceux de Monclar et Montpezat. Cet assemblage de circonstances ajoute à la coseigneurie née de l’héritage (maternel pour Caylus et paternel – ? – pour Montpezat) un troisième castrum, Monclar, qui est à prendre à Pons de Toulouse, en guerre contre le comte.

Figure 38. – Les co-seigneurs de Montpezat, Caylus et Monclar.
161Il y a un monde entre ces aristocrates pariers qui gèrent conjointement un bien issu d’un héritage, d’un achat424 ou d’une concession en fief et ceux qui choisissent de s’associer pour créer une sauveté, un castrum ou une ville neuve. C’est le principe même des paréages. Disons-le d’emblée, tous les paréages ne créent pas de coseigneurie mais il arrive très fréquemment qu’ils en augmentent l’amplitude. L’exemple de Lauzerte qui vient d’être abordé est typique de ce cas de figure : une coseigneurie existe déjà, et on fait appel à un autre seigneur – ici le comte Raymond V – qui, a priori, ne détient aucun droit sur la terre, mais dont l’intervention est nécessaire en raison de ses capacités financières, de son prestige ou de tout autre facteur favorable à l’aboutissement du projet. Le paréage peut donc démultiplier le nombre d’ayants droit.
162Les premiers exemples de paréage concernent les fondations de sauvetés sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Pour l’heure, ces contrats n’intéressent pas directement notre propos puisqu’ils reposent de manière systématique sur une association d’une famille aristocratique avec un établissement ecclésiastique. Or, ce que nous recherchons ici, c’est bien de savoir si la paréage est une affaire de pairs, donc d’aristocrates laïcs.
163Grisolles, castrum situé à cinq kilomètres au sud-est de Verdun, est l’un des témoignages de paréage parmi les mieux connus. Tous les associés sont membres de la haute aristocratie. En effet, en 1155, le comte Raymond V conclut avec l’abbé de Saint-Sernin Hugues ainsi qu’avec Armand de Verdun et son frère Arnaud Gauzbert un accord sur la fondation, l’édification et la garde du castrum de Grisolles. Les acteurs se partagent les droits et revenus selon des critères spécifiés mais l’acte ne précise pas qui prend en charge la construction des fortifications. La part qui revient au vicomte Armand – non désigné comme tel dans l’acte – et à son frère leur est cédée par l’abbé, en échange de quoi ils s’engagent à assurer la protection du castrum et de ses habitants425. La même année, en présence notamment de Guillaume de Bruguières et de Raymond Homenel, Pierre de Bessens passe un accord avec le même vicomte Armand de Verdun. Il lui cède la moitié de sa villa de Boisville – et bien évidemment des hommes et des revenus – pour qu’un castrum y soit édifié aux frais d’Armand426. Le projet n’a semble-t-il pas abouti. Également soucieux de polariser un espace qui devenait attractif, l’abbé de Moissac Robert de Labastide fait appel aux frères Calvera, des fidèles du comte de Toulouse, pour l’édification d’un castrum à Lagarde, honor associé à une église que l’abbaye possède de longue date, à trois kilomètres au sud de Lauzerte, véritable provocation que l’abbé payera cher427. L’accord est passé en 1204 et Guillaume et Arnaud Calvera sont autorisés à prélever la moitié des revenus à condition qu’ils élèvent un castrum avec murailles et fossés dans les dix ans428. On aurait pu s’attendre à ce que la construction soit le fait de l’abbé mais il est clair qu’ici, la concession en fief de Lagarde429 et la cession de la moitié des revenus, constitue une sorte d’avance sur travaux.
164Dans le principe, tous ces actes sont des paréages. Néanmoins, le mot est rarement usité et il l’est même uniquement dans le cas de Grisolles dont on a remarqué qu’il ne faisait intervenir que des membres de la haute aristocratie. Dans tous les autres cas, il y a net déséquilibre. Le paréage, en introduisant le plus souvent un associé plus puissant, au moins financièrement, n’est pas une coseigneurie de pairs même si, partager ses revenus avec ceux du comte, place l’aristocrate en question sur une sorte de pied d’égalité. Pierre de Bessens gagne en prestige à se rapprocher de la sorte du vicomte Armand de Verdun. Les Castanher et les Rouzet se propulsent dans des sphères très élevées en cédant le sommet du piton de Lauzerte au comte mais tout en conservant la main sur une partie du castrum. Si le comte n’est donc pas présent physiquement, Castanher et Rouzet sont bien là et apparaissent comme les seniores du lieu. Ils ne détiennent certes pas les droits de justice mais les cens sur les maisons qu’ils accumulent au-delà de la période témoignent de l’importance des revenus et du surcroît de prestige qu’ils en tirent430. Il est même probable qu’en 1269, ils détiennent la totalité des cens intra-muros431. Mais sur le fonds, Castanher et Rouzet reconnaissent l’autorité éminente du comte432.
165Si les textes mentionnent un seul paréage, à l’inverse, ils sont davantage prolixes sur les pariers. En 1153, un acte de donation en faveur de Saint-Sernin d’un fief à Castillon évoque les pariers de Raymond Grimart de Valségur. Parmi eux ne se rencontrent que des proches parents de celui-ci, à savoir son neveu Grimart de Castelmaurou et Porcel, le père de ce dernier, beau-frère de Raymond Grimart433. Dans les propos de Guillaume de Penne, en 1155, il est clair que parceres doit également être compris dans le sens de fratrie fondant la coseigneurie, qu’il s’agisse de ses propres parcerers ou de ceux de Géraud Bonafos434. Le terme semble également avoir ce sens, dans la cession faite en 1179 par Raymond Bernard de Gandalou et ses parieriis des terres de La Volta435, ou dans un accord passé en 1185 entre trois hommes et Bertrand de Villemur et son frère Guillaume At à propos d’un fief que les premiers tiennent de Bernard Restol (de Bretes) et ses parcenerz436 dont on connaît cinq frères et deux soeurs. Dans l’acte qui projette la fondation de Lauzerte, c’est encore ce même sens de fratrie, ou peu s’en faut, que l’on trouve sous la plume des Castanher et des Rouzet.
166Au total, dans l’écrasante majorité des cas, la coseigneurie, consubstantielle du mode de dévolution du patrimoine, est fondée sur la fratrie à laquelle s’adjoignent les affins. Localement, les exemples unissant dans la possession d’un même bien des groupes autres que ceux fondés sur une parenté même élargie se laissent entrevoir de manière exceptionnelle. Ils n’en existent pas moins : les cas de vrais ou pseudo paréage en témoignent. Par ailleurs, quelle que soit l’origine des actes locaux, l’étude des occurrences de parier aboutit toujours à la même définition : sont désignés comme tels des frères ou très proches parents qui sont associés dans la co-détention d’un bien. En ce sens, les pariers sont indiscutablement des pairs.
À la croisée des alliances : les amici
167P. Ourliac disait de la société du Midi qu’elle « est une société de fidèles et d’amis437 ». Dans un article qu’il consacre aux « amis » gascons, B. Cursente fait remarquer que les recherches ont davantage porté sur l’amitié que sur l’ami438 et les travaux très récents, dont un ouvrage entièrement voué à l’amitié et une substantielle étude sur la Provence, ne démentent pas ce constat439. Peut-être est-ce lié à l’imposant travail de dépouillement qu’une telle opération nécessite et qui n’aboutit qu’à une bien maigre moisson ? Ce fut le cas pour la Gascogne. Ça l’est aussi pour le Quercy et le Toulousain. Quarante-sept actes seulement et un récit évoquent des aristocrates qualifiés d’« amis440 », soit moins de 2 % de la totalité des textes. C’est très peu d’autant que plus de la moitié provient du seul fonds de Moissac alors qu’à l’inverse, le cartulaire de Montauriol n’offre qu’une seule occurrence. En inversant l’angle d’observation, comme le suggère B. Cursente, les amici apparaissent dans trois champs perméables des relations sociales dont on saisit l’importance dès le haut Moyen Âge441. Deux constats préalables donnent déjà des pistes. Tout d’abord, jamais l’amicus n’est une amica. Localement, l’amicitia est une stricte affaire d’hommes. Souvent, l’amicus est témoin. Or, dans les transactions enregistrées dans les cartulaires monastiques, ne témoigne pas qui veut, à commencer par les femmes. Par cet acte, le témoin est amené à redire le passé d’où le choix que font d’abord porter les acteurs sur leur entourage familial – les membres de la parentèle au sens large – ou spatial – les voisins. Dans tous les cas, il s’agit de pairs et l’appellation amici tend à confirmer ainsi l’aspect fiduciaire du témoignage442.
168Lorsqu’en 1178, Tardieu de Corbarieu se déleste de divers biens le long du Tarn au profit de la commanderie de Fronton, il le fait « pour l’amour de Dieu, l’âme de son père et de sa mère et celle de ses “amis”443 ». Si ce passage est replacé dans son contexte, amici serait l’équivalent de l’habituel parentes prenant ici le sens général de parentèle et non simplement de géniteurs. Les amici peuvent donc être des parents et ce sont même ces derniers qui, prioritairement, forment le gros de la troupe. Les mentions les plus anciennes – dont deux sont insérées dans des formules pro anima – se situent systématiquement du côté de la parenté. Dès le début du IXe siècle, un même individu est à la fois ami et parent du donateur444 et c’est cette parenté qui semble fonder l’amitié. L’ami est d’abord celui qui appartient à cette parentèle plus ou moins élargie445. Dans la donation de l’église de Saint-Rustice qu’Amalvin effectue au profit de Moissac en 1107, avec ses parents et amis qu’il nomme, on précise à la fin de l’acte que ces personnes partagent avec lui le même sang446.
169Néanmoins, au sein de la parenté, un amicus se recrute visiblement plutôt dans le premier cercle des intimes. Ainsi, en 1104, Géraud de Rocafort qui a à se faire pardonner du meurtre d’un homme de Saint-Pierre confirme une donation faite par son père d’un casal à Escatalens sur le conseil de son épouse ainsi que de ses fils et de ses autres amici447. La formulation laisse envisager que ce sont les plus proches de Géraud qui ont donné leur consilium. La situation est identique lorsque Roger de Lassale met en gage les dîmes, parts de marché, fief, corvées et enfin condamine qu’il détient à Rogonag448 ; la démarche peut être lourde de conséquences, d’où la convocation des amici. Cette proximité est encore plus nette dans un acte de Grandselve : en novembre 1189, on fait rédiger une copie devant témoins d’une donation entre laïcs antérieures de deux décennies, extraite du testament de Raymond de Cabaldos. Ce dernier opère un legs important449 au profit de Donat de Caraman, le frère de Sasneus, et des enfants légitimes de celui-ci, s’il en a. L’affection qu’éprouve le premier pour le second est clairement énoncée : Raimundus de Cavaldos dedit totum suum predictum honorem predicto Donato de Caraman suo karissimo et dilectissimo amico et parento et ordinio eius. L’amitié désigne ici une complicité qui dépasse les liens du sang. Ce texte trouve un écho dans les œuvres littéraires de la fin du XIIe siècle et plus précisément dans celles qui sont largement influencées par l’idéologie courtoise : elles commencent à associer le mot « ami » à un sens affectif450. La concomitance des deux phénomènes ne peut laisser indifférent. Doit-on en déduire que Raymond de Cabaldos est grand amateur de canso, voire qu’il commet lui-même quelques vers à l’occasion ? L’aristocratie ne dédaigne pas la pratique du genre en ces terres méridionales. Les œuvres du vicomte troubadour de Saint-Antonin Raymond Jourdain n’ont pas été conservées mais sa vida nous apprend qu’elles firent perdre la tête à l’épouse d’un des coseigneurs de Penne en ce troisième quart du XIIe siècle451. Et l’on sait que Bernard de Durfort, à la tête de castra du Pays des Vaux, échangeait, avec le comte Raymond V, le senhal d’« Albert452 ».
170Si donc l’amicus est un parent qui peut être un intime, dans bien des cas, près de la moitié à vrai dire, le terme est plus ambigu et renvoie tout à la fois aux liens du sang et à ceux de la fidélité, voire à la seule fidélité. Les mentions les plus explicites se situent sur le versant des relations avec les établissements religieux. En 1149, Raymond Grimart de Valségur, son frère Hugues Grimart, leurs beaux-frères Gaillard et Porcel de Castelmaurou et d’autres encore mettent en gage de nombreux biens et s’engagent auprès de Saint-Sernin à se comporter en boni et fideles amici453. En 1173, Aymeric de Rocafort abandonne tout ce qu’il prélève sur les honores et possessions de Grandselve. Il affirme – ou alors lui fait-on affirmer ? – qu’en tant qu’amicus fidelius, il ne cherchera jamais querelle ni ne contestera cette donation454. Lorsqu’en 1101, Gauzbert Arnaud restitue, après de nombreux rebondissements, les églises d’Escatalens et de Rogonac, il est qualifié de fidelissimus amicus alors que son attitude n’a rien d’amicale : on apprend plus loin que, pour récupérer les deux églises, il est devenu vassal de l’abbé de Moissac et de l’obédiencier455. De l’amitié et l’amitié fidèle à la fidélité, la distance est donc courte et elle est d’autant plus facilement franchie que les exemples d’inféodations entre parents, quoique ne constituant pas ici la norme, ne sont pas rares. Car à côté de ces relations avec les établissements religieux, des actes concernant uniquement des laïcs associent fidélité et amitié. Dès le milieu du Xe siècle, dans le premier testament que rédige l’ancêtre probable de Raymond del Bousquet, Isarn, et qui est aussi le plus ancien texte local à mentionner le fief, ce riche propriétaire évoque, après son épouse Christina, les bénéficiaires d’un legs qu’ils qualifient de fidèles et amis456. Amitié, parenté, fidélité semblent liées de façon tout à fait précoce.
171H. Legros, étudiant les chansons de geste les plus anciennes, constate que le mot amitié, rare, ne signifie jamais une affection mais un contrat se traduisant le plus souvent par une alliance à laquelle est régulièrement associée le mot foi457. C’est aussi le cas de certaines occurrences issues des actes de la pratique quercinois et toulousains, on l’a vu458. Les textes enfin associent très étroitement senior et amicus à six reprises. Ainsi, en 1059, Gauzbert et Séguin de Pestillac font-ils confirmer une donation par leurs seniores et amici459. D’autres actes présentent des situations presque identiques pour Bernard Ragenfred lors de la donation de l’église de L’Herm en 1060460 ou encore pour Raymond de La Vergne lors de celle de Bioule en 1107461. Le couple est systématiquement présent pour confirmer, conseiller, appuyer de son autorité, etc. Surtout, les acteurs principaux ne sont pas membres de la petite aristocratie. Par ailleurs, les trop rares occurrences invitent à penser que ces acteurs principaux se situent à la jonction des deux termes et qu’ils seraient à la fois l’amicus d’un senior et le senior de plusieurs amici. Du côté du senior, on trouve plusieurs fois les vicomtes du Toulousain ou encore l’abbé séculier. Du côté des amici, d’autres châtelains, tel Ratier de Belfort, ou des aristocrates de moindre envergure occupent le devant de la scène. Où amicus serait ici synonyme de vassal462. Mais là n’est pas une nouveauté. Les amici du comte étudiés par L. Macé ne sont pas des vassaux comme les autres : une hiérarchie existe, au moins dans l’esprit du prince463 ; et H. Legros a parfaitement montré que dans la littérature, jamais un vassal ne désigne son seigneur comme un amicus alors que la situation inverse est très fréquente464.
172Un dernier type d’ami se laisse détecter, celui qui s’oppose par essence à l’ennemi465. Nous disposons notamment de deux exemples très nets sur ce point situés aux deux extrémités chronologiques de l’étude. Le premier est tiré de ce récit du Livre des miracles de sainte Foy ; il énonce la trahison de l’épouse de Raymond du Bousquet, qui se croit veuve, et dilapide l’héritage au détriment de leurs deux filles. Néanmoins, grâce à son vieil amicus Hugues Escafred [de Rocafort], le désastre est d’abord contenu vers 994 : ses deux fils épousent les filles de Raymond. De retour après son périple de quinze ans sur les pourtours de la partie occidentale du bassin méditerranéen, Raymond du Bousquet doit trouver refuge chez Hugues Escafred qui lève une armée – fidelium amicorumque auxilio – et permet au premier de recouvrer son château466. Indéniablement ici, amicus s’oppose à inimicus. Si l’on reprend le récit, ce n’est jamais Raymond qui est qualifié d’amicus alors qu’Hugues Escafred l’est à deux reprises. Comment ne pas voir dans cet épisode l’un des aspects des relations entre un seigneur et son vassal. Un concours de circonstances favorables à Hugues permet à ce dernier de réaliser au profit de ses fils des alliances hypergamiques. Un rapt a-t-il été organisé ? On peut par ailleurs s’interroger sur les arguments qui poussent Hugues à attendre le retour de Raymond pour intervenir militairement.
173En 1176, voici trois châtelains qui vont prêter serment et faire hommage au comte de Toulouse Raymond V. L’enjeu est de taille pour Armand de Montpezat et son frère ainsi que leur parent Bertrand de Villemur. S’ils cèdent le castrum éponyme qu’ils récupèrent en fief, ils seront aussi à la tête de Caylus et Monclar, deux castra, convoité pour le premier et contrôlé pour le second par le vicomte Pons au moment où l’acte est passé ; à charge pour eux de s’en emparer. Car le but est bien là : isoler Pons de Toulouse – ne pas faire avec lui de pacte d’amitié – et anéantir par la guerre ses prétentions à l’héritage sur les honores que dominaient les vicomtes de Bruniquel. En faisant des trois châtelains ses amici, en doublant cette alliance d’une alliance féodale, le comte se dote d’un arsenal visiblement plus fort que l’alliance matrimoniale unissant Armand à la sœur de Pons467. La tactique est simple mais d’une efficacité redoutable.
174Si les occurrences sont trop peu nombreuses et ne permettent que quelques réflexions, il est en revanche clair que les trois pôles de l’amicus, parent, fidèle et guerrier, sont présents d’un bout à l’autre de la période. La seule véritable évolution serait l’infiltration du vocabulaire de l’amour à l’extrême fin du XIIe siècle. De l’amitié telle qu’elle fut conçue comme ciment des bonnes relations entre laïcs et ecclésiastiques à celle sur laquelle s’appuya le comte de Toulouse comme mode de gouvernement, en passant par les variantes évoquées dans les lignes précédentes, l’amicus tient autant du charnel que du spirituel mais, dans ce cas, n’est pas amicus qui veut, car il s’agit alors d’un membre de la haute aristocratie, d’un noble. Guillaume Percepoitrine et ses frères, sans doute à la mort de leur père Bernard en 1094, donnent à l’abbaye de Moissac l’église de Boisse, au nord de Castelnau, en Quercy. Ils le font sur le conseil de leur mère Blanca, de leurs nombreux amici et d’autres nobles hommes468. Sept ans plus tard, le vicomte Raymond restituent les deux églises de Caussade dont les revenus étaient affectés à ses concubines. Il le fait sur le conseil et avec l’accord de ses amici et de nombreux nobles hommes469. Incontestables ressorts de la parenté spirituelle, les amici se situent à la jonction des diverses alliances.
Conclusion
175Mariage, concession de fief, coseigneurie, « amitié », la combinaison de ces modes d’alliance offre aux aristocrates une grande diversité de possibles. L’étude de cas qui suit constitue un exemple représentatif des stratégies mises en œuvre. L’occasion a déjà été donnée d’évoquer ce réseau d’aristocrates vivant à l’est de Toulouse et qu’éclairent quatre-vingt-deux actes conservés dans le Trésor des chartes à partir de 1140. Si les Auriac de Lanta paraissent au cœur du réseau, c’est probablement parce que cette lignée est celle qui a conservé un semblant de chartrier. Mais il est indissociable de ce groupe de la petite et moyenne aristocratie qui englobe aussi les Saint-Anatoly, les Vallesvilles, les Lanta, les Drémil et les Mons.
176Ce réseau est d’abord perceptible par les alliances matrimoniales qui s’y nouent, multiples, répétées, respectant au total très peu les interdits afin de préserver les patrimoines : un bouclage consanguin s’observe en moins de quarante ans. Incontestablement, cet indice les place plutôt dans la moyenne inférieure de l’aristocratie, ce qui n’est pas sans incidence sur la suite. Conçues comme des instruments au service de la lignée, autant dire des hommes, les unions matrimoniales attestent de la faible envergure des aristocrates locaux ; lorsque l’origine des deux conjoints est connue, les distances séparant les deux familles excèdent rarement dix kilomètres. Dots et douaires sont à l’image de ses très faibles distances. Samaudrina, sœur de Pierre d’Auriac [de Lanta] n’est-elle pas mariée à un Lanta ? Et, devenue veuve, la dot que lui accorde son père mourant pour un éventuel remariage ne s’élève qu’à deux cents sous et un casal470. Elle préfère demeurer dans la viduité comme bien d’autres, à l’image de la domina Sasneus.

Figure 39. – Soixante-quinze ans d’un micro-réseau : Auriac, Saint-Anatoly, Vallesvilles, Lanta, Drémil (1140-1214).
177Le partage égalitaire demeure la pratique quasi exclusive tout au long de la période étudiée – Pierre d’Auriac est l’un des premiers exemples de forme de primogéniture observé localement – avec la kyrielle de conflits qui peuvent découler de ce mode de transmission des biens. Au-delà des tensions, ce sont aussi des pratiques matrimoniales particulières qui s’observent : les redoublements d’alliance ont certes pour but de renforcer la cohésion du groupe mais ils permettent surtout de limiter la pulvérisation du patrimoine. Que le concile de Latran IV entérine ce que l’Église a longtemps prohibé prouve suffisamment que la pratique fut extrêmement courante.
178Sans doute notre vision de la seigneurie est-elle trop figée par un sentiment d’immuabilité des patrimoines aristocratiques. Tout l’intérêt du chartrier des Auriac de Lanta est bien de témoigner de l’extrême fréquence et diversité des transferts de biens entre laïcs. En plus de cinq constitutions de dots et de douaires, trente-sept des cinquante-neuf actes de la seconde moitié du XIIe siècle sont des dons, des échanges, des partages, des ventes, des achats, des inféodations, des mises en gage systématiquement réalisés par les Auriac avec d’autres laïcs. Indéniablement, ces transferts modifient en permanence, certes à la marge peut-être, l’aspect de leur patrimoine, mais aussi, par ricochet, celui de leurs divers partenaires. En un large demi siècle, on assiste donc à des adaptations et recompositions au gré des circonstances mais où le fief occupe une place bien timide dans le patrimoine de cette lignée. Cinq inféodations au total qui n’a que rarement à voir avec un fief aristocratique471. C’est là toute la différence des Auriac avec les Puylaurens ou les Dourgne, voisins bien plus puissants qui, eux, ont conservé le souvenir de transferts de fiefs entre aristocrates et en particulier d’hommages et de serments de fidélité totalement absents des actes des Auriac472.
179Comme en témoigne cet exemple des Auriac et de leurs pairs, et quoique globalement très présent en Toulousain et Quercy, le fief ne semble toutefois pas être le moteur fondamental dans les relations qu’entretiennent entre eux les aristocrates des strates inférieures. Le constat est fort différent dès lors que l’on atteint les lignées de rang châtelain. Capable de perturber des alliances matrimoniales, voire de les annihiler, le fief montre sa puissance d’action, au moins au sein de la haute aristocratie. Bien que beau-frère du vicomte Pons, Armand de Montpezat entre en guerre contre celui-ci en 1176 pour un castrum concédé en fief par le comte de Toulouse. À ce même niveau comtal, on a vu que l’alliance féodale fut privilégiée à l’alliance matrimoniale lorsqu’India, demi-sœur de Raymond VI, perdit en 1209 et 1211 son douaire – cent marcs d’argent fin à prélever sur le castrum de Fiac – au profit de Castellana, fille d’un fidèle du comte, Aymeric de Castelnau. Indiscutablement donc, dans les hautes sphères aristocratiques, et sans même évoquer les fiefs de reprise, la féodalité est tout à fait structurante puisqu’elle est largement capable de déstructurer des liens existants pour en re-composer d’autres. Nier cela, c’est s’interdire aussi de comprendre certains revirements à défaut de stratégies globales ou de saisir le sens du soin avec lequel les Trencavel firent rédiger leur cartulaire. Nul besoin de se parer de « lentilles féodales » pour observer de tels faits. Aussi, ne peut-on suivre sur ce point S. Reynolds473. Quant aux propositions de J. Morsel qui considère que la féodalité n’est qu’un des aspects, et peutêtre le moindre, de l’alliance aristocratique474, j’y adhère plus volontiers à condition de prendre en compte le niveau de l’aristocratie. Dans les strates auxquelles appartiennent les Auriac et leurs pairs, c’est très certainement la rareté du fief qui circule entre eux qui contraint ces aristocrates à adopter des stratégies matrimoniales de renchaînement d’alliance malgré les prohibitions renouvelées par l’Église. Que ces hommes et ces femmes détiennent des fiefs de quelque(s) senior(es) est indéniable mais entre pairs, ils ne réalisent qu’échanges, partages, donations ventes/achats qu’ils effectuent parfois en commun. Ainsi, en 1204, Bertrand de Mons s’unit à plusieurs Lanta auxquels se joint Pierre d’Auriac pour acquérir un ensemble foncier important dans trois villae du sud de Toulouse. Le montant de l’acquisition non précisé devait dépasser les capacités financières du seul Bertrand de Mons qui obtient la moitié de ces biens475. L’achat collectif permet d’arrondir les patrimoines, opération qui devient plus délicate à réaliser seul si les mises en gage sont déjà nombreuses. Là encore, le chartier révèle cette solidarité : on se porte caution quand l’un met en gage une part de son patrimoine contre quelques sous. L’alliance matrimoniale, le voisinage, la coseigneurie exercée sur des terres acquises à plusieurs constitue donc bien la base, le ciment de ces réseaux aristocratiques de faible envergure.
180Cette société n’en demeure pas moins féodale par l’extrême diffusion du fief. Y compris parmi les membres des strates les plus basses de l’aristocratie, on détient des fiefs de seigneurs plus puissants mais surtout, on concède des tenures en fief. Bien des occurrences que compte le cartulaire de Saint-Sernin relèvent de ce fief roturier particulièrement et précocément implanté en Toulousain. Dans ce cadre précis, au-delà d’une autre forme d’alliance qui se noue, ce type de fief devient élément du dominium aristocratique.
Notes de bas de page
1 LMSF, II-2. Les événements qu’évoque ce très long récit se déroulent entre 994 et 1009 : Bonnassie et Gournay [37] 463. Cependant, le mariage des filles semble bien intervenir dès le début de l’odyssée de Raymond.
2 Le Jan [119] 168-174.
3 Guerreau-Jalabert [87] 89.
4 Bouchard [38] vs Guerreau-Jalabert [12] et Corbet [50].
5 Aurell [11] 38-51 : le cogouvernement débouche sur la multiplication d’alliances de cousins germains.
6 Corbet [50] 222-223, 249-265 et 322 montre le rôle fondamental de Burchard de Worms dans la définition des interdits de parenté et affirme que, dans ce domaine aussi, l’an mil fut l’époque de changements essentiels.
7 Débax [54] 150.
8 Corbet [50] 300.
9 Cette lutte contre la consanguinité n’a pas abouti, comme en Italie, à la mention des filiations sur plusieurs générations : Violante [14] 91.
10 Guerreau-Jalabert [12] 304-308.
11 RH 226.
12 Guerreau-Jalabert [12] 312.
13 LMSF, II-2.
14 CST, f° 111.
15 L’hypothèse est ici émise par l’attribution au fils aîné de Raymond Raino ainsi qu’à un cadet, le futur abbé de Montauriol, du nomen Amiel soit en complément – Raymond Amiel – soit en nom propre. Or, c’est un nom inconnu chez les Tolvieu avant cette date alors qu’on les suit depuis le Xe siècle, mais il est très en vogue chez les Penne depuis le milieu du XIe siècle au moins.
16 Aurell [11] 422.
17 CST f° 111. Audiarda est la fille d’Arnaud de Penne. Les Pelfort apparaissent dans l’entourage des Tolvieu au début du XIIe siècle avec un certain Raymond : CST, f° 130 v° et dans celui des Penne dès la seconde moitié du XIe siècle avec un Arnaud : RH 81.
18 Aurell [31] 198 : le redoublement d’alliance entre le duc de Normandie et le comte de Rennes est associé aux échanges patrimoniaux induits par les mariages.
19 Guerreau-Jalabert [12] 311.
20 Nombreux exemples en Catalogne et Languedoc : Aurell [11] : multiples références. Amado [71] 329.
21 RH 164.
22 LMSF, II-2.
23 CSS 394. Le mot donum est assez ambivalent dans le cartulaire de Saint-Sernin. Il désigne tout à la fois une dot mais aussi plus globalement un don. Pour l’espace concerné, vingt-huit chartes emploient donum : trois fois dans le sens de dot (dont deux pour de futures moniales) et vingt-cinq fois dans le sens de donation.
24 DOAT 91, f° 91 v° (1236).
25 Johnson [97] 109.
26 CA 56.
27 CA 40.
28 [10].
29 Le Jan [68] et [119]. Aurell [11]. Amado [71]. Magnani Soares-Christen [134].
30 La documentation ne permet absolument pas de définir de quelconque règle d’administration ou de gestion et de partage des biens issus des dots et douaires tant les informations sont fragmentaires et surtout totalement opposées. En effet, tous les cas de figure se présentent. Remarque similaire dans Depreux [10] 233.
31 Ibid. 224-231. Barthélemy [19].
32 Barthélemy [19], [16] 543-549. Lemesle [121] 124 et 127. Ce dernier généralise à partir d’un exemple unique et reconnaît les limites de son argumentation.
33 Amado [10] 162 précise qu’il s’agit d’une « nouvelle forme de pacte de mariage ».
34 Amado [71] 336.
35 CA 34.
36 Aurell [11] 114-117 révèle l’existence de deux chartes nuptiales dissociées dans le temps. Je suis bien incapable de dire si ces retards quercinois et toulousains correspondent à une seconde charte.
37 CA 13.
38 CA 18.
39 CSS 695.
40 CSS 424 : première mention de cette union.
41 FM liasse 4 (1197). HGL, VIII, 119-1 et 119-2.
42 CSS 695.
43 Aurell [9] 29.
44 LMSF, II-2
45 CA 13.
46 Aurell [9] 55.
47 Exemple de tierce part dans la dot et de moitié de l’héritage. Feller [10].
48 Duby [66] 217. Lemesle [121], 127.
49 DOAT 76, f° 209 (1186).
50 HGL, VIII, 119-1. C’est de cette union que seraient issus les Toulouse-Lautrec.
51 Macé [131]. De nombreux renvois montrent les liens étroits entre les Raymondins et les Aimeric de Castelnau.
52 Ibid., 204.
53 HGL, VIII, 119-3 et 119-4.
54 RH 12b. Ruiz [192].
55 LMSF, II-2.
56 Même constat par Lemesle [121] 127.
57 Débax [55] 221.
58 RH 128.
59 RH 117.
60 RH 62.
61 Panfili [23] 76.
62 La dot de Guillelma est connue par un acte largement postérieur : ses deux petits-fils, les vicomtes de Toulousain Armand et Adémar, vendent à Raymond Trencavel et son fils Roger les biens provenant de leur grand-mère paternelle : CT 120.
63 CT 120.
64 FM 165, liasse 4.
65 Billoré [31] 210 rencontre une même difficulté d’analyse avec la dot accordée à Lucie de Tancarville.
66 Dans le testament qu’il rédige en 1200, Jourdain de L’Isle précise qu’il institue son fils Jourdain héritier de différents castra outre-Garonne dont celui de Verfeil : Isarn est témoin. HGL, VIII, 462. Voir l’analyse dans Mousnier [157] 353. On peut s’interroger sur les conditions qui permirent à Jourdain de l’Isle d’intégrer tout ou partie de ce castrum de Verfeil dans son patrimoine : alliance matrimoniale ou surendettement d’Isarn comme tendraient à le prouver divers actes de la Saume de l’Isle ? Ibid., 199.
67 ADTG, A 297, f° 840 v°.
68 Amado [71] 327 a relevé douze exemples de mentions de dots aristocratiques en numéraire dont cinq de niveau comtal. Neuf sont postérieurs à 1150 ; aucun n’est antérieur à 1083.
69 CA 56.
70 Amado [71] 327.
71 Ibid., encore qu’il faille noter ce détail très matériel : la cadette du Trencavel verra le montant de sa dot varier en fonction du mari. Doit-on en déduire que si India avait été unie à un vicomte ou un comte, le montant eût été doublé ? Par ailleurs, le denier morlan tout comme le toulza ont une valeur deux fois supérieure à celle des autres monnaies qui circulent dans le région, qu’il s’agisse du caorcin ou du melgorien (à peu près identique au denier tournois royal).
72 CA 34.
73 CC 34-35.
74 CA 18.
75 CSS 694. Les 500 sous sont à prélever sur les terres de Bovilar.
76 CSS695.
77 ADTG, A 297, f° 840 v°.
78 HGL, VIII, 119-1.
79 HGL, VIII, 119-2.
80 Klapisch-Zuber C., « Les femmes et la famille », dans J. Le Goff (dir.), L’homme médiéval, Paris, 1989, p. 315-342.
81 Amado [19] et [71] 330-333.
82 Etude en cours du mobilier de Flaugnac par F. Hautefeuille.
83 ADHG, 108 H 58 (1166).
84 Douais, Appendice II, no 45 ; CST, f° 13 (1170/1177).
85 Les trois plus grosses abbayes (Moissac, Saint-Sernin, Grandselve) rassemblent les pourcentages les plus faibles de mentions de lieux d’enregistrement de l’acte, systématiquement moins de 5 %. À l’inverse, les fonds des trois plus petits établissements (Montauriol, Belleperche et Vaour) offrent respectivement 21, 30 et 17 % d’actes indiquant ce lieu.
86 RH 62.
87 DOAT 91, f° 39.
88 Boutière et alii 159.
89 CV 47 ; CST, f° 115 (1130).
90 RH 225 ; CST, f° 14 (1170) ; CV 20, etc.
91 CST, f° 22 v° (1174).
92 Hors des cartulaires, un très beau contre exemple – où l’on voit des hommes s’enfermer – est l’acte qui enregistre la coalition contre le vicomte Pons de Toulouse cherchant à récupérer l’héritage vicomtal de Bruniquel : AN, J 314, no 8 (1176). L’accord entre le comte Raimond V, et Armand de Montpezat, B. son frère, et Bertrand de Villemur, leur beau-frère, est passé à Saint-Antonin, dans la maison de Bertrand de Graulhet. Le choix du castrum, celui des vicomtes de Saint-Antonin fidèles du comte, extérieur au Quercy et au Toulousain, et, compte tenu de la nature de l’acte, l’intérieur d’une domus aristocratique sûre, constituent deux ingrédients de la conspiration. Le texte ne dit-il pas « secreta vestra qua nobis comiseritis ad dampnum vestrum nullo modo divulgabimus » ?
93 CST, f° 13 (1170-1177).
94 CO 492.
95 CV 85.
96 CV 49.
97 CSS 365.
98 [68]. Santinelli [194].
99 Santinelli [194] 46-59. Johnson [97] 199 : dans les testaments languedociens, les deux tiers des testateurs laissent des épouses survivantes et la moitié des femmes laissent des veufs.
100 Santinelli [194] 147-167.
101 Corbet [68].
102 Voir chapitre 4.
103 Amado [19] 127-128, [71] 332. Johnson [97] 365 note 517, va jusqu’à inverser la proposition : le petit nombre de couvents en Languedoc résulterait du peu d’attrait exercer par la clôture.
104 Parisse [68] 257.
105 CST, fos 20 et 126 v° [1170/77].
106 CG, f° 40 v° (1172).
107 CST, f° 140 v°.
108 CSS 424.
109 CSS 695.
110 CSS 694.
111 Aurell [68], [11] 176-184 : sur les dix huit princesses catalanes veuves, seules deux ont pris le voile.
112 Aurell [68].
113 Sasneus, veuve en 1161, décède un an avant la vicomtesse Ermengarde.
114 CG, f° 220 r°. L’un des frères de Sasneus est témoin ; il s’agit de Guillaume Gras de Castelnau (d’Estrétefonds). Il est notamment accompagné de Pons Raymond de Cabaldos et de Maurin de Castelnau.
115 CG, fos 106 v°-107 v° : seule la partie du testament intéressant l’abbaye est recopiée.
116 Cenebrun apparaît dans la documentation en 1143 en compagnie de son père Raymond Garsia et de ses frères Raymond Garsia et Gauthier : CSS 264.
117 Sasneus est la fille de Jourdain de Caraman et de Bermunda ; Willelma, la première épouse du père de Sasneus, vit encore en mars 1138 [CSS 348]. On peut donc raisonnablement envisager que la naissance de Sasneus n’ait pas pu intervenir avant début 1140.
118 CG, f° 86 v° (1183) : à cette date, Sasneus est déjà mère d’un homonyme de son époux qui fait plusieurs donations en faveur des cisterciens.
119 Sur les Drudas, Mousnier [157] 231-232.
120 CG, f° 102 (1195).
121 Le point de départ de cette hypothèse est une certaine India. On sait qu’Arnaud Gauzbert (de Verdun) a eu une fille prénommée India, épouse de Do de l’Isle, et consanguinea de Sasneus (CG, fos 77, 139 et 275). Lors du partage de l’honor du castrum de Verdun de 1158 (DOAT 153, f° 7) entre le vicomte Armand et son frère Arnaud-Gauzbert, Cenebru de Campsas, le mari de Sasneus, et le frère de ce dernier, Raymond Garsie, sont cités parmi les témoins. Ces indices m’ont incité à supposer que Bermunda, la mère de Sasneus, était sœur d’Arnaud-Gauzbert et donc du vicomte Armand de Verdun.
122 CG, f° 71 v° : Sasneus consent à une donation de Pons Raymond de Cabaldos à l’exception de ce que les moines lui ont confié sous condition que, si elle désire prendre l’habit, elle abandonne l’honor à Grandselve.
123 CG, fos 75 v° et 76 r°.
124 CG, f° 93 v°.
125 CG, f° 92 v° : à vrai dire, l’acte du cartulaire – comme souvent dans de tels cas – ne reproduit pas la totalité du testament mais uniquement le passage concernant Grandselve. C’est donc la présence très inhabituelle de membres de ces communautés dans la liste des témoins qui m’incite à supposer de tels legs car ni les archives de Moissac, ni celles des Hospitaliers, n’ont conservé d’actes de Sasneus.
126 CG, f° 102 v°.
127 DOAT 78, f° 113.
128 CG, f° 102 r°.
129 CG, f° 101 v°.
130 RH 86.
131 Panfili [23] 75.
132 CC 12.
133 Johnson [97] 573-595.
134 RH 32.
135 CL 1266. Ce vicomte Raymond est le fils que le vicomte Adémar a eu de son premier lit avec Arsinda : CL 1681.
136 CL 1336.
137 Frédolon pourrait bien être le fils de Guillaume Sanche, comte de Fezensac : Mussot-Goulard [164] 126.
138 Il est peut-être même possible que le remariage d’Adémar, veuf d’Arsinda, avec Ermendructis, elle-même veuve de Frédolon, ait permis au nouveau conjoint d’obtenir la charge vicomtale de Toulousain. Panfili [69] note 32.
139 Frédolon n’a pas de descendance connue. Adémar est père de Raymond mais ce garçon est né du premier mariage d’Adémar avec Arsinda. Quant à l’union d’Ermendructis avec Simplice, elle ne s’est semble-t-il pas non plus concrétisée par la naissance d’un enfant. Contrairement à ce qu’affirme Latour [108] 405, le couple n’a pas d’enfant lors de la rédaction de l’acte CL 1336 puisque les donateurs parlent d’enfants à venir.
140 Pour la démonstration de l’appartenance de Ricartz au lignage des Tolvieu, Panfili [173] 506.
141 CT 87.
142 RH 281.
143 HGL, VIII, 119-1. Ibid., 119-2.
144 CST, f° 63 v° : Bernard Odalric est vraisemblablement un neveu du premier époux de Tassoendis.
145 CST, f° 111.
146 DOAT 91, f° 39 (1184).
147 CV 85.
148 CC 6.
149 CST, f° 84 v°.
150 RH 7 [893/920] ; CST, f° 49 v° (949) ; RH 12a ; CST, f° 51 (963) ; CSS 336, etc.
151 Cette dernière expression est une des particularités de l’abbaye de Moissac : RH 21, 16.
152 Même constat en Languedoc : Amado [64] 899.
153 Avec enfants : RH 21 ; CST, f° 44 [988/96], f° 67 [997/98].
154 Exemple : RH 19.
155 La seule différence provient de la présence ou de l’absence de référence à la loi wisigothique.
156 CST, f° 49 v° (949), f° 83 (949), etc. RH 19 ; CSS 236, etc.
157 Amado [64] 898.
158 CSS 236.
159 CST, f° 62 v° [996-1031].
160 CST, f° 49 v° (949), f° 83 (949), f° 35 v° (951), etc.
161 C. Amado pointe à plusieurs reprises cette rupture de 1030 dans son article cité précédemment.
162 RH 62 : première mention.
163 Ourliac [166] 216 : la pratique s’étend du Xe au début du XIIIe siècle mais n’est vraiment courante qu’entre 980 et 1180.
164 RH 19.
165 CST, f° 40 [998-1031].
166 CST, f° 63 v° [998-1031].
167 CST, f° 53 v° [998-1031].
168 CST, f° 74.
169 CA 34.
170 CA 40.
171 Ourliac [166] 220-222.
172 White [209]. Pichot [177] 183-185. Barthélemy [16] 519-523. Lemesle [121] 114-117.
173 Aurell [9] 51. Amado [71] 91 et 152 ainsi que 187 et 333 pour, d’une part, la belle définition qu’elle donne de la laudatio parentum et, d’autre part, pour son explication vue au travers de l’histoire du genre. Mazel [145] 210-212. Couderc-Barraud [50bis].
174 CSS 694.
175 CSS 695.
176 RH 225.
177 CST, f° 109 v° [1113/37].
178 RH 265. Azalais est encore en vie en 1143.
179 CST, f° 3. On ignore ce que fit Ricartz.
180 CSS 63.
181 CST, f° 8 (1160).
182 RH 230.
183 CSS 155.
184 CSS 155 bis. Les quatre fils confirment l’abandon antérieur, le complètent et reçoivent 55 sous.
185 CSS 358. Autre exemple : CG, f° 132 v° (1171).
186 Sur la laudatio domini, White [209] 34-35. En voici quelques exemples locaux : en 1094, Gauzbert de Lauriac et son frère Arnaud consentent-ils à la donation de l’église de Boisse par Guillaume Percepoitrine : RH 143. En 1103, Guillaume d’Esmes donne son accord à Raimond Seguin et son cousin Seguin de Lalande, pour l’abandon de l’église de Saint-Michel des Arènes, en Lomagne : RH 170. En 1148, Pierre Guillaume, fils de feu Bousquet de Valségur, approuve la vente de la terre dont il est dominus : CSS 365 bis. En 1160, Grimart (de Castelmaurou) et ses sœurs Cecilia et Galharda, accordent à Marfan de Valségur de vendre les tasques qu’il tient d’eux de part et d’autre de l’Hers et dans l’alleu et le dîmaire de Castillon : CSS 398. D’autres exemples d’autorisation seigneuriale parsèment les sources. Souvent, ceux qui accordent leur laudatio en profitent pour réaffirmer leurs droits et les services qui sont attachés à la terre faisant l’objet de la transaction. Ainsi, agissent Donat de Caraman et ses frères en 1165 : CSS 447.
187 CSS 2, 131.
188 RH 172, 175, 191, 202.
189 Duby [69] 9-15.
190 CST, f° 103 v°.
191 CG, f° 102 r°.
192 CG, f° 101 v°.
193 White [209] 70-81.
194 White [209] 152-153. Lemesle [121] 114-115.
195 Debord [62] 320-323 et 485-554. Pichot [177] 60-71.
196 Hautefeuille F., PCR Société et peuplement dans la châtellenie de Castelnau-Montratier. Rapport intermédiaire 2002, Université de Pau et des Pays de l’Adour, 2003, 41-66.
197 CST, f° 103.
198 CSS 63.
199 RH 44.
200 Et encore, n’ont pas été évoqués ces cas, relativement nombreux au demeurant, d’actes ne mentionnant pas de filiation alors qu’elle existe mais que rien ne permet de détecter, surtout lorsque, à partir du second tiers du XIIe siècle, les surnoms de lieu peuvent différer entre celui d’un père et celui de son fils.
201 Mousnier [157] 150-151.
202 CST, f° 700 v°.
203 Aurell [9] 156. Mousnier [157] 152 et 222.
204 DOAT 90, f° 91 v°.
205 Duby [67] 213-226.
206 AN, J 321, no 32.
207 CSS 6.
208 CSS 7.
209 CG, f° 147.
210 RH 62.
211 Les épouses et les veuves ayant déjà fait l’objet d’un long développement, il ne sera question d’elles que de façon marginale dans les lignes qui suivent.
212 Langlois [57]. Dans son désir de faire des Termes la lignée à la pointe de l’innovation, son schéma n’est-il pas une pure construction de l’esprit : pourquoi interpréter différemment la présence des frères et cousins chez les Durfort et chez les Termes ou les prestations de serment chez les Cabaret et les Termes ? L’instauration de la primogéniture n’est certaine qu’à partir de Pierre Olivier (qui meurt en 1208) et non d’Olivier (mort avant 1138).
213 BM Cahors, Fonds Greil, 199/3.
214 MD 30.
215 Amado [71] 344-345 montre la coexistence de deux types de frairesca : l’indivision provisoire et celle, durable, qui freine le morcellement et qui est imposée par le testateur. On constate un écart important entre les deux sommes d’argent mais cela ne tient pas nécessairement à une différence de proportion de celles-ci. Le contexte de la première cession explique peut-être en partie cette surenchère. Si Pons veut récupérer la seigneurie provenant de sa mère, il doit accepter d’y mettre le prix fort. Montfort en profite et exige 10 000 sous. En revanche, lorsque Raymond Bernard de Durfort vend sa part de seigneurie, c’est qu’il est dans la gêne. Il a besoin de liquidités et le comte qui lui achète son bien peut aisément négocier le prix à la baisse. Le prix de choses est loin d’être fixe et varie en fonction de nombreux paramètres. J’ai montré ailleurs qu’un bien foncier assez important acquis des Tolvieu et de leurs affins par Montauriol pour 600 sous avait été supplanté par l’achat, par le même établissement religieux, d’un bien plus petit terrain contigu au précédent pour la belle somme de 2 000 sous. Panfili [173] 509-510 et note 48. Le propriétaire n’était autre que le comte de Toulouse. Quand un comte vend, qu’il s’agisse de Simon de Montfort ou d’Alphonse, ses exigences sont évidemment à la hauteur de son titre ; il joue la carte de son capital symbolique. Mais on peut aussi déceler dans cette différence de 4 000 sous qui sépare la part de Ratier de Castelnau de celle de Raymond Bernard de Durfort l’application de la melioratio du tiers qu’autorise le droit wisigothique qui fut indéniablement appliquer jusqu’en Toulousain et Bas-Quercy. Le rappel de la lex Gotorum dans les actes de Moissac et de Montauriol en est une preuve tangible. Cette clause a peut-être été activée lors de la mort de Raymond de Castelnau au profit de sa fille aînée, élément qui expliquerait peut-être aussi que le surnom toponymique ne soit porté que par Ratier, dont le père est un Gourdon, et non par Raymond Bernard de Durfort. Mais tout ceci n’est que pure conjecture.
216 Exceptionnel aussi, par rapport à ce que l’on sait des douaires de cette petite aristocratie locale, le douaire de 500 sous qu’Amalvin a donné à son épouse Guillelma. CSS 695.
217 La gémellité de Guillaume Bâtard et de Genser mérite d’être posée, surtout si on met cette hypothèse en relation avec les nomina propria des oncles maternels connus – Bosque et Bosquet – qui pourraient bien être, eux aussi, des jumeaux. Or, dans une famille où la gémellité existe, la probabilité d’avoir, dès la génération suivante, de nouvelles naissances gémellaires, n’est pas nulle, contrairement à une idée reçue.
218 DOUAIS 1887, appendice II, no 45.
219 CSS 377.
220 RH 297.
221 CG, f° 175 v°.
222 Le château de Parisot se situe en réalité en Rouergue, à 2,5 km à l’est du Quercy.
223 Panfili [69].
224 Brunel 78. Gournay [81] 300.
225 RH 226.
226 Ibid.
227 Seuls deux enfants de Raymond Bernard sont connus : son fils, homonyme, et une fille, Guillelma.
228 FM 182, cliché 207 (microfilm).
229 Roche [189] 66.
230 Amado [71] 347. Débax [57] 222 note 237. Mousnier [157] 221.
231 CSS 371.
232 CSS 380.
233 CSS 420.
234 CV 8 : très bel exemple d’un hommage servile dans le fonds de Vaour avec le très turbulent serf Géraud Bonafos au comportement quasi aristocratique… À moins que prêter hommage soit un comportement servile ? Sur ces questionnements, Mousnier [159].
235 Débax [57].
236 Pour nuancer le propos, voir plus loin : Les mots de la vassalité.
237 CSS 53-61 pour la reconstitution de l’élaboration du cartulaire.
238 Une fois de plus, l’extrême médiocrité des modes de datation des actes rend impossible toute tentative de datation fine. La coupure 1030 est ainsi une coupure par défaut.
239 Si vero ullus homo fuerit aut episcopus aut abbas aut clericus aut laicus aut monachus ipsius loci de hac helemosinaria donatione aliquid in fevo donare aut vendere vel distrahere aut aliquid minui malo injustoque ordine voluerit, licentiam haec peragendi non habeat. RH12.
240 Après 1050, on ne compte que deux exemples de clause finale insérant le mot fevum : CST, f° 74 (1031/60) ; CCq 63. La première peut très bien se situer avant le milieu du XIe siècle.
241 Voir plus loin p. 233.
242 RH9. Dimbert et Berthana forment le couple souche de six lignées aristocratiques dont une de rang châtelain.
243 RH15.
244 CSS 10.
245 HGL, V, col. 240-250.
246 Müssigbrod [163] 41.
247 HGL, V, col. 274-280.
248 CST, f° 37 (998-1031).
249 RH 59.
250 Ibid.
251 RH 123.
252 RH 79.
253 RH 86.
254 RH 81.
255 Alauzier [3].
256 RH 109, 130. Les capmanses sont absents du cartulaire de Saint-Sernin ; celui de Lézat n’offre que cinq occurrences dans des actes antérieurs à 1023 et pour des espaces hors de la zone étudiée. Dans les neufs exemples fournis par Montauriol et Moissac dont aucun n’est postérieur à 1085, tous se situent dans les zones de coteaux et sont entre les mains de membres de la moyenne et haute aristocratie : CST, f° 57 v° [996-1031], f° 63 v° [996-1031], f° 88 [1000/10] ; RH 37 ; CST, f° 56 [1003/31] ; RH 44, 94, 109, 130.
257 RH 114, 168; CST, f° 27v° (1177), f° 30 (1156).
258 CV 14.
259 RH 283c.
260 CCq 547. L’emploi du mot cliens est tout à fait inhabituel ; Niermeyer le traduit par vassal.
261 Ibid.
262 Notons pour être exact que l’expression « tenir de » s’apparente à de nombreuses reprises à la forme de détention d’un fief mais n’a pas pour autant été prise en compte.
263 Première mention du castrum tenu en fief : Villemur : CT 38. Penne : CT 83. Rocabrun, CT 431. Brusque, CT 479. Caylus, Montpezat, Monclar : AN, J 314, no 8 (1176). Lauzerte : AN, J 322, no 93 [vers 1180]. Gémil, AN, J 328, no 1 (1173), etc.
264 CG, f° 165 v° (1159) et CSS 698, 699. Le fief de Gauzinag est implanté sur la paroisse de Saint-Martin d’Estrétefonds que possédait en alleu le comte Raymond 1er et qu’il lègue à Saint-Sernin dans son codicille : HGL, V, col. 240-250.
265 CG, f° 68 (1179). Le comte Alphonse y détient des biens : CG, f° 1 (1133), f° 1 v° (1135), etc. ; pour le comte Raymond V : CG, f° 19 v° (1164), etc.
266 Richardot [188]. Mousnier [159]. Viader [57].
267 Débax [57] 180.
268 Mais dans le fonds de Moissac par exemple, quatre actes concernant des biens détenus de cette façon sont situés en Bas-Languedoc, à Sallèles-d’Aude à moins de dix kilomètres de Narbonne : RH 134, 154, 214, 285. Comment ensuite interpréter ces usages spécifiques de formules d’un espace à un autre ? Le prieuré de Sallèles n’a pas conservé de cartulaire propre et RH 134 tend à prouver que le fonds de Moissac a possédé des actes originaux provenant du prieuré languedocien. On a donc bien affaire à une formule dont l’usage est courant à l’extérieur de notre zone d’étude.
269 RH 255.
270 RH 51.
271 AN, J 315, no 94 (1259).
272 CT 477. Débax [57] 180.
273 Amado [71] 157 et 161.
274 Amado [71] 418-426 : association presque systématique tout autant que quasi exclusive des fiefs de reprise avec ce triptyque fidélité-hommage-service.
275 AN, J 314, no 8 (1176).
276 CT 83, 84.
277 CT 85, 86 et 87 [1108-1121].
278 AN, J 322, no 93.
279 Gournay [81] 304.
280 Le terme de vassalus apparaît très tardivement : AD Gironde, H 4 fol. 41 (avant 1255) ; information fournie par F. Boutoulle.
281 Débax [57] 185-186. Lemesle [121] 159.
282 CSS 291, 270.
283 Débax [57] 187. Gournay [81] 305. Seul exemple d’anthroponyme construit à partir du mot vassal au début du XIIe siècle : CL 408.
284 RH 81.
285 L’index ajoute un P. Vassal mais il s’agit d’une interpolation des éditeurs. Amiel Vassal : CV 9, 26, 29, 113. Adémar Vassal : CV 104 ; sur ce dernier, voir aussi CT 44.
286 RH 292.
287 RH 318.
288 RH 297.
289 CST, f° 125.
290 CT 507 et Débax [57] 191.
291 RH 59.
292 RH 69.
293 Brunel 332 : la ribera de Selona est identifiée à tort par l’éditeur avec la vallée de la Saune, certes proche mais plus éloignée de nos protagonistes que celle de la Seillone, qui passe aux pieds de Drémil.
294 Débax [57] 193-196.
295 RH 62a. Guillaume Misclansmalum, père de deux futurs abbés séculiers, est également senior de Bernard Ragenfred.
296 RH 100.
297 RH 178b.
298 RH 151.
299 Par exemple le prieuré de Duravel pour la vallée du Lot, l’église de Pommevic pour la vallée de la Garonne, l’église de Majuse pour celle du Tarn et enfin l’église de Bioule pour celle de l’Aveyron.
300 RH 2. À noter, dans la donation se trouve également Meauzac, dans la plaine du Tarn, et Saint-Rustice, dans la plaine de la Garonne.
301 HGL, V, col. 240-250.
302 Magnou Nortier [142] et [57].
303 CV 85 : si l’enregistrement de la donation a bien lieu « sur la place devant la motte de Durfort », il est confirmé à Vaour où la commanderie demande au vicomte Isarn (de Saint-Antonin) de se porter garant.
304 RH 151.
305 RH 170.
306 CSS 378.
307 CSS 398.
308 Amado [71] 157-159 et 345, [57] 145-165.
309 CSS 365 bis.
310 CSS 599.
311 CT 38 et 39 pour Villemur ; CT 41 à 45 et 85 à 87 pour Penne ; AN, J 314, no 8 (1176) pour Caylus, Montpezat et Monclar.
312 Débax [57].
313 CT 41. AN, J 314, no 8 (1176).
314 Débax [59]. RH 85.
315 Les actes locaux introduisent en effet une nette rupture dans l’usage des reliques ou des Évangiles. Avant 1100/1129, on se réfère aux reliques : RH 85, 126, 150 ; CST, f° 87 v° [XIe siècle]. Après cette date, on ne rencontre plus que la référence aux Évangiles : RH 232 ; CSS 368, 58 ; RH 296 ; CSS 695 ; CST, f° 136 v° (1179) ; etc. Les deux actes moissagais sont passés à Moissac alors qu’un acte de 1102 fait l’inventaire des 177 reliques possédées par l’abbaye et témoigne donc de la profusion de celles-ci dans l’enceinte du monastère [RH 169]. Pourtant, ce sont bien les uniques Évangiles sur lesquels on pose la main droite passée la crise grégorienne, à Moissac, à Montauriol comme à Saint-Sernin. Ce constat permet de répondre à une interrogation récente : Débax [59]. Macé [131] 224. Il semble bien qu’il s’agisse d’une évolution générale de cette pratique qui affecte tant les établissements religieux que la pratique féodale laïque.
316 Guerreau-Jalabert [85].
317 CT 41.
318 Sur les questionnements d’historiens : Débax [57] 133-135.
319 RH 12a.
320 RH 85.
321 RH 162.
322 RH 249.
323 Débax [57] 187-188.
324 CST, f° 125.
325 RH 297.
326 Douze mentions locales, six en Haut-Maine (Lemesle [121] 168), onze en Bordelais et Bazadais (Boutoulle [44] 130), quinze en Languedoc dont la moitié est issue du cartulaire de Guilhem de Montpellier (Amado [71] 418-426) et vingt-neuf dans le cartulaire des Trencavel. Débax [57] 23, « l’hommage n’est qu’une addition [au serment], un ajout facultatif, non insignifiant mais nullement obligatoire ».
327 Les deux plus anciennes occurrences sont pourtant incluses dans deux actes moissagais mais ce sont des interpolations : RH 43, tiré de CAM ; RH 52. Débax [57] 214.
328 CT 476 : le castrum de Brusque en Rouergue détenu par les vicomtes de Toulousain/Bruniquel depuis les années 1070 est l’objet d’une prestation d’hommage.
329 CSS 260.
330 CSS 394.
331 Toute la fratrie est réunie à l’exception de Sasneus, leur sœur, apparemment écartée pour ce bien.
332 CSS 447.
333 CG, f° 151 v°.
334 Édité par Mousnier [157] 173.
335 CT 87.
336 CG, f° 49.
337 CSS 698. CSS 699 et 699 bis, contemporains, reprennent quasiment les mêmes termes.
338 Douais appendice II, no 53.
339 AN, J 314, no 8.
340 MD 21. Possessions de Moissac, ces dîmes ont sans doute été obtenues de Simon de Montfort par l’évêque de Cahors en remerciement de son soutien alors que Moissac nécessita un siège d’un mois.
341 MD 22.
342 En 1142, avec la reprise des combats entre maisons princières, le castrum de Penne qui est dans l’escarcelle des vicomtes de Béziers, change de mains avant de revenir sous leur contrôle. Les Trencavel ne font pas prêter hommage aux seigneurs et milites de Penne mais le vicomte victorieux exige du Raymondin qu’il délie les aristocrates de Penne du serment qu’Alphonse leur a imposé. L’hommage apparaît bien comme un rite accessoire. CT 507.
343 FM 277, no 6.
344 Amado [71] 158, [57].
345 Lemesle [121] 162-164.
346 RH 62a.
347 CSS 324.
348 Giordanengo [79] 219 : la pratique apparaît au début du XIIe siècle en Provence.
349 AN, J 309, no 2. Macé [131] 234.
350 CA 21.
351 CA 23.
352 CST, f° 125.
353 CST, f° 133 v° [1170/77].
354 CSS 699.
355 CG, f° 68 (1179).
356 Le montant de l’acapte des très nombreux fiefs roturiers équivaut à des sommes comprises entre deux et dix deniers, avec une moyenne légèrement supérieure à cinq deniers.
357 CST, f° 125 [avant 1149].
358 Débax [57] 202.
359 CST, f. 125 [avant 1149].
360 Douais, appendice II, no 68 (1173).
361 Exemples d’albergue de cent chevaliers due au comte de Toulouse (Macé [131] 235) ou que réclame le Trencavel (Débax [37] 160).
362 CGP 32 cite un document ancien, certainement un état des albergues. Même albergue à Cremps au profit du vicomte de Saint-Cirq mise en gage à Ratier de Belfort pour trente sous : CC XVI et XVII [vers 1104].
363 CSS 698.
364 Douais, appendice II, no 68 ; CSS 698.
365 Douais, appendice II, no 68.
366 CSS 58.
367 Macé [131] 240.
368 AN, J 314, no 8.
369 MD 22.
370 LMSF, III-14.
371 Il a donc négocié une concession viagère.
372 LMSF, III-14.
373 Voir ci-dessous, p. 218.
374 LMSF, II-3. Bonnassie [36] 466 identifie justement ce passage à un chapitre de l’engagement vassalique, mais traduit amicus par seigneur.
375 RH 297.
376 RH 297.
377 RH 143.
378 AN, J 314, no 8 (1176).
379 Ibid. MD 22.
380 Ibid.
381 CT 86. AN, J 314, no 8 (1176).
382 Débax [57] 122-123. Macé [131] 226.
383 C’est un fait avéré en Gascogne bordelaise : Boutoulle [44] 217-218.
384 AN, J 314, no 8.
385 AN, J 309, no 2.
386 Il existe en revanche de nombreux exemples de fiefs roturiers faisant intervenir des femmes.
387 RH 86.
388 CSS 10.
389 En Roussillon, les fiefs détenus par des femmes sont, le plus souvent au XIIe et XIIIe siècles, des castra. Verdon [47] 183.
390 RH 152.
391 RH 204.
392 CV 104 : en dehors de tout contexte féodal, Gaucelma, dans un premier temps, remet en cause la donation faite par son frère Pierre Amiel, décédé de maladie. Après jugement – et dédommagement de 450 sous de Mauguio et 16 de Cahors – elle accepte la donation tout en retenant à son profit des coutumes, usages et services sur un bois. Surtout, elle jure sur les Évangiles qu’elle maintiendra pour ferme cet accord final. Cette femme n’est pas mariée, n’a plus ni père ni frère. Peut-être est-ce en vertu de cette situation qu’elle peut jurer sur les Évangiles ?
393 RH 69.
394 RH 94 et 95.
395 MD 7.
396 AN, J 323 no 17.
397 CG, f° 49.
398 RH 297.
399 CA 21.
400 CA 22.
401 Bertheas N., Les femmes dans les relations féodo-vassaliques en Languedoc, XIe-début XIIIe siècle, mémoire de Master dactylographié, UTM, 2007, 163-230 a reporté dans un tableau toutes les mentions de femmes languedociennes en lien avec le serment et l’hommage. Systématiquement, un castrum est en jeu et ne concerne que huit cas avant 1201, ce qui est très peu pour un espace s’étendant du Rhône au Comminges. Strochi S., La femme dans la société féodale de la Catalogne barcelonaise aux XIe et XIIe siècles, mémoire de maîtrise dactylographié, UTM, 1997, 42-43 et 89-90 dénombre, dans la riche documentation catalane, seize actes par lequel une femme concède un fief et dix-huit où une femme devient vassale. Là encore, la vassalité féminine est étroitement liée à la détention d’un castrum.
402 On dispose de deux versions des coutumes accordées à Moissac antérieures à 1197. Nous quittons, certes, le contexte aristocratique. Si l’abbé chevalier s’engage à protéger hommes et femmes de Moissac, en revanche, seuls les hommes de plus de douze ans prêtent serment à l’abbé chevalier : CAM, p. 18.
403 CSS 417.
404 CSS 698 et 699.
405 Débax [57] 221-225.
406 RH 81.
407 CSS 60.
408 CSS 592.
409 Voir plus haut, fig. 33, p 179.
410 Brunel 186, 187.
411 Laffont [47]. Débax [57] 221-225.
412 MD 30.
413 Brunel 78.
414 Brunel 316.
415 AN, J 315, no 94 (1259) : reconnaissance féodale au profit d’Alphonse de Poitiers sur plusieurs castra du Pays des Vaux. Le tableau est certes tardif mais permet parfois de faire remonter une situation plus tôt dans le siècle. C’est en particulier le cas pour ce qu’Armand de Mondenard déclare avoir hérité de son père.
416 Débax [57] 163-165.
417 CT 83 et 84.
418 CT 83.
419 CT 84.
420 CT 85, 86 et 87.
421 Ni l’expression reprise en fief ni le terme paréage ne sont énoncés dans le texte. Néanmoins, les actes conservés sur plus d’un siècle concernant le site suggèrent très fortement qu’il s’agit bien d’une reprise en fief – dont on aurait perdu le serment – et d’un paréage, compte tenu du fort intéressement des Castanher et des Rouzet. Le mot parserers est employé mais pour désigner uniquement ceux qui cèdent le site et non l’association des cédants et du comte.
422 Hautefeuille [89] 342-354.
423 À vrai dire, l’opération consiste d’abord et surtout pour le comte à montrer qu’il est maître des lieux. Les textes postérieurs témoignent clairement du maintien du prélèvement au profit des Castanher et des Rouzet.
424 CV 6.
425 CSS 106.
426 Acte édité dans Mousnier [157] 166 et 173.
427 Panfili [171] 118-119.
428 AM Moissac, Andurandy, no 4354.
429 L’abbé conserve jalousement ses prérogatives. Il interdit en 1204 aux frères Calvera d’octroyer des coutumes aux habitants du castrum, ce qu’il fait trois ans plus tard. De même, en 1208, l’abbé passe un accord avec Guillaume Calvera dans lequel il rappelle que les habitants du castrum sont entièrement et uniquement sous ses ordres. AM Moissac, Andurandy, no 4354-4358.
430 Bertrand de Castanher possède plusieurs maisons à l’intérieur des remparts, deux autres sous les murailles et une dans le barry : AN, J 315, no 94 (1243).
431 AN, JJ 24 A2, fol. 92 v°-93. Ne peut-on supposer que, lors de la fondation, Castanher et Rouzet ont obtenu le droit de prélever le cens sur la moitié du castrum, le comte conservant l’autre moitié ? Ce serait cette moitié comtale qu’ils récupèrent en 1269 ?
432 AN, J 322, no 93 [vers 1180].
433 CSS 382.
434 CV 6.
435 CG, f° 151.
436 Brunel 215.
437 Ourliac P., « La féodalité méridionale », dans Les pays de la Méditerranée occidentale au Moyen Âge, Paris, 1984, p. 8.
438 Cursente [57].
439 Legros [118]. Mazel [147].
440 N’ont pas été pris en compte les actes où le terme concernait des ecclésiastiques, le plus souvent des évêques ou des abbés. B. Cursente rassemble 89 occurrences pour les 3831 actes de son corpus.
441 Le Jan [119] 83-85, 2003, 246-250.
442 La notion de confiance est ici essentielle. Elle sous-tend celle de fidélité personnelle envers les acteurs mais aussi mnémonique envers les faits.
443 FM 182, no 4.
444 RH 4.
445 CST, f° 35 v° (951).
446 RH 179.
447 RH 171.
448 RH 183.
449 CG, f° 98 v°.
450 Legros [118] 134.
451 Boutière et alii, 159.
452 Macé [131] 273.
453 CSS 368.
454 CG, f° 50 v°. Aymeric reçoit 20 sous et 10 autres six ans plus tard lorsqu’il confirme la donation, signe probable qu’une contestation.
455 RH 162.
456 RH 12a.
457 Legros [118] 132.
458 CT renferme dix-huit occurrences d’amiticia et dix d’amicus mais aucune ne concerne les terres entre Cahors et Toulouse.
459 RH 57.
460 RH 62a.
461 RH 178.
462 Les textes ne nous permettent pas de rencontrer ce que les actes du Vendômois offrent, à savoir une amitié permettant de tenir un fief sans vassalité. Barthélemy [16] 530-531 et 555-556.
463 Macé [131] 256.
464 Legros [118] 138.
465 Le terme inimicus est quasi absent des textes locaux et se résume à une inimitié envers Dieu.
466 LMSF, II-2.
467 AN, J 314, no 8.
468 RH 143.
469 RH 164.
470 CA 56.
471 Très bel exemple toutefois avec CA 20.
472 Alors que chez leurs plus puissants voisins de Puylaurens et Dourgne, dont les actes ont été édités par L. Adamski, les transferts de fiefs entre aristocrates sont plus nombreux et l’on trouve, en particulier, des hommages et des serments de fidélité totalement absents des actes des d’Auriac.
473 Reynolds [187] 10-12. Magnou-Nortier [144] 256.
474 Morsel [154] 110-116.
475 CA 59.
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