À propos des cultures olfactives enfantines et de la question du genre
Perspectives croisées
p. 313-324
Texte intégral
INTRODUCTION
1Si les relations entre culture et perception font l’objet de débats récurrents chez les philosophes, et plus récemment dans le domaine des sciences humaines et sociales (Dias, 2004), l’étude systématique des « cultures sensorielles » – formes partagées des connaissances et émotions associées aux perceptions – est beaucoup plus récente. L’olfaction constitue à cet égard un objet d’étude tout à fait passionnant, mais néanmoins délicat du fait de l’évanescence des perceptions olfactives, souvent idiosyncrasiques (Lenti Boero, 1995), parfois non-conscientes (Degel & Köster, 1999) et depuis longtemps objets de dévalorisation dans l’univers occidental (Le Guérer, 2002). Pour autant, on ne peut pas exclure que les perceptions olfactives individuelles et les comportements liés aux odeurs soient façonnés au travers d’échanges avec le monde environnant. Ainsi, nous proposons de définir les cultures olfactives comme étant le partage circonstancié de compétences cognitives et émotionnelles en liens avec le déploiement de perceptions olfactives individuelles. Ces compétences, propres à chacun, se construisent en interaction avec le milieu physique et social, moral et esthétique.
2Plusieurs disciplines des sciences humaines, sans toutefois parler de « cultures olfactives », ont d’ores et déjà apporté des éléments enrichissant notre connaissance dans ce domaine. Tandis que les sociologues s’intéressent au rôle des odeurs émises dans l’affirmation et la construction d’identité partagée ou individuelle (Largey & Watson, 1972 ; Le Breton, 2003 ; Pink, 2004), l’éthologie étudie, à une échelle sensiblement différente, le rôle de ces odeurs dans l’organisation des comportements et la régulation des interactions entre membres d’un groupe social (Schaal, 1988). Il existe par ailleurs dans le domaine de la psychologie, un certain nombre d’études qui évaluent l’impact de l’environnement socioculturel sur les perceptions olfactives, à travers des indices tels que la profession, la nationalité ou le genre (Hummel, Guel & Delank, 2004 ; Wrzesniewski, McCauley & Rozin, 1999). Enfin, on assiste à la multiplication des approches anthropologiques s’attachant à comprendre la diversité culturelle des préférences et des usages olfactifs, que ce soit à l’échelle des comparaisons « interculturelles » où à celle, plus réduite, de l’environnement professionnel ou familial (pour une synthèse récente, cf. Howes & Marcoux, 2006). Dans ce cadre, plus rares toutefois sont les études proprement ethnographiques, qui privilégient l’observation des faits de perceptions tels qu’ils se déploient dans l’« environnement réel » (Candau, 2000 ; Wathelet, 2006).
3Au regard des différentes étapes du développement humain, l’enfance est une période particulièrement intéressante pour étudier les cultures olfactives. En effet, si l’on s’intéresse aux descriptions adultes de souvenirs olfactifs, on s’aperçoit que l’univers de l’enfance y tient une place prépondérante, notamment sur le plan émotionnel (Engen, 1977 ; Lenti Boero, 1995). Outre le fait que la sensibilité olfactive pourrait dans certains cas être plus fine que chez l’adulte (Schaal, 1999), la découverte et l’expérimentation sensorielle sont le propre de l’enfant et laissent, comme nombre de premières expériences, des traces parfois indélébiles. On peut dès lors chercher à mieux connaître les aspects de la perception des odeurs qui sont partagés, en particulier entre pairs et au sein de la famille, et s’interroger sur la spécificité de cette période de la vie par rapport à l’âge adulte.
4Une des composantes fondamentales du développement des compétences olfactives, incontournable dès lors qu’on cherche à en comprendre la dimension culturelle, est la différenciation liée au genre. Les écarts de performance en faveur du genre féminin apparaissent de façon récurrente dans la littérature en psychologie. Chez l’adulte, de nombreuses études en laboratoire s’accordent à dire que les femmes sont plus réactives aux odeurs, et qu’elles disposent en outre de meilleures capacités pour les dénommer et les mémoriser (Doty, Shaman, Applebaum, Giberson, Siksorski, et al., 1984 ; Larsson, Lovden & Nilsson, 2003 ; Olofsson & Nordin, 2004). L’élément clé pour notre propos est que ces différences seraient manifestement présentes dès l’enfance (Choudhury, Moberg & Doty, 2003 ; Mallet & Schaal, 1998 ; Richman, Wallace & Sheehe, 1995). Plusieurs propositions ont été avancées pour tenter d’expliquer ces différences, basées par exemple sur la sensibilité olfactive ou les inégalités de capacités verbales. Toutefois, un certain nombre de facteurs d’ordre sociologique et culturel, rarement étudiés à ce jour, constituent une autre piste de réflexion pour expliquer les différences de genre en olfaction (Ferdenzi, 2007).
5Afin d’étudier de la façon la plus écologique qui soit la question du développement des cultures olfactives tout en priorisant la question du genre, nous avons choisi de mettre en commun deux études qui, quoique reposant sur des approches distinctes, partent d’un questionnement commun sur le sentir. La première approche, que nous qualifierons de psychologie différentielle de l’olfaction, s’inscrit dans la lignée des récentes études par questionnaire dont l’objectif est de mieux connaître, chez l’adulte, les comportements olfactifs mis en œuvre dans diverses situations de la vie quotidienne (Cupchik, Phillips & Truong, 2005 ; Herz & Inzlicht, 2002 ; Wrzesniewski, et al., 1999). Le questionnement utilisé ici auprès d’enfants d’école élémentaire vise à évaluer leur attention et leur réactivité aux odeurs dans des situations concrètes et habituelles. La seconde approche relève de l’anthropologie, et plus précisément de l’anthropologie cognitive et sensorielle (Candau, 2000 ; Tornay, 1978). Privilégiant le point de vue ethnographique, elle considère l’interpénétration des régimes politiques, sociologiques et symboliques en mettant l’accent sur l’organisation cognitive des faits de perception. L’étude d’extraits de la littérature et d’éléments rapportés verbalement dans un cadre libre ou lors d’entretiens permet ici de questionner le mode d’acquisition et de transmission de la compétence perceptive, chez l’enfant comme chez l’adulte.
6Bien que les deux études que nous présentons aient été entamées et menées de manière autonome, leur rapprochement nous a paru une option particulièrement féconde pour espérer saisir avec plus de précisions la question du genre et de la transmission dans les cultures olfactives enfantines. D’une manière générale, c’est la relative nouveauté des études dans le champ de l’olfactif qui justifie l’emprunt de méthodes et de matériaux issus d’autres sciences afin d’enrichir son propre déploiement. Force est de constater, à cet égard, la récurrence des appels à collaboration entre différentes disciplines des sciences humaines et sociales (ex. Candau & Jeanjean, 2006 ; Dubois & Rouby, 1997). Si la rencontre entre disciplines pour le moins éloignées en terme d’attentes, de langage et d’outils, reste un défi, elle constitue néanmoins un espace de recherche stimulant, à l’interface entre « le terrain et le laboratoire » (Schaal, 1998). La réflexion croisée présentée ici se base en premier lieu sur les différences quantitatives liées au genre et issues de l’approche de psychologie différentielle, avant de laisser place à une discussion autour de ces différences, alimentée par des éléments qualitatifs issus des deux terrains.
MÉTHODES
Psychologie différentielle de la perception
7L’approche de psychologie différentielle repose sur le questionnaire d’Évaluation des Comportements OLfactifs de l’Enfant (ÉCOLE). Mis au point en plusieurs étapes auprès de 101 enfants français âgés de 6 à 10 ans (Ferdenzi, 2007), cet outil comprend 16 questions relatives à des situations concrètes de la vie quotidienne mettant en jeu des odeurs d’aliments, de situations sociales, ou de l’environnement en général. Il questionne les enfants sur la recherche active de stimulations, la conscience et la connaissance des odeurs de leurs lieux de vie, et la réactivité émotionnelle aux odeurs. Le questionnaire a été complété par 215 enfants (102 filles et 113 garçons, scolarisés du CP au CM2 en zone urbaine de Dijon) lors d’entretiens individuels. Les données recueillies ont été analysées de façon quantitative grâce à un codage des réponses en trois points (1/0,5/0 selon que le comportement visé est très/moyennement/peu orienté vers les odeurs). Les scores des 16 réponses ont ensuite été sommés pour former un score total de comportement olfactif : un score élevé caractérise un enfant qui se déclare très attentif et réactif aux odeurs, et un score faible caractérise un enfant qui se dit l’être peu. Le contenu des réponses enfantines, recueillies par écrit, a également été analysé de façon qualitative. Enfin, des informations sur les caractéristiques socioculturelles ont été recueillies par questionnaire auprès des parents (composition familiale, niveau d’éducation des parents, origines ethniques).
Anthropologie cognitive et sensorielle
8Plus attachée encore à l’expression écologique des comportements, l’approche anthropologique privilégie la collecte d’anecdotes permettant de rendre compte des processus d’acquisition et de transmission familiale des savoirs et savoir-faire olfactifs domestiques. Un premier ensemble de données consiste en des portions de texte, comportant un ou plusieurs termes appartenant au champ sémantique de l’odeur, extraites d’un large corpus d’œuvres de la littérature française du XIXe et XXe siècle (765 ouvrages). Bien que partiellement assujettie aux valeurs d’une époque présentant, sur le plan des odeurs, de nombreuses différences avec la nôtre (Corbin, 1986), cette première analyse permet avant tout de repérer les composantes saillantes dans l’organisation cognitive des perceptions, telles qu’elles peuvent prendre forme dans le partage culturel (Candau & Wathelet, 2006). Un deuxième jeu de données repose sur l’étude d’échanges entre internautes (adolescents, jeunes adultes et adultes plus âgés1) dans le cadre de forums de discussion consacrés à la cuisine, à l’entretien de l’espace domestique ou à d’autres sujets libres (1 919 tours de parole extraits). Enfin, une troisième source de données est la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès d’individus français apparentés (43 participants dont quatre enfants de moins de 12 ans, 17 familles), augmentée d’observations de pratiques domestiques (préparation culinaire, toilette des enfants, etc.) lorsque cela était possible. Outre les propos des enfants, les informations produites par leurs proches ainsi que les souvenirs d’enfance décrits par des adultes alimentent la présente réflexion.
RÉSULTATS ET DISCUSSION
9Lorsqu’on examine les différences interindividuelles de comportement olfactif auto-évalué par les enfants dans le questionnaire ÉCOLE (Ferdenzi, Coureaud, Camos & Schaal, 2007), on constate que les filles de 6-10 ans sont plus attentives et réactives aux odeurs que les garçons du même âge2. Un examen détaillé des scores obtenus à chacune des questions montre que ceux-ci sont statistiquement plus élevés chez les filles dans 11 des 16 questions posées. Ces dernières semblent ainsi accorder plus d’importance que les garçons aux odeurs dans l’environnement extérieur (nature) et présentent une meilleure connaissance analytique des odeurs (description et décomposition des stimulations complexes), notamment celles des proches et d’objets domestiques. Fait particulièrement intéressant, elles disent également plus souvent chercher à sentir leur propre odeur sur les habits et le corps, ainsi que l’odeur de leurs affaires d’école. De plus, elles décrivent une plus forte orientation vers les odeurs dans des contextes affectifs (elles déclarent plus fréquemment flairer un objet odorant pour se consoler lors d’un chagrin et conserver précieusement un objet odorant) et expriment davantage de réactions négatives à l’odeur présente dans les voitures et l’odeur de cigarette. Ces résultats suggèrent que les différences de genre mises en évidence chez l’adulte, en terme d’importance accordée aux odeurs sociales (Herz & Inzlicht, 2002) et de réactivité émotionnelle aux odeurs (Nordin, Bende & Millqvist, 2004), sont déjà en place à 6 ans. Il a été montré par ailleurs que ces différences en faveur des filles ne reflètent pas des variations de capacités de détection des substances odorantes ou de capacités verbales (Ferdenzi, 2007). En revanche, on connaît aujourd’hui deux facteurs influents de transmission culturelle qui, agissant de concert, pourraient expliquer des différences d’entraînement et donc de développement des compétences olfactives exprimées au quotidien. Le premier est d’ordre éducatif et implique la transmission entre parents et enfants ; le second repose sur la transmission entre pairs d’éléments de culture olfactive.
Transmission verticale et apprentissage des normes
10Les parents ont un rôle primordial dans l’acquisition des normes olfactives, impliquant qu’ils développent chez leurs enfants des compétences de contrôle vis-à-vis des odeurs émises par le corps. L’épisode ci-après est emblématique de cette attention maternelle à l’environnement olfactif des enfants :
« Poil de Carotte ne s’est endormi qu’au petit jour, et il fait la grasse matinée, quand Madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle reniflait de travers.
– Quelle drôle d’odeur ! dit-elle.
– Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n’est pas longue à trouver.
– J’étais malade et il n’y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de Carotte, qui juge que c’est là son meilleur moyen de défense.
– Menteur ! menteur ! dit Madame Lepic3. »
11Comme l’ont montré les travaux d’Elena Gianni Belotti (1981), les parents n’encouragent pas, selon que leur enfant est une fille ou un garçon, les mêmes comportements et attitudes eu égard au corps et à l’environnement olfactifs. En effet, les activités des enfants sont modelées très tôt selon des rôles sexués définis par l’environnement social adulte (la famille, l’école, les médias), par l’intermédiaire – entre autres – des jouets, de la littérature enfantine et scolaire, et de l’imitation des adultes de même sexe. Plus engagées que les hommes dans des activités relationnelles et liées à l’hygiène, comme le soin des enfants et les activités ménagères (Fuwa & Cohen, 2007 ; Geary, 2003), les femmes sont indéniablement plus concernées par le contrôle des odeurs de l’environnement et du corps (Wysocki, Pierce & Gilbert, 1991). De l’avis de nos informateurs, cette différence dans l’investissement quotidien accordé aux odeurs se traduit par l’acquisition de compétences sensorielles contrastées, comme en témoigne cet informaticien : « Moi, je sens en 256 odeurs, ma femme, elle, c’est en 16 millions d’odeurs ! » Or, tout comme les garçons s’identifient à leur père, les filles ont tendance à reproduire l’identité de genre en imitant les comportements maternels (par exemple, en jouant à accomplir des tâches domestiques ou à « se faire belle comme maman » : Guionnet & Neveu, 2004). C’est ainsi que pourrait se développer dès l’enfance la plus grande expertise olfactive féminine4, rapportée dans la littérature en terme de discrimination olfactive (Mallet & Schaal, 1998 ; Verron & Gaultier, 1976), et observée dans le cadre du questionnaire ÉCOLE en terme de contrôle des odeurs corporelles.
12Plusieurs arguments viennent renforcer l’idée que les interactions familiales, notamment avec la mère, sont essentielles dans l’établissement d’une culture olfactive « genrée ». D’une part, l’approche de psychologie différentielle révèle que l’importance que les enfants accordent aux odeurs de leur environnement5 est plus marquée si la mère (et non le père) a un niveau d’études élevé, et lorsque la famille comprend une forte proportion d’individus de sexe féminin (mère, sœurs). Au sein des familles suivies, la composante féminine joue ainsi un rôle clé pour mobiliser l’attention des autres membres (masculins et féminins) sur la qualité olfactive de l’environnement domestique, pour expliciter les perceptions olfactives et, le cas échéant, pour modifier les sources de senteur repérées. Ces univers olfactifs, spécifiquement créés autour du féminin et plus particulièrement de la mère dans le cadre des soins et des interactions éducatives, ont été décrits par Schaal (2004) qui qualifie de « matrimoine olfactif » l’expérience sensorielle enfantine transmise en matière d’odeurs. D’autre part, les données de l’approche anthropologique renforcent largement cette idée, notamment à travers les évocations adultes de souvenirs olfactifs de l’enfance. Les réminiscences olfactives liées au père, faisant généralement référence à des contextes spécifiques (bricolage, lieu de travail, odeurs corporelles à connotation souvent négative), paraissent moins fréquentes dans notre étude que celles liées à la mère. Ces dernières se caractérisent plus souvent par des situations d’apprentissage et de partages perceptifs (par exemple, discussion autour d’un même événement odorant). En outre, on note que les odeurs liées au corps et à l’hygiène personnelle et domestique relèvent préférentiellement du registre maternel. Ce clivage mémoriel à l’âge adulte est d’autant plus significatif pour notre propos que, comme en témoignent nos informatrices, lorsqu’arrive le moment d’élever ses propres enfants, la mobilisation des souvenirs olfactifs intervient en tant que guide et ressource pour l’action6.
Transmission horizontale et spécificité de l’univers olfactif enfantin
13L’acquisition des normes et expériences olfactives repose sur deux logiques distinctes qui autorisent à la fois reproduction des références adultes et autonomie vis-à-vis de celles-ci. La première convoque notamment une pédagogie de l’hygiène, illustrée plus haut par quelques exemples. Elle privilégie un clivage de genre très fort, du fait par exemple de la mise à disposition d’objets sélectionnés par les adultes, tout en contribuant à l’apprentissage d’un modèle où les émanations odorantes du corps, dans un contexte social, sont contrôlées. Dans le même temps, on assiste au partage d’une attention sélective à l’environnement, et à une sensibilité commune qui repose sur une forme plus relâchée d’apprentissage. Dans ce cas, l’exploration olfactive du monde par l’enfant est encadrée et encouragée, comme en témoigne cette maman :
« L’odeur des fleurs, j’adore ça. Alors, d’office, ça va dans le nez des enfants, j’essaie de leur faire sentir » (Catherine 38 ans).
14Cet encouragement à l’exploration, souvent manifesté de façon ludique, ainsi que l’existence d’une culture matérielle propre à l’enfance contribuent doublement au second mode de construction d’une culture olfactive enfantine évoqué, à savoir l’émergence d’univers olfactifs enfantins indépendants du « monde des adultes ».
15Chez l’enfant, cet univers olfactif spécifique peut s’accompagner d’un renversement de l’ordre des préférences. L’odeur de « l’objet d’attachement » (le fameux « doudou ») en est un exemple prégnant. Rassurante et ardemment recherchée par l’enfant, elle est stigmatisée par les parents : « j’aime l’odeur de mon doudou quand il pue » déclarait une fillette de 7 ans. Plusieurs observations tendent ainsi à révéler l’existence de régimes de préférences et d’attention olfactives propres à l’enfance, comme en témoigne cet extrait :
« Des cours du soir étaient organisés dans les bâtiments du lycée, encore plus ténébreux, plus terrifiants, sentant encore plus l’urine après la tombée de la nuit, mais j’avais remarqué que les adultes ne prêtaient guère d’attention à ce genre de choses7. »
16Le partage d’activités entre pairs, en marge du contrôle parental, joue un rôle déterminant dans la constitution de références partagées au sein de cultures spécifiquement enfantines.
« Avec ma sœur, on se faisait des raids, sans que ma mère le sache, pour aller prendre du chorizo, parce que c’était notre péché mignon. Et rien qu’à l’odeur, on savait qu’il y en avait. […] Et chaque fois que j’en vois, ça me rappelle comme quand on était petites » (Claire 33 ans).
17Le jeu, en particulier, tient une place importante dans l’élaboration d’une culture olfactive, et notamment dans le fort clivage sexuel qui la caractérise. On sait que les jouets véhiculent des représentations stéréotypées qui contribuent à la socialisation différenciée des filles et des garçons (Baerlocher, 2006 ; Vincent, 2001). Nous identifions une contribution probable des odeurs dans ce phénomène : les jouets et accessoires odorisés proposés aux enfants, et cités par eux dans le questionnaire ÉCOLE, sont fortement stéréotypés en fonction du genre auquel ils s’adressent. Les objets destinés aux filles, et qui sont le plus souvent des poupées parfumées8, du maquillage, du parfum, du papier à lettre ou encore des stylos parfumés, se rapportent au registre de l’esthétique et des relations interpersonnelles. La valorisation du « sentir bon », très marquée chez les petites filles, s’exprime par différentes formes d’investissements : collection de bouteilles de parfums, échanges « entre copines » alimentés de longues discussions évaluatives, ou encore usage ludique des parfums sur des poupées et de façon plus iconoclastes sur des livres, des disques, des photos, etc. Quant aux objets odorants s’adressant aux garçons, ils semblent être plus fréquemment nauséabonds (figurines malodorantes9, boules puantes) et s’inscrivent plutôt dans les registres du défi et de la provocation, que les garçons cherchent typiquement à exercer entre eux ou envers la gent féminine. Ces registres sont aussi mobilisés lors des batailles de déodorants et de pets décrites par les enfants et adolescents lors des entretiens. Ces interactions ludiques impliquant les odeurs participent donc à l’élaboration d’une culture enfantine distincte de celle des adultes, contribuant, d’une part, à la construction de l’identité de genre selon des modèles imposés par l’environnement social (qui prône notamment l’importance de la relation à l’autre pour les femmes et de l’esprit de compétitivité pour les hommes ; cf. Geary, 2003). D’autre part, elles participent aussi à la socialisation et à l’intégration des normes, grâce à l’identification des odeurs inacceptables en société et à la valorisation des fragrances.
18La duplicité des témoignages d’enfants eu égard à ce qu’il convient de faire (vis-à-vis des parents) et ce qui est effectivement pratiqué (entres enfants) marque aussi la spécificité du monde odorant de l’enfance. Le « folklore obscène enfantin » rapporté par Gaignebet (2002) en est un bel exemple : se déployant essentiellement dans le registre du scatologique (à l’inclusion de la dimension olfactive des productions corporelles) et plus largement de l’interdit, il s’entretiendrait par transmission entre pairs et existerait indépendamment du contrôle des parents (quand bien même il mobilise des codes adultes). Toutefois, il nous faut nous montrer prudents à cet égard : disposant d’éléments sur un folklore obscène adulte impliquant des odeurs habituellement réprouvées par la norme, nous manquons encore de matériel pour qualifier celui des enfants et en déterminer la spécificité. Nul doute cependant que les odeurs rejetées socialement par les adultes constituent un terrain d’exploration privilégié des enfants.
CONCLUSION
19Entre prémisses des comportements adultes et autonomie de son univers propre, l’enfance dévoile le caractère à la fois partagé et singulier de ce que nous nommons les cultures olfactives. La double approche présentée ici apporte des éléments concordants et significatifs pour affirmer que celles-ci reflètent et participent à la construction d’identités sexuées, dès la plus petite enfance. Le partage verbalisé ou non d’événements et de perceptions olfactives entre parents et enfants, entre pairs, ou la simple exposition dans l’environnement quotidien, concourent aussi à l’intégration des normes d’hygiène, des codes de bienséance et de séduction. Dans la présente réflexion, nous espérons avoir soulevé l’intérêt d’une approche multidisciplinaire pour l’étude de ces questions. Malgré les difficultés liées à la spécificité des méthodes et du type de données recueillies en psychologie et en anthropologie, il est certain que la réunion de ces deux disciplines permet d’accroître la précision de nos hypothèses concernant la diversité et l’émergence de formes du sentir spécifiques à différents groupes, en associant des données standardisées et quantifiées issues du laboratoire à celles plus qualitatives et écologiques issues du terrain. Dans le futur, une étude conçue dès le départ sur la base de ces deux approches (et non sur la réunion a posteriori de données recueillies séparément comme nous l’avons fait ici) pourrait permettre d’enrichir la connaissance des comportements olfactifs de l’enfant dans des contextes de vie quotidienne, en nous permettant d’envisager simultanément un certain nombre de questions qui restent en suspens. Ainsi, nous pourrions, entre autres exemples significatifs, envisager la transmission verticale « inversée », des enfants vers les parents, soulignant de nouveau la spécificité des univers olfactifs précoces :
« Hein ! ma mère, dit Agricol en s’approchant de sa mère pour lui montrer la fleur de plus près, regardez, admirez, et surtout sentez… car il est impossible de trouver une odeur plus douce, plus agréable… c’est un mélange de vanille et de fleur d’oranger.
– C’est vrai, mon enfant, ça embaume. Mon Dieu ! que c’est donc beau ! dit Françoise en joignant les mains avec admiration. Où as-tu trouvé cela10 ? »
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 L’identification des caractéristiques d’âge et de genre des interlocuteurs, bien que rendue souvent possible grâce aux indices explicites (profils accessibles) ou implicites (éléments présents dans les messages), s’est parfois avérée problématique.
2 Les filles ont un score total de comportement olfactif égal à 7.5 ± 2.3 sur 16 contre 6.0 ± 2.2 pour les garçons (moyenne et écart-type, différence statistiquement significative).
3 Renard J., Poil de Carotte, 1900, p. 21-22.
4 Par expertise, nous entendons une tendance générale à mieux maîtriser l’information olfactive. N’omettons pas pour autant de mentionner l’existence d’expertises spécifiques, plutôt masculines et elles aussi transmissibles, telles que nous les avons observées dans l’analyse sensorielle de boissons alcoolisées ou lors de pratiques reposant sur des savoirs naturalistes (botanique, cueillette de champignons, initiation à la chasse, etc.).
5 L’importance accordée aux odeurs est représentée par le score total de comportement olfactif auto-évalué dans le questionnaire ÉCOLE.
6 Outre le plaisir qu’ils procurent, ces souvenirs olfactifs sont mis à profit principalement de deux manières. Dans le premier cas, ils servent de référence pour la reproduction de certains comportements. Dans le second, ils constituent un point de départ à des échanges verbaux entre fille et mère portant sur la meilleure attitude à suivre dans une situation donnée (ex. réaliser un plat, se souvenir d’une odeur cosmétique, etc.).
7 Freeling N., Psychanalyse d’un crime, 1968, p. 199.
8 Par exemple, les Parfumelles (fabricant Giochi Preziosi, Italie).
9 Par exemple, les Schlingueurs (fabricant Giochi Preziosi, Italie).
10 Sue E., Le juif errant, tome i, 1844, p. 212.
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