Conclusion
p. 253-257
Texte intégral
1Dans la logique générale de l’évolution du système monarchique français à l’époque moderne, essayant de traduire dans le renforcement d’un appareil administratif les exigences de son idéologie absolutiste, il n’est pas surprenant que les institutions municipales aient été progressivement transformées, glissant d’une définition corporative basée sur le communautarisme bourgeois à l’identification comme cellule technique de base d’une administration royale plus centralisée placée sous la surveillance de l’intendance. Toutefois, parce qu’il s’agissait d’assurer une bonne police sur un espace urbain de forte concentration humaine qu’il fallait en priorité maintenir dans la fidélité au pouvoir royal, il n’a jamais été question de supprimer la première réalité politique au profit de la seconde, mais bien plutôt de pousser à une symbiose permettant à la monarchie d’incarner concrètement sa relation paternelle avec la totalité de ses sujets, ici ceux vivant en milieu urbain. Les villes de l’Ouest atlantique ont connu comme les autres cette bureaucratisation de la vie municipale se traduisant dans la dépréciation des conseils consultatifs et dans la concentration de l’autorité au profit du corps de ville. Cette étude permet toutefois d’enrichir l’interprétation d’une évolution bien connue, en ne se limitant pas au simple expansionnisme du centralisme administratif pour en venir aux logiques sociales des acteurs qui ont exercé ces responsabilités municipales. Il apparaît ainsi que les règles sociales hiérarchiques de fonctionnement interne des assemblées consultatives portaient en germe le principe même de leur dépérissement, le sentiment d’inutilité dans la prise de décision finissant par l’emporter sur la symbolique communautaire de la présence. Par ailleurs, la bureaucratisation, concrétisée par le ralliement à la tutelle agissante de l’intendance, s’est aussi traduite par une sorte d’émancipation municipale du contrôle que les institutions judiciaires royales de tout niveau entendaient maintenir sur une autorité toujours perçue comme une rivale dans l’exercice de la police urbaine.
2Si le resserrement social de la vie municipale par l’exclusion des « mécaniques » est réel au long de ces trois siècles, il n’est ni régulier, ni homogène. Il concerne la participation aux assemblées consultatives et électorales frappées de règlement de fermeture. Le terme d’oligarchisation ne convient guère pour le corps de ville puisque la réservation de ce dernier à l’élite urbaine était chose acquise avant l’époque moderne, les villes de l’Ouest atlantique ne connaissant pas ce système des échelles pratiquées dans la France du Midi, répartition sociale des postes de consuls réservant théoriquement le dernier à l’élite populaire. Comment comprendre cette tendance lourde à l’épuration sociale des conseils chargés d’entretenir, au moins symboliquement, la notion de citoyenneté urbaine, sinon par l’agrandissement du fossé culturel séparant les élites et les catégories populaires, traduit par le durcissement des jugements négatifs des premiers sur les seconds et le retrait des espaces traditionnels de cohabitation ? L’addition de la logique absolutiste qui ne voit que des sujets et des écarts culturels nourris par le recours différentiel à l’instruction et les décalages sociaux d’implantation des réformes religieuses, principalement de la Réforme catholique dans cette région de l’Ouest atlantique, sont de puissants moteurs dans ce processus de fermeture sociale de la vie municipale. Toutefois, des appréciations divergentes sur le rapport du politique et du religieux, héritées du grand conflits des guerres civiles du XVIe siècle, ou sur les stratégies d’entretien des réseaux d’influence dans la sphère locale ont accéléré ou retardé une évolution générale visant à l’exclusion ou, faute de mieux, à la marginalisation des élites populaires des instances de discussion. L’exemple angevin montre aussi que la composition sociologique des paroisses a pesé lourd quant à la résolution finale dans le cadre d’un suffrage indirect.
3Au cœur d’une définition oligarchique établie comme principe constituant et incarnée par la pratique généralisée de la cooptation des éligibles, la répartition des responsabilités entre les divers groupes de l’élite urbaine reste fondamentalement soumise au modèle dominant et traditionnel de la société des ordres et des états où la hiérarchie est fondée sur la dignité des fonctions et des modes de vie. Cet idéal de représentation prend toute sa force avec l’adoption d’une règle permanente, renvoyant à la conception fixiste de l’ordre social, ce qui n’existe pas dans les villes de l’Ouest atlantique où la répartition est laissée à l’entrecroisement du jeu des rapports de force des familles et de leurs réseaux relationnels et du contexte économique, religieux et politique. Les officiers de justice dominent normalement les échevinages des villes administratives intérieures, mais laissent cette responsabilité aux avocats et procureurs dans les capitales parlementaires. Les grands marchands s’imposent plus volontiers dans les villes bien articulées avec le grand commerce, même si les villes moyennes de Bretagne ont montré que c’était parfois au prix d’un long combat contre les juges. En confirmant, tout en l’enrichissant de nuances, le modèle de la relation profonde entre la sociologie échevinale et l’équilibre fonctionnel urbain, l’analyse a surtout permis d’insister sur les interactions socio-culturelles régissant les comportements des divers groupes sociaux de l’élite urbaine se mouvant dans la sphère municipale. Il ne convient pas de raisonner seulement en terme de conquête, car il faut envisager également les effets des retraits volontaires de telle catégorie dans un certain contexte, avec parfois certains retours dans un environnement changé. Toutes les positions ne sont que relatives. Elles dépendent évidemment de la puissance des impétrants en termes de considération sociale, mais aussi des appréciations de leurs concurrents immédiats sur l’importance des responsabilités dans une vision ambitieuse plus ample.
4Dans la compétition autour du renouvellement des corps de ville, les réseaux d’entraide et de protection jouaient un rôle fondamental, tant au niveau du classement sur les listes des éligibles dans l’assemblée électorale locale que dans la détermination de la préférence finale du représentant du roi, avec ce couple formé du gouverneur et de l’intendant. La parenté est un élément majeur dans ce qui reste une concurrence de lignages. Il existe plusieurs formes de réseaux de parenté, même si la réalité dynastique, qu’il ne faut pas limiter à la seule succession patronymique mais bien étendre à un ensemble plus large en suivant la transmission des biens et de l’influence assurée par les alliances matrimoniales. Il n’empêche qu’avec le changement de patronyme il y a bien une mutation dans la réalité dynastique dont il importe de mesurer les effets. Les exemples tourangeaux ont permis de mieux comprendre ces systèmes lignagers de perpétuation d’influence. Les exemples de réseaux de parenté pris en Bretagne nous ont introduit quant à eux dans le jeu essentiel des échelles, en reliant le contrôle des petites villes, dans un réseau local, au succès de l’implantation vers les plus grandes. La diversité des configurations analysées montre que les relations entre charges municipales et acquisition d’offices de justice royaux ou seigneuriaux restent primordiales, mais qu’il ne faut pas négliger l’exercice des finances, tant par les offices que par les fermes municipales ou provinciales. L’existence de réseaux de parenté ne signifie pas le blocage social du système, d’abord parce que l’échelon municipal n’est qu’une étape pour un bon nombre de lignages, mais surtout parce que les conditions biologiques et sociales de reproduction des familles, où l’impact de la surmortalité se mêle aux règles de succession et aux idéaux religieux, expliquent une extinction rapide d’un bon nombre des familles dont les biens vont en fortifier d’autres.
5Les municipalités ont rarement des comptes équilibrés sur la base de leurs ressources ordinaires. Deux grandes causes ont fait de ces déficits un problème récurrent, quasi structurel. La première, qui renvoie directement à notre questionnement, est que la fonction fondamentale du corps de ville, au cœur même de la légitimation de son autorité, est d’assurer la protection de la communauté d’habitants, de lui garantir la sécurité dans son espace de vie. Il existe bien des manières de le faire parce que se présentent bien des dangers, depuis la menace d’une agression armée de l’extérieur ou l’expansion d’une vague épidémique jusqu’à la crise alimentaire qui s’exprime par la flambée des prix céréaliers ou l’arrivée massive de pauvres déracinés fuyant des campagnes encore plus atteintes. Dans ces moments de crise, la réponse protectrice s’impose, quelles que soient ses conséquences financières, faute de quoi de graves tensions viennent à ébranler le pacte communautaire, ce qui est malgré tout survenu plus d’une fois. Il existe en effet une sorte de contrat tacite à l’intérieur de l’ensemble de bourgeois et manants qui fait que la réservation de l’autorité aux groupes internes de l’élite urbaine implique un engagement de cette dernière dans une politique protectrice selon les règles traditionnelles de l’autodéfense et de l’économie morale d’inspiration chrétienne. L’utilisation des finances municipales comme relais majeur de sa fiscalité explique en même temps pourquoi la monarchie, à partir de Colbert, a voulu réglementer l’endettement urbain et pourquoi elle l’a toujours entretenu au rythme des grands conflits militaires internationaux.
6Ce déficit quasi structurel imposait donc des solutions de colmatage. Il était tentant de recourir à des additions d’octroi de durée limitée car le prélèvement reposait sur la consommation du plus grand nombre, surtout sur les boissons. Mais l’oligarchie dirigeante craignait cette solution de facilité pour sa puissance de tensions sociales et le risque d’affaiblissement du marché global de consommation. Le pouvoir royal y voyait plutôt une concurrence néfaste à sa propre fiscalité. Les remèdes classiques furent trouvés dans les emprunts et la répétition plus ou moins forte des taxations extraordinaires sur les habitants. Le premier moyen associait les avances faites par les officiers municipaux, les fermiers d’impôts et même les échevins ou leurs familles et les demandes d’argent dans un cercle plus extérieur souvent dominé par des bourgeois ou des veuves de notables et des institutions religieuses. Les créances municipales participaient donc à côté d’autres à soutenir le marché des rentes qui lui-même entretenait les fortunes d’une partie de cet horizon social à potentialité municipale. Recourir aux levées directes posait la question de la dimension sociale de l’assiette. L’efficacité poussait à se concentrer sur les aisés, leur faisant ainsi payer le prix du monopole social de l’autorité publique ; les plaintes de ces derniers et la répétition soutenue des demandes de l’État monarchique dans certaines phases obligeaient à répartir la taxation sur un plus grand nombre. L’ensemble de ces choix devait être géré dans une société très hiérarchisée dans laquelle les privilèges restaient synonymes de liberté. Leur inégale répartition, qui entretenait la combativité hostile des états sociaux supérieurs, était une difficulté supplémentaire que les municipalités devaient maîtriser.
7Faire l’histoire sociale du pouvoir municipal à l’époque moderne revient ainsi à s’interroger sur la nature du pacte social liant dirigés et dirigeants et sur le sens de l’engagement de ces derniers à ce niveau de responsabilité. La première question renvoie aux conditions de l’acceptation de la distribution inégale du pouvoir, dans un mouvement d’accentuation de la marginalisation des catégories populaires. La réponse doit se trouver dans la rencontre entre le modèle social, les idéaux du bon gouvernement et la politique municipale que l’analyse financière permet de caractériser. La seconde touche aussi bien à des questions de puissance sociale au sein de parcours générationnels – point final de progression pour les uns, simple étape dans une ascension plus ample pour les autres – qu’à des convictions civiques dont les bases lignagères, religieuses ou philosophiques demandent à être encore mieux éclairées. Il s’agit certainement du champ le plus prometteur de la recherche.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
