Introduction
p. 13-22
Texte intégral
1Les réussites de l’épidémiologie – dont en 1980 l’éradication de la variole de l’homme représentait l’aboutissement – donnaient une trompeuse sensation de sécurité lorsque certaines maladies dites émergentes sont venues les remettre en cause en deux décennies. Certes, beaucoup d’affections contagieuses qui épargnaient le monde occidental continuaient à sévir à ses portes. Mais l’apparition du SIDA puis d’affections nouvelles1 a choqué l’opinion. Viroses ou maladies à prions avaient pour réservoir des rongeurs, des singes, ou, plus inquiétant, nos espèces domestiques. Pour ces dernières, il fallait agir. L’abattage et l’incinération d’animaux suspects d’encéphalite spongiforme bovine2 (ESB), de tremblante ou d’influenza aviaire n’ont guère suscité d’indignation. Il n’en a pas été de même lorsqu’il s’est agi de contagions qui ne menaçaient pas directement la santé humaine, comme la fièvre aphteuse ou la blue tongue3. On a parlé alors d’hécatombes, de bûchers d’un autre âge.
2Oublieux des moyens de lutte qui ont éliminé les grandes maladies d’élevage, nous nous obstinons à croire que la vaccination peut tout régler, tant notre sensibilité, désormais acquise à la compassion pour l’animal, se refuse aux éradications de masses. Il semble donc utile de chercher à comprendre la genèse et la légitimité des mesures sanitaires actuelles, sans nostalgie pour les valeurs rigides d’autres siècles. Pour cela, on ne peut mieux trouver que de suivre pas à pas le travail réglementaire suscité pendant un siècle et demi par la peste bovine.
3Sans insister sur nos motivations personnelles, qu’il nous soit permis de revenir sur ce qui nous a amené à entreprendre ce travail. Collectionneur de livres anciens sur les espèces domestiques et familier du fonds de la bibliothèque de l’École vétérinaire d’Alfort4, la lecture, en 1999, d’un passage relatif aux épizooties dans L’Élevage sous l’Ancien Régime de Jean-Marc Moriceau5 nous suggérait que les sources vétérinaires échappaient en partie aux historiens. Il était utile et, au moins le pensions-nous alors, facile de faire partager nos sources professionnelles, ce que nous avons tenté de faire dans un article de synthèse6. Mais les informations tirées de la littérature des XVIIIe et XIXe siècles posèrent aussitôt plus de questions qu’elles n’en résolvaient. Des maladies considérées peu contagieuses de nos jours comme les charbons avaient évolué autrefois sous la forme épidémique ; d’autres comme la fièvre aphteuse, n’avaient existé en France que tardivement et sans la moindre gravité ; d’autres encore avaient eu une forte incidence économique avant de disparaître, comme la clavelée et la gale, abondamment documentées. Sous des dénominations obsolètes une enquête a fait repérer différentes vagues d’artérite virale équine, parfois difficiles à distinguer du vertige abdominal de François-Hilaire Gilbert7. Enfin, la nature du Mal de langue, disparu au cours du premier XIXe siècle, avait été oubliée, malgré l’importance et la régularité de ses accès. Une reconstitution de la maladie aboutit à une hypothèse inattendue quant à l’étiologie de la mystérieuse affection8.
4Au demeurant cette revue des épizooties d’autrefois devait conduire à la conclusion que la peste bovine dépassait en tous points les autres maladies. Aucune affection n’a entraîné de tels pics de mortalité ; elle ne se communiquait pas à l’homme, mais ses lourdes implications socio-économiques lui ont longtemps valu d’accaparer les efforts législatifs, de sorte qu’on a pu appliquer aux autres maladies les règlements élaborés au XVIIIe siècle pour la combattre. D’une importance théorique majeure, elle a monopolisé, au moins jusqu’à la Restauration, les travaux de pathologie et d’épidémiologie animales – la rage du chien n’intéressant que les médecins pour ses contaminations humaines. Et si la variole ovine (clavelée) et la morve équine ont préoccupé ensuite les vétérinaires, elles n’ont pas suscité autant d’innovations comme en témoigne la part consacrée à la peste bovine dans les anciens traités de police sanitaire9.
5Une enquête historique sur cette maladie sera donc l’occasion d’aborder la plupart des questions posées par les épizooties, avec l’inconvénient – ou l’intérêt – de sa quasi-extinction. Les limites chronologiques retenues, de 1700 à 1900, englobent la première épizootie européenne survenue en 1711 pour se terminer aux derniers cas relevés en France à la suite du premier conflit franco-allemand. Les sources antérieures à 1700 sont partielles et sujettes à caution en raison de l’incertitude des observations10. Avant le XVIIIe siècle, il serait hasardeux d’attribuer toute mortalité bovine à la peste, les descriptions obscures pouvant relever de maladies transformées dans le temps ou disparues, comme le Mal de langue en fournit un exemple.
6Reconnaître une maladie à partir d’observations anciennes rencontre plusieurs obstacles. D’abord celui de la formation du témoin. Tel paysan peu au fait de pathologie mais attentif à ses animaux aura pu remarquer des signes cliniques trop discrets pour être aperçus du médecin venu de la ville, alors que celui-ci définira la nature des écoulements, la pâleur des muqueuses ou les lésions buccales avec la précision du pathologiste. En principe, une bête est considérée comme malade lorsqu’elle se nourrit mal et que diminuent ses productions, avec arrêt de la lactation, amaigrissement ou incapacité à travailler. Les autres signes généraux sont l’augmentation ou la baisse de la température corporelle, l’interruption de la rumination (dite inrumination), l’accélération ou le ralentissement des mouvements cardiaques et respiratoires, la prostration des forces. S’y ajoutent des signes particuliers à la maladie qui peuvent affecter la surface du corps (tuméfactions, éruptions cutanées, inflammation et lésions des muqueuses apparentes), ou les grandes fonctions comme le transit digestif (constipation, diarrhée), l’appareil respiratoire (toux, écoulement nasal, difficulté respiratoire), locomoteur (boiteries), ou nerveux (excitation, dépression, agressivité, « vertige », attitudes insolites). L’exploration si utile des ganglions lymphatiques accessibles à la palpation ne fut pratiquée que par les vétérinaires formés à l’anatomie du bœuf, tandis que l’auscultation et la percussion tardèrent à se généraliser en médecine animale jusque dans les années 1860. Quant à la thermométrie médicale, elle a été adoptée en 1881. La clinique, qui a tant progressé à partir de Laennec en mettant en rapport symptômes et lésions post mortem, a de nos jours cédé le pas aux examens complémentaires : le diagnostic de maladies économiquement aussi graves que la peste bovine ou la fièvre aphteuse ne saurait se passer d’une confirmation du laboratoire.
7Peu d’auteurs actuels ont pratiqué la peste bovine sur le terrain puisqu’elle est désormais confinée en Afrique de l’est. Sans jamais mettre en cause la compétence des spécialistes11, on se permettra de comparer les descriptions anciennes avec la littérature actuelle. Des différences apparaîtront qui éclaireront le passé. Il faudra reconstituer l’extension et la chronologie des vagues infectieuses qui ont dévasté le bétail en France et dans les pays voisins, avant de s’interroger sur leurs implications sur la vie rurale, sur la police sanitaire, et sur les rôles respectifs des experts et des responsables politiques. L’enquête abordera le domaine médical pour envisager quelles idées ont suggéré les mesures de lutte et les traitements. Aux disciplines qui partagent les savoirs vétérinaires – l’élevage ou plutôt la zootechnie, et la médecine – s’ajoutera donc l’histoire.
Une documentation prolixe
8Le rôle primordial joué par la peste bovine justifie l’abondance des sources primaires. En temps de crise, la plupart des pays d’Europe ont produit une littérature circonstancielle sous forme d’instructions destinées au public souvent seul à même de traiter et de prévenir le mal. Sollicités par les autorités, les médecins publiaient des textes courts, simples, où prédominaient, avec les moyens curatifs, les préservatifs – on dira plus tard prophylactiques – supposés protéger de la contagion. En 1716, la Société des médecins de Genève réunit en un volume une dizaine d’opuscules italiens et français sur la peste bovine qui sévissait depuis cinq ans en Europe occidentale. Sur ces dix publications, sept, strictement utilitaires,12 n’avaient d’autre prétention que d’indiquer des remèdes. Quant aux travaux théoriques, on note, parmi les essais, mémoires et autres précis, une prédilection des médecins pour les lettres adressées à des confrères en13 vue. Pourtant, les deux textes fondateurs relèvent de genres différents. Le premier est le discours d’ouverture prononcé en latin par Bernardino Ramazzini pour son enseignement de 1711 à l’Université de Padoue. Il expose avec tant de clairvoyance la problématique de la peste bovine que la majorité des auteurs s’y est référée pendant un siècle. En l’absence de traduction française, il a fallu la pratique du latin de Valérie Gitton-Ripoll pour réussir la version de ce texte difficile dont il restait à élucider les aspects14 médicaux et biographiques. Dans le second, De bovilla peste, Giovanni-Maria Lancisi, médecin du Pape Clément XI, a réuni les lois promulguées à Rome en 1712, mais il a surtout fait état de ses propres réflexions. Faute d’avoir réussi à faire appliquer ce qu’exigeaient ses idées sur la contagion, il résuma en onze points comment il concevait la police sanitaire de la peste15 bovine. Ces deux textes serviront de départ à notre travail.
9Le fonds imprimé mis d’abord à profit est celui de l’École nationale vétérinaire d’Alfort. Outre les ouvrages acquis par la bibliothèque depuis 1765, on y trouve une partie de la collection du grand bibliophile que fut Jean-Baptiste Huzard16. De cette collection, nous avons fourni ailleurs la liste des titres portant sur les épizooties de 1700 à 185017, ainsi que celle des articles ayant trait au même sujet dans les Mémoires de l’Académie d’agriculture (1785-1850), les Annales de l’agriculture française (1796-1839), les Instructions et observations sur les maladies des animaux domestiques18 (1782-1795), et le Recueil de Médecine vétérinaire (1824-1850)19. Concernant la peste bovine, nous avons poursuivi le dépouillement de ce dernier périodique jusqu’en 1872. Les Philosophical Transactions de la Société royale de Londres (années 1717-1719) contiennent l’article de Thomas Bates20. Différents dictionnaires, spécialisés ou non, ont permis de définir les termes médicaux anciens21. Lus par les gentilshommes campagnards plus que par de simples laboureurs, les compilations agricoles et les ouvrages de maréchalerie n’ont rien apporté de conséquent22. On y trouve peu de choses sur les épizooties hormis des passages d’autres publications ; mais ils deviennent prolixes et significatifs quand il s’agit de thérapeutique animale en témoignant de ce que pouvaient ordonner les propriétaires sans le secours de professionnels23. D’un tout autre niveau, des encyclopédies médicales ou agricoles étaient dues à des plumes compétentes, comme l’Encyclopédie méthodique, ou le Cours complet d’agriculture de l’abbé Rozier et d’André Thouin auquel collaborèrent successivement les vétérinaires François-Hilaire Gilbert, Philibert Chabert et Charles Fromage de Feugré24. Les dictionnaires de médecine et de chirurgie vétérinaires sont précieux pour les parties historiques qu’ils renferment. De celui de Louis-Henri Hurtrel d’Arboval, Auguste Zündel donna quarante ans plus tard une troisième édition entièrement neuve, alors que son concurrent, le Nouveau dictionnaire d’Henri Bouley et Jean Reynal, mettait vingt-deux ans à paraître25. Signalons qu’en plus des principaux périodiques et dictionnaires médicaux français des XVIIIe et XIXe siècles, un nombre croissant de livres vétérinaires anciens est en ce moment numérisé et mis en ligne sur le site Internet de la BIUM26. Plusieurs références citées peuvent être ainsi consultées.
10Aux Archives nationales est conservée la correspondance officielle relative aux épizooties. Il s’en faut pourtant que tous les cartons de la série F10 1447 à 1462 (1781-1815) se rapportent à la peste bovine qui n’a sévi que de loin en loin. La majeure partie concerne les épisodes localisés de charbon dont les accès estivaux prenaient des allures inquiétantes et motivaient un courrier dans l’espoir d’indemnisations. D’autres références concernent l’activité du gouvernement pendant l’épizootie de 1714-1715 (G7 1667), et celle des États provinciaux de Flandre en 1772-1778 (H1 684). La gestion de la dévastation du Sud-Ouest de 1774-1776 par le Contrôleur général Turgot, peut être suivie dans la correspondance de celui-ci (F12 151-152). Les rapports des expériences menées à l’École d’Alfort en 1816 sont réunis sous la cote F10 20527.
11La connaissance de la maladie elle-même passe, pour ce qui concerne la littérature française, par les traités classiques d’Onésime Delafond (1838), Henri Bouley (1869), Jean Reynal (1873), Victor Galtier (1891), Edmond Nocard et Emmanuel Leclainche (1896), qui tous proposent des documents de première main sur les évènements contemporains avec leur interprétation pathologique. Georges Curasson (1942) a connu la peste bovine en Afrique, et il entre dans des détails circonstanciés qu’évitent les ouvrages récents, d’une portée scientifique plus fondamentale28. Enfin, pour l’espace européen, Friedberger et Fröhner ont donné une importante bibliographie29.
12Les sources secondaires commencent par les chronologies30. Mêmes vieillies, elles restent incontournables, particulièrement pour la documentation étrangère difficile à consulter sur place.
13Pierre Foncin a fourni une synthèse sur l’action de Turgot liée à l’épisode de 1774-177631, comme Michel Dronne pour la gestion gouvernementale de la maladie de 1770 à 177932.
14Deux travaux universitaires décrivent des épizooties dans un contexte régional à partir de fonds d’archives : celui de Loïc Lebeslour (2002) et surtout la thèse d’Éric Shakeshaft (2006). Loin des textes réglementaires, ils font toucher du doigt la réalité quotidienne de la maladie.
15Sur l’inoculation de la peste bovine, Félix Vicq d’Azyr a publié un remarquable mémoire qui rendrait tout commentaire inutile, s’il n’y manquait les éclaircissements de l’immunologie moderne
16Vicq d’Azyr, « Examen impartial des avantages que l’inoculation de la maladie épizootique a produits en Hollande et en Allemagne, et de ceux que l’on peut en attendre en France » Mémoires de la Société royale de Médecine de Paris, t. II, Histoire, p. 162, reproduit in : Chabert, Flandrin, Huzard, Instr. et observ., t. 6, 3e éd., 1824, p. 251-286.
. La recension des sources les plus importantes sur ce sujet, c’est-à-dire anglaises, néerlandaises et allemandes a été faite avec précision en 1997 par C. Huygelen.17En outre, des travaux historiques sur la peste bovine ont été publiés, surtout depuis une dizaine d’années, soit par des biologistes ou des vétérinaires33, soit par des historiens
18Hubscher, 2000 ; Desplats, 2005 ; Gramain, 2005.
.19Parmi les premiers, Lise Wilkinson a eu le mérite de montrer combien la maladie fut, au XVIIIe siècle, utile à la théorisation des modes de contagion, spécialement en Italie, en Angleterre et en Allemagne. Elle a cherché à relier la contagion vivante à ce que fut, à la fin du siècle suivant, la microbiologie. Selon elle, le conformisme de Claude Bourgelat et de Dionys Barberet leur aurait fait méconnaître ce contagium vivum prometteur. Leur attitude, attribuée à une prétendue censure royale, aurait eu, des dizaines d’années durant, de néfastes répercussions sur la compréhension de la contagion34.
20Enfin Clive A. Spinage a fait éditer récemment en langue anglaise un livre très considérable, fruit d’une cinquantaine d’années de recherches, qui envisage la maladie dans le monde entier sans limites chronologiques. On se doute que, pour la période que nous avons retenue, il rapporte les épisodes britanniques avec un grand luxe de détails
21Spinage, 2003.
.22Notre enquête n’aura pas la prétention de rivaliser avec cette véritable encyclopédie de la peste bovine, ni de réécrire point par point l’enquête menée par Michel Dronne sur l’épizootie française de 1770-1779. Nous nous attacherons à reconstituer et à comprendre, autant que possible à partir de documents originaux, l’ensemble des épisodes survenus en France, et de les mettre en relation avec ceux des pays voisins, en insistant sur la circulation des idées.
23Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est souhaitable de définir quelques mots spécifiques aux maladies animales, quitte à en préciser l’origine. Ils permettent de mieux appréhender l’épidémiologie vétérinaire.
Un vocabulaire spécifique
Épizootie
24Le mot épizootie est formé, assez incorrectement, à partir du grec, de épi, « sur », et zôon « animal », sur le modèle d’épidémie. Le mot épidèmos signifie dans la collection hippocratique « maladie attaquant une population ou propagation d’une maladie35 ». Le mot épizootie – on dit encore épidémie animale – s’impose pour plus de clarté quand on a affaire à une zoonose (maladie contagieuse animale se communiquant à l’homme) et lorsque, dans un endroit, épidémie et épizootie évoluent simultanément. On réserve le terme panzootie à des affections se propageant sur de grandes distances, à travers plusieurs continents, affectant une partie importante de la population animale36. Pandémie ne s’utilise que pour l’espèce humaine.
25Claude Bourgelat a employé le premier le mot épisootique [sic] dans les notes qu’il a ajoutées au mémoire de Dionys Barberet en 176637. Il s’inspirait sans doute d’un ouvrage qu’il citait, du médecin tchèque Michel Sagar, paru l’année précédente38 et dans lequel apparaissait le mot epizooticus. Épizootie serait apparu vers 177439. L’Arrêt du Conseil du 29 octobre 1775 officialisa le mot, et « l’épizootie » devint jusqu’en 1816 la dénomination populaire de la peste bovine.
26La prononciation de « épizootie », mot tombé depuis quelques années dans le vocabulaire courant, mérite explication. Les vétérinaires, seuls à l’utiliser depuis plus de deux siècles, ont toujours prononcé épizoo[si] et sont un peu contrariés d’entendre épizoo[ti]. De leur côté les lexicographes, en l’absence de règles phonétiques précises, ont admis les deux prononciations [si] et [ti], jusqu’à ces dernières années où, sans raison apparente, ils ont opté pour [ti].
27Rappelons que les mots finissant par une voyelle suivie de « -tie » d’origine populaire se sont formés avant le XVIe siècle, et se prononcent [ti]. Il s’agit surtout du féminin de participes passés : abêtie, aboutie, abrutie, anéantie, décatie, mentie, nantie, pâtie, repentie, rôtie ; s’ajoutent deux mots remontant au XIIe siècle, sotie, apprenti-apprentie, et un terme alchimique du XIVe siècle, tutie.
28En revanche, les mots de formation savante dérivés à partir du XVIe siècle du latin ou du grec ont conservé la prononciation latine jadis en usage en France selon laquelle – tia se prononçait [sia], et l’on dit encore [si] dans argutie, calvitie, facétie, idiotie, impéritie, hématie, minutie. Prononcer épizoo[ti] fait donc bizarrement exception, ce que n’explique pas scotie, également d’origine grecque.
29La signification exacte du mot, pas plus que sa prononciation, n’a fait l’unanimité.
30L’extension d’une maladie n’est pas synonyme de contagion, et le caractère obligatoirement transmissible d’une épizootie, souvent supposé et admis, s’oppose à l’acception originale du mot calqué sur épidémie. Le terme épidémie remonte au Ve siècle avant J.-C. On le rencontre dans la collection hippocratique, où il n’est jamais question de maladies contagieuses. Plus tard surviendront de grandes « pestes » qui en imposeront la notion. Cependant la définition classique de l’épidémie, à savoir le développement d’une maladie affectant brutalement un grand nombre de personnes à la fois dans une région donnée, s’applique autant aux toxi-infections alimentaires collectives et aux suicides qu’à la grippe ou toute autre maladie transmissible. Il en est de même pour les épizooties qui peuvent être ou non contagieuses.
Malade, infecté, contaminé, suspect, porteur sain...
31Il convient de définir également certains mots qui reviendront dans le40 texte.
32Malade : être vivant présentant des symptômes ou des lésions dus à un agent pathogène, vivant, physique ou chimique.
33Infecté : organisme siège d’une infection, laquelle peut être encore inapparente et ne pas avoir entraîné de symptômes ni de lésions (phase d’incubation).
34Contaminé est synonyme d’infecté, à la différence qu’il peut s’appliquer aussi à une substance ou un objet. Pour être plus clair, l’infection concerne la multiplication du pathogène (ce dernier est donc vivant, il se reproduit dans l’hôte). La contamination n’implique aucune multiplication, soit par nature (pour l’agent chimique), soit par avortement du processus multiplicatif (hôte non réceptif). L’autre distinction concerne la réceptivité (qui permet la multiplication, quel que soit le devenir de l’agent) et la sensibilité (faculté d’exprimer les symptômes).
35Suspect n’appartient pas au vocabulaire médical mais il est employé dans la41 législation. Nous l’adopterons par commodité dans le sens de susceptible de porter l’agent d’une maladie contagieuse sans en présenter les symptômes. Exposés à la contagion et ne présentant pas de signes cliniques, les sujets suspects peuvent ensuite développer ou non la maladie, ou encore devenir porteurs sains.
36Porteur sain ou porteur asymptomatique : porteur de germes demeurant en bonne santé apparente malgré la présence de l’agent pathogène hébergé.
37Mortalité : fréquence des décès. Elle correspond au nombre de morts dans une population pendant une période donnée. Le taux de mortalité exprime le quotient du nombre de morts dans une population en un temps donné sur le chiffre de la population.
38Létalité : risque que présente une maladie d’être mortelle. Le taux de létalité exprime le quotient du nombre de morts pendant une période donnée sur le nombre de malades de la population.
39Police sanitaire des animaux domestiques : « branche des la médecine vétérinaire qui a pour objet spécial de faire connaître et les agents générateurs ou propagateurs des épizooties, et les articles de lois, ordonnances, arrêts ou arrêtés, dont l’autorité peut s’armer pour chercher à limiter les progrès de la contagion, en arrêter les ravages, en préserver les animaux sains, et mettre même les hommes à l’abri de s’en ressentir42 ». Elle représente, avec ses particularités dont l’abattage est évidemment la principale, le pendant de la police sanitaire de l’homme. Au XXe siècle, les termes généraux, et plus consensuels, de santé publique et santé publique vétérinaire ont été progressivement préférés à celui de police sanitaire. Mais celle-ci en reste l’une des branches, et on conservera ici police sanitaire en raison du contexte historique43.
40La suite comportera trois parties. Dans la première, seront envisagées l’histoire naturelle de la maladie, la marche des épizooties en Europe occidentale aux XVIIIe et XIXe siècles, puis les conséquences zootechniques. La deuxième s’attachera aux théories pathologiques concernant la peste bovine, aux règles successives de la police sanitaire et à leurs conséquences. Enfin, dans la dernière partie, on tentera de cerner la logique et l’évolution des traitements, en consacrant un chapitre séparé à l’inoculation.
Notes de bas de page
1 Fièvres de Lassa, de Marburg, du Nil occidental, virus d’Ebola, d’Alanta, SRAS. Gualde, 2006.
2 Depuis les années 1920, on limite le terme bovidés (bovidae) à son acception zoologique. Il s’agit d’une famille de Ruminants correspondant aux anciens Cavicornes, dont la corne sert d’étui à une expansion osseuse creuse du frontal, comme chez le bœuf, le mouton, la chèvre, les antilopes, les gazelles et le chamois. Le mot générique bovin désigne le bœuf et les espèces voisines comme les buffles.
3 Ou fièvre catarrhale ovine.Acha, Szyfres, 2005 ; Lefèvre, Blancou, Chermette, 2003, t. 1.
4 Cette école porte le nom du château d’Alfort où elle fut installée en 1765, et non de Maisons-Alfort, commune sur laquelle elle se trouve actuellement.
5 Moriceau, 1999, p. 36-45.
6 Vallat, 2001.
7 Vallat, Caillault, 2004.
8 Vallat, 2002, texte : 85-156, annexes : p. 113-210 ; Vallat, 2003.
9 Delafond, 1838, p. 83-442 (soit 359 pages sur les 762 pages de texte : 47 %) ; trente-cinq ans plus tard, le pourcentage de texte consacré au « typhus contagieux des bêtes bovines » dans le traité analogue de Jean Reynal tombe à 26 % : Reynal, 1873, p. 169-401 (sur 908 p. de texte).
10 Spinage, 2003, p. 81-101.
11 Lefèvre et al., 2003 ; Wohlsein, Saliki, 2006.
12 Soc. Méd. Genève, 1716, réédition en 1745.
13 Lancisi, 1712 ; Mazini, 1712 ; Cogrossi, 1713 ; Morandi, 1713 ; Nigrisoli, 1714 ; Anon., 1745 ; A.M.L.D.E.M., 1775 ; de Fumel, 1775 ; La Fitte Clavé, 1775 ; M.D.D.M., 1787.
14 Ramazzini, 1712.
15 Lancisi, 1718.
16 Huzard, 1842, t. 3, p. 285-306 (no 3115-3332). Sur J.-B. Huzard bibliophile : Nicol, thèse vétér., 2002, p. 115. Sur la biographie des auteurs vétérinaires cités dans ce travail : Neumann, 1896. Pour les médecins : Éloy, 1778 ; Bayle, Thillaye, 1855.
17 Vallat, 2002, annexes, p. 93-112.
18 Chabert, Flandrin, Huzard, 1782-1795.
19 Vallat, 2002, annexes, p. 33-80.
20 Bates, 1717-1719.
21 Furetière, 1690 ; Col de Vilars, 1741 ; Académie française, Dict., 4e éd., 1762 ; Diderot et d’Alembert, Encyclopédie, 1753-1772 ; Lafosse, Dict., 1775 ; Lecoq, 1850 ; Raige-Delorme, Bouley, Daremberg, 1863 ; Larousse, 1866-1876 ; Littré, 1886.
22 Les traitements conçus pour les chevaux pouvaient être appliqués aux bovins.
23 Buc’Hoz, 1770-1775 ; Liger, [1700], 1775.
24 Encyclopédie méthodique, 1787-1830 ; Rozier, 1783-1805.
25 Hurtrel d’Arboval, 1826-1828, 2e éd. 1838-1838 ; Zündel, 1877 ; Bouley, Reynal, 1856-1894.
26 <http://194.254.96.19/histmed:medica.htm>. Ce site héberge également le Bulletin de la Société française d‘histoire de la médecine et des sciences vétérinaires.
27 Nous n’avons pu consulter les Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques ; mais une copie de deux cartons de celles de Gironde (C 63, C 71) concernant l’épizootie de 1774-1775 nous a été aimablement communiquée par Marion Thomas.
28 Lefèvre, 2003; Wohlsein, Saliki, 2006.
29 Friedberger, Fröhner, 1891-1892, t. 2, p. 623-627.
30 Paulet, 1775 ; Heusinger, 1853 ; Fleming, 1871 ; moins important pour les épizooties : Ozanam, 1835. Dupuy, 1836, n’ajoute rien.
31 Foncin, 1877, en particulier p. 134-141, 164-169 et 578-583.
32 Dronne, thèse vétér., 1965.
33 Theves, 1994 ; Blancou, 1994, 2000 (p. 167-198) et 2002 ; Cavrot, thèse vétér., 1999.
34 Wilkinson, 1984.
35 Gourévitch, in : Hippocrate, 1994, p. 595.
36 Toma, Bénet et al., 1991.
37 Barberet, 1766, p. 66.
38 Sagar, Libellus de aphtis pecorinis anni 1764, cum appendice de morbis pecorum in hac Provincia tam frequentibus, eorumdem caussis, et medelis preservatoriis, Vienne, Kravs, 1765.
39 Dans M.D.D.M., [1774] 1787, et Bellerocq, 1774. Toma, 2007, p. 35.
40 Pour une approche rigoureuse de la signification des termes d’épidémiologie, voir : Toma, Bénet, et al., 1991.
41 Arrêt du Conseil du 16 juillet 1784, Art. IV.
42 Hurtrel d’Arboval, Dict., 2e éd., t. 5, 1839, p. 248.
43 Dans le Code rural, le Livre 2 s’intitule « Santé publique vétérinaire et protection des végétaux », et dans ce livre, le chapitre 3 sur les maladies légalement réputées contagieuses (MLRC) est nommé « police sanitaire ». Code Rural, 2003, p. 108 et 134.
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2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
