La confédération générale des vignerons, un corps interprofessionnel pour la défense vitivinicole (1907-1939)
p. 109-122
Texte intégral
1La CGV, confédération de syndicats professionnels de vignerons, a été créée le 22 septembre 1907 à Narbonne pour « rendre impossible [...] le sucrage car c’est de la fraude des vins par le sucre que souffre principalement la viticulture »1. La loi réclamée par les viticulteurs, finalement votée peu avant, le 29 juin 1907, n’avait pas entamé leur résolution à cause des insuffisances qu’ils lui voyaient2, mais au contraire élargi la perspective de leur action : « Poursuivre et réprimer les fraudes dans un cadre légal tout en recherchant l’amélioration de la législation existante ».
2Le docteur Ferroul, maire de Narbonne, « communiqua alors sa flamme au mouvement et tout le Midi viticole se rallia à son œillet rouge »3. Derrière cet œillet, on trouvait à la fois un violent ressenti contre « le vieux jacobinisme resté ignare »4 et le désir de « défendre tous ceux qui vivent du produit de la vigne et ont un égal intérêt au relèvement du cours du vin »5. C’est donc toutes les forces de la viticulture méridionale qui étaient appelées pour la défense du « bien commun ».
3Cette défense légale prit dans plusieurs de ses discours des accents plus nettement revendicatifs, et même avec le « sauvons nous nous-mêmes » emprunté à l’Internationale d’Eugène Pottier, littéralement révolutionnaires.
4La création de la Confédération, le 22 septembre 1907, s’inscrivait dans le cadre des lois Waldeck-Rousseau du 21 mai 1884 sur les syndicats professionnels et du 1er juillet 1901 sur les associations. Cependant, le contexte de la période, le ton, et parfois l’ambiguïté des déclarations d’intention, suscitaient de nombreuses interrogations qui dépassaient le cadre régional. La CGV, née du vignoble de masse languedocien, a en effet dès sa création élargi son action aux marchés du vin, donc au territoire national. Le caractère interprofessionnel s’est imposé.
5Quels étaient la nature et les objectifs réels de la CGV ? Pouvait-on y voir un « corps intermédiaire » du type de ceux apparus durant la période contemporaine après la disparition des corps de l’Ancien Régime ? Clotilde Druelle-Korn les présente comme « des groupes sociaux et humain, situés entre l’individu et l’État, indépendants et autonomes constitués en vue d’atteindre un objectif commun aux personnes qui les composent. Leur action s’inscrit dans la défense d’intérêts larges, car ils sont partie prenante de la construction démocratique »6. L’analyse rejoint celle de Pierre Ronsanvallon qui parle « d’institutions de l’interaction »7.
6La question posée est de savoir si les concepts ainsi définis (corps intermédiaire, institution de l’interaction, objectif commun) se révèlent opératoires pour expliquer l’histoire de la Confédération : celle-ci est-elle une « force qui fait corps », relativement à ses constituants, ses objectifs fédérateurs, et à l’organisation mise en place pour les atteindre ? Peut-on évoquer une « institution de l’interaction » dans ses rapports avec son environnement et tout particulièrement avec les pouvoirs publics ? S’est-elle montrée « défenseur efficace des intérêts du Languedoc viticole » ?
7Cette recherche8 sera limitée à une période comprise entre 1907 et 1939, et inscrite dans trois contextes économiques, politiques et sociaux distincts, bornés par trois ruptures majeures : la superposition des crises viticole et mondiale des années 1930 et les deux conflits mondiaux.
Priorité à la répression des fraudes et à l’amélioration de la législation existante. La CGV hégémonique (1907-1921)
8Dès le XIXe siècle, dans un contexte de transition industrielle et d’urbanisation, la fraude sur les produits de consommation alimentaires était reconnue fléau national. La loi votée le 1er août 1905, utile, nécessaire, se révéla insuffisante en termes de moyens.
Un « corps » rassemblé et organisé pour la conception d’un projet et pour l’action
9Il s’agissait de rassembler les forces vives de la viticulture méridionale pour décider et pour agir.
10Les trois cent vingt-trois sections syndicales locales créées en 1907 rassemblaient cinquante mille adhérents produisant un peu plus de dix millions d’hl de vin pour une récolte languedocienne 1908 de trente millions d’hl et cent quatre-vingts mille exploitations recensées. Il s’agissait donc bien d’un mouvement de masse, auquel participaient des salariés agricoles et des négociants, représentant un viticulteur languedocien sur deux ou sur trois. L’expression de cette puissance associant hommes, surface en vignes, récolte de vin, base de calcul des cotisations versées par les adhérents aux syndicats9 et du nombre de voix pour désigner les délégués aux assemblées générales, a favorisé l’épanouissement d’une structure diversifiée à la base mais dirigée au sommet par des élites politiques, économiques et viticoles constituées très majoritairement de gros propriétaires terriens et de quelques négociants10.
11Ces leaders, regroupés autour d’Ernest Ferroul dans une direction confédérale « dotée des pouvoirs les plus étendus », se caractérisaient par la diversité de leurs sensibilités politiques et de leurs engagements mais avaient en commun de représenter, notamment en tant que gros viticulteurs, la puissance économique, culturelle et viticole de la région.
12Ce corps, bien que cristallisant des oppositions très variées au pouvoir central, se proposait d’agir dans le cadre de la loi pour poursuivre, réprimer les fraudes et améliorer la législation existante. On trouve dès cette période dans le discours des leaders une déclinaison enrichie de cette première intention, formulée en termes de devoir à accomplir : améliorer la qualité du vin, dynamiser la demande et soutenir les prix vers un niveau réellement rémunérateur pour la propriété11 et assurer ainsi une défense efficace de toute la société viticole languedocienne construite autour du vignoble de masse.
13Dès la création de la CGV, ces leaders avaient pris la précaution de définir ce que devait être l’organisation au service de ce projet : devoir défensif de poursuite et de répression des fraudes aux sections locales et aux syndicats professionnels, et devoir offensif de promotion, avec la dynamisation des intérêts viticoles méridionaux à la direction confédérale12.
Agir dans le cadre de la loi
14Les premiers rapports des agents recrutés par la Confédération et légalement commissionnés par les préfets mettaient en évidence la nécessité de rechercher de nouveaux appuis13, d’abord auprès des parlementaires régionaux, puis, dès 1910, par la création d’un groupe viticole national à l’assemblée. Emmanuel Brousse, député des Pyrénées-Orientales, en fut le premier président. Des contacts ont été également établis avec l’exécutif, notamment par une rencontre le 3 décembre 1907 avec Georges Clemenceau.
15Le 13 février 1913, à l’initiative de la CGV, eut lieu à Paris en présence de plusieurs parlementaires dont Édouard Barthe et Emmanuel Brousse, une rencontre de dix-huit associations viticoles couvrant l’ensemble du territoire national. Elles votèrent à l’unanimité moins sept abstentions une motion de soutien aux orientations confédérales en matière de répression des fraudes puis se constituèrent l’année suivante en Fédération des associations viticoles de France (FAV). Cette fédération était contrôlée par la CGV qui en avait rédigé les statuts, en assurait le secrétariat général permanent et alimentait l’essentiel du budget par ses propres cotisations. L’objectif était atteint. La CGV prit, par cette alliance, en matière de répression des fraudes, un poids national propre à faciliter l’action de recherche de majorités au parlement par le groupe viticole.
16Cette stratégie trouva son aboutissement le 10 mars 1921 avec le décret « à la suite de démarches faites par les associations viticoles » créant la Commission interministérielle de la viticulture (CIV). Sa fonction était de classer par priorité puis de produire sous forme de résolutions les demandes des organisations viticoles faites au Parlement et au Gouvernement14. Elle était composée de dix-sept parlementaires dont six élus languedociens, de onze représentants de la viticulture dont Élie Bernard, Henry Carcassonne et le colonel Mirepoix pour la CGV, et de six représentants du commerce. Elle fut organisée dès ses premières réunions (du 13 au 15 avril 1921) en cinq sous-commissions dans lesquelles la représentation de la CGV était largement assurée.
Des résultats probants mais encore insuffisants
17Cette construction et la place déterminante qu’y a tenue la CGV expliquent les gains enregistrés : l’article 65 de la loi de finances du 27 février 1912 puis la circulaire Pams du mois de décembre actèrent l’assimilation institutionnelle et fonctionnelle des brigades confédérales de répression des fraudes aux services de l’État. Cette intégration a facilité leur développement (passage de douze agents de prélèvement à quarante en 1921), la montée en puissance de leur activité (budget confédéral de 518 000 francs en 1921 pour un budget de l’État de 1 800 000 francs à la même date) et les progrès de la répression (1 664 condamnations en 1921 malgré une réforme de l’expertise contradictoire qui n’interviendra qu’en 1928)15.
18On note également un renforcement et un élargissement de la réglementation concernant les activités de poursuite et de répression (décrets-lois du 21/1/1919 et du 31/12/1928) mais surtout la production d’un cahier des charges législatif définissant précisément les normes en matière de qualité attendue pour les vins de consommation courante (décret du 19/01/1921 sur l’affichage obligatoire du degré, loi du 4/08/1929 sur la chaptalisation et du 1/1/1930 sur la définition des vins anormaux). Ces résultats sont cependant à relativiser si l’on considère l’objectif central statutaire poursuivi : « obtenir un prix du vin suffisamment rémunérateur pour la propriété ».
19Le niveau des prix a en effet progressé sur trois périodes (1909-1914, 1915-1919, 1925-1928) qui ont été entrecoupées de trois dépressions (1914-1915, 1919-1925 et 1928-1930), le tout en corrélation forte avec les fluctuations de la production. Entre 1907 et 1930, en francs constants, le pouvoir d’achat des viticulteurs a été maintenu et très légèrement amélioré. La consommation taxée métropolitaine, en dépression jusqu’en 1917, s’est régulièrement et significativement redressée sauf en 1927, ce qui est à mettre au crédit des succès de la répression des fraudes. On a enfin observé un fort accroissement, en tendance longue du potentiel de production métropole-Algérie de l’ordre de 427 400 hl annuels. Cet excédent est devenu structurel à partir de 1922.
20Entre 1907 et 1930, la CGV a donc réussi à organiser en corps une part importante des forces de la viticulture méridionale, pour agir efficacement, de concert avec les pouvoirs publics dans les domaines de la poursuite, de la répression et de la réglementation des fraudes. Ces succès ont permis, malgré la persistance de fortes fluctuations de la production, l’installation d’un trend de croissance légèrement positif des prix du vin, soutenu à partir de 1917 par le redressement d’une demande taxée métropolitaine dynamisée par les garanties légales apportées à la qualité des vins de consommation courante.
21113 Ces résultats ont cependant été limités par d’autres contraintes, pour certaines déjà présentes dès 1907, ou apparues et renforcées à partir des années 1920.
L’efficacité de la défense confédérale en question : divergences d’intérêt, montée des rivalités (1921-1930)
22L’intérêt économique des consommateurs de vin vu par l’État, l’existence de divergences entre producteurs nationaux et la rivalité avec le vignoble de masse algérien, sont à l’origine des difficultés rencontrées par la Confédération durant cette période.
Défense d’intérêts particuliers contre intérêts plus larges, divergences, rivalités
23Deux des nouvelles contraintes à affronter étaient déjà présentes sur le marché du vin, depuis 1907 : la CGV s’est d’abord heurtée à une position récurrente des pouvoirs publics, déjà mise en évidence par le vote de l’amendement Labroue sur la question des prix normaux du vin de consommation courante16. Le colonel Justin Mirepoix, futur président de la Confédération, proposait à la CIV, au mois d’avril 1921, la résolution suivante : la baisse des prix du vin à la consommation est un objectif des pouvoirs publics17 ; la hausse des droits sur le vin est démesurée18, et cette situation a une conséquence sur le niveau des prix à la production qui se sont mécaniquement écroulés en avril 1921 en dessous des prix de revient.
24La Confédération a aussi eu à combattre les effets des fortes variations conjoncturelles de la production métropole-Algérie. Elle s’est alors heurtée à la rivalité des betteraviers producteurs de sucre au sujet de la distillation du vin et du statut définitif du marché des alcools ; elle a aussi dû affronter l’opposition des betteraviers et de certaines associations de vignerons du centre de la France pour qui le sucrage de la vendange restait un geste inscrit dans la tradition ; et elle a heurté les viticulteurs de cru, notamment champenois, sur la question de la protection douanière des marchés qu’elle souhaitait imposer. Sur l’ensemble de ces questions, les pouvoirs publics ont adopté des solutions de compromis (réduction des droits sur le vin de 5 francs par hl dès 1921, décret douanier du 14 août 1926 et loi sur les achats d’alcool d’avril 1930) en dessous des demandes confédérales.
25La dernière contrainte, la montée en puissance du « péril algérien »19 s’était considérablement aggravée à partir du début des années 1920 et allait imposer à la CGV une nouvelle priorité d’action. La proposition confédérale émanant du syndicat de Narbonne, de contingenter le marché sur la base d’une consommation taxée de 50 millions d’hl20 s’est heurtée à de multiples oppositions : celle des pouvoirs publics au nom de l’égalité de traitement entre les territoires ; celle des viticulteurs algériens déclarant le 17 janvier 1930 ne pas pouvoir se rallier à l’accord des associations métropolitaines21 ; et au sein même de l’organisation, celle de la Confédération du Sud-Est, membre de la CGV depuis 1921, et celle du syndicat des vignerons de Montpellier-Lodève qui, refusant tout malthusianisme languedocien, souhaitaient faire supporter à l’Algérie l’intégralité de la charge de l’aménagement.
La CGV en 1930 : un corps à l’épreuve des changements
26Les fluctuations des prix à la baisse sous l’emprise de ces contraintes expliquent à partir de 1921 la montée à la CGV d’une vague de protestations assorties de menaces de laisser à la base syndicale l’initiative des revendications22. Les manifestations de l’été 1930 et le meeting de masse du 18 juin à Montpellier constituent le point d’orgue de ce nouvel élan. Lucien Bayrou, leader des comités de défense viticole nouvellement créés hors CGV, déclara à cette occasion à la tribune « saluer respectueusement la confédération, et lui amener les troupes fidèles et disciplinées décidées à soutenir de leur énergie le dur combat à mener »23.
27La base syndicale rassemblée en 1907 était guidée jusqu’en 1930 par des attentes en matière de revenus, générant des situations contrastées en matière d’adhésion syndicale et confédérale. On note à Narbonne une forte sensibilité des cotisations au niveau du prix du vin, aux crises et aux situations de rupture, notamment celle occasionnée par la guerre 1914-1918 (trente-neuf sections en 1916, quarante-quatre en 1923). Certains syndicats comme Montpellier-Lodève (passage de quarante-trois à cent-soixante sections) et Carcassonne-Limoux (de soixante à cent-trente sections) se sont géographiquement étendus alors que d’autres comme Béziers-Saint-Pons (93 sections en 1911 avec seulement 15 communes non adhérentes) ou Narbonne (toujours 70 sections environ en 1930) ont seulement maintenu leurs positions. Le syndicat de Perpignan avait perdu en 1919 une part significative des 56 sections de 1907.
28Plus difficile est l’évaluation du nombre d’adhérents : 50 000 à la création, 70 000 en 1912, selon les déclarations confédérales. On peut retenir comme marqueur de l’évolution de la puissance syndicale la série des versements (en francs constants 1998) faits par les syndicats à la confédération :
1911-1912 | 370 000 |
1920-1921 | 554 000 |
1929-1930 | 457 000 |
29Il indique malgré le fléchissement de 1930, révélateur d’un réflexe de défiance lié à la crise des prix, un renforcement de puissance par rapport à la situation d’avant-guerre. Les progrès de la coopération (à Narbonne, les distilleries coopératives dans les années qui précédent 1930 paient directement 90 % des cotisations des sections aux syndicats), l’installation à la CGV d’une culture solidaire24 et l’efficacité de la communication mise en place par le journal et dans les assemblées syndicales mais surtout le maintien d’un réflexe de confiance expliquent ce renforcement.
30Le réseau de syndicats a en revanche perdu son unité en se divisant à partir de 1930 sur la question algérienne et l’aménagement du marché. La direction confédérale installée jusqu’à la fin de la présidence Ferroul dans la confiance de la ligne claire de la répression des fraudes s’est ensuite interrogée sur la crise des prix survenue entre 1919 et 1925 sans présenter de réel projet alternatif25, avant de soutenir et de faire adopter à la majorité en 1929 le projet d’aménagement du marché, émanant du syndicat de Narbonne, au prix du sacrifice de l’unité fondatrice.
31Dans ce contexte, les pouvoirs publics se sont, dans le domaine de la poursuite et de la répression des fraudes, inscrits dans une relation de coopération avec la CGV ce qui a permis d’obtenir les résultats présentés plus haut. On note en revanche une prise de distance progressive et de plus en plus significative sur tous les autres sujets, pouvant aller jusqu’à l’opposition frontale sur les questions du prix du vin et de l’aménagement du marché. Le projet de loi déposé dans ce sens en mai 1930 par André Tardieu, Président du Conseil, sans doute sous la pression des manifestations de viticulteurs, l’a été sans concertation. Le même mouvement a également concerné la représentation parlementaire26.
32Le regard porté par l’opinion publique sur l’activité de la Confédération a également changé entre 1907 et 1930. À la méfiance exprimée au moment de la création, a succédé surtout à partir de 1926 en période de forte hausse des prix du vin, une campagne de dénigrement, illustrée par cet extrait du Courrier du Centre : « la CGV possède tant à la chambre qu’au sénat une majorité. De ce fait, les intérêts des consommateurs ne pèsent pas lourd devant ceux des vignerons ». Cette situation peut expliquer, dans l’opinion publique, le ressenti d’une CGV engagée dans une dérive corporatiste, État dans l’État, notamment entre 1926 et 1928.
Vers un renversement des équilibres : les pouvoirs publics aux commandes de l’action viticole (1930-1939)
33Après 1930, la crise structurelle viticole s’est poursuivie jusqu’en 1934 sur fond de crise économique et financière mondiale. Les pouvoirs publics, sensibilisés par les événements de l’été 1930 ont, à partir de cette date, clairement manifesté leur volonté de contrôler l’aménagement du marché et fondé leur stratégie sur des réflexes malthusiens de réduction conjoncturelle et structurelle de l’offre.
Une volonté partagée par la CGV et les pouvoirs publics : aménager le marché du vin
34Des divergences d’approches ne tardent pas à se manifester entre projet gouvernemental et projet confédéral.
35Le projet gouvernemental, déposé en mai 1930, a d’abord été défendu par Édouard Barthe27 à Bédarieux28, au début du mois de janvier 1931. Il s’agissait de protéger la petite et moyenne propriété viticole, de limiter la progression des exploitations « capitalistes industrielles » et de maintenir une égalité de traitement entre les territoires, métropole et Algérie, tout en améliorant le niveau de qualité des vins de consommation courante. Trois moyens principaux étaient retenus pour agir dans ce sens : taxer les hauts rendements, procéder à un blocage prévisionnel de la récolte et contenir par la taxation les plantations nouvelles.
36Dans un premier temps, la CGV avait, les 19 et 20 juin 1930 devant la CIV, par la voix du colonel Mirepoix et au nom de toutes les associations viticoles métropolitaines, déclaré soutenir ce projet. Cependant, en décembre 1930 elle changeait officiellement de position en décidant de ne soutenir que l’article 6 sur le blocage, à condition qu’il soit assorti d’un contingentement métropole/Algérie dans la proportion de 80/20 %29. L’objectif évoqué pour expliquer ce revirement était la défense de tous les vignerons languedociens, y compris ceux pratiquant de hauts rendements car « un vin doit être jugé en lui-même indépendamment des conditions de sa production ». La CGV réclamait également la mise en place d’un système de blocage départemental calculé sur les hausses de production des dix dernières années, censé favoriser le Languedoc contre l’Algérie et l’abaissement des seuils de blocage fixé en fonction des récoltes et des rendements.
37Le projet gouvernemental devait l’emporter dans le Statut de la Viticulture. Le train de lois des 8 juillet 1931 et 5 juillet 1933, suivi du décret-loi Laval du 30 juillet 1935 constituant le Statut viticole, reprenait l’essentiel des termes du projet gouvernemental en lui rajoutant un système de distillation obligatoire. La CGV n’avait réussi à obtenir qu’une limitation de taxation des hauts rendements sur les tranches inférieures à 150 hl par hectares, et s’était ralliée aux dispositions concernant la limitation des plantations. Elle restait opposée à l’arrachage obligatoire.
38Ce résultat était obtenu, sous la férule d’Édouard Barthe, malgré les prises de position de la FAV et les résolutions de la CIV en faveur du projet confédéral, et grâce au contrôle exercé par ses réseaux sur la Commission des boissons et sur le groupe viticole. La relation entre Édouard Barthe et la Confédération n’a toutefois jamais été rompue pendant la période comme l’attestent plusieurs contacts, notamment le 11 mars 1931 (Assemblée nationale en présence de Labroue et Tardieu), puis le 11 juin ou le 19 mars 1938 à la CGV. Celle-ci reconnut finalement utiles certains aménagements apportés à ses propositions.
39La CGV avait radicalisé sa position après la promulgation de la seconde loi30 en parlant de constat d’échec et en adressant aux vignerons le message suivant : « La loi qui vient d’être votée est pour nous un arrêt de mort. Est-ce la guerre portée contre le vigneron français ? Nous la soutiendrons par tous moyens ! » Cette déclaration était suivie en 1935 par le constat d’une perte de dynamique unitaire31 liée à l’activisme des comités de défense et d’un « front commun viticole travaillant activement dans les communes ouvriers et cultivateurs ». La Confédération regrettait de ne pas retrouver dans le Statut viticole sa revendication centrale, le contingentement destiné à contenir le « péril algérien ». Les dispositions « nationales » de stockage, distillation, arrachage, heurtaient les défenseurs languedociens de la libre entreprise et de la propriété sans limites ; les viticulteurs à haut rendement se disaient victimes d’un statut bénéficiant surtout à la petite et moyenne propriété. Cependant, l’assainissement perçu à partir de 1934 avait stoppé la phase dépressive des prix. De plus, la mention dans le texte du décret de 1935 de la notion de prix de revient du vin introduisait la revendication d’un « prix social devant être suffisamment rémunérateur pour la propriété ». Pourtant, entre 1935 et le début du second conflit mondial, la fixation du prix de libération est restée proche du prix de revient haut, au bénéfice principal des gros viticulteurs.
40La CGV s’est néanmoins emparée de ces nouvelles dispositions pour réarmer son dispositif de négociation sur la fixation des prix32, puis Pierre Benet, soutenu par Édouard Barthe, a mis sa vitalité et son efficacité au service du sauvetage réussi de la régie commerciale des alcools, clé de voute du statut viticole33. Finalement, l’appréciation qu’il porta sur cette période est franchement positive34 : « cette œuvre humaine, forcément de compromis, avait le mérite de donner au viticulteur la sécurité et l’abondance [...] les prix de vente couvraient largement les prix de revient ».
Une situation peu favorable au maintien de la puissance et de l’unité confédérales
41Après 1934, au sortir de la spirale dépressive des prix, subsistaient pourtant deux clivages entre la France et l’Algérie et entre les petits, moyens et gros viticulteurs. Ils se sont traduits par la montée en puissance de groupements rivaux hors de la confédération (syndicats des assujettis à la distillation obligatoire, Ligue des petits et moyens viticulteurs inspirée par Édouard Barthe en 1932, ainsi que l’éphémère Union Méditerranéenne Viticole qui souhaitait, en s’opposant à la CGV, « s’entendre avec les Algériens », mais aussi en son sein). Le syndicat de Béziers-Saint-Pons, fortement touché par la création de la LPMV ne revendiquait plus en 1936 que trente-cinq sections cotisantes fortement implantées. Celui de Montpellier-Lodève cotisait mais contestait l’orientation prise par la négociation du Statut viticole. Il faut également noter le départ dès 1931 de la Confédération du Sud-Est35, en partie compensé dès le mois d’août par l’adhésion d’un syndicat des vignerons du Gard présidé par Lucien Bayrou qui sera à l’origine à partir de 1935 d’une nouvelle tentative d’isolement de la CGV avec la création de l’Union viticole méditerranéenne.
Un corps professionnel néanmoins résistant
42Les comptabilités syndicales et fédérales indiquent pourtant malgré des signes d’érosion et un net fléchissement en 1938-1939, une tendance à la résistance de la base syndicale.
Cotisations versées au syndicat des vignerons de Narbonne en francs constants 1998
Années | Nombre de sections | Montant |
1932-1933 | 59 | 418 000 |
1936-1937 | 52 | 145 000 |
1938-1939 | 50 | 336 000 |
Cotisations reçues des syndicats par la CGV
Années | Montant |
1929-1930 | 457 488 |
1935-1936 | 614 581 |
1938-1939 | 238 823 |
43À la présidence de la CGV, l’avocat et viticulteur Gardois Gustave Costes (du 25/05/1930 au 14/01/1934) puis un des compagnons de la première heure d’Ernest Ferroul, Henri Maillac (du 14/01/1934 au 17/04/1940), se sont appuyés sur cette résistance en continuant à occuper, avec l’aide efficace de Pierre Benet, futur président, les postes avancés conquis par leurs prédécesseurs dans les réseaux parisiens. En 1936, Henri Maillac a été désigné président de la section Viticulture du Conseil national économique36. La CGV restait donc à la fin des années 1930, malgré des signes d’affaiblissement et la montée de rivalités organisées, un corps viticole professionnel encore puissant, reconnu par les pouvoirs publics et légitimé en tant que tel. Il était à ce titre toujours partie prenante à la construction de la politique viticole nationale sans toutefois y conserver la position hégémonique occupée durant la période précédente, et sans en imposer systématiquement la direction.
44Entre 1907 et 1921 au service de la répression des fraudes, puis, dans une moindre mesure de 1935 à 1939 pour la mise en œuvre du Statut viticole, la CGV a fait la démonstration de sa vitalité, de sa capacité d’auto-organisation et de l’efficacité des actions menées en coopération avec les pouvoirs publics. On observe que les promoteurs, puis les leaders de la CGV, jusqu’en 1939, ont systématiquement été soucieux d’un interventionnisme mesuré des pouvoirs publics pour défendre les intérêts du vignoble de masse languedocien et de sa société de référence. La défense d’un intérêt interprofessionnel s’inscrivait dans une mission nationale d’intérêt général : éradiquer la fraude sur les vins, et ménager le Languedoc viticole. Le souvenir de 1907 marquait encore les pouvoirs publics ; face à une organisation puissante et renforcée par d’habiles stratégies d’alliances, ils ont positivement répondu aux aspirations confédérales en procurant, selon le mot de Pierre Benet, « sécurité et abondance » aux viticulteurs. Il y a des phases de coopération mais, entre 1921 et 1930, puis entre 1930 et 1935, face à des pouvoirs publics souhaitant préserver des intérêts élargis, divergents ou rivaux par rapport à ceux qu’elle défendait, la CGV s’est affirmée sans rompre ses relations, par la spécificité de son esprit de corps, sa capacité de résistance et la vigueur de ses actions défensives. Le processus d’interaction s’en est trouvé affaibli et de coopératif est devenu conflictuel.
45La CGV apparait donc, pour l’ensemble de la période, comme un corps interprofessionnel vitivinicole qui, originellement armé pour la défense vigneronne languedocienne, s’est fait intermédiaire entre la société régionale qu’elle entendait préserver et l’État. Elle a, et plus particulièrement entre 1907 et 1921, puis entre 1935 et 1939, organisé cette défense sur le mode interactif. Entre 1921 et 1930, puis de 1930 à 1935 quand les intérêts se sont différenciés au point de favoriser la montée de rivalités et d’antagonismes déclarés, la défense confédérale s’est arc-boutée sur ses revendications pour se faire déjà, mais encore modérément, activiste. Sans toutefois rompre avec ses stratégies antérieures.
46Cette articulation originale, alternant phases de collaboration et de tension, déclenchement et gestion de conflits, puis retour à la négociation, a porté ses fruits. Les structures du vignoble de masse et la société viticole languedocienne étaient, à la fin des années 1930, stabilisées, malgré l’amorce d’un ralentissement démographique.
Bibliographie
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GAVIGNAUD-FONTAINE (Geneviève), 2007-2008, « Aux origines de la CGV dans le Midi : combats pour la défense du vin naturel et la maîtrise des marchés des vins », Études héraultaises, no 37-38, p. 141-154.
GAVIGNAUD-FONTAINE (Geneviève), 2008, « La Confédération Générale des Vignerons : une réponse à la crise de 1907 », dans L’Aude et la vigne, cent ans de passion, Actes du Colloque de Carcassonne, Archives Départementales de l’Aude, p. 194-210.
LAUZE (Jacques), 2015, « Un corps professionnel pour la défense du Languedoc viticole », Études héraultaises, no 45, p. 69-83.
PECH (Rémy), 2014, « Un contrepouvoir institutionnalisé : la Confédération Générale des Vignerons (CGV) 1907-2003, tiré à part, 11 pages, remis en 2014.
RONSANVALLON (Pierre), 2002, « Histoire moderne et contemporaine du politique, les corps intermédiaires dans la démocratie », cours au collège de France, leçon inaugurale prononcée le 28 mars 2002.
Notes de bas de page
1 Le Tocsin, no 9 du 16 juin 1907.
2 Le relèvement des prix à 40 francs le quintal était jugé insuffisant pour rendre la fraude non rentable économiquement.
3 Discours prononcé par Pierre Benet, président de la CGVM en 1947 à l’occasion du quarantième anniversaire de l’organisation, Arch. dép. Aude (ci-après AD11), 98 J 78.
4 Entretien accordé au rédacteur du Courrier de Narbonne, pendant son incarcération à Montpellier entre le 19 juin et le 4 août 1907.
5 Discours d’Ernest Ferroul à l’assemblée générale des délégués de section du syndicat des vignerons de Narbonne, le 11 mars 1908.
6 DRUELLE-KORN (Clotilde), Le Monde du 19 mars 2012.
7 RONSANVALLON (Pierre), « Histoire moderne et contemporaine du politique, les corps intermédiaires dans la démocratie », cours au collège de France, leçon inaugurale prononcée le 28 mars 2002. L’interaction se définit comme l’action réciproque de deux ensembles l’un sur l’autre.
8 Fondée sur l’exploitation des archives de la CGV déposées aux Archives municipales de Narbonne (ci-après AMN), Série 1 (C1 à 77) et 2 (C1 à 56).
9 Narbonne, Carcassonne-Limoux, Béziers-Saint-Pons et Perpignan.
10 Il n’y avait pas, dès la phase de création, de salariés agricoles dans les directions syndicales et confédérales.
11 Tous les discours d’Ernest Ferroul à partir du 26 mai à Carcassonne, puis article IV des statuts de la CGV.
12 Vendémiaire no 1 du 15 novembre 1907.
13 Logistiques, techniques et juridiques.
14 Cf. la contribution suivante sur la CIV de Jean-Marc Bagnol.
15 Bilan présenté par Élie Bernard en 1921 dans le cadre de la commission de répression des fraudes de la CGV.
16 L’amendement voté à une forte majorité malgré l’opposition des députés méridionaux, à la demande d’Henri Labroue, député de la Gironde, le 25 septembre 1917, instaurait la libre circulation des « piquettes » en vue de la vente, pour compenser un prix du vin jugé trop élevé pour une partie de la population. Henri Labroue sera le rapporteur des lois de 1931 et 933 sur le statut viticole.
17 En 1921, le niveau général des prix a baissé de 13,5 % sous l’effet de la politique déflationniste des pouvoirs publics. Le vin en tant que produit alimentaire de première nécessité constituait un levier essentiel de cette action.
18 De 3 francs par hl avant-guerre à 19 francs en 1921.
19 À partir de 1922 les importations de vin algérien étaient en moyenne de 12 millions d’hl par an, ce qui, compte tenu de l’accroissement parallèle de la production nationale, installait une situation d’excédent structurel permanent.
20 40 millions pour la production métropolitaine, 7 pour l’Algérie, 3 pour les autres vins exotiques avec une régulation par stockage ou distillation. Projet adopté par la FAV le 22 juillet 1929.
21 Une confédération générale des vignerons algériens avait été créée en 1913, et adhérait à la FAV depuis 1924.
22 CA du 07/06/1925.
23 Marcellin Albert le 5 mai 1907 à Narbonne avait promis d’amener 100 000 hommes pour la défense viticole.
24 Notamment mais pas seulement par le développement du mouvement coopératif : la CGV a en 1919 organisé une collecte au bénéfice des vignerons champenois, ainsi que de nombreuses opérations d’aide à des communes viticoles sinistrées en Languedoc.
25 Communication Mirepoix à la CCIV les 2 et 3 mars 1925, Journal de la CGV du 15 mars 1925.
26 Journal de la CGV, compte rendu de l’AG de la Confédération du Sud-Est, 1926 : Gustave Costes indique que depuis 1921 le groupe viticole a privilégié le soutien des majorités parlementaires à la défense des intérêts viticoles méridionaux.
27 Député de l’Hérault, élu SFIO depuis 1910, il est à cette date président du groupe viticole, de la commission des boissons et de la CIV ; cf. BAGNOL (Jean-Marc), 2010.
28 Le Petit Méridional du 6 janvier 1931.
29 CA CGV du 11 décembre 1930.
30 CA du 5/07/1933.
31 CA du 13/01/1935.
32 CA du 9/11/1938.
33 CA du 22/03 et du 29/04 1939.
34 AD11, 98 J 78, discours prononcé en 1947 à l’occasion du 40e anniversaire.
35 Opposée à tout blocage de la récolte mais défendant un projet de distillation qu’elle semble avoir réussi à imposer « de l’extérieur ».
36 Fondé en 1925 par le Cartel des gauches pour faciliter l’interaction entre les corps intermédiaires et l’État. Supprimé par Vichy, il fut réactivé en 1946 sous forme de Conseil économique et social, organisme constitutionnel accueillant les corps intermédiaires dont l’État souhaite consacrer la légitimité.
Auteur
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Jacques Lauze
Agrégé d’économie et gestion, inspecteur pédagogique régional d’économie et gestion honoraire. Doctorant en quatrième année d’histoire contemporaine sous la direction du professeur Gavignaud-Fontaine, son projet de thèse vise à retracer les dynamiques économiques et sociales de la Confédération Générale des Vignerons depuis 1907.
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