Vers où chemine la pensée ?
p. 113-123
Résumé
Cette réflexion confronte deux attitudes mentales vis-à-vis du chemin. La première, rectiligne et homogénéisante, voit le chemin comme ce qui sépare un point de départ et une Idée d’arrivée, autrement dit un But. Mais ce but fait du chemin une parenthèse dépourvue de la moindre présence. Le chemin est alors la répétition par avance du But. Tout autre est le chemin ressenti de l’intérieur par le promeneur ou celui qui médite, hétérogénéisant et présentant une variété de bifurcations, telle qu’on ne sait plus vraiment où l’on va (la Wanderung de Lenz et des Romantiques) et que le cheminement, jamais vraiment achevé, ne risque pas de devenir un lien définitif et ineffaçable. Ce modèle est systématiquement appliqué à la pensée.
Texte intégral
1L’idée de cheminement, que je distingue de l’idée de progrès, doit d’abord être éclaircie. Je rencontre les termes « chemin » et « cheminer » dans trois textes que je prendrai pour référence, non qu’ils soient forcément remarquables, mais ils ont quelque chose de symptomatique. D’abord le texte d’édification, naïf et plat mais sans doute pour cette raison, instructif, de Bunyan : Le voyage du pèlerin ; ensuite, la remarque de Detienne, à la fin de Les ruses de l’intelligence, lorsqu’il rapproche l’idée de chemin de celle de lien ; enfin le magnifique texte : Le chemin de l’homme d’après la doctrine hassidique de Martin Buber. Il n’est pas question de s’étendre sur ces textes, mais d’en tirer enseignement. Le chemin de Chrétien est rude, escarpé. Il demande de l’endurance, l’acceptation de la souffrance. Mais Hypocrite, qui croit jouer au plus fin en rejoignant ce chemin par un raccourci plus aisé, n’en tirera pas bénéfice. Il y aurait donc un chemin, un seul, qui conduise au plus haut, non seulement à l’esprit, mais comme dit Pascal, à la charité. Ce chemin spirituel est universel : loin de dépendre de chacun, il s’impose à chacun. Chemin unique, reprend Buber. Mais il en inverse la perspective. Car ce chemin unique est celui que tout individu, et lui seul, doit trouver dans son existence. Et, comme fruit de cette existence-ci, il est inimitable. Quant à Detienne, il ajoute ceci qui échappe à la plupart : tout chemin, individuel ou collectif, unique ou multiple, est toujours une façon d’inscrire une trace durable. Le chemin est un lien, il noue ce qui, dans le paysage, dans une société, dans le cerveau, voudrait rester libre. Qu’on songe à ce qui, dans un cheminement aléatoire, s’est fixé et comme fossilisé lorsqu’on a commencé à en faire un « progrès ». Pour libérer la notion de chemin, et atteindre à son concept, il faudrait généraliser la pratique d’« effacer ses traces ».
2Pourquoi et quand le chemin indure-t-il, au lieu de provigner, de marcotter ? Ce n’est pas tant « faire le point » qui est stupide, comme le dit Deleuze, que plutôt vouloir « faire ligne »1. La ligne, même scalène, capte dans une seule orientation une multitude de points qui n’avaient sans doute rien à voir entre eux. Elle les « assigne à résidence ». Elle donne à chacun des points de la ligne son terme, « a quo » et « ad quem ». La ligne homogénéise le point de départ, le point d’arrivée et tout point intermédiaire, désormais requis pour illustrer la logique linéaire. Dès que le but est fixé, tout prend figure de but. Tout se tourne, en tant que « pour », vers la figure unifiante du but. Ce qui était « pas encore » devient « toujours déjà ». Le chemin avance parce que chaque point de cette avancée est une duplication du but. Ainsi conçu, il dépend d’une vérité « rétrograde », comme l’a montré Bergson. Ce qui redessine le concept de bifurcation, ou de rencontre. Les étapes intermédiaires disparaissent en tant que virtualité, mise en présence d’une rencontre. Ce qui a été choisi est la suppression, dans l’image obsédante du but, de la capacité de création de tout chemin secondaire, venant rencontrer le premier et lui faisant prendre la tangente2. Ce qui a été choisi, c’est « l’effigie de but » qu’endossent tous les éléments jalonnant le chemin. Le loup saisit tout chaperon égaré, et ramène les autres « dans le droit chemin ».
3Lorsque le « but à court terme » (skopos) devient, « destination à long terme où il y va de l’homme en tant qu’universel » (telos) ce qui change, c’est l’instance du chemin. Il n’y a pas de chemin dans le « milieu » des animaux ou des végétaux, puisque ce qui domine, c’est un cycle de perceptions et d’actions qui ne laissent place à aucune hésitation. Mais, la plupart du temps, il n’y a pas non plus de chemin dans l’attitude humaine, puisque la conscience, le calcul raisonné, le savoir d’expérience, l’adjonction de techniques, règnent sans partage. Quand je chemine au sens propre, le sujet actif, c’est le chemin. Mais si j’y vais avec mes prérogatives d’homme déclaré, il devient simple « environnement géographique », un pur décor. Ce qui existe en tant que sujet présent n’est plus ce qui m’entoure et me soutient, mais la règle tendue d’une volonté consciente, dont les carrefours ne sont que des gradations. Ainsi fait l’enfant lorsque des dimensions rapportées à une « règle » prennent le pas sur l’intuition de l’espace trahissant la présence d’un corps sensible. Celui qui avance consciemment vers un but n’a plus de corps : le corps étant la force de ses relatifs et de sa « situation », il en a retourné l’énergie en une arme, une lance qui tient tout en esclavage3.
4J’ai souvent remarqué, à partir de considérations philologiques, que la nature du chemin révélait la nature du désir. Cheminer au sens authentique, c’est déployer la nature inventive du désir, faire confiance à son hétérogénéité. Cela ne permet aucunement d’amasser, d’accumuler4. Le lien devient donc évident entre la rectilinéarité et tout exercice de pouvoir. Si Descartes a délimité les vertus du parcours « en droite ligne », c’est qu’il était par le pouvoir mathématique qu’il découvrait, et dont, pour longtemps, il déterminait le lien avec un pouvoir politique de la raison5. Le « direct » rapporté à la raison, conforte pouvoir et accumulation : secret efficace et bien gardé de notre pensée occidentale.
5Il n’est donc pas si étonnant que l’hodologie, la science des chemins, ait perdu sa place de fondement de la philosophie, qu’elle détenait dans l’épopée (Odyssée), les mythes (Orphée, Héraklès), les tragédies (Œdipe à Colone), ou chez d’anciens philosophes, Alcman, Parménide, Héraclite, Lao Tseu6. Essayons de la redessiner à nouveaux termes. Le chemin qui bifurque imprévisiblement, on peut le nommer « cheminement » qui tire sa nature du chemin et non de qui s’en empare. Cette action, dans une philosophie qui redistribue « sujet et objet », doit être envisagée du point de vue du chemin lui-même7. Il ne « sert à rien », il « ne va nulle part », il est « chemin errant », terre et cailloux et, donnant assise, il n’a qu’à remplir fidèlement sa fonction passive. Celui qui se laisserait prendre par la magie du chemin, les contes ne cessent de le rabâcher, deviendrait « voyageur égaré », chercheur de trésors errant par les routes, « philosophe tombé dans une eau très profonde ». Contre Descartes, qui veut contrôler cette « fonction chemin » pour donner à l’homme une régie universelle8, examinons pour elle-même l’énergie du chemin. On voit une objection surgir. Un chemin « en soi », indépendamment de l’homme, qu’est-ce que cela peut bien être ? N’est-ce pas l’homme qui trace à la surface de la terre, et au-delà, des chemins qui récitent sa gloire ? N’est-ce pas l’homme qui, conscient de sa capacité de projets, décide d’un chemin, et le fait naître, quitte, « chemin faisant », à vinaigrer les roches (Hannibal). Faire route s’entend au sens glorieux de créer un tracé dans le vierge, le vivace, le bel aujourd’hui. Ce chemin précède l’homme et le conduit, comme on parle en alpinisme de « créer des voies », ou, en course maritime, de déterminer le « passage du Nord-Ouest ».
6On le voit, transférer la « fonction sujet » de l’homme au chemin est une audace qui modifie totalement l’économie de la pensée. L’appui de cette pensée est l’inséparabilité de toute chose avec ses « relatifs », le fait que les choses n’existent pas « en elles-mêmes », mais sont la trace du réseau de leurs relations. C’est une pensée du trajet, du mouvement produit par des milliers d’entités. Fixer les choses est utile, mais ne voit rien de réel. La réalité est quantique, elle se compose de paquet d’ondes, de transferts, d’influences et de flux qui ondulent entre les choses, y dessinent passages et intervalles (Bergson). Notre pensée dite moderne a perdu ce mouvement : elle fait comme les trains, aller de stations en stations, comme sur un chemin de croix. Mais le Chef de gare de la station de Kalda, seul un Kafka le devine, est en train de devenir un loup. Quand Deleuze ouvre son œuvre majeure (Différence et répétition) par un privilège systématique accordé à la différence, ce n’est pas qu’il veuille ruiner la répétition, mais la saisir comme cas de la différence. Ce faisant, il refonde une hodologie. Il y a la même audace9 à faire dépendre la répétition de la différence, qu’à faire dépendre l’homme du chemin.
7Ce qui nous force à critiquer en profondeur la notion de « progrès »10. Il faut chercher et trouver un autre concept du Progrès, et pour cela, démonter son mécanisme « en pensée ».Toute pensée engage une vision du monde, une pratique et une figure dont l’homme est responsable vis-à-vis du monde, étant impossible pour un chant de rossignol ou un cri de chimpanzé de changer la face du réel. Or, lorsque ce mécanisme tend seulement à promouvoir l’homme, il est décrit au mieux dans les « quatre causes » d’Aristote. Partant d’une « matière » (hylé) informe, à la fois réceptacle et nourrice, mais représentant le pôle du chaos, on suppose l’adjonction de la « forme », de l’« efficience » et de la « fin » pour lui donner forme, comme on marque une cire. Toute efficience menant à une forme selon la visée d’une fin, est réputé progrès sur la déficience de la matière « brute ». Il est alors aisé de concevoir que le « Sujet » suive le modèle d’une synergie des trois causes contre « l’informe ». On dispose dès lors un sujet substantiel, à la fois grammatical, logique et politique, attirant à lui tout « attribut » sans être l’attribut de rien, capable de forme et d’efficience, pouvant donc bâtir un monde à lui. Comment éviter d’adjoindre à cette naissance du Sujet-fin, l’assignation d’une Fin universelle11 ?
8La pensée a pu prendre un autre chemin, se donner un but paresseusement, rêveusement, romantiquement, sans savoir comment s’y rendre. D’où le couple qu’Alcman (VIème siècle av J.C) déployait dans son Poème : Skotos, l’absence de repères, et Tekmor, le signe qui paraît au ciel. Certes, le but doit être accompagné d’une méthode qui escorte et, de fait, construise le chemin. Certes, pour qu’il y ait progrès, au sens de parcours évaluable, il faut : 1) le désir d’avancer ; 2) l’énergie d’avancer ; 3) une efficience capable d’aplanir les obstacles ; 4) l’idée d’un But ; 5) la capacité, au long d’un chemin matérialisable, d’évaluer sa position, en comparant le point de départ au but estimé ; 6) la rétroaction de la position sur le « cap » suivi. Mais rien ne dit qu’une forme d’inconscience, une volonté moins tendue, une confiance accordée de nouveau au corps, ne soit capable de construire un chemin qui ne soit pas volontariste, et résulte des hésitations mêmes du parcours. Dans la première attitude, très déterminée et conquérante, admettons un vecteur A-B, où B soit l’anticipation du but. Sur ce vecteur, dit le « plus court chemin » vers la destination, il sera loisible de « diviser la difficulté en autant de parties qu’il sera requis pour la mieux résoudre ». Ce qui est supposer des étapes et des haltes, assimiler par avance toute étape à la fin, donner à tout allure métrique et réaliser la formule de Protagoras12 : « anthropos metron ton pragmatôn apantôn », « l’homme est le mètre13 des choses ». On voit que ce « résumé métrique », ce schéma de base de toute hodologie rationnelle considérant les choses en fonction d’un but initial, est une méthode qui engrange par anticipation les conséquences d’un but conscient. Pouvoir de l’esprit sur les choses, pouvoir de l’homme sur l’homme et sur le monde, afin qu’ils deviennent l’anticipation de l’Homme à venir.
9Mais admettons qu’il n’y ait pas de but au bout du chemin, ou que le but ne soit perçu que de manière périphérique14. Car si le premier type de progrès peut être associé à un curseur se déplaçant sur un vecteur, le second type englobe la totalité des actions humaines interférant entre elles et avec toutes les causalités naturelles. Cette totalité atteint à l’infini. Prétendre qu’une Pensée, une Culture, une Epoque soient meilleures que d’autres, c’est sauter par-dessus l’infini, comme on franchirait un ruisseau. C’est ici qu’on sera forcé d’en rabattre sur l’idée de progrès purement « global » comme une sorte de vague idée du monde, et de lui adjoindre un progrès « local », ni mince ou indigne. Le progrès global, c’est la forfanterie d’une réduction de toutes choses à une ligne artificielle. Le progrès local/global, c’est le labyrinthe, la réalité même. Dans les sociétés traditionnelles, obsédées par la puissance du « chaos », il ne pouvait être question de Progrès. Ce qui ne signifie pas que la pensée était statique. Au contraire. Elle avait conservé la vitesse et le mouvement. D’où la persistance de l’intelligence rapide (ruse) et des « tournures de la pensée » (boucles et retours). On a pris ces commémorations, ces périodes, ces cycles, ces boucles millénaristes pour un signe de clôture15. Terrible contresens16 ! A un regard bienveillant sur le monde, où la moindre entité peut avoir place et rôle assignés, il n’y a pas un but unique, mais des milliers de buts, toute une foule. Tout est but, le Tout est le but. Le regard balaie large, il voit tout. Dans la maturité de la vision organique que déploie Whitehead avec sa « creative advance » (Process and reality), c’est le monde entier qui va de l’avant, avec ses milliards de créatures où même atomes et particules ont une importance. Il faut réévaluer le retour par boucle dans les sociétés traditionnelles. Elle permet de monter en puissance sans appeler pouvoir ni l’accumulation. La science moderne a d’ailleurs retrouvé la synergie systémique de la rétroaction. Et cela fait beau temps qu’en art, ce « regard » patient, réfléchi comme courbe d’un retour, périphérique, semi-conscient, organique ou inorganique, loin d’une hypnose téléologique, rend compte de l’œuvre achevée, insurpassable17.
10Contrairement à ce qui a perduré en Orient, en Occident, le retour vers des zones moins conscientes, moins volontaires, moins finales s’est masqué dans « l’intériorité », sur laquelle va se fixer la notion d’âme. Chez Aristote, elle est « en quelque sorte tous les étants », chez Augustin, elle abrite les « vastes entrepôts, les immenses palais de la mémoire ». Par cette analogie, une intériorité parfaitement confuse, assimilée à une « introspection », confisque la forme du cycle comme retour. Dans le « connais toi-même » de Socrate, dans le « in te redi » (retourne à toi) d’Augustin, on entend : « tourne-toi vers ton âme ». Alors que le mouvement de retour est un geste global de conversion du corps/esprit, on propose comme télos la fine pointe de l’homme conscient. Or, le retour préserve les richesses du parcours : Ulysse et son nostos. Ce n’est pas Ithaque qui est le point important, mais ce qui se passe sur le chemin. Des rencontres sont alors possibles, des « coupures/flux », comme le disait Deleuze, un experiri comme épreuve de l’expérience. S’élargir pour rencontrer le monde. Le monde est ainsi rencontré « dans les grandes largeurs ». Aucun artiste ne refusera cette formulation. Le « scanning inconscient » d’Ehrenzweig dit bien que le peintre « ne sait plus où donner de la tête », mais sait très bien où donner du cœur, du foie et de la rate (Montaigne), de la poitrine, du ventre, du sexe, des yeux, de la main et du sein. Logos bathus, proportion permettant un choix en profondeur, sans limites.
11Le concept de retour est la ligne bourgeonnante (Von Koch). Et tel devrait être le concept du « progrès », pour toute évaluation philosophique débarrassée de l’idéologie. Tout le débat entre point et sphère, dès Plotin et jusqu’au Moyen Age, tient dans cette lutte entre téléologie ponctualisante et atélie hétérogénéisante, qui ouvre l’espace en sphère18. On comprend alors que le mouvement de retour lui-même ne soit qu’une réduction abrégée du réel. Le mouvement de « retour » élargit les avancées en tous sens (volonté de puissance, croissant en haut, en bas, par devant et par derrière, d’un côté et de l’autre), y compris dans des sens contraires ou contradictoires, embrouillés, croisés, récursifs. Le « retour » est polytélique. Si rien n’a de valeur, tout possède une valence. La téléologie classique s’effondre19 ? Les ordinateurs sont aujourd’hui capables de proposer des modèles de « progrès large ». Pourquoi ne pas en profiter ? Il faut faire cesser les perspectives mono-orientées20. Ainsi n’auraient eu tort ni le puisatier chinois, refusant une innovation technique allégeant sa tâche, ni le sachem iroquois refusant de labourer la Terre, notre mère, que le labourage aurait « griffée ». L’écologie donne raison à la prudence visionnaire de ces Sages21.
12Ici s’impose quelqu’un qui pourra nous conduire à un vrai concept du progrès. C’est la figure géniale et controversée dès son époque (Kant lui-même croise le fer avec lui) de Herder22. Il est le seul, au XVIIIe, à avoir compris ce que voulaient dire les cultures anciennes avec l’idée du « circulaire ». Il est le seul, dans l’effervescence voltairienne, condorcétienne, kantienne d’un Progrès constant et indéfini, à avoir compris que les individus autant que les civilisations naissent, croissent comme un tout bien pris ensemble de différences, puis meurent. Il est le seul à avoir senti que le progrès est distribué en organismes, incomparables les uns par rapport aux autres et dotés de croissance, d’inventivité, de capacité de nouveauté. Le Progrès (Fortschritt) reste un mot creux s’il se dissocie d’une avancée (Fortgang) modeste, où les ensembles époquaux soient pris en bloc, dans leur différence qui les constitue en systèmes concrets et vivants.
13Il est temps de conclure. Perdant le sens du cheminement, le progrès auto-proclamé reste une notion vague, mythique. Faible, il a besoin de la force des institutions et des armées pour imposer sa volonté prophétique. Mais son inverse, le « progrès large », qui n’est autre que la croissance concrète des choses considérées en un ensemble23, n’est pas accessible à l’homme seul. Il demande qu’on laisse parler toutes les choses et tous les êtres. Il demande l’involontaire et l’inconscient de systèmes qui, s’apparentant aux systèmes organiques, ont présidé à la construction des langues.
14La réplique vient très vite. « Et l’homme ? » Eh bien, l’homme doit « se faire une raison » : il n’est pas la seule entité que comporte le monde. Le progrès humain consiste à laisser croître les systèmes organiques et inorganiques autres que nous-mêmes, et à mesurer notre propre croissance à une compatibilité avec ces systèmes qui constituent notre dehors, et, pour la plupart, rendent possibles notre existence en tant que progrès.
Notes de bas de page
1 Il est vrai que « faire le point » au sens de l’orientation cartographique, implique que tout point dépende d’une situation prédéterminée de directions et de lignes, qui permettent son repérage.
2 C’est l’attitude deleuzienne devant la question du sujet qui lui permet de donner un sens de paradigme majeur à la thèse du dispars chez Simondon, où deux éléments, se rencontrant, produisent du « nouveau ».
3 En grec, aikhmalôtos dit le statut du prisonnier de guerre « saisi à la pointe de lance ».
4 La démonstration en ayant été faite et publiée dans un autre ouvrage, je résume ce point. Depuis Benveniste, on sait que le domaine du Droit dépend d’un radical +reg-, dont un verbe : oregô, indique la tendance du désir à faire route. Faire route suffisamment longtemps, en ne regardant rien de ce qui vous entoure, toujours devant soi, jusqu’à atteindre, en fin de journée, la limite de son parcours et de son désir, c’est cela qui explique le lien du rex (roi) à la regio qu’il aura le droit de régir (e regione signifie : en ligne droite). De là, l’organisation civile et politique de la région de régie, qui demande un droit, pris dans tous les sens (directus, Recht). C’est pourquoi la façon dont Propp présente le chemin d’apprentissage (la Bildung) comme acquisition de compétence et « ascenseur social », est à la fois significative et tendancieuse. C’est une des façons, pour le Pouvoir, de se conforter dans les esprits, d’établir son Mythe personnel.
5 L’extraordinaire, c’est qu’il le faisait au moment même où son corps, par l’intermédiaire de son rêve de la nuit du 9 novembre 1647, contemporain de la rédaction de la Première Méditation et rapporté par Bailet, lui lançait inconsciemment en se dissociant en deux parts, dont l’une (le corps matériel) devenait si légère qu’elle abandonnait l’autre (le corps spirituel ou glorieux) au tourbillon et à la chute. En route, dans notre jeunesse, vers un lieu peu fréquenté du Berry, l’absence totale d’indications aux carrefours confiait au flair le soin de déterminer la route à suivre, et achevait de constituer ce but en pôle onirique, somme toute inatteignable. Ainsi se constituait la « retraite » des vacances, le « lieu où l’on n’arrive jamais ».
6 C’est peut-être ce qui donne son sens à Héraclite : « se soucier de qui oublie où mène le chemin ».
7 Dans la nouvelle de Stifter Le chemin de forêt, c’est le chemin qui est le personnage central, pouvant exercer sur Théodore son influence curative. Comme dans L’homme sans postérité, le style du romancier, qui n’a pas grand-chose à voir avec le style Biedermeier, vient directement d’une pensée. Chez Stifter, le personnage c’est la nature, et l’homme n’est qu’une dépendance de la nature : homo natura. C’est bien pourquoi Nietzsche en fait son romancier d’élection.
8 Il y a deux types de « grands » philosophes » : 1) ceux qui, donnant à l’homme les clés d’une régie universelle, se voient attribuer en retour une grandeur dont on peut soupçonner aujourd’hui qu’ils ne la méritaient pas, un peu comme on encensait les conquérants de terres nouvelles avant d’en découvrir récemment les sous-entendus ; 2) ceux qui contestaient violemment, mais de manière cryptée, la régie universelle à laquelle l’homme prétend, et en ont payé le prix en n’accédant jamais à la place majeure qu’ils méritaient dans le domaine de la pensée.
9 A l’inverse de ce qu’avec des frissons dans la voix et en s’agenouillant devant Kant, on nomme « révolution copernicienne », qui n’est jamais qu’une confirmation d’un très classique anthropocentrisme.
10 Le grand mathématicien Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, commettait une bourde pitoyable en attribuant aux peintres du XVIIIe une supériorité artistique sur les bustes égyptiens et les Kouroi grecs ! Erreur accompagnée de formules à l’emporte-pièce telles que : « Les Grecs sont un peuple de bavards ». J’ai fort critiqué cette niaiserie dans le volume Analyses et réflexions sur Condorcet des éditions Ellipses, créant à cet effet le néologisme « hyperrégression » pour signaler que la propagande irréfléchie en faveur du « Progrès » a longtemps dissimulé les régressions liées à ce « progrès ». Le cumul de ces régressions nous a explosé à la figure.
11 On est en possession d’un pattern du progrès. On opposera la forme au chaos comme on dresse Saint Michel contre le Dragon.
12 Romeyer-Dherbey, dans Les Sophistes, PUF, « Que sais-je ? », réhabilite cette pensée puissante et négligée.
13 Dans Mythe et pensée chez les Grecs, le plan à damier des villes associe la laïcisation à une métrique.
14 Pléthore de références : la paresse des Mélanésiens ; le parcours « hétérogénéisant » de Lupasco (Du rêve, de la mathématique, de la mort) ; l’attention flottante des peintres ; le « scanning inconscient » d’Ehrenzweig ; la Wanderung de Lenz ; le labyrinthe de Borgès ; le « corps sans organes » d’Artaud ; le « Nouveau réalisme » déconnectant le stimulus de la réponse (Cinéma II : l’image-temps de Deleuze).
15 Ainsi Alexandre Koyré se trompe-t-il dans le titre : Du monde clos à l’univers infini. Le monde ancien est holistique, mais il n’est pas clos. C’est plutôt le monde moderne qui manque de circularité.
16 Récurrence du thème romantique du retour, du détournement (Hölderlin), du retournement (Hölderlin, le retournement natal).
17 On aurait, dans la critique kantienne de la totalité collective, à laquelle il substitue la totalité distributive, une manière de réhabiliter un usage de la Totalité que, depuis Levinas et les désastres des totalitarismes, on n’ose même plus aborder comme un concept. Il faut envisager la totalité au sens d’Hippias ou d’Hippocrate : ce que nous nommons aujourd’hui, surtout chez Luhmann, le « systémique »
18 Voir Georges Poulet, Les Métamorphoses du cercle, et notamment le « ventre de la Vierge » comme « maximum in minimo ». Dans le cas de Dieu, le point (centre) et la sphère s’équivalent. On peut le dire par le concept spinoziste de « causalité immanente », opposée à la « causalité transitive ». Il suffit que le point ou le centre soit doté d’une énergie infinie pour que, non seulement il ne cesse pas de créer, mais continue de soutenir ses créations en restant en elles (in-manere, rester dans, au lieu de transire, passer à travers). Le centre devient toutes les choses qu’il crée en les traversant. Dans ce type de sphère, chaque point peut devenir un centre. Puisqu’il y a isotropie, la réalité est la totalité sphérique des choses, des êtres devenus eux-mêmes, et si négligeables qu’ils paraissent, des centres. Ce qui implique l’image du Sphairos chez Parménide et Empédocle.
19 Car quelle idée seulement humaine mériterait de guider l’Humanité ? Pourquoi une fin assignée par un homme serait-elle meilleure qu’une autre ? Quelle culture pourrait s’arroger le droit de se prétendre supérieure à une autre culture ?
20 Chez les peintres de la Renaissance, la Veduta reste ambiguë, mais la perspective ne l’est plus du tout.
21 Clastres a bien montré que les sociétés traditionnelles étaient d’avance arc-boutées contre un Etat qui n’avait pas encore fait son apparition. Mais l’Etat n’est jamais que la forme ramassée de toutes les tendances individualistes, et de toutes les manières artificielles de se rassembler, dans la menace qu’elles font virtuellement peser sur l’équilibre, le respect et la réciprocité. Je repère la naissance de l’idée de progrès dans le Phédon de Platon, 97 c à 100 b. Platon constitue en lieu des Idées (topos noêtos) un cosmos du pensable. Il déclare le début officiel de l’anthropocentrisme. Socrate voulait dire : « Connais, non pas le cosmos naturel, mais toi-même, en tant qu’un homme ». Platon supprime le respect dû au cosmos naturel, et détourne ce respect vers un cosmos de l’intelligible. Il fait de ce cosmos un être existant par soi, plus jamais immanent. On passe d’un « cosmologisme immanent » à ce que l’on pourrait nommer un « anthropocentrisme transcendantal ». Voilà exactement ce que nous avons nommé « progrès ». Toujours plus d’humain partout.
22 Herder expose sa théorie, avec un humour qui se sent dès le titre, dans Auch eine Philosophie des Geschichtes, Encore une Philosophie de l’Histoire !, ce qu’il faut traduire en : Une nouvelle Philosophie de l’Histoire. Même Hegel est en retrait par rapport à Herder. Il a bien tenté, dans la Préface de la Phénoménologie de l’Esprit, de redonner son lustre à la pensée circulaire. Mais l’opposition « dialectique » entre la thèse et l’antithèse fait tomber le circulaire « en dehors » de la raison. Seul le troisième moment, dit « spéculatif », a le pouvoir de remettre la machine rationnelle, abritée dans le réel, dans sa marche en avant vers le spirituel. Bref, sous couvert de rendre hommage à Héraclite, ou au taoïsme (« Le beau qui n’est que Beau, c’est la laideur »), il en annule toute la nouveauté. La linéarité prend la haute main sur la circularité, un peu comme la mécanique classique de Newton et Einstein en finit avec les « lieux qualifiés » d’Aristote. Mais la science moderne a compris que ce sont le cycle et le système, le circulaire intégrant qui constituent le fond même du réel (thermodynamique des systèmes ouverts, voir Prigogine, La Fin des certitudes).
23 « Ensemble » est un terme philosophique à part entière. Il est décliné dans le synéchès de Parménide, dans les hola d’Hippias et d’Hippocrate, dans le Tout des Romantiques allemands, dans le Zuzammenhang de Dilthey. Répété à l’envi dans les manifestations, il n’est en général pas compris dans son concept qui se résume dans le respect des différences.
Auteur
-
Arnaud Villani
Agrégé de Lettres Classiques et de Philosophie, Docteur d’Etat, a enseigné de 1969 à 2010 dans les deux niveaux des Classes Préparatoires Littéraires à l’ENS du Lycée Masséna, Nice. Retiré dans le Gard, il se consacre à l’écriture poétique, philosophique, et à la traduction de poètes, en collaboration. Son œuvre admet trois axes principaux : la pensée présocratique (deux ouvrages sur Parménide en 2011 et 2013, projet d’ouvrages communs avec Heinz Wismann et Gilbert Romeyer-Dherbey) ; la pensée de Deleuze (cinq ouvrages, dont La guêpe et l’orchidée, éd. Belin, « L’Extrême contemporain », 1999, réédition augmentée aux éd. Rue d’Ulm, 2020) ; une contribution à la critique de la pensée occidentale (trois ouvrages, aux éditions Unicité, de 2018 à 2021).
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