1. 2 février 962. Otton Ier, empereur d’Occident : l’Allemagne s’installe au cœur de l’Europe
p. 17-23
Texte intégral
1Il ne faut jamais oublier la dimension territoriale de la puissance économique. Par sa taille, sa situation géographique, sa structure ou son mode d’administration, le territoire influe sur l’économie.
2 Au cœur de l’Europe. L’Allemagne s’y est inscrite, il y a plus d’un millénaire. Pour l’historien Golo Mann – fils de Thomas Mann, bavarois et fédéraliste –, « l’Allemagne a eu le malheur d’être, depuis sa naissance, au centre de l’Europe, entre l’est et l’ouest » (Histoire allemande du XIXe-XXe siècle). La géographie commande-t-elle à l’histoire ? Élisée Reclus rappelle, dans sa Géographie universelle, que l’Allemagne est la contrée centrale de l’Europe par excellence : « Les diagonales menées d’une extrémité à l’autre du continent passent à travers son territoire ».
3L’État allemand est aussi le plus ancien de l’Europe moderne, souligne Pierre Béhar. « Il est le premier à sortir des décombres de l’empire de Charlemagne » en novembre 887 avec l’élection de Arnulf de Carinthie à la diète de Tribur. Le royaume de Germanie naît alors d’un bloc, rassemblant les peuples souches (Stämme) : Franconiens, Saxons, Thuringiens et Bavarois. Seul en mesure de recueillir l’héritage de Charlemagne, il est le noyau d’un Saint-Empire (sacrum imperium) appelé plus tard Saint-Empire romain germanique. En Europe, c’est le seul élément de paix, de stabilité et de puissance ; il est curieux d’observer que plusieurs siècles plus tard, cette masse centrale sera au contraire le cœur tourmenté de nombreux conflits... Enchâssée dans le continent, l’Allemagne doit coexister avec de nombreux peuples très différents, par la langue, la religion, la culture politique. Avec l’expansion territoriale de l’Empire, le monde germanique englobe nombre de contrées qui relèveraient aujourd’hui de la souveraineté de 17 États ! La France (Lorraine, Alsace, Flandre, Bourgogne, Alpes), la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Suisse, le Danemark, l’Autriche, l’Italie, la Slovénie, la République tchèque (Bohême et Moravie), la Slovaquie, la Pologne, la Croatie, la Russie, ainsi que les trois États baltes soumis aux Chevaliers teutoniques... À cet ensemble composite on pourrait ajouter le futur Empire des Habsbourg, pour couvrir ainsi la plus grande partie de l’Europe... Le Saint-Empire n’est pas une construction éphémère (comme l’empire napoléonien) ni de simples liens tissés entre les dynasties, mais bien un ensemble territorial à structure lâche, reposant sur une politique de peuplement, des échanges commerciaux, une prégnance culturelle forte (langue, religion), des institutions solides et la fidélité à l’empereur.
4 Un homme incarne ce magistère européen. Otton 1er dit Otton le Grand (912- 973), roi de Germanie (936-973) et empereur d’Occident (962-973). Après avoir consolidé l’œuvre considérable de son père Henri 1er l’Oiseleur, puis acquis un prestige immense après sa victoire sur les Hongrois à la bataille du Lechfeld (955), il recueille en 962 l’héritage carolingien et romain. Le Saint-Empire, c’est l’Empire romain restauré : l’idée d’un Reich a ainsi perduré pendant un millénaire dans la conscience collective allemande. L’histoire allemande n’a cessé de véhiculer à travers les siècles, l’idée impériale, chrétienne et universaliste du Saint-Empire, qui s’efface en 1806 pour se réincarner ensuite dans une nouvelle perspective, celles de l’empire wilhelminien ou celle de l’Europe, mais curieusement aussi celle de la république de Weimar ! L’article 1er de sa constitution ne dit-il pas : « Le Reich allemand est une république » ? Robert Minder nous rappelle qu’« à travers les siècles, la vision du Saint-Empire dominant l’Europe est restée dans la mémoire collective des Allemands, comme un appel à la conquête, une promesse d’hégémonie, une certitude mission sacrée ».
5Pendant ses 30 ans de règne, Otton 1er, souverain intelligent, habile, bon chef de guerre, bon administrateur, ayant du monde une vision vaste et juste, est admiré et respecté : la poétesse Roswitha écrit sa légende de son vivant (969). Se posant en héritier de Rome, il jette les bases d’une domination allemande sur l’Europe centrale et orientale, jamais démentie depuis. Le rayonnement diplomatique de l’Empire semble préfigurer la situation actuelle ! À l’ouest, il règle les différends entre Carolingiens et Robertiens qui prétendent tous deux à la couronne de France, mène les premières campagnes militaires allemandes dans le pays, tout en préservant des liens avec le grand voisin par sa femme Adélaïde, toujours fidèle à sa haute Bourgogne natale. Au sud, il étend son pouvoir sur l’Autriche, la Hongrie, la Slovénie et remet de l’ordre dans les affaires italiennes. Au sud-est (Byzance), il négocie le mariage de son fils Otton avec la princesse Théophano, nièce de Jean 1er Tsimikès. À l’est, il étend son influence sur la Pologne, établit sa suzeraineté sur la Bohême, négocie avec Olga la « reine des Russes » qui gouverne Kiev. À la diète de Quedlinbourg (973), peu avant sa mort, sont présents le duc Miezko 1er de Pologne, le duc Boleslas de Bohême, les magnats hongrois émissaire du duc Geyza, le roi Harald du Danemark, des Bulgares, des Russes, des Byzantins, les princes de Capoue et de Bénévent, et aussi des fatimides musulmans de Sicile et d’Afrique – tout cela fait apparaître le Saint-Empire comme la puissance quae parcellit in mundo (la première place dans le monde).
6L’histoire de l’Allemagne se développe dans le souvenir de cet imperium.
7Sur une plus longue durée se déploie, pendant son règne et jusqu’au XVIIIe siècle, un vaste mouvement de colonisation. Le réservoir démographique germain alimente un flux séculaire d’émigration et d’expansion territoriale de l’espace germanique, qui imprime aux terres slaves une empreinte germanique indélébile. Tantôt spontané, tantôt orchestré par les abbayes et les princes, ce Zug nach Osten s’accomplit par le défrichement, l’exploitation minière, la construction d’églises, abbayes et châteaux sur les mille chemins de la diaspora germanique. Des milliers de villages et de villes sont fondés : les chevaliers de l’Ordre teutonique, à eux seuls, édifient 148 châteaux, 1400 villages et 55 villes fortifiées, dont Königsberg (1255) ville allemande pendant près de 7 siècles, et patrie de Kant. Des milliers de villages et de villes ont été régis pendant des siècles par le droit allemand (droit de Lübeck, de Magdebourg, de Nuremberg, d’Allemagne du Sud). Les colons ont fait souche, donnant de puissantes minorités germanophones (18 millions d’habitants en 1937) en terre slave. Pour des siècles, la physionomie ethnique de l’Europe centrale et orientale est marquée du sceau germanique, de la Baltique aux Carpates, de l’Oder au Niémen. Il reste aujourd’hui des minorités germanophones (1,5 million de personnes) dans 27 pays d’Europe (400000 en Russie, 30000 en Italie, 180000 au Kazakhstan, 150000 en Pologne, 130000 en Roumanie...).
8 L’idée fédérale. Otton a jeté les bases d’une puissance allemande au cœur de l’Europe. Ses successeurs font vivre l’héritage, mais peu à peu, en dépit du règne de souverains d’exception comme Frédéric 1er Barberousse, le pouvoir réel échappe de plus en plus à l’empereur : désagrégation lente – témoignant de la solidité profonde de l’édifice – mais affaiblissement continu. Peu à peu, le pouvoir passe aux mains des dignitaires de l’Empire, glisse du centre vers la périphérie, alors que la France se construit patiemment selon un processus exactement inverse. Sous la pression des circonstances, Frédéric II reconnaît la souveraineté des princes ecclésiastiques par la Confederatio cum principibus ecclesiasticis édictée à la diète de Francfort (1220) puis aux princes laïques par le Statuum in favorem principum en 1232. Le pouvoir de fait des territoires est reconnu de droit : c’est la « victoire territoriale », consacrée en 1250 à la mort de Frédéric II. La nature de l’administration du territoire allemand est inscrite pour des siècles, jusqu’à nos jours, dans les institutions et la culture politiques du pays. Avec le Saint-Empire apparait une forme politique nouvelle, complexe, à la fois millénaire et moderne, ce « compromis fédéraliste » dont parle Thomas Nipperdey, entre unité et multiplicité, pluralité et intégration. Ce que Pufendorf qualifiait de « quasi monstre », cet « État constitué d’États », a pourtant témoigné d’une grande souplesse et d’une efficacité certaines : la collecte de l’impôt impérial était efficace à 80 % à la fin du XVIe siècle (selon W. Schulze) ; les tribunaux d’empire, les infrastructures, la poste impériale fonctionnaient bien et l’Empire n’a-t-il pas su régler des conflits religieux avec la Paix d’Augsbourg (1555) puis les traités de Westphalie (1648) ? Toutes sortes de solidarités, de nature territoriale, institutionnelle, confessionnelle ont tramé un tissu d’interdépendances fonctionnelles qui ont servi l’économie. Pendant le grand interrègne (1250-1273), l’Allemagne vit sans empereur, et même sans roi ; deux tentatives de réunification échouent sous Charles Quint puis Ferdinand II. C’est un État nouveau et centralisé, la Prusse, qui a conduit le pays à la deuxième réunification en 1871.
9À défaut d’unité, l’Allemagne est diversité ! Elle se développe précisément grâce aux territoires, grâce aux républiques urbaines, duchés et comtés qui font vivre le grand corps germanique. La grande réforme de l’empire (diète de Worms, 1495) parvient à concilier la volonté d’autonomie des états face au pouvoir central tout en préservant la paix et le droit dans les territoires, grâce à une institution centrale, le tribunal de la chambre impériale (Reichskammersgericht). L’idée fédérale s’implante ; la République fédérale actuelle est fille de l’Empire. Cela n’est pas sans conséquence pour l’économie : l’Allemagne est un territoire où coexistent un grand nombre d’unités souveraines de puissance comparable ; cette situation crée une pression concurrentielle forte entre territoires, villes, entreprises. Elle augmente le goût du risque et de l’innovation par une introduction plus rapide des inventions et des procédés de production, une circulation accélérée de l’information. O. Volckart a montré qu’en l’absence de régulation centrale par l’empire, les monopoles ne se créent pas aisément, la concurrence est de règle ; par ailleurs en l’absence d’une législation générale, les conflits d’intérêts ne peuvent être réglés que par des accords bilatéraux entre les acteurs (villes, duchés, commerçants), créant une culture du dialogue ancestrale. Tout cela insuffle une dynamique sans doute plus féconde que la cristallisation des pouvoirs, des talents et de l’argent en un seul pôle hégémonique comme la capitale d’un État centralisé.
10L’un des aspects les plus spectaculaires de cette dynamique polycentrée est le rôle des villes.
11 Les villes, moteurs de l’économie allemande. Les empereurs ottoniens ont développé une politique de création de villes, accordant à nombre de castrum le droit de battre monnaie et tenir marché. Comme la Flandre et l’Italie du Nord, l’Allemagne devient une économie de villes. L’urbanisation « à trois têtes » (palais, marché, église) – pour reprendre l’expression de Jean-Luc Pinol – est amorcée à la fin du VIIIe siècle. Charlemagne établit à Francfort/Main un palais et une église en 794 ; Otton octroie un marché à Magdebourg en 965 et le droit commercial de Magdebourg s’étend rapidement au Brandebourg, à la Poméranie, la Saxe, la Thuringe, la Silésie, la Bohême et la Moravie pour des siècles... plus de 1300 villes sont fondées dans l’empire entre 1260 et 1300 ; Wilhelm Abel avance le chiffre de 3000 pour la période 1230-1350.
12Entre les villes se développent des échanges embrassant l’Europe entière, en réseaux complémentaires et concurrents. Les lignes de force de l’économie contemporaine se dessinent déjà, notamment le long du Rhin : l’Europe rhénane, chère à Étienne Juillard, s’étirant de Londres et Anvers jusqu’à Milan s’ébauche dès le Moyen Âge ; aujourd’hui elle constitue le cœur économique de l’Europe, avec 40 millions d’habitants et 1500 milliards € de PIB sur 110000 km2.
13D’autres routes commerçantes jalonnées de villes de foire et de places de commerce se dessinent d’est en ouest (le Hellweg longeant les massifs anciens du Nord, de Bruges à Magdebourg et Leipzig, la route du sel d’Augsbourg à Salzbourg, l’axe Méditerranée-Baltique passant par Augsbourg et Nuremberg... Dès le XIIe siècle, on dit de la capitale franconienne : « la main de Nuremberg s’étend de terre en terre » (Nürnberger Hand geht durchs ganze Land). Les commerçants de Ratisbonne sont présents sur tous les marchés, de Gand à Moscou et Constantinople ; ils possèdent des ateliers en Asie Mineure. Ceux de Cologne sont fortement implantés à Londres. Sans oublier la Hanse qui de 1241 à la guerre de Trente Ans, unit plus de 70 cités de l’Europe du Nord, de Londres à Novgorod.
14 Ainsi « l’Allemagne vaste, vague, flottante et féconde » de Michelet englobe déjà, dans sa mouvance réticulaire, de vastes portions du territoire européen. Un siècle après Otton un proverbe allemand célébrait « la magnificence d’Augsbourg, le génie de Nuremberg, la richesse d’Ulm et le canon de Strasbourg » à l’égal de « la puissance de Venise » et donnait « la domination du monde à toutes ces forces réunies »...
15Au fil des siècles, le « monde germanique » impose, sur une large partie de l’Europe, du Rhin aux confins russes, une forme d’imperium aux multiples visages, linguistique et culturel, politique et économique. L’incarnation étatique de cette présence, longtemps chaotique et dépourvue de centre de gravité stable, contraste avec la permanence des peuples constituant cette aire culturelle vivante et mouvante. Selon les auteurs du Dictionnaire du monde germanique, celui-ci débute avec la rédaction de la Bible gotique par Wulfila, évêque wisigoth (311-382) ayant entrepris cette traduction pour convertir les Goths au christianisme, et « son histoire se déploie selon des lignes brisées et des virtualités inaccomplies ».
16Mais avec Otton 1er, il y a plus de mille ans, l’Allemagne s’est installée au centre du jeu européen. L’autorité que lui confère sa puissance économique actuelle s’inscrit dans cette destinée.
La présence économique allemande en Europe 2016


1. Nombre de salariés dans les entreprises sous contrôle allemand.
2. Importations + exportations.
3. IDE (investissements directs à l’étranger) allemands en Europe.
Zone I : noyau occidental ;
Zone II : Europe centrale ;
Zone III : Europe orientale ;
Zone IV : Europe balkanique et méditerranéenne ;
Zone V : Scandinavie : Danemark, Suède, Norvège, Finlande.
Sources : Deutsche Bundesbank (Bestanderhebung über direkt Investionen, Sonderveröffentlichung, April 2017) – Destatis.
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