Conclusion
p. 357-360
Texte intégral
1Cet ouvrage démontre que l’institution consulaire est un moyen parmi d’autres, pour quelques marchands, de trouver une certaine stabilité et une position de force dans un contexte certes très mouvant, menaçant pour leurs affaires, mais qui, mieux maîtrisé, leur assure une certaine réussite financière et familiale. Pour ce faire, les consuls montrent une bonne capacité à comprendre les enjeux à toutes les échelles, inscrivant en effet leurs stratégies politique et économique dans des perspectives aussi bien locales que globales.
2Le consul doit, fidèlement à ses missions, faciliter les affaires des marchands français et trouver, au sein de la complexe organisation des institutions royales et provinciales espagnoles, le meilleur moyen de résoudre les litiges. Au sein de ce système, le profil qui s’impose et fait autorité est invariablement celui d’un homme familier de cet environnement, par suite, apte à y défendre la nation française. Ainsi, le consul connaît bien son environnement institutionnel et économique dont il est acteur.
3L’économie méditerranéenne est alors interconnectée avec les intérêts qui se jouent dans le Nouveau Monde et son commerce interlope, dont Cadix est l’épicentre. Une route ancienne de cabotage emprunte donc le littoral catalan et sert à redistribuer des produits levantins qui ont été, pour partie, manufacturés, notamment à Marseille ou à Lyon, et sont négociés soit en Catalogne, soit directement à Cadix. En retour, les bâtiments ramènent des métaux précieux qui sont échangés dans le Levant où les Espagnols ne bénéficient pas de permissions ottomanes de commercer. Le profit des marchands français se construit sur cette redistribution. Le consul apparaît comme un des plus importants marchands de sa communauté et a intérêt à voir ce commerce fructifier. Dans ce contexte, qui lui est favorable, tout porte à croire que ce dernier sert au mieux le roi, partageant localement la vision proposée pour l’ensemble de la péninsule Ibérique.
4 Cependant, le consul développe une activité de marchand dès avant sa prise de fonction et défend des intérêts propres. À Barcelone, un même groupe apparaît de manière continue depuis la guerre des Segadors et profite d’opportunités diverses pour implanter son commerce, se doter d’une assise foncière et développer des affaires. Ces familles ont fait des choix divers depuis les années 1650 qui les conduisent à tenir des positions différentes. Ainsi, les Lapeyra, d’origine française, ont opté pour une implantation totale en devenant catalans, les Rey puis les Soleil ont choisi d’occuper un poste consulaire et, de fait, de rester français. En temps de guerre, la position de consul permet aux marchands de prendre davantage de risques, et, en retour, de voir ces initiatives couvertes par le roi qu’ils servent. Cependant, si le consul par l’ensemble de ses actes va trop à l’encontre des intérêts du roi, il risque de tout perdre, comme l’exemple de Monclus l’illustre.
5Même en temps de guerre, deux fondements subsistent depuis que le consulat est devenu royal : le rôle d’informateur et l’assurance d’une protection royale. Premier relais des revendications des patrons et marchands français, le consul s’assure une position de force. Ce dernier ne met pas son crédit en jeu systématiquement et une proportion importante des affaires qu’il appuie tout au long de son consulat concerne des personnes qui sont en affaires avec lui. La charge consulaire est attractive, car son implantation offre des débouchés à tout un ensemble d’acteurs qui dépassent la communauté française. En Catalogne, l’illustration la plus significative reste l’appel fait par les théoriciens de l’économie que sont Martí Piles, Narcís Feliu de la Penya ou Josep Aparici aux consuls étrangers, dont Laurent Soleil dès 1686.
6Alors que leurs écrits défendent l’affirmation de l’économie catalane au détriment des marchands et des produits étrangers, ils s’appuient sur les consuls pour développer des productions locales sous privilèges. C’est une phase de transition assumée qui doit permettre à Barcelone de rattraper son retard. Dans ces années qui précèdent la guerre de la Ligue d’Augsbourg ou qui la suivent directement, on observe donc une position de force des consuls de toutes nationalités à Barcelone.
7Dans ce contexte, peut-on considérer que les consuls sont les simples exécutants d’une politique royale ? Le choix de ces consuls marchands répond à un besoin pour défendre une politique encouragée par les Pontchartrain qui nécessite un réseau actif capable de développer des cas qui doivent faire jurisprudence pour l’ensemble des Français.
8Quand la Catalogne bascule du côté de l’archiduc, la situation institutionnelle est inédite. Alors qu’un consul vient d’être nommé à la place d’un autre, la province dans laquelle il tient sa commission n’est plus aux mains de Philippe V. Une nouvelle fois, le consul montre qu’il ne défend essentiellement ses intérêts, comme l’illustrent la tentative de Laurent Soleil de commercer pour le vice-roi de l’archiduc alors qu’il a servi le roi pendant vingt-cinq ans et celle de Monclus de tirer profit de sa double charge au service de deux rois. Plus que jamais, le retour aux affaires du premier et la multiplication des charges du second témoignent du grand pragmatisme dont font preuve ces marchands qui servent la Nation tout autant qu’elle leur apporte, en retour, un bénéfice.
9L’après-guerre se prépare déjà et Simon Dupin parvient à se distinguer par son mérite sur le champ de bataille plus que par ses qualités intrinsèques. Formé dans un consulat du Levant comme chancelier, il applique dès son accession au consulat français de Catalogne les décrets royaux et crée une chancellerie, ainsi qu’une « nation française » de Barcelone. Le redéploiement des consuls d’un poste à l’autre ou l’arrivée de nouvelles personnes avec la guerre de Succession d’Espagne, outre les décrets de 1713, expliquent cette réforme soudaine de l’institution consulaire en Espagne. En effet, pourquoi les décrets de 1713 auraient été davantage suivis que ceux de 1681, si rien d’autre ne les encourageait ? La formation dans les échelles de Simon Dupin a sans aucun doute favorisé ce changement dans le cas catalan.
10À l’issue de son analyse et dans le cas barcelonais, le consulat peut être considéré comme une institution support. Elle est d’abord un support de la politique hispanique des Colbert puis des Pontchartrain. En local, elle est surtout un support à la stratégie marchande personnelle qui dessert les intérêts de son titulaire, de sa famille et de ses alliés français ou non. Il serait faux de considérer que le consul sert aveuglément son roi et manque d’autonomie. La tentative de Soleil d’attaquer le monopole marseillais et la compagnie du Cap Nègre pour que Barcelone soit producteur et non plus simple diffuseur de produits vendus à Tunis montre qu’il n’y a pas de logique nationale qui tienne mais une logique d’alliances.
11D’autres études enrichissent les thèmes abordés tout au long de l’ouvrage notamment sur le rôle des consuls et le développement de politiques économiques1. Elles permettent de comparer et d’élargir à travers des cas de consuls issus de diverses nations dans des ports méditerranéens les conclusions présentées. Elles permettent de mieux étudier la figure de ces consuls marchands et, à un niveau plus macroscopique, de mesurer le basculement des intérêts commerciaux de la péninsule Ibérique vers le Pacifique.
12 Par ailleurs, de nouvelles études permettraient de comprendre si la rationalisation des consulats français est freinée ou non par les institutions locales et royales. Le cas catalan n’est pas une exception si l’on pense à Valence ou Majorque qui possèdent des institutions provinciales affirmées. En outre, davantage de recherches sur les profils des consuls et leur implantation locale permettraient de savoir si la fonction, comme à Barcelone, s’appuie sur des acteurs locaux, ce qui retarde sa réforme mais permet son fonctionnement. Enfin, le rôle que jouent les consuls des différentes nations à Barcelone dans l’économie locale mérite d’être analysé dans d’autres ports. Il est loin d’être négligeable, car il faut rappeler que leurs associés, Narcís Feliu de la Penya, Martí Piles ou Josep Aparici ont marqué, par leurs écrits et leurs actions, l’histoire économique et idéologique de la province. Le consul n’est donc pas un personnage en recul au milieu d’une communauté isolée.
13Ce travail l’a fait pour un lieu en un temps donné. Il est cependant marqué par un particularisme très fort, d’où ce besoin d’élargir les recherches et les analyses. Il est significatif de voir que, dans une principauté où les pouvoirs locaux sont très affirmés, des consuls étrangers parviennent à jouer un rôle majeur dans l’économie de la province malgré les nombreux paramètres à maîtriser. L’institution consulaire connaît donc en Espagne une période très particulière dans le second XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle dont l’étude est à poursuivre dans sa globalité.
14La borne chronologique de cette étude est clairement identifiable : les décrets de janvier 1716, le départ du consul, la fin de Pontchartrain marquent un tournant. La période suivante s’ouvre dans un environnement institutionnel nouveau, dont un consulat désormais réformé. Une étude approfondie sur la période suivante permettrait de voir si, au-delà des changements politiques et institutionnels aussi bien dans la province que dans les royaumes d’Espagne et de France, il y a continuité. L’arrivée d’un consul rouennais au profil peu semblable à celui de ses prédécesseurs laisse penser qu’il n’en est rien, mais seul un travail approfondi pourra répondre à cette question.
Notes de bas de page
1 Bartolomei, Arnaud (dir.) et al., De l’utilité commerciale des consuls. L’institution consulaire et les marchands dans le monde méditerranéen (XVIIe-XXe siècle). Nouvelle édition [en ligne]. Rome-Madrid : Publications de l’École française de Rome, 2017 ; « Les consuls dans tous leurs états : essais et bibliographie (avant 1914) », Cahiers de la Méditerranée, no 93, décembre 2016, [en ligne], https://journals.openedition.org/cdlm/8465[consulté le 01/05/2018] ; « Moralités marchandes dans l’Europe méditerranéenne au XVIIIe siècle. Institutions, appartenances, pratiques », Rives méditerranéennes 2014/3 (no 49).
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