Introduction
p. 23-26
Texte intégral
1En 2017, les citoyens européens ont, pour la plupart, entendu parler pour la première fois de la Generalitat de Catalunya à l’occasion du « référendum » du 1er octobre et de ses suites. Le parlement de Catalogne a retenu le souffle du monde entier un 10 octobre au soir quand son président, Carles Puigdemont, a affirmé que la Catalogne avait gagné le droit d’être un État indépendant. Trois cents ans après la suppression de la Generalitat par les décrets de Nueva Planta, moins d’un siècle après la déclaration de la Seconde République catalane (1931), l’autonomie devenait république. La mise en application de l’article 155 par le gouvernement espagnol a interrompu le processus, ressuscitant aux yeux de certains Catalans l’entrée des troupes de Philippe V dans Barcelone un 11 septembre 1714 ou la chute de la Seconde République en 1936, n’hésitant pas pour certains à rapprocher la politique de Mariano Rajoy et celle de Franco.
2Cette impasse politique, que le vote démocratique confirme lors des élections du 21 décembre 2017 marquées par une participation record de plus de 82 % des inscrits, par la poussée des élus non indépendantistes de Ciudadanos, par la majorité de voix pour les partis non-indépendantistes, par un échec cuisant du Parti populaire du Premier ministre Mariano Rajoy et par une majorité absolue pour les élus de partis indépendantistes, n’est pas sans rappeler le contexte politique propre à la Catalogne et ses fors à la fin du XVIIe siècle, début XVIIIe siècle. À cette époque, les débats politiques qui entouraient les décisions de justice comme les correspondances témoignent de la complexité et des tensions entre les acteurs politiques que constituent alors Generalitat, Consell de Cent, Couronne d’Aragon, conseils madrilènes et pouvoir royal.
3 C’est dans ce contexte qu’évolue le consul de France en Catalogne, nommé par le roi de France, reconnu par le pouvoir central espagnol et par les institutions catalanes, implanté dans la vie économique locale et internationale, relais des intérêts français. Tout au long de la période étudiée (1679-1716), il est le témoin, la victime ou l’acteur des opportunités, des crises ou de la grandeur de la France, de l’Espagne et de la Catalogne. Expliquer ce jeu d’acteurs dans un contexte mouvant aux accents si contemporains est le premier enjeu de ce livre. Le politique est rejoint pleinement par l’économique – comme souvent – quand on sait qu’un des arguments contemporains de la Catalogne est la volonté d’accroître son indépendance économique vis-à-vis des autres provinces espagnoles.
42017 s’inscrit dans une décennie qui fait découvrir à tous le système économique mondialisé et corrompu dans lequel nous vivons. Depuis la création de Wikileaks par Julian Assange jusqu’aux Panama Papers et Paradise Papers révélés et analysés par le Consortium international des journalistes d’investigation, nous comprenons qu’un système de corruption de masse et d’usages à la limite de la loi profitent à une partie de personnalités aisées qui pratiquent des systèmes connus ou encouragés par des États.
5L’étude des documents de Laurent Soleil, consul français à Barcelone jusqu’en 1705 le montrent serviteur du roi Bourbon quand il écrit à Versailles, honnête marchand catalan quand il contracte avec les grandes familles barcelonaises et obligé de l’archiduc Charles de Habsbourg quand ce dernier lui accorde un sauf-conduit pour commercer en Méditerranée alors que Louis XIV le croit davantage mort que traitre. Ces Soleil leaks se découvrent sans avoir donné lieu à une fuite qui aurait permis au roi ou à un partenaire commercial de se sentir floués.
6Elles révèlent, trois siècles plus tard, comment une charge royale encore balbutiante – celle de consul – a permis à des marchands de s’enrichir au nom de l’État tout en souhaitant enrichir l’État dans un esprit libéral dépassant les monopoles alors établis notamment à Marseille ou à Cadix dans une économie en cours de mondialisation. Le second sujet majeur de cette étude révèle ces pratiques, intuitions et systèmes mis en place qui ne sont pas sans rappeler ceux révélés dans les Échos comme dans le Canard enchaîné à une époque où le contrôle d’information se base sur un contrôle de la confiance à la fois du contexte politique comme celle d’agents de la royauté.
7En effet, 2017 s’inscrit dans un siècle qui n’est qu’information. Les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu, les États génèrent et nourrissent une information non validée, interpersonnelle ou sous contrôle, myriade de données au sein desquelles tout un chacun a bien du mal à démêler le vrai du faux. Un tweet de Donald Trump peut engendrer de fortes incertitudes sur les marchés, une fake news peut émouvoir la planète entière et un fait comme l’élection d’Emmanuel Macron contrebalance aux yeux de l’opinion l’image d’une Europe envahie par les populismes et isolationnistes après l’activation du Brexit encouragé par un patron de presse australien. Les révélations d’Edward Snowden sur les écoutes américaines auprès des plus grands dirigeants, les enquêtes autour de l’ingérence russe dans la campagne américaine, les échos de tout cela dans des séries telles que House of Cards ou des livres comme L’emprise de Marc Dugain témoignent d’une vérité qui dépasse, elle, les siècles : celui qui contrôle l’information détient le pouvoir.
8Depuis le XVIIIe siècle, deux logiques ont totalement basculé, et le présent ouvrage s’attache à démontrer les prémices de ce bouleversement. À cette époque, il convenait de trouver des acteurs de confiance, ce qui explique que les Pontchartrain, ministres de Louis XIV en charge notamment des Affaires étrangères, aient placé des clients issus de leurs réseaux à Madrid pour contrôler la vie politique et économique espagnole, y défendant les intérêts français et ce, de manière outrageante, de 1701 date à laquelle le neveu de Louis XIV, Philippe V, devint roi d’Espagne jusqu’en 1709 et son changement de politique à l’égard de son pays d’origine. En revanche, l’information écrite n’était pas abondante. Le roi ou son ministre entretenaient des correspondances directes avec des acteurs tout autour de la Méditerranée afin d’en savoir davantage sur le mouvement de troupes, sur les denrées disponibles ou sur les communautés françaises, leurs mœurs et leur religion. En retour, ces agents, et en premier lieu les consuls, espéraient avoir la dernière information disponible sur une guerre qui allait éclater, une trêve qui allait être signée pour envoyer le premier bateau chargé de matières transformées vers Cadix et profiter ainsi des métaux précieux des mers du Sud à des taux de change incroyablement avantageux.
9Ces paris sur l’actualité, cette capacité à anticiper de grandes décisions politiques tout en monnayant des informations à différents réseaux ont rendu les consuls indispensables à la royauté pour développer une politique économique et un réseau diplomatique qui commence alors à se déployer autour de la Méditerranée pour servir un dessein politique défendu par Colbert, Seignelay puis les Pontchartrain avant de prendre une ampleur considérable tout au long des XVIIIe et XIXe siècles et tant vanté aujourd’hui. Étudier comment les marchands français de Barcelone se servaient de cette information dans une région du monde qui connut alors des perturbations politiques majeures – guerre de la Ligue d’Augsbourg, guerre de Succession d’Espagne – avec des retournements d’alliances inattendus donne tout son sens à ce commerce de l’incertitude dont les bourses se font encore l’écho de nos jours.
10 Découvrir l’histoire des consuls français de Barcelone au tournant du XVIIIe siècle, c’est mieux comprendre l’histoire de la Catalogne contemporaine, percevoir comment le royaume de France a développé son réseau diplomatique et, avant tout, comprendre comment les consuls marchands mêlaient intérêts personnels et d’État témoignant de pratiques qui n’ont cessé depuis de se complexifier, de s’accélérer et de se développer.
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