La guerre civile espagnole et le discours médiatique français sur l’Espagne
p. 337-344
Texte intégral
1Ma contribution, sur un thème qui intéresse l’hispanisant que je suis, s’inscrit dans deux axes de recherches. Le premier concerne les représentations que j’appelle ethno/socioculturelles, qui sont une catégorie de représentations sociales (chères aux psycho-sociologues) mais qui renvoient plus spécifiquement aux identités et appartenances collectives et au sein desquelles le regard sur l’Autre, et donc sur les autres peuples et les autres pays occupe une place de choix. Ces représentations (images, attitudes, opinion,…) tendent immanquablement à se fossiliser et finissent par fonctionner comme de purs stéréotypes. Car elles participent d’un balisage stable, indispensable semble-t-il, de la perception des choses, des hommes et des événements. Globalement elles tendent en fait à fonctionner comme une grille de lecture du réel, réductrice et conservatrice1.
2Le deuxième axe dans lequel s’inscrivent les observations qui vont être proposées ici concerne le fonctionnement des discours médiatiques et tout particulièrement de l’écrit journalistique. Cet écrit, comme j’ai essayé de le montrer ailleurs2 est le lieu d’une tension entre deux figures du sujet scripteur : celle du scribe et celle de l’auteur. Il semble bien que le prêt-à-écrire, qui intègre précisément les représentations collectives fossilisées, soit une tentation permanente du texte de presse et que le cliché soit la rançon de l’« empathie », c’est-à-dire de la démarche qui consiste, pour le journaliste, à se mettre à la place du destinataire (du lecteur) et donc à lui servir un discours où l’inédit, l’imprévu, sont neutralisés par le familier, le déjà-lu.
3Mes observations portent sur deux ensembles textuels journalistiques produits à l’occasion de deux événements « spectaculaires » survenus dans l’Espagne post-franquiste et qui ont fait la « une » de la presse hexagonale : la tentative de coup d’Etat du 23 février 1981 (au cours de laquelle le lieutenant-colonel Tejero s’est illustré en prenant en otage les Cortès) et la première victoire des socialistes aux élections législatives d’octobre 1982. De ma lecture de deux corpus, il ressort, on le verra, qu’au moins deux représentations fossilisées circulent dans les récits et les commentaires : celle de la guerre civile et celle du rituel tauromachique, les deux participant évidemment d’une représentation plus globalisante, celle de l’Espagne comme terre de passion, de violence et de tragédie3. En ce qui concerne le premier événement, j’ai travaillé sur un échantillon constitué des numéros datés du 24 février 1981 (du 25 pour Le Monde) de six quotidiens nationaux, échantillon représentatif, me semble-t-il, d’un certain pluralisme : Le Figaro, France Soir, L’Humanité, Le Matin de Paris, Le Monde, Le Quotidien de Paris, et de trois hebdomadaires : L’Express (28 février – 6 mars), Le Nouvel Observateur (2-8 mars), Le Point (2-8 mars). Il est bien évident que, du point de vue de la connaissance des faits, les discours tenus par ces diverses publications présentent des différences sensibles dues au fait que la plupart des quotidiens datés du 24 février 1981 avaient rendu compte du « coup de force » alors que le dénouement n’était pas encore intervenu, ce qui n’est le cas ni pour Le Monde, ni pour les hebdomadaires.
4Pour la première victoire des socialistes espagnols, j’ai interrogé uniquement les journaux nationaux suivants : La Croix, Le Figaro, France-Soir, L’Humanité, Le Quotidien de Paris, Libération, Le Matin de Paris, Le Monde, Le Parisien Libéré. L’enquête a porté sur trois jours : 28, 29 et 30 octobre 19824.
« Le franquisme a la vie plus dure que Franco » (L’Express du 28 février – 6 mars 1981)
5S’agit-il d’une « révolte militaire », d’un « coup de main », d’un « putsch franquiste » ou d’un « golpe » ? En tous cas d’une tragi-comédie. Dans la plupart des quotidiens, c’est le tragique qui l’emporte mais il s’agit bien d’une « tragédie manquée » ; les hebdomadaires optent même plutôt pour la dérision.
6Mais ce discours sur l’événement, ses péripéties et ses protagonistes, outre, la spectacularisation propre à la communication journalistique, offre un certain nombre de particularités, de modalités, qui sont essentiellement solidaires de représentations collectives franco-françaises. Il y a là, toutes tendances idéologiques confondues, un large consensus qui fait que, plus encore que le récit d’événements dramatiques survenus à Madrid, la presse française livre à ses lecteurs, avec délectation, pourrait-on penser, ce que la France sait ou croit savoir de l’Espagne.
7Ce phénomène est d’autant plus mis en évidence que le discours journalistique a recours, pour authentifier la narration, pour légitimer les commentaires, en un mot pour être crédible, à ce qu’on peut appeler la « couleur locale », le « pittoresque », aux détails qui se veulent indices d’intelligence, avec les lecteurs, du cadre dans lequel se situe « l’aventure » (utilisation du détail tout à fait contingent du point de vue de l’information proprement dite, au risque souvent d’erreurs ou d’à-peu-près, comme l’allusion au « bicorne » – alors qu’il s’agit d’un tricorne – des « gardes civils » ; utilisation également de mots espagnols, entre guillemets ou en italiques…)
8Le discours sur l’Espagne, c’est avant tout ici un inter-discours mythologique, avec la violence (politique en particulier), la passion, la tragédie et la fatalité… Car l’Espagne, c’est bien connu, « n’était pas habituée à la démocratie » (LQP) : « dix-sept pronunciamientos […] ont soulevé [ce pays] depuis le XIXe siècle » (LP). Une « tradition hispanique » (LM)…
9Le « coup de force » appelle irrésistiblement le souvenir de la dictature : « Le fantôme de Franco » n’est peut-être pas aussi « mort » que l’écrit LE. Et « un [député] calcule qu’entre la mort de Franco et ce tragique « lundi noir » il s’est écoulé, sinistre coïncidence, le même temps – 1922 jours – qu’entre l’avènement de la République et le putsch de 1936 » (LE). Dans cette « Espagne dont « la moitié avait tué l’autre moitié » pendant la guerre civile, et qui s’enivrait du mot « liberté » après trente-six années de dictature » (LP), « l’héritage du franquisme » (LMP) est bien lourd !
10L’éditorial de B. Rayski dans France-Soir intitulé : « Les vieux démons de l’Espagne » est à cet égard exemplaire et mérite d’être longuement cité :
11« L’Espagne évoque irrésistiblement et toujours des images de guerre civile, de sang et de fureur. Il n’est pas pour autant sûr que les événements dramatiques qui se déroulent depuis hier à Madrid soient les nécessaires annonciateurs d’une tragédie identique à celle de 1936- 1939. Mais il est certain que la révolte militaire, que le coup de force, que l’insurrection armée (on ne sait encore quel terme choisir) d’hier est en train de signer l’arrêt de mort de la jeune démocratie espagnole telle qu’elle a vécu jusqu’à maintenant.
12En effet, six ans après la disparition du général Franco, tous les démons et toutes les passions de l’ancienne Espagne ont survécu comme des feux mal éteints, des feux jamais éteints. Une armée restée largement fidèle aux idéaux franquistes de la « révolution nationale ». Une police fascisante et traumatisée par un affrontement permanent avec les terroristes basques ou les terroristes d’extrême gauche. Des partis politiques – de l’extrême droite à l’extrême gauche – séparés par des vieilles et nouvelles haines.
13La tentation du putsch était donc là, toujours présente […] »
14Certes, il n’y a pas que la mythologie de type politique qui ait été sollicitée par la presse française à propos du 23 février 1981 : il y a également celle de la tauromachie. Car, évidemment, l’association de l’hémicycle parlementaire (investi par Tejero et ses hommes) et de l’arène (éventuellement sanglante) était incontournable : «… tous les parlementaires et tous les membres du gouvernement se trouvent prisonniers de militaires qui peuvent, à chaque instant, utiliser leurs armes et transformer l’hémicycle en arène sanglante » (LNO).
15LE évoque ainsi le geste courageux du général Gutierrez Mellado, alors vice-président du gouvernement, s’opposant aux insurgés : « Gutierrez Mellado, debout, poings sur les hanches, dos tourné aux tireurs, dans cette attitude typique des toreros méprisant le danger. »
16Il semble bien qu’on se fasse un devoir de recourir au stéréotype, comme en témoigne encore cet exemple : « Dans l’hémicycle unanime, tous partis confondus debout […] pour « su Majestad el Rey ! ». Debout […] pour le peuple espagnol ! Ainsi applaudit-on aux meilleurs jours les toreros les plus brillants » (LP).
17Et dans LE un dessin de Tim représente un taureau coiffé d’un tricorne, dictant sa volonté (« Couchés ! ») dans un hémicycle-arène terrorisé.
18C’est donc bien aux représentations les plus conformistes de l’Espagne que sacrifient les journalistes français : c’est un regard fortement stéréotypé qu’ils jettent sur l’événement dont ils doivent rendre compte. On peut dire que le discours journalistique des Français sur le 23 février, peut-être en grande partie parce que les faits n’ont pas été immédiatement accessibles et donc que l’inédit n’était pas facilement à la portée des plumes, s’est surtout appuyé sur le recours au connu, sur une image de l’Espagne quelque peu usée mais toujours bien reçue par les Français (et partagée du reste par certains Espagnols).
19Cette promenade à travers des textes de tous ordres et les conclusions auxquelles elle conduit doivent susciter une interrogation : le fonctionnement réducteur et somme toute narcissique qui a été mis en évidence à propos du discours que la presse française a tenu sur un événement tout à fait exceptionnel survenu en Espagne est-il lié à la spécificité de cet événement ou est-il une constante ? L’observation du traitement d’un autre fait survenu également dans l’Espagne post-franquiste, tout aussi spectaculaire, apporte des éléments de réponse. Car si la tentative de coup d’Etat invitait à la mise en œuvre d’un certain prêt-à-dire, c’est beaucoup moins le cas, on en conviendra, pour la victoire socialiste aux élections générales de 1982.
« Oublier la guerre civile de 1936 -1939 » ? (France-Soir du 28 octobre 1982)
20Tous les journaux mettent en évidence la « bipolarisation », à l’espagnole, la plupart pour en souligner les dangers (qu’on ne soulignerait sûrement pas aussi clairement à propos de l’Allemagne fédérale, de la Grande Bretagne, ou… de la France) : LQP 30-31 parle des dangers du face-à-face gauche-droite », L 28 titre « L’Espagne coupée en deux » et LH 30 affirme que « La politique [espagnole] se bipolarise dangereusement ». On parle il est vrai de « tournant dans l’histoire politique, espagnole » et de « fin du post-franquisme » (LMP 29) ; l’Espagne « rajeunit », elle « tourne la page » (L 30-31 et 28). Il s’agit d’« un nouveau départ » (LF 30-31), d’« un tournant politique capital » (LPL 29). Et Felipe Gonzalez est plébiscité.
21Donc, tout le monde souligne « le changement en Espagne » (LM 31 oct. – 1er nov.). Cependant, cette nouvelle situation est surtout l’occasion d’un détour par le passé : LC 30 souligne que le retour de la « gauche espagnole » au « pouvoir » survient « plus de quarante ans après le drame de la guerre civile ». Même si « maintenant commence véritablement une ère nouvelle », LQP 30-31 s’inquiète à propos de cette « Espagne nouvelle dont la physionomie n’est pas sans rappeler, hélas [sic], celle d’une Espagne plus ancienne »…
22Deux attitudes en fait Soit le discours semble opter pour une représentation plus ou moins binaire : de la même façon que droite et gauche vont s’opposer désormais en deux blocs, les journaux opposent le nouveau à l’ancien, le présent au passé, l’alternance démocratique à la dictature franquiste, la majorité aux putschistes…, et saluent la fin « d’une fiction héritée d’une histoire marâtre et désormais sans usage » (L 28). Soit la nostalgie l’emporte : alors l’Espagne « n’a pas encore gommé son passé, celui de la guerre civile, comme celui du franquisme » (FS 28). Cette résistance à reconnaître une rupture historique est on ne peut plus claire dans cet extrait d’un article de LH 30 où il est question de la célébration par la radio de F. Gonzalez et de la référence jugée « ridicule » à « l’emprisonnement du leader socialiste à l’époque du franquisme » : « La radio espagnole ne nous avait certes pas habitués à un tel débordement d’émotion lorsqu’il s’agissait d’hommes et de femmes ayant longtemps croupi dans les geôles de la dictature. La plupart étaient communistes, et l’on imagine aisément qu’en prenant connaissance des résultats électoraux, ils ont douloureusement accusé le coup. Il serait dramatique que les Espagnols oublient ce passé et se détournent de ceux qui, souvent seuls, ont chèrement payé tribut à la lutte anti-fasciste. On ne peut oublier cet apport même si l’important recul du PCE, jeudi, doit avoir des motifs que les communistes espagnols ne manqueront sans doute pas d’analyser »… Il est clair que le regard que la presse française porte sur le « triomphe » socialiste n’est donc pas exempt d’arrière-pensées bien françaises. Et comme c’était le cas à propos du 23 février 1981, le discours sur l’Espagne ne parvient pas à faire peau neuve, malgré la nouveauté historique de l’événement : toujours « les vieux « démons » de l’Espagne » (LQP 28), chers semble-t-il, à l’esprit des Français, puisque après avoir écrit dans son numéro du 28 octobre que « les deux précédentes élections législatives [… impliquaient] d’abord et surtout un refus catégorique de la mythologie des « deux Espagne », de tout ce qui pouvait rappeler la guerre civile », LQP, on l’a vu, titre à la une de son numéro daté du 30-31 : « El peligro de « Dos Españas »» Encore et toujours la guerre civile : « L’Espagne coupée en deux comme au temps de la guerre » (L 30-31), L’Espagne « qui n’a pas encore gommé son passé, celui de la guerre civile » (FS 28)… Les Espagnols, c’est bien connu, sont « habitués aux complots » : « presque blasés, ils s’attendent à vivre d’autres heures chaudes » (FS 29).
23L’éditorial du Quotidien de Paris (en espagnol en première page, traduit en page intérieure : « Les dangers de deux Espagne ») est tout-à-fait représentatif, en particulier par la redondance des marques, d’une évaluation alarmiste, qui s’appuie sur de « mauvais souvenirs » pour imposer une grande « inquiétude » :
24« Le résultat des élections de jeudi ne laisse pas d’être inquiétant Non parce qu’il sanctionne le triomphe du Parti socialiste, non parce que, dans la brève expérience démocratique de l’Espagne, la gauche se hisse au pouvoir pour la première fois, non que la personnalité du leader victorieux, Felipe Gonzalez, soit en quoi que ce soit douteuse. Non, ce n’est pas de là que viennent les inquiétudes. Et elles ne viennent pas non plus de l’indiscutable succès de l’Alliance populaire et de son dirigeant, Manuel Fraga Iribarne, dont le parti est consacré comme étant le second d’Espagne.
25Tout le monde sait que Felipe Gonzalez a renoncé, depuis longtemps déjà, à l’héritage révolutionnaire du Parti socialiste fondé par Pablo Iglesias. Tout le monde sait que Manuel Fraga Iribame a renoncé, lui, à son héritage de ministre de l’Information et du Tourisme du général Franco. En conséquence, ce ne seront pas eux qui mettront en danger la jeune démocratie espagnole. Pas eux. Mais le fait que la claire victoire de chacun d’eux a réduit à néant le rôle de tous les autres partis politiques, voilà qui ne laisse pas d’être dangereux.
26Voilà qui ne laisse pas d’inquiéter. Fraga Iribarne et Felipe Gonzalez, Alliance populaire et PSOE et nul autre ou presque. Ce dialogue qui est presque un face à face évoque de mauvais souvenirs, il évoque le tragique souvenir des « deux Espagne ». »
27Le bulletin du Monde (daté du 30 octobre 1982) est lui aussi un modèle du genre. Son titre est du reste éloquent : « La victoire… en tremblant » :
28« Sept ans après la mort de Franco, cinq ans après le rétablissement de la démocratie, l’Espagne prend le risque – plus vite qu’on ne l’aurait cru – de pratiquer l’alternance. L’écrasante victoire des socialistes rassure d’abord parce qu’elle a pu avoir lieu : les complots militaires successifs laissaient, en effet, redouter le pire.
29Que la droite ait fait en même temps une remarquable percée, cela justifie-t-il qu’on agite le spectre des « deux Espagne », cette profonde coupure du pays qui aboutit à la guerre civile et dont le souvenir était si pesant, plusieurs années après, qu’il faisait dire à un écrivain célèbre s’adressant à un enfant : « Quand tu grandiras, l’une des deux Espagne te glacera le cœur ? »
30En réalité, c’est sans doute parce que la droite n’était pas suffisamment représentée au parlement que la menace putschiste a pu si longtemps subsister. Le centrisme de M. Adolfo Suarez, puis de M. Calvo Sotelo – déchiré entre la volonté de réforme et le souci de maintenir l’acquis – ne pouvait être qu’un phénomène transitoire […] Il est naturel, aujourd’hui, que le pays revienne à la confrontation, habituelle sous nos latitudes, entre les forces conservatrices et les forces de progrès […]
31Quant au projet de M. Felipe Gonzalez, il apparaît particulièrement bien adapté à son pays […]
32Ce qui inquiète, c’est l’extrême fragilité de son parti, grandi trop vite, où les amateurs et les idéologues semblent plus nombreux que les professionnels de la chose publique. C’est aussi cette stratégie de relance qu’il entend appliquer, en augmentant considérablement les dépenses de l’Etat, ce qui risque d’aggraver les déséquilibres financiers et de dresser contre lui le patronat C’est, enfin, cette armée dont on se demande comment elle pourra accepter un gouvernement socialiste qui est la négation même de ce qu’elle a appris à croire. La victoire de M. Gonzalez suscite bien des espoirs. Mais elle fait, aussi, trembler. »
33Parfois on est surpris par un éclair de lucidité, une ébauche d’autocritique. C’est le cas à propos de l’éditorial de Libération (30-31) où il est dit qu’il n’est jamais bon de regarder son voisin par la serrure de son propre nombril. Mais si la quasi-coïncidence du 10 mai 1981 et du 28 octobre 1982 pouvait rendre le public français un peu moins désinvolte quant à ses voisins ibères, ce serait une satisfaction supplémentaire à mettre au compte de la vraie chute du franquisme ». Hélas, la contradiction est au détour de la page ; un peu plus loin (dans le même numéro) on peut lire que « les Espagnols ont quelques progrès à faire en matière d’élections » et on s’irrite de « la confusion typiquement espagnole de [la] soirée [des résultats] »…
34Quant au motif tauromachique il est toujours bien présent dans le discours des quotidiens. Ainsi, à propos d’un meeting de Santiago Carrillo aux arènes de Las Ventas, LQP 28 écrit : « Quoi de plus suggestif pour le vieux lutteur, à l’occasion de son dernier combat, qu’une « plaza de toros » ? « Toujours Le Quotidien de Paris : « Félipe Gonzalez le novillero devenu matador » (LQP 29), l’Espagne est une « arène trop souvent sanglante » (LQP 30-31) ; aussi « Felipe Gonzalez comme la plupart de ses lieutenants [auraient] préféré jouer encore, pour quelque temps, le rôle du « toro » plutôt que celui du « torero » (LQP29). Tandis que Libération titre : « Les oreilles et la queue pour les socialistes » (L 30-31). Une sorte de synthèse : dans LPL 30-31 un dessin de Claude Verrier met en scène un prestidigitateur qui s’exclame « Olé ! » (apparemment F. Mitterrand) en faisant sortir d’une caisse une poupée espagnole montée sur ressort et qui arbore sur sa robe une rose socialiste…
35Que nous apprend cette lecture « globalisante » du discours produit par la presse française à propos d’un changement politique, pour le moins étonnant, en Espagne ? Peu de chose qui n’ait déjà été observé à propos du « coup de force du 23 février ». Il y apparaît bien un consensus à propos de l’Espagne, qui efface les frontières des sensibilités politiques hexagonales. Ce consensus renvoie toujours l’image d’une Espagne qui, malgré de réels efforts, a bien du mal à ne pas être immuable. Un discours nostalgique donc, même si cet événement a tout de même quelque peu émoussé la pertinence du recours à la représentation interculturelle fossilisée de la guerre civile espagnole.
36Malgré tout, la résistance collective à la nouveauté est bien incontestable. Et si l’image figée d’un peuple fratricide est en passe d’avoir vécu (elle est cependant encore disponible), d’autres stéréotypes semblent s’être renforcés : celui de la tauromachie, évidemment (toujours le tragique), mais aujourd’hui également celui du flamenco (et de la fête gitane-andalouse)5. Les temps changent, malgré tout Et puis la « nouvelle » Espagne est tellement médiatique…6.
Notes de bas de page
1 H. Boyer : « Petit écran et représentations collectives », Le Français dans le monde n° 222, janvier 1989.
2 H. Boyer : « Scription et écriture dans la communication journalistique », La Presse, produit, production, réception, Paris, Didier Erudition, 1988.
3 Une première exploitation de ce corpus a été présentée au Colloque de l’AUPELF sur les médias et l’enseignement (Sitges, 1984). Voir H. Boyer : « Sous l’information, le cliché. La presse française et l’Espagne post-franquiste », Médias et enseignement, Paris, Didier Erudition, 1985.
4 Pour les références aux organes de presse, j’utilise les abréviations suivantes : LC (La Croix), LF (Le Figaro), FS (France-Soir), LH (L’Humanité), LQP (Le Quotidien de Paris), L (Libération), LMP (Le Matin de Paris), LM (Le Monde), LPL (Le Parisien Libéré) et LE (L’Express), LNO (Le Nouvel Observateur, LP (Le Point) suivies, pour les quotidiens cités à propos du deuxième événement, de la datation.
5 Voir dans la dernière période le spot publicitaire consacré aux collants DIAM’S de DIM (et l’énoncé : « Collants DIAM’S, l’habit de lumière ») : l’arène et le flamenco y sont sollicités solidairement
6 Le Nouvel Observateur vient de consacrer un dossier à l’Espagne dans son numéro 1290 (27 juillet – 2 août 1989) annoncé en première de couverture, sous le titre « Spécial Espagne » avec en sous-titre un énoncé sans surprise : « La passion, ça marche »…
Auteur
-
Henry Boyer
(Université Paul Valéry – Montpellier III)
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