Le double choix d’Álvaro Cunqueiro
Alternance et dualité linguistique chez un écrivain galicien
p. 131-142
Texte intégral
1La vie d’Álvaro Cunqueiro (1911-1981), aussi bien que son œuvre, étant entièrement marquée du signe de la dualité et de l’alternance, nous proposons d’organiser cet exposé en suivant trois étapes successives et nettement différenciées de son itinéraire biographique et bibliographique, démarche chronologique contestable s’il s’agissait d’assujettir une œuvre littéraire aux avatars de la vie de son auteur, plus acceptable, nous semble-t-il, si l’objectif est d’examiner ses choix linguistiques. Cet itinéraire mène un jeune poète avant-gardiste d’expression exclusivement galicienne jusqu’en 1936 à rejoindre, sitôt après l’éclatement de la guerre civile espagnole, les colonnes de la presse nationaliste espagnole, pour devenir par la suite un écrivain bilingue, souvent présenté comme apolitique et dilettante, et néanmoins unanimement considéré comme le rénovateur de la littérature galicienne contemporaine. Canonisé par les uns et honni par les autres, on le fait osciller de part et d’autre d’une frontière moins géographique qu’idéologique, que son talent d’écrivain n’est pas tout à fait parvenu à abolir plus de vingt ans après sa mort.
2Cette alternance linguistique et idéologique d’une apparente évidence dialectique, à savoir : le choix du galicien sous la Seconde République, (militantisme galéguiste), celui de l’espagnol dans les vingt premières années du franquisme, (adhésion à la Phalange), puis le bilinguisme à partir de cette date, (renoncement à tout engagement politique), est d’ailleurs parfaitement lisible dans les grandes lignes de sa bibliographie. Jusqu’en 1936, il publie trois recueils de poèmes en galicien (1932-1933) et des textes épars, surtout en galicien, dans les multiples revues et journaux dont l’avènement de la démocratie a favorisé l’apparition. Entre 1936 et 1956, un recueil de poèmes en espagnol, le seul qu’il ait jamais publié dans cette langue, et encore s’agit-il en partie d’auto-traduction ou de remaniement de poèmes antérieurs originellement écrits en galicien, et des textes de diverses natures, depuis les panégyriques du Caudillo au conte populaire, en passant par une multitude de chroniques de circonstance, dans des revues et journaux forcément proches de l’idéologie nationale-catholique triomphante, et il va sans dire, exclusivement en espagnol. De 1956 à sa mort, essentiellement sept romans, les uns écrits et publiés en galicien, puis auto-traduits en espagnol, les autres directement écrits en espagnol : un prix de la Critique, le prix Nadal, quelques pièces de théâtre en galicien, différents récits et des milliers de pages de chroniques et d’essais littéraires en espagnol.
1. Les découvertes
3Alvaro Cunqueiro est né et a passé son enfance à Mondoñedo, dans la province rurale de Lugo, au nord-est de la Galice où son père était pharmacien, plutôt apothicaire, et cette ville où il repose depuis mars 1981, où sa statue domine désormais la place centrale, est considérée à juste titre comme l’alpha et l’oméga de sa vie littéraire comme de sa vie tout court. En d’innombrables occasions Cunqueiro s’est plu à souligner le rôle primordial du paysage de sa vallée natale dans son œuvre narrative, et pour ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, dans sa formation linguistique. Même si on apprécie d’amusantes variantes dans la reconstruction de ses souvenirs d’enfance, le paysage qu’il évoque inclut systématiquement les sonorités de la langue galicienne, essentiellement celle des paysans qui profitaient des jours de marché pour passer à la pharmacie paternelle, une langue intimement mêlée aux parfums et aux saveurs des produits de la terre, associée aussi au latin omniprésent dans cette ancienne cité épiscopale, dont l’évêque le plus illustre fut Fray Antonio de Guevara (1480 ?-1545), le célèbre historiographe de Charles Quint. Le galicien des paysans, le latin de l’église et de la pharmacopée paternelle, et le castillan de l’auteur du Menosprecio de corte y alabanza de aldea, (Mépris de cour et éloge de la vie rustique), voilà les trois références linguistiques déterminantes que Cunqueiro a toujours revendiquées au long de sa vie, et dont il a joué avec brio (Blanco, 1990). Une cohabitation linguistique apparemment harmonieuse, les sentences du professeur de latin rejoignant à travers la fenêtre ouverte de la salle de classe la harangue des potiers et des paysannes du marché, manière de souligner la parenté génétique, l’interpénétration des deux langues, mais aussi leur égale dignité et légitimité. Cunqueiro revendiquait, à l’instar de fray Antonio de Guevara, le bien-fondé d’introduire l’imagination dans la relation de l’Histoire et nul doute qu’il en a usé à loisir dans la reconstitution de sa propre histoire. Dans sa bouche comme sous sa plume, la frontière entre souvenir et imagination étant volontairement estompée, il nous faut donc accepter de le croire, littéralement, sur paroles. Quel nouveau licenciado Rhua, d’ailleurs, exigerait d’un homme qui se définissait avant tout comme un poète et un conteur, qu’il apportât la preuve de tout ce qu’il avançait, lui qui affirmait n’avoir d’autres ambitions littéraires que celle de contar llano y seguido (Conter naturellement et sans interruption). Cunqueiro n’a jamais prétendu à l’objectivité, et ce qu’il faut retenir de cette accumulation de souvenirs apparemment fantaisistes, c’est sa volonté d’insister auprès de ses biographes sur son éveil précoce à la pluralité des langues, et le souvenir de leur cohabitation naturelle dans le paradis de son enfance.
4Cette reconstitution idyllique, édénique pourrions-nous dire, n’est cependant pas ingénue au point d’ignorer la réalité diglossique du pays. Cette réalité, dont nous reparlerons plus loin à propos de son œuvre, est patente dans l’évocation de sa vocation d’écrivain en herbe lorsqu’il affirme, par exemple, que ses premières pages, écrites vers l’âge de quatorze ans, racontaient une histoire de cow-boys et de peaux rouges dans laquelle les visages pâles s’exprimaient en castillan et les indiens Cheyennes en galicien. Ou encore lorsque, à l’occasion de la foire de la Saint Luc, en octobre, quand avait lieu la traditionnelle « rapa das bestas », la capture et le rassemblement des chevaux sauvages en vue de leur vente à destination des mines de charbon des Asturies, il croyait percevoir dans le regard affolé des poulains qui n’avaient jusque-là entendu que du galicien, la menace que représentait pour eux la langue étrangère, le castillan des maquignons, comme si les animaux avaient l’intuition que ce passage d’une langue à l’autre signifiait le passage d’un état de liberté dans les montagnes de Galice à un état d’esclavage dans l’obscurité des galeries minières de la province voisine. On pourrait relever d’autres souvenirs ou inventions du même ordre qui, pour anecdotiques qu’ils paraissent, et circonscrits aux limites géographiques de la vallée de Mondoñedo, n’en reflètent pas moins chez Cunqueiro une conscience claire dès l’enfance de la stratification des langues : le galicien occupe l’espace rural naturel et le castillan et le latin se réservent l’école et l’église, l’espace culturel et l’espace sacré, dans lequel la langue galicienne, dans les années vingt, n’a ni droit d’entrée ni droit de séjour, strictement maintenue à l’écart de l’enseignement et de la liturgie, dans une situation que dénonçait déjà au XVIIIe siècle l’humaniste galicien Martin Sarmiento80.
5L’étape de l’adolescence signifie pour Cunqueiro l’entrée au lycée, et si le terme ne paraît pas exagéré dans le microcosme galicien, l’exil vers la capitale de la province, la ville de Lugo, à peine moins rurale que sa Mondoñedo natale, mais ville malgré tout. Ces années correspondent comme il se doit à de multiples ouvertures personnelles et culturelles, à la prise de conscience de la globalité géographique de la Galice, aux premiers émois amoureux aussi, traduits en vers dans des poèmes spontanément écrits en castillan, tant il eût semblé incongru à un jeune lycéen cultivé d’utiliser à l’écrit le galicien. C’est évidemment en castillan que se fait sa formation littéraire, en grande partie autodidacte, à travers une insatiable soif de lecture dans la bibliothèque du lycée. Tout concourrait à ébaucher dans son cas personnel le profil habituel et banal d’un fils de pharmacien, fils de notable donc, faisant nettement la part des choses entre la langue grégaire des paysans de son enfance et la langue de culture hégémonique, si ces années de formation ne correspondaient aussi à ce qu’on appelle dans l’histoire des lettres galiciennes le segundo rexurdimento, la deuxième renaissance.
6Rappelons brièvement que la langue galicienne a connu une extraordinaire période de faste au Moyen Age, époque à laquelle elle n’était pas loin de monopoliser la création lyrique de la Péninsule. C’est l’époque des Cantigas galego-portugaises, cantigas de amigo, cantigas de amor, avant l’entrée dans une longue période de silence littéraire, pour des raisons politico-historiques qu’il serait hors de propos de détailler maintenant. On parle bien sûr ici de littérature écrite, car la création orale populaire n’a jamais été interrompue. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, concrètement à la publication de Cantares gallegos (1863) et de Follas novas (1880) de Rosalía de Castro, que s’achèvent « les siècles obscurs » et que s’amorce la réhabilitation du galicien comme langue écrite, même si elle semble, cette fois encore, circonscrite à la création lyrique. C’est le premier rexurdimento, point de départ d’une lente récupération d’une identité linguistique et culturelle qui s’étendra tant bien que mal de la poésie vers les autres domaines d’expression écrite.
7C’est donc hors des salles de cours que Cunqueiro, pendant ses années de formation au lycée, puis à l’université de Saint-Jacques de Compostelle, découvrira, comme ses camarades de promotion, une tradition littéraire interrompue, (en particulier le trésor du corpus médiéval galego-portugais ne sera accessible qu’à sa publication par le philologue portugais José Joaquim Nunes, achevée en 1932 à Coimbra), mais une tradition néanmoins bien réelle, incarnée d’abord dans cette « Sainte Trinité » que forment Rosalía de Castro, Eduardo Pondal et Curros Enríquez, la sainte, le barde et le rebelle, mais aussi à travers des poètes contemporains comme Luis Armado Carballo, Manuel Antonio, Eduardo Blanco Amor, etc., sans omettre les figures emblématiques du nationalisme galicien, Vicente Risco et Alfonso Castelao.
8A l’avènement de la Seconde République, en 1931, Cunqueiro a à peine vingt ans, et ce secundo rexurdimento est alors à son apogée : la République abolit promptement les lois de la dictature de Primo de Rivera qui interdisaient l’accès des langues minoritaires dans l’enseignement. Une ère de liberté s’ouvre alors qui se traduit en Galice par une intense activité militante et une effervescence éditoriale sans précédents dans lesquelles il s’engage avec enthousiasme, adhérant dès 1931 au Parti Galéguiste. Encouragé par des intellectuels et poètes, en particulier Luís Pimentel, qu’il a connus à Lugo, et qui sont au cœur de cette ébullition, les pages des revues comme Nos s’ouvrent à lui, de même que celles d’une presse quotidienne de plus en plus hospitalière, et en 1932-1933 sont publiés ses trois premiers recueils de poèmes qui le consacrent comme l’un des plus sérieux espoirs de la rénovation lyrique galicienne : Mar ao Norde, Cantiga nova que se chama riveira, et Poemas do si e non. Ces poèmes où on peut déceler l’influence des avant-gardes, en particulier du surréalisme et du cubisme, sont en effet aux antipodes de la veine traditionaliste qui ne concevait d’autre destin pour le galicien que celui de célébrer en boucle les paysages de la mère patrie, ses malheurs, le mythe de la celtitude originelle, etc., une thématique désormais sclérosée, héritage dévalué des précurseurs du XIXe siècle. L’apport de Cunqueiro est particulièrement remarquable dans Cantiga nova que se chama riveira, (qui lui valut le prix Gil Vicente), par le traitement novateur qu’il applique au courant du « neotrobadorismo » né de sa découverte des cantigas médiévales, réussissant ainsi la synthèse entre le patrimoine lyrique national et la modernité revendiquée par la jeune génération.
9Ce choix primordial et exclusif de la langue galicienne apparaît donc en principe chez lui en conformité avec ses engagements militants, illustrés en particulier par ses interventions publiques en faveur du statut d’autonomie. Il crée par ailleurs lui-même et anime des publications d’orientation politico-littéraire, participe à des meetings, prend la parole depuis le balcon de la mairie de Mondoñedo, etc. ; bref, il est inscrit dans le mouvement galéguiste, où il incarne pour beaucoup la nouvelle génération de poètes, celle qui a décidé, selon ses propres termes, de « faire passer un courant d’air frais dans cette cuisine enfumée qu’était devenue la poésie galicienne ». Une génération qui, ayant intégré les apports des avant-gardes européenne et espagnole, conduit le processus de normalisation culturelle d’une langue minoritaire, y compris par son rejet des formes ankylosées d’expression dans lesquelles avaient fini par s’engluer ses prédécesseurs immédiats. Il ne faudrait pas négliger non plus, dans cette première étape, une intense activité de traduction de poètes, français, anglais et allemands, un souci d’ailleurs partagé avec le reste de l’intelligentsia galicienne, (González Gómez, 1990), tant cette activité apparaît essentielle dans le processus de reconnaissance et de dignification de toute langue minorisée. (Se rappelle-t-on que Joyce fut traduit, partiellement, en galicien, dès les années vingt, avant même de l’être en espagnol ?). Ajoutons les liens étroits tissés avec la Catalogne, Joan Teixidor, Tomàs Garcés, dont témoignent son voyage à Barcelone en 1934 à l’invitation de Caries Riba pour les Amics de le poesia, et la publication de poèmes en galicien dans Quaderns de poesia, (1935). Le bilan de cette première période est on ne peut plus limpide : le choix quasi exclusif de la langue galicienne, accompagné d’un engagement militant, en dilettante il est vrai, mais sincère, et une passion pour la pluralité linguistique qui n’est pas sans rappeler celle d’un Valéry Larbaud.
2. Les renoncements
10Jusqu’à la veille du coup d’état de juillet 1936, Cunqueiro sera donc en première ligne, et même s’il a rejoint l’aile droite du mouvement galéguiste, ses prises de position publiques et sa notoriété, relative certes, mais attestée au-delà des frontières de la Galice, le désignent immanquablement à l’attention des bandes qui vont faire régner la terreur dans les mois suivants. La répression, on le sait mieux depuis l’ouverture des archives policières et judiciaires, ne se limitera pas, loin s’en faut, aux « rouges », et nombre de camarades et amis de Cunqueiro seront retrouvés assassinés (Lamela Garcia, 1993). Trois mois plus tard, il est « réquisitionné » par la presse phalangiste, et se met sans réserves à son service, de Vigo à Saint Sébastien, puis pour finir à Madrid, exclusivement en castillan cela va sans dire, sans états d’âme apparents, mais doit-on parler à cette époque de choix délibéré ou de simple stratégie de survie ?
11Ce que Cunqueiro publie en espagnol pendant ces années, en dehors des panégyriques obligés du Caudillo, des chroniques culturelles, et de son seul recueil de poésie en castillan, Elegías y canciones (1940), dont certaines pièces, rappelons-le, avaient originellement été écrites en galicien, se limite à quelques courts textes donnés aux revues culturelles du Mouvement, Vértice surtout, textes dont un seul, San Lorenzo d’une centaine de pages s’apparente à un embryon de roman. Parfaitement en phase avec l’idéologie nationale-catholique du régime, ces textes mettant en scènes des héros, des chevaliers et des saints guerriers, développent une thématique édifiante sous laquelle perce néanmoins la « fantaisie ludique » (Martínez Torrón, 1980), du futur romancier, humour compris, même si l’époque ne s’y prêtait guère. Ainsi peut-on y voir un évêque de l’an mille envoyer par le fond une flotte d’envahisseurs vikings en bombardant d’Avé Maria ses drakkars imprudemment engagés dans une ria. Vertu mystérieuse, miraculeuse et contondante du latin pour lequel Cunqueiro gardera toute sa vie une affection particulière, déplorant sa disparition de la liturgie, lui qui approuvait par ailleurs les réformes de Vatican II. On peut donc considérer ces premières créations comme des textes d’apprentissage qui auraient normalement dû constituer la tête de pont d’une carrière de romancier en langue espagnole, facilitée par son installation à Madrid, la proximité des maisons d’édition, et l’amitié de personnalités du régime aussi influentes que Rafael Sánchez Mazas, pour ne citer qu’un nom. Les menaces de juillet 36 sont donc bien loin, la langue galicienne apparemment renvoyée à son statut habituel, limitée à de brèves inclusions en discours direct dans le récit en espagnol, et encore pour de très sporadiques apparitions dans la bouche de personnages populaires, un patron de taverne par exemple, dans Historia de las tabernas gallegas en 1946, publié à Madrid par la revue Finisterre81. Certes ces quelques phrases galiciennes, amorces de dialogues entre le chroniqueur et ses compatriotes, « galiciens typiques » dont c’était la langue maternelle et unique, sont là pour la couleur locale, mais elles sont aussi un témoignage d’affection, peut-être le signe de ce mal du pays, de cette « morriña » incurable qui affecte tout galicien trop longtemps éloigné de sa terre. Elles témoignent aussi subtilement de la réalité linguistique de la Galice en ces années de censure franquiste aux aguets, même dans un genre qui ne risquait pas d’éveiller ses soupçons. Et puis, n’est-ce pas rendre hommage à cette langue méprisée que de faire se comprendre un patron d’auberge illettré et un pèlerin français qui n’est autre que le poète Germain Nouveau, chacun s’exprimant dans sa langue ? Il est vrai, précise l’auteur, que le Chemin de Saint Jacques de Compostelle possède le don des langues. Jamais Cunqueiro, même dans ces années sombres, ne livrera le galicien aux clichés folkloriques dégradants.
12Ces années de collaboration avec le régime, qui pèseront, nous semble-t-il, plus lourd pour lui que pour d’autres auprès des critiques, prendront définitivement fin, pour des motifs davantage d’ordre privé que politique, avec sa radiation officielle du collège des journalistes (1944) et une interdiction, levée seulement en 1961, de faire figurer son nom dans quelque publication que ce soit. Et c’est pour ainsi dire en banni qu’il rentre à Mondoñedo en 1947, sans autre curriculum présentable que le souvenir fortement dévalué de ce qu’il était dix ans plus tôt.
3. La rédemption
13Si les années cinquante, on s’en doute, n’étaient pas particulièrement favorables aux langues non officielles, la situation personnelle de Cunqueiro était, elle, des plus précaires, ne vivant chichement que de collaborations épisodiques dans des journaux galiciens qui passaient outre à l’interdiction mentionnée ci-dessus. C’est pourtant à ce moment que va s’opérer ce qu’on pourrait appeler sa « rédemption », le véritable démarrage de sa carrière d’écrivain galicien, avec les ouvrages qui lui vaudront la relative notoriété qu’on veut bien lui concéder aujourd’hui, à commencer par Merlín e familia e outras historias, en 1955, et As crónicas do sochantre, en 1956, traduits par lui-même et publiés en castillan en 1957 et 1959 respectivement. Ajoutons-y O incerto señor Don Hamlet, Príncipe de Dinamarca, une courte pièce publiée en 1958, Escola de menciñeiros 1960 et un peu plus tard le roman Si o vello Sinbad volvese as illas, 1961, lui aussi traduit en espagnol et publié en 1962.
14Cunqueiro semble une fois de plus récupéré, mais cette fois par son camp d’origine, celui des intellectuels épargnés par la guerre civile qui tentent de réorganiser le mouvement galéguiste dans le seul espace possible, le domaine culturel. Ils se doteront pour cela d’instruments comme la revue Grial, et surtout la maison d’édition Galaxia, créée en 1950. L’objectif étant de tenter de récupérer et de faire fructifier le patrimoine culturel d’avant-guerre anéanti par la répression, toutes les collaborations sont les bienvenues, et a fortiori celle d’une plume comme Cunqueiro. Epaulé par des amis fidèles aux allures d’anges gardiens, qui auront l’intelligence de ne pas lui faire grief de ses renoncements antérieurs, Cunqueiro publie donc son Merlín aux éditions Galaxia. Ce choix de revenir au galicien, on peut l’interpréter de plusieurs façons, mais il est clair, étant donné sa situation économique personnelle d’alors, étant donné aussi le contexte culturel hostile, que ses motivations ne pouvaient pas être intéressées : quels bénéfices, matériels ou autres, pouvait-il espérer retirer en 1955 de la publication d’un roman en galicien ? On a pu également l’accuser de faire le jeu du régime en s’adonnant à un genre « escapista », la littérature d’évasion, et de cautionner ainsi à travers les aventures intemporelles et abracadabrantes de Merlin l’Enchanteur une politique culturelle visant à endormir les masses. Dans son essai intitulé Alvaro Cunqueiro, la fabulación del franquismo, Ana María Spitzmesser, revenant sur cette classification réductrice, s’efforce de mettre en lumière l’arrière-plan idéologique de l’œuvre de Cunqueiro, et l’articulation entre l’univers fantastique de l’écrivain et la réalité socio-politique de la dictature franquiste. Sa démarche, fondée sur le postulat freudien d’un « inconscient politique » replace l’auteur dans un processus collectif soumis « [...] à la colonisation forcée par un centralisme officiel qui interdisait toute manifestation d’hétérogénéité [ce qui] est une des causes de l’interprétation conflictuelle de son œuvre, polarisée [...] entre le désir de résistance à ce qui est étranger et la compulsion de se soumettre à sa domination » (Spitzmesser, 1995 : 16). Cette analyse globale, qui acquiert toute sa pertinence avec le recul du temps, n’était évidemment pas envisageable à la parution de ce premier roman emblématique. On peut d’ailleurs souligner que l’acharnement des idéologues phalangistes de l’immédiat après-guerre contre la langue et la culture galiciennes s’était relativement atténué dans les années cinquante, du moins pour ce qui relève de la fiction littéraire. Il n’en allait pas de même pour la parole vivante, et de nombreux témoignages recueillis auprès de ses compatriotes rappellent combien il était difficile, voire le plus souvent impossible pour Cunqueiro de donner une conférence en galicien dans un lycée, et surtout de faire jouer en public ses pièces de théâtre. Cunqueiro a réellement souffert de cette obstruction systématique, et c’est peut-être cette frustration qui explique l’insertion de courtes pièces dans ses romans, comme une représentation, revue à sa manière, de Roméo et Juliette dans Les chroniques du sous-chantre.
15Sans aucun doute, le genre littéraire inauguré en galicien avec Merlin est-il aux antipodes du réalisme social, de la littérature dite d’urgence, mais il s’inscrit parfaitement dans la continuité des premiers textes écrits en espagnol pendant les années madrilènes et préfigure ce que sera la suite de sa production littéraire. Force est de reconnaître que la thématique inaugurée en galicien par Merlin, si elle ne risque certes pas d’attirer sur lui les foudres de la censure, n’est pas non plus la voie royale vers la notoriété, qu’elle est simplement et fondamentalement le reflet de sa conception personnelle de la littérature, une conception qui ne doit rien aux modes et tendances littéraires du moment, qui les remonte même, pourrions-nous dire, à contre-courant, prêtant ainsi le flanc à la critique majoritaire de l’époque. Dans ces conditions, le choix du galicien ne peut correspondre qu’à des convictions plus profondes, ravivées par un long séjour en forme de retraite sur le territoire de son enfance, un véritable retour aux sources accompagné d’une cure de lecture forcée. Il n’y a donc pas, de notre point de vue, de corrélation volontaire entre le choix linguistique et le choix thématique dans le cas de Merlin, mais plutôt une coïncidence objective à une époque historique déterminée, dans laquelle les circonstances personnelles de l’auteur jouent aussi leur rôle.
16Si dans son pays on désigne souvent Cunqueiro par la périphrase « l’auteur de Merlin », c’est que ce roman est une référence hautement significative, non seulement pour son auteur, mais aussi pour la littérature en langue galicienne. Au-delà de l’inauguration d’une technique narrative reproduite dans le reste de son œuvre : la succession de récits autonomes anachroniques, l’index onomastique en fin de volume, etc., il synthétise les éléments constitutifs d’une certaine conception de l’idiosyncrasie galicienne : la saudade, mélange de nostalgie et de mélancolie, la relation organique au paysage natal, et une forme subtile d’humour autochtone, la retranca, facilement identifiables et assimilables par le lecteur. Il nous semble surtout que cette œuvre, dégagée de toute attitude doloriste, centrée sur la Galice et en même temps ouverte à tous les horizons, offrait une perspective inédite et rafraîchissante pour la langue galicienne, et constituait une brillante démonstration de sa capacité à exprimer l’universel à partir des « mots de la tribu ». L’impossibilité de la réduire à un acte militant lui conférait aussi son caractère d’œuvre littéraire authentique et la rendait recevable comme telle par le lecteur.
17Accuser Cunqueiro, comme l’a fait en son temps son compatriote Camilo José Cela, (avant de se rétracter plus tard il est vrai), de n’être qu’un écrivain provincial, voire paroissial, ne devant d’être publié qu’à ses bonnes relations avec le Mouvement, est parfaitement absurde quand on considère que le terrain de manœuvres de ses personnages, Ulysse, Sindbâd le Marin, Oreste, Hamlet, etc., sont les grands mythes de l’humanité. Ces attaques de l’acariâtre prix Nobel traduiraient plutôt, selon l’autre grand écrivain galicien Gonzalo Torrente Ballester, ami et admirateur de Cunqueiro, sa jalousie de ne pas savoir écrire aussi bien que lui. On pourrait à la rigueur leur accorder quelque crédit si le corpus cunquérien en galicien se limitait aux galeries de portraits de petites gens de Galice, Escola de menciñeiros, Xente de aquí e de acolá, Os outros Feirantes,82 et encore serait-ce considérablement limiter la dimension ontologique de ces trois œuvres, sans parler de leur valeur comme document anthropologique. Ces trois recueils ne pouvaient être pensés et écrits qu’en galicien, et le castillan, autre manifestation de diglossie, n’y apparaît que sporadiquement, souvent dans la bouche des notables, comme c’était déjà le cas pour les légendes du dessinateur génial qu’était Castelao83.
18Alvaro Cunqueiro, écrivain désormais reconnu, surtout après l’obtention du prix Nadal pour Un hombre que se parecía a Oreste (1968) s’est d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises sur les raisons de ses choix linguistiques. « En galicien on se sent plus libre, tandis qu’en castillan, langue plus solennelle, la norme pèse davantage, on se sent comme corseté. » (Sola Serrano, 2000). Mais cet élan naturel vers le galicien n’oblitérait pas une conscience claire de la situation de la littérature galicienne dans ces années cinquante, et de sa propre responsabilité d’écrivain : « J’ai toujours été préoccupé, avec ceux de ma génération, par la prose en langue galicienne, parce qu’en Galice il y avait une abondance lyrique qui nous submergeait. Tout le monde écrivait des poèmes en galicien, mais bien peu écrivaient de la prose. Avec Anxel Fole, Carballo Calero, on peut dire que nous avons créé la prose galicienne, que nous avons donné à la prose galicienne toutes les possibilités dont elle dispose désormais. » (Sola Serrano, 2000). De sorte que Cunqueiro dans le choix de la langue galicienne, comme dans ses choix thématiques, équilibrant subtilement imaginaire et réalisme, était parfaitement conscient de ses actes, en mesurait la portée, ce qui fait de lui tout le contraire d’un dilettante ou d’un humoriste. Que ces choix, linguistiques et thématiques, se soient parfaitement insérés dans le projet politique et culturel des intellectuels engagés dans la reconstruction de l’identité culturelle de la Galice, ceux de la « génération Galaxia », avec Ramón Piñeiro en première ligne, cela ne fait aucun doute, mais, à l’inverse de ce qui s’était passé au moment de la guerre civile, cela n’a plus rien à voir avec une instrumentalisation de son talent, et illustre au contraire l’accord presque parfait enfin atteint.
19Quant au déséquilibre évident entre le corpus castillan et galicien, à l’avantage du premier, il n’est pas besoin de s’attarder à des explications inutiles : la littérature en galicien ne nourrissait pas son homme, et Cunqueiro ne savait faire autre chose qu’écrire. Sans aucune illusion sur le bilinguisme, il considérait qu’il avait toujours une langue en toile de fond, et reconnaissait qu’il avait peut-être abusé de la liberté de création que lui procurait le galicien dans le lexique, la syntaxe, et au moment de s’auto-traduire en castillan il reconnaissait des difficultés à se livrer à cette opération nécessaire : « L’oreille résiste à accepter la version castillane » disait-il. (Sola Serrano, 2000) L’écrivain et journaliste Ramón Chao, lui aussi bilingue, relève dans la prose de son compatriote les incidences esthétiques du « conditionnement du castillan par la langue galicienne » (Chao, 1991) : « Cette langue permet une grande liberté de manipulation et a offert à ce sybarite des mots une double possibilité de création, légendaire et textuelle. » (Chao, 1995)
20Ne pouvant, pas plus que n’importe quel autre écrivain, se soustraire aux contraintes de son temps, un temps qu’il n’aimait pas, Cunqueiro a finalement fait le seul choix possible, c’est-à-dire un double choix. Mais en traitant sur un pied d’égalité le galicien et le castillan dans son œuvre en prose, le seul espace où il lui était donné de le faire, il fait indiscutablement figure de précurseur pour les générations d’écrivains à venir, celles qui auront dorénavant accès à leur langue dans les salles de classes. Il est curieux de constater, comment, au fil du temps, celui qui passait aux yeux de la critique majoritaire pour le plus anachronique, le plus passéiste des écrivains, était en quelque sorte un devancier, tant dans ses choix thématiques que linguistiques. La vague du réel merveilleux latino-américain, en consacrant le retour de l’imaginaire dans la littérature, et des auteurs qui comme Gabriel García Márquez ou Alvaro Mutis ont reconnu en Cunqueiro un précurseur, donnait ainsi raison à l’écrivain galicien. Le retour à la démocratie, avec l’évolution de la politique des langues dans la Péninsule, a ensuite rapproché un peu plus le pays de l’image que voulait s’en faire Cunqueiro, « España, rica en pan, en vinos y en lenguas », une Espagne riche en pain, en vins et en langues, c’est-à-dire un pays qui ne percevrait plus sa variété linguistique comme une menace, mais comme un enrichissement.
Bibliographie
A. Œuvres d’Alvaro Cunqueiro
Obra en galego completa, vol. I, Poesía, Teatro ; vol. II, Narrativa ; vol. III. Semblanzas ; vol IV, Ensaios, Vigo, Galaxia, 1980-1991.
Romans en espagnol :
Merlín y familia, 1957, Barcelona, Editorial AHR.
Las crónicas del sochantre, 1959, Barcelona, Editorial AHR.
Las mocedades de Ulises, 1960, Barcelona, Librería editorial Argos.
Cuando el viejo Sinbad vuelva a las islas, 1962, Barcelona, Editorial Argos.
Un hombre que se parecía a Oreste, 1969, Barcelona, Destino.
Vida y fugas de Fantino Fantini della Gherardesca, 1972, Barcelona, Destino.
El año del cometa con la batalla de los cuatro reyes, 1974, Barcelona, Destino.
Œuvres traduites en français :
Les chroniques du sous-chantre, 1991, avant-propos de Albert Bensoussan, postface de Ramón Chao, Paris, L’Harmattan (Trad. Juan José Fernández).
Les chroniques du sous-chantre, 1992, Paris, Actes Sud (Trad. Claude Bleton).
Galiciens, corbeaux et parapluies, 1992, Paris, Actes Sud, 1992 (Trad. François Maspéro).
L’Année de la comète, 1994, Paris, Actes Sud, 1994 (Trad. Claude Bleton).
B. Bibliographie critique
Blanco, Luisa, 1990, El léxico de Alvaro Cunqueiro, Santiago de Compostela, Verba, Anuario galego de filoloxía, Servicio de Publicacións e Intercambio Científico.
González Gómez, Xesús, 1990, Álvaro Cunqueiro traductor, A Coruña, Fundación Caixa Galicia.
Lamela García, V. Luís, 1993, Inmolados Gallegos, Alexandre Bóveda, Víctor Casas, Telmo Bernárdez, Adrio Barreiros..., A Coruña, Ediciós do Castro.
Martínez Torrón, Diego, 1980, La fantasía lúdica de Alvaro Cunqueiro, A Coruña, Ediciós do Castro.
Spitzmesser, Ana María, 1995, Álvaro Cunqueiro : la fabulación del franquismo, A Coruña, Ediciós do Castro.
Notes de bas de page
80 Le Bénédictin Frac Martín Sarment, (1695-1772), une des grandes figures, avec son compatriote Feijoo, de l’Illustration espagnole, fut le premier à réclamer l’enseignement du galicien à l’école et au catéchisme, s’insurgeant contre la nomination en Galice de prêtres ignorant la langue de leurs ouailles ; une langue rustique mais qu’il jugeait aussi apte que n’importe quelle autre à exprimer des idées rationnelles et scientifiques, le démontrant en rédigeant une leçon d’astronomie en galicien. Voir : Axeitos, X.L. (prologue), As copias galegas do padre Sarmiento, A Coruña, Ediciós do Castro, 1982.
81 Les éditions Tusquets de Barcelone ont rassemblé dans la collection Marginales et sous divers titres une large sélection de textes en espagnol : Fábulas y leyendas de la mar (1982), Tesoros y otras magias, (1984), Viajes imaginarios y reales, (1986), Los otros caminos, (1988), El pasajero en Galicia, (1989), La bella del dragón. De amores, sabores y fornicios, (1991), Papeles que fueron vidas, (1994).
82 Publiés à Vigo, Ediciós Galaxia, respectivement en 1960, 1971 et 1979.
83 Castelao, Daniel Alfonso, Cousas da vida, Vigo, Galaxia, 1968-1978, 7 volumes, plusieurs rééditions.
Auteur
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Loïc Fravalo
Université de Nantes
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