Proche de l’indigestion intertextuelle : “Hottentots” de Paul Di Filippo
p. 111-121
Texte intégral
1Paul Di Filippo est un écrivain américain né le 29 octobre 1954 près de Providence, Rhode Island ; lieu qui n’est peut-être d’ailleurs pas sans incidence sur sa carrière actuelle. Auteur prolifique dans le domaine de la science-fiction et du fantastique, il est aussi critique pour les principaux magazines du genre. Au sein de la mosaïque de la SF américaine, il est notamment connu pour des textes relevant du courant dit steampunk1.
2Le steampunk (littéralement punk à vapeur, mais souvent traduit futur à vapeur ; le terme a été forgé, de manière parodique, par rapport à celui de cyberpunk) se caractérise par une bifurcation uchronique ; le cadre en est en effet un XIXe siècle (ou ses environs temporels) à l’ambiance victorienne ou fin de siècle revisité où la technologie, notamment celle des machines à vapeur, se serait développée dans des directions différentes de celles de l’histoire réelle. Il s’agit là, on le voit, d’un genre qui, par son atmosphère et son contexte, est un déjà marqué presque génétiquement par l’intertextualité2.
3Comme le remarque Pascal Thomas, dans The Steampunk Trilogy (1995, 2000 pour la traduction française), « Di Filippo prend le mot steampunk dans le seul sens qui vaille (celui d’une vaste plaisanterie, prétexte à la manifestation de ses talents de faussaire littéraire bien documenté) »3. Des trois longs récits qui composent ce recueil, nous retiendrons ici le second et le plus long : “Hottentots”, ou « Des Hottentotes » en français.
4Les deux autres, aux titres éponymes, ne seraient pourtant, dans une optique intertextuelle, pas moins intéressants. Ainsi, le premier, « Victoria », est une parodie d’enquête policière réunissant Shelley, Dickens et Conan Doyle : la reine Victoria, montée sur le trône depuis un an, a fugué et, afin d’éviter tout scandale et préserver la sécurité de l’Etat, le Premier Ministre met à sa place un ménopome. Triste émule de Sherlock Holmes, le savant Cowperthwait, à qui l’on doit la création de cette monarque de substitution, mi-femme, mi-triton, se voit alors confier la tâche de retrouver la jeune reine. La troisième et dernière histoire réunit Emily Dickinson et Walt Whitman sous un titre volontairement simpliste, « Walt and Emily ». Voyageant hors du temps et de l’espace par l’intermédiaire d’une mystérieuse médium, Madame Sélavy (dont le guide spirituel porte le nom de Nuage Rose), les deux poètes se retrouvent au Pays de l’Eternel Eté où ils rencontrent un jeune enfant répondant au patronyme d’Allen Ginsberg. Le récit fourmille littéralement de vers et sentences tirés des œuvres des poètes, décalant néanmoins leur interprétation au gré des péripéties ; Di Filippo n’hésitant pas, au besoin, à recourir au pastiche et à la parodie.
5L’incipit de “Hottentots” consiste en la description d’un spécimen qu’un marin américain est venu vendre à un scientifique suisse, Louis Agassiz, “Swissborn scientist, master of paleontology, ichthyology and zoology, doctor of médecine” (85).
The big fish was plainly stitched together at its midsection. Sloppy looping overhand formed of black waxed twine ran around its entire circumference like the grin on an insane rag doll, holding its two disparate halves together. Mismatched slightly in size, the halves of the hybrid did not fuse neatly, but revealed the pinkish white inner meat of the larger front. With its long tapered head, protruding lower jaw and leading grasping teeth, the forepart plainly belonged to the family Sphtyraenidae: one of the Barracudas. The rear portion was less identifiable, although a highly educated (Lausanne, Zurich, Heidelberg, Munich, Vienna, and Paris) guess would place it within the family Acipenseridae. the Sturgeons.
One fact, however, was incontestable: the tail was mated upside down to the head, so that the ventral fin was now impossibly in a dorsal position.
The monstrous miscegenation [...], its eyes glassy, pale serum slowly leaking from its jointure. (85)
Eying the piscine horror in his lap, Agassiz suddenly saw embodied in it all his fears of cross-breeding. With a shiver, he recalled the similarly stitched creature born in Mrs. Shelley’s imagination. What if Nature should ever permit such monsters? Even the fancy was too much. (88)
6Ici, il serait certainement opportun de reprendre et de paraphraser les propos du personnage : et si la Littérature, à travers le pastiche et la parodie, permettait un jour de fabriquer de tels monstres composites ? L’imaginer ne serait pas encore trop… C’est d’ailleurs bien ce que fait Di Filippo en convoquant, après cette référence au monstre de Frankenstein de Shelley, deux grands auteurs américains pourtant aux antipodes l’un de l’autre : Melville et Lovecraft, dont deux des plus connues créations se trouvent accolées dans le titre du chapitre 9, « Moby Dagon ».
7Pourtant, et ce détail pourrait passer inaperçu d’un lecteur peu féru d’histoire des sciences, le récit de Di Filippo est aussi composite à un autre niveau : le personnage principal du récit, Louis Agassiz, n’est en effet pas une création de l’auteur mais une personne bien réelle. Né en 1807, Jean Louis Rodolphe Agassiz est ainsi bel et bien un zoologiste, ichtyologiste et géologue américano-suisse et ses ouvrages sur la classification des poissons lui ont donné, entre autres travaux, une place de premier plan dans l’histoire scientifique du XIXe siècle. Di Fillipo, tout en suivant avec précision la biographie de son scientifique, tisse néanmoins autour de celui-ci une trame qui ne doit plus à un quelconque vérisme.
8Entraîné à la recherche du Puits de la Création d’où un affreux sorcier bochiman doit, à l’aide d’un incroyable artefact – le tablier de la Vénus hottentote que Cuvier, qui fut bien historiquement le mentor d’Agassiz, a conservé, comme une relique, dans du formaldéhyde4 – convoquer les pires monstruosités, Agassiz se retrouve sur l’U.S.S. Bibb chargé d’empêcher la cérémonie d’être menée à son terme. Pour les aider, le capitaine a d’ailleurs engagé un harponneur expérimenté, lui aussi tout autant littéraire qu’historique.
“Professor Agassiz, this is Mister Melville [...]. Mister Melville has sailed on the seven seas-on the fabled Acushnet, among other whalers […]. In addition, Mister Melville shares your own literary bent. Perhaps you’ve read one of his memoirs? Typee? Omoo5?”
“I fear not. But I haven’t much time for pleasure reading of any sort. Your hand, Mister Melville?”
Melville extended a calloused paw. “Call me Herman.” (219)
9Et ils ont bien besoin d’un tel secours – même de la part d’un auteur encore en devenir – car ce qui les attend n’est rien moins qu’un monstre aussi affreux et symbolique que le gigantesque cachalot blanc, une des pires divinités du mythe de Chtulhu. C’est donc l’occasion pour Di Filippo de renouer avec Providence et de livrer, à travers la bouche du capitaine Stormfield, un récit reprenant fidèlement les éléments archétypaux de The Shadow over Innsmouth (1936) tout en mêlant une bonne dose de dérision et d’humour à l’histoire des Profonds6 lovecraftiens.
“Before the White Man came to this country, there was an Injun settlement where Marblehead stands today. It was shunned by all the neighboring Red Men, the Narragansett and the Pequots, since the tribe in question–the Miskatonics– had a reputation as bein’ unclean and unwholesome. Ye ken, the waters off Marblehead shore were just a-swarmin’ with strange creatures-in fact, new ones seemed to be born daily-and the local Injuns were tainted through intimate contact with the queer beasts. […] The Miskatonics rogered and was rogered by certain of them fishes, giving birth to various halfbreeds, some o’ which lived on land, some in the sea.
“Now, one day in 1629, Clem Doliber was kicked out o’ Salem, just down the road from the Miskatonics. [...] So Clem settles into an empty tepee, and that was the beginnin’ of the white man’s occupation of Marblehead.
“The followin’ years seen an influx of refugees and desperadoes of every stripe. […] They was not immune to the fishy charms of the merfolk, and continued to intermingle their vital essences with them.” (211-212)
“They associate with the worst of the fishfolk as often as they can. These are the ones who actually worship the same gods the fishfolk do, gods like Dagon and Pahuanuiapitaaiterai. These rogues collaborate with the mermen in their obscure and diabolical schemes.
“One of these types-not the worst, I’m happy to say-is my cousin, Howard Phillips.” (213)
10La citation est là aussi directe : Lovecraft étant prénommé Howard Philips7. Et l’on reconnaît sans peine les insertions intertextuelles comme autant de clins d’œil appuyés : Clem Doliber fait ainsi penser au Joseph Curwen de The Case of Charles Dexter Ward (1928), les Miskatonics font référence au Miskatonic, la rivière qui traverse la ville d’Arkham et donne son nom à l’université imaginaire qui conserve les textes les plus impies, Marblehead, ville réelle de Nouvelle-Angleterre ayant quant à elle bel et bien servi à Lovecraft pour créer ses ports maudits de Dunwich et Innsmouth, refuges des Profonds, adorateurs de Dagon. La mixtion entre réel et imaginaire lovecraftien est d’ailleurs bien reprise chez Di Filippo ; ainsi, il ne faut pas oublier que Dagon, devenu un des plus illustres représentants du mythe de Chtulhu, est à l’origine l’un des principaux dieux des Philistins alors que l’étrange mention d’un Pahuanuiapitaaiterai inconnu chez Lovecraft n’est pas une invention facétieuse de Di Filippo mais une référence à un véritable démon marin tahitien.
11The Shadow over Innsmouth qui sert de référence intertextuelle majeure au récit du capitaine Stormfield (lui-même poisson pour un huitième avec ses écailles sur les bras et ses branchies) est encore parodié plus avant dans le texte, Di Filippo tournant en ridicule certains des tics sémantiques de Lovecraft les plus marqués :
“Then back down again, through the twisty, non-Euclidean streets they’d crawl, a-yelpin’ and a-howlin’ fit to beat the band, some o’ the legless citizens a-floppin’ their reekin’ squamous bodies through the dust! Down to the waterfront they’d hie themselves, there to be greeted by their infamous cohorts from the stinkin’ sea-florr. And then […].”
There was a stunned silence for a moment. Then one of the sailors spoke.
“What’s that there word ‘nun-yew-clit-ian’ mean?”
Another sailor piped up. “And what about ‘squamous’? It got anything to do with Indian squaws?” (223-224).
12L’intertextualité s’accompagne ainsi en permanence d’une volonté parodique. Ainsi, lorsqu’un certain Alphonse Louis Constant – personnage historique de médium – est présenté à Agassiz, l’individu affirme : “My name is Eliphas Levi, mage of Sarnath, seer of Unknown Kadath.” (157, une référence directe encore une fois à l’œuvre lovecraftienne, Dream Quest of Unknown Kadath, rédigée en 1927, publiée à titre posthume en 1943) avant de rentrer en transe et de se mettre à proférer « d’une voix rauque un chapelet de syllabes gutturales dénudés de sens. Pour Agassiz, cela ressemblait à : “Yi-yi, shoob nigger wrath !” (159). Décalque du célèbre “Ïa ïa Shub-Niggurath", cette parodie des marqueurs exolinguistiques qui parsèment les œuvres lovecraftiennes et ont été réutilisés par la foule des continuateurs et admirateurs est évidemment ici patente et le docteur Agassiz s’en fait l’écho ironique : “A splendid show, gentleman. May I join you ? ‘Kippie-yi-yo, the revenge of Sambo !’ Well, this has been great fun. If I am ever in need of entertainment for a child’s birthday party, I will call on you.” (159). De manière similaire, la mention de Chtulhu et la reprise des éléments d’une des phrases les plus emblématiques du Nécronomicon (“That is not dead which can eternal lie, And with strange aeons even death may die”) au climax du récit – l’apparition de Dagon – participe du même effet de distanciation et de décalage parodique : “Down, down, Dagon ! Chthulu commands it ! Back to your vasty deeps ! Sleeps for eons yet to come !” The monster reared back like a frightened puppy.” (235) La parodie lovecraftienne n’est pas une nouveauté ou une singularité (pensons à At the Mountains of Murkiness d’Arthur C. Clarke, plagiat de At the Mountains of Madness [1936], qui date de 1940) mais Di Filippo semble dépasser la simple parodie pour aller plus loin dans la deconstruction intertextuelle, en s’appuyant notamment sur Louis Agassiz.
13En effet, autre voie intertextuelle, c’est une science ridiculisée – “Several glass-fronted bookcases held ranks of large scientific volumes from Linnaeus to Lyell” (91) – qui, par le biais d’une terminologie taxinomique savante pourtant rigoureusement exacte, s’impose avec constance dans le texte et relie toutes choses au hasard d’une subjectivité souvent fantaisiste : “Josiah Dogberry snored. Like a Maine sawmill, like an asthmatic platypus (Ornithorhynchus anatinus), like a Michigan beaver (Castorfiber michiganensis)" (179). Un des exemples les plus marquants de cette déconstruction naturaliste demeure ainsi 1’apparition de Dagon :
A head big as a locomotive emerged from the water. It was slope-browed and covered with sleek mottled skin. Its eyes were big as cartwheels. Weeds hung from its open jaws.
The head was supported by a neck thick as one of the Corinthian columns of the Central Congregational Church on Winter Street. The neck pushed the head up, up, up, into the night sky, till it towered steeple-high.
Following the neck was a barnacle-covered body twice as long as the U. S. S. Bibb. […]
“This is no supernatural monster, men! It’s only an extinct fish-lizard, an Ichtyosaurus!” (233-234).
14Etrange réflexion qui ne peut manquer de faire penser à la fois à Jules Verne8 qui fait la part belle à ce monstre préhistorique dans Voyage au centre de la Terre (1864) mais surtout – par le biais du plésiosaure qui y combat l’ichtyosaure et qui, lui, a véritablement un cou – ramène le lecteur au fameux monstre du Loch Ness, créant un rapprochement parodique entre imagerie scientifique, imagerie populaire et imagination littéraire.
15Le recours à la science tournerait ainsi en dérision toutes les superstitions en même temps qu’elle discréditerait toutes les anticipations et spéculations littéraires, entrevues comme des hybridations à la date de péremption bien vite dépassée. Pour prendre ici une autre perspective, il faudrait mentionner que la classification défendue par Agassiz n’a pas résisté aux évolutions scientifiques postérieures.
16Le texte continue par ailleurs à faire évoluer la métaphorisation de son processus intertextuel. Ainsi, si la créature hybride et couturée qui ouvre la nouvelle n’est pas née des talents de brodeur du marin, la suite du texte révèle bien vite qu’elle n’est pas non plus réelle, étant elle-même le produit de ce qui pourrait être un véritable monstre.
“Well, we pulled our nets aboard, and in them was a barracudy and a black sturgeon […]. There was also a swordfish with ’em. Now, that there swordfish had the most peculiar instrument. Namely, a spike with a hole in its tip like the eye of a needle! Before my unblinking gaze, that swordfish proceeded to slice them two other fishes in half. Then it flopped across the decks to where we was mending our sails. It got the end of some cord in its eyelet, and proceeded to stitch the fishes together, just as ye seen ’em.” (90)
17Quel est le monstre, alors ? Le véritable monstre, pourrait-il être non le texte mais le romancier qui, à partir de ses lectures, construit sa propre prose ?
“Ach, I zhould have gone to zumvun who had experience in dese matters. Like maybe dot writer Edgar Poe. Anyvun who could create a character like dot Auguste Dupin would be able to solve dis simply mystery.”
“Don’t make me laugh! That journalist is nothing but a drunken dreamer, with his talk of a hollow earth and such. And his morals are filthy.” (124)
18La référence littéraire n’est évidemment pas innocente mais c’est surtout la mention de la terre creuse qui pose question ; effectivement, une rumeur tenace prétend que Poe avait l’intention d’écrire une histoire de ce type, peut-être dans The Narrative of Arthur Gordon Pym from Nantucket (1835) dont la fin ouverte laisserait place à un tel voyage (mentionnons en passant que si Lovecraft utilisa lui-même le texte de Poe dans At the Mountains of Madness – notamment en reprenant le fameux cri Tekeli-li –, Jules Verne le réécrit dans Le Sphinx des glaces (1897), et que certains n’hésitent pas à voir dans la vision d’Ishmaël au premier chapitre de Moby Dick la mystérieuse et gigantesque silhouette blanche entrevue par Pym à la fin du récit de Poe. Il est alors presque impossible, outre d’évidentes références littéraires comme celle de Bulwer-Lytton, d’éviter l’association devenue fréquente entre les théories de la terre creuse et le mysticisme nazi – Adolf Hitler aurait ainsi été convaincu de la véracité du mythe de la terre creuse concave.
19Cette ramification intertextuelle paraîtrait au mieux anecdotique si le personnage d’Agassiz ne déployait, à longueur de pages, une rhétorique raciste clairement inspirée des théories créationnistes les plus régressives – dont certains des ouvrages fondateurs sont d’ailleurs cités dans le texte. Contemplant le poisson hybride inaugurant le récit, Agassiz pense à une lettre qu’il avait envoyée à sa mère (dans laquelle, certainement par amour filial, il adoucit d’ailleurs ses idées les plus racistes ; idées que la suite du texte ne manquera pas pourtant de faire surgir presque à jet continu).
It was in Philadephia that I first found myself in prolonged contact with Negroes; all the domestics in my hotel were men of color. I can scarcely express to you the painful impression that I received, especially since the feeling that they inspired in me is contrary to all our ideas about the confraternity of the human type and the unique origin of your species. But truth before all. Nevertheless, I experienced pity at the sight of this degraded and degenerate race, and their lot inspired compassion in me in thinking that they are really men. Nonetheless, it is impossible for me to repress the feeling that they are not of the same blood as us. In seeing their black faces with their thick lips and grimacing teeth, the wool on their head, their bent knees, their elongated hands, their large curved nails, and especially the livid color of the palm of their hands, I could not take my eyes off their face in order to tell them to stay far away. […] What unhappiness for the white race-to have tied in their existence so closely with that of the Negroes in certain countries! God preserves us from such contact! (87-88)
20Di Filippo s’appuie certes encore une fois sur des données historiques9 mais le lien avec Lovecraft pourrait une fois de plus s’avérer éclairant et, parmi toutes les études consacrées à la xénophobie profonde de l’écrivain, il suffirait de se reporter à celle de William Schnabel dont le titre se passe de commentaires, Lovecraft : Histoire d’un gentleman raciste (2003).
21La création littéraire serait l’expression des pulsions les plus sombres, incarnant sa peur d’autrui dans la création de l’Autre. D’une manière très différente de celle utilisée par Norman Spinrad dans The Iran Dream (1972), le texte de Di Filippo pourrait alors se lire comme une tentative pour mettre en lumière les liens psychologiques ténus mais persistants entre l’imagination monstrueuse du récit d’horreur fantastique des siècles derniers et les penchants xénophobes.
22L’intertexte, dans sa reprise et sa mise en perspective, n’est ainsi plus seulement littéraire mais aussi critique (dans les deux sens du terme) et l’annonce prochaine de la parution de On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for (1859) de Darwin à la dernière page du roman renvoie une fois de plus à une leçon scientifique10 dont l’actualité contemporaine s’avère frappante.
23Mais Di Filippo désamorce peut-être ce que cette interprétation pourrait avoir de trop sérieux ; voilà enfin ce que lui avoue le marin censé revenir lui apporter l’espadon couturier :
“My wife found out about the critter, and sorta took him over. Ye see, she’s been a-houndin’ me for a year to get her one o’ them newflanged Howe sewin’ machines, and I been resistin’, cuz of the cost. So when she learned what that swordfish could do, she just took him over, and what could I say? Now she’s got him in a tank in the front parlor, and she’s a workin’ him day and night to make herself and all her friends the latest Gay Paree fashions. The poor fish is hard put to keep up with the demand, and I daresay it will expire soon.” (129)
24Car tout doit, dans ce recours à une intertextualité étouffante, tourner au ridicule. Tour devrait, comme un moteur, se noyer. Ainsi, lors des incessantes péripéties du récit, quand Agassiz se voit enfermé dans la prison d’état de Charlestown, l’intertextualité dévoile encore son double visage (construction-déconstruction) : “Its octogonal central portion was flanked by several rectangular wings, their bar red Windows resembling the vacant eyes of the giant floating casque in Walpole’s The Castle of Otranto.” (182) Si la comparaison tend à faire de la prison un espace gothique pour le narrateur, le lecteur, renvoyé à l’aspect prosaïque de la situation d’Agassiz, ne peut que sourire du décalage provoqué. L’aller-retour entre la référence sérieuse et le référent fonctionne donc toujours sur un mode parodique ; Agassiz, dans sa cellule, transforme ainsi une évasion littéraire héroïque en un projet de suicide farcesque :
What was that cheap novel he had read on the boat to America? Ah, yes, The Count of Monte Cristo... How had the protagonist of that romance escaped? Dug his way out with a spoon, hadn’t he? Agassiz made an inventory of his personal effects: a pencil (from the Thoreau family factory), his hastily snatched lecture notes, some coins, a pocket watch, and a [...] handkerchief.
His scheme was clear: he would scribble a farewell note, bribe the jailer to deliver it, wait till the stroke of midnight, and then garrotte himself with his hanky. (183)
25L’intertextualité pourrait signifier, pour le littérateur, la mort d’un texte sombrant dans le ridicule parodique – comme l’illustrerait la dernière phrase du texte, à lire évidemment à plusieurs niveaux : “And they never did have any children.” (236) – mais rien n’est finalement moins sûr si l’on se place du côté du lecteur, certainement moins assommé par l’intertextualité qu’emporté par le flot des associations continues qui s’enchaînent, sous le texte, aussi rapidement que les péripéties à sa surface.
26Jouant à tous les niveaux de la narration, Di Filippo est en effet de ceux qui prennent la littérature, l’hybride, le pastiche et la parodie avant de s’en servir comme d’une arme non contre l’intelligence ou les convenances du lecteur mais pour son plus grand plaisir ; la machine à coudre ichtyoïde étant finalement morte, elle est ainsi empaillée avant de finir par être utilisée comme une épée par Agassiz lors d’un duel lamentable qui forme le prélude à l’apparition de Dagon... Mentionnant “the imaginary scholar in Voltaire”, Agassiz s’entend ainsi répondre : “Ha, ha, very witty, you make a play on Doctor Pangloss. I appreciate a sense of humor in an opponent.” (158)
27Ici finit une explication et commence la littérature d’aventure et l’aventure de la littérature, éternels recommencement et ressassement. Et, pour conclure, il faudrait reprendre la citation utilisée parTom Clegg en conclusion d’un dossier sur Di Filippo : « Si la chose est en toi, cousin, il [sic] doit sortir. Et la façon dont il sort c’est le style. Mais le style surgit de tout ce que tu as vécu ou vu ou pensé. Tu ne peux pas échapper ou détruire ton style, même si tu essaies de le faire. »11
Bibliographie
Clegg, Tom. “Une fiction aussi urgente qu’une érection… ". Galaxies n° 36 (Dossier Paul Di Filippo). Nancy : mars 2005.
Di Filippo, Paul. “Hottentots”. The Steampunk Trilogy. New York : Four Walls Eight Windows. 1995. 83-236. Pour la version française : “Des Hottentotes”. La Trilogie Steampunk. Paris : J’Ai Lu, 2000. 75-210.
Kristeva, Julia. Semiotike. Recherches pour une sémanalyse. Paris : Seuil, 1969.
Thomas, Pascal. Compte rendu de La Trilogie Streampunk, : http://www.quarante-deux.org/kws/KWS38/KWS3806.html>, mis en ligne le 1er février 2001 (consultation : 22 avril 2009).
Notes de bas de page
1 Dont notamment The Steampunk Trilogy plus spécifiquement étudié ici à travers la novella “Hottentots”. L’ensemble des citations renvoie à l’édition suivante : Paul Di Filippo. “Hottentots”. The Steampunk Trilogy. New York : Four Walls Eight Windows. 1995. 83-236.
2 Voir Julia Kristeva : « tout texte se construit comme une mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte ». Semiotike. Recherches pour une sémanalyse. 145.
3 Pascal Thomas. Compte rendu de La Trilogie Streampunk. Il faut noter que Di Filippo a longtemps été aussi reconnu comme un des écrivains du cyberpunk (notamment à travers la présence d’une de ses nouvelles, « Pierre vit », dans l’anthologie séminale du genre, Mozart en verres miroirs en 1986) avant d’inventer son propre genre, le ribofunk (terme qui révèle d’ailleurs bien la personnalité caustique et ironique du personnage).
4 Concernant cette histoire, il est possible de consulter avec profit le chapitre que lui consacre Stephen Jay Gould dans The Flamingo’s Smile (1985).
5 Le texte fait ici référence aux deux premières œuvres de Melville, Taïpi (1846) et Omoo (1847).
6 Dans les œuvres de Lovecraft et de ses continuateurs, les Profonds sont des créatures marines migrenouille mi-poisson qui s’accouplent aux humains pour engendrer de monstrueux hybrides destinés à grossir les rangs des adorateurs de Dagon et de Chtulhu.
7 Plus loin, on retrouve mentionné le personnage sous le surnom d’Howie ; nouvelle preuve du joyeux irrespect littéraire dont l’auteur fait l’un des traits les plus marquants de son texte.
8 Jules Verne semble d’ailleurs présent dans le texte, bien que par ricochet, quand est mentionné le Nautilus de Robert Fulton (203). Il faut en outre mentionner, en se référant à la critique vernienne, que les descriptions des créatures préhistoriques évoquées ensuite sont, dans Voyage au centre de la Terre, de purs et simples plagiats d’ouvrages scientifiques en vogue à l’époque.
9 En publiant, en 1851, un Essay of Classification sur les races humaines, Agassiz était véritablement devenu l’un de ceux ayant contribué à fournir à certaines théories racistes une caution scientifique.
10 Agassiz est d’ailleurs connu comme l’un des derniers grands zoologistes contemporains de Darwin à avoir nié toute validité à la théorie de l’évolution.
11 Citation tirée de la novella A Year in the Linear City (2002), traduite par Tom Clegg dans « Une fiction aussi urgente qu’une érection... ». Galaxies n° 36. 150.
Auteur
-
Jérôme Dutel
Université Jean Monnet Saint-Etienne
Est docteur en Littératures Comparées. Il est enseignant en Expression-Communication à l’Université Jean Monnet (St Etienne). Membre du CERLI, il a publié plusieurs articles sur la question de la linguistique-fiction et a récemment coordonné un numéro spécial de la revue Hermès consacré à la bande dessinée.
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