Être ou ne pas être une intellectuelle au Mexique : chronique d’un désaveu annoncé
p. 119-134
Texte intégral
« … Mais en perdant ma jeune liberté, avant le vol ma plume fut cassée. »
Madeleine des Roches, Ode (1579).
1« Intellectuel, elle : […] ◊ N. Les intellectuels. La classe des intellectuels. V. Clerc, mandarin ; intelligentsia. « Le métier des intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans le contrepoids des actes réels » (Valéry)1 »
2En guise de mise en bouche, voire de mise au point ou de mise à feu, cette simple définition, émanant de l’un des outils de recherche les plus fondamentaux pour tout lettré (intellectuel ou pas...), s’avère fort intéressante dans sa formulation. L’utilisation du pluriel, presque immédiatement suivi du terme « classe », en dit déjà long sur les lois qui régissent les pratiques dont la langue se fait le témoin. Les termes associés, tout comme la citation de Paul Valéry (utilisée certes de manière isolée, donc ambiguë) ne font que confirmer certains états de fait que nous aurons l’occasion de vérifier (ou de nuancer) par la suite.
3Cela dit, une définition en appelant fréquemment une autre, peut-être serait-il utile de prolonger un tant soit peu la mise en bouche, par d’autres définitions faisant appel au « bouche à oreille », tant dans leur élaboration que dans l’intention qui les sous-tend. Poursuivons donc nos causeries terminologico-intellectuelles par trois autres définitions.
4« Potinage : n. m. (2004-2005). Action de potiner, de faire des potins, des commérages ».
5« Potinologie : n. f. (2004-2005). Branche de la philologie et des études littéraires qui traite du potin et du potinage, de leurs manifestations et de leurs effets ».
6« Potinologue ou potinologiste : n. m. (2004-2005). – 1° Spécialt. Chercheur spécialiste en potinologie. – 2° Par. ext. Personne qui pratique le potinage de manière assidue, et en obtient satisfaction. V. potinier, cancanier, commère. – 3° Péj. Personne qui se livre à la pratique du potinage de manière structurée et organisée, en usant de son influence, essentiellement dans le but de nuire et de maintenir cette influence. V. cacique, mandarin, intelligentsia ».
7Voilà des définitions qui relèvent de la fiction pure, mais qui ont été inspirées par la thématique, surprenante et alléchante, d’un colloque consacré aux potins et cancans en littérature. La menue tâche consistant à confectionner d’éventuelles définitions pour des termes dont la pratique sera bientôt, espérons-le, avérée par l’Académie, peut paraître, certes, inutile et futile. Inutile car la nature et les limites du sujet ont déjà été définies de manière plus rigoureusement scientifique en tête de cet ouvrage ; futile par la démarche, qui s’apparente à un divertissement sans véritable fondement épistémologique. Las ! Les crimes de lèse-convention sont d’autant plus au centre du sujet qu’ils permettent d’explorer des régions qui étaient jusque-là d’un accès... délicat.
8N’en déplaise aux fâcheux, ce babillage préliminaire (tout féminin...?) permet de poser d’ores et déjà quelques questions, qui seront autant de jalons vers une plus large réflexion.
9D’une part, si la « potinologie » est en passe de devenir un fertile terrain de recherches, nul n’ignore qu’elle a été avant tout une pratique. Ne nous y trompons point : il ne s’agit pas de « potinage » mais bien de « potinologie », c’est-à-dire du potinage élevé au rang de science, car consciencieusement apprécié, analysé, éprouvé et pratiqué dans un but très précis, quels qu’en soient les acteurs, les mobiles et les circonstances. Au-delà des textes disponibles au chercheur, tout laisse à penser que son origine se confond avec celle de tout groupe humain organisé en société ; particulièrement lorsque cette organisation suppose une hiérarchisation (ou une division en « classes », selon le terme utilisé par les rédacteurs du dictionnaire Robert).
10D’autre part, il convient aussi de se demander jusqu’à quel point le « potinologue scientifique » (celui qui correspondrait à la définition n° 1 du terme) n’est pas lui aussi l’équivalent de M. de Valmont et de Mme de Merteuil associés. La confusion peut être promptement établie, et la frontière rapidement franchie, dans la mesure où ledit « potinologue scientifique », pour analyser son objet, se voit forcé de l’exposer, et d’en exposer toute la « potinographie » ; en particulier lorsqu’il présente un spécimen rare, ou un cas d’étude. Peut-être se différencie-t-il quelquefois par son objectif et par sa stratégie, qui relèvent de la « contre-potinologie ».
11Enfin, les lecteurs curieux auront remarqué que parmi les termes associés aux dérivés de « potin » et « cancan » figurait le mot « commère » ; au féminin. Voilà qui en dit long sur les associations d’idées dont la langue est une fois de plus le témoin. Le terme nous fait glisser imperceptiblement de la « potinologie » à la « clichéologie », malheureuse pierre de touche de nombreux comportements qui ont eux aussi la vie dure, comme nous allons pouvoir le constater.
12Trêve donc d’apparents égarements ! Les réflexions qui précèdent ont pour seul objet de nous mener peu à peu à l’examen d’un cas ; le cas d’une mexicaine, Elena Garro, qui a évolué dans un milieu où la « potinologie » a été précisément élevée au rang de science destinée à nuire ; le cas d’une intellectuelle (le syntagme « femme de lettres » s’avérerait ici réducteur) qui a pris la mauvaise initiative de commettre des crimes répétés de lèse-convention au sein d’une société très traditionnellement hiérarchisée ; le cas d’une femme, épouse d’un futur prix Nobel de surcroît, qui a osé troquer la quenouille et les fards pour la plume et le verbe... et qui, comme d’autres artistes et intellectuelles au Mexique2, s’est vue rejoindre le cheptel des brebis galeuses (donc égarées), grâce à l’intervention savamment orchestrée de leurs « pairs », par bruits, rumeurs, et cancans interposés.
13L’exemple qu’Elena Garro n’a pas suivi, c’est certainement celui que l’Ange du Foyer dictait déjà à Virginia Woolf :
Ma chère, vous êtes une jeune femme. Vous allez parler d’un livre écrit par un homme. Soyez compréhensive, soyez tendre. Sachez flatter. Employez tous les charmes, toutes les ruses chères à votre sexe. Que jamais nul ne puisse vous soupçonner d’avoir une libre opinion. Et surtout, soyez pure3.
14La pureté telle qu’elle est évoquée ici n’est certainement pas ce qui a caractérisé Elena Garro. Peut-être faut-il chercher là la cause du désaveu dont elle a été victime, le terme de « désaveu » représentant d’ailleurs un euphémisme, lorsqu’il s’agit d’un véritable procès en apostasie...
15Examinons donc, en potinologues initiés, le spécimen Elena Garro, rattaché à l’espèce « intellectuelles – femmes de lettres », dramaturge, romancière et nouvelliste mexicaine contemporaine (outre journaliste, scénariste, danseuse et chorégraphe)4.
16Elena Garro naît en 1920 au Mexique, dans une famille relativement aisée. Elle reçoit très jeune une solide formation intellectuelle, fondée notamment sur la culture européenne. De sorte qu’à huit ans, elle manie parfaitement (outre l’espagnol) le latin et le français, elle est déjà initiée aux classiques européens, et apte à lire l’Illiade. Toutefois, son enfance se déroule dans un milieu rural, ce qui lui permet aussi de côtoyer les paysans autochtones, et de se confronter à d’autres réalités que celle d’un cocon familial fort rassurant.
17A l’âge de 16 ans, elle entreprend des études de lettres à Mexico, et suit parallèlement des cours de danse classique. Elle devient rapidement danseuse, chorégraphe et comédienne. Parmi ces trois activités, c’est la pratique du théâtre qu’elle n’abandonnera jamais ; à ceci près que la comédienne sera remplacée par la dramaturge.
18Elle a également 16 ans lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune poète brillant qu’elle épousera presque immédiatement : Octavio Paz. Dès 1937, le jeune couple embarque pour l’Espagne (qui est alors en pleine guerre civile) afin de participer à un Congrès antifasciste ; le séjour durera une année, lors de laquelle tous deux s’impliqueront, aux côtés d’autres intellectuels, dans les activités des Brigades Internationales.
19Dès son retour à Mexico, elle débute dans le métier de journaliste. A la suite d’un fâcheux incident, elle commence aussi à se forger une solide réputation de virulence et de combativité tenace. Elle ose en effet se laisser incarcérer, sous un faux nom et avec l’accord de son rédacteur en chef, dans l’une des prisons les plus redoutables du district fédéral. Après quelques semaines d’incarcération simulée, la prétendue détenue publie un article incendiaire sur les conditions de vie en maison de détention.
20Pour une jeune mexicaine de 19 ans évoluant dans la sphère des élites culturelles, c’était commencer bien tôt à se faire remarquer… et à alimenter la chronique. D’ailleurs, ses articles reflèteront de plus en plus ses convictions personnelles et ses implications, notamment en matière de politique agraire (dossier délicat s’il en est des gouvernements successifs depuis la fin de la phase armée de la « Révolution »). L’éloquence d’une plume devenant volontiers véhémente finira par entraîner des conséquences désastreuses sur sa vie et sur sa carrière.
21Entre 1943 et 1963, elle voyage dans le monde entier avec son époux devenu (outre ses activités littéraires) diplomate. Ces séjours lui permettront de côtoyer de nombreux intellectuels hispano-américains et européens, et de s’intégrer au monde très conventionnellement codifié des artistes et gens de Lettres. C’est aussi au début de cette période, en 1947, qu’elle commence à écrire des textes littéraires ; d’abord un roman, puis des pièces de théâtre et des nouvelles. Elle continuera à cultiver ces trois genres jusqu’à la veille de sa mort.
22Cela dit, les années soixante vont marquer un tournant décisif dans sa vie et sa carrière : d’une part, ses articles de plus en plus engagés, dans lesquels elle n’hésite pas, à grand renfort d’arguments, à attaquer parfois le gouvernement, reflètent un activisme politique toujours assumé. D’autre part, elle multiplie ces éclats qui, diffusés, déformés et amplifiés dans le cercle très organisé des intellectuels, peuvent devenir de véritables scandales publics. Elena Garro est dotée d’une forte personnalité (dite « polémique ») dont certaines caractéristiques, comme celle qui consiste à affirmer son opinion avec une rare franchise, ont la vertu de susciter quelques légères incommodités passagères, tant à ces messieurs qu’à leurs dames. Et lorsque ces incommodités passagères se répètent, elles finissent par créer de durables rancœurs et des inimitiés fâcheuses.
23Autrement dit, Elena Garro dérange ; elle dérange d’autant plus qu’elle est l’épouse de celui qui commence à devenir l’un des représentants les plus prestigieux de la littérature mexicaine dans le monde. De là à devenir indésirable, il n’y a qu’un pas à franchir. Qu’à cela ne tienne : les bruits et les rumeurs sont d’excellents instruments d’exclusion...
24Reconnaissons tout de même que l’épouse du futur prix Nobel ne fait guère preuve de bonne volonté. Elle applique en effet une mauvaise grâce bien féminine à essayer de se « bien tenir » en public et de se soumettre aux règles du jeu.
25Car la nature semble avoir façonné la jeune Elena à l’image de Pandore : au-delà des traits de caractère que nous lui connaissons déjà, elle est également immorale, débauchée... vicieuse. Sensuelle et infidèle, elle affiche une propension déplacée à jouir de maints petits plaisirs, ordinaires mais réservés à certains : elle fume (au moins autant que n’importe quel « mâle » mexicain digne de ce nom se doit de le faire !), et ne résiste jamais aux délices que procure une gorgée de tequila, de mezcal, de whisky, de vin, et autres nectars à fort degré de masculinité. Bien entendu, elle a par-dessus tout la malchance d’avoir été dotée d’une rare beauté et d’une grâce naturelle qui font d’elle un objet de détestation jalouse pour les unes, et de fascination pour les autres.
26Elle renferme donc, malgré elle, tous les ingrédients nécessaires à la préparation d’un destin tragique. Pire encore : ces éléments-là, elle les cultive, les assume, les affirme, comme autant de marques d’identité, d’indépendance et de liberté individuelle. Cruelle erreur de sa part !
27La tragédie longuement annoncée va se nouer en 1968 à Mexico. Lors des événements qui ont opposé les étudiants au gouvernement, elle va s’impliquer une fois de plus dans les affaires politiques, allant jusqu’à dénoncer la duplicité de nombreux intellectuels, sans toutefois citer de noms. C’était une fois de trop. Outre un séjour en prison et la confiscation de son passeport, ses positions vont déchaîner contre elle la colère de ses « pairs » ; aux rumeurs qui circulaient déjà depuis des années sur ses mœurs peu recommandables et sa personnalité (capricieuse et fabulatrice...) vont s’en ajouter d’autres, aussi graves que contradictoires : elle sera accusée tour à tour d’avoir financé le mouvement étudiant, d’en être l’instigatrice et l’éminence grise, d’être un espion de la CIA, puis du Vatican, puis de Fidel Castro...
28La combinaison de sa propre attitude et de ce que la rumeur diffuse provoquera son exclusion définitive, à la fois du pays qui l’a vue naître et du milieu dans lequel elle évoluait depuis 30 ans. Son divorce d’avec Octavio Paz s’ajoutera à la liste des conséquences, et sera le symbole d’un autre divorce : celui qui sera implicitement prononcé entre Garro et la « classe » des intellectuels mexicains. Pire encore, cette excommunication entraînera aussi celle de son œuvre...
29Expatriée, désavouée, convertie en objet d’opprobre, ce triple divorce sera à l’origine de 25 années d’exil et de survie dans des conditions déplorables. Son retour au Mexique en 1993 ne changera rien à sa situation : malgré un semblant de reconnaissance tardive de la valeur de son œuvre, Garro sera indirectement condamnée par les tenants de la doxa à finir ses jours dans la misère, marquée par les stigmates de ses propres défauts et erreurs. Poursuivie par des clichés contre lesquels elle n’a ni la force ni les moyens de se battre, elle sera définitivement assimilée à l’image d’un pauvre hère, d’une « Malinche / traîtresse », d’une femme capricieuse, caractérielle (au mieux), psychotique obsessionnelle, hystérique et paranoïaque (au pire).
30Tout semble si logique, que l’on en oublie qu’il s’agit peut-être d’un procédé assez habituel : alimenter cette légende noire, c’est pouvoir justifier l’abandon de l’auteur et l’oubli de son œuvre5.
31Après 5 années d’exil intérieur, Elena Garro meurt en 1998, quatre mois presque jour pour jour après son ex-époux (ce que ne manqua pas de relever la critique !), sans que n’ait pu être exaucé son vœu le plus cher : voir son œuvre reconnue avant de mourir. Causons donc de son œuvre, en potinologue désormais dévoyée, tentant une incursion « contre-potinologique », en vue d’une réhabilitation acquise par des arguments académiquement acceptables...
32Nous l’avons souligné, Garro a cultivé, entre 1947 en 1997, trois genres différents : le roman, la nouvelle et le théâtre, avec une prédilection particulière pour les genres brefs, surtout dans les textes dramatiques6. Cette prédilection pour les genres brefs suppose l’utilisation d’un langage littéraire approprié, car déterminé par une nécessaire concentration des effets. Ses œuvres attestent d’une structure solidement constituée, qui s’appuie, entre autres recours, sur une trame parsemée d’indices au lecteur (recours fréquent dans les genres brefs) ; son style est à la fois dépouillé, spontané, non érudit et saturé de symboles (surtout dans les textes dramatiques, où la mise en scène augmente les possibilités significatives...).
33Garro se plaît aussi à exploiter les potentialités rythmiques et poétiques de la langue, et à mettre en contraste les tonalités ; en particulier lorsqu’il s’agit de confronter les aspects ponctuellement comiques à certaines situations « dramatiques » (au sens le plus commun du terme). En ce sens, et du point de vue du style, ses deux outils de prédilection sont l’ironie et l’humour, lesquels supposent un certain décalage entre ce qui est effectivement « dit » et ce que le lecteur / spectateur peut interpréter, à condition de maîtriser les codes adéquats.
34L’action de sa pièce Un foyer solide, par exemple, se déroule entièrement dans (sous ?) un cimetière, plus exactement dans un caveau familial. Dans ce « foyer » cohabitent depuis plusieurs décennies tous les défunts de la famille, chacun dans l’état où il est « arrivé » après son décès (âge, tenue / costume, et maints autres détails aussi morbides que « croustillants » dans ce contexte imaginaire...). Ce caveau, jusque-là paisible demeure, commence à reproduire toutes les relations familiales d’« avant-tombe », à partir du moment où les défunts de la famille, dans la panique générale, se préparent à recevoir une nouvelle-venue.
35L’une des répliques de la pièce est caractéristique à la fois de la tonalité et du style d’Elena Garro : Maman Jesusita, magnifique carcasse osseuse de 80 ans, est la sœur de Catita, dynamique et menu squelette de 5 ans. Coquette et autoritaire comme elle l’a toujours été, mais aussi nostalgique, Jesusita sollicite sa sœur :
MAMAN JESUSITA : Catita, viens ici, et lustre-moi le front. Je veux qu’il brille comme l’astre polaire. Béni soit le temps où je courais dans la maison comme une étincelle, à balayer, à ôter la poussière qui se déposait sur le piano en d’illusoires cascades d’or, pour ensuite, lorsque chaque objet scintillait comme une comète, briser la glace des baquets reposant à la belle étoile, et me plonger dans l’eau figée par les étoiles de l’hiver7.
36Il est aisé de constater, même si l’extrait est aussi bref que la présentation générale, que les œuvres de Garro ne sont ni des journaux intimes, ni des autobiographies mal maquillées. Il est tout aussi manifeste qu’elles ne sont pas composées dans un prétendu « langage du quotidien »8 qui pourrait refléter un évident manque de talent... surtout lorsque la comparaison est établie avec un futur prix Nobel cultivant la poésie, le roman et l’essai.
37Une grande partie de la critique a voulu voir, chez Garro, une dichotomie homme /femme récurrente, qui serait révélatrice de ses propres conflits au sein des intellectuels mexicains (et dans sa relation avec Octavio Paz). La lecture de ses œuvres en tant que créations littéraires (et non en tant que substituts à une nécessaire psychanalyse) révèle d’autres problématiques.
38Garro privilégie certes les personnages féminins, qui apparaissent fréquemment comme les victimes d’une société machiste ; victimes involontairement soumises à des systèmes de valeurs et de hiérarchies (réelles et symboliques) qu’elles ne peuvent contrôler, parce qu’elles ne peuvent participer à leur organisation.
39Il n’en reste pas moins que ces femmes de papier sont rarement le reflet d’une vision manichéenne, c’est-à-dire d’une vision « gynocentrique9 », par rapport à une vision « androcentrique10 » du monde et de la société. Car Garro met aussi en scène des personnages féminins aussi autoritaires que leurs homologues masculins, surtout vis-à-vis d’autres personnages issus de classes sociales inférieures. De la même manière, elle conçoit des personnages masculins apparemment tout-puissants, mais dont la faiblesse réside en une soumission absolue aux conventions sociales, au prix de la liberté et de la volonté individuelles.
40S’il y a dichotomie dans les thématiques de ses textes, celle-ci concerne moins une opposition Homme / Femme (ce qui relève d’une analyse simpliste, réductrice et fort pratique parfois...) qu’une opposition entre classes sociales. Et au-delà de toute considération contextuelle, Garro met surtout en valeur, dans ses œuvres, le manque de véritable communication, induit la plupart du temps par l’obéissance à des schémas préétablis : l’obéissance à des systèmes de représentation qui dépassent l’individu et finissent par l’enfermer malgré lui dans un carcan qu’il n’essaye même pas de briser, parce qu’il le considère comme un canevas naturel, et non comme un schéma socialement construit.
41De ce fait, la plupart de ses personnages féminins (et parfois aussi masculins) se réfugient dans un espace imaginaire qui représente leur seule échappatoire vitale.
42Par répercussion, nombre de ses œuvres placent en parallèle deux « espaces / temps » : d’une part, l’espace et le temps rationnels, chronologiques, historiques et sociaux, repères officiellement admis et réglés ; d’autre part, l’espace et le temps individuellement sentis et vécus, échappant aux repères établis. Et Garro aime à jouer sur les langages au point qu’elle associe fréquemment ces « espaces / temps » imaginaires à un style particulièrement poétique.
43Dans l’une de ses pièces, par exemple, Andarse por las ramas, le personnage de Titina est mariée à un homme matérialiste et rationnel à l’extrême, dont l’existence quotidienne est réglée à la minute près : le bien nommé Don Fernando de las Siete y Cinco [M. Fernand de Sept Heures et Cinq Minutes], en référence à l’heure du repas qu’il est INDISPENSABLE de respecter. Durant les repas, Titina, lassée par l’ennui, essaye de communiquer avec son époux, et constate régulièrement que celui-ci est incapable d’utiliser d’autres codes de communication que ceux qui correspondent à ses rituels figés et immuables. Elle prend alors une craie, dessine une porte, puis un arbre, et va se percher dans cet arbre, redevenant elle-même. L’espace dramatique, à partir de ce moment-là, se dédouble, autant que le personnage de Titina : son époux continue à lui parler, à table, et elle continue à lui répondre, présente mais absente ; parallèlement, une autre Titina s’exprime en arrière-plan, utilisant un langage dont la sensibilité poétique est opposée à sa vie quotidienne. Cette autre Titina est évidemment la manifestation sur scène d’une vie intérieure frustrée, niée et réprimée par le carcan familial, social et culturel.
44Le langage poétique de Garro relève donc d’un choix stylistique, visant à opposer le monde intérieur de chaque individu au monde extérieur ; un monde extérieur qui a tendance à dissoudre l’individu, en tant que tel, dans une « masse » pré-construite, elle-même soumise à un cadre auquel chacun doit se conformer, sous peine d’être exclu de la « masse » (ou de la « classe » ?). Il va de soi que tant l’insertion que l’exclusion sociale impliquent dans ce cas la négation totale de l’identité individuelle.
45Dès lors, il semble assez évident que le « style poétique » qui caractérise certaines œuvres de Garro n’est pas forcément inhérent à une supposée « écriture féminine », elle-même induite, dans le cas que nous examinons, par un certain nombre de frustrations aboutissant à une hystérie naturellement (voire génétiquement) féminine, comme se sont plu à le clamer certains critiques.
46Comment pouvons-nous donc déduire les causes du désaveu dont a été victime l’épouse du prix Nobel ?
47Le premier roman d’Elena Garro, Los recuerdos del porvenir, écrit en 1947, a été relativement bien reçu et diffusé. Quant à ses romans et nouvelles postérieurs, ils ont été quasiment (et volontairement) ignorés par la critique et, donc, du public, pendant de longues années. Ils ont fait ensuite l’objet d’une campagne publicitaire aussi tapageuse que la biographie de l’auteur, lors du retour de Garro au Mexique après 25 ans d’exil. Cette campagne se manifestait par la réédition de ses œuvres narratives et par leur exposition dans les vitrines des librairies les plus prisées de Mexico. Que le lecteur pardonne nos licences stylistiques : le retour de l’icône pestiférée a certainement dû faire recette auprès des éditeurs et libraires, ravis de voir enfin « la poule » du prix Nobel se transformer en « poule aux œufs d’or » !
48Cependant, hormis quelques chercheurs et autres passionnés s’acharnant à publier des articles sur les textes (et non sur la vie !) de la « Grande Traîtresse », ce retour a une fois de plus été orienté sur sa biographie, plus que sur la qualité littéraire de ses œuvres. Les mêmes libraires qui exhibaient ses romans et nouvelles en vitrine semblaient incapables d’en dire davantage sur l’œuvre de Garro que ce qui était imprimé sur les jaquettes... y compris les éloges, dont ne tarissaient plus ni critiques de dernière heure, ni libraires !
49Quant à ses pièces de théâtre, elles n’ont été publiées, jusqu’à il y a cinq ans, que par les Presses Universitaires de Veracruz. Elles ont été représentées pendant 20 ans et continuent de l’être, au Mexique surtout, par des troupes de théâtre alternatif qui savaient où se procurer les textes, et dont certains membres avaient su voir tout ce qu’ils renfermaient11. Elles sont actuellement éditées aux États-Unis, mais à la charge d’une passionnée de Garro, et toujours hors des maisons d’édition « officielles ». Les libraires et éditeurs dont il était question antérieurement ignoraient d’ailleurs tout des créations dramatiques de Garro, ce en 1997…
50Nous touchons donc à ce problème qu’est la diffusion (et, par là, la réception) d’une œuvre ; celle-ci reste souvent soumise à ce grand « Dieu » communément appelé « LA Critique » ; un « Dieu » qui est lui-même composé d’une myriade de « demi-dieux » (saints, héros, caudillos, caciques ou mandarins ?…), eux-mêmes en relation directe avec leurs disciples (ou vassaux ?), qui sont aussi les apôtres d’un ordre bien établi, auquel ils doivent allégeance sous peine d’excommunication... à quelques exceptions près.
51Lorsque LA critique décide donc de ne percevoir une œuvre qu’à la lumière d’une biographie tourmentée et orientée, fondée sur une « potinologie » stratégiquement établie par l’élite culturelle de la Nation, cela aboutit à des jugements rédhibitoires.
52C’est ainsi que la valeur littéraire des œuvres de Garro a toujours été occultée par un écran de préjugés conventionnels mettant en avant sa biographie et sa personnalité : ses personnages sont bien évidemment tourmentés, comme elle ; les situations qu’elle expose relèvent bien évidemment du quotidien, ce qui montre qu’elle est incapable de créer des problématiques « transcendantes » ; le langage qu’elle manie est bien évidemment poétique, donc typiquement féminin, ce qui révèle une incapacité totale à l’écriture dramatique véritable.
53Par voie de conséquence, c’est aussi par un processus logique, émanant du premier, que les textes de Garro ont été abondamment analysés, exploités et récupérés par certains autres pans de la critique : ceux qui cherchaient un porte-drapeau à leur marginalité, à leur « différence ». Ces analyses semblent transmettre aux textes qu’elles reçoivent les revendications de leurs auteurs, comme si ceux-ci s’inspiraient, implicitement, de leur propre parcours biographique, et en appliquaient les principes à l’étude de textes littéraires. Dans ces cas-là, les textes sont souvent appréhendés à grand renfort de théories socio-historico-anthropologo-littéraires se fondant sur la différence, l’altérité, et autres marginalités déviantes dont il est de bon ton de se réclamer parfois.
54Mais une question se pose : sous couvert d’analyse de texte, jusqu’à quel point ces critiques-là ne se fondent-elles pas essentiellement sur la biographie de l’auteur en question, dès lors que cet auteur a eu le malheur (ou le bonheur !!!) d’avoir une personnalité hors normes (donc « différente », donc « marginale », donc... « exploitable ») ?
55C’est ainsi que Garro est devenue, sans le savoir d’abord, puis malgré elle12, le porte-parole de féministes en tout genre, et autres détenteurs universels d’une théorie de la « différence »... qui n’ont fait la plupart du temps qu’enfermer les textes analysés dans de rassurantes frontières communautaires, aussi discriminatoires que celles qu’ils prétendent combattre.
56Pour ne citer qu’un seul exemple, Garro a fait l’objet de plusieurs études d’orientation féministe, tendant à prouver que son écriture était spécifiquement « féminine »... Voilà qui est fort intéressant : nous sommes nombreux à nous interroger depuis plusieurs années sur le « sexe » de l’écriture ; et particulièrement sur le sexe féminin de l’écriture. Pierre Bourdieu a fort bien résumé le problème :
La force de l’ordre masculin se voit au fait qu’il se passe de justification : la vision androcentrique s’impose comme neutre et n’a pas besoin de s’énoncer dans des discours visant à la légitimer.13
57En effet, si l’on admet qu’il existe une écriture « féminine », cela signifie que cette dernière s’affirme par rapport à une autre forme d’écriture ; cette autre forme d’écriture ne peut être, logiquement, que « masculine ». Par déduction logique, l’écriture « masculine » serait une sorte d’« étalon-or », par rapport à laquelle l’écriture « féminine » représenterait une variante, une déviance, en tout cas l’expression dissidente d’une hétérodoxie iconoclaste qu’il faudrait chercher à légitimer.
58Cela signifie, d’une part, que l’on réduit la création littéraire d’un auteur à des schémas fort réducteurs. Cela signifie, d’autre part, que l’on soumet des textes littéraires à des cadres qui eux-mêmes sont parfois difficilement justifiables. Cela signifie, enfin, que l’on se fonde sur une « bioscandalologie », pour placer certains artistes sur le socle des Martyrs de la Dissidence... en oubliant, simplement, ce que des romans, des nouvelles, des pièces, des tableaux ou des symphonies peuvent transmettre à TOUS, au-delà des différences...
59Quel est donc le bilan, ponctuel et général ?
60Il semble qu’Elena Garro, à trop vouloir s’affirmer comme individu indépendant, ait perdu ses vertus de « femme de lettres ». La première erreur qu’elle ait certainement commise, si erreur il y a, est celle qui consiste à vouloir affirmer sa personnalité, en toute circonstance, et de laisser prise, par là-même, aux rumeurs, aux potins et aux commérages qui allaient avoir raison d’elle-même. L’autre erreur qu’elle a pu commettre, si erreur il y avait, est celle qui consistait à croire qu’elle pourrait se confronter aux représentations symboliques qui structurent toutes les communautés. L’erreur la plus grave, peut-être, qu’elle ait commise, c’est celle qui consistait à ne pas se rendre compte que toutes les « déviances » qu’elle-même considérait comme des marques d’identité et de liberté individuelles allaient être utilisées contre elle ; parce qu’elle a sous-estimé le poids des détails (provenant des rumeurs, des potins, des bruits et cancans gratuitement diffusés), et l’utilisation qui pouvait en être faite pour qu’ils deviennent des stigmates.
61Il est un grand paradoxe dans le parcours d’Elena Garro, comme dans celui d’autres femmes artistes mexicaines ayant évolué entre les années 1920 et les années 198014 : en essayant de se détacher des clichés associés à la femme « soumise – aimante – belle – non-pensante – domestique – et domestiquée », elles se sont volontairement engouffrées dans le piège qui leur était tendu. Elles ont elles-mêmes créé les germes de leur propre excommunication et désaveu. Elles ont cultivé ces germes, à grand renfort d’éclats et de scandales, aliments de prédilection des potinologues pratiquants. Elles ont donc contribué indirectement et inconsciemment à la « violence symbolique » (selon les termes de Bourdieu) qu’elles ont subie. Toutes ont suivi un parcours similaire ; toutes ont essayé de s’affirmer hors des schémas préétablis ; toutes ont commis l’erreur de se « déféminiser » tout en restant très sensuelles et… « féminines » ; toutes ont été victimes des mêmes potins institutionnalisés : vie sexuelle à la fois intense et tourmentée, propension à des plaisirs réservés aux hommes (cigarettes, alcool...), affirmation assumée d’une personnalité propre, et verbe haut. Pour chacune d’elles, il aura fallu de nombreuses années, souvent après leur mort, avant que leurs qualités soient reconnues en tant qu’artistes.
62Toutes ces dames-là ont commencé par être cancanisées, potinisées, et... « putinisées » ; certaines finiront peut-être par être « pontifiées », voire même canonisées, mais un peu tard, dans les universités, dans les musées, sur les scènes ou les écrans. Il reste à espérer que leurs textes, leurs tableaux, leurs photos, leurs chansons, leurs VOIX, enfin, pourront se diffuser et nous transmettre tout ce qu’elles ont voulu transmettre... Il reste à espérer aussi que d’autres « intellectuels » parviendront à expliquer que les taxinomies sociales sont forcément réductrices, en particulier lorsqu’elles se fondent sur des comportements qui sont eux-mêmes dictés par des lois socialement établies ; des lois qui à leur tour finissent par s’appuyer sur une « potinologie » fortifiée par le rempart d’une « clichéologie » indéboulonnable... dès lors qu’elle ne se justifie que par le jugement implacable des contre-comportements.
63Le jour où Elena Garro a commencé à délaisser sa carrière de gracieuse danseuse pour prendre d’autres plumes, elle ne savait pas encore qu’elle était en train d’outrepasser ses droits et de manquer à ses devoirs, en grignotant une part du gâteau réservé à quelques élus.
64Une chose reste à peu près certaine : si elle avait suivi les conseils de l’Ange du Foyer, sa plume n’aurait peut-être pas été évoquée, même trop rapidement, dans cette Université de Perpignan où elle nous avait promis, en 1997, de venir voir jouer l’une de ses pièces par des étudiants du bout du monde. Elle l’avait promis, sincère et franche comme toujours, émue de savoir que ses œuvres étaient lues, jouées, appréciées, « là-bas », là où elle savait qu’aucun fantôme ne la poursuivrait. Elle n’a pas eu le temps de tenir sa promesse, mais elle était finalement là, quelques années plus tard, par un simple bouche à oreille, pour entendre, peut-être, sa plume jadis cassée se remettre à parler...
Notes de bas de page
1 Le petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1989, p. 1017.
2 Nous pensons en particulier à des artistes telles que Frida Kahlo (dans le domaine de la peinture), dont la notoriété est relativement récente, fondée autant sur ses œuvres que sur une biographie tourmentée, et qui a été elle aussi l’épouse d’un « Grand Homme » reconnu comme tel, le muraliste Diego Rivera ; à Chavela Vargas (dans le domaine de la musique), dont le nom a commencé à se diffuser en Europe surtout lorsque Pedro Almodovar a utilisé sa voix dans les Bandes Originales de ses films ; à Tina Modotti (dans le domaine de la photographie), dont les œuvres commencent à être largement diffusées grâce à la reconnaissance de la photographie en tant qu’art, et à l’engouement que suppose auprès du public cet intérêt de la part des médias et des éditeurs.
3 Virginia Woolf, Les fruits étranges et brillants de l’art, Paris, Édition des Femmes, 1983, p. 82.
4 Pour ce qui concerne la biographie d’Elena Garro, ainsi que le contexte de création et de diffusion de ses œuvres, nous invitons le lecteur à se référer aux ouvrages suivants : Marie-Jeanne Galéra, Le théâtre bref d’Elena Garro : une esthétique de la communication humaine, entre la mexicanité et l’universalité, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1998 (en particulier les chapitres consacrés à la vie et à l’œuvre de Garro, p. 211- 461) ; Elena Garro, Memorias de España. 1937, México, Siglo Veintiuno, 1992, 159 p. ; Elena Garro. Reflexiones en torno a su obra, México, INBA / CITRU, 1992, 74 p. ; A different Reality. Studies on the work of Elena Garro, Éd de Anita K. Stoll, London, Associated University Press, 1990, 204 p.
5 Milagros Palma, se référant au mythe mexicain de la “Malinche”, résume ainsi cette attitude : “Le thème de la trahison de la femme sert à justifier l’hostilité archétypique et la violence de l’homme à son encontre ». Dans : Milagros Palma, Le ver et le fruit. L’apprentissage de la féminité en Amérique latine. Paris, Côté-Femmes / UNESCO, 1991, p. 30.
6 Les romans et nouvelles d’Elena Garro sont publiés par les éditions Grijalbo, au Mexique, en particulier depuis 1993, date de son retour. Ses textes dramatiques, eux, ont été certes largement diffusés, au moment de leur création, dans les milieux artistiques et universitaires, par les publications ponctuelles de textes dans des revues. Cela dit, L’Université de Veracruz a été la seule pendant plusieurs années à avoir publié un recueil de plusieurs œuvres (voir : Elena Garro, Un hogar sólido y otras piezas, Xalapa, Universidad Veracruzana, 1983, 332 p.). Il a fallu attendre 2000 pour que la plupart de ses œuvres dramatiques soient publiées dans un même volume, aux Etats-Unis, à charge d’auteur (voir : Teatro de Elena Garro, édition de Patricia Rosas Lopátegui, Albuquerque, Rosas Lopátegui Publishing, 2000, 231 p.).
7 Un hogar sólido, dans : Teatro de Elena Garro, op.cit., p. 72. Traduit par nous.
8 Voir : Willy O. Muñoz, El personaje femenino en la narrativa de escritoras hispanoamericanas, Madrid, Pliegos, 1992, p. 16.
9 Voir : Willy O. Muñoz, op.cit., p. 17-20.
10 Voir : Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 15 ; ainsi que : Victoria Sau, Diccionario ideológico feminista, Barcelona, Icaria, 1990, p. 45-47.
11 Sur la diffusion des pièces d’Elena Garro, voir : Marie-Jeanne Galéra, Le théâtre bref d’Elena Garro : une esthétique de la communication humaine, entre la mexicanité et l’universalité, op.cit.
12 Sur la position d’Elena Garro par rapport à la critique, voir l’entretien avec l’auteur réalisé à Cuernavaca (Mexique) en 1994, publié dans : Marie-Jeanne Galéra, Le théâtre bref d’Elena Garro : une esthétique de la communication humaine, entre la mexicanité et l’universalité, op.cit., p. VIII-XXI.
13 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 15.
14 Voir supra, note 2.
Auteur
-
Marie-Jeanne Galéra
Université de Perpignan-Via Domitia
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