Conclusion du colloque
p. 407-414
Texte intégral
1Au terme de cette première journée d’études du Centre de Recherches Historiques sur les Sociétés Méditerranéennes, j’ai la redoutable charge de conclure.
2Je ferai une première remarque quant à la richesse et la diversité des interventions. En effet, celles-ci ont couvert une très vaste période, de la préhistoire à nos jours et une partie de l’espace méditerranéen, de l’Afrique du Nord à la Dacie, en passant par Murcie et le Languedoc. Nous avons entendu des chercheurs venus de divers horizons : archéologie, ethnologie, anthropologie, droit, architecture et bien sûr histoire, certains associant plusieurs de ces disciplines. Les sources utilisées ont été multiples : épigraphie, iconographie, archéologie, documents d’archives... Ces « regards croisés » nous permettent d’approcher, conformément au sujet de départ, le paysage rural et ses acteurs.
3Certains de ces derniers ont été très présents : la nature, l’homme ; d’autres, la divinité, l’Église avec sa hiérarchie, ont été absents ou quasi-absents de nos travaux. Les centres de décision ne sont guère apparus, si ce n’est par le biais de la cadastration évoquée par Martine Assénat ou des interventions actuelles de l’État dont nous a parlé Geneviève Gavignaud-Fontaine. Tout ceci pourra bien sûr faire l’objet d’une journée ultérieure.
4De nombreuses communications ont porté sur l’installation des hommes, celle-ci entraînant immédiatement une modification du paysage.
5Georges Castellvi nous a ainsi montré le peuplement des vallées de la Rom et du Llobregat, le long des voies Domitienne et augustéenne, de la Préhistoire au Moyen Âge. Les sites antiques y sont très nombreux, ce sont souvent des habitats ruraux, datant des IIe-Ie siècles avant notre ère auxquels il faut adjoindre le trophée des Pyrénées au col de Panissars érigé vers 71 avant Jésus-Christ. Des installations se produisent aussi au Haut et Bas Empire. Certains sites disparaissent assez vite : les occupations de l’époque républicaine, par exemple, en quasi-totalité, avant la seconde moitié du Ier siècle avant J.-C., peut-être à cause d’événements militaires. Deux sites seulement semblent subsister (Fenollar et celui du col de Panissars) jusqu’au Ve siècle. Ils réapparaissent dans les textes au IXe siècle sous un vocable différent de celui de l’Antiquité, avec des églises qui deviendront paroissiales.
6La marque effectuée sur le paysage par cette occupation antique peut perdurer très longtemps, comme le parcellaire mis en place par les Romains dans la région de Perpignan, qui subsiste jusqu’au Moyen Âge (centuriations de Narbonne et Ruscino), comme nous l’a dit Martine Assénat. La conservation des formes cadastrales est partielle et variable selon les lieux mais rien ne démontre qu’il s’agit d’une pérennisation historique. Jean-Marie Lassère note, par contre, une destruction progressive et partielle des paysages de l’Antiquité en Afrique du Nord, avec modification du genre de vie, le semi-nomadisme pastoral apporté par les Arabes et la nouvelle religion provoquant l’effacement des limites de paroisses, d’évêchés, de la centuriation et de la toponymie. Une véritable révolution du paysage s’effectue, l’arbre cédant la place aux troupeaux.
7Modification brutale du paysage qui apparaît aussi sur la frise de la colonne trajane étudiée par Martin Galinier : on y représente la romanisation de l’espace lors de la conquête de la Dacie ; le barbare vit dans le milieu naturel, la forêt, le Romain lui, agit sur le paysage, détruit la forêt, brûle les villages, abat les troupeaux, coupe les blés daces et construit camps et routes. L’aspect politique de cette représentation est primordial, Trajan conquérant transforme ce royaume en une province intégrée à l’empire.
8Michel Martzluff nous a parlé de l’anthropisation du paysage en Cerdagne, à partir de l’étude des traces (emboîtures, forages) laissées par les outils sur la roche (outils aratoires sur les schistes, outils de taille sur les granites), ces traces permettant de dater les structures sur lesquelles elles sont imprimées. On peut voir les paysans attaquer un chaos granitique à l’aide de coins ou de barres à mine et de poudre et aménager l’espace (construction de murs de soutènement, ponts, etc.) du Moyen Âge à la période actuelle.
9Modifier le paysage rural, c’est le transformer en espace voué à la culture, à l’élevage. L’épigraphie utilisée par Jean-Marie Lassère permet d’approcher les paysages antiques d’Afrique du Nord. Les productions sont connues grâce aux redevances : culture des céréales, de la vigne, des oliviers, des légumineuses, des fruits, élevage des moutons. La maîtrise de l’eau, le drainage et surtout l’irrigation apparaissent dans les textes avec la description du tour d’eau à Lamasba, la date et l’heure de la prise d’eau étant même précisées.
10Les structures bâties sont apparues dans plusieurs communications. Constructions rudimentaires comme dans le système pastoral étudié par Christine Rendu dans la montagne d’Enveig en Cerdagne, où deux sites, l’un occupé du XIIIe au XIXe, l’autre du XVe au XVIIe, font apparaître cabanes, enclos, couloir-enclos. La comparaison de ces structures avec ce que l’on trouve en Corse et au Pays basque dans les établissements d’estive orientés vers l’exploitation du lait des brebis permet d’y reconnaître des cabanes de bergers et des caves à fromages, le couloir-enclos servant à faciliter la traite. Les mêmes structures se retrouvent, sous l’appellation d’orris dans les régions proches de l’Ariège et du Haut Vicdessos. Cette étude croise les sources archéologiques, les sources écrites, les enquêtes orales : ainsi, Christine Rendu a enquêté sur le mot « orri » utilisé d’abord pour désigner le grenier à blé puis le grenier à fromages et finalement le site pastoral d’estive à production laitière. Nous pouvons même suivre l’évolution de cette production de fromages de brebis en haute montagne. Elle semble débuter en Cerdagne au XVe siècle, quand les textes commencent à mentionner des orris, pour s’arrêter peut-être aux XVIIe-XVIIIe siècles, quand les sources écrites deviennent presque muettes sur la fabrication de fromage de brebis, la production semblerait alors plutôt orientée vers la laine et la viande.
11Apparaissent aussi les habitats permanents isolés, les fermes du Lauragais, ces campmas ou boria d’une douzaine d’hectares, à la fin du Moyen Âge, où un seul bloc de terres, dans la mesure du possible, entoure les bâtiments d’habitation et d’exploitation.
12L’habitat groupé a été évoqué par les communications de François Amigues et de Maurice Berthe. Le grenier fortifié collectif (agadir), dissocié de l’habitation, situé sur la butte témoin du Cabezo de la Cobertera du XIIIe étudié par François Amigues se rencontre très rarement dans le monde musulman occidental. Ce grenier, composé d’une trentaine de bâtisses, pourvu d’un mur extérieur, renferme une citerne, une aire de séchage, un oratoire et sert éventuellement de refuge à la population rurale résidant à faible distance. Grenier très précoce puisque L’agadir du sud tunisien ne remonte qu’au XIVe siècle, celui du Maroc au XVIe.
13Maurice Berthe nous a présenté une synthèse sur le village pyrénéen, concluant à l’originalité des Pyrénées où on ne note pas de nucléarisation de l’habitat de l’An Mil au début du XIVe siècle alors que ce phénomène existe au nord et au sud de la chaîne ; pas de bourgs ecclésiaux, de bourgs castraux, de bastides dans les vallées pyrénéennes. Pourtant la féodalité y a existé mais n’a pas modelé ou remodelé la trame d’habitat antérieur qui consiste en de très nombreux petits villages ouverts dans les fonds de vallées où l’habitat dispersé est absent. Ces formes semblent s’être mises en place aux IXe-Xe siècles et ont perduré jusqu’au XXe siècle.
14Aymat Catafau s’est intéressé aux termes concernant l’habitat du IXe au XVIe siècle dans le diocèse d’Elne, d’après les actes de la pratique. À partir du XIIe siècle, avec l’augmentation de la documentation, il devient possible d’esquisser une typologie de l’habitat, le mas et ses annexes (cortal, jardin, poulailler, colombier, cellier dans la cellere autour de l’église), la maison de village, dont on peut connaître l’emprise au sol, les matériaux, le devenir. Les espaces non bâtis du village autour des maisons (patuum, andronum) apparaissent même. On peut noter une très grande variété des termes employés pour qualifier cet habitat, termes dont le sens n’est pas toujours fixé.
15Alain Dégagé nous a décrit les fours à pain d’une vallée ariégeoise, fours privés extérieurs aux maisons, exceptionnels vu le manque d’espace et le coût de construction et d’entretien, signes extérieurs de richesse. Ces fours, remontant au XIXe ou même au XVIIIe siècle sont actuellement menacés de destruction ou défigurés.
16un village, cela signifie un terroir articulé entre des limites reconnues d’où la nécessité de fixer des limites, ce dont nous a parlé Élie Pélaquier pour Saint-Victor-de-la-Coste. Ce bornage se déroule selon un véritable rituel, un parcours est effectué à travers le paysage en nommant les lieux traversés, les bornes sont plantées. Par la suite, ce territoire limité est arpenté pour la réalisation des compoix, les arpenteurs mesurent les parcelles, indiquent les confronts, hiérarchisent l’espace en répartissant les terres selon leur valeur.
17Ceci nous amène à parler des acteurs de ce paysage, qu’ils soient possédants ou travailleurs, des contacts verticaux ou horizontaux qui ont lieu au sein de la communauté rurale. Les bornages évoqués par Élie Pélaquier sont réalisés chaque fois qu’une transaction met fin à un conflit entre le seigneur et la communauté de Saint-Victor à propos d’un espace de garrigues et forêt de chênes verts. En fait, chaque fois que l’on délimite le territoire communal, ainsi pour la réalisation du compoix, Élie Pélaquier note que non seulement le paysage, mais aussi les rapports de pouvoir, les hiérarchies apparaissent, les dominants, seigneur et prieur avant la Révolution, étant les premiers à effectuer leur déclaration.
18Rapports de pouvoir aussi qui expliquent la solidité du semis villageois pyrénéen. Maurice Berthe, à partir des travaux de Benoît Cursente sur la Gascogne, pense qu’elle est due aux structures sociales : une élite paysanne, armée, maîtresse de l’espace pastoral, dominant la communauté, interlocutrice du prince. Ces « casalers », propriétaires des maisons « casalères », structurent le village, résistant en temps de crise.
19On retrouve des possédants dans la communication de Gilbert Larguier : les chanoines de la collégiale Saint-Paul-de-Fenouillet, des possédants mais non des dominants. En effet, l’étude des revenus de cette collégiale aux XVIIe-XVIIIe siècles montre qu’ils proviennent essentiellement des dîmes, les droits seigneuriaux représentant moins de 5 % de ses ressources. Le chapitre ne possède pratiquement pas de domaines ruraux, mais il bénéficie de rentes de moulins et de coupes de bois. Il n’est en position dominante ni en Fenouillèdes ni en Capcir ni en pays de Sault. Ses revenus modestes au XVIIe siècle, s’améliorent toutefois à la fin du XVIIIe.
20Possédants que l’on retrouve propriétaires des fermes du Lauragais au Moyen Âge. Les fermes moyennes d’une douzaine d’hectares valent alors dans les 200 livres, elles sont peu taxées, d’après les registres d’estimes et constituent pour les marchands ou les hommes de loi, une façon d’investir et aussi un moyen de paraître, de ressembler à la noblesse, en vivant de ses domaines ruraux. un cinquième à un quart des propriétaires immobiliers, selon la période, possèdent une ou plusieurs exploitations rurales qu’ils donnent en faire-valoir indirect à un fermier ou un métayer. On voit que les familles essaient par des échanges ou des achats, de constituer des domaines d’un seul tenant et ont le souci de conserver ces biens. Pour la période moderne, Roger Maguer étudie quelques métairies de Villeneuve-la-Comptal, dans ce même Lauragais, dont certaines sont aux mains des seigneurs du village (Les Masquières, Bordevieille). Mais peu à peu, au XVIIIe siècle, s’établit sur ce terroir l’emprise des bourgeois de Castelnaudary, surtout issus de la magistrature.
21Les travailleurs apparaissent dans la communication de Jean-Marie Lassère. Les fermiers des domaines impériaux sous-louent à des colons une partie des terres, le reste étant travaillé par les esclaves, des salariés et les corvées des colons. L’ascension sociale est toutefois possible, un texte fait état d’un moissonneur devenu propriétaire moyen.
22La frise de la colonne trajane étudiée par Martin Galinier nous montre que l’espace civilisé est celui de la ville et non celui du monde rural ; du côté des Romains, l’espace est construit, du côté des barbares, c’est l’espace sauvage à peine transformé. Martin Galinier note toutefois que ce mépris pour l’espace rural disparaît sur certains sarcophages magnifiant le travail de l’éleveur, tandis que les écrivains célèbrent les vertus des ruraux.
23La société rurale est aussi une société violente, armée, au moins celle du Haut Vallespir au XVIIe siècle, étudiée par Alain Ayats : près de 50 % des hommes ont une arme à feu et beaucoup d’autres peuvent s’en faire prêter par la communauté ou des particuliers pour la défense du territoire dans le cadre du sometent, vu la guerre permanente au XVIIe siècle. On aperçoit d’autres détenteurs d’armes, les bandolers professionnels des armes (contrebandiers aussi) qui entrent au début du XVIIe au service du roi d’Espagne puis du roi de France dans les compagnies de miquelets. Il est facile de se procurer des armes dans les centres de fabrication proches.
24La violence continue de régner dans la première moitié du XIXe siècle dans les Pyrénées-Orientales. Robin Angelats nous montre que la forêt est alors un espace convoité, générateur de beaucoup de conflits. Cette forêt est nécessaire aux paysans pour le pacage. Deux représentations de l’espace s’affrontent, deux droits : la tradition et les usages collectifs contre le droit du propriétaire (maître de forges, marchand de bois). Le code forestier de 1827 entraînant des violences de la part des usagers de la forêt et même l’émeute dans les années 1840, l’État cède, aménage le code et autorise le pacage dans les forêts domaniales.
25Ces communautés attachées aux droits anciens sont aussi décrites par Geneviève Gavignaud-Fontaine. Elles défendent les biens communaux, les droits aux coupes de bois dans les zones montagneuses, la vaine pâture sur les jachères et s’opposent au XVIIIe siècle aux droits seigneuriaux et aux propriétaires qui, selon les idées des physiocrates, veulent gérer leurs terres hors servitudes communautaires. L’État, promoteur de l’individualisme agraire, suit les agronomes, émet des arrêts hostiles aux communaux, autorise la clôture des parcelles, lutte contre les empiètements des paysans dans les forêts royales ce qui n’empêche pas les pillages collectifs ou individuels. Avec la Révolution, la propriété devient un droit inviolable et sacré mais devant la résistance des communautés qui restent attachées aux usages anciens pour une question de survie, en 1791, si le droit de clore persiste, les droits de parcours et de vaine pâture sont maintenus sur les terres incultes ou en jachère. Le partage des communaux d’abord autorisé en 1793 ne se fera pas. Ce n’est qu’avec la large diffusion du droit de propriété privée et avec la dépopulation paysanne que disparaîtront les pratiques collectives.
26Que devient le paysage rural, que deviennent ses acteurs aujourd’hui ?
27Un nouvel acteur intervient : l’État, dans le domaine des forêts tout d’abord dès le XIXe siècle (R. Angelats, Geneviève Gavignaud-Fontaine), puis dans celui de la protection des sites et monuments naturels, à partir de 1906. Geneviève Gavignaud-Fontaine nous rappelle qu’à partir des années cinquante, l’État, suivant l’influence des pays anglo-saxons, développe les réserves naturelles, les parcs réservés au tourisme, en montagne puis sur les littoraux. Le paysage est préféré à l’usage, les projets d’équipement touristique l’emportent sur les projets de développement agricole.
28Dans d’autres secteurs, on assiste à un mitage de l’espace rural avec uniformisation du paysage d’une commune à l’autre. Pour des motifs économiques, l’espace péri-urbain n’est plus guère aménagé (communication d’Anne Sistel).
29Peut-on parler encore, à la veille du troisième millénaire d’un espace rural dans les pays riches de la Méditerranée ? Que deviennent les paysans, acteurs traditionnels de cet espace ? Il n’existe plus de communautés, les agriculteurs subsistants se sont mués en industriels, semant, traitant et récoltant selon les décisions de multinationales. Dans les zones les plus pauvres, la friche s’installe, l’agriculteur ne survit que transformé en gardien de l’espace, animateur de réserves. Les populations rurales semblent devoir perdre de plus en plus le pouvoir qu’elles exerçaient sur leurs territoires.
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