Violence forestière dans les montagnes des Pyrénées Orientales (1ère moitié du XIXe siècle)
p. 363-377
Texte intégral
1La forêt est perçue de nos jours comme un havre de paix dans une société en proie à une violence urbaine qui ne cesse d’inquiéter nos contemporains. Une récente étude1 témoigne de la représentation sociale du milieu forestier dans l’opinion française : en cette fin de XXe siècle la forêt est devenue un sanctuaire « naturel », synonyme de calme, de liberté, et de sérénité. Il n’en a pas toujours été ainsi.
2La civilisation s’est durant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité identifiée au défrichement. Le paysan et l’éleveur détruisaient l’arbre pour étendre leur domaine. De fait, le rapport de l’homme à la forêt fut de tout temps complexe, composé de concurrence mais aussi de dépendance. Les populations riveraines des massifs forestiers venaient puiser à cette source le matériau indispensable à la construction et à l’artisanat, le produit des cueillettes et de la chasse, le combustible.
3Elément majeur de la survie des populations rurales, ressource indispensable à l’activité des maîtres de forges, espace pastoral parcouru chaque été par les troupeaux, la forêt était un espace convoité, qui fut le théâtre de nombreux conflits, voire de véritables batailles. Ces désordres forestiers présentèrent une intensité particulière dans la première moitié du XIXe siècle2.
4En raison de sa structure géographique, de son histoire, le département des Pyrénées-Orientales ne resta pas en marge de ces événements annonciateurs de la rupture définitive qui devait intervenir quelques années plus tard entre l’ancien et le nouveau monde rural. La violence ayant toujours été un phénomène récurrent dans l’histoire des campagnes (là encore l’ancienne province du Roussillon ne faisait pas exception)3, nous allons nous attacher à mettre en évidence la spécificité de cette violence forestière, tant de ses origines que de ses manifestations.
5Pour cela nous serons amenés à procéder au questionnement suivant :
6Quel était cet espace forestier qui fut le cadre et l’enjeu de luttes sanglantes ?
7Cet espace était parcouru, géré ou convoité par des individus, des groupes sociaux, des institutions. Qui étaient ces acteurs ? Quels étaient leurs objectifs, leurs relations ?
8Nous nous interrogerons également sur les raisons qui ont amené les populations montagnardes à contester un ordonnancement juridique dont elles ne voulaient pas, à combattre les représentants du pouvoir central par une insoumission chronique puis par l’insurrection. Enfin après avoir évoqué les diverses manifestions de cette violence, nous examinerons les raisons qui ont amené son atténuation puis sa disparition.
L’espace conflictuel
9Au XIXe siècle, les forêts de la façade méditerranéenne des Pyrénées françaises étaient pour l’essentiel localisées dans les massifs montagneux, le bois ayant disparu de la plaine et de ses proches abords depuis plusieurs siècles. Ces forêts présentaient une grande hétérogénéité liée à la diversité géographique des massifs et à l’impact des activités humaines. La montagne portait les stigmates de l’exploitation intensive d’un espace que l’on qualifierait de nos jours de « naturel » alors que peu d’hectares avaient été épargnés par l’activité agricole, pastorale ou industrielle.
10La forêt avait en particulier beaucoup souffert aux XVIIe et XVIIIe siècles des défrichements (rendus indispensables par l’accroissement démographique)4, et de l’installation de nombreux moulins à scier (molines serradores), ou de forges à la catalane. On imagine facilement les dégâts occasionnés aux massifs forestiers par la métallurgie, lorsque l’on sait que pour produire dix kilos de fer, chaque forge utilisait environ 25 tonnes de bois5. L’exemple de la forge de la Parcigoule en Haut-Vallespir est évocateur : déplacée par manque de bois en 1708 à Saint Guilhem, elle fut ramenée à son point de départ pour la même raison 23 ans plus tard, puis transférée à la Preste après épuisement de la forêt en 1750. En 20 ans, une forge pouvait ainsi dévaster le fond d’une vallée.
11Un autre facteur de la dévastation forestière résidait dans l’invasion saisonnière des montagnes par les troupeaux en provenance des plaines espagnoles ou françaises. Vers 1750, de 10 000 à 20 000 bêtes entraient ainsi chaque été dans les pasquiers de Prats-de-Mollo. Ce phénomène prit une ampleur extraordinaire dans les pasquiers du Carlit où 50 000 moutons, 3 000 vaches et 1 000 chevaux purent être dénombrés en été dans le dernier tiers du XVIIIe siècle6.
12Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet la situation des bois apparut d’autant plus préoccupante que les élites locales et les représentants de l’État commencèrent à s’intéresser à la question forestière. Les dévastations qui se poursuivaient dans certains massifs7, conduisaient les autorités locales à faire preuve de pessimisme quant à l’avenir des bois du département. Cependant la disparition des grandes ramades, la décadence des forges, les effets de la transition démographique laissaient présager un retournement de tendance dans l’histoire forestière locale.
13Ces forêts, dont la superficie était estimée à l’époque entre 36 000 et 40 000 hectares8 ne présentaient pas l’aspect que nous leur connaissons aujourd’hui. La forêt d’Ayguebonnes-Boucheville, par exemple, qui constituait avec ses 1 500 hectares le joyau forestier du département ne possédait que 100 hectares en futaie de sapins et de hêtres, tout le reste étant composé de taillis destinés à alimenter la forge de Gincla. Sur les versants sud du Canigou, du Madres, la forêt était réduite à l’état de lambeaux, alors qu’en Cerdagne (forêt communale d’Osséja) en Capcir (forêts de la Matte, de Barres) ou sur les flancs nord du Canigou (forêts de Balatg, Mouscaillou), d’importants massifs de résineux couvraient la montagne entre 1 500 et 2 000 m d’altitude. En Vallespir enfin, d’importantes plantations de châtaigniers commençaient à coloniser l’espace entre Lamanère et Céret.
14Pourtant l’opinion qui prévalait chez les décideurs de l’époque était que « la forêt disparaissait de nos montagnes ». Certains observateurs de l’économie locale, comme Jalabert9 allaient même jusqu’à affirmer « qu’il n’existait pas de forêt dans les Pyrénées-Orientales ».
15Cette représentation est révélatrice d’une vision partielle mais surtout partiale de l’espace forestier. En effet, Jalabert ne considérait comme forêts que les peuplements entretenus, aménagés en futaies, taillis ou taillis sous futaies, faisant l’objet de coupes d’éclaircie, en bref propres à rapporter le plus, à l’image des grands monuments sylvo-historiques du centre ou de l’est de la France.
16Les forêts avaient une toute autre vocation dans des montagnes où la vaine pâture était le commencement et la fin de toutes choses10. Elles constituaient une des parties fondamentales de l’aire de pâturage. Aussi les étendues boisées pouvaient être considérées comme un espace forestier, comme un espace sylvo-pastoral, voire comme un espace agro-sylvo-pastoral, tant l’interdépendance entre l’agriculture, l’élevage et la forêt semblait évidente pour les montagnards. Ceux-ci ne cessaient d’ailleurs d’adresser au préfet des P.-O., sous forme de pétition, la litanie suivante : sans droit de pacage en forêt, pas de troupeaux. Sans troupeaux, pas de fumure. Sans fumure, pas de cultures. Sans cultures pas d’habitants11. Le problème est qu’au XIXe siècle d’autres regards que ceux des autochtones se portèrent sur les hautes terres du département.
Les acteurs et leurs antagonismes
17Considérons tout d’abord le point de vue de ces populations qui fréquentaient quotidiennement l’espace que nous venons d’évoquer. Ces gens avaient une conscience particulièrement aiguë de la rudesse de leur existence. Ils étaient pour la plupart coupés du monde durant l’hiver12. À la belle saison en revanche, la montagne était en effervescence. Le temps était compté pour amener les bêtes aux pasquiers, rentrer la récolte, se rendre aux foires et marchés, participer à la contrebande, rentrer le bois. Une intense activité s’instaurait alors, comme en contrepoint de l’inactivité hivernale. Quand les montagnards s’employaient à tirer le maximum des ressources de la montagne, bien téméraires étaient ceux qui s’aventuraient à entraver leur dynamisme.
18Chaque village s’estimait en droit d’imposer sa souveraineté sur un territoire qui ne correspondait pas obligatoirement aux limites administratives de la commune13. Ainsi s’expliquent les rivalités entre Sauto et Ayguatebia à propos de la forêt de Clavera, entre Sorède et Laroque à propos de la forêt dite « de Sorède ». La forêt de la Matte était également une source inépuisable de conflits, et quelquefois d’échauffourées entre les communes des Angles, Formiguères et Matemale.
19L’utilisation des pasquiers, vastes étendues de territoires destinés au pacage, composés de hauts plateaux (calms) mais aussi de forêts, contribuait en revanche à rapprocher les communautés14. Les villages qui ne possédaient pas de « Montagne » pouvaient envoyer leurs bêtes dans les troupeaux communs qui étaient ensuite conduits dans les estives. La forêt de Barres était ainsi parcourue par les troupeaux de 19 communes dans la première moitié du XIXe siècle.
20Les habitants des communautés villageoises jouissaient depuis le Moyen-Age d’une liberté générale d’accès aux vacants et forêts de leur territoire. Ces droits d’usage se divisaient en plusieurs catégories : droit de pacage, de dépaissance ou de parcours (vésinat), droit de vaine pâture, droit d’affouage et de boisage15. Il est important de comprendre que pour le berger habitué à fréquenter la montagne en toute quiétude, le droit d’usage était assimilé à un droit de propriété. Lorsque l’État voulut au XVIIIe siècle développer la propriété individuelle et supprimer les communaux, il se heurta à la vigoureuse hostilité des populations, notamment à l’occasion de la promulgation de l’édit royal de 1769 abolissant le droit de parcours.
21Dans la même perspective, l’hostilité des populations se manifesta à l’égard des propriétaires forestiers, maîtres de forges ou marchands de bois qui entendaient exploiter les forêts qu’ils avaient régulièrement acquises. Deux représentations de l’espace, mais surtout deux conceptions du droit s’opposaient alors : l’une fondée sur la tradition, les usages et les droits collectifs16 ; l’autre fondée sur le droit privé, sur la capacité de l’acquéreur à user et abuser de son bien.
22C’est toutefois dans les représentants de l’Administration forestière que les montagnards voyaient leurs plus dangereux ennemis. La promulgation en 1827 du Code forestier, perçue comme une déclaration de guerre aux anciens usages, fut très mal accueillie dans les Pyrénées-Orientales17.
23Le Code et l’ordonnance royale du 1er août 1827 avaient pour objectif de soumettre à un « régime spécial » les bois et les forêts de l’État, des communes et des établissements publics. Par la mise en œuvre du régime forestier, la Puissance Publique entendait dessaisir les communes de la gestion de « leurs » forêts. Procédant d’une volonté centralisatrice, conçu de manière à renforcer considérablement le pouvoir de l’Administration, de manière également à permettre une uniformisation de la gestion des forêts, en vertu de dogmes sylvicoles qui ne tenaient guère compte de la diversité des massifs français, le nouveau code ne pouvait que provoquer l’hostilité et le mécontentement des usagers de l’espace forestier. En outre, l’Administration demeurait confrontée à des problèmes internes, à des dysfonctionnements qui ne pouvaient qu’enhardir les opposants à la nouvelle législation, les représentants de l’État forestier étant dans l’incapacité d’assurer la police des bois du département durant la Restauration et une grande partie de la Monarchie de Juillet.
24L’inadaptation des moyens aux objectifs était flagrante au sein de l’inspection de Prades qui avait la réputation d’être « un purgatoire pour forestiers »18. Au bas de la hiérarchie les gardes étaient placés dans une situation inconfortable. Ils faisaient l’objet d’une déconsidération manifeste de la part de leurs supérieurs, qui n’hésitaient pas à les traiter en domestiques. Mal payés, peu soutenus par l’État, ils étaient livrés en pâture aux « dévastateurs des bois » dont ils ne comprenaient même pas la langue19. Leur tâche était rendue impossible par l’ampleur de la délinquance forestière, par le soutien que les maires apportaient à leurs administrés et surtout, par l’insolvabilité réelle ou prétendue des contrevenants. Dans les faits, l’inadaptation du Code forestier à la réalité sociale des régions de montagne aboutissait à l’installation d’une situation de non-droit, les amendes n’étant adaptées ni à la valeur réelle des arbres, ni aux moyens financiers des délinquants.
25Les inspecteurs des forêts éprouvaient enfin d’énormes difficultés dans l’exercice de leurs actions judiciaires en raison des instances engagées sur des questions de propriété. Les habitants des communes concernées par ces procédures, se voyaient ainsi accorder une impunité de fait, face à une Administration qui, on le voit, était loin d’être toute puissante.
Les manifestations de la violence forestière : des règlements de compte aux émeutes villageoises
26La volonté affichée par les représentants de l’État de faire entrer brutalement le pays montagnard dans un nouveau cadre juridique, de contraindre les habitants à adopter une nouvelle manière de penser et d’agir, transforma les hauts cantons du département des Pyrénées-Orientales en terre de sédition. L’hostilité chronique que les habitants manifestèrent à l’égard de tous ceux qui entendaient lutter contre leur particularisme, donna lieu à des violences isolées mais aussi à des fureurs populaires, qui ne sont pas sans rappeler la célèbre guerre du sel, survenue au XVIIe siècle, durant laquelle les habitants du Vallespir, nouvellement intégrés au royaume de France, se révoltèrent contre l’instauration de la gabelle en Roussillon20. Par une typologie volontairement simplificatrice, nous distinguerons trois grandes catégories de violence forestière.
Les conflits avec les propriétaires forestiers
27Une affaire peut être citée en exemple pour illustrer la cohésion dont pouvaient faire preuve les communautés villageoises pour faire face à l’intrusion des propriétaires forestiers dans leur territoire.
28À la Restauration, la famille d’Oms vendit la forêt du Bac de las Planes, située à Formiguères, à Dalbiez, marchand de biens à Perpignan. Suite à cette vente, le maire, des adjoints, des villageois se rendirent dans la forêt pour interdire l’accès de « leur montagne » aux ouvriers. L’affaire ayant été portée en justice, le tribunal de Prades confirma, par décision du 3 mai 1824, le droit de propriété de Dalbiez, la commune étant reconnue usagère. Le 25 novembre de la même année, le tocsin réunit l’ensemble des habitants de Formiguères qui se portèrent en forêt et saisirent les haches des bûcherons. Le 1er mai 1826 le tribunal de Prades condamna à nouveau la communauté, suite à l’intrusion de bestiaux dans la forêt. Cette décision mit littéralement le feu aux poudres : dans la nuit du 22 au 23 mai 1826 une bombe artisanale, lancée par la cheminée, endommagea gravement la maison de Dalbiez. À l’automne suivant, plusieurs centaines d’arbres déjà façonnés en planches et entreposés à La Llagonne et Formiguères furent détruits à coups de haches.
29Cette guérilla forestière ne cessa que lorsque le propriétaire accepta de négocier. Il dut renoncer à son droit de propriété, et obtint une concession d’exploitation, fixant le nombre d’arbres pouvant être exploités sur une durée de 20 ans21.
Les attaques contre les gardes
30Trois catégories de gardes surveillaient les forêts au XIXe siècle : les gardes privés, rétribués par les propriétaires forestiers, les gardes communaux, les gardes domaniaux.
les gardes communaux survivaient dans des conditions matérielles très précaires. Ils étaient choisis, payés et révoqués par des municipalités qui étaient le plus souvent à la solde des dévastateurs22. Ces gardes avaient ainsi pour principale préoccupation de ne gêner en aucune manière les activités, légales ou illégales, des habitants. Cette situation présentait l’avantage de ne pas les exposer à la férocité de leurs concitoyens. En cas de conflit avec le maire, le gêneur était dénoncé pour incompétence, révoqué et « invité » à quitter le pays.
les gardes domaniaux bénéficiaient de quelques avantages matériels (l’Administration pourvoyait notamment à leur chauffage) mais demeuraient en revanche terriblement exposés à toutes sortes de violences. Les menaces de mort proférées régulièrement à leur encontre étaient souvent mises à exécution par les montagnards.
31En 1812, par exemple, le meunier de Fetges et son fils aîné âgé de 13 ans et demi, assassinent le garde Ribeill puis traversent la montagne pour aller se réfugier à Camprodon, en Espagne.
32En octobre 1839, le garde Jean-Baptiste Nouvel est tué à coups de hache par un propriétaire de Puyvalador qui n’hésita pas, plusieurs mois avant d’accomplir son forfait, à déclamer à qui voulait l’entendre (notamment au frère de la future victime) qu’il avait l’intention d’écarteler « celui qui avait l’audace de lui dresser des procès-verbaux ».
33Les gardes complètement isolés dans leur forêt constituaient des proies faciles pour leurs ennemis. Certains forestiers ne pénétraient qu’avec réticence dans les massifs où ils étaient certains de faire de mauvaises rencontres. Ils redoutaient par-dessus tout le face à face avec le délinquant isolé qui profitait de l’absence de témoins pour régler définitivement ses comptes avec les représentants de l’Administration forestière.
34Ainsi le garde de la forêt de Thuès23 rencontrant en 1835 un charbonnier portant une charge de bois n’eut guère le temps de vérifier la provenance de la coupe : il fut immédiatement roué de coups et laissé pour mort.
35En revanche, les confrontations avec les attroupements considérables de délinquants forestiers (allant quelquefois jusqu’à 80 individus, comme ce fut le cas en forêt de Sorède)24 donnaient lieu à toutes sortes de manœuvres d’intimidation, souvent brutales, à des gesticulations théâtrales, mais rarement à des homicides. Ce phénomène peut s’expliquer par la présence d’éléments modérateurs dans ces bandes, notamment de conseillers municipaux ou de maires, mais également par le sentiment communément partagé alors, qu’un crime commis en groupe était rarement parfait et ne tardait jamais à être élucidé.
Les fureurs populaires
36Au-delà de ces violences ponctuelles, la contradiction entre les intérêts des populations et les objectifs de la politique étatique de préservation des ressources forestières provoqua des mouvements insurrectionnels, qui concernèrent l’ensemble de la chaîne pyrénéenne. La guerre des Demoiselles, survenue en Ariège de 1828 à 1831 est assurément le plus connu de ces mouvements25.
37À la même époque le haut pays catalan était également en ébullition. L’ordonnance royale du 18 janvier 1829 ayant confirmé les restrictions apportées par le Code forestier à l’exercice du droit de pacage, l’introduction dans les bois communaux était seule permise contre le paiement d’une taxe. Quarante communes protestèrent contre toute restriction du pâturage dans les forêts et les esprits s’échauffèrent rapidement. Le 20 juin 1829 les habitants de Canaveilles et de Llar, « l’adjoint en tête », se révoltèrent contre des gardes qui voulaient dresser procès-verbal pour « intrusion de bestiaux dans les pasquiers royaux ». Le sous-préfet de Prades adressa alors un cri d’alarme au préfet en précisant que si le gouvernement persistait à exiger l’exécution de l’ordonnance, l’État se trouverait rapidement confronté à « une résistance telle qu’il serait impossible aux autorités locales de répondre du bon ordre et de la tranquillité dans la Cerdagne et le Capcir, sur une frontière habitée par des hommes déterminés, livrés aux habitudes fâcheuses de la contrebande et d’autant plus facile à soulever que des intrigues politiques de la part des réfugiés espagnols viendraient bientôt encourager leur révolte »26.
38Probablement pour éviter une révolte dans une zone stratégique, le directeur de l’Administration forestière finit par accepter les revendications des communautés et décida de « faire céder l’intérêt forestier à celui des localités et au repos du département »27.
39L’ordonnance royale du 27 mars 1831 autorisa le parcours illimité dans les pasquiers et forêts domaniales de Cerdagne, Capcir et Confient. Les communautés avaient obtenu un sursis.
40La réaction forestière tant redoutée par les populations ne survint dans les Pyrénées-Orientales que dans les années 1840. Les forestiers rendus confiants par la consolidation de leur administration voulurent instaurer une dichotomie spatiale entre forêts et terrains de pacage. La situation des habitants devint de plus en plus délicate, les « vexations » et les « provocations » se multipliant, notamment à propos de l’assiette des coupes affouagères jugées insuffisantes. Bien des municipalités s’estimèrent alors sacrifiées par une administration qui « privilégiait l’arbre au détriment de l’homme ».
41La situation devint extrêmement tendue à partir de 1844, date à laquelle un Conservateur peu porté au compromis fut placé à la tête de la Conservation de Carcassonne28. Dès lors une avalanche de poursuites pour délits forestiers s’abattit sur les habitants de l’arrondissement de Prades. Se fondant sur les articles 65 et 67 du Code forestier, le Conservateur Dequet réclama auprès de son administration la réintégration de la montagne catalane dans la loi commune.
42Les pétitions des communes, les protestations du tribunal de Prades, du Conseil général et même les rapports alarmistes adressés par le Préfet au Ministère des Finances ne modifièrent en rien la politique menée par le Conservateur. Aussi n’est-il pas étonnant que l’écho des événements parisiens provoqua en 1848 l’explosion d’une violence longtemps contenue. Les gardes furent en quelques jours chassés des villages de la haute vallée de la Têt, mais aussi d’autres parties du département. Le garde de la forêt de Vingrau dut ainsi déguerpir alors que les villageois envahissaient sa maison et brûlaient ses notes de service29. En avril les habitants de Saint-Laurent-de-Cerdans assaillirent au cri de « il faut les tuer, ce sont des voleurs », plusieurs gardes venus constater les dégâts commis dans les forêts. Le 14 avril 1848 le sous-commissaire de l’arrondissement de Prades escorté par la troupe, reçut la mission de réinstaller les gardes en Capcir. Sa tentative se solda par une débâcle : il fut repoussé par les habitants de Formiguères rassemblés au son du tocsin. Les gardes menacés de tous côtés, « entendant des cris de mort poussés par toute une population » s’enfuirent avec peine par les garrotxes ou la vallée de la Têt. Quatre d’entr’eux furent rattrapés par les assaillants au village de Fetges et eurent les plus grosses difficultés à se sortir d’affaire. Ainsi le garde Boscat, après avoir été dépouillé de ses armes, de son képi « symbole d’autorité », fut violemment frappé et menacé d’être ramené à Formiguères pour y être brûlé.
43À la suite de ces événements, le procureur général de Montpellier, très fortement escorté, se rendit dans les hauts cantons « avec la ferme volonté de mater toute rébellion ». Mais comme à chaque tentative de rétablissement de l’ordre forestier, les délits reprirent une fois la troupe rentrée dans ses casernes. Le 24 juin un garde général, deux gardes et deux gendarmes sont obligés de battre en retraite face aux habitants de Sorède. Le 23 juillet, un coup de fusil est tiré contre le garde de la forêt de Carol ; le 24, la commune de Bolquère se révolte, le 27, un inspecteur des forêts un peu trop intrépide est séquestré pendant plusieurs heures par toute la population d’Osséja.
44Ainsi malgré le courage et la volonté des préposés et chefs de service de l’inspection de Prades, la montagne était redevenue une zone de non-droit, un pôle de résistance à la volonté centralisatrice de l’État.
La pacification
45Le rétablissement de l’ordre n’était pas chose facile. L’autorité préfectorale hésitait quant aux suites à donner aux événements. Les principaux acteurs des attaques de Formiguères et de Bolquère, les présumés agitateurs, furent jugés et condamnés à quelques mois de prison30. Une colonne mobile constituée de 1 200 hommes de troupe parcourut la région. Ces démonstrations de force n’apaisèrent pas les tensions, bien au contraire, les habitants certains de leur bon droit demeuraient toujours aussi exaspérés.
46Pour débloquer la situation, le Conseil général, à l’initiative de François Jaubert de Passa, proposa que l’État reconsidère le problème de la conservation des forêts en tenant davantage compte de l’histoire, des mentalités et des intérêts locaux. Pour sortir du conflit l’Administration centrale devait trouver à bref délai un « employé supérieur » capable de saisir la complexité du microcosme montagnard et d’obtenir la confiance des populations. Ce fut le Conservateur Soubirane qui reçut la lourde mission de concilier les inconciliables. Ce fonctionnaire, qui venait de passer dix ans en poste dans les Hautes Pyrénées, parvint à calmer les esprits par une politique de compréhension minutieuse des intérêts en présence, de respect des populations, de recherche d’une solution équitable comme le démontre son rapport du 5 novembre 1849.
47Il faut dire que Soubirane était particulièrement bien placé pour comprendre l’attitude des autochtones : nous avons en effet découvert qu’il était né en 1805 à Saint-Laurent-de-Cerdans31. Cet ancien élève de l’Ecole Nationale des Forêts ne remit pas en cause le caractère général du Code forestier, mais considéra qu’au regard de l’histoire du département, la loi devait être adaptée aux réalités locales et à la nécessité du pacage en forêt. Par décision du 14 juin 1850 le Ministre des Finances concrétisa le vœu du Conservateur, le parcours fut autorisé dans toutes les parties des forêts domaniales préalablement reconnues défendables.
48Le calme revint dans les montagnes où les gardes purent reprendre progressivement leur service. Dès 1851 le Conseil général reconnut que les inspecteurs agissaient paternellement, quoiqu'avec une juste sévérité et sans faiblesse. Les « attaques verbales » contre les gardes se firent « plus rares et moins hardies ». Le nombre de délits diminua considérablement.
49Certes, la méfiance à l’égard de l’Administration forestière persista chez des montagnards qui retrouvèrent facilement le chemin de la contestation haineuse quelques dizaines d’années plus tard, à l’occasion de la constitution du périmètre de Restauration des Terrains en Montagne du bassin de la Têt. Mais après 1850 le temps n’était plus à la révolte armée et à l’assassinat des gardes dans les forêts des Pyrénées-Orientales.
Notes de bas de page
1 Citée par N. Eizner, La forêt, les savoirs, et le citoyen, Montceau-les-Mines, Le Creusot, 17-18-19 novembre 1993, A. N. C. R. p. 17.
2 Cf. J. F. Soulet, Les Pyrénées au XIXe siècle, une société en dissidence, éd. Eche, Toulouse, 1987, 713 pages.
3 M. Brunet, Le Roussillon. Une société contre l’État (1780-1820) éd. Trabucaïre, 1990, 566 pages.
4 R. Sala, Prats de Mollo et sa vallée aux XVIIe et XVIIIe siècles, mémoire de maîtrise, université Paul Valéry, 1972.
5 Pour obtenir 100 kg de fer, il fallait environ 1 000 kg de minerai. Pour traiter ce minerai il fallait 600 kg de charbon. 30 stères de bois (environ 25 tonnes) étaient nécessaires pour élaborer ces 600 kg de combustible, d’après Justafré.
6 A. D. P. O. 1. C. 1101.
7 Des incendies provoqués par l’imprudence des charbonniers ou par la malveillance des bergers ravageaient régulièrement le massif des Albères. 6 incendies éclatèrent ainsi dans la forêt de Sorède durant l’été et le début de l’automne 1832, Journal du département des P. O., 20 octobre 1832.
8 En 1821, 42 forêts dont 11 royales étaient répertoriées dans l’arrondissement de Prades.
9 F. Jalabert, Géographie du département des Pyrénées-Orientales, 1819. Conseiller de préfecture puis député des P.O., Jalabert dresse en 1819 un tableau assez caustique de la situation du département.
10 A.D.P.O. 1N 184, Conseil général, rapport sur la situation du service forestier dans les P.-O, 24 juin 1870.
11 Voir par exemple la lettre du maire de Formiguères, au sous-préfet de Prades, 2 avril 1844, A.D.P.O. 7MP 28.
12 Nombreux furent les militaires qui périrent à vouloir franchir le col de la Perche, de la Quillanne, ou même le col Saint-Louis dans la tempête.
13 Pour L. Assier-Andrieu les communautés villageoises constituaient « une forme sociale dans et par laquelle les individus accédaient aux ressources de la nature, c’est-à-dire s’approvisionnaient concrètement aux ressources pour les intégrer dans leur procès de travail ». L. Assier-Andrieu, Le peuple et la loi, anthropologie historique des droits paysans en Catalogne française, Paris, librairie générale de droit et de jurisprudence, 1987, p. 94.
14 G. Gavignaud, « L’organisation économique traditionnelle communautaire dans les hauts pays catalans », in Confient, Vallespir et montagnes catalanes. Actes du 11ème congrès de la Fédération Historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, 10-11 juillet 1978, Prades et Villefranche de conflent ; Montpellier, 1980, pp. 201-215.
15 Le droit de vaine pâture est le droit de faire paître un troupeau après la récolte sur tous les terrains non-clos. Le droit de parcours permettait aux habitants des deux communes d’envoyer leurs bestiaux paître sur leur vaine pâture respective ; les droits d’affouage et de boisage permettaient aux habitants de récupérer en forêt le bois de chauffage et de construction.
16 Pour justifier de leurs droits d’usage, les communautés invoquaient l’article 72 des usatges de Barcelone, la « loi stratae » cf. L. Assier-Andrieu, op. cit.
17 Dès 1825 le Conseil général, qui se voulait le défenseur des populations des hauts cantons mais qui était surtout le garant des intérêts d’une bourgeoisie foncière, propriétaire de nombreux troupeaux, s’était élevé contre le projet de code qui lui avait été adressé « pour avis, remarques et observations », Délibération du Conseil général des Pyrénées-Orientales, 27 juillet 1725, A.D.P.O 1N6.
18 Cette fâcheuse réputation nous est confirmée par la succession rapide des gardes, gardes généraux et inspecteurs affectés dans cette inspection. À peine nommés ceux-ci ne songeaient qu’à fuir sous des cieux plus cléments.
19 En 1836 lors d’une enquête administrative, un garde général des forêts dut requérir deux habitants du pays pour lui servir d’interprètes ; l’agent de l’Administration forestière « ne comprenant pas l’idiome du pays ».-A.D.P.O. 7 MP 16, Rapport de l’inspecteur de Prades, 15 mai 1836.
20 A. Marcet. « Une révolte antifiscale et nationale : Les Angelets du Vallespir, 1663- 1672 », Actes du 102ème congrès national des Sociétés savantes, Limoges, 1977, Paris, 1978 et Alain Ayats, Les guerres de Josep de la Trinxeria, Perpignan, éd. du Trabucaïre, 1997.
21 A.N. F 311, affaire Dalbiez. Cf. L. Assier-Andrieu ; le peuple et la loi ; op. cit.
22 La responsabilité conjointe des nominations, remise aux communes et au préfet par le Code forestier, donna lieu à des situations particulièrement cocasses, les maires ayant une fâcheuse tendance à proposer la surveillance de leurs bois à des délinquants notoires.
23 Il s’agit de la forêt de Campille.
24 A.D.P.O. 2U310, affaire Vilanove-Puig.
25 – M. Dubedat, « Le procès des Demoiselles. Résistance à l’application du Code forestier dans les montagnes de l’Ariège (1828-1830) », Bulletin de la Société Ariégeoise, 1899-1900, pp. 281-295.
– R. Dupont, La Guerre des Demoiselles dans les forêts de l’Ariège (1829-1931).
– L. Clarenc, « Le Code de 1827 et les troubles forestiers dans les Pyrénées centrales vers le milieu du XIXe siècle », Annales du Midi, LXXIX, 1967, pp. 307-315.
26 A.D.P.O. 7MP47, Lettre du 17 juin 1829. À propos du contexte de l’époque cf. M. Martzluff, « L’invasion du général Mina en Cerdagne pendant l’expédition militaire « des cent mille fils de St Louis » (1823) », Le Roussillon dans la première moitié du XIXe siècle, B.S.A.S.L. des P.-O., 1985, pp. 105-122.
27 A.D.P.O. 2N37, lettre adressée au préfet des P.-O. par le directeur de l’Administration forestière, 7 mai 1831.
28 Pendant la plus grande partie de la 1ère moitié du XIXe siècle, le département des P.-O. dépendit de la conservation de Toulouse. En 1842, le département fut compris dans la 25e conservation dont le siège fut fixé à Carcassonne.
29 A.N. B18 -1460. Instruction sur les dévastations des forêts nationales, Cours d’Appel de Montpellier, 6 juin 1848.
30 A.D.P.O. 2U 311 affaire Colomer.
31 Il est intéressant de constater que l’Administration décida de nommer en cette période de crise le seul Conservateur d’origine catalane, de toute l’histoire forestière (Paul de Boixo fut nommé conservateur lors de son départ à la retraite en 1898).
Auteur
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Robin Angelats
Docteur en histoire
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