Le paysage péri-urbain
p. 333-336
Texte intégral
1Les quarante dernières années ont été marquées par une croissance urbaine sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Le phénomène péri-urbain ou de rurbanisation commence dès le début des années 70 avec le rejet massif des grands ensembles. Le territoire français voit très vite sa campagne envahie de maisons isolées dans un premier temps puis de lotissements...
2Tout d’abord en périphérie des grandes villes puis aux abords des villages les plus proches, le mitage de l’espace rural se poursuit inexorablement. On a consommé en 20 ans deux fois plus d’espace qu’en 2 000 ans. Aujourd’hui, 81 % des Français plébiscitent la maison individuelle et 75 % des habitants des grands ensembles souhaitent en partir.
1. L’uniformisation du paysage
3Le développement péri-urbain suit toujours le même processus.
Les lotissements se greffent sur un village, afin de pouvoir utiliser les équipements publics pré-existants : réseaux (eau potable, eaux usées, électricité, ...), enlèvement des ordures ménagères, écoles... Ils s’étendent peu à peu en « tache d’huile » autour du noyau ancien, multipliant par deux ou trois, voire par dix, le nombre de ses habitants.
Rapidement, les habitudes de consommation de cette population d’origine urbaine entrainent l’implantation d’un centre commercial en dehors du centre, de préférence à l’entrée de la commune, sur le trajet domicile-travail.
Les inévitables problèmes de circulation et de sécurité, engendrés par la prolifération des grandes surfaces hors des villes et par les déplacements domicile-travail provoquant en semaine comme le week-end un afflux toujours plus grand de véhicules (deux à trois voitures par ménage) induisent l’édification de ronds-points à l’anglaise et de rocades.
Enfin, devant lutter contre la crise économique et le spectre de la cité dortoir, la commune se doit de réaliser sa zone d’activités économiques, de préférence sur le rond-point suscité, défigurant définitivement le paysage de l’entrée de ville.
4Ainsi, chaque commune se trouve-t-elle affublée, à des degrés divers, de ses lotissements, de sa surface commerciale (l'Intermarché remplaçant définitivement l’épicerie du village), de son ou de ses ronds-points (marquant « l’entrée » de la commune) et de sa « zone », engendrant une terrible uniformisation et une perception répétitive du paysage français contemporain d’une commune à l’autre, la même image stéréotypée issue de mécanismes identiques.
5Nos entrées de ville ont ainsi perdu toute identité, se transformant en vitrine pour la grande distribution. De surcroît, dès que de meilleurs emplacements sont proposés par d’autres communes (proximité d’un nouvel échangeur autoroutier, implantation d’une grande entreprise, exonération de la taxe professionnelle...), les entreprises déménagent en laissant derrière elles des friches industrielles bien difficiles à récupérer.
2. Un développement urbain dominé par une logique économique
6Pour Jean Cabanel, ancien responsable de la « Mission paysage » au Ministère de l’Environnement, « il faut maintenir des espaces vides autour des villes ». Ce rôle était autrefois tenu par les agriculteurs, mais le prix de la terre étant d’autant plus élevé qu’elle est proche de la ville, ces derniers préfèrent de nos jours vendre aux promoteurs...
7Il est certain que l’urbanisation récente a connu une accélération trop rapide et mal programmée mais il est intéressant de remarquer que cette anarchie ne semble avoir marqué que la France (ce que nos voisins européens appellent le « french environmental disaster »). L’Italie est connue pour la qualité de ses aménagements, l’Angleterre, l’Allemagne et la Suisse ont su réussir une transition plus harmonieuse entre ville et campagne en interdisant les implantations commerciales hors des villes.
8En France, même si le diagnostic est souvent sévère pour le paysage, les intérêts économiques restent prépondérants. Le commerce recherche en priorité le faible coût des terrains, l’accessibilité (parkings proches et gratuits), la visibilité à partir d’une voie d’accès importante. L’habitat individuel se réalise au plus faible coût donc sur des terrains de plus en plus éloignés de la ville. Le zonage a séparé l’habitat de l’artisanat et du commerce. Les centres anciens des petites et moyennes villes voient leurs commerces fermer et leurs habitants partir en périphérie.
9La sévère crise économique que nous traversons ne permet pas d’espérer une rapide inversion de ces tendances. La loi Joxe, en 1992, a imposé aux communes de se regrouper et de gérer ensemble les problèmes d’aménagement du territoire et de développement économique. Mais elle n’a pas créé l’obligation d’une autorité unique de gestion et de planification de l’espace : toutes les villes, les départements, les régions et l’État sont dotés de structures d’études et d’administrations d’urbanisme sans qu’aucune cohérence globale, ni prospective ni qualitative, ne s’en dégage. « Aucun lieu, aucune parcelle, n’est à l’abri d’un saccage potentiel » (Claude Vasconi « Le Moniteur », 26 février 93).
10Les Plans d’Occupation des Sols (P.O.S.) dont sont dotées les communes ne sont faits que pour déterminer l’extension des zones constructibles, sans qu’aucun souci de qualité n’apparaisse de façon significative. Les communes procèdent alors par imitation des communes voisines. Les services de l’État, très présents au niveau règlementaire, diffusent peu les expériences intéressantes dans ce domaine, françaises ou étrangères, aux principaux acteurs de l’aménagement que sont les élus.
3. Une indispensable requalification du paysage péri-urbain
11En conclusion, il est indispensable de limiter clairement l’emprise physique des villes et des villages et de remplir les vides plutôt que de continuer à miter ce qu’il reste de nos paysages ruraux. Si les municipalités ne semblent pas encore avoir engagé une réflexion générale sur le développement de leurs périphéries c’est parce que se distinguent plusieurs attitudes contradictoires :
pour les élus et les collectivités locales, il s’agit de combattre, à posteriori, l’image négative de la ville et de son environnement.
pour l’usager de la route ou les administrations concernées, il s’agit avant tout de logique routière et de sécurité.
pour l’usager consommateur, domine le souci de trouver commerces et services.
pour le résident riverain, l’essentiel est de s’éloigner des voies ou de s’en protéger ; ce dernier montre par ailleurs une sensibilité nouvelle à la qualité de son environnement.
12Chaque commune doit retrouver sa propre identité : il faut des repères et des symboles spécifiques à notre temps. Par exemple, la notion d’entrée de ville, autrefois symbolisée par une porte (à l’échelle du piéton ou du cavalier) doit prendre de nouvelles formes à l’échelle de l’automobile. La requalification du paysage doit par ailleurs tenter d’utiliser les traces du passé : bâti existant, parcellaire agricole, anciens chemins ruraux, végétation, parcellaire, relief, hydrographie, ...
13Le critère de réussite d’une opération devrait être l’impression que le quartier considéré a toujours existé, qu’il se fond dans le paysage, qu’il s’inscrit dans la mémoire de la ville...
Auteur
-
Anne Sistel
Architecte-urbaniste, maître assistant à l’École d’architecture Languedoc-Roussillon (EALR).
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les monarchies espagnole et française au temps de leur affrontement
Milieu XVIe siècle - 1714. Synthèse et documents
Jean-Pierre Dedieu, Gilbert Larguier et Jean-Paul Le Flem
2001
La désorganisation
Contribution à l’élaboration d’une théorie de la désorganisation en droit de l’entreprise
Muriel Texier
2006
Le Livre Vert de Pierre de la Jugie
Une image de la fortune des archevêques de Narbonne au XIVe siècle. Étude d’une seigneurie
Marie-Laure Jalabert
2009
