Grandes métairies et genèse du paysage rural en Lauragais Oriental
p. 307-332
Texte intégral
Introduction
1La communauté de Villeneuve-la-Comptal est marquée par la complémentarité de ses terroirs. Ils sont constitués de finages de plaine dans la partie Nord alors que le reste du territoire est formé de collines, boisées à l’origine, désormais couvertes d’une maigre pelouse subméditerranéenne vouée aux « vacquants » pour l’essentiel.
2Le village qui domine la plaine s’accroche à l’une des dernières collines de ce secteur de la Piège. En son sein, à l’intérieur des murs, deux points hauts rivalisèrent pendant longtemps pour imposer le meilleur prestige social : l’église et le château. C’était à qui se surélèverait par rapport à l’autre. Cette lutte d’influence reflète les tensions issues de compétitions économiques.
3De sa fondation d’origine par l’abbaye d’Alet, le village conserve de nombreux liens avec l’Eglise. Les quelques parcelles situées autour de l’hyere del Deume (l’aire de la dîme) alimentent une interminable procédure judiciaire entre le seigneur et le Chapitre Saint-Michel de Castelnaudary. Il en va de même pour le contrôle des censives liées au cuvier classé parmi les biens du curé.
4À partir du XVIe siècle, une troisième force intervient pour essayer de s’emparer de ces terres, source essentielle de richesse et à terme de pouvoir. Il s’agit de bourgeois venus de Castelnaudary, marchands ou magistrats pour la plupart. Leur offensive va se diriger vers les masatges et métairies qui ont constitué le cœur de la reconquête agraire après les désastres et enfrichements consécutifs aux ravages des guerres étrangères et civiles (Chevauchée du Prince Noir, Peste, Guerres de religion....).
5Les modalités de ces mutations foncières ont-elles pesé sur l’organisation du paysage agraire ? Se sont-elles poursuivies aux XVIIe et XVIIIe siècles ? Comment ont-elles pu résister aux bouleversements de la période révolutionnaire ? Nous vous proposons d’explorer plusieurs pistes d’analyse à travers l’étude de quelques métairies caractéristiques de l’espace villeneuvois et de son histoire.
I. Genèse et pouvoir d’organisation des métairies après les désastres des guerres et épidémies
6Le plus ancien des compoix conservé pour la communauté de Villeneuve-la-Comptal concerne l’année 1596. L’âge d’or du pastel est bien loin, les guerres de religion ont ravagé les campagnes et pourtant on ressent un puissant effort de reconquête et d’expansion agricole à travers le développement des métairies.
7Le seigneur du village, de Bernuy prolonge la tradition des grands marchands pastelliers soucieux d’asseoir leur prestige social sur la terre. Il entreprend d’anoblir fiscalement la plupart de ses domaines ce qui engendre de multiples conflits avec les diverses parties prenantes.
1. Le domaine des Masquières, fleuron des propriétés seigneuriales
8Bien sûr, le château et ses dépendances, situés au cœur du village fortifié, à côté de l’église, constituent la rutilante façade de la puissante famille. On y retrouve encore trace de la récente activité pastellière. Dans l’une de ses bâtisses du nord, tout près de la muraille, subsiste « une longuade devers aquillon le castel que le temps passé sollait avoir bostiques per agranna le pastel... »
9Au pied du village, vers le sud-ouest, au bord de la rivière, il possède aussi un « pré appelé le prad del foum et la longuade du moulin pastellier auquel sollait y avoir bordes ». La rédaction des articles laisse entendre que ces activités ont été délaissées en 1596.
10L’essentiel se reporte sur l’agriculture frumentaire. La belle, bonne et grasse métairie des Masquières (cf. Carte, A p. 3) représente l’un des fleurons du système à produire. Elle fournit, outre le nécessaire de la maisonnée, les redevances indispensables pour assurer son rang. Elle est citée dans le dénombrement réalisé par Hugues de Caraman les 12 et 13 Juillet 1464. En plus des terres à blé sises au riche terroir du « pujal », elle comprend de nombreuses vignes et « quantités de terres vacantes ». Elle s’adjoint sur les collines qui bouclent à l’ouest le village, les terres de l’horpillière sive (soit = c’est-à-dire) « la bade ». Celles-ci comprennent de façon plus spécifique garennes et bocages. Ce n’est cependant qu’au terme d’une longue bataille juridique, alimentée par les multiples et contradictoires opuscules de feudistes voraces, que la métairie, à quelques cesterées près, est déclarée noble. La borde de 34 cannes n’est pas la plus étendue de la paroisse, à cette date, puisque Foncontard (cf. carte) présente 46 cannes pour la métairie et 75 pour la borde proprement dite. Les 56 cesterées de terres labourables situées en riche terroir de plaine présentent l’originalité d’être serties de 11 cesterées de bois, ce qui est rarissime dans ce secteur et incontestablement le fait du Seigneur sinon du Prince.
2. Les héritiers de Bordevieilte : chaurienne ou villeneuvoise, noble ou rurale ?
a. une métairie longtemps compeziée à Castelnaudary
11L’entrée de la métairie de Bordevieille (cf. Carte, A p. 3) dans le patrimoine des Seigneurs de Villeneuve est beaucoup plus tortueuse. Elle se trouve à l’extrémité du Consulat de Villeneuve et confronte du couchant avec la terre du Mas Saintes-Puelles. Lors du dénombrement fait par Hugues de Caraman ces biens y échappent puisqu’ils sont situés sur le territoire de Castelnaudary. Ils y sont compeziés en 1472, 1478 et 1487.
A- Carte des métairies

12À cette dernière date ils figurent comme « campmas de 160 cesterées de terre qui fut de Jean Cabanel Mage et estimé à 32 livres ! Le Seigneur de Villeneuve profite d’une vacance de la propriété pour s’en emparer, s’en charger au cadastre de Castelnaudary, la déclarer noble, entrer en conflit avec les habitants.
b. un conflit d’intérêt entre seigneur et tenanciers
13La recherche générale du Diocèse de Saint-Papoul, mit à nu la différence d’appréciation et d’intérêt : le Seigneur soutenait que la métairie était noble et les habitants le contraire. Toujours est-il qu’en 1673 le baron de Villeneuve obtient par arrêt qu’elle soit reconnue telle. En fait, elle avait été inféodée à un bourgeois de Castelnaudary, le sieur Pelat, marchand de son état, depuis 1584. C’est sous le nom de ce propriétaire qu’elle est recensée et allivrée dans le compoix de 1596. Celui-ci précise qu’« il y a à la métairie un bâtiment en solies et pezeil » alors que d’autres pièces annexées à un mémoire élaboré pour les besoins du procès en nobilité assurent qu’en 1585 « il n’y avait aucun bâtiment et que les terres étaient en friche ». Cette indication contradictoire nous est fournie à l’occasion du bail à nouveau fief, consenti cette année-là sur la base d’une redevance d’« une quartière bled pour cesterée ».
14La dite censive en bled a toujours été payée avec la taille. On voit par là combien la nobilité de Bordevieille était précaire et pourquoi elle fut toujours violemment contestée par la Communauté. Pour les villageois cette métairie est un bien rural, et comme tel a toujours été encadastré et allivré. Compte tenu de sa situation, à la « frontière » avec Castelnaudary, et de sa qualité économique il fut veillé à ce qu’elle soit promptement remise en valeur. Ainsi lors de la rédaction de l’acte de délaissement du 17 Mars 1658 (« au prétexte d’une prétendue substitution apposée au testament de Guilhaume de Berny ») le Sieur Donnadieu délaisse Bordevieille au profit du Seigneur de Villeneuve, lequel promet de « lui payer les bâtiments et frais de défreschissement des dites terres ».
c. De fréquents changements de propriétaires
15Nous disposons ici d’une preuve irréfutable du passage de la propriété aux Donnadieu, puisqu'une inscription figurant en marge du Compoix de Villeneuve-la-Comptal (1596) à l’article de Pierre Pelat, marchand de Castelnaudary (f. 216) signale que Maître David de Donnadieu s’est chargé des dits biens suivant ses pactes de mariage du 10 Août 1640. De plus le nouveau possédant prend fait et cause pour le Seigneur dans le différend qui l’oppose aux villageois concernant la nobilité de Bordevieille : « ... parce que le Seigneur du dit Villeneuve était en procès avec la dite communauté au sujet de la nobilité de la dite métairie par lui prétendue, le dit Donnadieu, d’intelligence avec le dit Seigneur, passeront un acte le 7 Mars 1658, auquel temps il plaidait avec la dite communauté... » Le tableau B des pp. 5 et 6 rend compte de la complexité des mutations affectant cette terre.
B – Tableau chronologique : Bordevieille (1464-1673)


16Notes
17(1) Les renseignements repris dans le tableau figurent dans « Mémoire à consulter » (m à c) aux archives municipales. (AM) de Villeneuve-la-Comptal (V.L.C.) (Cote Z 002)
18(2) Confronts et allivrements du campmas

19(3) (Guide des Archives de l’Aude p. 95) → ADA 36 C1 Robert DEBANT, Carcassonne, 1976.
20(4) La prétendue substitution est une manœuvre pour étayer une pseudo-nobilité
21(5) un additif précise : Cet acte du 28 oct. 1606 n’a jamais paru. « Lors du dit arrêt chargement de Bordevieille dans le Consulat de Castelnaudary, La métairie est RURALE »
3. La genèse de FERRASSE : l’exemple type du masatge Lauragais
22La métairie de FERRASSE (cf. carte) qui jouxte celle de Bordevieille du côté de l’auta nous fournit un bel exemple de mise en valeur du terroir par un puissant groupe familial.
23Dans « le Terrefort Toulousain et Lauragais »1, si précieux et si précis, Georges Jorre signale combien l’effort de repeuplement si cruellement nécessaire après les coupes sombres décimant la population, (peste noire, ravages du Prince Noir, dans le contexte désastreux de la guerre de Cent Ans) a été facilité par la vogue croissante des contrats de métayage. La rareté relative de la main d’œuvre poussait les bailleurs à consentir des conditions avantageuses aux preneurs. C’est ainsi qu’une borde neuve (cf. carte) va apparaître à quelque distance de la bordevieille présentée ci-dessus.
24Au XVIe siècle l’effort de mise en valeur est lié à la création de Mazatges. Ces hameaux, pouvant regrouper jusqu’à une douzaine de maisons avaient souvent été fondés par une seule famille, dont le cercle s’élargissait parfois. Les habitations rassemblées autour d’un patu, commun de quelques ares utilisaient collectivement le four à pain, le puits et la mare. Entre les maisons regroupées et les champs on rencontrait un étroit mais dense tissu de jardins et de vergers.
25Dès 1487 nous trouvions référence au compoix de Castelnaudary pour le compte de Maître Jean Ferrasse, Curé de Villeneuve, à la tête d’un Campmas de 60 cesterées de terres, séparé du domaine du seigneur par le valat (ruisseau) mayral (principal). [Cf. Schéma C.]
26En 1596 ces terres sont intégrées au Consulat de Villeneuve-la-comptal. Le compoix nous fournit les éléments pour reconstituer le masatge de Ferrasse au terminy de ‘malcardon’. Si le bâtiment principal est passé aux mains de la bourgeoisie judiciaire de Castelnaudary, en l’occurrence Jean-Jacques Brugellis, procureur, tout autour se serrent les six longuades de la famille Ferrasse (cf. p. 8) on retrouve le modèle décrit par Georges Jorre. Il est normal que la puissance du travail fourni par ce groupe familial ait contribué à fixer la toponymie.
C- Bordevieille et Ferasse en 1487

27En additionnant les bâtiments de Brugellis et les longuades de la famille Ferrasse on retrouve la surface des constructions de la métairie qui prend la suite au XVIIIe siècle. (Cf. Doc. D et E)
D. Structure du groupe familial à l’origine du Masatge de Ferrasse

E. Organisation spatiale du masatge de Ferrasse

4. Construction et démembrement de BISCAMBY : une métairie au péril des ambitions bourgeoises
28L’effort de remise en valeur de l’espace rural entrepris aux lendemains des crises du XVe siècle en a durablement fixé les structures. Si on en voulait une preuve supplémentaire, on la trouverait dans le destin de la métairie de Biscamby, située au nord de Ferrasse, tout près du terroir actuel de Castelnaudary.
a. La montée du domaine
29La richesse de la documentation la concernant est exceptionnelle. Repérée dans les compoix chauriens en 1472 et 1478, on la trouve dans celui de 1487 aux mains de Jean Franc « chargé d’un campmas de 80 cesterées de terre à Tréboul ». Comme aujourd’hui il confronte le chemin à l’auta mais par contre se trouve directement au contact des vacants à l’ouest, du côté des terres appartenant à la zone d’activité de Bordevieille. La reconquête agricole ne faisait que s’amorcer. Les 4 plans terriers disponibles pour ce secteur nous renseignent sur la progression de la mise en culture et la division du parcellaire.
30En 1537 Géraud Franc a pour voisins les domaines entièrement cultivés de Ferrasse et de Bordevieille. Les fossés de drainage délimitent les propriétés et les parcelles sont finement délimitées. Lorsqu’il laissera le campmas à ses héritiers (1548) il l’aura porté à 86 cesterées. La censive est inchangée = 7 cartières de bled mesure carton, 2 livres 2 sols et 4 gélines. Désormais les relevés spécifient l’existence de la borde à l’angle sud-ouest du bloc de terres encore homogène alors que les franges septentrionales du masatge de Ferrasse sont morcelées : la métairie dite Biscamby figure sous forme d’un beau dessin à la plume au tenet de Jean Paul... Biscamby qui léguera son nom au lieu-dit pour la postérité. Pourtant cette consécration n’arrive qu’au moment où les forces de désagrégation de sa métairie sont déjà à l’œuvre.
b. un démembrement insidieux
31Du superbe bloc de culture confié en 1487 à Jean Franc ne subsiste plus guère qu’un pré encore porté au tenet du compoix de sa descendante Catherine Franque, épouse de Hugues Condomines. Avec la famille Condomines entrent dans le terroir, par alliance certes, mais coup sur coup, deux rapaces représentants du monde judiciaire : Izabeau Condomines a épousé Jean Courrejou, procureur/avocat. Il s’introduit dans le système en achetant un peu moins de 2 cesterées de terre labourable dans le secteur clé du Pesquies de Malcardon, près du Pont Brésil qui enjambe le Tréboul pour desservir le carrefour d’où divergent les routes conduisant l’une au Mas Saintes-Puelles, l’autre à Villeneuve-la-comptal. il ne s’y trouve ni professionnellement, ni socialement dépaysé puisque son « confront » sud-occidental n’est autre que Maître Biaise de la Salle, avocat lui aussi à Castelnaudary : le « Palais » aux champs ! La percée de Biaise au Pesquies de Malcardon semble d’ailleurs beaucoup plus conséquente que celle de Jean Courrejou son confrère puisqu’il contrôle sans coup férir sa métairie organisée autour d’un bloc de 8 cesterées de terres labourables complétées par des payssieux à l’est, du côté du chemin du Jouncas. La magistrature se substitue, du moins pour ce qui est de l’accaparement des plus-values, aux travailleurs de premier rang. Les stratégies d’épousailles y ont leur place : le procureur Courrejou convole avec la belle-sœur de l’héritière du pionnier Franc (« La Franque »), ce qui n’a pas dû gêner les transactions.
32Mais le savoir-faire professionnel s’exerce à plein, surtout dans la mise à profit des inextricables enchevêtrements de droits féodaux. C’est là que nos dossiers de reconnaissances (ADA 36C30 et 36C4) permettent de démêler les écheveaux les plus savamment brouillés. Notre « Pesquies de Malcardon » se trouve dans l’un des innombrables fiefs Dauriol. Biaise Dauriol a donné son nom au collège de la ville. Inquisiteur, pédagogue, homme de loi et d’affaires il est à l’origine d’une lignée d’avides percepteurs de droits féodaux. Les liasses de reconnaissances y afférant sont parmi les plus nourries des copieuses masses documentaires accumulées pour le secteur de Castelnaudary sur ce sujet. Il était inévitable qu’il n’eût quelque droit à faire valoir sur ces terroirs proches des rives sud du Tréboul, aux portes de Castelnaudary. C’était bien le cas, puisque Jean Franc lui avait fait reconnaissance pour 18 cesterées dès le 21 Mars 1476. Notre procureur Courrejou en fait de même le 27 Janvier 1621, mais cette fois les descendants en seront bénéficiaires : Pierre de Raspaut et Demoiselle Jeanne Dauriol encaisseront les censives. 2/3 seront fournis par Courrejou, le 1/3 restant par son collègue magistrat, Maître Biaise de la Salle, pour les parcelles voisines. À ce titre, ce dernier acquitte 1 Livre 11 sols 3 deniers pour 7 cesterées 3 quarterées 1 pugnère de terre labourable. Rapidement ils vont s’emparer de la quasi-totalité des parcelles, témoignant ainsi de l’emprise de Castelnaudary sur le terroir et tout particulièrement de celle de la magistrature. L’abondance et la précision des documentations feudistes produites pour étayer recherches, procès et contestations de ces nouveaux propriétaires spécialistes de la procédure est sans commune mesure avec ce qui existe pour le reste de la communauté. Ils ont lancé un mouvement de main mise sur les terres qu’enregistre avec beaucoup de détails le nouveau compoix de 1715.
II. Le compoix de 1715 enregistre la montée de la bourgeoisie judiciaire et la pression démographique
1. L’avocat Fauré-Castelbon à l’assaut des Masquières
33Même si elle est désormais reléguée au fond du cahier des biens prétendus nobles, la métairie des Masquières est restée dans le giron du Seigneur, pour partie du moins.
a. un domaine appétissant
34Les payssieux ou Joncquas correspondent aux surfaces des basfonds enherbagées en permanence, sortes de prairies naturelles directement pâturées, à la différence des prés soumis à fauche attentive et destinés à pourvoir aux réserves de fourrage hivernales. Jardins et ferratgial jouxtent les bâtiments de l’exploitation et de la demeure des maîtres car ils nécessitent à la fois beaucoup de travail et de fumure. L’abondance des vignes au cœur du domaine s’explique à la fois par le niveau de vie des maîtres et la nécessité de rémunérer en nature une abondante main d’œuvre. Mais ce qui fait l’incontestable originalité de la Masquière c’est son écrin de bois levé à haute futaie et de taillis.
F – Le domaine des Masquières : château et bâtiments entourés de bois

Il a conservé fi ère allure avec son bâtiment...
... en plancher, | borde basse, | sortie, | Hière | et planal. |
1 | ⮛ | 1 | 1 | 1 |
à étage | sans étage | route damée | aire à battre le grain | cour plane |
35L’ensemble est toujours compact, aggloméré aux terres labourables. La spéculation n’a pas encore pu entamer ce bloc de culture consolidé au temps des Bernuy, même si le Co-seigneurage a affaibli la position du baron de Villeneuve dans son autorité foncière. Il subit la double attaque du chapitre St Michel de Castelnaudary représenté par le chanoine Fauré, syndic des contribuables forains et la magistrature présidiale (Fauré-Castelbon, neveu du chanoine).
36Sans qu’on puisse en faire un adepte de la physiocratie, tant s’en faut, il s’efforce de faire cultiver au mieux : « traversée la dite terre de plusieurs fossés et d’un ruisseau dit le Rieutort qui vient de Coume Lairoux ». La puissance de l’exploitation soutient la comparaison avec « Bordevieille » et « Ferrasse ». Le tableau G de la page 287 en témoigne. C’est sans doute ce qui a attiré l’attention des détenteurs de capitaux et aiguisé les convoitises.
37La métairie des Masquières se trouve au centre d’une puissante offensive des propriétaires bourgeois de Castelnaudary, qu’ils viennent du Chapitre ou du Présidial, durant tout le XVIIIe siècle. Les objectifs des parties sont diamétralement opposés. Les horsains entendent que les censives soient payées comme c’était le cas, affirment-ils, avant 1537 en mesure de Castelnaudary, bien évidemment le seigneur et son armée de feudistes argumentent pour que l’on prenne celle dite en Carton d’un tiers supérieur. Après avoir enrichi une kyrielle d’avocats, endetté à l’excès la communauté, fourni de multiples rentes (sous forme d’intérêts pour emprunts consentis aux uns et aux autres) aux divers meneurs du clan juridico-canonial symbolisé par les Faure... tout ceci s’achève par un compromis... provisoire... jusqu’à ce que les réserves financières des plaideurs soient reconstituées.
b. Les rendements économiques et financiers aux Masquières (1751)
38Cela devait prendre des temps si l’on en juge par les déclarations fiscales de Faure-Castelbon en Août 1751, à l’occasion de la mise en place du vingtième (ADA-36 C 19). Ce roué magistrat a réussi à s’emparer de près de 40 cesterées : les 3/4 sont en terre labourable, un peu plus d’1/6 en vigne et un peu moins d’1/12 en fourrage ou prairie. Dans son ardeur à échapper à l’impôt, il se hasarde à une démonstration, intéressée, concernant ses rendements. Nous possédons ainsi, production par production, une esquisse d’analyse quantitative d’exploitation agricole.
39Pour ce qui est du blé, il déclare ensemencer une surface de 10 cesterées en utilisant 15 setiers de semence. Le rendement étant « tout au plus » de 4 pour 1 il obtient une production brute de 60 setiers. Il lui en faut déduire les charges agricoles et fiscales à savoir 6 setiers pour les moissonneurs, 10 pour les laboureurs, 15 pour la semence, 1 pour le maréchal, 1 pour la censive. Soit au total 33 setiers de frais de production, ce qui donne un produit net en blé correspondant à 27 setiers.
40Comme le prix du setier est de 5 livres, la recette correspondante ainsi engendrée s’élève à 135 livres. Notons le poids des charges : 33 setiers pour 60 de production ! Ces frais représentent une ponction déclarée de 55 %. Le rendement de 4 pour 1 dans ce bon terroir lauragais laisse sceptique. Certes il n’est pas besoin de réserver la totalité de la récolte pour l’ensemencement mais on est loin du 10 ou 12 pour 1 garant de l’alimentation du groupe de production, du paiement des charges et des possibilités de commercialisation. Fauré-Castelbon se situe dans les moyennes attribuées par Leroy-Ladurie pour le Languedoc soit 4 à 6 pour 1. Toutes conversions faites, le rendement obtenu est voisin 8 quintaux à l’hectare. Si l’on en croit Jean Jacquart2 ce n’était pas si mal que cela : « on peut penser que le laboureur était satisfait lorsqu’il obtenait l’équivalent de 10 hectolitres (8 quintaux) à l’hectare. »
G – Caractéristiques des 3 métairies en 1715

Source – Compoix 1715 – AM – VLC – IG3
41La production du blé se révèle être l’affaire essentielle de l’exploitation.
42Le schéma H présenté ci-dessous montre qu’avec le quart des surfaces cultivées il procure près des 2/3 des rentrées financières !
H – Les Masquières en 1751, productions, résultats

43Comment s’étonner dans ces conditions que le contrôle de la terre déchaîne tant de féroces batailles juridiques et financières. Elle apporte considération et revenus. Les propriétaires s’efforçaient de maintenir leurs plus belles pièces hors d’atteinte des prédateurs potentiels. Ce fut le cas pour notre seconde métairie témoin.
2. La stabilité de Bordevieille
44À travers le compoix de 1715, l’histoire de Bordevieille semble avoir pris un coup de sérénité. Finies les contestations, au moins sur un point : elle a bel et bien été prétendue noble, ce qui en clair veut dire qu’elle ne l’est pas.
45Son unité économique n’est pas remise en cause. Solidement arrimée au patrimoine du Seigneur, elle a repoussé les assauts des spéculateurs fonciers. Il semble qu’ici l’infrastructure technique ait traversé les vicissitudes sociales : la description du compoix de 1715 s’intègre parfaitement au premier plan géométrique dont nous disposons = celui de 1823. (cf. Plan ; et citation du compoix p. 289).
46La stabilité agraire se double de la stabilité foncière, puisqu'elle restera aux mains de la famille seigneuriale, celle des Ricard De Villeneuve jusqu’à la Révolution.
I – Plan de la métairie de « Bordevieille » (1823)

47Texte du compoix de 1715 :
« ... métairie appelée ‘Bordevieille’ avec son bâtiment en plancher bordes basses sortie hiere planal jardin ferratgial pré payssieu et terre labourable le tout joignant faisant du côté d’auta plusieurs capmartels...
... contient le bâtiment en plancher bordes basses et fournial 106 cannes
... sortie y compris le chemin qui va au payssieu hiere et planal contient 4 cesterées 2 quarterées... »
3. L’embourgeoisement de Ferrasse
48Tout autre est le destin de Ferrasse. Cet exemple de Masatge, fruit des efforts conjugués des membres du groupe familial Ferrasse, va succomber aux assauts d’un méthodique rassembleur de terres ; le bourgeois chaurien Redon. Fier de son établissement foncier il entend faire respecter ses droits en contestant systématiquement limites et redevances. S’ensuit une accumulation de plans terriers, descriptions, mesurages... en tout genre. L’homme avait visiblement de l’argent et exigeait les meilleures présentations. Ses plans sont sur du beau papier à dessin, superbement illustrés et orientés, parfois même en couleur.
4. Le démantèlement de Biscamby
49Il n’en va pas de même pour Biscamby. Le démantèlement commencé au XVIIe siècle par l’intrusion des magistrats Lasalle et Courrejou, se transforme en émiettement foncier. Une nuée de petits propriétaires venus de la toute proche Castelnaudary s’y attribuent des lopins plus ou moins minuscules. Toutes les professions y sont représentées : apothicaire, matelot de barque du canal, cordonnier, cordier... on ressent physiquement la pression démographique et économique de la ville de Castelnaudary devenu portuaire et dopée par l’intense activité du Canal du Midi. Les documents J et K (p. 291 et p. 292) rendent compte de la genèse de ce microfundium de subsistance complémentaire. L’évolution est encore plus saisissante si l’on se souvient qu’en 1534 il y avait là un monobloc de propriété, celui de Géraud Franc.
50On perçoit dans ces mutations des structures foncières l’intensité des brassages qui affectent en profondeur le corps social. Les bouleversements de la période s’y inscriront avec tout autant de force et encore davantage de brutalité.
J – Biscamby 1597

K – Biscamby 1715

III. Une stratégie d’attente et de dissimulation ‘amortit’ la Révolution
51Dans un autre article3 j’expose les mécanismes techniques mis à profit par la bourgeoisie chaurienne ou par les hommes de loi travaillant pour le compte du seigneur afin de préserver ou conquérir l’essentiel des domaines durant la période révolutionnaire.
1. Fauré-Castelbon accentue sa pression sur le Seigneur
52Pour ce qui est du cœur du domaine seigneurial, celui des Masquières l’essentiel était joué dès le milieu du XVIIIe siècle. Les aléas coûteux des interminables procédures judiciaires et un train de vie disproportionné par rapport aux ressources réelles ont contraint le seigneur à céder une partie des Masquières au magistrat Faure-Castelbon. Pis encore, il doit lui abandonner par moitié la métairie de Foncontard. Bien avant la Révolution il est économiquement sur la défensive. Par contre son « partenaire-compétiteur », avocat, semble aussi à l’aise dans le nouveau contexte politique que dans l’ancien. Si ses parents, anciens chanoines, ne tiennent plus le haut du pavé à Castelnaudary, les bouleversements juridiques introduits depuis 1789 multiplient les occasions de plaider, de cautionner, d’échanger... et au total d’arrondir ses avoirs, pour qui sait y faire. Il en était.
L – (AM. VLC. IG5)

2. Bordevieille succombe aux manœuvres notariales
53Bordevieille est maintenue artificiellement sous de faux-noms4 parmi les propriétés réelles des Ricard de Villeneuve. Ils profiteront de leur retour politique, sous la Restauration (tout particulièrement du contrôle du cadastre, grâce au poste de Maire) pour les récupérer très officiellement. Les aléas des camouflages réussis relevaient des subterfuges d’occasion, pour l’essentiel au service d’une nouvelle race d’accapareurs : les notaires. L’un d’eux (Metge) s’est révélé particulièrement efficace pour susciter le remploi des élans nouveaux : il obtient la collaboration active d’un prénommé « Libéral » et d’un surnommé « Bonaparte ». Au terme de l’opération, il se retrouve lui, notaire, garant de la bonne exécution des règlements concernant les transactions foncières, nanti de la propriété d’une bonne partie de Bordevieille. Il a parfaitement su rentabiliser une position socialement et techniquement stratégique. (Cf. M)
M – (AM. VLC. IG5)

3. « Ferrasse » vole en éclats
54Lors de l’établissement du compoix de 1715, Jean Redon veille avec un soin jaloux au recensement de ses biens situés dans la communauté de Villeneuve-la-Comptal. Les pages de son tenet sont restées intactes : ni achat, ni vente. Une exception cependant, l’acquisition très temporaire d’une petite parcelle, nous permet d’apprendre que Pierre Redon a déjà pris la succession de son père en 1737. Il ne remettra pas en cause l’homogénéité des propriétés dont il hérite.
55Par contre lors du partage survenu en 1796 (an IV), ses propres héritiers (Jean) Baptiste Redon, son fils et Marguerite Valadier sa femme sont incapables de préserver l’intégrité du domaine. Ils ne conservent à eux deux que moins de la moitié des terres, et de surcroît en font deux lots bien distincts. Le fils Baptiste se livre en 1808 et 1809 à cinq ventes successives par petites portions de 3, 2, 1... cesterées et descendant même jusqu’à 2 quarterées. Ses acheteurs sont tous des brassiers ou des « ménagers » de Villeneuve-la-Comptal. On y trouve des familles anciennement enracinées : Alquier, Oumac, Coudy, Cathala…
56La Révolution accentue la tendance au morcellement constatée à l’occasion du démembrement de Biscamby à la fin du XVIIe siècle, mais ici le mouvement concerne le petit peuple de la paroisse fragilement accroché à une chétive agriculture de subsistance sans assises foncières suffisantes. Seul Fauré-Castelbon, partout présent, fait exception. (Cf. Document N)
57La veuve, Marguerite Valadier garde très peu de temps ses 13 cesterées. Quatre ans après les avoir reçues en héritage de feu son mari, elle décède en les léguant sa fille, épouse de Michel Grillères. L’inévitable Metge, notaire, assurait la conduite de toutes ces opérations.
58Quant au reste de la propriété elle est acquise en 1810 par le Maréchal d’Empire, Etienne Estève. Il conservera ce bien jusqu’en 1815, date à laquelle il passe à la dame Serres née Gauzy, issue d’une puissante famille de magistrats chauriens. Après un bref détour, lié aux fastes militaires de l’Empire napoléonien, la plus belle part de « Ferrasse » retombe aux mains des hommes de loi et d’administration bien implantés à Castelnaudary ! Brugellis avocat au Présidial en 1597, Serre de Gauzy... en 1815.
N. Le partage de Ferrasse

59La Restauration plongeait de profondes racines dans le terroir. La permanence des tropismes sociaux le modèle durablement. Cette plaine lauragaise si intensément cultivée est bien davantage une construction des hommes et de leur organisation sociale qu’un don de la nature.
Conclusion
60La coupe historique profonde réalisée dans le terroir villeneuvois en exploitant les ressources combinées des compoix et des reconnaissances féodales, du XVIe siècle au début du XIXe siècle, permet de suivre la genèse du paysage rural en se repérant sur trois métairies clés de la communauté.
61On y retrouve la dynamique interne au village avec les constantes oppositions entre les manants tenanciers et le Seigneur. La main mise féodale a suscité une tenace rébellion des assujettis. Les franchises accordées dans la charte de 1255 à cette communauté semblent avoir profondément marqué les mentalités collectives. On se réfère sans cesse aux souvenirs des plus anciens qui se rappellent qu’en leur jeune temps les très vieilles personnes attestaient que jamais les exigences du seigneur n’avaient été ce qu’elles étaient devenues. Fort de ces témoignages on se lançait dans l’aventure des procès à répétition.
62Plus caractéristique est la mainmise de la bourgeoisie de Castelnaudary sur les plus belles métairies de la paroisse. Aucune n’y échappe, à un moment ou à un autre. Ce qui a été analysé sur nos trois témoins se reproduit ailleurs, selon les mêmes mécanismes. Les bourgeois d’affaires ou de justice achètent des terres au voisinage de la métairie puis profitent de la bonne occasion (en général une longue contestation émaillée de procès qui laisse le propriétaire financièrement exsangue) pour s’en emparer.
63L’un des phénomènes les plus importants pour comprendre la formation du paysage rural de ce coin de Lauragais a été la création du Présidial à Castelnaudary. Il a servi de relais à la très active magistrature toulousaine. Une nuée de procureurs et d’avocats va investir ses « épices » dans la conquête méthodique des métairies. Les stratégies peuvent être nuancées, mais outre la possession de capitaux, elle repose sur la maîtrise du droit qu’il soit féodal, foncier, canonial, cadastral ou municipal... Cette compétence d’abord mise au service du Chapitre de Saint-Michel puis des grandes familles nobles va s’exercer très rapidement au profit de leur patrimoine personnel, en se combinant à des degrés divers avec des stratégies matrimoniales.
64Au départ dirigés par la noblesse de l’endroit, les villages sont passés de fait sous l’autorité économique structurante essentielle de la ville siège du vrai pouvoir administratif : Castelnaudary. Pour une bonne part cette contrée du Lauragais oriental a subi l’impulsion décisive de la ville centre et en contrepartie a su capter une part croissante des redevances féodales et une portion plus que substantielle de la rente foncière. Depuis le XVIe siècle le rapport de force s’améliore pour la bourgeoisie chaurienne, la Révolution accentue brutalement l’évolution en cours.
Notes de bas de page
Auteur
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Roger Maguer
Agrégé de Géographie, mis à disposition du Laboratoire Méditerranéen de Sociologie Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, Aix-en-Provence.
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