Fours à pain en Ariège, vestige d’un passé oublié (Vallée du Garbet)
p. 193-199
Texte intégral

La Comanie : four à pain (Dessin, Alain Dégage)
1Par-delà formes et composants, le pain est fondamental dans l’alimentation de l’homme depuis les temps les plus reculés quelle que soit la société considérée. Cuire la pâte est une nécessité. Pour ce faire, les peuples nomades usent de pierres plates chauffées à l’air libre ou de modestes fours démontables et parfois transportables aisément au gré des pérégrinations. Les peuples sédentaires construisent de véritables fours plus ou moins imposants selon l’importance des besoins. Ils sont alors banaux, publics gratuits ou privés, isolés ou intégrés à l’habitat, mordant sur l’intérieur d’une pièce ou appuyés extérieurement contre un mur de la maison et, dans ce cas, plus facilement répertoriages. Sont donc ici retenus les fours à pain extérieurs, intégrés à l’habitat et privés.
2L’Ariège présente un intérêt certain en cette matière qui, cependant, n’a guère fait l’objet d’études à la différence des moulins aux mécanismes complexes, qu’ils utilisent les forces hydraulique ou éolienne, ou des pigeonniers aux allures les plus diverses, en plaine, notamment. Or, ce département a su longtemps conserver un habitat rural d’architecture traditionnelle dans lequel les fours à pain tiennent leur rang. La remarque vaut, d’ailleurs, pour d’autres régions montagneuses ou rurales.
3La vallée haut-couseranaise du Garbet (IGN 71) mérite, en cela, attention, connue pour être, au vu de son attachement au passé, le pays des montreurs d’ours -les oussailhés- aux XIXe et début XXe siècles. Le bâti ancien, lorsqu’il y est encore debout, permet une projection au début du XIXe siècle, voire du XVIIIe, en comparant l’actuelle occupation des sols au Cadastre général des années 1840. Certes, les villages et hameaux de ces vallées connurent les fours banaux dont il ne reste rien aujourd’hui et, donc, les droits de fournage ou d’oublie médiévaux. En témoigne un acte de 1574 concernant Aulus sur le Garbet par lequel le seigneur des lieux rappelle que les habitants lui devront « oublis et censives... qu’il a accoutumé de lever... par un rôle qu’il tient annuellement ». Sans doute, faut-il penser que les espèces sonnantes et trébuchantes avaient été substituées aux petits pains plats portant le nom d’oublie, sauf à les remettre, peut-être, à ce Bernard de Cabalby afin d’améliorer son ordinaire « à la feste de tous saints »1 Quand ce droit fut-il supprimé dans la vallée ? Assurément pas au XVIe siècle, contrairement à nombre de provinces. Fallut-il attendre, ici, la loi du 17 juillet 1793 ?
4Quoi qu’il en soit, ces fours à pain extérieurs ne sauraient être passés sous silence vu leur caractère d’exception et leur architecture.
I. Caractère d’exception
5Tant jadis, proportionnellement à la densité de l’habitat et à la démographie, que de nos jours pour ce qui a subsisté du bâti ancien, de tels fours furent et sont exceptionnels.
61. La rareté répond, par le passé, à deux raisons : espace et coût.
7– Un four extérieur exige, en effet, dans la plupart des cas, un empiétement sur la parcelle d’habitation souvent réduite au cœur d’une agglomération, si ce n’est sur le domaine public, chemin ou place. Les maisons, serrées les unes contre les autres dans une sorte d’alignement, n’autorisent les fours qu’en ses extrémités. Qu’il s’agisse de maisons en pâté, seules en possèdent celles de la périphérie. Fermes ou maisons isolées ignorent de telles contraintes.
8– Le coût supplémentaire des pierres, mortiers, ardoises, poutres et de l’entretien dû aux dégradations résultant des chutes de grêle et du gel, car le four est rarement protégé par une avancée du toit ou un auvent, renchérit celui de la maison à bâtir. Or, la région considérée est pauvre, elle le fut, et le reste, dans l’ensemble. Il suffit d’entendre de la bouche d’un autochtone : « Mais..., elle a un four », pour saisir que les constructeurs initiaux ou les occupants qui l’ajoutèrent jouissaient d’une certaine aisance. Si les fours intérieurs n’étaient pas rares, il en allait différemment des fours extérieurs.
92. La rareté actuelle s’explique de bien des façons. Détruire un four intérieur permet de gagner 3 ou 4 m2 d’espace viable intra muros ; supprimer un four extérieur résulte du tracé de la voirie nouvelle, d’un désir de gain parcellaire ou d’une économie totale ou partielle de mur par utilisation du bâti en avancée afin d’agrandir la maison. Enfin, et cela est regrettable, nombre de maisons tombant en ruine par suite de la désertification des zones rurales, en les relevant, les nouveaux propriétaires ne respectent pas toujours l’excroissance d’un four.
10Les fours à pain extérieurs peuvent ainsi passer pour être les vestiges d’un temps d’autant plus oublié qu’à demeurer en état il en est terminé, le plus souvent, de leur finalité originelle sinon à satisfaire au réveil folklorique.
11Au total, ont pu être répertoriés, de nos jours, les fours suivants sur 5 à 6 km de vallée :
(1) | (2) | (3) | |
La Comanie | 1 | 1 | |
La Rivière | 2 | 1 | |
Ercé | 2 | 1 | |
Bout de la Ville | 1 | ||
Goulos | 2 |
(1) encorbellement (2) en hauteur depuis le sol (3) semi-circulaire au sol
II. Architecture
12Si les fours à pain extérieurs se caractérisent par un bâti extra muros, la technique de cuisson est celle des fours intérieurs.

1 Conduit extérieur vers la
cheminée
2 Four
3 Porte
4 Poutre
5 Cendrier ou bûcher.
1. Les éléments d’un four sont identiques quelle que soit sa situation.
13– D’une part, est primordial le foyer voûté (d’où le cul-de-four passé en descriptif architectural), constitué de briques réfractaires, d’environ 1,50 m de profondeur sur 0,75 de hauteur, demi-sphérique, à porte carrée ou demi-circulaire de 0,50 m de diamètre percée d’un œilleton afin de surveiller feu et cuisson. Situé à l’une des extrémités de la cheminée, le four est percé d’un trou, avec ou sans tuyau partant dans la hotte destiné au tirage et à l’évacuation de fumée2.
14L’avantage du four est double : cuisson du pain ou autre préparation, chauffage complémentaire par ouverture de sa porte, appoint non négligeable en zone de montagne.
15– D’autre part, le cendrier, en forme de caisson de bois glissé sous la charpente de soutènement du foyer et à ses dimensions, répond à la finalité de sa dénomination ou sert de bûcher. Il convient de noter que la mise en œuvre d’un four exige de nombreux fagots afin d’éliminer l’humidité ambiante du foyer et de chauffer ce dernier à la température adéquate. Souvent, jadis, alors que les toits étaient de chaume, le conduit de la cheminée ne traversait pas le grenier mais s’y arrêtait afin que la fumée servît à la conservation des salaisons ou au séchage du maïs et que la suie se transformât en goudron isolant de la pluie ou de la neige fondante.
2. Le bâti extérieur se présente sous deux formes d’architecture.

1 Pièce commune
2 Étable
16– La forme la plus répandue est en hauteur depuis le sol, d’un seul tenant, s’arrêtant à mi-hauteur de la maison si le rez-de-chaussée est salle commune, ou grimpant jusqu’aux trois-quarts du mur d’appui si celle-ci est à l’étage, au-dessus de l’étable ou d’une cave, le soutou, souvent en demi sous-sol en guise de poulailler, de clapier, de réserve de bois, voire de porcherie. L’accès à la partie basse du four peut être intérieur ou extérieur à la maison3.
17– Plus rares sont les fours en encorbellement à l’étage, au bâti carré ou demi-cylindrique, plaqué sur le nu d’un mur ou mordant sur l’angle de deux murs. L’avantage est ici de libérer l’espace au sol, compensé par l’inconvénient de forcer sur l’extrémité des poutres maîtresses de l’étage et d’exiger quelques solives fichées profondément dans le mur afin de maintenir le tout, d’où, parfois, un soutènement en léger retrait jusqu’au sol.
18Esthétiquement, les fours en encorbellement allègent l’allure générale de la maison alors que ceux en hauteur l’alourdissent, tous, cependant, faisant de l’édifice une sorte de castelet par échauguette ou contrefort.
19L’avenir des fours à pain extérieur est compromis. Qu’ils soient conservés, il est alors regrettable qu’un crépi moderne dissimule parfois pierres et poutres apparentes jadis, regrettable aussi que, pour des raisons d’étanchéité, l’ardoise devienne tôle et que les encadrements de bois des fenêtres passent à l’aluminium. À défaut d’utilité de ces fours aujourd’hui, il y va de la conservation du patrimoine architectural. Le paysage rural actuel est le fruit de la sage observation de la nature, du labeur et de privations utilement investies par les générations précédentes. Il faut espérer que ses acteurs présents n’en seront pas les fossoyeurs mais les gardiens, les rénovateurs respectueux de la mémoire séculaire.

La Comanie : four à pain (Dessin, Alain Dégage)
Notes de bas de page
1 A. Degage, « En remontant la vallée du Garbet... l’eau domestiquée », Les amis d’Aulus et de la Vallée du Garbet, Aulus, n° 4, 1993 et « Reconnaissance de privilèges et de franchises à la suite du pillage d’Aulus par les Huguenots en 1574 dans la vicomté de Couserans », ibidem, n° 5, 1994.
2 Iconographie in P. Delacretaz, Les vieux fours à pain, Cabédita, Yens-sur-Morges, 1993, pp. 34 et 71.
3 Iconographie in A. M. Albertin-Dumas, Bethmale, collection Jacques Bégouën, Saint-Lizier, 1993, pp. 18 et 219 ; B. Vincens, « Vallée de Bethmale entre folklore et tradition », Pyrénées Magazine, n° 31, 1994.
Auteur
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Alain Degage
Maître de Conférences d’histoire du droit, Université de Perpignan.
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