La pérennisation des cadastres antiques dans les structures rurales médiévales
p. 49-63
Texte intégral
1C’est résolument vers la période médiévale que, naguère, était recherchée la genèse des structures rurales du nord comme du sud de la France. En 1920 C. Jullian concédait volontiers aux moines et ingénieurs du Moyen Âge la primeur d’une œuvre d’aménagement foncier sur le sol gaulois1. C’est encore dans une perspective médiéviste que des géographes tels que G. Roupnel2, R. Dion3, ou J. Sion4 situèrent la dichotomie France du Nord – France du Sud : l’organisation des terroirs d’entre Loire et Rhin, la régularité de leur découpe parcellaire étaient l’expression de contraintes fortes associées à un développement précoce de la féodalité ; au sud, où les originalités du régime féodal restaient à étudier, le dessin irrégulier de la disposition des structures rurales n’était qu’émanation individualiste et excluait, à l’inverse du Nord, tout plan d’ensemble. Or le développement des recherches sur les réseaux d’arpentage antiques de la Gaule, et en particulier de la Gaule du Sud, a maintenant révélé l’importance de l’héritage antique dans les formes rurales5 : l’exemple quasi-archétypal du terroir « en étoile » assorti d’un parcellaire foisonnant et sans agencement apparent, organisé autour d’un habitat groupé centripète, pouvait désormais être perçu, en partie, comme une résultante de la dégradation de trames orthonormées plus anciennes. Il était de la sorte facile de valoriser le rôle des continuités6. C’était donner l’illusion que la seule inertie des formes garantissait celle d’une histoire agraire dominée volontiers par « la longue durée », et substituer le seul aspect quantitatif du constat à une nécessaire analyse qualitative. Sans prétendre résoudre un problème aussi complexe, ni même le poser de façon entièrement satisfaisante sur le plan théorique, il faut bien en revanche insister sur le fait que l’on doit maintenant chercher à reconnaître les facteurs historiques susceptibles d’expliquer la perduration des cadastres antiques7. Pour cela on peut simplement se demander ce que recouvre la pérennisation de la trame foncière, c’est-à-dire jusqu’où il est possible de reconnaître les éléments planimétriques probablement antiques dans les structures rurales.
Exemples
2Les exemples présentés ici ont été choisis dans la région de Perpignan où A. Perez a identifié six centuriations, dont l’une avait déjà été perçue, à l’échelle du parcellaire par M. Guy (« Ruscino A »)8. Deux de ces réseaux sont narbonnais et ont été mis en place pour l’un avant la création de Ruscino (« Narbonne B », NG. 21° E), pour l’autre après sa disparition (« Narbonne E », NG. 39°,3 E). Les quatre autres systèmes, implantés entre l’Agly au Nord et les Albères au sud sont spécifiques de la région d’llliberis-Ruscino (« Ruscino B », NG 24° W ; « Ruscino C », NG. 41°, 45 W ; « Ruscino D », NG. 17° W)9.
Cabestany (figure 1)
3Le village de Cabestany10 offre une image représentative des terroirs dits en étoile avec, au centre, l’habitat, l’église ou le château dont l’attraction a engendré un réseau vicinal rayonnant. Or si l’on change d’échelle de perception, il apparaît que l’ensemble s’inscrit dans un contexte parcellaire orthogonal antique. Plusieurs limites cadastraux structurent en effet encore vivement le plan de l’agglomération et de ses abords : de nombreuses voies correspondent à des limites des réseaux « Narbonne E », « Ruscino B » et « Narbonne B », capturés par le village.

Figure 1 : L’influence des centuriations romaines dans la formation du réseau vicinal de Cabestany
Thuir (figure 2)
4À Thuir11 la configuration est non moins intéressante : c’est là autour d’un carrefour de la centuriation « Narbonne E », marqué par la présence d’une porte de l’ancien rempart, que se développe le village. Le limes se poursuit jusque dans une de ses rues.

Figure 2 : Le cadastre « Narbonne E » aux abords de Thuir.
Bages (figure 3)
5Dans la région de Bages, un cardo de « Narbonne E » a laissé une importante cicatrice dans le paysage. Or ce même axe est jalonné de sites dont l’existence est attestée dès le Xe siècle : Bages (villa Baias), Bajoles (loco boialas), le Mas tardiu (loco Darnago)12. On constate ici que l’habitat médiéval s’est fixé sur un axe cadastral. De même on remarque la prégnance du parcellaire isocline à la centuriation aux abords de ces sites.

Figure 3 : Le cadastre « Narbonne E » dans la région de Bages.
Théza (figure 4)
6À Théza13 l’ensemble du plan du village est isocline à la centuriation « Narbonne E ». Il s’appuie sur un decumanus qui n’est autre que le chemin de Charlemagne lequel représente là un tronçon de la via Domitia comme l’a montré A. Perez. Un tel cas de figure est très fréquent en Languedoc : le développement de l’habitat médiéval a piégé des éléments linéaires antiques.

Figure 4 : Le développement du village de Théza sur un decumanus cadastral.
Banyuls-des-Aspres14 (figure 5)
7Dans cet exemple encore on observe que le plan du village, comme les structures agraires voisines ont été vivement influencés par la centuriation « Narbonne E ».

Figure 5 : Traces de la centuriation « Narbonne E » aux abords de Banyuls-des-Aspres.
8Au vu de ces exemples on serait évidemment tenté de conclure qu’entre l’Antiquité et le Moyen Âge les permanences l’ont emporté sur les ruptures et qu’un nouveau monde est né au seul prix de quelques adaptations. Cependant les observations réalisées sont essentiellement formelles : et l’on ne saurait s’appuyer sur un tel constat pour soutenir l’idée d’un certain immobilisme de l’histoire rurale sans un questionnement préalable sur les conditions d’une telle pérennisation.
9Pour expliquer les formes conservées dans les structures rurales il faut, avant toute chose, réfléchir sur les conditions de leur genèse. En Gaule du Sud, en effet, l’implantation cadastrale revêt un caractère particulier, la Provincia ayant subi, à l’instar de ce que l’on observe également en Corse15 ou dans le Péloponnèse16, des renormationes plus nombreuses que l’Italie17. Ainsi à Perpignan, à Narbonne, à Béziers18, à Nîmes19, on caractérise aujourd’hui cinq phases de cadastrations, voire plus selon la particularité des cas. Ces réseaux d’arpentage, pour ce que l’on peut en dire actuellement, se seraient succédé à un rythme relativement rapide entre le IIe siècle av. J.-C. et l’époque de Vespasien, et notamment dans la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C. où l’activité gromatique a servi l’intérêt des triumvirs lesquels « mettaient dans la distribution des terres leurs plus grands espoirs de puissance »20. C’est dire que, progressivement, des réseaux différemment orientés, se sont superposés et ont encombré les sols ainsi divisés. Cependant toutes les trames ne furent pas matérialisées dans les mêmes proportions : elles pouvaient tenir compte, ponctuellement, de centuriations antérieures, s’insérer dans des zones toujours libres ou encore, ne pas laisser, parce que rapidement abandonnées, une forte empreinte au sol. Néanmoins, et malgré ces réserves, de telles superpositions ont contribué, dès l’Antiquité, à façonner des structures rurales dont l’aspect semble aujourd’hui quelque peu « anarchique », mais dont l’agencement fut parfaitement contrôlé au moment de leur création. En revanche, l’ensemble du parcellaire associé à ces centuriations ne résulte pas forcément de la première élaboration de la trame ; sa profusion peut tout aussi bien être le fait d’une morphogenèse définie généralement comme un phénomène représentant la capacité du parcellaire à s’auto-reproduire bien après sa création et, partant, à induire des éléments isoclines à son orientation. Et c’est bien cette définition qui prête à confusion car la prolifération des structures rurales ne porte pas en elle sa propre explication. C’est dire qu’au strict plan morphologique, l’étude de la pérennisation des centuriations doit faire intervenir deux niveaux de lecture. Le premier correspond à la structure cadastrale même c’est-à-dire aux limites des réseaux et à leurs divisions internes contemporains de la matérialisation de la trame. Ce sont ces éléments que les restitutions théoriques mettent en cohérence. Le second doit être mis en relation avec l’évolution de cette première structure et s’inscrit dans une durée et dans une dynamique.
10Or c’est bien cette dynamique qui attend explication :
une première forme de résistance au changement a pu s’exercer dès l’Antiquité même qui n’est pas forcément synonyme d’immobilisme mais peut, au contraire, s’inscrire activement dans un mouvement d’opposition : en effet autant de renormationes ont pu, localement au moins, nuire aux activités agricoles, et l’on doit se demander dans quelle mesure les populations ont respecté les cadres imposés par des centuriations toujours renouvelées21.
un autre élément d’explication tient sans doute à l’absence, pendant le Moyen Âge, de grandes réalisations planifiées : s’il existe bien des créations de systèmes régularisés, tels ceux associés aux bastides, villeneuves, sauvetés, abbayes... etc.22, leur échelle spatiale n’est pas comparable à celle des centuriations romaines, même si un plan type a pu être reproduit de nombreuses fois : le plus souvent en effet de tels aménagements étaient réalisés à l’échelle du terroir et n’ont donc pas suffit à occulter totalement l’empreinte des systèmes antiques. On constatera toutefois que « les polarisations » médiévales ont exercé une forte attraction sur le réseau vicinal antérieur en attirant vers leur centre de nombreux limites cadastraux.
11Hormis ces éléments généraux, la conservation du parcellaire antique demeure particulièrement difficile à interpréter. Pour mettre en valeur les facteurs d’évolution, les ruptures, dissimulés derrière les permanences formelles, on peut se demander dans quelle mesure il est possible de s’appuyer sur le relevé des traces agraires isoclines aux centuriations pour reconstituer une image plus ou moins fidèle de la mise en valeur des terres pendant la période antique. Car si parmi ces traces la mise en place de certains indices peut être attribuée – à la période antique – il en est ainsi des limites et d’une partie du parcellaire les plus nombreuses sont sans doute apparues bien après la création du réseau. On doit donc s’interroger sur les significations portées par l’aspect et à la répartition des traces : que signifie ainsi l’absence ou la présence de parcellaire isocline aux centuriations dans tel ou tel secteur ?
12– l’absence de traces peut s’expliquer de plusieurs façons. La zone concernée peut n’avoir fait l’objet d’aucun découpage particulier pendant l’Antiquité, soit qu’elle ait été laissée libre d’arpentage, soit qu’elle ait correspondu à une zone de reliefs trop inhospitaliers (montagnes ou marécages par exemple), soit que son exploitation n’ait pas favorisé le marquage au sol de linéaments pérennes (saltus). Mais l’indigence des traces peut tout aussi bien provenir d’un remaniement postérieur : l’abandon des cultures, la récession de la surface cultivée, ou encore le passage de terroirs polyculturaux à des terroirs monoculturaux, ou de cultures intensives à des cultures extensives, peuvent expliquer un certain relâchement de l’emprise parcellaire23. Et l’on voit bien quels changements économiques et sociaux peuvent sous-tendre de telles évolutions, et inversement. Dans le même sens une forte représentativité des indices ne correspond pas forcément à une certaine permanence des structures rurales. Un certain nombre de facteurs, en effet, sont susceptibles de favoriser la morphogenèse d’éléments primitivement beaucoup moins denses. Les modes de transmission successoraux jouent là sans doute un rôle essentiel et notamment dans les régions de partage égal entre les descendants susceptibles d’entraîner un morcellement rapide des parcelles. Cependant pour cerner pleinement l’importance de cet élément, encore faudrait-il pouvoir apprécier le rôle des ressources disponibles, et parmi elles de la terre et de sa mise en valeur, dans la structuration même de la famille et précisément dans ses comportements successoraux24. De la même façon des changements survenus dans la répartition et dans l’organisation de l’habitat et de la propriété, peuvent conduire à transformer des zones de cultures extensives en secteur de cultures intensives25.
13Rien ne nous autorise donc à reconnaître dans la conservation des formes cadastrales romaines une pérennisation historique des structures rurales. En effet ce que l’on nomme commodément « phénomène de morphogenèse » participe incontestablement de processus dont on peut d’ores et déjà pressentir la complexité, même si l’ensemble des facteurs évoqués à cet égard est certes beaucoup plus facile à énoncer qu’à étudier. On ne peut prétendre en effet que l’ensemble des traces observées correspondent à des éléments fossiles et ce constat même doit nous conduire à conclure que l’analyse morphologique des structures rurales, pour rendre à la strate antique une importance qui a été jusqu’à présent par trop sous-estimée, ne suffit pas, bien entendu, à appréhender la genèse de l’organisation spatiale médiévale.
Interventions à propos de la communication de Martine Assénât :
J.-P. Comps :
14Dans le domaine de l’étude des cadastres, au point où nous en sommes, ici en Roussillon, la première chose serait d’établir l’existence des cadastres, parce que ce n’est pas si évident que cela. Il faudrait procéder par grands ensembles, alors que vous avez étudié des points de détail, et si on commence par là -je ne dis pas que c’est ce que vous avez fait, je pense que non, mais c’est ainsi que nous le recevons- on risque d’introduire des hypothèses qui ne sont pas vérifiables ou vérifiées. Il aurait fallu commencer par établir l’existence des cadastres en étudiant de grands ensembles, car si on promène sa règle ou son équerre sur un village, on va trouver quantité d’orientations par exemple à 21° qui est celle de Narbonne. Il semble alors qu’on parte dans des hypothèses.
A. Pérez :
1. À propos de la pluralité des centuriations identifiées en Roussillon
15Rien ne contrevient théoriquement à la probabilité de plusieurs renormationes sur le territoire de la cité latine de Ruscino. Eu égard à la durée de vie très courte de la cité (la dynastie julio-claudienne), son territoire a eu en outre toutes chances d’être l’objet de limitationes relevant de Narbonne, puisqu'en dehors de cette fourchette chronologique Ruscino est intégré à la civitas narbonensis : ainsi du système « Narbonne E » dont l’archéologie indique nettement une genèse postérieure à Néron, et qui développe sa pertica jusqu’aux Albères ; ainsi de « Narbonne B », nettement antérieur à l’époque césarienne26. Ce qui implique donc qu’au total, le nombre des centuriations dut être ici plutôt supérieur à celui constaté à Narbonne et Béziers, surtout dans la mesure où l’existence juridique de la cité des Sordes correspond à une période fort riche au plan gromatique, comme cela se vérifie dans l’ensemble du monde romain.
2. Sur la dénomination même de « cadastre » et la question des superpositions de trames
16On insiste souvent sur le danger consistant à globaliser abusivement : la terminologie même de « cadastre » conduirait à prendre pour une œuvre politique ce qui ne serait que système empirique, dicté par des impératifs techniques, conjoncturels ou locaux. Selon J.-P. Comps, il serait en outre dangereux de proposer en amont une restitution théorique pour l’avaliser seulement dans un deuxième temps par des fouilles ou des vérifications d’ordre archéologique. De fait, les deux aspects de la reconnaissance morphologique doivent être de toute évidence connexes et complémentaires, et on ne peut revenir indéfiniment sur l’historicité des limitationes, ce point étant depuis longtemps avéré : ce qui est ici en question, c’est moins la réalité des systèmes cadastraux qu’une nécessaire rigueur dans l’investigation, et la multiplication, autant que faire se peut, de preuves archéologiques. Quant à l’absence de pérennisation d’un système dans une zone donnée, elle n’invalide aucunement une restitution théorique : on aurait eu des difficultés à restituer la trame du célèbre cadastre « B » d’Orange, par exemple, sans les fragments épigraphes.
17Cela nous amène à la question des superpositions, qui n’est d’ailleurs qu’un faux problème : une pertica ultérieure, parfois matérialisée simplement par un bornage (une terminatio donc) ne faisant que s’installer dans des zones non touchées par le parcellaire généré par une première trame : ce qui explique a posteriori l’emprise différenciée des divers systèmes, étant bien entendu qu’une renormatio ne se traduit jamais par un gommage volontaire des éléments constitutifs du paysage. De nombreux passages du Corpus Agrimensorum Romanorum, notamment un texte de Siculus Flaccus relatif à l’ager Campanus27 sont d’ailleurs relatifs à de tels cas de superposition.
18L’attitude traditionnelle consistant à opposer, en matière d’évolution des paysages, rupture et continuité est par trop simpliste : les deux phénomènes vont presque toujours de pair, une logique structurelle continuant de peser sur des paysages soumis à une nouvelle dynamique socio-économique et politique. C’est le cas de la plupart des terroirs villageois du Languedoc-Roussillon, caractérisés par des noyaux de polarisation typiquement féodaux, lesquels s’inscrivent dans un contexte parcellaire et viaire hérité de l’antiquité, celui de l’ancienne trame centuriée. Et dans ce cas, c’est seulement l’échelle de l’observation qui permet de dissocier les deux objets, dont l’échelle spatiale est différente. Le fait de nier la cohérence d’ensemble et donc l’existence d’une trame antique sous prétexte qu’elle n’est pas partout également matérialisée conduit bien évidemment à occulter cette réalité... et à passer complètement à côté du sujet. Il est en effet difficile de nier que l’hégémonie romaine constitue la première phase historique d’exploitation systématique des campagnes, qui se caractérise par l’existence d’un pouvoir centralisé capable d’organiser, sur une vaste échelle, la gestion des terroirs cultivés. C’est donc le legs majeur dans le contexte duquel les évolutions successives se feront. Il ne s’agit aucunement ici d’une surévaluation du rôle de l’antiquité dans le processus de formation des paysages, mais de simple bon sens.
19Certes, il peut aussi arriver que -pour des raisons tenant, par exemple, à la rapide évolution du contexte pédogénétique dans telle région- les parcellaires anciens ne se pérennisent pas et soient totalement occultés, à une époque de fort volontarisme en matière d’aménagement foncier, par une nouvelle logique paysagère : ce pourrait être théoriquement le cas de l’immédiat environnement de Ruscino, où les fouilles menées par R. Marichal ont mis en évidence un colluvionnement historique considérable ; c’est le cas de certaines zones anciennement palustres du littoral biterrois ou narbonnais, qui ont pu faire l’objet de bonifications tardives. Mais de tels cas de figure sont facilement identifiables en Languedoc et en Catalogne où, de façon générale, les villages et leur finages respectifs ont eu le temps d’enregistrer, de fossiliser les linéaments appartenant aux différentes renormationes comme le montrent à l’évidence les exemples développés tout à l’heure par Martine Assénat. On peut même dire que c’est l’organisation nucléoféodale qui a permis, ici mieux qu’ailleurs la conservation des structures antiques, ce qui pourrait d’ailleurs ouvrir une piste très prometteuse concernant la chronologie des premiers terroirs villageois.
20Quant à l’existence, enfin, de parcellaires, d’arpentages autonomes locaux, spécifiques de la plaine du Roussillon -qu’ils soient antiques ou médiévaux- et qui contreviendraient à la réalité des perticae roussillonnaises, encore faudrait-il en démontrer la réalité et la vraisemblance historique. Les villae ou domaines impériaux, certes parfois exceptés de la centuriation, n’en restent pas moins intégrés au sein d’une pertica qui les englobe : pourquoi Ruscino ferait-il exception à la règle générale ?
Jean-Marcel Gogeri
21Sur une carte Michelin, on peut retrouver des tracés, conclure qu’un tracé est médiéval ou autre, du XIXe siècle par exemple. La route a évolué dans ses fonctions, et à partir de là, avec un peu d’habitude, la carte Michelin devient lisible. D’autre part au XIXe siècle en France, quand les agents voyers des chemins vicinaux ont commencé à transformer des vieilles pistes rurales en véritables routes construites, avec fossés, gravillonnages, plantations d’arbres, ils ont été très respectueux du parcellaire parce qu’ils ont voulu éviter les reproches qu’avaient encourus les ingénieurs des Ponts quand ils avaient construit des routes royales qui parfois tournaient à l’agression par rapport à la cadastration préexistante et donc, les agents voyers ont respecté le parcellaire au maximum. En fait ils ont gardé les pistes anciennes, ils ont essayé de les réaménager sans trop toucher au tracé. En remuant la terre ils ont trouvé des voies romaines et ils sont devenus d’excellents archéologues routiers, pour tout ce qui est rapport entre le parcellaire et la route. Quand on étudie les routes il faut partir du parcellaire. Ce n’est pas parce que le XVIIIe siècle nous a habitués à la route agression par rapport au paysage préexistant qu’il faut fonctionner dans ce modèle. Même les grandes routes qui cherchent à tailler dans le vif, c’est-à-dire à se donner comme rupta, comme rupture par rapport aux paysages antérieurs, même celles-là reprennent les tracés anciens. On en trouve un cas près de Bourges, par exemple, où l’autoroute a été carrément construite sur une voie romaine et la même chose apparaît à l’est de Brive-la-Gaillarde. Il y a des permanences. Lucien Fèvre insistait sur le fait qu’il y a des directions mentales dans le paysage qui tiennent plus ou moins à l’adéquation de l’homme au milieu. Les tracés se retrouvent toujours dans ces repérages ancestraux.
Notes de bas de page
1 C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. V, Paris, 1920, p. 180.
2 G. Roupnel, Histoire de la campagne française, Paris, 1932, rééd. 1974.
3 R. Dion, Essai sur la formation du paysage français, Tours, 1934.
4 J. Sion, « Les raisons du dessin du cadastre dans la région montpelliéraine », Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie, 1940, pp. 19-28
5 Cf. les mises au point de F. Favory, « Le site de Lattes et son environnement d’après les images aériennes et les documents planimétriques », Lattara, I, 1988, pp. 15-56., et A. Pérez, Les cadastres antiques en Narbonnaise occidentale. Essai sur la politique coloniale romaine en Gaule du Sud (IIe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C.), RAN, sup. 29, 1995, en particulier les pages 9 à 36.
6 Cf en dernier lieu G. Chouquer, « Parcellaires et longue durée », dans, Les formes du paysage II, Actes du Colloque d’Orléans des 28, 29 et 30 mars, 1996, Archéologie des parcellaires, Paris, Errance, 1996, communication orale, à paraître.
7 Pour une telle approche cf. P. Brunet, « Ruptures et continuités dans l’évolution des parcellaires », in, Les formes du paysage II, communication orale, à paraître.
8 A. Pérez, Les cadastres antiques..., pp. 103-107.
9 A. Pérez, Les cadastres antiques..., pp. 128 et suiv.
10 Sur la mention médiévale de ce toponyme cf. C. Martinez et N. Rossignol, « Le peuplement du Roussillon, du Conflent et du Vallespir aux IXe et Xe siècles », Annales du Midi, t. 87, 122, avril-juin 1975, pp. 139-157.
11 Ibid.
12 Ibid.
13 Ibid.
14 Ibid.
15 Sur ce point cf. les travaux de J. et L. Jehasse, « L’évolution du forum d’Aléria et la centuriation N 82° E », Archéologia Corsa, 12-13 ; 1987-1988, pp. 22-28.
16 Cf. A. Rizakis, « Cadastres et espace rural dans le nord-ouest du Péloponnèse », Dialogues d’Histoire Ancienne, 16-1, 1990, pp. 259-280.
17 Cf. par exemple M. Clavel-Lévêque et alii, Structures agraires en Italie centro-méridionale, coll. de l’Ecole Française de Rome, 100, 1987.
18 A. Pérez, Les cadastres antiques..., passim.
19 M. Assénât, Cadastres et romanisation dans la cité de Nîmes (IIe siècle av. J.-C. -IIe siècle ap. J.-C.), Thèse de Doctorat, Montpellier, 1996.
20 Dion, XLVIII, 6.
21 De tels exemples de « résistance psychologique » ont souvent été étudiés par les géographes. Cf. par exemple l’étude de P. Rhun sur le bocage breton, « Destruction d’un paysage : protestations paysannes et réflexions théoriques », dans « À quoi sert le paysage ? », Hérodote, 3e trimestre 1977, pp. 52-70.
22 Sur ce point cf. par exemple, les travaux de C. Higounet.
23 Sur de telles problématiques cf. par exemple, P. Toubert, Les structures du Latium médiéval. Le Latium méridional et la Sabine du IXe siècle à la fin du XIIe siècle, Rome, 1973 ; P. Bonnasie, La Catalogne au tournant de l’an mil, Paris, 1990 ; ou encore M. Bourin-Derruau, Villages médiévaux en bas Languedoc – genèse d’une sociabilité (Xe siècle -XVe siècle), Paris, 1983.
24 Sur ce point P. Lamaison, « La diversité des modes de transmission : une géographie tenace », dans La Terre : succession et héritage, Études Rurales, avril-décembre 1988, 110-111-112, pp. 119-175 ; et B. Derouet, « Territoire et parenté. Pour une mise en perspective de la communauté rurale et des formes de reproduction familiale », Annales HSS, mai-juin, 1995, 3, pp. 645-686.
25 Pour une étude de cas précise de la reproduction du parcellaire, on peut utilement consulter les travaux de l’institut d’aménagement et d’urbanisme de la région d'Ile-de-France, La trame foncière comme structure organisatrice de la mise en forme du paysage, 3 tomes, s.d. Paris, 1975-1976.
26 A. Pérez, Les cadastres antiques en Narbonnaise occidentale. Essai sur la politique coloniale romaine en Gaule du Sud (IIe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C.), Paris, 1995, p. 205-207 et p. 209-210.
27 Siculus Flaccus, De Condicionibus Agrorum (Trad. M. Clavel-Lévêque, D. Conso, F. Favory, J.-Y. Guillaumin, Ph. Robin), Naples, 1993, par. 270.
Notes de fin
i Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Perpignan
Auteur
-
Martine Assenat
Université de nice Sophia-Antipolis.
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