II Harmoniques des cris : le contrepoint au féminin (16e-18e siècles)
1. Les Epistres invectives d’Hélisenne de Crenne (1539)
p. 175-186
Texte intégral
1Les Epistres familières et invectives d’Hélisenne de Crenne, pour donner le titre complet du recueil, est un texte étrangement hybride : il participe au débat rhétorique, à l’art de l’épître, ainsi qu’aux arts de la consolation et de l’invective. Le recueil nous fait entrer dans l’étrange monde fictif d’Hélisenne de Crenne : un monde de fiction à plusieurs strates déjà évident dans son roman chevaleresque, Les Angoysses douleureuses qui procèdent d’amours, publié en 15381. On possède très peu d’informations sur l’auteur de ces textes fascinants ; mais l’information disponible a encouragé les critiques à considérer son œuvre comme une autobiographie déguisée. Les Angoysses douleureuses raconte l’histoire d’une belle fille, mariée très jeune, qui tombe amoureuse d’un jeune homme et qui endure la rage jalouse de son mari ; elle est éventuellement emprisonnée dans une tour, où elle meurt en pénitence, après avoir rédigé son histoire. Hélisenne de Crenne était le nom d’auteur choisi par Marguerite de Briet, une provinciale aisée d’Abbeville, en Picardie2. Briet était mariée à Philippe Fournel de Crenne ; cependant un document qui ressemble à un testament, datant de 1552, témoigne que Briet était ‘separee quant aux biens’ de son mari à cette époque, vivant à Paris, à St-Germain-des-Près3. Les Epistres familières et invectives prolongent l’histoire entamée dans le roman, Les Angoysses douloureuses, ajoutant d’autres strates de fiction à une structure déjà fort compliquée4. Les épîtres poursuivent le thème de l’autobiographie fictive abordé dans les Angoysses ; de prime abord, elles paraissent comme l’autodéfense d’Hélisenne de Crenne l’écrivain face à une vive critique. Dans cet article pourtant, je ne propose pas de distinguer entre une rhétorique ‘conventionnelle’ et une voix individualisée qui émergerait de ce fond conventionnel. Les superpositions mobiles de fiction, qui font se succéder la confession et la polémique, la pénitence et la colère, le quotidien et le romanesque, semblent s’opposer à une telle approche5. En me concentrant surtout sur les deux premières lettres qui constituent une partie de l’échange entre ‘Hélisenne’ (le masque fictif de l’auteur) et son mari, je me propose ici de considérer l’écriture de la haine et de la colère dans ces lettres. Représentées comme irraisonnables et excessives, ces deux passions affectent néanmoins l’écriture de l’invective. Ce faisant, j’aborderai trois conceptions de l’invective qui surgiront du texte : l’invective comme plaisir qui contribue à la construction d’une communauté ; l’invective comme magie, qui retient quelque chose du pouvoir efficace des paroles ; et l’invective comme contamination. Toute réponse à la haine et à la colère risque d’en être contaminée, et l’angoisse d’auto-contamination s’impose dans le texte. Qui plus est, le texte de l’invective indique un dérapage – ou même une équivalence – entre la violence linguistique et physique.
2Le recueil, qui comprend treize lettres familières et cinq lettres invectives, propose un hybride fascinant d’exercice rhétorique et de fiction confessionnelle : les huit premières lettres familières sont d’une expression de sympathie et d’amitié très conventionnelle, tirées des modèles bien connus de Cicéron et d’Ovide, que Crenne a pu lire chez son éditeur, Denys Janot. En même temps que la publication des œuvres de Crenne, Janot fît paraître une traduction française de la Première partie des Epistres familières de Cicéron en 1537 ; des XXI epistres d’Ovide en 1539 ; et un livre de rhétorique, dont une discussion de l’épître, Le Grand et vray art de pleine rhétorique, de Pierre Fabri, en 15 3 56. Dans les quatre dernières lettres familières, pourtant, l’histoire amoureuse des Angoysses douloureuses fait éruption au sein des lettres de consolation au ton pourtant didactique : Hélisenne avoue une liaison illicite dans la dixième lettre et s’adresse directement à son amant dans la douzième7. Les épîtres invectives se concentrent ensuite sur le méta-récit des Angoysses : tout d’abord, Hélisenne accuse son mari d’avoir porté foi aux rumeurs remettant en cause sa chasteté, et nie toute aventure amoureuse ; la deuxième invective comprend la réponse du mari, un exemple de misogynie contemporaine des plus usé, où il rejette les arguments de sa femme et accuse tout le sexe féminin ; la troisième consiste en une réponse d’Hélisenne à son mari, un argument scolastique à la défense des femmes ; la quatrième prône la capacité et le droit des femmes à l’écriture, que nie la critique ; et la cinquième est une virulente invective des habitants de Coucy, une ville près de Crenne qui apparaît dans les Angoysses. Ces lettres se présentent donc d’emblée comme un dialogue : elles s’adressent directement à leurs interlocuteurs, et reçoivent même une réponse de la plume du mari. Le genre épistolaire est, de par sa nature même, dialogique : la lettre présume un interlocuteur, un destinataire. Mais l’espace du dialogue et de la discussion que crée le genre suggère des interlocuteurs symboliques plus que historiques, ou ‘réels’8. Tout en prolongeant l’histoire mouvementée d’Hélisenne, de son amant et de son mari, les lettres invectives sont néanmoins soigneusement élaborées et artificielles. Elles appartiennent à une tradition épistolaire, évoquant les Héroïdes d’Ovide, les Invectives de Pétrarque, et les modèles bien établis de Cicéron ; elles participent aussi aux conventions rhétoriques de la querelle des femmes et aux thèmes des fabliaux médiévaux. Pour les trois premières lettres, il s’agit d’un débat entre mari et femme, où les stéréotypes traditionnels sont souvent renversés.
3L’invective classique est un genre rigoureusement réglé par des conventions rhétoriques, qui révèlent peut-être son origine dans la rencontre des adversaires dans le forum ou au tribunal. L’invective a pour but principal la persuasion du public ; la vraisemblance est donc plus importante que la vérité. Le plaisir du public est également l’un des buts visés par l’exercice : Cicéron, par exemple, décrit la joie que ressent une foule écoutant l’invective. Celle-ci se concentre sur le caractère personnel (le domaine de l’ ethos) : l’adversaire est dénigré tant pour sa naissance, l’occupation de son père, ses vêtements, ses vices, que pour sa laideur9. Ces conventions continuent, bien sûr, d’être citées par les humanistes. Les notes d’Erasme dans son De Conscribendis epistolis sont explicites et très proches de la pratique d’Hélisenne de Crenne : il recommande une dénégation de l’accusation, une contre-accusation de la bêtise, de l’orgueil, et de l’agression de l’adversaire. Le refus d’accepter la responsabilité de l’échange des invectives est capital : ‘Nous dirons que nous sommes contraints d’écrire, à l’encontre de nos propres habitudes et inclinations ; que nous ne le suivrons pas dans ses accusations, mais, nous gardant des insultes, nous rejetterons tout simplement les allégations’10. Pour Erasme, l’écrivain de l’invective emploiera de l’ironie, de l’esprit, du ridicule, et une modestie ostentatoire pour vaincre son adversaire. Mais le texte d’Erasme semble trahir une angoisse vis-à-vis de l’écriture de l’invective ; on y perçoit un effort évident afin de mettre une distance entre l’écrivain et la pratique (Erasme prétend avoir très peu d’expérience dans le genre) ; et une dénégation explicite du genre : ‘ce n’est pas mon intention ici d’apprendre l’art de la malédiction’ (p. 537). D’après Erasme, donc, l’épître invective est un exercice peu recommandable, dangereux même ; l’invective occupe la même sphère que le langage abusif. Une angoisse semblable se manifeste dans le texte d’Hélisenne de Crenne, sous la forme d’un désir de distinguer l’invective de la détraction. Ecrite sous le signe de la colère et de la haine, la lettre invective partage une frontière trouble avec d’autres sortes d’agression verbale, peut-être moins justifiables.
4Dans le ‘Préambule’ aux épîtres invectives, Crenne place son texte explicitement dans le domaine de la passion et de l’agitation. ‘Je me persuade de croire, O lecteurs débonnaires, qu’assez congnoissez estre difficile, que la force d’une patience, bien qu’elle soit magnanime, soit si constante, que par trop excessifz travaulx elle ne se trouve vaincue’ (EI 123). Elle explique que le sort misérable qui est son destin est la motivation de son passage à l’acte, la raison qui la pousse à écrire ses épîtres invectives, ‘nonobstant mon naturel au contraire’ (EI 123). L’écriture de l’invective est représentée comme compulsive et nécessaire tout au long des épîtres : la violence de la détraction provoque une réponse également violente, en particulier dans la quatrième lettre. Mais ici, au ‘Préambule’, le ton est plutôt dicté par la captatio benevolentiae recommandée par Erasme : un appel à la bonne volonté des lecteurs ‘debonnaires’, un appel à reconnaître que l’écriture est nécessaire, ‘à l’encontre de nos propres habitudes et inclinations’. Un public raisonnable est dès lors créé : un lieu où les plaintes d’Hélisenne seront écoutées d’une oreille attentive. L’invective est donc un genre qui crée une communauté ; elle démontre une fonction constructive comme les jeux d’insultes où l’égalité des participants est renforcée par l’outrance des insultes échangées11. Souvent, un débat vient remplacer la violence physique de la joute, ou de la bagarre, substituant à un combat physique un combat verbal. Vus comme un exercice ludique, les propos exagérés d’Hélisenne semblent demander l’appréciation du public, et son approbation. Déjà, pourtant, l’épître invective est qualifiée par son artifice : dès le début, elle est excessive et contre nature, provoquée tout simplement par une Fortune trop cruelle.
5Malgré ce premier aveu de passion, l’auteur est soucieuse de construire un personnage raisonnable. Elle nous assure que l’accusation du mari d’Hélisenne est fausse et injuste ; elle cherche simplement à le persuader de son erreur. Dans la première lettre, l’auteur adopte explicitement la tâche du rhétoriqueur et le premier but de l’invective classique, celle de la persuasion : ‘Epistre transmigrée par ma dame Helisenne à son mary, auquel elle veult persuader, qu’à grand tort il a contre elle inimytié conceue, en luy faisant peine non méritée souffrir’ (EI 1 : 125). Le mari, par contraste, est trop aveuglé par sa haine et sa rage pour entendre raison. Dans une inversion des stéréotypes habituels, c’est la réaction de l’homme, et non pas de la femme, qui est irrationnelle et excessive : l’infallible inimitié, que de long temps contre moy as conceue [...] est si excessive, que je doubte qu’elle te garde de t’estudier à la lecture d’icelle’ (EI 1 : 125). La haine du mari constitue un obstacle impénétrable à sa compréhension, et également à sa lecture. Conquis par sa passion, il est devenu irraisonnable et impétueux : ‘Certainement par cela, tu fais indice, que la commotion de l’ame telement te trouble, que de tous vrays jugemens elle te prive’ (EI 1 : 126). Hélisenne se plaint que son mari ait été trop enclin à écouter les détracteurs : comme le juge incompétent dans la peinture d’Apelle, représentant la Calomnie, il est incapable d’exercer son jugement puisque sa crédulité revient à une abdication de responsabilité12. Il a perdu le contrôle ; ses pensées sont maintenant dictées par sa passion gouvernante. Toute cette analyse psychologique constitue bien sûr une partie importante de l’attaque rhétorique de l’invective : il s’agit de saper l’ethos du mari, afin de convaincre le public, de vaincre le mari, et de remporter le débat.
6Hélisenne prétend en outre que la crédulité de son époux a dégradé non seulement sa capacité de lire et d’interpréter, mais aussi sa faculté de raisonner, puisque la preuve qu’il cite pour la croire infidèle est l’histoire de la liaison amoureuse dans les Angoysses douloureuses. Véritable lecteur crédule – et nous autres lecteurs entendons bien la leçon –, le mari commet l’erreur fondamentale de ne pas savoir départager l’écrivain du personnage :
Parquoy la precipiteuse charge de ton cueur, à telle ymagination t’a conduict, que tu as estimé cela (que pour eviter ociosité j’ay escript) eust esté par moy composé, pour faire perpétuelle commémoration d’une amour impudicque. Et d’avantaige tu crois que telle lascivité se soit en ma personne expérimentée. (EI 1 : 125-26)
7Dépourvu de jugement et de raison, le mari prend le masque pour le visage. L’interprétation maligne du mari revient à ‘prendre les choses de la plus deterieure partie’ (EI 1 : 126), le revers de la charité pantagruelienne fêtée par Rabelais dans le Tiers livre, qui fut publié sept ans après les Epistres. Ici, Pantagruel ‘toutes choses prenoit en bonne partie, tout acte interpretoit à bien’ : un procédée tout à fait contraire à la malice du mari13. Hélisenne s’étonne de la mauvaise foi de son époux : son propre comportement modeste et tempéré dément le désir illicite et lascif qui lui est attribué, et renverse la croyance d’une possible infidélité. Ce faisant, elle offre à son mari, selon toute évidence, un autre masque : celui de la chasteté et du décorum14. ‘Je m’esmerveille fort à quelle cause en ton ymagination cela se imprime : Car puis qu’en mes tendres & jeunes ans : j’ay esté modeste & temperée, tu ne te doibs persuader, qu’en aage maturée je sois lascive’ (EI 1 : 126).
8Dans cette première épître, Hélisenne oppose toujours aux conjectures de son mari des arguments probables et raisonnables, une rhétorique humaniste de l’équité : elle le prie de juger de la vraisemblance du récit qu’il a inventé15. Faisant appel à la vertu on ne peut plus humaniste de la prudence, elle offre d’autres motivations, plus raisonnables, de ses actions et paroles : puisqu’elle fait l’éloge de la vertu et de la chasteté dans les Angoysses, affirme-t-elle, il est plus vraisemblable de croire en sa vertu, en sa chasteté16. ‘Tout homme prudent & discrect, doibt croire mon cueur estre pur & chaste’ (EI 1 : 126), prétend-elle. Faisant appel à des scénarii plausibles, Hélisenne élabore un récit raisonnable qu’elle oppose au récit de son époux : de toute évidence, un stratagème qui ne vise pas une description des choses comme elles sont, mais plutôt comme elles devraient être. Et, encore une fois, les lecteurs ‘débonnaires’ sont appelés à témoigner de la vraisemblance du récit.
9Pourtant, la passion violente menace toujours la raison et la prudence. L’invective est présentée, après tout, comme un genre fondamentalement déraisonnable : le préambule nous le signale. Dans la première épître, Hélisenne admet s’être un jour confessée de l’aventure amoureuse, aventure que son mari se fait fort d’utiliser contre elle. Dans son épître, Hélisenne tente de prouver qu’il s’agit là d’une fausse confession, d’une confession forcée : la confrontation dont il est question était si violente que les paroles étaient arrachées de sa bouche : ‘Parquoy donnant lieu à la fureur, par dessus la raison, supériorité obtint, qui fut cause que par ma narration me fiz reputer coulpable d’une chose, dont ma candide innocence ne fut jamais maculée’ (EI 1 : 127)17. Hélisenne admet donc s’être confessée, et elle souhaite se rétracter dans la première épître. Pour ce faire elle redéfinit les circonstances qui ont mené à cet épanchement. Il ne peut s’agir d’une véritable confession puisqu’elle fut obtenue par la force. Les raisons qu’elle donne pour avoir voulu se confesser sont fort complexes et liées à la problématique de l’épître invective. Hélisenne prétend que, poussée à bout, elle ne pouvait plus supporter la haine du mari ; qu’elle était contaminée par sa passion et sa haine ; que, désirant seulement la mort, elle avait proféré les paroles qui allaient la faire mourir. Une confession provoquerait sûrement chez l’époux une pulsion meurtrière. ‘L’inimitié excessive’ du mari produisit les ‘excessives parolles’ de la femme. La fureur intolérable du mari créa une confession injustifiée de la part d’Hélisenne ; par la violence de sa haine, elle se trouvait poussée au – delà des limites de la raison et du sens, dans un territoire où la vérité se déforme, et où les paroles signifient plus qu’elles ne disent.
10A plusieurs reprises dans la première épître il est question de la haine et de la rage du mari, décrites comme des passions violentes. Ici, cette passion extirpe une confession de la bouche d’Hélisenne avec une violence explicite : ‘O médité doncques en quelle calamité ma perverse fortune & ta crudelité [cruauté] m’ont conduicte : puis qu’elles ont violentement pressé la langue de me charger de la chose non par moy excogitée [pensée, imaginée]’ (EI 1 : 127). ‘La langue – non pas la sienne – : comme si Hélisenne éprouvait un désir intense de se confesser, comme hors de son contrôle, avec une langue qui ne lui appartenait plus vraiment. Son désir de mort, un désir que la violence des passions transforme en violence corporelle ne lui fut pas accordé. ‘Mais je ne puis ymaginer, (apres mes parolles ouyes) qui te retint d’executer ce mien ultime désir’ (EI 1 : 128). Toutefois, l’attente qu’une violence linguistique amènera une violence physique est évidente.
11Dans la réponse du mari, la deuxième épître invective, cette violence latente se manifeste dans son désir de vengeance et de punition corporelle : il veut voir Hélisenne punie dans son corps, publiquement, pour réparer la faute qu’elle a commise envers lui18. Comme Crenne est l’auteur de cette épître également, l’accusation du mari représente une autoaccusation : ses paroles tiennent lieu de citations anti-féministes des auteurs masculins qui châtient Hélisenne dans les Angoysses douloureuses. Cette violence doit être représentée et expérimentée pour obtenir un retour à l’ordre, à la situation initiale. Que ce désir soit un fantasme est manifeste dans le texte. Au lieu d’un châtiment humain, transitoire, la rage du mari exige une souffrance éternelle :
[L]’offense que ta detestable personne a envers moy commise, est si griefve, que toy n’ayant qu’une seule vie, ne scauroys avec la perte d’icelle satisfaire : Mais pour te punir de deserte condigne, seroit chose necessaire, que par innumerables foys ton corps infelice resuscitast : affin qu’avec la peine de plusieurs cruelles & ignominieuses mortz, la penitence fut assez grande, pour effacer l’odieuse macule de tes enormes pechez. (EI 2 : 133-34)
12Cette punition excessive et répétée ressemble à une réparation mythologique pour des crimes cosmiques – on pense, par exemple, à celle de Prométhée. Le mari – comme Crenne le représente – prend un plaisir sadique à imaginer le corps de sa femme punie, détruit et puis ressuscité, dans un fantasme de vengeance, une répétition compulsive d’expiation. La faute d’Hélisenne doit être publiée et sa punition doit être publique. Sa culpabilité doit prendre corps ; ses crimes doivent être écrits dans sa chair. Le mari désire voir les crimes d’Hélisenne représentés publiquement dans son corps torturé, tout comme il les a déjà vus écrits – comme il le prétend – sur son visage. ‘[C] roys moy que facilement une offensée & maculée conscience d’elle mesme s’accuse. O qu’il seroit difficile à celer par les yeulx le deffaut conceu dedans le cueur : certainement toy estant par ta coulpe vaincue avec ta triste face, tu confessoys ton infelicité’ (EI 2 : 136). Le corps qui a une fois trahi le désir, doit maintenant rembourser sa dette.
13Dans la fureur de son désir, le mari reprend une idée qu’Hélisenne exprime dans la première épître : celle de l’épreuve. Hélisenne demande à revivre l’épreuve racontée dans la Cité de Dieu d’Augustin, où une vierge réussit à porter de l’eau dans une passoire, image de la femme babillarde, comme preuve de son innocence et chasteté. Dans la lettre d’Hélisenne, ce désir apparaît comme un refus de la raison et de l’argument ; une reconnaissance qu’un fantasme (c’est-à-dire, la conviction du mari en ce qui concerne sa culpabilité) ne peut être dissipé que par un autre (un événement miraculeux, un signe, qui ne souffre point d’opposition). Dans la version du mari, l’épreuve est également un signe, mais ici un signe de la culpabilité d’Hélisenne, puisqu’elle échoue à la tâche ; elle est également punition, comme la passoire se brise en mille dards aiguisés qui percent violemment le corps de la femme.
[N] on seulement la liquidité se distillerait : mais pour plus vérifier la macule de ta luxure abhominable, avec si grande vehemence se casse-roit, que les esclatz tressaillans contre ta faulse personne te propineroit [donnerait] une cheute si tres fascheuse, que l’inconvenient d’Atropos tu ne pourrais eviter. (EI 2 : 138-39)
14Avec ces mots, l’épître du mari se rapproche des formules de maléfices, des incantations : que ce qu’il veut soit fait, comme si les mots retenaient quelque puissance magique. Son épître finit par une prière : que la faute d’Hélisenne soit révélée au public, suggérant le même désir magique : ‘je prie [à la divine puissance] qu’elle vueille divulguer de toy, ce qui m’est certain, & par expérience’ (EI 2 : 140). Dans les invectives, d’une façon plus générale, les fautes sont révélées et les punitions demandées de sorte qu’elles rappellent l’incantation : l’auteur conclut de nombreuses invectives par une malédiction. La cinquième épître, par exemple, se termine : ‘je vouldrois qu’apres telle dissolution [la mort], ton corps sans honneur de sépulture, peult demourer : affin qu’il devint pasture de lie-pars [guépards], loups affamez, lions, Ours, Tigres, & toutes bestes féroces pour à leur exorbitante faim, de ton malheureux corps satisfaire’ (EI 5 : 161)19. A même la malédiction gît toute la puissance d’un lien cratyliste entre mot et chose : si les mots retenaient toute leur puissance, une formule linguistique juste serait tout aussi efficace que la violence physique. Ici, la litanie d’invectives quitte le domaine de la raison pour entrer dans celui des sons de l’évocation, qui ont toujours un pouvoir incantatoire de l’ordre du sacré20. Ce fantasme d’abus et d’omnipotence fait appel à l’énergie occulte (pour citer Erasme) et efficace dans le langage – une énergie aperçue, peut-être, dans le dynamisme de l’invective, qui retient quelque chose de l’énergie et de l’efficacité première du langage21. La deuxième épître, celle du mari, résonne d’un désir de contrôler le monde par les mots, de mouler la réalité par sa volonté, de dire et de faire en même temps. Cette violence semble prête à surgir, à sauter des pages de l’épître invective, comme elle le fait d’ailleurs dans les Angoysses, où Hélisenne est battue par son mari22. Dans les Epistres, la violence reste linguistique ; mais le désir est exprimé d’autant plus violemment. Si le débat verbal remplace la violence physique, la violence est tout de même toujours là, latente ou évidente. Reste à fixer les limites légitimes du discours, pour éviter tout dérapage possible entre violence linguistique et violence physique.
15Considérons pour terminer cette nécessité de fonder des limites. Dans la cinquième épître, l’auteur définie ses ‘invectives’ comme la révélation des fautes des autres : ‘publiant ce que le detracter de voz venimeuses langues ne permet tenir occulté’ (EI 5 : 158)23. S’appuyant sur des arguments qu’un satiriste comme Molière utilisera plus tard, l’auteur déclare son devoir de révéler et publier les fautes et les vices des autres, pour l’édification du plus grand nombre, et – dans la quatrième épître – pour la ‘salvation & utilité’ (EI 4 : 155) de la personne cible. Pierre Fabri, dans son Grand et vray art de pleine rhétorique, définit l’épître invective de la même manière : ‘c’est de reprendre son amy ou ennemy de aulcun crime, peché ou ignorance’.24 De cette façon, l’épître elle-même apparaît comme une sorte de punition.
16Toutefois, l’invectiveur’ doit faire attention au cadre légitime du discours ; comme le craignait Erasme, l’invective peut très facilement devenir infectée par le poison auquel elle tente d’offrir un antidote. En fait, la frontière entre ‘médisance’, ‘détraction’ et ‘invective’ est problématique et changeante. Dans le texte des épîtres, la médisance et l’invective partagent des qualités et des caractéristiques qui les rapprochent de façon malaisée. Dans la quatrième épître, la parole médisante est compulsive, irrépressible, naturelle : ‘le taire te sera fort difficile, Car il est manifeste que tu es naturellement addonné au detestable vice de detraction’ (EI 4 : 152). Ici, le médisant à la parole intarissable est un homme, dans encore un autre renversement des rôles habituels. Il est ‘intoxiqué’ de détraction ; un vaisseau percé qui déborde de partout : ‘ce n’est que la superabondance qui se distille’ (EI 4 : 153). Mais c’est d’une façon semblable qu’est décrite la nécessité d’écrire les invectives : avec pareille force, et pareille compulsion. ‘O combien je me contriste, quand en ma memoire assiste le souvenir de tes superflues parolles : toutesfois ce m’est chose tres urgente, de les narrer, aultrement ne se deschargeroit mon cueur affligé’ (EI 4 : 153). Vraisemblablement contaminée par la même compulsion que le médisant, l’auteur des invectives ne peut se garder d’écrire. Dans la cinquième épître, il est question explicitement de contamination, cette fois au sujet du public témoin de la médisance : ceux qui écoutent les paroles médisantes ne peuvent échapper au poison : ‘la detraction qui distilloit de ta venimeuse langue, avec laquelle tu t’esforcois plusieurs personnes contaminer’ (EI 5 : 160). Le danger de contamination reste imminent pour l’auteur des invectives qui doit offrir au moins l’apparence de la respectabilité, de la raison et de l’équité ; comme le conseillait Erasme, ‘nous ne l’imiterons pas en inventant des accusations’ ; les limites doivent rester claires25. Qu’elles ne le soient toujours pas est démontré par l’étrange et fascinante énergie du texte des invectives.
Notes de bas de page
1 Hélisenne de Crenne, Les Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours, ed. Christine de Buzon (Paris : Champion, 1997). Je tiens ici à exprimer ma reconnaissance à Cédric Courtois et à Mario Longtin, pour avoir contrôlé mon français.
2 Sur la biographie d’Hélisenne de Crenne, voir Louis Loviot, ‘Hélisenne de Crenne’, Revue des livres anciens 2 (1917), 137-45 ; V.-L. Saulnier, ‘Quelques nouveautés sur Hélisenne de Crenne’, Bulletin de l’Association Guillaume Budé 4e série 23 : 4 (1964), 259-63 ; Jérôme Vercruysse, ‘Hélisenne de Crenne : notes biographiques’, Studi francesi 31 (1967), 77-81.
3 Loviot, ‘Hélisenne de Crenne’, p. 143.
4 Hélisenne de Crenne, Les Epistres familières et invectives, ed. Jerry C. Nash (Paris : Champion, 1996).
5 Tom Conley décrit les Angoysses comme un ‘curious world of fact and romance, of masks uncovering other masks, of fiction giving way to new layers of fiction’ : ‘Feminism, écriture, and the closed room : the Angoysses douloureuses qui procedent d’amours’, Symposium 27 (1973), 322-32 (p. 329). Conley affirme que ces qualités naissent des conditions sociologiques du roman féminin, qui doit être écrit dans des lieux cachés, aux moments dérobés et de courte durée (p. 330). Sur le montage et la masquerade comme caractéristiques essentielles (et féminines) des Angoysses, voir Robert D. Cottrell, ‘Female subjectivity and libidinal infractions : Hélisenne de Crenne’s Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours, French Forum 16 (1991), 5-19. Pour un compte rendu plus historique de confession et de transgression, voir Colette H. Winn, ‘R-écrire le féminin : Les Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours d’Hélisenne de Crenne : autour des notions de trangression et de « jouyssance »’, Renaissance and Reformation/ Renaissance et Réforme 28 (1992), 39-55.
6 Voir Diane S. Wood, Hélisenne de Crenne : At the Crossroads of Renaissance Humanism and Feminism (Madison, Teaneck : Fairleigh Dickinson University Press, 2000), pp. 25-26. Sur l’art de l’épître à cette époque, voir Janet Gurkin Altman, ‘The Letter Book as Literary Institution 1539-1789 : Toward a Cultural History of Published Correspondences in France’, Yale French Studies 71 (1986), 17-62. Altman affirme, à tort je crois, que les Epistres sont ‘missives’ et comprennent un autoportrait pour la postérité. Voir également Marc Fumaroli, ‘Genèse de l’épistolographie classique : rhétorique humaniste de la lettre, de Pétrarque à Juste Lipse’, Revue de l’histoire littéraire de la France 78 : 6 (1978), 886-905.
7 Jean-Philippe Beaulieu propose que les lettres se transforment d’une rhétorique de contrôle de soi en une émancipation idéologique ; un mouvement vers de nouvelles possibilités pour les femmes en dehors des attentes sociales : ‘Didactisme et parcours discursive dans les Epistres d’Hélisenne de Crenne’, Renaissance and Reformation/Renaissance et Réforme 18 : 2 (1994), 31-43.
8 Je ne suis pas donc d’accord avec Diane Wood dans son Hélisenne de Crenne : ‘The letters as such could not hâve existed without correspondents. They would have had the form of a diary or a confession similar to the Angoysses’ (p. 82). La fiction de Crenne est trop complexe pour présumer des correspondants réels. Sur les aspects dialogiques des lettres, voir Jean-Philippe Beaulieu, ‘La fonction du dialogue épistolaire dans les Epistres invectives d’Hélisenne de Crenne’, in Benoît Melançon et Pierre Popovic (eds.), Les Femmes de lettres : écriture féminine ou spécificité générique ? (Montréal : CULSEC, 1994), pp. 7-19.
9 L’article de Lindsay Cameron Watson, ‘Invective’, in le Oxford Classical Dictionary, ed. Simon Hornblower et Anthony Spawforth (Oxford : Oxford University Press, 1999).
10 Erasme, De Conscribendis epistolis (1522), in Opera omnia 1 : 2, ed. Jean-Claude Margolin (Amsterdam : Noth Holland Publishing, 1971), pp. 153-579 (p. 536 ; ma traduction).
11 Sur le jeu médiéval de moquerie, le gaber, repris au seizième siècle par le duc d’Anjou, voir A. de Varillas, Histoire de Henry III (1683) : c’est un concours de dérision qui fait suspendre momentanément le rang et la hiérarchie entre les participants. Anjou en avait lu dans Amadis de Gaule. Sur le concours de moquerie comme jeu, voir J. Huizinga, Homo ludens (London : Routledge, 1949), pp. 66-71.
12 Sur l’iconographie de la calomnie, voir Jean-Michel Massing, Du texte à l’image : La Calomnie d’Apelle et son iconographie (Strasbourg : Presses Universitaires de Strasbourg, 1990).
13 Rabelais, Tiers livre ch. 2, in Œuvres complètes ed. Mireille Huchon (Paris : Gallimard, 1994), p. 357.
14 Sur l’emploi de la citation comme masque dans les Angoysses, voir Luce Guillerm, ‘La prison des textes ou Les Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours d’Hélisenne de Crenne’, Revue des sciences humaines 196 (1984), 9-23. Guillerm rejette la lecture moderne qui désire ‘lever les masques, découvrir l’identité cachée sous les parures d’emprunt, l’histoire vécue sous le déguisement de la fiction, le réel à travers le texte’ (p. 11). ‘Hélisenne’, dans la lecture de Guillerm, n’est rien d’autre qu’un ‘montage d’images reflets’ (p. 14).
15 Sur l’équité et le jugement comme essentiels pour consolider l’amitié masculine, voir Lorna Hutson, The Usurer’s Daughter : Male Friendship and Fictions of Women in Sixteenth-Century England (London : Routledge, 1994). L’évaluation de situations vraisemblables est, pour Hutson, essentielle à la formation humaniste.
16 Sur la prudence comme une vertu humaniste, voir Victoria Kahn, Rhetoric, Prudence and Skepticism in the Renaissance (Ithaca : Cornell University Press, 1985).
17 Conley voit la confession de la perspective sociologique des conditions de l’écriture féminine : elle est sollicitée par le manque constant d’intimité pour la femme qui écrit (‘Feminism’, p. 331).
18 Voir Guillerm, ‘La prison des textes ‘, p. 14.
19 Voir le Ibis d’Ovide pour de longues litanies de malédictions. Comme Ovide, Crenne omet le vrai nom de sa cible, bien qu’elle prétende que son identité soit évidente : ‘je ne differerais de le nommer, n’estoit que je presuppose la superabondance de ses malicieuses operations, estre par famé vulgaire tant publiée : que l’appellant le plus inique de tous, n’y aura nul de si obnubilé esperit, que par certaine evidence ne le cognoisse’ (EI 5 : 159).
20 Voir Thomas Greene, ‘Rabelais and the language of malédiction, in Jean-Claude Carron (ed.), François Rabelais : Critical Assessments (Baltimore : Johns Hopkins University Press, 1995), pp. 105-20. La malédiction incantatoire quitte le sens pour s’approcher aux ‘sounds reified as missiles, sounds that acquire the density and substantiality of dangerous objects’ (p. 111).
21 Erasme décrivait une ‘occulta quadam energià qui habiterait le langage : voir Gérard Defaux, Marot, Rabelais, Montaigne : l’écriture comme présence (Paris : Champion, 1987), pp. 27, 30.
22 Cottrell décrit le désir de l’autre dans ce roman comme douloureux et abusif : ‘Female subjectivity’, p. 8.
23 ‘Invective’ était un terme relativement nouveau en français au moment de la parution des Epistres invectives en 1539 ; Christine de Pisan l’avait employé pour désigner un discours vif et énergique en 1404, mais la première occurrence du sens ‘langage injurieux’ date de 1519. Christine de Pisan, Le livre des fais et bonnes meurs de sage roy Charles V ed. S. Solente (Paris : Champion, 1936), vol. 1, p. 6 ; Jean Lemaire de Belges, Illustration de Gaule et singularisez de Troye (Paris : Enguillebert and Jehan de Marnef and Pierres Viart, 1519), fol. 55r. Crenne connaissait ce dernier ouvrage et le citait beaucoup dans Le Songe (1540). Wood le place dans sa bibliothèque hypothétique (Hélisenne de Crenne, p. 25).
24 Pierre Fabri, Le Grand et vray art de pleine rhétorique (1535), réimprimé Genève : Slatkine, 1969, p. 258.
25 De conscribendis epistolis, p. 536.
Auteur
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Emily Butterworth
Université de Sheffield
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