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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Premier domaine d’invective, l’invective littéraire Autre domaine d’invective : l’invective universitaire Troisième domaine d’invective : l’invective politico-religieuse Dernier registre : l’invective politico-sociale. Bibliographie Auteur

    Invectives

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    I. En attendant la modernité : états des lieux

    2. Petite Introduction à l’invective médiévale

    Étienne Dussol

    p. 163-173

    Texte intégral Premier domaine d’invective, l’invective littéraire Autre domaine d’invective : l’invective universitaire Troisième domaine d’invective : l’invective politico-religieuse Dernier registre : l’invective politico-sociale. Bibliographie Auteur

    Texte intégral

    1Comment cette violence verbale pleine de volonté destructrice qu’est, fondamentalement, l’invective, peut-elle exister dans une littérature qui, c’est bien connu, n’a été acceptée par l’Eglise qu’à condition d’aider à la construction d’un monde ordonné, paisible et stable sous le regard de Dieu ?

    2Et pourtant elle existe, et, comme l’invective moderne, dont sur beaucoup de points elle est très proche, elle cherche à détruire, à ses propres yeux ou à ceux d’autrui, l’image d’un individu, d’une institution, d’un groupe social, ou à empêcher tel ou tel groupe social d’acquérir l’image positive qui lui permettrait d’améliorer sa situation, sa vie de tous les jours... Comme l’invective moderne et aussi en général toute invective, elle utilise le plus souvent les deux registres du « bas corporel » et de la bestialisation. Mais là, rien de réellement surprenant chez des clercs à priori hostiles, de par leur culture et leurs préoccupations, aux fonctions les plus animales de l’être humain, et très attachés en général, à faire prévaloir l’esprit sur la bête...

    3Voici maintenant, cet exposé ne visant à rien d’autre qu’à ouvrir quelques pistes, un bref panorama des formes les plus apparentes de l’invective médiévale.

    Premier domaine d’invective, l’invective littéraire

    4Très présente dans la littérature de langue d’oc, qui la connaît, dans ses arts poétiques comme les « leys d’Amor » sous le nom de « sirventes ». Un bon représentant en est Peire d’Auvergne, dans son sirventes sur douze troubadours, dont j’extrais les strophes suivantes :

    Le cinquième, messire Guilhem de Ribes,
    qui est mauvais dehors et mauvais dedans.
    Il dit tous ses vers d’une voix rauque,
    ses glapissements sont si désagréables,
    qu’un chien en ferait autant...

    Avec Peire de Monzon cela fait sept,
    le comte de Toulouse le comble de présents
    sans qu’il ait jamais la délicatesse de refuser.
    Aussi son voleur fut-il bien courtois,
    et il eut bien tort de ne point lui couper
    ce que tout homme porte pendant...

    Le huitième, Bernard de Saissac,
    qui n’eut jamais bon métier
    sinon celui d’aller mendier de menus dons..
    Je l’estime moins d’une crotte,
    depuis qu’il a demandé à Bertrand de Cardaillac
    l’aumône d’un vieux manteau crasseux.
    (Nelli-Lavaud, 1965, p 626)

    5Problème : s’agit-il là de vanter à contrario ses propres mérites, pour avoir une bourse bien garnie, ou, comme le pense Pierre Bec dans son Anthologie des Troubadours, d’un simple jeu littéraire, sans autre but que d’amuser, à charge de revanche, la galerie ?

    6La strophe 15 précise bien que ce vers fut composé « à Puivert, parmi les jeux et les rires ». Mais qu’en conclure, même si l’auteur en fin de texte se moque de lui-même ?

    Autre domaine d’invective : l’invective universitaire

    7Elle est plus fréquente et violente qu’on ne pourrait le penser. Visiblement les universitaires médiévaux ont entre eux la dent très dure.

    8Voici quelques exemples que j’emprunte à l’ouvrage déjà ancien de Jacques le Goff sur les intellectuels au Moyen-Age.

    9Les professeurs de la Sorbonne, vus par D. de Morley au 12e siècle :

    La passion de l’étude m’avait chassé d’Angleterre. Je restai quelque temps à Paris. Je n’y vis que des sauvages installés, avec une grave autorité, dans leurs sièges scolaires, avec deux ou trois escabeaux, chargés d’énormes ouvrages (...) Leur ignorance les contraignait à un maintien de statue, mais ils prétendaient montrer leur sagesse par leur silence même. Dès qu’ils essayaient d’ouvrir la bouche, je n’entendais que balbutiements d’enfants.
    (Le Goff, 1969, p 23)

    10Anselme de Cantorbery vu par Abélard :

    Pour le verbiage il était admirable, pour l’intelligence méprisable, pour la raison, vide. Sa flamme enfumait la maison au lieu de l’éclairer. De loin son arbre tout feuillu attirait les yeux, mais quand on s’approchait, on s’apercevait qu’il n’y avait point de fruits. (...) Edifié, je ne perdis point de temps à son école.
    (Le Goff, 1969, p 42)

    11Quant à Etienne de Tournai, à la fin du 12e siècle, il règle leur compte aux professeurs parisiens en les appelant « Venditores verborum », marchands de mots, sans doute en raison de leur propension au verbiage...
    (Le Goff, 1969, p 67)

    12Comment expliquer une telle violence verbale ? Sans doute ne faut-il pas oublier comme le rappelle Jacques le Goff, après Mgr Glorieux, dans l’ouvrage cité à l’instant, qu’au 12e siècle, l’université médiévale est largement « concurrentielle ». La réputation et donc, en bonne partie, le salaire d’un maître, dépendent du nombre d’étudiants qui suivent ses cours. Dénigrer un collègue, l’emporter sur lui ou le mettre en difficulté lors d’un « quolibet », peuvent donc permettre de faire une carrière plus brillante... et d’être mieux payé...

    13A côté de ces motifs que l’on peut, légitimement, trouver peu honorables, on voit aussi que, dans certains cas, s’attaquer à un collègue est en fait l’un des seuls, sinon le seul moyen dont on dispose, pour essayer de faire évoluer une université qui, comme beaucoup d’institutions médiévales, a horreur de la nouveauté, du changement, vu le poids énorme du principe d’autorité, du « Magister dixit »....

    14Ainsi s’expliquent quelques textes remarquables retrouvés par Jacques le Goff, et qui, en dépit de leur date, évoquent certains combats de la Renaissance ou du siècle des Lumières.

    15Ainsi par exemple Pierre de Blois célèbre les bienfaits d’une lecture toujours renouvelée des auteurs anciens que l’on redécouvre à son époque grâce aux Arabes :

    Qu’aboient les chiens, que grognent les porcs. Je n’en resterai pas moins le sectateur des anciens. Pour eux seront tous mes soins, et l’aube, chaque jour, me trouvera à les étudier.
    (Le Goff, 1969, p 14)

    Quant à Adelard de Bath, il écrit ceci :
    Moi, j’ai appris de mes maîtres arabes à prendre la raison pour guide. Toi, tu te contentes de suivre en captif la chaîne d’une autorité affabulatrice. Quel autre nom donner à l’autorité que celui de chaîne ? Comme les animaux stupides sont menés par une chaîne et ne savent ni où ni pourquoi on les conduit et se contentent de suivre la corde qui les tient, ainsi la majorité d’entre vous sont prisonniers d’une crédulité animale et se laissent conduire enchaînés à des croyances dangereuses par l’autorité de ce qui est écrit. (Le Goff, 1969, pp 59-60)

    Troisième domaine d’invective : l’invective politico-religieuse

    16Les textes sont ici très nombreux : on en trouvera en particulier dans la littérature épique, les chansons des troubadours, les chansons de croisade, la littérature goliardique, mais aussi chez Rutebeuf ou Saint Bernard.

    17Très nombreux, ils sont aussi très divers, pour leur contenu comme pour leur forme, tout ceci n’ayant rien de vraiment surprenant, tant la problématique politico-religieuse est centrale dans la littérature et plus généralement la pensée médiévales.

    18Un premier groupe de textes concerne la défense de la Chrétienté.

    19L’ennemi extérieur, le Musulman, en est la première cible, maudit d’avance, (que l’on se rappelle le vers du Roland “Paiens unt tort et chrestiens unt dreit”). L’invective apparaît principalement avant le combat, explicite lorsqu’on agonit l’adversaire d’injures avant de l’affronter, ou plus cachée lorsque, avant ce même combat, on trace de lui un portrait-charge, qui fait parfois songer à ceux de Saint Simon...

    20Voici, parmi bien d’autres possibles, un exemple extrait de La Chevalerie Vivien :

    “Os tu, paiens, mar fusses ains neis !
    Mal do gloton qui toi a angendrei
    et de la pute qui vos ait chaelei.”
    (CGO, 1996, p 296)

    21Extraits du Couronnement de Louis, la traduction de deux portraits du Roi Musulman Corsolt :

    Il est louche et il est laid, hideux comme un démon
    ses yeux sont rouges comme des braises,
    sa tête large, ses cheveux hérissés.
    Ses deux yeux sont distants d’un demi-pied,
    une bonne toise sépare son épaule de sa ceinture,
    nul homme mangeur de pain ne peut être plus hideux.

    22Ou encore :

    Le Turc s’éloigne d’une portée d’arbalète.
    Tout en éperonnant, il a brandi sa masse
    et se dirige vers Guillaume, la gueule ouverte ;
    il écume comme bête échauffée,
    que les chiens coursent sous les ramures de la forêt.
    (CGO, 1996, pp 95 & 109)

    23(On aura remarqué que la quasi déshumanisation du personnage dans son premier portrait débouche sur sa bestialisation explicite dans le second.)

    24Après l’ennemi extérieur, l’ennemi intérieur : il s’incarne dans le chevalier lâche et surtout dans le clergé corrompu.

    25Ainsi par exemple Thibaud de Champagne oppose-t-il, dans le texte suivant, bons et mauvais chevaliers :

    Or s’en iront cil vaillant bacheler
    qui aiment Dieu et l’eneur de cest mont,
    qui sagement veulent à Dieu aler,
    et li morveus, li cendreus demorront
    (Poèmes d’Amour, 1983, p 252)

    26Quant à Rutebeuf, il n’a pas de mots assez durs pour fustiger, dans la complainte d’Outremer ou celle de Constantinople, les clercs ou frères mendiants dont l’absence de zèle ou la corruption perdent la Terre sainte :

    “Hélas grands clercs, grands prébendiers, qui êtes de si bon vivants, qui faites un Dieu de votre panse, dites-moi à quel titre vous aurez part au Royaume de Dieu, quand vous ne voulez pas dire, tant vous êtes mauvais, un seul psaume du psautier, hormis celui qui n’a que deux versets, et encore le dites vous après manger. Dieu veut que vous alliez Le venger, sans inventer aucune nouvelle excuse (...)”
    (Rutebeuf, 1986, p 177)

    27Ou encore ce texte empli d’amère ironie :

    “On nous interdit maintenant de danser, car c’est ce qui perd la Terre sainte. Telle est la vérité que les frères mendiants veulent nous enseigner. Mais Fausseté, elle, qui partout vole et tient la chrétienté sous sa férule, livrera la Terre sainte.”
    (Rutebeuf, 1986, pp 157-159)

    28Si le clergé est corrompu, comme on vient de l’apercevoir dans les textes cités à l’instant, l’Eglise comme institution n’est pas loin de l’être. C’est là un thème extrêmement fréquent sous des plumes très diverses.

    29Ainsi, par exemple, Peire Cardenal se déchaîne-t-il, dans la belle traduction de Pierre Gougaud, sur les clercs qui, sans aucun scrupule, pillent et violent la terre d’Oc, et dont l’attitude est visiblement à ses yeux, même s’il ne le dit pas explicitement dans les passages cités, la preuve de la corruption de l’Eglise catholique dans son ensemble.

    Le gerfaut ni le vautour
    ne flairent pas mieux charognes
    que les curés sans vergogne
    flairent les riches séjours.
    Sous des airs de bergers,
    singeant la sainteté,
    les clercs sont des assassins.

    Au temps passé les moines enclos dans leurs moutiers
    adoraient du Seigneur l’image en majesté.
    Aujourd’hui, dans les villes où vivent leurs abbés
    rencontrant votre femme, belle et bien mariée,
    ils vous la couvriront contre votre bon gré.
    Donc les voilà sur elle, voilà le con scellé,
    avec les boules rondes au dard bien accrochées. (...)
    Telle est du moine noir toute la charité.
    (Gougaud, 1974, pp 80,96,91)

    30Quant à Guilhem Figueira, il termine ainsi un poème destiné à maudire Rome « où meurt toute bonté ».

    Rome, votre fdet vous savez bien le tendre,
    les morceaux mal acquis vous savez bien les prendre
    car vous portez en vous, sous un air d’agneau tendre,
    coeurs de loup effréné, de serpent couronné,
    et le Diable vous aime ainsi que salamandres,
    d’infernale amitié.
    (Gougaud, 1974, p 155)

    31En guise de conclusion sur ce même thème, ces quelques lignes d’un texte Goliardique au titre déjà très révélateur, « Commencement du Saint Evangile selon le marc d’argent », cité par Jacques le Goff, toujours dans son ouvrage sur les intellectuels au Moyen-Age :

    Il arriva qu’un pauvre clerc vint à la cour du Seigneur Pape et supplia, disant :
    « Ayez pitié de moi, huissiers du Pape, parce que la main de la pauvreté m’a touchée. Je suis pauvre et indigent. C’est pourquoi je vous prie, venez en aide à ma détresse et à ma misère. »
    Ceux ci, l’ayant entendu, furent indignés et dirent : « Ami ! que ta pauvreté soit avec toi pour ta perdition ! Vas-t’en, Satan, tu ne sais point ce que peut l’argent. Amen, Amen, je te le dis : tu n’entreras point dans la joie de ton Seigneur avant d’avoir donné ton dernier écu. » Et le pauvre s’en alla, vendit son manteau, sa tunique, et tout ce qu’il avait, et donna l’argent aux cardinaux, aux huissiers et aux camériers. Mais ceux-ci dirent : « Qu’est-ce que cela pour tant de monde ? » Et ils le mirent à la porte. Et, expulsé, il pleura amèrement.
    (Le Goff, 1969, pp 36-37)

    32Après avoir lu ces textes très violents, que les attaques qu’ils contiennent soient directes ou passent, comme le dernier, par une ironie très amère, il me paraît important de noter que même si cette violence a, et on peut le comprendre, été sentie comme très destructrice par les personnes visées, (d’où l’effort des autorités en place pour réduire au silence, par la prison ou la mort, les auteurs de ces textes), elle est, en réalité, fondamentalement, constructrice et non destructrice. Le but visé n’est en aucun cas de détruire l’Eglise, mais bien de la réformer en lui rappelant ses devoirs et le message essentiel de l’Evangile : la primauté du service des pauvres et la condamnation du culte de l’argent.

    33Jan Huss, à la fin du Moyen-Age ne dira pas autre chose... et le payera de sa vie... D’où, à partir de la Renaissance, les violences verbales et physiques liées à l’affrontement de la Réforme et de la Contre-Réforme, violences qui apparaissent ainsi comme un prolongement tragique de celles du Moyen-Age, en attendant celles de nos 20e et 21e siècles...

    Dernier registre : l’invective politico-sociale.

    34Notons en commençant qu’elle n’est pas toujours facile à distinguer de l’invective politico-religieuse. Lorsqu’au Moyen-Age l’on cherche, par l’invective, à donner une image aussi noire que possible d’un individu ou d’un groupe social, il est rare que la religion ne soit pas présente, soit qu’elle fournisse les critères moraux qui justifient la condamnation de l’individu auquel on s’en prend, soit qu’elle fournisse les arguments théologiques censés légitimer (dans le cas des vilains ou des femmes, par exemple) l’image noire que l’on cherche à donner ou à entretenir du groupe que l’on veut placer ou maintenir dans une situation inférieure.

    35Ainsi, dans la chanson de la croisade des Albigeois, la morale religieuse vient-elle justifier la violence des attaques lancées, non sans raison d’ailleurs, après sa mort devant Toulouse, contre Simon de Montfort :

    Dans son épitaphe on dit, pour qui sait lire,
    qu’il est saint et martyr, qu’il doit ressusciter,
    et glorieux fleurir en merveilleuse joie
    et porter la couronne et resplendir au ciel.
    Mais il paraît qu’il doit ainsi en advenir :
    Si en tuant des hommes, en répandant le sang,
    si en perdant des âmes, en prêchant des tueries,
    en croyant les méchants, en dressant des brasiers/...)
    en attisant le mal, en étouffant le bien,
    en massacrant des femmes, en tuant des enfants,
    quelqu’un peut ici-bas conquérir Jésus-Christ,
    alors celui-là peut porter la couronne et resplendir au ciel.
    (Gougaud, 1974, p 69)

    36Dans ce genre de texte qui dénonce avec une rare énergie les exactions commises par tel ou tel puissant et donne de lui une image bien différente de l’image « officielle », on notera que, et c’est très habituel à cette époque, les abus commis par tel ou tel ne débouchent en aucune manière sur une critique, une remise en cause des principes qui régissent la société et l’état, ce qui est somme toute tout à fait normal puisque c’est précisément le non-respect de ces principes qui légitime l’invective en question.

    37Ce type d’invective, comme celles qui s’attaquaient plus haut au clergé corrompu, se présentent donc comme une sorte de « Janus Bifrons » avec une face très destructrice, l’attaque proprement dite, et une face très « conservatrice » l’énoncé ou le rappel des principes moralo-religieux qui la justifient.

    38Dans le domaine politico-social on trouve aussi des textes qui s’en prennent violemment à des groupes souvent en situation difficile au Moyen-Age, en particulier les femmes, les paysans, et plus généralement les pauvres.

    39Ainsi, par exemple, la célèbre « déclinaison du paysan », citée par Jacques le Goff dans son ouvrage consacré aux intellectuels au Moyen-Age, aligne-t-elle à son propos des épithètes aussi amènes que vilain, rustre, diable, voleur, brigand, pillard, misérable, menteur, vaurien, détestable et, pour finir, l’inattendu « infidèle » (Le Golf, 1969, p 38).

    40Quant aux pauvres, dont la religion chrétienne impose en principe de s’occuper activement, ne serait-ce que par intérêt, pour se faire ouvrir par eux la porte du ciel, beaucoup de textes de la fin du Moyen-Age et du 16e siècle ne savent que les condamner, et avec quelle violence.

    41Ainsi de ce texte de 1569, cité par Bronislaw Geremek :

    “Vagabonds sont gens oiseux, faitsnéantz, gens sans aveu, gens abandonnez, genz sans domicile, sans mestier et vacation, et, comme les appelle l’ordonnance de la police de Paris, gens qui ne servent que de nombre, sunt pondus inutile terrae (poids inutile de la terre)” (Geremek, 1980, p 85)

    42Les femmes ne sont souvent pas mieux traitées, à preuve parmi beaucoup d’autres textes médiévaux, ce texte assez surprenant de l’amant de Laure :

    La femme est un vrai diable, une ennemie de la paix, une source d’impatience, une occasion de disputes dont l’homme doit se tenir éloigné s’il veut connaître la tranquillité.)...) Qu’ils se marient, ceux qui trouvent de l’attrait à la compagnie d’une épouse, aux étreintes nocturnes, aux glapissements des enfants, et aux tourments de l’insomnie.)...) Pour nous, si c’est en notre pouvoir, nous perpétuerons notre nom par le talent et non par le mariage, par des livres et non par des enfants, avec le concours de la vertu, et non avec celui d’une femme.

    43Au Moyen-Age lui-même, le reproche essentiel adressé à cette fille d’Eve qu’est la femme, est celui d’une lubricité dévorante, d’une soumission totale à tous les appétits de la chair, dont même un nom aussi rassurant à priori que Blanchefleur ne la protège pas. Ainsi dans ce texte extrait de la chanson de geste Alyscans, où le marquis Guillaume, prêt à tuer la nommée Blanchefleur, l’invective avec la plus extrême violence :

    « Tais toi, espèce de sale chienne,
    Thibaut d’Arabie t’a prise pour maîtresse
    et t’ a maintes fois labourée comme une putain :
    Il ne faut surtout pas t’ écouter !
    Quand tu manges ta viande et ta poivrade,
    et que tu bois ton vin dans ta coupe dorée,
    boisson claire ou vin d’épices filtré
    quand tu manges ta fouace de farine bien tamisée,
    quand tu tiens dans tes mains ta coupe à couvercle,
    auprès du feu, devant la cheminée,
    jusqu’à être bien rôtie et échauffée,
    et tout embrasée par la luxure,
    la gloutonnerie a eu vite fait de t’enflammer.
    Et quand ainsi ton visage est en feu,
    et que Louis t’a tournée et retournée,
    et labourée trois ou quatre fois sous son corps,
    quand tu es bien soûle de luxure,
    et rassasiée de nourriture et de boisson,
    tu ne te soucies guère de la guerre et du gel,
    des grandes batailles et des privations
    qui nous accablent en pays étranger. (...)
    Sale putain, misérable chienne sans pudeur ! (...)
    ce sont vraiment les diables qui font couronnée ! »
    (CGO, 1996, pp 385-387)

    44Inacceptables en eux-mêmes, dans la mesure où ils ne visent à rien d’autre qu’à rabaisser à leurs propres yeux les membres des groupes sociaux visés, pour prévenir toute révolte de leur part, et légitimer ainsi d’avance la répression de quelque révolte que ce soit, ces textes le sont encore plus à nos yeux, lorsque l’on prend conscience qu’à cette violence verbale déjà extrême s’est souvent ajoutée une bien réelle violence physique :

    45Il suffit de songer par exemple à la répression de la pauvreté à la fin du Moyen-Age, par les galères, le marquage au fer rouge ou la mort en cas de délits répétés ; ou encore à la répression sauvage, dès le 12e siècle des rares révoltes paysannes (mains et oreilles coupées, yeux crevés....) ; ou enfin, même si son ampleur exacte reste difficile à mesurer, à la lutte contre la sorcellerie essentiellement féminine, dès la fin du Moyen-Age et jusqu’au 18e siècle au moins... Lutte soi-disant légitimée, dans ce dernier cas, pas seulement par des textes, des aveux obtenus sous la torture, mais aussi par toute une iconographie bien connue autour du thème du sabbat et de la copulation avec le diable, encore classique au 19e siècle (voir le livre de Michelet, La Sorcière).

    46Que conclure de ce trop bref panorama ?

    47D’abord que l’invective, guère présente dans les histoires de la littérature ou de la civilisation médiévales, existe bien.

    48Ensuite que, de façon très classique, elle utilise souvent les registres sémantiques habituels du « bas corporel » cher à Bakhtine et de la bestialisation, chère à Villon, dont il aurait été possible de citer de nombreux passages du Lai ou du Testament où la condamnation de personnages dont il ne supporte pas la morgue ou les exactions, passe généralement par leur animalisation plus ou moins explicite, ainsi d’ailleurs que par la dénonciation d’une sexualité envahissante, sinon anormale (voir les études de Jean Dufournet sur ce sujet).

    49Enfin que ces invectives, si elles sont parfois sans grande conséquence (je pense en particulier aux invectives « littéraires » ou à certaines invectives entre universitaires), sont, dans le domaine religieux ou politico-social, loin d’être anodines.

    50Elles touchent de très près le fonctionnement de la société médiévale, que les clercs rêvent aussi ordonnée et parfaite que possible, d’où la violence des attaques contre tous ceux, individus ou groupes sociaux, dont le comportement met en péril ou paraît mettre en péril ce rêve d’ordre ou de perfection, attaques qui, je l’ai rappelé, ne se cantonnent pas aux simples paroles, mais débouchent souvent sur de graves violences physiques qu’elles préparent et légitiment d’avance.

    51Ce qui permet de conclure à une bien réelle actualité de l’invective médiévale, lorsque certaines de ses cibles, je pense surtout aux femmes et aux « demeurant partout », les « SDF » du Moyen-Age, font l’objet, encore actuellement, en paroles ou en actes, d’attaques dont les justifications ou les procédés semblent bien dériver directement de ceux du Moyen-Age.

    Bibliographie

    Nelli-Lavaud 1966 : R. Nelli, R. Lavaud : Les Troubadours, tome 2, Paris : Desclée de Brouwer 1966.

    Le Goff 1969 : J. Le Goff, Les Intellectuels au Moyen- Age, Paris : Le Seuil 1969.

    CGO 1996 : Anonyme, Le cycle de Guillaume d’Orange, Lettres Gothiques 4547, 1996.

    Poèmes d’amour 1983 : Poèmes d’Amour des 12e & 13e s, choisis par E. Baumgartner et F. Ferrand, Paris : 10/18, 1983.

    Rutebeuf 1986 : Rutebeuf, Poèmes de l’infortune et autres poèmes, éd J. Dufournet, Paris : Gallimard, « Poésie », 1986.

    Gougaud 1974 : H. Gougaud, Poèmes politiques des troubadours, Belibaste, 1974.

    Geremek 1980 : Truands et misérables dans l’Europe moderne (1350- 1600), par Bronislaw Geremek, Paris : Archives Gallimard 84, 1980.

    Auteur

    • Étienne Dussol

      Université de Perpignan

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    Dussol, Étienne. (2006). I. En attendant la modernité : états des lieux. In D. Girard & J. Pollock (éds.), Invectives. Perpignan: Presses universitaires de Perpignan. https://doi.org/10.4000/books.pupvd.27939
    Dussol, Étienne. « I. En attendant la modernité : états des lieux ». In Invectives, édité par Didier Girard et Jonathan Pollock. Perpignan: Presses universitaires de Perpignan, 2006. doi:10.4000/books.pupvd.27939.
    Dussol, Étienne. « I. En attendant la modernité : états des lieux ». Invectives, édité par Didier Girard et Jonathan Pollock, Presses universitaires de Perpignan, 2006, https://doi.org/10.4000/books.pupvd.27939.

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    Format

    Girard, D., & Pollock, J. (éds.). (2006). Invectives. Perpignan: Presses universitaires de Perpignan. https://doi.org/10.4000/books.pupvd.27814
    Girard, Didier, et Jonathan Pollock, éd. Invectives. Perpignan: Presses universitaires de Perpignan, 2006. doi:10.4000/books.pupvd.27814.
    Girard, Didier, et Jonathan Pollock, éditeurs. Invectives. Presses universitaires de Perpignan, 2006, https://doi.org/10.4000/books.pupvd.27814.
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