II. De quelques avatars de l’invective... ou les formes sournoises de l’attaque perverse
p. 41-53
Texte intégral
“Votre texte est un râle acrimonieux ! De votre texte il découle une houle et un flot d’invectives, d’injures et d’imprécations qui ne laisse pas indemne celui qui l’aborde. Votre lecteur... ne peut pas ne pas être atteint par l’encre ébouillantée puisée dans le tréfonds d’une haine refoulée.”
(Dris Ajbali, à propos du livre d’Oriana Fallaci,
La Rage et l’orgueil).
1En quoi, un psychanalyste peut-il se sentir interpellé par une réflexion sur l’invective ? Que peut-il trouver à dire sur une telle notion, si étrangère a priori à sa pratique ou à son expérience ? Comment pourrait-il être concerné par ce type d’injure ou d’attaque verbale adressée à autrui ?
2Il est admis que les manifestations de l’invective fascinent et aveuglent ; est-ce à dire qu’elles échappent de ce fait à sa clairvoyance ou prennent en défaut son attention ou son discernement ? En outre, on convient communément qu’elles ne se prêtent guère à l’examen lucide et dépassionné ; dans ce cas comment en parler sans se compromettre ?
3Il est vrai que l’introduction de ce recueil précise d’emblée qu’il s’agit moins, dans l’intention de ses auteurs, « de conceptualiser une notion que de mettre en évidence des opérations ».
4Si le psychanalyste a affaire de manière privilégiée à la parole, il est donc naturellement attentif aux effets de celle-ci, et singulièrement aux souffrances et dérives existentielles qu’elle a pu provoquer ou qui lui sont imputables. Ainsi peut-il se trouver concerné par l’invective à se tenir à l’écoute de ceux qui en ont été ses victimes et dont la plainte et les souffrances (désespérance et dépression) témoignent à quel point ils ont pu être blessés, humiliés, détruits même par un tel débordement de haine, d’hostilité, de violence brutale mais aussi (plus hypocritement) de cruauté insidieuse, permanente, récurrente. On dit en effet que si « l’agressivité est bruyante, la haine est silencieuse ». (E. Diet)
5« On appelle invective... ces paroles ou ces discours agressifs visant à réduire l’autre (l’adversaire ?), quel qu’il soit, au silence et au néant », précise l’introduction dans laquelle on peut encore lire que l’invective serait caractérisée par un double processus : « un processus irruptif au fil duquel l’affect violent s’expulse en passant dans la voix et la langue du furieux ; et un processus ruptif qui délie, sépare et éloigne définitivement les parties en conflit ». Faut-il le concevoir comme une subversion du lien ?
6Enfin, on peut lire que « la constante dans l’invective semble être le but, l’effet recherché (pour quoi faire, quels résultats s’agit-il d’obtenir ?). L’invective a toujours pour visée de mettre un terme à la communication ; elle s’opposerait à la fonction phatique du langage ; [il s’agit], en effet, de « clouer le bec » à son adversaire, de lui ôter toute possibilité de parole, de tuer le verbe de l’autre... ». Si l’on peut dire que le verbe contribue à nous constituer qu’advient-il de celui qui est réduit au silence, interdit de penser, privé de parole parce qu’empêché de penser ?
7Ainsi, peut-on lire encore, dans l’introduction, « le but (fantasmé) de « l’invectiveur » est-il essentiellement de porter atteinte à l’intégrité, à la vie de l’autre ».
8Le lecteur de ces lignes mesure-t-il toute la portée de ce diagnostic fondé sur une telle finalité dès lors qu’il ne s’agit pas d’une simple métaphore ? Quoiqu’il en soit, la perspective envisagée ici en mettant l’accent sur des agresseurs qui opèrent uniquement avec des mots pour anéantir leur proie ne peut manquer de donner à penser, et le psychanalyste, devant une telle perversité, est mieux à même de repérer le champ théorique et éthique de sa contribution.
9À la lecture de l’introduction il ressort que ce qu’il en est de l’invective ne dépend pas de la phénoménologie de celle-ci, mais de l’effet recherché et obtenu. Ce ne sont pas les moyens ou les modalités apparentes : colère folle, passion sans mesure, débordements, jaillissement spontanée et brutal, emportement, impétuosité..., pas plus que la violence sournoise, l’hostilité froide ou la fureur glacée, qui font l’invective. Ce n’est pas sa forme qui importe, c’est ce que sous-tend son contenu, c’est l’intention de son auteur qui se mesure à l’actualisation de celle-ci dans l’anéantissement de sa victime.
10Au travers de ces phrases que j’ai extraites et qui jalonnent l’introduction de ce recueil, j’ai suivi un cheminement qui m’a conduit de l’invective proprement dite, c’est-à-dire de ce que recouvre la notion (le sens du dictionnaire, voire l’histoire des manifestations qui la décrive), à la personne qui la subit, qui en est devenu la cible, la victime ou la proie, pour m’intéresser enfin à l’auteur de l’invective, à celui qui fait un usage de la langue et abuse du pouvoir des mots pour produire intentionnellement certains effets : discréditer, blesser, agresser, faire souffrir, mortifier, humilier, détruire...
11Si l’usage de l’invective n’est pas nouveau, celui-ci semble s’être à ce point répandu et banalisé dans nos sociétés qu’on peut en parler désormais comme d’une véritable pathologie sociale. Est-ce ce un phénomène quasi épidémique qui a provoqué l’attention des chercheurs et induit l’élaboration de cet ouvrage ? Si l’invective a pu mériter (ici ou là) ses lettres de noblesse (dans l’histoire littéraire) elle paraît avoir dégénéré dans les formes vulgaires de ce qu’on nomme aujourd’hui le harcèlement moral dont elle constitue désormais un avatar.
12Il m’a semblé repérer dans cet usage singulier de la langue, du discours ou des mots la figure de ce qu’on nomme aujourd’hui le Pervers Narcissique pour désigner certaines formes de perversité. Il est vrai que cette nouvelle entité pathologique provoque encore bien des hésitations quant à sa dénomination qui ne paraît pas être tout à fait fixée. On évoque ce type de pervers qui se distingue des pervers sexuels biens connus en psychopathologie, en le qualifiant de pervers moral, de pervers d’emprise, mais aussi de pervers relationnel, de pervers de société ou psychosocial, ou encore de pervers institutionnel, enfin, pour éviter certaines confusions, de « thanatophore » (E. Diet) pour souligner que ce persécuteur est porteur de destructivité. Sa parole est empreinte d’une telle toxicité qu’elle attaque comme un acide. Il est en effet possible de tuer quelqu’un juste avec des mots, de procéder à de telles violences insidieuses par le moyen de la langue que se réalisent ainsi de véritables meurtres psychiques. On parle à ce propos de « prédation morale ».
13Notre époque semble favoriser l’émergence de ce type nouveau de pathologie qui s’exprime au sein des couples, des familles, des groupes, des institutions, des scènes sociales. Le Nouvel Observateur qui consacrait un dossier à ce phénomène de société en novembre 2002, titrait en couverture : « Harcèlement moral. La flambée. » Il y a à peine quelques semaines le numéro de mai 2004, du même hebdomadaire, titrait en couverture : « Malgré la loi... Harcèlement moral : le mal empire. »
14Certes on peut s’interroger : cet intérêt actuel pour ce type de perversion relationnelle est-il la manifestation d’un regain d’attention, l’expression d’une allergie nouvelle, l’effet d’un changement dans la tolérance à certains comportements, ou est-il né de l’apparition de phénomènes nouveaux, au point de révéler une plaie inédite de nos civilisations modernes ? Est-ce notre sensibilité qui a changé, ou est-ce notre temps qui n’est plus le même ?
15Dans la préface qu’elle écrit à l’ouvrage d’A. Sirota sur Les Figures de la perversion sociale (2003), J. Barus-Michel convient que : « Dans l’actualité de la « crise de civilisation » dont les sociétés occidentales seraient la proie, excès de liberté individuelle, perte des repères et des limites, fragilisation identitaire, fuite dans les conduites addictives, surenchère de la violence, etc., la perversion connaît un regain d’attention ». (J. Barus – Michel, Préface in A. Sirota, 2003, p. 11)
16Pour Marie-France Hirigoyen : « Le contexte socioculturel actuel permet à la perversion de se développer parce qu’elle y est tolérée. Notre époque refuse l’établissement de normes. Mettre une limite en nommant une manipulation perverse est assimilé à une intention de censure. Nous avons perdu les limites morales ou religieuses qui constituaient une sorte de code de civilité et qui pouvaient nous faire dire : « Cela ne se fait pas ! » Nous ne retrouvons notre capacité à nous indigner que quand les faits apparaissent sur la scène publique, relayés et amplifiés par les médias. Le pouvoir ne met pas de cadre et se décharge de ses responsabilités ». (1998, P- 8)
17« Les nouvelles formes de travail, les contraintes économiques font qu’on demande toujours plus aux salariés, avec de moins en moins de considération. Il y a une dévalorisation de la personne et de son savoir-faire. L’individu ne compte pas. Son histoire, sa dignité, sa souffrance importent peu ». (ibid., p. 83) On parle de « chosification », de robotisation des individus : « il n’y a aucune reconnaissance de leurs efforts et de leur personne. Ils deviennent des pions interchangeables ». Dans ce monde du travail devenu impitoyable il est devenu banal d’humilier les salariés par des invectives.
18Christophe Dejours (1998) évoque, quant à lui, ce qu’il nomme « la banalisation du mal ». Il entend par là ce « processus grâce auquel un comportement exceptionnel, habituellement entravé par l’action et le comportement de la majorité, peut être érigé en norme de conduite, voire en valeur... Mon problème, dit-il, est de comprendre une conduite de masse qui se moque des singularités et des personnalités individuelles... » (pp. 135-137)
19Ainsi la banalisation du mal a-t-elle pris la forme de la « justification du malheur » au nom du réalisme économique, des moyens par les fins (au nom du bien, du progrès, de l’avenir, de la liberté, de la modernité...), par la sous-estimation de la souffrance, sa dédramatisation ou le consentement à celle-ci.
Ce qui est nouveau
20La notion de « perversion relationnelle » connaît actuellement un sort étonnant : alors qu’elle reste amplement méconnue scientifiquement, elle est très familière au grand public qui en discerne les contours dans de multiples occurrences quotidiennes : chez lui, dans son couple, dans sa famille d’origine, chez ses amis, dans son travail, mais aussi en politique, dans les affaires, etc. (Hurni et Stoll)
21Qu’est-ce qui est nouveau par rapport à ce qui existait jusque dans les années 1980 et qui constituait le propre des sociétés démocratiques du monde occidental ?
22Ch. Dejours fait l’hypothèse que depuis vingt à vingt-cinq ans « toute la société [...] se serait transformée qualitativement, au point de ne plus avoir les mêmes réactions que naguère. Pour être plus précis, nous visons, sous cette formule, essentiellement une évolution des réactions sociales à la souffrance, au malheur et à l’injustice. Évolution qui se caractériserait par l’atténuation des réactions d’indignation, de colère et de mobilisation collective pour l’action en faveur de la solidarité et de la justice, cependant que se développeraient des réactions de réserve, d’hésitation et de perplexité, voire de franche indifférence, ainsi que de tolérance collective à l’inaction et de résignation face à l’injustice et à la souffrance d’autrui ». (ibid., p. 23)
23Quels rapprochements peut-on faire entre « la banalisation de l’injustice sociale » et les effets et méfaits de la pensée perverse ? On notera que ce qui spécifie la « pensée perverse », c’est qu’elle n’est pas concernée par la relation, ce qui signifie et implique qu’elle n’a ni compassion ni respect pour les autres. Respecter l’autre, c’est d’abord le considérer en tant qu’être humain et, partant reconnaître la souffrance qu’on lui inflige. C’est en ce sens que Rousseau pouvait soutenir que « l’Homme a une répugnance innée à voir souffrir son semblable », et réciproquement reconnaître un semblable dans tout être souffrant. Or la pensée perverse se caractérise par une froide rationalité combinée à une incapacité à considérer les autres comme des êtres humains, mais bien plutôt comme des choses, des objets, des ustensiles. Elle se présente selon les propres termes de G. Deleuze (1969) comme un autruicide, un altrucide, dans la mesure où elle tend à instaurer un monde sans autrui, un monde d’où les hommes sont de trop ou exclus.
24Jamais la perversion des relations humaines n’a autant imprégné le climat social ambiant. Aucune scène sociale n’y échappe.
Pourquoi ces perversions sont-elles appelées « narcissiques » ?
25Sans doute parce que c’est avant tout une pathologie du narcissisme en ce sens que l’enflure narcissique qu’elle implique, s’accompagne d’une intolérance radicale à tout autre narcissisme. Il s’en suit un impérieux besoin de s’en prendre au narcissisme de l’autre ; c’est en cela que réside, pour nous, sa pathologie qui consiste dans un parasitage du psychisme de l’autre. Le pervers narcissique ne fait preuve d’aucune capacité empathique. Dans cet univers foncièrement narcissique l’autre n’existe tout simplement pas ou ne peut être reconnu dans son altérité propre. Dès lors ses attaques sont effectuées au détriment des autres, en tant que semblables. La logique perverse ne reconnaît pas le droit à un individu d’exister indépendamment, d’avoir droit à une autonomie ni même de prétendre à une dignité. Celui-ci est seulement destiné à être utilisé comme un objet. Ici la disqualification, le discrédit, le déni de valeur visent à lui retirer sa qualité de semblable humain. L’autre n’est rien et le déni de son être exige de le réduire à n’être pas plus qu’une chose, un objet, un ustensile.
26Ainsi ce qui relève de cette perversion serait cette propension à porter atteinte, jusqu’à tenter de le détruire, au narcissisme de l’autre. Le pervers narcissique procède pour ce faire à un véritable « saccage psychique ». Peut-être s’agit-il, par ce moyen, d’aspirer telle une sangsue, le narcissisme (vivant) d’un autre pour donner vie à un narcissisme mort, sans vie, en tout cas mortellement blessé.
27« Cliniquement la perversion narcissique se caractérise, pour un individu, par le besoin et le plaisir prévalent de se faire valoir soi-même aux dépens d’autrui ». (P-C. Racamier) Mais le plaisir ici est un plaisir spécifique en ce sens qu’il n’est pas érogène. Le plaisir est obtenu par des manœuvres et des conduites pragmatiquement organisées, au détriment de personnes réelles... qu’il s’agit en toute occasion de disqualifier, dévaluer, dévaloriser, déconsidérer, rabaisser, humilier... Le plaisir du pervers narcissique, il vaudrait peut-être mieux dire sa jouissance, ressort d’un triomphe sur l’objet plus que de la satisfaction d’une pulsion. Son problème n’est pas celui de l’assouvissement d’une sexualité, serait-elle atypique, mais celui de la domination.
28Comme le note P. C. Racamier qui fut un des premiers à s’intéresser à ces processus pervers et à élaborer le concept de Perversion Narcissique : « Le mouvement pervers narcissique se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction internes et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui et, pour finir, non seulement sans peine mais avec jouissance ». (1992, b, p. 46)
29Il s’en suit que toute perversion narcissique repose à la fois sur une affirmation et sur un déni : affirmation de soi, déni de l’autre.
30Le pervers narcissique est un narcissique en ce qu’il entend ne rien devoir à personne (il ne lui manque rien, n’attend rien de quiconque, ne reconnaît de supériorité à personne, ne surmonte aucune rivalité, puisqu’il l’évince. N’a de dette envers qui que ce soit et ne risque pas non plus d’envier : il a tout, il le dit, et il croit ce qu’il dit) ; et c’est un pervers en ce qu’il entend faire activement payer à autrui le prix de l’enflure narcissique et de l’immunité conflictuelle auxquelles il prétend.
31« Les narcissiques pervers ne sont pas des gens à s’excuser, ... tout leur est dû ; ni le remords, ni le merci ne les regardent ». (1992, a, p. 312)
32J’ai évoqué au début de mon propos l’embarras du psychanalyste concernant l’invective, mais l’embarras du psychanalyste n’est pas moins grand dès lors que s’est déplacé notre attention sur l’auteur de l’invective dont les propos venimeux et mortifiants permettent d’assimiler celui-ci au pervers relationnel ou narcissique.
33Cette pathologie spécifique est encore mal connue. Cette attaque du psychisme d’autrui qui équivaut à la perpétration d’un meurtre psychologique, qui se présente comme une tentative de destruction de l’autre, de « se débarrasser de lui aussi complètement que s’il était physiquement détruit », ne peut manquer de nous laisser perplexe. Si « la compréhension des dynamiques perverses n’en est qu’à ses débuts », le plus déconcertant vient de ce que « cette pathologie est étrange, différente en tout des autres maladies psychiatriques connues. Tout y est inversé ; le psychisme, notre domaine d’intervention par excellence, y fait figure d’absent, de même que d’autres ingrédients familiers telle que la souffrance ou une demande d’aide ». (M. Hurni et G. Stoll, 1998, p. 117)
34De fait on ne rencontre guère ces types de pervers dans nos cabinets ou sur nos divans. Pourquoi d’ailleurs s’y aventureraient-ils ? Si le « décervelage » dont ils sont des experts peut être considéré comme l’apanage de la pensée perverse, ils baignent quant à eux dans le confort psychique, passent pour normaux et se tiennent pour supernormaux (Ch. Dejours les qualifie de « normopathes »). Ils sont insensibles au psychique (« La pensée perverse : ne s’intéresse ni aux fantasmes, ni aux affects et cela ni chez soi ni chez autrui ». Racamier), à l’abri de toute souffrance, ils sont en revanche très attentifs aux réalités sociales, habiles, opportunistes et, à ce titre, parfaitement adaptés. Non seulement ils ne souffrent pas mais jouissent de la souffrance qu’ils infligent. Cette jouissance est proprement scandaleuse pour beaucoup de thérapeutes qui sont aujourd’hui encore trop enclins à dépister une souffrance intrapsychique que les pervers n’éprouvent pas, bien au contraire. (Hurni et Stoll, 2002, p. 22) Ne nous y trompons pas lorsque le pervers (« purement pervers ») consulte, il ne vient pas réellement nous solliciter pour aller mieux, mais paradoxalement pour faire échouer le thérapeute (pour « se payer sa tête ! »), fut-ce au prix d’une aggravation de ses problèmes.
35Et cependant si nous ne rencontrons guère de pervers narcissiques dans nos cabinets (ils ne demandent rien et surtout pas d’aide), on peut dire que l’institution psychanalytique n’échappe pas à la présence éventuelle de telles personnalités. Ainsi, dans les années 1980, en raison de graves infractions à l’éthique psychanalytique, de plaintes et de dénonciations, de témoignages consternants et incontestables, un des plus grands noms de la psychanalyse britannique, mondialement connu et reconnu, (en analyse pendant quinze ans avec Winnicott) Masud Khan a été radié de la Société Britannique de Psychanalyse, en raison d’un comportement ouvertement et dramatiquement pathologique. La publication, en février 2001, dans la revue The London Review of Books et dans le quotidien The Times, d’un article de Wynne Godley qui avait été le patient de Masud Khan, a mis en évidence l’ampleur et l’ancienneté des comportements inadmissibles de celui-ci. La Société Britannique de Psychanalyse qui avait assuré sa formation dans un institut de psychanalyse reconnu et avait donné son aval à l’exercice de cette pratique fut contrainte de faire des excuses publiques.
36« Une composante cruciale du processus analytique réside dans la capacité des patients à articuler pensées, fantasmes ou images comme ils se présentent à eux ou à elles, et en particulier les pensées hostiles qu’ils ou elles peuvent avoir envers leur analyste. Faute de quoi l’inversion primitive des rôles ne pourra jamais être dénouée. Mais il est extrêmement difficile, et au prix de beaucoup de détermination, de courage et de confiance, d’exprimer des pensées meurtrières et injurieuses envers leur objet. C’est à la façon dont sont négociées ces insultes que l’on peut le mieux assurer le talent d’un analyste, son tempérament et son aptitude à la pratique, et un faux-self sait pertinemment où blesse le bât des autres ». (W.G. 2003, p. 1022)
37Or, M. Khan répliquait du tac au tac à l’expression de l’agressivité de son patient. « Contrairement à la plupart de ses collègues, [il m’a dit qu’] il croyait au fait de rendre dans la réalité leurs agressions envers lui à ses patients », le tout fut dit d’un ton pincé, sifflant et venimeux, ajoutant que dans ma propre maison je vivais « comme un porc », et qu’il n’avait pas l’intention de prétendre que les choses étaient autrement qu’elles n’étaient. « Ainsi, ajoute W. Godley, il avait été sadique avec moi, et pendant des jours et des mois par la suite il se référa à cet épisode comme à « la séance sadique »». Khan lui faisait remarquer qu’il « utilisait la situation analytique comme permission pour réaliser (ses) fantasmes intrusifs ». Chaque fois qu’il se sentait attaqué sa réaction invariable était de débiter un discours vertueux se terminant par un message du genre « quand on pense que c’est vous (vous les Anglais, les Britanniques) qui dirigiez le monde ! » Évidemment il s’en suivait de longues et pénibles périodes de stagnation, Godley n’osant plus rien dire, et lorsque celui-ci se demandait : « quand va-t-il se passer quelque chose ? », M. Khan répondait : « Moi aussi, je me demande quand il va se passer quelque chose. J’ai épuisé – ce sont ses mots exacts – toutes les manœuvres que je connais. Vous êtes un homme fatigant et décevant ».
38« Je supposais que tout ce que Khan faisait de mal avec moi était justifié et que j’apprenais à accepter des vérités intimes ; que c’était extraordinairement douloureux mais que c’était l’essence d’une bonne et véritable analyse. Nous ne faisions pas l’une de ces analyses mollassonnes qu’imagine un public ignorant, au cours de laquelle un lamentable névrosé ne parle que de lui et est passivement écouté et complaisamment encouragé. La sensation la plus caractérisée de ce que je ressentais était une rage sourde qui couvait et me portait de séance en séance... ». (RFP, juillet 2003, p. 1023)
39Mais au-delà du cas particulier de M. Khan, on peut dire que la situation analytique est un lieu propice à l’éclosion de la perversion narcissique, indépendamment de la personne de l’analyste. Le dispositif analytique le plus classique est source d’un tel effet de pouvoir et de séduction que la situation qu’il institue présente toujours le risque pour l’analyste d’incarner la toute-puissance maternelle, celle des premiers temps, celle qui seule a le pouvoir de faire de l’enfant un objet merveilleux, mais aussi, et c’est le revers de la médaille, de le réduire à « rien ». Certains analystes ne résistent pas à l’incarnation de ce pouvoir de domination.
40« Le terrain de prédilection, l’instrument majeur de la Perversion Narcissique, il est temps de le dire, c’est la parole... » (Racamier, 1992, p. 292) « Le langage est son arme, plus redoutable peut-être que les violences physiques ». (S. Korff-Sausse. RFP, 2003, p. 930) Dans un article sur « La Langue du pervers de société ou le « perverbe »», A. Sirota dit de lui : « Il ne parle pas pour entrer en relation, partager des informations, analyser un problème, argumenter ou par plaisir de la controverse. Il parle pour disqualifier. Il donne le sentiment de vivre sur une scène réservée où il ne cherche à entraîner autrui que pour le déclarer indigne... Son désir de maîtrise sur l’autre, l’objet, les mots ou les pensées, le pousse à pratiquer un idiome personnel parfois abscons. Son verbe et les tournures qu’il lui donne sont dotées d’un pouvoir d’intoxication ».
41Grands ou petits pervers, le Pervers narcissique utilise la langue pour discréditer, disqualifier, humilier, intimider, empêcher de penser, réduire au silence...
42« Mes livres sont définis comme incompréhensibles. Mais pourquoi ? Je ne les ai pas écrits pour tout le monde, pour qu’ils soient compris par tous. Au contraire, je ne me suis jamais moindrement occupé de complaire à quelque lecteur que ce soit... » (J. Lacan, entretien accordé en 1974, au magazine italien Panorama.)
43Ailleurs, le même nous met en garde : « Gardez-vous de comprendre ». (Le Séminaire, livre II, cité par François George, p. 105) « Il faut se garder de la « folie de la compréhension » (Scilicet, n° 6, cité par F.G., p. 70) « Si vous avez compris, vous avez sûrement tort ». (Le Séminaire, livre I, cité par F.G., p. 109)
44Dans la préface à l’édition de Poche des Écrits, il précise : « ceux qui croient pouvoir jouer du signifié sont victimes de l’illusion qu’ils pensent quoi que ce soit qui vaille plus que tripette ». Autrement dit, à prétendre penser quoi que ce soit sur mes propos comme sur ce que je développe dans les livres qui les transcrivent vous ne serez guère plus qu’une andouille !
« Du « moment » perversif à la perversion pleine : un éventail » (Racamier, 1992, a, p. 280)
45« Il va de soi que divers plans ou divers échelons sont à distinguer au sein de la Perversion narcissique. Et pour commencer : nul ne saurait se flatter (narcissiquement) d’être à tout jamais et tout à fait indemne de toute trace de perversion narcissique. Il s’agit là d’une inclination universelle, d’origine précoce... » (Racamier, 1987, p. 13, et 1992, a, p. 285)
46Aussi convient-il de distinguer, selon Racamier, deux types de pervers narcissiques.
47– Ainsi il existe selon ce dernier des « pervers potentiels » ou « partiels », des « pervers passagers ou manqués » (1992, a, pp. 280-281), des pervers « incomplètement achevés », voire des « petits pervers » correspondant à une « inclination universelle » (ibid., p. 285), à un « courant pervers universel ». (ibid., p. 286) Il est vrai qu’on dit parfois que « petit pervers n’est jamais que pervers qui n’a pu grandir ».
48Il évoque à ce propos des « phases » ou des « moments de perversion narcissique plus ou moins durables, se manifestant au cours de situations régressives », lesquelles relèveraient plutôt de mécanismes de défense que de structure. (A. Eiguer, 1996, p. 8) À cet égard on peut même dire qu’un peu de perversion est un signe de bonne santé psychique : « un brin de perversion narcissique ne nuit à personne et même est-il indispensable à quiconque, en vue de sa survie sociale ». (Racamier, 1992, a ; p. 281)
49– Mais, à côté du pervers ordinaire, il existe un autre type de pervers, « constamment pervers », que Racamier qualifie de pervers « invétéré », « accompli » (p. 289), « forcené », « authentique », « abouti », « proprement dit », « par vocation », correspondant à des « organisations perverses » (p. 286), « achevées », « tenaces », « pleines » (p. 280). Nous avons affaire là à une personnalité perverse qui relève d’une structure ou d’une organisation perverse : « le plein accomplissement ne se trouve que dans la perversion organisée, qui touche à la perversité morale... » (p. 280)
Pour conclure
50La perversion « comme un roc..., résiste à l’éducation, au châtiment, aux exhortations. La loi, la médecine, la psychologie semblent démunies contre elle », écrivait J. Barus-Michel, dans la préface du livre d’A. Sirota. Autrement dit quoique vous fassiez pour tenter de remédier à ce fléau vous n’y changerez rien. Le Pervers narcissique est incorrigible.
51Si la disqualification de l’autre consiste à retirer à quelqu’un toute qualité, à dire de lui et à répéter qu’il ne vaut rien et que tout changement de cet état est tout à fait illusoire et impossible, ne risque-t-on pas dans cette disqualification de se disqualifier soi-même en se comportant exactement comme le pervers dont on dénonce les procédés disqualificatoires ? N’est-ce pas un effet du pervers que de compromettre celui qui le disqualifie, en le stigmatisant, en dénonçant ses pratiques, en révélant ses monstruosités, en le déclarant inamendable ?
52Certes, on conviendra que « le style de ceux qui s’efforcent de décrire ces pathologies perverses et leurs ravages », peut être taxé, à juste titre, de « violent ». On ne perdra pas de vue que « l’idéal pour le pervers est de parvenir à ce que l’autre devienne « mauvais »... Il cherche à injecter en l’autre ce qui est mauvais en lui. Corrompre est le but suprême. Il n’a pas de plus grande satisfaction que lorsqu’il entraîne sa cible à devenir destructrice à son tour... » (M-F. Hirigoyen, p. 124)
53« Sans doute est-il nécessaire à l’être humain, fut-il psychanalyste, de diaboliser le « pervers » pour réussir à s’en déprendre ». (A. Bauduin et P. Denis, in RFP, juillet 2003, La Perversion Narcissique, PUF, p. 1008, note 1)
54S’il est parfaitement légitime de contester cette forme d’attaque ad personam (puisqu’on le sait, « le style, c’est l’homme ») il convient de préciser toutefois que « ce sont bien les processus à l’œuvre qui sont mortifères et non celui qui les décrit ». (M. Hurni et G. Stoll, RFP, juillet 2003, p. 875-876)
55De fait, comme le remarquait justement P-C. Racamier : « il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne ». (1992, a, p. 293)
Bibliographie
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Format
Dejours. Ch. (1998) : Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Paris, Le Seuil.
Deleuze. G. (1969) : « Michel Tournier et le monde sans autrui », in M. Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique. Gallimard, Folio, 1972, pp. 255-281.
Diet. E. (1996) : « Le Thantophore. Travail de la mort et destructivité dans les institutions », dans R. Kaës et al. Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels. Paris, Dunod, pp. 121-159.
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10.3917/rppg.038.0141 :Auteur
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Jean-Pierre Vidal
Psychanalyste, analyste de groupe et d’institution, didacticien
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