La richesse naturelle de l’Albera : patrimoine et biodiversité, ses modèles biologiques
p. 205-220
Texte intégral
1L’Albera correspond à un massif de moyenne montagne, sursaut à l’Est des Pyrénées, qui se termine abruptement dans la Méditerranée. Les reliefs sont très marqués et les amplitudes entre les fonds marins et les sommets montagneux sont remarquables dans la géographie nationale (en extension à l’aire étudiée, entre le canyon sous-marin Lacaze-Duthiers et le sommet du Canigou, plus de 5 000 m de dénivelé en moins de 150 km). Au sein de la Région Languedoc-Roussillon, c’est une zone écologique bien définie avec des caractères climatiques, oro-topographiques et géologiques qui lui confèrent une très forte individualité (Amandier, 1973). Délimitée à l’est par la Méditerranée, à l’Ouest par l’ensellement du Col du Perthus (271 m), le massif trouve au Nord ses limites avec les localités d’Argelès-sur-Mer, Saint-André, Saint-Génis-des-Fontaines et Le Boulou. Au Sud, elle constitue l’Alt Empordà avec les localités de La Jonquera, Cantallops, Capmany, Sant Climent Sescebes, Espolla, Rabós jusqu’à Llançà en bordure de côte. Son point culminant est situé au Pic du Néoulous (Puig Neulós, 1257 m) à moins de 12 km de la mer. Les contrastes sont donc très marqués, des fonds marins à la plaine littorale (très limitée, entre Argelès et Le Racou), de la Côte Vermeille, rocheuse, aux sommets proches (Sallfort, 992m ; Quatre Termes, 1156 m ; Puig dels Pastors, 1167 m, Neulós) en passant par Madeloc et la forêt de la Massane. Ces particularités physiques confèrent bien évidemment des caractéristiques exceptionnelles à la faune et la flore de la zone, aussi variées que les paysages et les espaces.
2Cette région a connu par ailleurs la présence et l’activité humaines depuis fort longtemps (voir les articles de ce même volume) et la côte est fortement anthropisée, avec une quasi monoculture de la vigne (en France, vignoble AOC de Collioure-Banyuls) par rapport aux sommets, beaucoup plus préservés. Du côté sud-catalan, la région comprend le Paratge Natural de l’Albera et le Parc Natural del Cap de Creus, au Nord, les Réserves Naturelles, sousmarine de Banyuls-Cerbère et terrestre de la Forêt de la Massane. La végétation est très dégradée sur la côte et les arbres sont rares et dispersés. Le versant nord du Massif, au contraire, comporte de belles forêts de chênes et de hêtres.
3L’Albera est constituée de roches éruptives et cristallophylliennes formant une série métamorphique remarquable, schistes, micaschistes, phyllades, gneiss, granite. Des filons (pegmatite, granulite, quartzite) recoupent parfois la série ou s’y intercalent (cipolins de l’arrière-pays de Banyuls, grotte de la Poada). Les sols actuels sont acides. Le vieux Massif hercynien a été violemment soulevé à l’Eocène, il y a quelques 45 millions d’années, lors de l’orogenèse pyrénéo-provençale et le versant nord s’est alors détaché du bassin d’effondrement du Roussillon par des failles à rejet très important tandis que le versant sud descendait en gradins, aux reliefs plus suaves, se raccorder au bassin de l’Empordà (Amandier, 1973). Les crêts monoclinaux sont très visibles en altitude (Madeloc, les Trois Termes, Saint-Christophe...). Le recreusement des reliefs au nord par les rivières (Massane, Tech) et l’existence des failles expliquent les pentes beaucoup plus fortes sur le versant français, que sur le versant sud. Il suffit d’emprunter le Col de Banyuls pour s’en rendre compte. Au tertiaire, les cours d’eau ont déposé une énorme masse d’alluvions au nord, délimitant ce glacis de piémont que l’on visite aujourd’hui entre Saint-André et Le Boulou. L’érosion fut forte sous des phases de conditions tropicales humides en alternance avec le creusement des vallées sous un climat de type sub-désertique. L’Albera est une région très faillée (comprendre le découpage de la côte rocheuse), au bout d’une importante chaîne de montagnes et donc exposée à des mouvements de l’écorce terrestre, et elle a connu de nombreux séismes (Bousquet, 1997). Le plus important dans les temps historiques fut celui enregistré au sud, près d’Olot en 1428 (supérieur à 8 dans l’échelle MSK) mais des secousses d’intensité 6 ont été ressenties plus récemment (1960 ; 1996 plus au nord, en Fenouillèdes).

Vue de l’Albera au dessus de Banyuls, Col des Gascons
© GBoeuf, Laboratoire Arago
4Ce relief et cette géologie expliquent bien sûr les faunes et flores associées. Deux gradients sont perceptibles pour la végétation, le sens Est-Ouest (distance à la mer) et l’altitude (température, vents et précipitations). A l’intérieur, et entre les reliefs, croissent les forêts avec un très caractéristique étagement de la végétation. Le chêne-liège occupe les parties basses avec le chêne vert, plus rustique, qui repart très bien après incendie. En remontant, on trouve ensuite l’étage à chênes caducifoliés, blanc et rouvre, souvent mêlés aux frênes et aux érables. Le hêtre est exigeant en eau et bien présent dans les zones protégées d’altitude (de 450 m à Sorède à plus de 1000 m en Vallespir). La Massane en est une remarquable démonstration et représente le plus beau massif à l’Est des Pyrénées. Pelouse et landes d’altitude doivent leur existence à l’effet conjugué du pâturage et du mésoclimat des crêtes, constamment exposées aux vents, qui interdisent alors la formation de la hêtraie.
5Le climat y est rude, dominé par les vents, parfois violents, largement supérieurs à 100 k/h, limitant ou interdisant la croissance des arbres. Les précipitations annuelles moyennes avoisinent les 1200 mm (extrêmes entre 670 en 1990 et 1850 mm en 1971) à la Massane, alors qu’elles ne dépassent pas 600 à 800 mm en moyenne à Banyuls (mais quand même 1050 mm en 2003). Comme dans tout régime méditerranéen, elles sont très inégalement réparties sur l’année et des épisodes de sécheresse plus ou moins prononcée, favorisant les incendies, alternent avec de fortes précipitations, parfois catastrophiques (plus de 150 mm sur la journée, 75 mm en une heure à la Massane le 12 novembre 1999, Garrigue et al., 2000). Les mois les plus humides sont octobre et novembre. Les températures moyennes annuelles sont à 11,5°C à la Massane (Travé et al., 1996, fluctuations entre – 13° C en janvier 1985 à + 37,3° C en août 2003, 40,5 °C à Banyuls). La température de la rivière fluctue entre 4 et 16° C. Les vents les plus fréquents soufflent des secteurs O et N, en mars et avril ; la tramontane (de noroît) est très fréquente, de janvier à mai, puis en novembre-décembre mais aussi parfois en été.
6En descendant vers la côte, la végétation est de plus en plus dégradée, une exploitation agricole intensive s’étant développée depuis le Moyen Âge sans restitution des ressources agro-sylvo-pastorales. Des formations secondaires de taillis, landes et maquis s’y sont développées. La vigne est omniprésente sur la côte et le piémont (< 600 m). Chênes-lièges et châtaigniers ont été favorisés ou introduits ainsi que les pins (laricio, parasol et pignon). En piémont, croissent les maquis de cistes, bruyères, ajonc et calicotome. L’homme y cultive des fruitiers, cerises, pêches, nectarines et abricots. Les agrumes se développent bien sur la côte. Celle-ci est très touchée par une urbanisation plus ou moins anarchique et un fort développement touristique en Côte Vermeille. Les lois actuelles de protection du littoral permettent d’améliorer la situation. La situation géographique de la côte a favorisé un remarquable endémisme avec des plantes et des insectes aujourd’hui menacés par l’anthropisation.

Vue de la Côte Vermeille, Cap Béar
© GBoeuf, Laboratoire Arago
7Dans l’ensemble de toutes ces niches écologiques (et il ne faut jamais oublier le domaine marin !) on peut imaginer la biodiversité initiale. Le Département des Pyrénées-Orientales inclut les régions les plus ensoleillées de France et cette zone est idéale pour bon nombre d’espèces. Le gradient de profondeur ou d’altitude est déterminant pour les peuplements végétaux et animaux, ainsi que les substrats mais aussi aujourd’hui la pression humaine et son cortège d’activités.
8Il n’est pas dans notre propos ici de faire une description détaillée de la faune et de la flore de l’Albera, celles-ci étant déjà présentées en partie dans quatre des autres exposés du même colloque (cf. Amigo, Font, Garrigue, Labrune et al.). Par ailleurs, plusieurs ouvrages généraux en catalan et en français y font référence : l’ouvrage collectif « L’Albera » en 2000, « l’Albera, 2000 ans d’histoire et plus... » de Lacombe-Massot et Tocabens (seconde édition en 2001)... De très nombreuses publications des chercheurs du Laboratoire Arago sont disponibles à ce sujet, essentiellement pour les espèces marines (voir la revue Vie et Milieu), mais également pour des groupes terrestres (Dajoz, 1965 ; travaux de la Massane, toutes années ; Boeuf, 2001).
9Je vais plutôt revenir sur quelques espèces emblématiques (et pas celles auxquelles on pourrait penser à priori !) et argumenter quant à leur intérêt en tant que modèles pertinents pour la recherche scientifique. En ce sens, ces espèces de l’Albera représentent réellement une très grande valeur patrimoniale. Parmi les mammifères, je délaisserai les « seigneurs » que sont le sanglier, le blaireau, le chat sauvage, la genette... pour m’intéresser aux plus petits d’entre eux et plus particulièrement aux musaraignes. L’Albera abrite aujourd’hui le plus petit mammifère connu au monde, la pachyure étrusque (Suncus etruscus) qui affectionne les murettes des vignes en bord de mer et à l’intérieur. Elle y cohabite avec d’autres espèces (Crocidura suaveolens, C. russula) et elles ont été beaucoup étudiées par les chercheurs du Centre d’Ecologie Terrestre du Mas de la Serre du Laboratoire Arago. La pachyure étrusque pèse 0,2 g à la naissance (Fons et Saint-Girons, 1975 ; Fons, 1976) et son sevrage intervient vers 20 jours (portées de 2 à 5 petits, plusieurs fois par an). Elle vit entre 16 (dans la nature) et 32 mois (en captivité). En vie sauvage, elle entre en sénilité à partir de 15-16 mois (Fons et al., 1988). Sa physiologie est tout à fait extraordinaire (18 millions de globules rouges par mm3 de sang, très fort taux d’hémoglobine, rythme cardiaque supérieur à 1000 battements par minute, jusqu’à 1 400...) et ces très petits animaux homéothermes sont à la limite (Bartels et al. 1979) du système de par leur taille (rapports surface du corps/surface d’échange). Les dépenses énergétiques des musaraignes sont considérables et elles ont été comparées, en fonction des espèces et de leur taille, en Albera et sur diverses îles de Méditerranée où elles présentent un gigantisme (Magnanou et al., 2005). Ces animaux entrent fréquemment en léthargie en périodes de grand froid ou de forte chaleur. Elles sont soumises à des rythmes d’activité très marqués, leur durée de vie est courte, leur métabolisme très élevé et ces petits mammifères insectivores font aujourd’hui l’objet d’études fondamentales sur les mécanismes du vieillissement et de la sénescence. Ce sont des modèles idéaux pour cela et l’acquisition de données comportementales et d’outils moléculaires est en cours au Laboratoire Arago.
10Je ne m’attarderai pas sur les oiseaux (et l’Albera « intérieure », d’altitude, est un refuge remarquable pour beaucoup d’espèces, la côte et les cols des lieux de passage, en citant quand même la présence du traquet rieur, du cochevis de Thékla et de l’aigle de Bonelli), les reptiles et les amphibiens (la présence du pélobate cultripède, de la tortue de Hermann, bien abondante et emblématique, de la rarissime (en France) émyde lépreuse (Mauremys caspica) dans la vallée de la Baillaury, les lézards vert et ocellé, la couleuvre de Montpellier...) pour rapidement parvenir aux poissons. Si les eaux douces n’abritent pas d’espèces particulières (l’anguille se fait de plus en plus rare et une étude est en cours à la Massane, présence du barbeau méridional), les eaux marines sont exceptionnellement riches et la réserve de Banyuls-Cerbère joue à ce propos un rôle déterminant, dans sa capacité à permettre la régénération de stocks menacés par la surexploitation (sparidés et mérous par exemple). Les modèles particulièrement étudiés sont le loup (Dicentrarchus labrax), quelques Sparidés (sars, daurade royale, Sparus auratus), le turbot (Scophthalmus maximus) et le grand thon rouge (Thunnus thynnus). Le loup (ou bar) est devenu aujourd’hui (grâce à l’accession facile au modèle en élevage) l’espèce de poisson marin la mieux connue en physiologie en Europe (mécanismes du développement, de la croissance et de la reproduction). Des outils moléculaires sont en cours, les hormones de l’hypophyse ont été purifiées et divers travaux actuels touchent, en France et en Espagne, au contrôle de la reproduction (les élevages amènent à de forts déséquilibres vers le sexe mâle), au développement embryonnaire (problème de l’inflation de la vessie gazeuse) et à l’influence de la température et de la photopériode (Garcia-Allegue et al., 2001, Bayarri et al., 2002) sur la physiologie. Le turbot est utilisé pour l’étude de la mise en place des yeux et des photorécepteurs (rétine et glande pinéale) ainsi que pour la très étrange particularité des poissons plats qui consiste à la « migration » de l’œil en cours de métamorphose. La larve ressemble à un poisson « rond » classique et plus tard, vers 30-40 jours, les deux yeux se retrouvent sur la même face, celle en contact avec le fond étant aveugle. Les sparidés et les mérous constituent des modèles de choix pour les études sur la labilité et l’inversion du sexe chez les vertébrés : ils sont alternativement mâle puis femelle (daurade) ou l’inverse (mérou). Le grand thon rouge est un remarquable modèle pour les études sur la mise en place de la thermorégulation et sur les mécanismes du développement et de la croissance (Boeuf et La Pomélie, 2000). L’accès à ce modèle n’est pour l’instant pas simple, à part dans quelques stations espagnoles.
11En matière d’invertébrés terrestres, il existe des espèces emblématiques en Albera. Le groupe des insectes coléoptères est particulièrement intéressant (Boeuf, 2001). Plus de 1600 espèces ont déjà été répertoriées dans la réserve naturelle de la Massane (cf. Garrigue, ce même colloque et Dajoz, 1965). Parmi les coléoptères carabiques, Aptinidius displosor vit sous les pierres dans le maquis, de la côte jusqu’à 1000 m et trouve ici l’extrême septentrional de sa répartition, de même que le très curieux myrmécophile (qui vit en commensal avec les fourmis) Paussus favieri, seul représentant méditerranéen d’une famille de 300 espèces, et qui ne « pénètre » en France que sur quelques kilomètres, autour du Col de Banyuls. L’étrange Reicheia lucifuga a des yeux très petits et vit du bord de mer jusqu’à 1000 m en Albera. Parmi les buprestidés, Anthaxia midas est une espèce superbe, couleur de feu, attirée par la couleur jaune ; il est à la Massane, on n’en connaît que dans quelques très rares stations en France. Le joli Aurigena unicolor est un buprestide vert et jaune dont la larve vit sur la bruyère Erica arborea, il trouve ici sa limite nord de répartition comme les deux carabiques cités précédemment. A l’inverse, le discret lucane Aesalus scarabeoides, dont la larve est assez polyphage (aulne, chênes, fruitiers...), rencontre sa limite sud en Albera. Rosalia alpina, un magnifique longicorne, gris noir et bleu est abondant dans la hêtraie. C’est une espèce protégée, interdite à la collecte en Europe, de même que le rare Osmoderma eremita, à forte odeur de musc, dont la larve vit dans le terreau de bois d’arbres centenaires ; il est présent à la Massane.
12De magnifiques espèces de coléoptères scarabéides ont disparu durant les dernières décennies sur la côte à cause de la pression touristique et aujourd’hui de l’absence de pâturage (le grand scarabée sacré, Scarabeus sacerà Banyuls ou au Racou par exemple). Je ne terminerai pas sur ces insectes sans citer un strict endémique de la côte vermeille, le carabe Macrothorax rugosus vermiculosus, découvert seulement en 1993 et localisé sur les terrasses de la côte. On trouve aussi en Albera, dans la forêt humide, le plus beau carabe de la faune ibérico-française, le grand Chrysocarabus rutilans. Il vit depuis le Montseny en Catalogne du Sud jusqu’aux Corbières (forêt de Rennes-les-Bains). Dans ce site, le plus au Nord pour lui, il s’hybride naturellement avec un autre joyau de la faune française, Chrysocarabus hispanus qui lui, trouve ici sa limite Sud de répartition. Le carabe rutilant est abondant également plus à l’Ouest en Vallespir et Cerdagne, jusqu’en Andorre et au Val d’Aran (Leplat, 1984 ; Mollard, 1999).

La rosalie, Rosalia alpina, coléoptère protégé en Europe, abondant dans la hêtraie
© GBoeuf, Laboratoire Arago
13Pour les invertébrés, les modèles en biologie fondamentale retenus, pour la faune de l’Albera, sont tous marins, céphalochordés, tuniciers (urochordés), échinodermes, et, à des niveaux moindres, mollusques, annélides ou cnidaires. Parmi les tuniciers (les ascidies, le violet par exemple en Côte Vermeille), Ciona intestinalis est devenue une espèce de laboratoire depuis le séquençage complet de son génome en 2004. Ce groupe est passionnant de par sa position phylogénétique, avec une larve qui annonce déjà morphologiquement clairement les vertébrés (elle ressemble à un « petit poisson »). Un autre modèle en cours est l’amphioxus Branchiostoma lanceolatum. Ce petit animal fouisseur, qui vit dans les sables des plages de la côte entre Argelès et Banyuls-sur-mer et ressemble à un petit poisson, est un céphalochordé. Il annonce clairement les vertébrés avec leur squelette interne et leur colonne vertébrale.

Un carabe endémique, Chysocarabus rutilans, du Montseny aux Corbières
© GBoeuf, Laboratoire Arago
14Son génome n’est pas dupliqué et il représente un remarquable modèle pour des travaux sur l’évolution et le développement embryonnaire (Fuentes et al., 2004 ; Schubert et al., 2005). Le séquençage de son génome est en cours aux Etats-Unis, en même temps que celui de l’espèce de Floride. Les échinodermes (étoiles de mer et oursins entre autres) représentent de très pertinents modèles pour la biologie du développement et les travaux sur la régulation du cycle cellulaire et sont donc précieux pour les étude sur la genèse des cancers. Le prix Nobel de physiologie et de médecine de Tim Hunt est venu couronner ces recherches en 2001. Les échinodermes sont des espèces exclusivement marines, caractérisées par une fécondation externe et une très grande fécondité. Les embryons sont parfaitement synchronisés et entièrement transparents. Ceci explique leur utilisation en biologie fondamentale depuis plus d’un siècle.
15Fin XIXe, le fondateur du Laboratoire Arago (1882), Henri de Lacaze-Duthiers, utilisait déjà ces modèles. Aujourd’hui ils sont irremplaçables en cancérologie et demain l’amphioxus pourrait suivre cette voie. Les ovocytes puis œufs d’étoiles (Marthasterias glacialis, Asterias rubens...) ou d’oursins (Paracentrotus lividus, Sphaerichinus granularis...) de la baie de Banyuls-sur-Mer ont servi à de multiples expérimentations et ont permis en 1989 la découverte de la cycline, en fait le complexe cycline/cdK, à la base de la décision de toute division cellulaire et donc complexe-clé dans le phénomène de cancérisation (L’Abbé et al, 1989). Les travaux se poursuivent aujourd’hui sur le contrôle de la division cellulaire et sur la mise au point de biotests destinés à évaluer l’efficacité de molécules antimitotiques et anti-cancéreuses ou encore la toxicité de divers pesticides utilisés en agriculture (Vée et al. 2001 ; Hansen et al. 2003, 2004). Des ovocytes et du sperme d’oursin de la baie de Banyuls ont même été envoyés sur les programmes des navettes américaines (coopération CNES et NASA), en apesanteur dans l’espace, pour vérifier le rôle de l’agravité (ou de la microgravité) sur la fécondation et le démarrage de l’embryogenèse (Marthy et al., 1998). Nous disposons actuellement d’un premier génome d’oursin, mais pas d’une espèce de l’Albera. Les autres modèles d’invertébrés marins sont plus utilisés aujourd’hui en écologie qu’en biologie cellulaire et moléculaire. Beaucoup de scientifiques sont à la recherche d’indicateurs du changement climatique ou d’indices de milieux perturbés ou de pollution, en Méditerranée et ailleurs : des espèces qui diminuent en abondance (ou disparaissent, mais alors, elles ne seront plus des modèles locaux) ou qui augmentent leurs effectifs, se mettent à proliférer (exemple de Ditrupa arietina petite annélide polychète), ou encore s’installent sur les côtes de l’Albera (cf. l’évolution des fonds meubles de l’Albera, Labrune et al. ce même colloque). Chez les poissons, le barracuda (Sphyraena sphyraena), ou encore beaucoup plus récemment, la dorade coryphène (Coryphaena hippurus) en sont de bons exemples.
16Épisodiquement, et de plus en plus quand nous posséderons les génomes, d’autres espèces (crustacés, céphalopodes, bivalves, annélides, méduses, éponges, coraux, micro-organismes...) sont ou seront utilisées en biologie fondamentale. Actuellement à Banyuls, Ostreococcus tauri, une toute petite microalgue Prasinophycée eucaryote (moins d’un micron, avec un noyau) représente un remarquable modèle en biologie cellulaire et est étudiée en génomique fonctionnelle et pour tenter d’élucider les relations entre les protéines qui contrôlent la division cellulaire et celles de l’horloge interne (gènes « horloge » et biorythmes) dans la « lignée verte »). En Méditerranée, un calmar (Loligo), la coquille Saint-Jacques (Pecten jacobeus), une méduse, un dinoflagellé planctonique (Erythropsis) ont apporté beaucoup dans la compréhension de la mise en place des yeux et des photorécepteurs (en fait présents depuis plus de 500 millions d’années), travaux effectués entre Bâle et Banyuls-sur-Mer (Gehring, 2002).
17La découverte de la réaction allergique exacerbée, le choc anaphylactique, fut réalisée lors d’une campagne en Méditerranée organisée par le Prince Albert de Monaco au début du XXe siècle (Prix Nobel de Charles Richet en 1913). La phagocytose (une cellule qui en « dévore » une autre) fut découverte chez l’étoile de mer (Prix Nobel d’Elie Metchnikoff en 1908). Une limace de mer (Aplysia) a permis à un chercheur américain, sur la côte Pacifique des Etats-Unis, la découverte de bases moléculaires de la mémoire, avec des informations précieuses pour imaginer demain comment pouvoir traiter efficacement la pathologie d’Alzeihmer (Prix Nobel d’Eric Kandel en 2000). Des bactéries, des algues micro- et macrophytes, des invertébrés marins de l’Albera sont « criblés » actuellement (laboratoires de L’Université de Perpignan, Stations Marines de Banyuls-sur-Mer et de Blanes, Universités et CSIC de Barcelona) pour leurs activités biologiques afin d’en extraire des molécules actives en pharmacologie (anti-cancéreux, anti-viraux, antibiotiques, défensines, immunostimulants, anti-conceptionnels...) ou en dermocosmétique (réparation de l’ADN, après exposition aux UV et préparation de « crèmes » solaires). Tout comme les coléoptères, précédemment évoqués, certains invertébrés marins sont aussi abondants dans la zone étudiée et indicateurs très spécifiques de ce milieu (cf. Labrune et al, ce même colloque).

Le papillon machaon, Papilio machaon, abondant sur les crêtes
© GBoeuf, Laboratoire Arago
18 En conclusion, par son extraordinaire diversité de milieux, d’écosystèmes et de paysages, tant sous la surface de la Méditerranée que sur le littoral et en montagne, la biodiversité de l’Albera est fascinante. Peu de régions bénéficient d’une telle abondance de milieux contrastés, des fonds marins abyssaux à de la moyenne montagne. L’Albera possède un très riche héritage biologique et naturel. Comme nous l’avons vu lors des exposés sur sa valeur patrimoniale culturelle et économique lors de ce même colloque, l’homme y est installé depuis très longtemps (Lacombe-Massot et Tocabens, 2001), et y a profondément perturbé son environnement. Ceci est surtout inquiétant sur la côte et les pressions touristiques actuelles ne nous rassurent pas davantage. Cette biodiversité et cette richesse patrimoniale naturelles sont des atouts déterminants de cette région mais jouent aussi un rôle fondamental dans son fonctionnement économique. Ceci pourra être maintenu grâce à d’importants efforts de réflexion pour des aménagements « doux », pour un développement durable : tourisme, chasse et pêche raisonnés, exploitation de la côte et de la forêt raisonnées, agriculture et viticulture soucieuses des lendemains, protection des sites exceptionnels (sur les quatre réserves), prise de conscience généralisée et forte de son identité de paysages, faunistique et floristique. Il faut préserver la biodiversité non seulement parce qu’elle façonne les paysages naturels (et peu anthropisés), mais aussi pour ses apports à tous les modèles potentiels que j’ai développés. Il est clair que la contribution culturelle à la reconnaissance de l’identité de l’Albera est basée sur sa valeur naturelle antérieure, là où les premiers hommes ont trouvé une région exceptionnelle pour sa beauté, sa douceur de vivre et sa richesse : à nous aujourd’hui de maintenir, de préserver, ou, pourquoi pas, de réparer ce patrimoine !

Une larve de mante de mer dans le plancton, Squilla mantis
© JLecomte, CNRS, photothèque du Laboratoire Arago

Un cnidaire anthozoaire, Cerianthus s/p.
© JLecomte, CNRS, photothèque du Laboratoire Arago

Un poisson serranidé, Anthias
© JLecomte, CNRS, photothèque du Laboratoire Arago
Bibliographie
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Auteur
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Gilles Boeuf
Laboratoire Arago, Université Pierre & Marie Curie/CNRS, Banyuls-sur-Mer Association des Amis de la Massane, Réserve Naturelle, Forêt de la Massane
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