Construire l’identité d’un souverain mésopotamien : les figures du double dans L’Épopée de Gilgamesh
p. 27-40
Résumé
La puissance de Gilgamesh, roi d’Uruk, est source de déséquilibre pour le monde et appelle une redéfinition de sa nature, mieux imbriquée dans l’ordre social et cosmique de la cité. Grâce à des doubles narratifs, la figure de ce souverain légendaire affine son identité dans l’épopée qui lui est consacrée, oscillant entre divinité et humanité. Questionnant la catégorie narrative du « double », cette enquête étudie la spécificité du statut royal dans les représentations littéraires mésopotamiennes, trait d’union entre hommes et dieux, garant éphémère de la stabilité du monde.
Entrées d’index
Mots-clés : Gilgamesh, épopée, double, royauté, initiation, voyage
Index géographique : Mésopotamie
Texte intégral
1Depuis sa redécouverte, L’Épopée de Gilgamesh a été maintes fois comparée aux épopées homériques, « combinant la puissance et la tragédie de l’Iliade aux voyages et merveilles de l’Odyssée »1. Si l’analogie entre l’œuvre mésopotamienne et les poèmes homériques demeure récurrente, et à bien des égards légitime, c’est qu’elle repose sur des lieux communs. L’œuvre dont il est question appartient au registre que l’on nomme conventionnellement « épopée », un récit narrant les exploits exceptionnels, le plus souvent guerriers, accomplis par un personnage héroïque. Or, si le héros est avant tout un personnage central dans un récit, il s’illustre en étant un « grand homme », quelqu’un qui incarne des vertus héroïques2, valeurs illustrées à la fois dans les sources mésopotamiennes et grecques3. Ces qualités étant socialement déterminées selon les contextes historiques et narratifs, il est intéressant d’observer dans quelle mesure Gilgamesh personnifie les qualités héroïques d’un souverain assyrien.
2Gilgamesh est décrit dans les listes royales sumériennes comme le sixième roi d’Uruk, il aurait vécu au IIIe millénaire av. J.-C. et aurait régné 126 ans. Ce souverain légendaire, qui était pour un tiers humain et deux tiers divin, fut une source d’inspiration pour de nombreuses représentations picturales et documents écrits. L’Épopée de Gilgamesh est le plus célèbre d’entre eux et cristallise autour des voyages du héros des questionnements qui trouvent, encore aujourd’hui, des résonnances dans les esprits modernes, sur la valeur de la vie humaine, la posture à adopter face à la mort ou l’importance accordée à l’amitié.
3L’Épopée de Gilgamesh, dans l’édition choisie pour cette étude, est un long récit rédigé en akkadien, réparti en onze tablettes cunéiformes, auxquelles fut ajoutée tardivement une douzième, sans lien narratif avec les précédentes. Cette version du récit, connue comme l’édition babylonienne standard, aurait été compilée à partir de compositions plus anciennes à la fin du IIe millénaire av. J.-C. par un scribe du nom de Sîn-leqi-unninni4, dont on sait très peu de choses, mais qui est mentionné dans les colophons des différentes tablettes comme l’auteur de l’épopée. La diffusion de l’œuvre dans l’espace culturel mésopotamien est très étendue5, toutefois les fragments les mieux conservés de cette composition ont été découverts dans la bibliothèque d’Assurbanipal (668-630) à Ninive, c’est pourquoi la version standard de l’épopée est également nommée « version ninivite ».
4Malgré les nombreuses tablettes qui sont parvenues jusqu’à nous, certains passages du récit restent lacunaires et on estime que celui‑ci devait faire, dans sa totalité, entre 2500 et 3000 vers. Les témoins les plus récents de l’épopée datent d’environ 250 av. J.-C.6 et les plus anciens documents faisant référence aux exploits de Gilgamesh sont des compositions sumériennes indépendantes datant du début du IIe millénaire av. J.-C. Nous en dénombrons cinq, et deux d’entre elles ont été intégrées à la trame de l’édition standard7. Entre ces deux bornes chronologiques, il existe également d’autres versions akkadiennes qui présentent des variantes par rapport à l’édition standard, dont la diffusion au cours du Ier millénaire connut très peu de modifications. L’Épopée de Gilgamesh est donc un best-seller de la Mésopotamie antique, dont le héros éponyme cherche, construit et ajuste son identité souveraine à travers des rencontres marquantes, dont il s’agit d’étudier les modalités.
5Volontiers classées dans le registre de l’altérité, nous proposons d’aborder ces interactions non pas comme des figures de l’« autre », mais comme des figures du « double ». Cette dernière notion, empruntée au domaine littéraire, a l’avantage d’être plus malléable et de poser de nouvelles questions sur les interactions narratives entre un héros et les personnages qu’il côtoie, puisqu’elle intègre à la fois des rapports d’antagonismes et d’opposition (comment Gilgamesh réagit face à des personnages rivaux) et des rapports de complémentarité (comment Gilgamesh se construit par analogie à des êtres qui lui sont semblables ou différents). La figure du double présente donc, comme le précise Michel Morel, une « dualité réactive »8, qui permet de sortir du cadre rigide de l’« altérité » en étudiant les différents jeux de miroir et de polarités narratives qui se construisent autour d’un héros dans une épopée.
6Afin de clarifier notre propos, il est utile de présenter un bref résumé de la trame narrative des douze tablettes de L’Épopée de Gilgamesh de la version standard, avant d’aborder en détail cinq figures choisies de double. Nous conclurons ensuite l’analyse en questionnant la représentation du statut souverain assyrien archétypal de Gilgamesh.
Le récit héroïque
7Alors que l’Iliade débute par la colère divine d’Achille, la mênis, provoquée par la perte d’une part d’honneur, L’Épopée de Gilgamesh décrit un héros possédant trop de pouvoir, troublant l’harmonie sociale et cosmique de sa cité, Uruk. À l’opposé de l’Iliade, l’épopée mésopotamienne ne débute donc pas par un manque, mais par un trop-plein, une démesure, une hubris qui appelle un changement, une transformation de Gilgamesh dont les premières lignes du récit anticipent le résultat :
« Je vais présenter au monde celui qui a tout vu, connu la terre entière, pénétré toutes choses, et partout exploré tout ce qu’il y a de caché ! Surdoué de sagesse, il a tout embrassé du regard : il a contemplé les Secrets, découvert les Mystères ; il nous en a même appris sur avant le Déluge ! Retour de son lointain voyage, exténué mais apaisé, il a gravé sur une stèle tous ses labeurs ! ».9
8Le prologue de l’épopée exalte la puissance de Gilgamesh sur le même ton pendant quelques vers, s’attardant sur les qualités de bâtisseur du souverain, qui a notamment édifié les hautes murailles d’Uruk. Gilgamesh est en outre présenté comme le fils du roi Lugalbanda et de la déesse Ninsun, mais il tyrannise la population par sa force physique et son appétit sexuel débordant. Les hommes, excédés, se plaignent alors aux dieux, qui créent à partir de la boue Enkidu, un homme sauvage vivant dans la steppe avec les animaux. Des chasseurs ayant rencontré ce dernier s’effrayent de son imposante carrure, sa chevelure abondante et sa puissante musculature qui ne trouve de parallèle que chez Gilgamesh. Ils décident alors d’en avertir le souverain, qui dépêche une prostituée, harimtu en akkadien, devant séduire Enkidu afin de l’éloigner des gazelles sauvages auprès desquelles il broutait paisiblement.
9Le plan marche à merveille : Enkidu et la harimtu s’ébattent durant six jours et sept nuits entières, ce qui a pour effet d’épuiser le colosse, qui ne peut plus courir avec les gazelles sauvages. Le texte dit alors qu’« il avait mûri, il était devenu intelligent (…) les yeux rivés sur le visage de la harimtu, il comprenait tout ce qu’elle lui disait »10. Ainsi l’acte sexuel a-t-il un effet civilisateur sur Enkidu, qui se dirige ensuite vers Uruk, où la prostituée lui enjoint de se mesurer à Gilgamesh. Ce dernier voit en rêve la rencontre qui est en train de se profiler.
10La deuxième tablette, malheureusement très lacunaire, décrit la confrontation entre Gilgamesh et Enkidu. Après une courte joute physique, les deux héros finissent par s’enlacer et deviennent amis. Ils projettent un voyage vers la forêt des cèdres afin d’y terrasser le géant Humbaba, périple dont les préparatifs sont décrits dans la troisième tablette. La section suivante raconte en détail le premier voyage des héros, durant lequel Gilgamesh ne cesse d’avoir des rêves que son compagnon interprète favorablement : leur mission sera un succès. La cinquième tablette développe les prouesses et la victoire des deux héros face au gardien de la forêt, Humbaba, qui, malgré de longues supplications, finit décapité. Toutefois, avant de rendre l’âme, le géant maudit les deux compagnons et leur prédit qu’ils ne vieilliront pas ensemble. Ce dernier assassinat traduit en effet le caractère excessif de la puissance des deux héros et cet acte d’hubris attire l’attention des dieux.
11La sixième tablette raconte le retour victorieux des héros à Uruk. Ishtar, la déesse tutélaire de la cité, s’éprend de Gilgamesh lorsqu’elle le voit se laver et enfiler des habits propres après son expédition. Elle lui fait des avances que celui-ci décline violemment en rappelant le sort peu enviable de ses précédents amants, un peu à l’image d’Anchise à Aphrodite dans l’Hymne pseudo-homérique V11. Gilgamesh comprend que derrière les propositions de la déesse se cache un destin de mort, qu’il n’est pas prêt à assumer. Ishtar, furieuse, s’envole se plaindre chez son père, Anu, qui lui remet le taureau céleste, arme redoutable au potentiel destructeur pour la ville. Ishtar lâche alors la bête sur Uruk : elle fait de multiples dégâts, avant que les deux héros unissent leurs forces et l’abattent12.
12Un tournant décisif s’opère alors dans le récit narré dans la septième tablette. Les dieux, ayant décidé de châtier l’arrogance et la démesure de Gilgamesh, décident de faire mourir Enkidu, qui voit en songe l’accomplissement de son funeste destin. Malgré tous les efforts des héros pour s’allier la sympathie des dieux, notamment Enlil, puissance divine irascible, une maladie attaque le corps d’Enkidu qui s’éteint au bout de douze jours.
13C’est alors que Gilgamesh prend conscience de sa mortalité, lui qui n’est que pour deux tiers divin, il est inexorablement voué au trépas. Cette vérité habite le héros jusqu’à la fin du récit et enclenche la seconde partie de son voyage initiatique, désormais solitaire. La huitième tablette décrit ainsi en détail tout le processus de deuil qu’endure le héros : les lamentations, le soin apporté au corps d’Enkidu, la veillée funèbre ou encore les offrandes aux dieux déposées dans la tombe13. À travers ces rites, Gilgamesh prend acte de sa condition mortelle et engage une réflexion eschatologique à la tablette IX :
« Sur son ami Enkidu, Gilgamesh pleurait amèrement en courant la steppe. ‘Devrai-je donc mourir, moi aussi ? Ne me faudra-t-il pas ressembler à Enkidu ? L’angoisse m’est entrée au ventre ! C’est par peur de la mort que je cours la steppe !’ ».14
14Le souverain, hors de sa cité, angoissé, part en quête de l’immortalité et décide de trouver le héros qui a survécu au déluge, Utanapishtim, afin de lui demander son secret. Gilgamesh se lance alors dans un long voyage qui l’amène aux bords du monde, où il rencontre des êtres terrifiants, les hommes-scorpions qui, percevant un peu de divin en Gilgamesh, décident de laisser passer ce dernier en précisant que personne, avant lui, n’avait accompli un tel périple.
15La dixième tablette raconte l’arrivée du héros à une taverne, aux bords de la mer, où la tenante de l’établissement, la sabitum15, dénommée Shiduri, lui indique comment trouver Utanapishtim après avoir écouté son histoire. Une fois qu’un certain nombre d’épreuves est accompli, Gilgamesh traverse une étendue d’eau mortelle et parvient jusqu’au Noé mésopotamien. Celui-ci lui raconte le déluge et comment il lui a survécu. Il est intéressant de noter que l’auteur de l’épopée emprunte ce passage à un autre best-seller de l’époque, l’Atrahasis, dont il résume les grandes lignes16. Dans L’Épopée de Gilgamesh, Utanapishtim demande la raison de la présence du héros dans des contrées aussi reculées et tente de dissuader Gilgamesh de poursuivre sa quête d’immortalité. À cette fin, il lui propose de demeurer 6 jours et 7 nuits sans dormir, épreuve à laquelle Gilgamesh échoue lamentablement. Le héros saisit que le sort d’Utanapishtim est exceptionnel, mais parvient toutefois à obtenir de lui une plante qui le fera rajeunir une fois devenu vieux.
16Malheureusement, sur le chemin du retour, le jeune héros s’arrête pour se baigner, un serpent se glisse dans ses affaires et mange la plante aux vertus rajeunissantes. Gilgamesh fond alors en larmes devant ses espoirs déchus, mais se ressaisit aussitôt. La vue de sa cité le réconforte et le récit se termine comme il avait commencé, par une glorification des murailles d’Uruk et de ses autres édifices, rénovés par Gilgamesh : ses travaux de bâtisseur lui vaudront une autre forme d’immortalité.
17La douzième tablette, celle qui fut ajoutée ultérieurement au récit, présente une autre version de la mort d’Enkidu qui se fonde sur un récit sumérien plus ancien : Gilgamesh, Enkidu et l’Enfer17. Elle raconte que Gilgamesh fit tomber en Enfer les insignes de sa royauté et que son compagnon, en tâchant de les récupérer, se trouva emprisonné dans le monde infernal.
Les figures du double dans l’épopée
18Le précédent résumé de L’Épopée de Gilgamesh, même s’il ne donne qu’un bref aperçu de la version standard, permet d’étudier cinq personnages qui font office de doubles du héros dans le récit. Ces cinq figures narratives, choisies selon leur caractère opérant dans la structure narrative de l’épopée, construisent et ajustent la personnalité du souverain par un jeu de contrastes propre à chacun de ces protagonistes.
19La figure du double de Gilgamesh la plus manifeste est sans conteste représentée par Enkidu, qui est à la fois le rival, l’égal et le compagnon infaillible de Gilgamesh18. Son nom signifie en sumérien le « seigneur de la bonne place ». Il nait d’une décision divine par un processus qui n’est pas anodin : le texte dit que la déesse Aruru façonna Enkidu de la boue de ses mains sales, à partir du zikru du dieu Anu. Le zikru, en akkadien, est à la fois le nom, la parole, l’ordre et le discours, c’est donc l’impulsion normative d’Anu qui prend forme dans la boue. Or, nous assistons à des créations divines similaires dans différents textes suméroakkadiens, tel La descente d’Ishtar aux Enfers19, où le dieu Anu cure ses ongles, et de cette boue, crée des êtres capables d’aller dans le monde infernal secourir la déesse qui y est retenue. Dans le Poème d’Agushaya20, la déesse Ishtar possède les mêmes problèmes de turbulence dans sa cité que Gilgamesh, il faut donc, pour tempérer ses ardeurs, lui confectionner un double à partir de la boue, tâche qui incombe une fois encore à Anu. Il est intéressant de noter que dans chacun de ces cas, les êtres qui sont conçus selon cette modalité ont une existence brève. Ils remplissent une mission très précise dans le récit, où ils interagissent avec le protagoniste principal, puis ils sont amenés à disparaître.
20Dans l’épopée, Enkidu a pour fonction de maîtriser l’exubérance de Gilgamesh et de la canaliser vers des exploits qui contribuent au développement de sa cité. Du cèdre récupéré de la forêt d’Humbaba, les deux amis façonnent un portique pour le temple d’Enlil à Nippur et ils sauvent Uruk du Taureau céleste. Nous sommes en présence du schéma inverse de celui qui prévalait au début du récit : la puissance inconsidérée et improductive du souverain s’oppose désormais à la réalisation raisonnée de grands travaux qui profiteront à tout le royaume. Grâce à l’alliance avec Enkidu et en apprenant à gérer socialement le deuil provoqué par sa perte, Gilgamesh expérimente des rapports d’émulation et d’amitié qui lui enseignent la valeur de son existence mortelle, la replaçant dans l’équilibre du monde et de la cité.
21La deuxième figure du double méritant notre attention est Humbaba, le géant de la forêt des cèdres. À bien des égards, c’est un personnage de nature ambivalente, redoutable pour les hommes, mais nécessaire à la forêt, effrayant, mais cherchant cependant le dialogue avec Gilgamesh. Sa mise à mort, excessive et presque puérile dans le récit, enclenche une série de signes funestes dont le point final est la mort d’Enkidu. Dès les projets d’aventure, Humbaba est décrit comme un être effrayant : « lorsqu’il crie, c’est l’épouvante ; sa bouche, c’est du feu ; son haleine, la mort »21. Humbaba rappelle à cet égard Gilgamesh par sa force surnaturelle et terrible, mais il se présente néanmoins dans le récit comme une figure antagoniste à celle du héros. Le géant de la forêt vit à l’extérieur de la cité et de la civilisation, sa démesure est donc à la hauteur du milieu sauvage qui l’entoure. Son anéantissement est le projet qui scelle l’amitié entre Gilgamesh et Enkidu, unis face à un ennemi commun, à l’image d’une cité surmontant et s’appropriant collectivement un environnement hostile. Toutefois, lorsque qu’Humbaba trépasse, le ciel s’assombrit, suggérant que les héros sont allés trop loin dans leur quête. Ayant pris conscience de leur excès, Gilgamesh et Enkidu tentent de racheter leur faute en offrant la tête du géant au dieu Enlil et en construisant un portique en cèdre pour son temple. Humbaba est un double intéressant car il amplifie le caractère exubérant de Gilgamesh, notamment à travers ses descriptions physiques terrifiantes, mais, d’autre part, il est totalement intégré à son univers avec lequel il vit en harmonie, au contraire du souverain d’Uruk qui est dépeint comme une force tumultueuse et inadaptée à la vie en société. Ainsi l’existence d’Humbaba laisse-t-elle entrevoir que la puissance, si elle est canalisée, n’est pas nécessairement néfaste pour l’environnement du souverain et de sa cité.
22La troisième déclinaison du double de Gilgamesh est la déesse Ishtar. C’est l’une des divinités majeures du panthéon mésopotamien, connue également sous le nom sumérien d’Inanna. Elle est garante de la reproduction des hommes et des animaux, opérant une médiation vitale entre les rois et les dieux. Les nombreux récits qui narrent ses aventures lui prêtent des traits de caractère très semblables à ceux de Gilgamesh : c’est une déesse impétueuse, exubérante, qui questionne en permanence sa place dans le monde et n’hésite pas à faire bouger les lignes pour éprouver cette position. Ses débordements, bien que nécessaires au fonctionnement du cosmos, sont souvent source de profonds déséquilibres pour le monde22. L’analogie entre Gilgamesh et Ishtar aurait pu laisser sous‑entendre que ces deux êtres puissent former le couple parfait, or, le refus du souverain marque une étape déterminante de son cheminement initiatique. Face à la démesure de la déesse et prenant acte du destin funeste de ses amants, Gilgamesh entrevoit les conséquences d’une pulsion déraisonnée et évite ainsi une mort prématurée. Ishtar joue donc le rôle d’un repoussoir, d’un miroir dans lequel le souverain se voit mourir, s’il continue à adopter un comportement aussi exubérant.
23Utanapishtim, le héros antédiluvien, est une autre figure du double qui mérite notre intérêt. Quand il apprend l’existence de ce personnage, Gilgamesh désire adopter son immortalité, mais il ignore que la contrepartie de cette vie éternelle est une existence aux marges du monde, totalement éloignée de la fonction royale que doit endosser le héros. Utanapishtim revêt le rôle d’un modèle vers lequel Gilgamesh souhaite tendre dans un premier temps, avant de prendre conscience que cet idéal n’est pas adapté à sa condition souveraine. Par ailleurs, le voyage effectué par le héros pour rencontrer ce double représente, à bien des égards, une limite : Gilgamesh est arrivé aux bords de l’univers, il ne peut guère aller plus loin, puisque pour les Mésopotamiens de l’Antiquité, le monde est un disque entouré d’eau. Gilgamesh, arrivé à destination, a les traits tirés, ses vêtements sont des guenilles ; de souverain flamboyant, il est passé à la figure d’un héros errant, ayant subi un long dépouillement dont la steppe a été le décor. Au moment de rencontrer Utanapishtim, Gilgamesh est au plus bas de sa condition souveraine, déconstruction nécessaire pour se départir d’une forme de royauté qui était source de déséquilibre social et cosmique. Au contact d’Utanapishtim, le héros acquiert les derniers enseignements indispensables à la reconstruction d’une souveraineté raisonnée, en harmonie avec son environnement et dont la puissance sert les intérêts de la cité. Les espaces où s’opèrent les métamorphoses du héros sont par ailleurs significatifs, en ce qu’ils permettent à Gilgamesh d’éprouver la valeur de son existence autant à l’intérieur de la cité qu’à l’extérieur, comme souverain adulé ou comme héros voyageur qui s’interroge sur son sort. À la singularité du voyage répond ainsi la profondeur du questionnement héroïque de Gilgamesh : la mort est-elle inévitable ?
24Le dernier double opératoire de Gilgamesh, venant à la suite des quatre figures précédentes, est Uruk. En effet, le héros et la cité partagent toute une série de qualités qui se reflètent dans les longues descriptions louant la puissance de l’un ou la solidité de l’autre. La quête d’immortalité de Gilgamesh trouve un parallèle dans la représentation des murailles de la ville, édifice dont la vocation est de perdurer éternellement. En outre, Uruk est le point de départ et le point de chute de l’initiation de Gilgamesh, se situant à chaque articulation du cheminement du héros. La cité traverse le récit en filigrane et représente bien plus que le décor où se jouent les aventures héroïques ; c’est un véritable personnage qui reçoit et conserve la mémoire des événements. À cet égard, il est intéressant de relever que la description des murailles dans le prologue23 de l’épopée est reprise par Gilgamesh à la fin de la onzième tablette, clôturant le récit24. Ce procédé narratif suggère que le héros a intégré une forme de connaissance universelle, réservée auparavant au narrateur. Par ailleurs, au retour de son voyage, Gilgamesh « a gravé sur une stèle tous ses labeurs »25. Par cet acte, le héros atteint une forme d’immortalité dont Uruk est la garante. Sans la cité qui recueille les exploits du héros, ces derniers ne connaîtraient aucune postérité. Sans un souverain héroïque exprimant la puissance de la cité au-delà de ses murailles, celle-ci serait la proie de nombreuses attaques et sombrerait dans l’oubli. La relation entre Gilgamesh et Uruk est donc celle d’une analogie complémentaire, où les valeurs de l’un se projettent aisément sur l’autre.
25Les cinq figures du double étudiées jalonnent une séquence générale de l’initiation de Gilgamesh, qui, en réagissant à chacune de ces rencontres, ajuste son statut d’homme, de héros et de roi. Enkidu permet de relativiser et de canaliser une puissance qui était néfaste lorsqu’elle n’était concentrée qu’autour d’un seul personnage. L’expédition contre Humbaba préfigure un modèle de campagne militaire en pays étranger, où le prélèvement de ressources naturelles véhicule un prestige que l’on ramène vers le centre, Uruk, bénéfi alors de la richesse de la périphérie. Ishtar permet d’expérimenter, dans l’enceinte de la cité, une démesure divine dont l’excès peut être corrigé et puni. Enfin Utanapishtim est celui qui délivre le message de sagesse à Gilgamesh, qu’il intégrera une fois de retour dans sa cité : l’immortalité pour les hommes réside dans les actes « héroïques », dont la postérité conserve la mémoire.
Gilgamesh, un souverain archétypal ?
26Si L’Épopée de Gilgamesh présente un héros de la démesure, conquérant, impétueux, ce dernier n’en est pas moins une figure royale, somme toute assez conventionnelle, au regard des représentations souveraines dans les inscriptions royales26. L’habitude de diviniser les monarques, notamment en faisant précéder leur nom par le signe cunéiforme dingir, est attestée au moins depuis Naram-Sin, au XXIIIe siècle avant J.-C. Les formules à travers lesquelles les rois présentent leurs exploits, la rhétorique de la conquête sur le monde sauvage des marges, rappelle les cheminements personnels de Gilgamesh et les questionnements liés à sa condition. Le roi, en Mésopotamie, n’est pas vraiment un dieu, ni vraiment un homme, il est le trait d’union entre ces deux sphères. Il concentre dans sa figure la démesure propre aux dieux et l’empressement typiquement humain de laisser à la postérité des exploits qui le feront vivre au-delà de la mort. La lecture des inscriptions royales témoigne de cette obsession à travers les siècles : il est vital de construire un palais plus grand que celui de son prédécesseur, de conquérir des territoires de plus en plus éloignés, tout en maintenant la stabilité à l’intérieur des frontières. La conquête est un signe majeur de la vitalité du souverain et, à travers lui, du royaume. Cette vitalité, si elle reste contenue et limitée à la figure royale, telle qu’elle est décrite au début de l’épopée, est dangereuse pour l’équilibre. Elle doit s’exprimer, s’extérioriser, afin que le souverain puisse pleinement revêtir son rôle de trait d’union entre les hommes et les dieux.
27À la lueur de cette analyse, le voyage de Gilgamesh prend tout son sens, en ce qu’il permet à l’exploit héroïque, métaphore de la conquête royale, de s’accomplir au-delà de la cité. Il contribue à maintenir la représentation d’un roi turbulent et à justifier une forme d’agressivité belliqueuse, mais constructive et productrice pour la cité. Gilgamesh cristallise donc les valeurs attendues d’un monarque mésopotamien, mais son cheminement personnel et les épreuves qu’il surmonte suggèrent une représentation du roi qui dépasse le simple archétype. Les tâtonnements successifs du héros voyageur, ainsi que la construction de son identité au contact de doubles, questionnent les pratiques du pouvoir royal. Les débordements de Gilgamesh mettent en garde contre un usage abusif d’une puissance, qui doit être en premier lieu tournée vers l’essor de la cité. De ce point de vue, l’épopée revêt la fonction d’un formidable guide de construction du souverain mésopotamien.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Tzvi Abusch, « The Development and Meaning of the Epic of Gilgamesh: An Interpretive Essay », Journal of the American Oriental Society, 614; et du même auteur: « Ishtar’s Proposal and Gilgamesh’s Refusal: An Interpretation of ‘The Gilgamesh Epic’, Tablet 6, Lines 1‑79 », History of Religions, 143.
2 Consulter à ce propos les éclairages terminologiques de Daniel Fabre, L’atelier des héros, 236‑241, où l’auteur établit une distinction entre la figure du héros comme protagoniste de l’épopée archaïque et personnage illustre, le héros en tant que personnage d’un récit, et le héros, comme l’homme incarnant les vertus héroïques.
3 Nous pouvons citer à cet égard l’étude de Dominique Jaillard sur Achille et Patrocle dans un ouvrage collectif sur la figure du jeune héros dans le Proche‑Orient ancien, Dominique Jaillard, Entre mort et gloire impérissable. Achille et Patrocle en miroir, 331‑345.
4 Cf. Andrew George, The Babylonian Epic of Gilgamesh, 28‑33.
5 Consulter à ce sujet la carte de la diffusion de l’épopée dans Jean Bottéro, L’Épopée de Gilgameš, 11.
6 Pour la postérité de l’épopée et ses influences sur les littératures postérieures, consulter Jean‑Daniel Forest, L’épopée de Gilgamesh et sa postérité. Introduction au langage symbolique, 237‑534.
7 Concernant les apports des compositions sumériennes à la version standard de l’épopée, consulter la synthèse de Wilfred Lambert, Gilgamesh in Literature and Art, 95.
8 Michel Morel, Théorie et figure du double : du réactif au réversible, 17.
9 L’Épopée de Gilgamesh, I, 1‑8. Toutes les citations du texte reprennent la traduction de Jean Bottéro, L’Épopée de Gilgameš. Pour le lecteur souhaitant une étude philologique, accompagnée d’un apparat critique mis à jour, consulter l’édition Andrew George, The Babylonian Epic of Gilgamesh, 444‑741.
10 L’Épopée de Gilgamesh, I, 175‑178.
11 Lire les commentaires très complets de Andrew Faulkner, The Homeric Hymn to Aphrodite : Introduction, Text and Commentary.
12 Pour une étude approfondie de la sixième tablette et de la confrontation entre Gilgamesh et Ishtar, lire Tzvi Abusch, « Ishtar’s Proposal and Gilgamesh’s Refusal : An Interpretation of “The Gilgamesh Epic”, Tablet 6, Lines 1‑79 », History of Religions, 143‑187.
13 Sur les rites funéraires en Mésopotamie et leurs représentations littéraires, lire Corinne Bonnet et Iwo Slobodzianek, « Un jour, du haut du ciel, elle voulut partir pour l’Enfer », Les enjeux multiples du déshabillage d’Inanna/Ishtar dans l’au-delà, 135-148 ; Anne‑Caroline Rendu Loisel, « Cri ou silence : deuil des dieux et des héros dans la littérature mésopotamienne », Revue de l’histoire des religions, 199‑221 ; Dina Katz, Sumerian Funerary Rituals in Context, 167‑188.
14 L’Épopée de Gilgamesh, IX, 1‑6.
15 Du verbe akkadien sabûm, « brasser de la bière ».
16 Une traduction française de ce récit, accompagnée d’un commentaire, est disponible dans Jean Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’homme, 527‑564.
17 Alhena Gadotti, « Gilgameš, Enkidu and the Netherworld » and the Sumerian Gilgameš Cycle ; une traduction française de Pascal Attinger est disponible sur le site de l’Université de Berne : http://www.iaw.unibe.ch/e39448/e99428/e122665/e122821/pane122850/e122899/1_3_1.pdf.
18 Sur les tenants de l’amitié entre Gilgamesh et Enkidu, lire Nele Ziegler, Gilgameš : le roi héroïque et son ami, 298‑303.
19 Pour une édition et une traduction anglaise du texte, Pirjo Lapinkivi, The NeoAssyrian Myth of Ištar’s Descent and Resurrection.
20 Jean Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’homme, 204-219.
21 L’Épopée de Gilgamesh, II, 6’‑7’.
22 Consulter à ce sujet la thèse inédite Iwo Slobodzianek, Acquérir, exprimer et transmettre les « pouvoirs » divins : une comparaison entre Aphrodite et Inanna/Ishtar ; Françoise Bruschweiler, Inanna. La déesse triomphante et vaincue dans la cosmologie sumérienne.
23 Pour approfondir ces analyses, lire A. George, The Babylonian Epic of Gilgamesh, 446.
24 Pour une étude narratologique de L’Épopée de Gilgamesh prenant pour fil directeur le regard des différents actants, lire Keith Dickson, « Looking at the Other in ‘Gilgamesh’ » , 171-182.
25 L’Épopée de Gilgamesh, I, 8.
26 Lire à ce propos Noel Weeks, « Assyrian Imperialism and the Walls of Uruk », 79-90.
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