Didon dans l’Enéide : épiphanie d’une disparition
p. 399-423
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1Cet article se veut surtout un dialogue avec le professeur Joël Thomas (et quelques pages de son livre Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide1) et une confrontation de notre propre théorie de l’opposition spatiale, comme levée de sens dans le prolongement temporel, au système de représentations qu’est l’Imaginaire.
2Sous cet éclairage, nous nous proposons d’étudier la rencontre de Didon et d’Enée comme une parenthèse dans le trajet d’Enée, mais aussi de Didon, parenthèse minée par un processus d’absence / présence, qui devient paradoxalement source d’individuation et de révélation pour le personnage de Didon, au moment même où elle disparaît.
3Autour de l’union de Didon et d’Enée, les dieux s’affairent, tissant une mise en abyme de parenthèses, reposant sur un système de duplications2, tel un réseau de cercles concentriques, dont le premier, à l’extérieur, serait celui des voyages de Didon et d’Enée et le dernier, au centre même du réseau de cercles concentriques, serait la grotte, et qui s’organiserait selon le schéma suivant :

4Au centre de la parenthèse amoureuse, enclose par les doubles voyages de Didon et d’Enée, deux formes d’invisibilité recouvrent deux moments d’égarement que connaît surtout Didon, moments qui entourent eux-mêmes l’épisode de la grotte, véritable noyau de leur relation. La divine maya semble régner sur l’ensemble des parenthèses : plus les protagonistes vont s’éloigner du cœur de la grotte et plus le lecteur est dans l’illusion qu’ils s’approchent de l’absence. Parallèlement, plus ils vont s’approcher de la grotte et plus il a l’impression que le temps humain est suspendu. Mais la superposition systématique des temps, et donc de leur mélange en un seul, à cause de l’analogie des premières parties des parenthèses avec les secondes, contribue à ce brouillage des temps. En réalité, les protagonistes ne feront que s’approcher, dans la grotte, d’un phénomène qui part de l’absence pour arriver à la présence, tandis qu’avec les « voyages 1 et 2 », ils partiront, inversement, de la présence pour aboutir à l’absence, cette consubstantialité des deux polarités étant évoquée par le modèle mythique de la « coincidentia oppositorum3 ». Sapée par la coexistence de l’absence / présence en son cœur, la parenthèse amoureuse constitue donc déjà une sorte d’antichambre des Enfers.
1. « Voyages 1 » : Allers et retours maritimes et inversion initiatique
5La parenthèse amoureuse (qui va de l’« invisibilité 1 » à l’« invisibilité 2 ») est comprise entre deux voyages maritimes effectués chaque fois, par Didon, après une opposition : de Tyr à Carthage, après l’opposition à son frère, Pygmalion, qui a tué son mari Sychée (En., I, 348-368), et de Carthage aux Enfers (En., IV, 698-705 et VI, 450), après son opposition à Enée qui a « choisi » d’écouter les dieux plutôt que son attachement à elle.
6Nous pouvons, de même, situer ces parenthèses entre le double voyage de Didon, de Tyr à Carthage, et d’Enée, de la Sicile à Carthage (En., I, 34 et 297-300), et celui, parallèle temporellement (même si ce sont deux temporalités différentes), d’Enée quittant Carthage à la recherche de la « Terre promise4 » (En., IV, 582-588) en même temps que la reine quitte le monde des vivants pour celui des morts.
7Autour de ces parenthèses, que nous appellerons premier cercle, les allers et les retours maritimes charrient aussi avec eux l’inversion binaire, mythique et initiatique tissée par les dieux en vue de la rencontre prochaine de Didon et d’Enée. Le phénomène d’absence est donc à son apogée puisque les deux protagonistes ne se sont pas encore rencontrés. Mais, déjà, la temporalité ambiante semble être minée par ces inversions mythiques et se rapprocher du temps humain suspendu de la grotte.
2. a. Début de la rencontre Enée / Didon devant le temple de Junon : le « nuage d’invisibilité »
8En effet, ces variations de destinations maritimes et spirituelles contribuent à un brouillage spatio-temporel, voulu par les dieux, qui entoure, enjambe et recouvre la parenthèse amoureuse, ou deuxième cercle. La rencontre entre les deux personnages naît de ce brouillard temporel, l’un sortant peu à peu de l’absence et des souvenirs, dans la première partie de la parenthèse, sous son « nuage d’invisibilité », tandis que l’autre disparaîtra peu à peu de la vie, dans la deuxième partie de la parenthèse.
9La notion même de souvenir est au carrefour entre la présence et l’absence, la vie et la mort. Le souvenir permet aux troyens disparus de vivre encore sous le regard d’Enée qui observe les peintures des épisodes les plus pathétiques de la guerre de Troie, sur les murs du temple de Junon5, et de se superposer à celui d’Enée disparu, au moment où Didon assiste à son départ, depuis sa « haute citadelle ».
10En effet, la rencontre de Didon et d’Enée a surtout lieu entre deux épisodes d’« invisibilité » et donc d’absence : celui, « réel » d’Enée recouvert de son « nuage d’invisibilité », caché aux yeux de Didon qu’il voit apparaître, devant le temple de Junon6, l’autre, symbolique, celui de Didon, assistant au départ d’Enée et « invisible » aux yeux de celui-ci, sur la « haute citadelle7 ».
11C’est sous son « nuage d’invisibilité » qu’Enée passe de l’immobilité à la mobilité et qu’inversement Didon passe de la mobilité à l’immobilité, à partir de leur rencontre sans réciprocité devant le temple de Junon, initiateur de ce mouvement dialectique de séparation et d’isolement des destins.
12A ce propos, l’immobilité d’Enée est perceptible au moment où celui-ci se trouve, sous son « nuage d’invisibilité », face aux peintures du passé, lorsqu’il regarde les épisodes les plus pathétiques de la guerre de Troie, au pied du temple de Junon. Alors, Didon, la « toute belle » (En., I, 496), arrive, « pressant l’ouvrage et l’avenir de son royaume » (En., I, 504). L’« arrêt sur image » des épisodes de la guerre de Troie qu’est en train de regarder Enée contraste avec l’esprit de décision et la rapidité dont fait preuve Didon.
13A ce moment-là, l’immobilité physique d’Enée s’inscrit dans le prolongement temporel voulu par les dieux : Didon apparaît donc, pour l’instant, comme une levée de sens aux yeux d’Enée, spectateur passif. Didon est, au contraire d’Enée, aussi mobile et active que peut l’être une reine préoccupée par l’avenir de son royaume. Leur rencontre, au carrefour de l’invisible - immobile (Enée) et du visible - mobile (Didon), va enclencher, dans une perspective dialectique, la mobilité future d’Enée et l’immobilité tout aussi prochaine et funèbre de Didon. En effet, cet instant s’inscrit, sous la houlette de Junon, à la croisée entre le rappel du passé (épisodes les plus douloureux de la guerre de Troie) et le présage du futur (suicide de Didon et épreuves prochaines d’Enée) : si leur rencontre est encore inconsciente (Didon ne voit pas Enée) et évolutive pour la reine qui va vers son avenir, en s’activant pour son peuple, mais consciente (Enée voit Didon) et régressive pour le fils de Vénus qui regarde, ému, vers son passé, en examinant les peintures, il y aura, là aussi, inversion des attitudes, car Didon délaissera Carthage, tandis qu’Enée luttera pour mériter Lavinium.
14C’est lorsque l’un marchera dans le présent de l’autre, qu’ils échangeront leur posture d’immobilité et de mobilité. Le temple de Junon se pose, ici, comme pierre angulaire et pierre d’achoppement, à la fois, de l’élection future d’Enée, des imminentes amours de celui-ci et de Didon et donc du suicide de cette dernière, en même temps que récipiendaire et dépositaire du passé et du futur, englobant le temps divin qui sera celui des deux futurs amoureux dans la grotte et peu après, lorsque le temps, semblable à un temps léthéen d’oubli, n’aura plus de prise sur un Enée occupé à bâtir Carthage dans le flux de son « amour » pour Didon8. Autrement dit, le temple de Junon assiste à la rencontre, d’emblée aporique, de deux protagonistes qui ne posséderont d’autre solution que celle de suivre leur propre chemin.
2. b. Fin de la rencontre Enée / Didon : « invisibilité » de Didon au sommet « de la haute citadelle »
15D’autre part, la position cachée de Didon sur « la haute citadelle » constitue l’autre forme d’« invisibilité » qui clôt la parenthèse amoureuse, en marquant le terme de la relation d’Enée et de Didon. En effet, leurs destinées, entamées devant le temple de Junon, alors que lui était invisible et elle visible, se croisent, tandis qu’elle est en haut de la « citadelle » : elle, invisible, cette fois, aux yeux d’Enée, passive et spectatrice du départ de l’« aimé », lui, visible, cette fois, actif9 et acteur de son propre départ ; elle, poursuivant sa route vers l’immobilité prochaine, en s’y consacrant dès cette vue, lui, la continuant vers la mobilité imminente, indifférent aux paroles de Didon, mais pas à celles du fantôme nocturne (En., IV, 556-583) lui enjoignant de quitter Carthage.
16En présageant son envolée prochaine, hors de son corps, quand Iris viendra abréger son agonie, l’élévation de la reine, en haut « de la haute citadelle », est symbolique de son absence parmi les humains et la vie. Mais la duplication binaire de Didon, à travers Anna, sa sœur, envoyée par la reine comme messagère auprès d’Enée (Anna contrebalance donc la fonction de Mercure et agit comme le double humain et inversé du dieu10, en tentant de faire rester Enée) permet aussi de restaurer l’absence de Didon, à travers sa parenté avec Anna. La reine de Carthage ne sera plus vraiment absente après sa mort, à partir du moment où Anna, qui est le double, l’ombre et la présence d’une Didon absente, vit.
17A cet éloignement temporel, étiré entre la renaissance prochaine d’Enée et la mort imminente de Didon, vient s’ajouter l’éloignement spatial de Didon au sommet « de la haute citadelle », et d’Enée, en bas, tel une « fourmi » (En., IV, 402). L’étirement vertical de l’espace et horizontal du temps devient écartèlement, crucifixion d’une Didon totalement isolée dans la solitude.
18Du « haut » de sa « citadelle », Didon donne l’illusion d’être une « émergence11 », un mât symbolique et stable dominant le chaos de la mer qui a mis momentanément « le bateau » d’Enée en instabilité12. Son élévation au sommet « de la haute citadelle », symbole de la levée de sens que constitue pour elle son opposition spatiale et identitaire à Enée, et donc de son individuation, témoigne d’une prise de conscience du présage que constitue le départ du fils de Vénus comme d’un départ à elle aussi, en miroir, non plus sur la mer mais dans la mort, cette fois : le désir de mort, en s’opposant à la vie et à Enée, semble être la seule motivation apte à créer une levée de sens dans le prolongement temporel de Didon. C’est ainsi l’alliance d’Eros et de Thanatos qui pourrait apparaître comme le sens ultime pour Didon.
19Cette élévation au sommet de la « citadelle », symbolique de la levée de sens qu’elle vient apporter par son processus d’opposition à l’horizontalité temporelle, plane et sans relief de sa vie, est analogue à la « remontée13 » vers la connaissance et la Révélation divine de celle-ci14.
20A un second niveau, si Enée est le symbole de la raison et du « moi », écoutant la voix qui lui dit de quitter Carthage, celui de l’émotion et du « ça » est représenté par Didon. C’est donc un combat silencieux, à l’image de l’individu et, à plus vaste échelle, de la société, qui se trame entre surgissement des instincts (Didon) et appel de la raison (Enée). Du « haut » de sa « citadelle », Didon domine : ici et en elle, les émotions dominent la raison. Mais la raison, née des émotions, a besoin de celles-ci et des instincts pour surgir et posséder une pertinence15. C’est pour cela que le véritable Enée de la quête « naît » de son contact avec Didon : il a besoin d’elle pour trouver un sens à son départ. Comme la raison serait, dans un second temps, une résistance aux émotions, ce sens naît de la résistance d’Enée à Didon. En cela, le héros est souvent comparé au « rocher, rupes » dans sa « résistance aux éléments qui l’agressent »16.
21En ce sens, Enée représente le principe néguentropique de la résistance à une Didon pourvoyeuse d’entropie. Le cheminement d’Enée, au sein de la parenthèse amoureuse, est marqué par l’ordre relatif à un prolongement temporel non marqué par des modifications spatiales, tandis que celui de Didon, dans une perspective qu’on pourrait qualifier de « diaïrétique17 », est marqué, à l’aide d’une arme tranchante, par le désir et la motivation de s’opposer à Enée, opposition qui tient lieu de modification spatiale et donc, en tant que repère temporel18, crée une rupture dans la continuité de la temporalité humaine de la reine.
22Le désordre occasionné par le suicide de Didon, à travers son opposition à Enée, apporte un sens à la vie de la reine (ce sens fût-il contenu dans une parenthèse dépourvue de véritable légitimité ontologique car sous le pouvoir de l’illusion), tandis que l’ordre momentané, vécu dans la parenthèse a-humaine par Enée, n’acquiert de sens que grâce au désordre que vient mettre Didon.
23L’opposition spatiale de Didon vient ordonner, malgré tout, le désordre. Celle que l’on pensait pourvoyeuse d’entropie est finalement là pour donner un ordre dans la vie d’Enée, en venant donner une cohérence au brouillage spatio-temporel qui sous-tend particulièrement leur relation : si Didon n’est qu’une parenthèse dans la vie d’Enée, sans elle, il ne peut aboutir à Lavinia, à la royauté et à l’élection. Plus que son « double négatif19 », la reine est son complémentaire : l’élection d’Enée sera le fruit de cette « coincidentia oppositorum ».
3. L’égarement
24Le troisième cercle, situé après celui de la scène de rencontre (sous le sceau du « nuage d’invisibilité ») et de séparation (sous le signe de la « haute citadelle »), et avant le cœur de la grotte, est celui qui voit naître deux échos identiques de l’égarement de Didon (« Elle brûle (…) et par toute la ville erre, hors d’elle-même » (En., IV, 68-69) / « A travers toute la ville (…), elle erre éperdue » (En., IV, 300))20 et, d’une façon moins évidente, celui d’Iarbas21 et d’Enée22. Dans la première partie de la parenthèse de l’égarement, lorsqu’elle se rend compte de l’attirance et de l’amour qu’elle éprouve pour Enée, Didon va s’éloigner de l’absence pour s’approcher de la présence et, inversement, s’approcher de l’absence et s’éloigner de la présence, après l’épisode de la grotte, lorsqu’elle prend conscience de l’imminence du départ d’Enée, dans la deuxième partie de la parenthèse. Le brouillage intérieur et extérieur, surtout dans la deuxième partie de la parenthèse, va contribuer à une anarchie et un morcellement du temps humain qu’il va suspendre d’une autre manière que le temps humain suspendu sous le « nuage d’invisibilité » d’Enée, qui se rapprochait davantage du temps divin ordonné régnant dans la grotte, tout en étant déjà miné par la vue de la femme, les deux s’opposant toutefois au temps anarchique vécu par la reine.
25A cet égard, le brouillage du temps humain, dans la parenthèse de l’égarement, vient de la superposition systématique des temps, et donc de leur mélange en un seul, à cause de l’analogie des premières parties des parenthèses avec les secondes. Le passé de la première partie de la parenthèse rejoint le futur de la seconde en un seul temps présent. Cet empilement des trois temps brouillés en un seul est à l’image de l’accumulation des trois rois égarés, « hors d’eux », Didon, Iarbas, Enée, en un seul : Didon23.
26Par ailleurs, le dérèglement de l’esprit de Didon perturbe ses propres repères spatiaux-temporels24. Le temps intérieur de la reine donne lieu à une sorte d’atemporalité dans laquelle se fond et se dissout l’espace transformé, métamorphosé par sa perception. En effet, le labyrinthe de la ville fait écho au labyrinthe intérieur de la reine. L’errance interne se double d’une errance externe dans la ville. La spatialité incohérente de Didon n’est pas guidée par une logique temporelle : elle habite tous les lieux à la fois car elle n’habite plus nulle part. Son foyer est seulement un désir virtuel, prisonnier dans cette parenthèse divine.
27Dans ce trajet miné par l’errance et l’égarement, le destin d’immobilité funèbre de Didon commence, lui qui avait démarré par une active ébullition alors qu’Enée observait Didon sous son « nuage d’invisibilité »25 : « Plus ne s’élèvent les tours commencées, plus ne s’exerce aux armes la jeunesse, on ne travaille plus aux bassins du port, aux bastions avancés qui repousseraient la guerre ; les ouvrages délaissés restent suspendus, murs qui dressaient leurs puissantes menaces et tout un appareil élevé jusqu’aux cieux » (En., IV, 86-89). L’incohérence26 vient donc tarir la précédente activité de Didon qui consistait à édifier la cité de Carthage. « Les ouvrages délaissés restent suspendus » et sont le présage de la suspension du temps humain à l’entrée de la grotte.
28Ainsi, le temps n’existe plus dans son déroulement qu’à travers les « accidents » de l’identité dissoute dans la désagrégation de l’égarement, à l’image de ce temps désintégré, dont la potentialité diffuse contient en germe la levée de sens qui prendra corps avec l’opposition de Didon aux dieux et à Enée. En d’autres termes, paradoxalement, c’est cette confusion identitaire qui va déboucher sur l’individuation de la reine, concrétisée par son suicide. Et c’est au moment même où elle disparaîtra dans la mort que le processus d’individuation sera parvenu à son apogée27. A cette occasion, la trajectoire de Didon consiste à passer de l’unité d’une reine active au morcellement d’une puissante déchue, à passer donc de l’Un vers le multiple, conséquence de l’« unitas multiplex » du temps divin, « suspendu », détaché et Un de la parenthèse rencontrant l’esprit humain attaché aux choses terrestres, et multiple, conformément au modèle mythique de la « coincidentia oppositorum ».
29C’est donc cet aspect anarchique du temps intemporel et perturbé de l’égarement qui contient en germe le choix et le désir d’opposition et de mort (et même de mort de leur relation), exacerbés en folie. Ces derniers vont faire enfler chez Didon la vague de la levée de sens, dont le prolongement temporel est placé sous le signe de l’invisibilité et donc de l’absence, de la disparition.
30A ce propos, l’incohérence de Didon s’attache encore, comme dans un passé proche, à boire le désir aux lèvres de l’absent, autrement dit à boire l’absence du désir : Didon « commence à parler et brusquement s’arrête (…) Elle demande, dans son délire, à entendre encore les malheurs d’Ilion, suspendue encore aux lèvres du narrateur » (En., IV, 76-79).
31L’anarchie de Didon au sein d’une temporalité humaine dissoute dans l’égarement est comparable à cette levée de sens dans l’absence, le sens étant, en quelque sorte, au service de sa propre résorption. Malgré cette impasse du sens, la différence qui caractérise Didon et Enée, réside dans la possibilité que se donne Didon de choisir, contrairement à Enée qui semble subir, avec passivité, les décisions des autres. En effet, Enée, se laissant même envahir par le brouillage des temps et l’égarement, perd la notion du temps28, dans la relation amoureuse, et s’installe dans un état de prolongement, sans levée de sens, alors que le choix de la mort par Didon, lui, en sera un. La reine trouve le germe même de son action au sein du rien désagrégé. Elle tire sa force du néant dispersé.
32Enfin, la parenthèse amoureuse, cette antichambre des Enfers, est peuplée de multiples manifestations aporiques de la présence absente d’Enée et de Didon, s’accentuant après l’épisode de la grotte, qui sont autant de microphénomènes d’épiphanie de la disparition.
3. a - L’énallage, figure de l’absence
33La figure stylistique de l’énallage est l’une de ces expressions de l’absence dans l’égarement : Didon, comprenant qu’il est trop tard pour retenir Enée, s’adresse à lui de façon extrêmement irrespectueuse, en passant du « tu » au « il » : « Non, une déesse n’est pas ta mère et Dardanus n’est pas l’auteur de ta race, perfide (…) A-t-il gémi quand je pleurais ? A-t-il tourné les yeux vers moi ? M’a-t-il, vaincu, donné ses larmes, ou pris en pitié celle qui l’aimait ? » (En., IV, 365-370). En parlant de lui à la troisième personne, la reine s’éloigne d’Enée en le dédoublant comme s’il était absent. En même temps, cette absence désirée (à ce moment-là) d’Enée se duplique de sa propre absence à elle. En effet, à partir de l’absence qui la saisit (« Ah ! Les furies me tourmentent et m’emportent !29 »), nous sommes dans le temps atemporel de la folie, de l’égarement, un temps hors champ, hors de lui-même.
34Enfin, l’absence et la présence, suggérées jusqu’ici, sont clairement mentionnées et mêlées, à travers de menaçants futurs prophétiques, à la dialectique de la vie et de la mort : « Absente, je m’attacherai à toi avec des feux noirs et quand la froide mort aura de mon âme séparé mon corps, ombre je te serai présente en tous lieux. » (En., IV, 384-386). Par ces mots, la reine de Carthage se trouve vivante, mais dans l’impasse de l’absence, et morte, mais dans l’impasse de la présence. Autrement dit, elle ne peut jamais atteindre son but de présente dans la vie ou d’absente dans la mort. Nous sommes en plein présage de l’épiphanie de la disparition de Didon.
3. b. Le « moment »
35Un autre de ces microphénomènes de l’absence est le « moment30 » demandé par Didon à Enée, avant son départ de Carthage. Interface entre présence et absence, ce « moment » permettrait l’accoutumance, en douceur, au départ d’Enée, en lui permettant, à l’aide de ce délai, de « faire le choix » de l’absence et donc d’effacer l’impasse de la présence / absence, en ayant accès au « libre arbitre ». Puis, lorsque Didon « décide de mourir » et « en « fixe, seule avec soi, le moment31 », ce « moment », qu’elle réclamait à Enée pour s’affranchir de l’impasse dans laquelle elle était tombée, devient un moment figé dans l’impasse : la syllepse de sens, contenue dans « exigit », fait basculer le « choix du moment (et de son heure) » à un « moment figé » dans l’immobilisme de la mort. Le figement spatial du corps de Didon, qui commence à ce moment-là, entraîne un figement du temps interrompu alors dans son déroulement, marquant une rupture dans la continuité temporelle de la vie de la reine.
4. La grotte : à la croisée de l’absence et de la présence
36A part pendant leur union dans ce lieu de l’intimité qu’est la grotte32, Enée et Didon ne vivent jamais dans le même temps : même quand ils sont ensemble, alors qu’il lui raconte les « malheurs d’Ilion », lui se remémore le passé, tandis qu’elle savoure le « présent » de sa relation avec lui. La grotte semble ainsi être le lieu de l’unité et de la présence, tandis que les autres lieux, qui ne sont que des repères temporels, sont le lieu de l’éclatement, de la dispersion, de la séparation, où le couple éprouve l’illusion d’être ensemble.
37Mais l’illusion, ici, est à son comble : la grotte, isomorphe de l’utérus, est à la fois le lieu de l’unité avec la Terra mater33 et le lieu de la séparation future avec elle. Au centre de la mise en abyme de parenthèses, la grotte est l’exact reflet de la présence absente qui règne dans les « voyages 1 et 2 » : le retour à l’état originel, dans la grotte, indique un état à mi-chemin entre le non-être de la morula, issue de la corona radiata, et l’être du fœtus, puis de l’enfant, un état à mi-chemin donc entre l’absence et la présence. D’autant plus que le couple entame ensemble, ici, le retour momentané vers cette régression et que la régression est ce qui, temporellement, se trouve avant la première levée de sens (qu’il y ait retour en arrière ou stabilisation sur un même point pendant une longue période) qui sera, pour Didon, son opposition à Enée et aux dieux.
38La grotte explore une temporalité interne utérine, à huis-clos, sans références extérieures, donc perdue dans une sorte de tabula rasa, de chaos, de big-bang intérieurs, proches du temps de la mémoire et de l’accès au divin. Ce temps est inverse à celui de l’égarement de Didon, dans la mesure où le temps de l’égarement était un temps linéaire humain anarchique, « exhibé », extérieur, du multiple, et celui de la grotte est un temps divin circulaire, ordonné, « inhibé », intérieur, de l’Un, où Didon et Enée retrouvent leur unité interne et leur clairvoyance, en se recentrant sur leur identité intime, en reconstruisant ensemble leur intériorité, à partir de celle de l’autre. C’est une pause, sous l’orage, dans le temps « exhibé », linéaire et humain de Didon. Cette pause transgressive et intérieure ne peut donc être qualifiée de mariage34.
39D’abord, il y a multiplicité des corps mobiles des cavaliers cherchant un abri sous l’orage. Puis, les deux corps de Didon et d’Enée se détachent de cette multiplicité pour fusionner et ne faire qu’un dans la grotte. La trajectoire des deux amants réunis dans la grotte va donc du multiple à l’Un : leur union s’effectue sous le sceau du sacré. Il y a donc arrêt du temps humain dans la grotte, d’autant plus qu’il n’y a plus modification d’espace, plus de mouvements liés au multiple, mais une immobilité confinant au divin. Le temps humain suspendu est représenté par les cavaliers immobiles sous leurs frêles abris de feuilles, attendant que l’orage cesse, comme si toute vie cessait soudain à l’appel de l’accouplement du ciel et de la terre, pour la célébration de l’amour.
5. « Voyages 2 »
5. a. « Exhibition externe » de Didon et « inhibition » d’Enée
40Inscrits dans le premier cercle que forment les « voyages 1 » et fermant la deuxième partie de la parenthèse, les « voyages 2 » de Didon et d’Enée, mais surtout celui de Didon, placent les protagonistes non seulement en plein cœur du passage de la présence à l’absence, mais encore de la fusion de ces contraires en un seul phénomène de présence / absence, qui correspond, en réalité, à un processus d’« exhibition » de l’absence : ici encore, l’impasse du sens met ce sens au service de sa propre résorption.
41Ce choix, par Didon, de l’« exhibition externe »35 est palpable au mécanisme même de la passion qui la saisit, véritable dispersion, dissolution de ses forces, « gaspillage d’énergie, régression par rapport au projet héroïque »36 d’Enée et s’oppose au choix, par ce dernier, de l’« inhibition » ou « exhibition interne », perceptible à son « attitude à la fois régressive et inspirée par des réactions purement instinctives »37, figurée par la recherche ou l’attirance de ces lieux et contenants intimes38 au « symbolisme nettement maternel »39 que sont le creux et la cachette (lit, grotte, bateau). Cette régression est, en fait, une stabilisation, une non-avancée apparente et extérieure : Enée suit le cours de sa vie, dans son prolongement temporel, jusqu’au IVème Livre, sans y voir ni créer la moindre levée de sens personnelle. Tout se passe dans l’intériorité de l’être : Enée est « victime » d’un processus d’individuation interne, de germination, de maturation souterraines et lentes, mais toujours soumises aux dieux. Au moment de la relation d’Enée avec la reine, Mercure le trouve « occupé à fonder des ouvrages de défense et à bâtir de nouvelles maisons », « oublieux de (son) royaume et de (sa) destinée » (En., IV, 260-267) ou, quand il s’agit de choisir s’il reste ou non avec Didon, Enée se laisse emporter par la volonté de Mercure, n’émettant aucune réaction, aucun désir, aucune motivation personnels qui le feraient sortir du chemin tracé à l’avance par les dieux. Enée ne rebondit pas d’un signe à l’autre : quand il voit le feu sur les rivages carthaginois, après son départ, il reste dans l’ignorance40. Ce feu n’éveille pas, en lui, l’écho du premier feu de son foyer avec Créuse, par les Danaens, et de la disparition de cette dernière (En., II, 756-759 et 771-773).
42Enée ne peut parvenir à choisir d’emblée une direction clairement perceptible, étant donné qu’il est pris dans une impasse, entre deux feux croisés : celui des dieux qui l’exhortent à quitter Carthage et celui de ses sentiments pour Didon41. Cette impasse est responsable de sa stabilisation, de son inertie, de son « inhibition » ou « exhibition interne », pendant laquelle la germination silencieuse et invisible s’accomplit. Didon ne finira par constituer une levée de sens, à ses yeux, que s’il la quitte pour aller vers sa destinée d’élection. En attendant, elle ne devient plus qu’une parenthèse, une halte, une pause. Sorti de la parenthèse, après le Livre IV, Enée passera d’une « attitude passive à une attitude active »42, preuve de l’aboutissement de cette germination secrète, enfin arrivée à maturation.
43Mais, le temps de la germination, étranger à l’épreuve personnelle que traverse Didon, parce qu’elle ne mène pas à l’élection divine, Enée manifeste, face à la reine, une attitude régressive de repli sur soi. Il lui refuse ce « moment » demandé pourtant par l’entremise d’Anna qui lui est chère. Enée et Didon ne peuvent s’atteindre car leurs chemins, inscrits dans deux temporalités différentes, se superposent, coexistent sans s’atteindre et leur communication est illusion. La trajectoire de Didon est humaine, linéaire, celle d’Enée est circulaire, divine. Elle vit activement dans le temps interne de la relation amoureuse, tandis que lui vit passivement dans le temps externe projeté par les dieux, fait d’épreuves et, au bout, d’élection.
44C’est justement l’alliance des deux trajectoires opposées et étrangères l’une à l’autre qui maintient momentanément Enée dans une forme de régression. Mais, comme toute régression est ce qui, temporellement, se trouve avant la première levée de sens, c’est, à l’inverse, parce que sa trajectoire s’enrichit de la trajectoire étrangère de Didon, du choc des « civilisations » qui en résulte et de ses imprécations lancées contre lui que, juste après, Enée connaîtra d’immenses levées de sens, à travers les épreuves qui en résulteront.
45Par ailleurs, c’est sous le signe de la mer que la vie est ôtée à Didon43 : c’est comme si, en repartant symboliquement vers celle-ci, Didon effaçait la venue d’Enée et mettait leur rencontre entre parenthèses. La fuite d’Elissa, par voie maritime, de l’« antique Tyr » (En., IV, 670) à la « neuve Carthage » (En., I, 366), avec des richesses appartenant à son frère Pygmalion44 (En., I, 360-364), est en miroir à son « départ » volontaire de Carthage, vers la mort, sans richesses matérielles, pour fonder, non plus une cité, cette fois, mais le néant, chez les « ombres ». Cet effet de miroir fait du « départ » de Carthage, le retour de Didon vers le lieu originel, cette « Tyr céleste »…
46Plus précisément, les « voyages 2 » de Didon et d’Enée, révèlent que, chaque fois, une entrée maritime, vers l’« amour », est suivie d’une sortie, c’est-à-dire d’une entrée à contre-courant45. La mer, par la voie d’Iris, fille de l’Océanide Electre, qui préside à la mort de Didon en coupant l’un de ses cheveux « qui appartient à Dis », devient alors le lieu de l’épiphanie de la disparition de Didon, dans le sens où elle est présente au moment même de son absence. Le fait d’aller à contre-courant met bien en évidence le paroxysme de l’énergie que déploie Didon pour s’opposer au destin d’Enée qui est de la quitter et donc à créer, dans sa propre vie, une levée de sens, par le fait même de son opposition. Didon, en se donnant volontairement la mort, s’oppose, se raidit verticalement contre le cours naturel des choses qu’elle modifie spatialement et cherche, dans le prolongement temporel à rebours, à l’inverser. Il y a levée de sens spatiale, et donc recherche de la « transcendance46 », dans l’expression même de cette inversion, au moment même où l’individu Didon manifeste sa motivation.
47Si la reine parle de « descendre47 chez les ombres » (En., IV, 660), il y a quand même, simultanément, une remontée48 vers la connaissance et la Révélation divine, dans le sens où Didon voit la lumière de la transcendance et gémit49 (« De ses yeux errants elle a dans le ciel si haut cherché la lumière et gémi, l’ayant trouvée. » (En., IV, 691-692)) et où Iris, qui « symbolise l’arc-en-ciel qui relie la Terre au ciel50 », tire les cheveux et le corps de Didon vers le haut51. Cette descente-remontée est concomitante au moment du passage de la présence de Didon dans l’absence, lors de l’épiphanie de sa disparition, au moment de son suicide. La coïncidence de l’absence / présence est alors à son apogée et le temps humain est interrompu dans son déroulement, au bénéfice d’une sorte de temps divin intérieur : Didon, ici, s’approche un instant de sa propre divinité en voyant la lumière de la connaissance.
48A ce propos, le feu est, à la fois, catalyseur de l’individuation52 de Didon et de la désagrégation de son corps53. En effet, paradoxalement, Didon trouve un sens à sa vie au moment même de sa mort. Le « non » prononcé de façon symbolique, à cette occasion, sur le bûcher, arrête soudainement sa fuite54. Là, face au bûcher, elle ne fuit plus : c’est enfin la rencontre avec elle-même, au seuil de la mort. Et cette rencontre douloureuse avec elle-même correspond à sa rencontre douloureuse avec l’au-delà. Mais l’apparition du feu coïncide avec la disparition de Didon : la levée de sens (que marque l’opposition spatiale et qui marque, à son tour, son individuation) apparaît ainsi, à cette occasion, comme le lieu même de son épiphanie, tandis qu’elle est en train de disparaître dans les flammes du bûcher.
49Ici encore, la dispersion du sens, dans le feu, semble se mettre au service de sa propre résorption. En effet, c’est l’émiettement du sens (palpable dans l’éparpillement des forces et de l’énergie de la reine, lors de son égarement dans la passion et de son errance labyrinthique dans la cité) qui conduit la reine au sens et à l’Être, à travers le choix de l’opposition par le suicide, et c’est la dissémination de ce sens, de même, qui clôt son trajet, à travers sa dispersion dans le feu.
50Didon va être dans l’Être juste le temps du choix, de l’opposition, puis dans les premières phases de l’Agir, à l’intérieur du feu. Mais la dispersion, qui va succéder à ce choix et à cet Agir, va les faire disparaître dans le même temps où elle les voit naître. Nous sommes en pleine épiphanie de la disparition, en pleine absence dans la présence, en pleine « coincidentia oppositorum ».
51Ici, l’opposition de Didon, modification spatiale, aboutit à sa mort physique, de même qu’en l’absence de désir, de motivation, de réaction, le prolongement temporel de la vie de la reine n’eût abouti qu’à la mort mentale. Le feu est donc le symbole de cette connaissance axiale qui entraîne la mort et la disparition physiques, mais non mentales. L’opposition de Didon à Enée, en s’immolant par le feu, vient, au bout d’une longue chaîne d’oppositions, à son frère, parce qu’il a tué son mari Sychée55, au roi Iarbas qu’elle ne veut pas épouser56. Cette série de conflits, d’oppositions ne sont que des reliefs, en tant que modifications spatiales, donc des repères, des levées de sens nées des motivations de Didon, de ses désirs bien humains d’échapper à l’ennui de la tabula rasa d’un prolongement temporel terrestre monotone, « lisse » et anonyme. Le feu mêlé, dans le bûcher, à la vision de la lumière, éclair final de la connaissance de Didon et levée de sens symbolique, s’oppose à la tabula rasa, à la désagrégation liquide, c’est-à-dire au non-sens symbolisé par la dispersion maritime, alors qu’Enée n’a pas encore trouvé le sens de sa quête.
52De la même façon, la mer sur laquelle Enée s’égare, pendant ses « voyages 1 et 2 », va, à la fois, dans le sens de la désintégration de l’individuation57 et dans celui d’un processus d’unification ontologique, en voie de construction, imperceptible aux yeux de l’Autre : la tabula rasa maritime cache une matrice prolifique en potentialités actives, que des courants souterrains viennent métamorphoser en profondeur, de façon invisible. Enée tire aussi ses forces et son unité de la concentration et du recentrement de son identité à l’intérieur du contenant creux et intime qu’est le bâtiment naval, avant d’affronter les épreuves qui l’attendent, à son départ de Carthage. Cette coïncidence des deux principes du « multiple » et de l’« Un » participe, comme pour Didon, du phénomène de dispersion ambiante dans la parenthèse amoureuse, antichambre des Enfers pleine de présences déjà absentes, si ce n’est que Didon se disperse avant de sombrer pour toujours dans la passivité des ombres, tandis qu’Enée s’égare avant les épreuves et l’élection finales.
53De fait, le prolongement temporel, pour l’instant dénué de véritable motivation d’Enée58, qui s’écoule, avant et après la parenthèse amoureuse, sur la mer, lieu de « régénérescence (…), état transitoire, des possibles encore informels59 », aboutit à une « mort mentale » momentanée, dans le sens où la mer est symbole de dispersion, de l’ignorance primordiale contenue dans la tabula rasa inerte, le chaos initial, et de désintégration du sens. N’ayant pas encore été touchés par le feu de la connaissance divine, Enée et ses compagnons restent dans l’ignorance : « Quelle peut-être la cause de ce vaste embrasement ? On l’ignore (…) et les Teucères en conçoivent dans leurs cœurs un sinistre augure » (En., V, 4-7).
54Le sens de sa quête initiatique n’est pour l’instant pas donné à Enée (il ne sait pas encore lire les signes, son déchiffrage du monde ne se fera que dans la deuxième partie de l’Enéide60). Cependant, contrairement à Didon, Enée ne connaît pas une véritable individuation61, dans le sens où il n’a pas véritablement le libre arbitre ou le choix de devenir ce qu’il veut devenir par lui-même, de trouver un propre sens à sa vie. Ce n’est pas lui qui agit selon sa propre volonté, il ne fait qu’accomplir la volonté des dieux. « Inhibé », il se laisse guider passivement vers la destinée que les dieux déroulent pour lui (et même par un fantôme nocturne qui lui enjoint de quitter Carthage immédiatement) (En., IV, 556-570), sans réaction, dans une sorte de mort mentale de l’individu lui-même. Plus que son propre Être, c’est l’Être des dieux qu’il trouvera. Celle qui a vraiment triomphé d’elle-même est Didon, dans le sens où elle s’est donné le choix et a eu la volonté de dire « non » pour exister, se rebellant à la fois contre la platitude d’une vie sans relief et contre les dieux. En effet, « s’opposer, c’est exister ». En cela, Didon ressemble à Lucifer, l’« ange de lumière », rebellé contre Dieu62.
5. b. Les Enfers : lieux de la présence absente et de l’absence présente
55Les Enfers sont l’aboutissement du « voyage 2 » de Didon et le lieu tout indiqué de présences dans l’absence ou d’absence de présences. Les dernières paroles de Didon à Enée (« Tu seras puni, barbare. Je le saurai et le bruit m’en viendra au fond des enfers » (En., IV, 386-387)) véhiculant, là encore, toute la malédiction des futurs prophétiques, instaurent l’inéluctabilité de sa future présence dans un lieu, pour l’instant, virtuel, « les Enfers », et donc dans lequel Didon se projette à tel point qu’elle y est déjà présente mentalement, son corps seul n’y étant pas encore. A l’inverse, quand elle sera dans les Enfers, l’ombre de son corps sera présente mais sa conscience en sera absente, ainsi que ses désirs, stabilisés selon leur motivation dernière, au cours de l’ultime seconde de son séjour terrestre. Pas la moindre levée de sens ne viendra éclairer l’existence suspendue qu’elle mènera dans les Enfers. Les mots de Didon n’ont de pouvoir et de sens que proférés dans le présent de l’instant où elle les prononce. Le futur de sa disparition et donc de ce qui lui « viendra au fond des enfers » n’a de sens qu’éclairé sous ce jour. Le futur n’existe que parce qu’il est mis en scène dans le présent. Mais il n’existera plus dans le présent de son futur. L’épiphanie de sa disparition n’existe donc que par projection de son futur encore inexistant depuis son présent de vivante absente.
56La temporalité de ce lieu ne s’inscrit pas dans un déroulement linéaire, ni ne comporte de levées de sens induites par des désirs ou des motivations comme dans le monde des humains. Au contraire, le monde des ombres possède une temporalité interne, à huis clos, refermée sur elle-même. Les ombres errent désormais sans raison d’être, sans but.
57L’ultime image de la présence de Didon sur terre coïncide avec celle de « Barcé » (En., IV, 632), la nourrice de Sychée, à laquelle la reine demande d’aller chercher Anna, de manière à avoir le champ libre pour mettre fin à ses jours63. Ainsi, le lien ante mortem est posé de manière à se poursuivre post mortem en la présence présagée de Sychée, son premier mari, aux côtés de qui Didon continuera à « vivre » dans les Enfers. Ce saut de « Sychée sur terre » à « Sychée sous terre » efface, quant à lui, la présence et l’amour d’Enée, par le rétablissement post mortem de ce que Didon a vécu sur terre ante mortem.
58Enée n’apparaît plus que comme la métaphore de l’absence d’amour dans la vie de Didon, de la présence du vide, d’une existence chargée de non-sens. Il devient un symbole, un signe, un simple indicateur, disparu à l’état d’humain, inexistant à l’état d’amant ou de mari, simple signe avertisseur d’une vie royale sans lumière, et, par cela, catalyseur de la mort de l’Autre. Les Enfers, c’est le moment où Didon redevient Elissa, ce qu’elle n’a jamais cessé d’être. Enée a été un mensonge, une « maya », une impasse, dans la parenthèse, car présence et absence à la fois, il n’a su être, ni tirer une reconnaissance de Didon capable d’effacer la présence attentive et aimante de Sychée aux Enfers64.
59C’est Sychée seul qui se révèle absence présente tout au long de la vie de Didon, tandis qu’Enée, lui, n’était qu’une présence absente. Cet état d’absence présente du premier mari rejoint la notion d’invisibilité qui touchait Enée avant que Didon ne le vît, devant le temple de Junon, et Didon sur sa « haute citadelle », invisible aux yeux d’Enée. Seuls, ces deux derniers sont invisibles aux yeux l’un de l’autre, à un moment donné. Sychée est exclu de cette perception réciproque de l’invisibilité, c’est pourquoi cette notion ne le concerne pas et qu’il est en mesure de retrouver Didon dans les Enfers. La parenthèse, qui recouvre la relation amoureuse de Didon et d’Enée, est donc elle-même absence, comme si Enée n’avait jamais réellement existé dans le cœur de Didon, dont l’opposition, incarnée par le suicide, semble motivée par son seul, profond et véritable désir de retrouver Sychée dans les Enfers65.
60Le temps de l’amour de Didon avec Sychée appartient au passé, au monde de l’ellipse narrative, du rêve, du souvenir, des ombres66 ou, dans le futur, au monde des Enfers, de même que le temps de l’amour d’Enée avec Créuse appartient au monde du passé et des fantômes (En., II, 772) et Lavinia au monde de l’avenir (En., VI, 760-766 et XII, 931-949), pas encore vécu au moment où l’épopée est terminée. Les conjoints d’Enée et de Didon, hors des parenthèses, sont donc aussi des sortes d’absences présentes qui se situent dans un espace hors-temps, atemporel, une sorte de monde de l’illusion entourant le monde de la parenthèse. Paradoxalement, Didon semble vouloir retrouver ce monde de l’illusion, inscrivant et renvoyant, après coup, Enée, le seul amour vécu dans la « réalité », dans un monde, à son tour, de l’illusion et de l’incertitude et Sychée, le seul amour non vécu dans la « réalité », dans le monde de la certitude, puisqu’elle le retrouvera définitivement dans les Enfers. Le fait d’affirmer son identité pour atteindre ce monde de l’illusion rejoint encore l’impasse du sens au service de sa propre résorption et vient amoindrir le processus même de son individuation.
61A partir du moment où l’existence amoureuse de Didon commence avec Sychée et s’achève dans les Enfers avec le même être et le même amour, on peut penser qu’elle ne s’est pas réalisée dans le monde humain du possible et de la « réalité », mais dans un espace étranger similaire à celui de son esprit saisi par l’égarement et la folie, dont les temps intérieurs correspondent à celui du passé, du souvenir et des Enfers. Cette perspective, venant, une fois encore, invalider le processus d’individuation de la reine, fait de l’Enéide un monde bruissant de présences absentes, où le sens n’aboutit nulle autre part qu’à sa seule impasse.
Bibliography
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Format
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Footnotes
1 En effet, les cours de Joël Thomas qui fut notre professeur – et quel professeur ! – furent, pour nous, une véritable Révélation…
2 Chaque fois, les duplications forment les deux parties de chaque parenthèse. Par manque de place, nous passons sous silence d’autres phénomènes intéressants de duplications binaires, de scénarios ou d’images, caractéristiques de l’épopée, qui contribuent à la persistance d’un parasitage temporel en instaurant une analogie entre deux temporalités différentes. Ces duplications font se chevaucher la première partie de la parenthèse avec l’intérieur, c’est-à-dire le passé et le présent, et l’intérieur avec la deuxième partie de la parenthèse, c’est-à-dire le présent et le futur, l’ensemble formant un réseau d’échos et de signes qui tendent à mélanger les trois temps en un seul, en les superposant. A la différence des duplications des premières et deuxièmes parties des parenthèses, à l’exception des « voyages 1 et 2 », ces images sont substituées les unes aux autres avant d’être renouvelées, la deuxième image étant un écho dramatisé de la première. Nous pensons peut-être reproduire la totalité de notre analyse dans la revue électronique Réflexions (http://reflexions.univ-perp.fr).
3 Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, pp. 351-352, où cette expression est définie.
4 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 271.
5 Lorsqu’Enée se met à revivre ces épisodes, ce qui constitue une forme de duplication, à travers sa propre remémoration, dans son récit à Didon, il opère une sorte de catabase, descente dans la mémoire et l’inconscient, isomorphe de la descente aux Enfers, à laquelle s’ajoute une forme d’anabase, remontée de la mémoire et des souvenirs, sorte de remontée des Enfers (Cf. Joël Thomas, Structures, p. 273), avec la « résurrection » remémorative des visages et des corps de Priam, d’Achille, d’Hector, de Memnon, de Penthésilée et de lui-même (En., I, 456-493). Ce phénomène d’autoscopie, pris entre le miroir de sa présence dans le passé et celui de sa présence dans le présent, mais absent du présent de ce passé, place Enée dans une posture entre présence et absence qu’il connaîtra dans les Enfers. Appartenant à un passé révolu, le récit d’Enée est absence, mais le retour du souvenir vers le passé étant accompagné, simultanément, d’une avance de l’histoire racontée dans le présent de son déploiement, annihile la temporalité en faisant un seul temps de ces deux temps et en cristallisant spatialement ces images internes lors de leur reconstitution et restitution mémorielles. C’est ici que le temps se mue en espace : un temps contorsionniste qui explore le passé, le futur et le présent de façon circulaire, dans l’éternité de ses possibilités et de son existence intérieure à huis-clos. Le temps mémoriel d’Enée est donc éternel, donc divin. Patrick de Wever exprime le même point de vue lorsqu’il affirme que, pour Kant, « ni le temps ni l’espace n’appartiennent au monde brut, au monde tel qu’il est vraiment, indépendamment de nos sens, mais seulement au monde conçu par notre esprit. Ainsi, la conscience joue le rôle de prisme déformant sur nos sensations brutes » (Temps de la Terre, temps de l’homme, p. 40).
6 En., I, 411-414, où Vénus enveloppe son fils dans une « brume impénétrable », « l’épais manteau d’une nuée » et 494-497, où Didon apparaît à Enée, devant le temple de Junon, sans le voir.
7 Id., IV, 408-411, où Didon assiste aux préparatifs de départ d’Enée, depuis la « haute citadelle » et 586-587, où elle assiste, « de sa tour » à l’aube, au départ d’Enée.
8 Id., IV, 259-267 : Mercure « aperçoit Enée qui s’occupait à fonder des ouvrages de défense et à bâtir de nouvelles maisons. (…) “Te voilà maintenant à mettre en place les fondements de l’altière Carthage (…) Malheur ! prince oublieux de ton royaume et de ta destinée” ». Ce temps vécu par Enée à Carthage, sans se soucier de son départ, peut s’interpréter comme une sorte de temps de l’oubli (analogue au temps de la mort et symbolisé par l’immobilité d’Enée devant le temple de Junon) dans la mesure où Enée s’oublie à lui-même en oubliant sa mission.
9 Id., IV, 407 : « Sous leur travail le sentier est tout effervescence ». L’activité d’Enée et de ses compagnons est perceptible à travers les verbes de mouvements (« pillent », « engrangent », etc.) des « fourmis » troyennes, et le champ lexical de la vie (« tes rivages en effervescence », « de telles clameurs », etc. (Id., IV, 409-411)).
10 Mercure est envoyé par Jupiter pour exhorter Enée à quitter Carthage afin de remplir sa mission d’élu. De plus, l’inversion et la similitude avec la fonction d’Anna est perceptible dans le fait que le dieu « convoque les âmes appelées à revenir des Enfers sur la terre. » (En., VI, 749) : parallèlement, si Anna parvenait à faire rester Enée, Didon « reviendrait à la vie ».
11 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 274.
12 Joël Thomas relève « l’obsession virgilienne de l’instabilité et du chaos, à travers les évocations de rocs roulés par les flots » (Id., p. 274-275).
13 Id, p. 273.
14 Cf. infra, 5. a.
15 Pour Jonah Lehrer, « La raison sans l’émotion est impuissante » (Faire le bon choix, Comment notre cerveau prend ses décisions, p. 39).
16 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 274.
17 Gilbert Durand affirme : « Dans cette perspective du Régime Diurne, dualiste et polémique, la souveraineté revêt les attributs du déliage plutôt que ceux des liens, et ce n’est que par un glissement vers d’autres intentions que le héros emprunte les ruses du temps et les rets du Mal » (Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, p. 189).
18 Le temps naît de la modification et des mouvements de l’espace. L’idée de « modifications de l’espace pouvant servir de repère temporel » est de Patrick De Wever (Temps de la Terre, temps de l’Homme, p. 85).
19 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 250.
20 Avant son union avec Enée, dans la grotte, c’est « hors d’elle-même » que se trament l’errance et la fuite d’une reine brûlant d’amour, « par toute la ville », « à travers les bois et les gorges du Dicté ». Lors de cette course, véritable flèche d’Eros, « le roseau mortel lui reste dans le flanc » : ce « fer empenné » (En., IV, 71-73.) est bien la préfiguration de l’épée d’Enée avec laquelle elle se suicidera. De même, après son union avec Enée, Didon « erre éperdue »« à travers toute la ville, le cœur en flammes » (En., IV, 300-301).
21 Le roi Iarbas sera « hors de lui » (En., IV, 203) lorsqu’il apprendra l’union de Didon et d’Enée, alors que la reine avait repoussé la sienne.
22 Enée, double positif de Didon, connaîtra lui aussi momentanément le chemin de l’égarement en étant « hors de lui » (En., IV, 279) après le passage de Mercure, envoyé par Jupiter, pour le persuader de quitter Carthage.
23 Cette idée rejoint celle de Thibault Damour, qui compare les trois temps à un empilement de cartes, dont une seule existe simultanément. Pour Einstein, seul le présent existe (Si Einstein m’était conté, De la relativité à la théorie des cordes, pp. 55-56). D’autre part, il est possible qu’Iarbas soit un symbole du passé, Enée du futur et Didon du présent, ce qui conforterait notre idée de levée de sens, chez cette dernière, dans la mesure où elle est la seule à vivre vraiment ce temps-là, à vivre sans cesse le présent de sa relation avec Enée.
24 En même temps que ceux de la cité, par le biais de sa propre renommée, ici personnifiée par la majuscule (En., IV, 173).
25 En., I, 494-504 : « Tandis que le Dardanien Enée s’émerveille à voir ces tableaux, stupéfait, immobile, absorbé dans sa contemplation, la reine s’est avancée vers le temple (…) Telle était Didon, telle elle allait radieuse, parmi la foule, pressant l’ouvrage et l’avenir de son royaume. »
26 L’incohérence est, ici, isomorphe de la désagrégation momentanée de l’identité d’Enée quittant Carthage par voie de mer.
27 Cf. infra 5.a.
28 Mercure, envoyé par Jupiter pour pousser Enée à quitter Carthage, apercevant celui-ci « qui s’occupait à fonder des ouvrages de défense et à bâtir de nouvelles maisons », sans se soucier de son départ, lui dit : « Te voilà maintenant à mettre en place les fondements de l’altière Carthage (…). Malheur ! prince oublieux de ton royaume et de ta destinée. » (En., IV, 260-267).
29 En., IV, 376. Ici, Didon perd momentanément sa raison, en évoquant Enée comme s’il était absent.
30 Id., IV, 433-434 : « Je voudrais un moment, presque rien, un peu de calme, quelques jours pour mon délire, le temps que dans ma défaite ma fortune m’apprenne à souffrir. »
31 Id., 474-476 : « Lorsque, vaincue par la douleur, elle a accueilli l’égarement dans son âme et décidé de mourir, elle en fixe, seule avec soi, le moment et la manière… »
32 Pour Gilbert Durand, dans Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, p. 285, « la grotte (est) maison » et est un symbole de l’intimité, dans le Régime nocturne de l’Image.
33 En., IV, 165-167 : « Didon et le chef troyen se retrouvent dans la même grotte. La Terre en premier lieu, Junon qui préside à l’hymen donnent un signal. »
34 En., IV, 172 : « Elle parle d’un mariage, sous ce nom elle voile sa faute. »
35 L’« exhibition » de Didon est levée de sens spatiale et externe. Pour Kant, selon Emile Bréhier, « L’espace (est) forme du sens externe » (Histoire de la philosophie, II / XVII – XVIII° siècles, p. 462).
36 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 248.
37 Id. p. 272.
38 Voir les symboles de l’intimité dans le Régime Nocturne de l’Image (G. Durand, Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, p. 269-293) : le lit est isomorphe du berceau et le bateau, de la barque.
39 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 272.
40 En., V, 4-5. Rencontrant Didon aux Enfers, après sa mort, Enée lui dira : « Il était donc vrai que tu ne vivais plus (…) ! » (Id., VI, 456-457) et « Je n’ai pu croire que mon départ te causerait une si grande douleur… » (Id., 464).
41 Id., IV, 331-336 : « Lui, docile à l’avertissement de Jupiter, tenait ferme son regard : à grand effort, il étouffait sa peine au profond de son cœur (…) « (…) ; jamais je ne serai las de me souvenir d’Elissa, tant que je me souviendrai de moi-même, tant qu’un souffle animera ce corps. »
42 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans L’Enéide, p. 271. De plus, Joël Thomas affirme, confirmant notre point de vue : « Cette quête du sens est indissociable de l’action. La faute ontologique du héros de l’épopée initiatique sera avant tout de ne pas agir, car sans agir on ne peut être. » (« La culpabilité dans l’Enéide », p. 468)
43 C’est Iris, déesse de la mer, envoyée par Junon pour abréger la douleur de la reine, qui vient « délivrer l’âme en lutte et dénouer les liens du corps » (En., IV, 693-695) de Didon (Id., IV, 702-703, où Iris dit, en s’arrêtant au dessus de la tête de Didon : « J’emporte par ordre ce cheveu qui appartient à Dis et je te délie de ton corps. »)
44 En volant, on emporte quelque chose de l’autre, une sorte de « souvenir de l’autre » : le vol est donc une présence, que l’on se donne, de l’autre et, à l’inverse, il est une absence que l’on impose à l’autre.
45 Le fait d’aller à « contre-courant » est, pour Joël Thomas, un « raidissement contre le cours naturel des choses », proche de la « descente (qui) n’est pas autre chose qu’une chute maîtrisée ». Cette « volonté d’inverser le cours naturel des choses est commune à tous les processus initiatiques » (Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 273).
46 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 274.
47 La descente est analogue à « l’approfondissement et à la maturation » (Id., p. 273).
48 La remontée éloigne de l’ignorance pour aller vers la connaissance.
49 Soulignons la douleur, palpable à travers l’utilisation du parfait « ingemuit », que cause la perception, même brève, de la connaissance et de la Révélation divines. Cela nous rappelle la prédiction de la Sibylle à Enée : « Il est facile de descendre à l’Averne (…), mais revenir sur ses pas et remonter à la lumière d’en haut, c’est là le pénible effort, la dure épreuve. » (En., VI, 125-129). Même si Didon ne reviendra pas des Enfers, elle a là une brève démonstration de ce qu’est l’anabase. N’oublions pas que nous sommes dans une sorte d’antichambre des Enfers, à cause du phénomène d’absence / présence omniprésent dans la parenthèse amoureuse. Il y a ici une sorte d’inversion : Didon part de la terre, sorte d’Enfers pour elle, et trouvera dans les Enfers la tranquille continuité, qu’elle aurait dû avoir sur terre, de ses amours avec Sychée. Mais la connaissance et la Révélation sont aussi liées à la connaissance et à la Révélation de la mort.
50 Michaël Grant et John Hazel, Dictionnaire de la mythologie, pp. 219-220.
51 Füssli a immortalisé l’acte d’opposition de Didon : sa représentation du moment où Iris coupe les cheveux de la reine, dont le corps s’élève dans les airs, est une dramatisation de sa mort (Didon sur le bûcher, 1781).
52 Le feu est « Un » et va dans le sens de l’évolution et de l’unité ontologiques, dans le sens où il s’élève dans les airs, grandit Didon et lui apporte momentanément la lumière intérieure (Cf. le schéma de Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 198).
53 Le feu, ici, symbolise le « multiple » et s’oppose donc à l’« Un ». Didon est étirée entre ces deux principes symboliques, à la polarité opposée. Il s’agit encore d’un exemple de « coïncidence des contraires ».
54 Elle a fui, tour à tour, son frère (meurtrier de son mari Sychée), Iarbas, sa renommée et enfin Enée. Mais, d’un autre point de vue, la mort perpétue cette fuite.
55 Cette mort de Sychée, par l’épée de Pygmalion, est un présage spéculaire de ce qui attendra Didon à son tour, par sa main directe, mais aussi par la main indirecte d’Enée, double dialectique et sacrificateur de Pygmalion, tandis que Didon est celui, sacrifié, de Sychée : les deux sacrificateurs deviennent ses ennemis (En., IV, 655-656 : « J’ai vengé mon époux, assuré le châtiment d’un frère devenu notre ennemi »).
56 En., IV, 211-214 : « Une femme qui, errante sur nos terres, dut payer pour établir une ville de rien, à qui nous donnâmes les lois de sa tenure et un coin de rivage à labourer, a repoussé notre hymen et reçu Enée comme seigneur dans notre propre royaume ! »
57 Cette dispersion dans le « multiple » est passagère, antérieure et nécessaire même, avant l’accès à un processus final d’unification et d’élection, comme dans le cas d’Enée.
58 Et donc sans modification spatiale : sa fuite de Carthage, son apparente opposition aux désirs de la reine ne cachent rien d’autre qu’une obéissance aux dieux.
59 Joël Thomas, Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 272.
60 Voir le schéma de Joël Thomas (Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 199).
61 Dans notre propos, l’individuation est consubstantielle à l’opposition et à la levée de sens.
62 Didon est présentée, par Joël Thomas, comme « un personnage et une force démoniaques » (Structures de l’Imaginaire dans l’Enéide, p. 248-249).
63 En., IV., 632-647 : « Alors, brièvement, s’adressant à Barcé, la nourrice de Sychée (…) : « Nourrice, toi qui m’es chère, fais venir ici ma sœur Anna (…) ». Mais Didon, éperdue (…) se précipite dans la cour intérieure, monte, égarée, sur le haut du bûcher, tire l’épée dardanienne (…). »
64 Id., VI, 472-474 : « Enfin, elle s’élança et s’enfuit, hostile, dans la forêt ombreuse, où son premier époux, Sychée, répond à ses soins et partage son amour. »
65 Sychée est la seule présence réelle pour Didon qui « l’aimait (…) avec passion » (En., I, 344). Rappelons que lorsque Didon rencontrera Enée dans les Enfers, elle ne lui adressera pas la parole et détournera la tête.
66 En effet, Sychée a été tué de la main même du frère de Didon, Pygmalion. Didon est avertie du crime dans son sommeil par « l’ombre de son époux privé de sépulture » : « Il dévoila l’autel sanglant, sa poitrine transpercée par le fer, découvrit en tous ses aspects le crime caché dans le palais » (En., I, 353-356).
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