Entre monnaies de puissance et monnaies du commun. Pour une approche socio-historique de l’argent et du capitalisme
p. 109-118
Texte intégral
1Convaincu qu’une approche socio-historique de l’argent et du capitalisme peut décisivement contribuer à une critique du présent, je partirai d’une thèse forte : si l’on ne dispose pas d’un concept finement articulé de l’argent, il devient difficile d’identifier les différentes phases et les différentes manifestations historiques concrètes du capitalisme, et il devient tout aussi difficile de repérer les voies qui nous permettraient de sortir de ce monde-là. Je ne crois certes pas que cette perspective puisse conduire à elle seule à un tableau complet des configurations historiques, sociales et géographiques des capitalismes, ni même qu’elle soit la plus importante. Il est clair que l’on pourrait aussi parfaitement privilégier les métamorphoses des processus de production, les transformations de la forme-Etat, les mutations de la condition du travail, les modifications survenues dans les domaines de l’idéologie dominante, etc. Je me bornerai ici à montrer comment, grâce aux outils théoriques forgés par trois grands auteurs tels que Karl Marx, Georg Simmel et John Maynard Keynes il nous est possible de réaliser trois objectifs. Primo, esquisser une théorie pluridisciplinaire de l’argent ; secondo, élaborer un diagnostic critique du néocapitalisme ; et tertio ébaucher des solutions extra-capitalistes.
2Je développerai ma démarche en trois sections. Dans un premier temps j’exposerai de manière succincte les grandes lignes des théories marxiennes, simmeliennes et keynésiennes de l’argent ; dans un deuxième moment, je chercherai à montrer de quelle façon ces théories nous permettent de développer une critique de l’argent « tel qu’il est » – une critique de ce que j’appellerai les « monnaies de puissance », fonctionnelles par rapport à la reproduction capitaliste actuelle ; et, enfin, j’essaierai de dessiner les contours de ce que pourraient être les monnaies du Commun.
Marx, Simmel et Keynes
3En ce qui concerne Marx, auteur encore aujourd’hui incontournable pour toute analyse du présent, je crois que l’on peut sans difficulté soutenir qu’il opère une œuvre magistrale de dévoilement des pathologies dues aux processus matériels dont l’argent tel qu’il est forme le principe, mais que, en même temps, il ne propose aucune tentative de déconstruction-reconstruction des fondements institutionnels sur la base desquels s’organisent ces processus. De mon point de vue (qui est à la fois immanent et transcendant par rapport aux analyses de Marx), la théorie marxienne de l’argent est en même temps vraie et fausse. Elle est vraie parce qu’elle élabore une description aigue de la circulation de l’argent dans le cadre du processus général de reproduction des sociétés capitalistes, laquelle comporte nécessairement des phénomènes d’exploitation, de domination, d’aliénation et de fétichisme. Bref, il y a un processus d’auto-déploiement progressif et d’accumulation illimitée de l’argent, bien synthétisé par la formule A-M-A’ (laquelle renferme toutes les horreurs potentielles de la conquête coloniale du monde et du pillage de la nature et de ses ressources). Mais, à mon sens, la théorie marxienne de l’argent est en même temps fausse, parce qu’elle présuppose, même si c’est implicitement dans la plupart des cas, la nécessité d’une telle dynamique monétaire ; parce qu’elle assume les contradictions propres à la sphère de la circulation monétaire, les critique, bien sûr, mais sans chercher à les dissoudre grâce à l’avènement d’une pratique différente ; parce qu’elle n’envisage concrètement aucun changement possible de statut pour l’argent, aucune transformation radicale de cet objet et des modalités à travers lesquelles on peut se rapporter à lui. En lisant Marx, il apparait que la « chenille-argent » est vouée téléologiquement à se transformer en « papillon-capital » sans pouvoir être mobilisé en vue d’autres usages ou d’expérimentations alternatives, extra-capitalistes. Bref, Marx prend l’argent comme une donnée primaire de départ, comme un pure « être-là ». Mieux : il le conçoit bien comme une présupposition historique, mais comme une présupposition posée une fois pour toutes, et non comme un rapport susceptible d’être institué comme il l’est dans le capitalisme mature ou bien autrement. Le problème, c’est que l’argent n’est pas « entièrement » capital ; d’après les premières indications qu’en donne Marx, le capital ce ne serait que de l’argent employé d’une certaine façon. En réalité, chose sur laquelle Marx n’est pas du tout clair (et je renvoie au passage de la section I à la section II du Capital)1, le capital c’est un certain type particulier d’argent employé d’une manière très précise : de l’argent liquide, de l’argent inconditionnellement doué de valeur, c’est-à-dire valable au-delà de toute limite temporelle, sociale et géographique, et faisant ainsi fonction de medium pour n’importe quel type de transaction. Autrement dit le capital, c’est, à la base, de l’argent, mais un type très particulier d’argent, de l’argent liquide pris dans le cycle du réinvestissement perpétuel. Et Marx, évidemment, fournit une analyse de son mouvement général qui correspond encore largement aux faits contemporains.
4Quant à Simmel, son apport s’avère essentiel pour corriger l’unilatéralité de la perspective marxienne, que ce soit en ce qui concerne la théorie de l’argent, ou que ce soit en ce qui concerne le diagnostic historique du présent monétaire et, surtout, le possible dépassement de ce présent. Dans ma démarche il est donc décisif pour au moins deux raisons. D’un côté, il éclaire de façon impressionnante la profonde ambiguïté du phénomène de l’argent. Simmel met à jour l’importance cruciale de l’argent pour l’affranchissement des individus par rapport aux liens et aux valeurs traditionnels. Il montre avec brio comment il a facilité et accéléré les échanges et les interactions, comment il a rendu possible une profonde différenciation des besoins, conduisant à des formes d’organisation sociale hautement complexes (comme la métropole), comment il a joué un rôle moteur dans le processus d’intellectualisation de la vie sociale et de développement de la « liberté négative ». Bref, il montre tout ce que lui doit le mouvement d’épanouissement de l’individu. De l’autre côté, Simmel esquisse une théorie institutionnaliste de l’argent qui apparaît tout aussi cruciale. Cette théorie souligne toute l’importance de la forme sociale dans laquelle chaque monnaie est employée, mais relève aussi la spécificité de l’acte d’institutionnalisation qui lui permet de fonctionner, annonçant une perspective qui sera mieux approfondie par Keynes. Ce qui est vraiment percutant dans Simmel, c’est sa capacité à dévoiler les modèles d’émancipation que l’argent capitaliste rend possible ; son aptitude à sonder la séduction, voire l’enthousiasme, que l’argent suscite ; ainsi, l’argent mobilise vraiment les affects. Simmel propose en effet une approche qui interroge les sources de l’adhésion spontanée, de la participation active et de l’implication intime de la part des sujets directement concernés par les pratiques monétaires. Il enrichit ainsi les diagnostics du capitalisme (qui supposent souvent des sujets purement passifs : des victimes), en montrant la contribution essentielle que les individus et les groupes sociaux apportent au déploiement de la reproduction sociale, ainsi que le bénéfices qu’ils en tirent2. Simmel est aussi essentiel quand il s’agit d’éclairer les difficultés que rencontrent les usages alternatifs de l’argent : leurs potentialités de diffusion dépendant d’horizons très variables de désidérabilité et d’engagement personnel.
5Enfin, la pensée monétaire de Keynes constitue une étape capitale dans ma démarche. En premier lieu, parce que Keynes élabore une conception décidemment constructiviste de l’argent : il le considère comme un objet d’investissement de la part du pouvoir politique. Et, en deuxième lieu, parce qu’il reconnait une certaine primauté au fait monétaire dans le monde économique et, partant, une importance spéciale des politiques monétaires par rapport aux autres aspects de la politique économique. Keynes élabore ainsi tous les outils théoriques permettant de déconstruire définitivement la conception selon laquelle la monnaie, unité de compte et moyen des échanges, doit aussi forcement faire fonction de réserve de valeur. C’est un des aspects de son thème de « la préférence pour la liquidité ». De cette manière, il pose les bases normatives d’une réforme des systèmes monétaires nationaux et internationaux qui contredit le dogme et le fétiche de la liquidité – ce qu’il appelle la « trappe à la liquidité » (source de rentes iniques et d’étranglement de l’économie). L’argent, selon Keynes, est éminemment une institution et, en tant que tel, il est susceptible de faire l’objet d’une domestication politique, voire d’un ré-encastrement dans le milieu social. Une conception non-marchandisée de l’argent, comme celle que l’on peut repérer dans ses textes, rend pensable la perspective d’une réappropriation, par la communauté des usagers, des services fondamentaux que rend l’argent (services en partie déjà soulignés par Simmel). Keynes est un auteur crucial, donc, parce qu’il montre comment l’argent pourrait aussi être dominé (une fois soumis à certaines instances normatives et, ajouterais-je, socio-politiques) et pas seulement exercer des effets de domination. Évidemment, de mon point de vue, tout cela ne signifie absolument pas que l’on doive plaider pour le retour à une économie keynésienne telle quelle a été appliquée dans le second après-guerre – avec toutes ses suites aux niveaux militaire, géopolitique et environnemental. Il s’agirait, plutôt, de revenir à Keynes afin d’aller bien au-delà de ce que Keynes a pu représenter d’un point de vue historique3. De jouer Keynes contre Keynes. Ou, mieux encore, d’opposer les éléments théorétiques à la base de sa pensée monétaire, de même que les élans ouvertement anti-économiques qui animent son éthos, au keynésianisme politico-économique banal – ce que Joan Robinson appelait le Bastard Keynesianism.
Monnaies de puissance
6Je voudrais maintenant montrer comment un diagnostic critique du présent monétaire du néocapitalisme peut puiser dans la pensée de ces trois auteurs et faire ressortir trois éléments :
- La portée historiquement déterminante de la dynamique expansive du capitalisme véhiculée par l’investissement incessant de l’argent ;
- Les différents degrés et les différents types de complicité, d’affinité, voire de connivence que des sujets sociaux manifestent avec ce processus de reproduction élargie ;
- Le façonnage technocratique d’un nouveau type de monnaie répondant à des intérêts particuliers (je fais allusion ici à la création de l’euro en tant que monnaie éminemment néolibérale, que monnaie éminemment néolibérale).
7Dans tous les cas, nous avons affaire à des pratiques ou à des processus concernant l’argent qui s’inscrivent dans une logique de l’augmentation du domaine du pouvoir, du « toujours plus ». C’est pour cela qu’on peut regrouper ces trois perspectives sous l’égide de l’expression « monnaies de puissance ».
8– En ce qui concerne l’accroissement systémique et systématique de la reproduction capitaliste – c’est-à-dire le cadre socio-ontologique des derniers siècles – les chapitres III et IV du premier livre du Capital (mais aussi les aspects les plus tragiques de la philosophie du Simmel tardif) offrent des suggestions et même des indications importantes, qui sont confirmées par des auteurs aussi différents que Giovanni Arrighi et Immanuel Wallerstein, les économistes proches de l’école de la Régulation et les théoriciens du capitalisme cognitif. Ces auteurs, même si c’est selon des orientations et des sensibilités hétérogènes, montrent comment la dynamique du développement capitaliste représente un processus global, bien que non-totalitaire, continuellement entraîné par une tendance cyclique expansionniste culminant, chaque fois, par des crises. La reproduction des rapports sociaux capitalistes, véhiculée de manière efficace par l’argent, se base en effet sur une logique de révolution et de dissolution perpétuels. Une dynamique comparable à la démarche évolutive d’une spirale, dont le mouvement centrifuge cause l’extension de la figure vers l’extérieur et dont le mouvement centripète détermine un processus de concentration et de centralisation progressive. Ce qui est frappant dans ces descriptions c’est la puissance aliénée et incontrôlée de ces logiques, l’évolution irrationnelle, quasi-automatique, voire aveugle dans certains moments de cette trajectoire ascendante qui trouve dans l’argent un de ces agents parmi les plus performants ; sa capacité d’accroître de façon incontrôlable son propre rayon d’action, de se reproduire sur une échelle agrandie, et, finalement, la recherche permanente des conditions les plus favorables pour son augmentation continue4.
9– Pour intégrer cette perspective on pourrait facilement montrer, suivant certaines intuitions simmeliennes, que l’altérité de ces puissances déchainées par les mouvements de l’argent capitaliste est apparente. En explorant les phénomènes émotifs et psychologiques induits par toute une série de phénomènes nouveaux (l’accès démocratique à l’investissement financier, l’augmentation vertigineuse de l’endettement privé, l’idéologie de l’individualisme patrimonial, l’actionnarisation progressive du salaire, la diffusion spectaculaire des fonds communs spéculatifs, les pratiques de microtrading indépendant) on peut aisément atténuer la portée de la première perspective, laquelle peut amener à ne voir dans la financiarisation actuelle qu’un Moloch radicalement extérieur aux sujets individuels ou sociaux et nuisible à leurs intérêts profonds. On ne peut passer sous silence l’ensemble des proximités, des synergies, des symbioses que le néocapitalisme a su développer et entretenir avec le corps social ; c’est cela qui, d’ailleurs, l’a rendu plus ambigu et plus subtil que ce que l’on imagine parfois en évoquant le « tournant financier » du capitalisme. Il y a eu, à partir des années 1980, un vaste processus de métabolisations, d’assimilations, de récupérations ou de détournements d’instances gratifiantes, satisfaisantes, voire excitantes (peu importe qu’elles aient été réelles ou illusoires). Le recrutement de l’intimité personnelle, l’adhésion motivée des sujets à la nouvelle configuration sociale, leur approbation volontaire, tout cela a compté et compte encore à présent5.
10– Troisième point, la construction de l’euro. Je la vois comme l’établissement néolibéral d’une monnaie fonctionnant comme un dispositif adémocratique de gouvernement. L’euro peut en effet être considéré, à la suite d’un certain nombre d’économistes hétérodoxes, comme une forme monétaire de normalisation des relations sociales qui révèle une nouvelle condition de la domination : l’assujettissement d’individus, de familles, d’entreprises et d’États entiers aux diktats d’une rationalité technocratique enracinée dans les préceptes de la rigueur et de l’austérité. L’euro est une monnaie qui impose des paramètres rigides, des liens, des obligations et des limites aux politiques étatiques, lesquelles empêchent de jure la dévaluation et l’émission monétaires. D’où plusieurs conséquences : la difficulté à relancer l’économie en stimulant la demande effective interne, l’impossibilité d’orchestrer des manœuvres monétaires défensives face aux politiques mercantilistes des puissances voisines, etc. Ces difficultés aboutissent à une détérioration aussi patente que généralisée des conditions socio-économiques internes aux États et à une aggravation flagrante des tensions commerciales internationales. Sans entrer dans les détails d’une débat très articulé, il suffit ici de souligner deux points :
- Il y a bien eu un projet « politique » à l’origine de la naissance de la monnaie unique, laquelle incarne et rend opératoires les idéaux fondamentaux de certaines franges des conceptions néolibérales ;
- Il y a bien eu, du fait de l’instauration de l’euro, un aplatissement du champ des possibilités historiques sur des principes coercitifs favorables au pouvoir financier.
Monnaies du commun
11Il est temps d’aborder la question des monnaies du Commun. Comment constituer une monnaie qui s’oppose au projet de puissance cristallisé de manière emblématique par l’euro, qui favoriserait des pratiques de désassujettissement ? C’est-à-dire une monnaie qui tend à être de tous et de personne ? On pourrait essayer de répondre à ces questions passionnantes en partant de thématiques éminemment empiriques, telles que les pratiques financières dans l’alteréconomie, les monnaies complémentaires et le revenu garanti ; c’est-à-dire à travers les enjeux concernant la démocratisation de l’économi(qu)e tels qu’ils transparaissent dans ces expérimentations concrètes. Je me bornerai ici à ébaucher une partie limitée du substrat théorétique et socio-politique qui guide l’élaboration philosophique de ces questions. On peut la présenter grâce au concept encore à explorer de monnaies du Commun6.
12En premier lieu, il faut reconnaitre le caractère institutionnel de l’argent, de chaque forme d’argent, et donc aussi de l’argent tel qu’il est. Loin d’être une entité neutre répondant de la manière la plus efficace à des soi-disant lois objectives et évolutionnistes du développement social, l’argent forme un artifice contingent, qui porte inscrit dans sa forme même le caractère indéterminé de la logique propre de l’accumulation du capital (par définition infinie). Ce sont ces traits d’abstraction et d’indéfinité qui le transforment en un incroyable instrument de pouvoir, sous la forme d’une réserve illimitée de valeur, faisant de lui le médiateur fondamental de l’échange social. Grâce à ces attributs (attributs qui lui ont été attribués par quelqu’un à partir d’un moment précis, et ce processus est historiquement reconstructible7), l’argent devient liquide. Il devient immédiatement échangeable contre n’importe quoi et, donc, cumulable ad libitum. C’est l’argent capitaliste de la formule marxienne A-M-A’. Chaque forme d’argent, pourtant, remplit deux fonctions économiques stratégiques et fondamentales, qui en font un bien d’importance cruciale : le compte des valeurs et l’échange. Ces fonctions structurent et règlent le monde économique entier (c’est pour cela que les Grecs appelaient la monnaie numisma, mot que nous pourrions traduire avec l’expression « entièrement loi »).
13L’argent, donc, n’est pas une simple ressource essentielle (comme l’air ou l’eau), mais il a un caractère remarquablement normatif, prescriptif. En même temps, toutefois, il est un objet singulier, appropriable par des sujets particuliers et instrumentalisable à leur avantage dans l’affrontement social. L’argent liquide, absolument cessible et dépourvu de déterminations temporelles, spatiales et sectorielles, valable dans tous les cas, c’est ce que la tradition hétérodoxe appelle l’« argent comme capital », l’« argent comme commandement monétaire », comme commandement sur le travail et la vie d’autrui, le substrat matériel sur lequel se sédimente le conflit. D’un côté, en effet, c’est seulement à travers la possession d’argent que l’on peut établir l’acte de produire, décider comment et où l’on va produire, dans quelles quantités et pour quelles finalités (le processus d’investissement). De l’autre côté, c’est à travers lui que l’on a accès aux biens, nécessaires et non (le processus de consommation). Pour qu’il puisse servir le bien commun, c’est-à-dire pour qu’il puisse être continuellement à la disposition de tout le monde afin d’effectuer ses fonctions (unité de compte, condition de l’échange), la monnaie devrait donc être instituée de manière telle que l’on puisse s’en libérer rapidement. Pour réaliser ce projet elle doit être construite de manière à devenir le plus possible inappropriable et le plus possible inaccumulable. Cette inappropriabilité et cette incumulabilité ne relèvent évidemment pas d’un normativisme abstrait, mais révèlent leur portée lorsque l’on s’est tourné vers les intérêts de la majorité. La monnaie, une fois investie par cette lutte normative, deviendrait ainsi un lieu où la conflictualité sociale peut trouver un vecteur efficace de canalisation.
14Il s’agit donc d’un processus constituant, toujours en devenir, toujours ouvert, qui va dans le sens d’un usage approprié de la monnaie : la monnaie comme unité de mesure et comme moyen d’échange des biens, et pas comme bien en soi. Elle disparait dans l’échange, au lieu d’être amassée indéfiniment : M-A-M. Une monnaie, donc, socialement conçue pour disparaître afin de stimuler les échanges des biens produits, afin d’être réintroduite dans la circulation, c’est-à-dire afin d’être mise à la disposition de la communauté des usagers8. Il s’agirait ainsi d’une monnaie qui consolide et qui renforce le lien social, au lieu de le menacer. Mais quel type d’échange alimenterait-elle, alors ? De quel type de bien soutiendrait-elle la circulation ? Quel genre de relations sociales fortifierait-elle ? À ces questions, on ne peut répondre qu’a priori ; on peut et on doit certainement avancer des propositions concrètes (à la suite des chercheurs et des activistes qui militent en faveur de l’économie démocratique), mais il reste évidemment des difficultés, des nœuds que seul le conflit social va pouvoir défaire.
15Ce qui est déjà certain, c’est que le trait logiquement et historiquement constitutif de la monnaie consiste à remplir des fonctions économiques très différentes entre elles – des fonctions qu’il est possible d’articuler entre elles de manière différenciée. La monnaie peut être employée par des sujets sociaux en fonction d’intérêts fortement différenciés ; elle est susceptible de subir des inflexions sociales, géographiques et temporelles très différentes. Tout cela revient à dire que la prolifération de monnaies sociales communautairement instituées d’en bas pourrait représenter un enjeux théorique et politique au moins aussi intéressant et crucial que celui de la redistribution de l’argent. Je conclus donc en soulignant que la convergence des divers types d’usages sociaux de l’argent (que je n’ai pas analysé ici : on peut penser au revenu garanti, aux monnaies parallèles, à la finance soutenable) pourraient encourager la recomposition de liens de solidarité basés sur des pratiques de démocratie bottom-up. De tout cela, pourraient même sortir des processus alternatifs de subjectivation, mais aussi des façons de produire et de consommer des biens et des services qui se montreraient capables de résister à la violence du néocapitalisme, tout en esquissant d’importantes lignes de fuite faisant signe vers son dépassement concrètement possible.
Notes de bas de page
1 À propos de la problématicité de ce passage, cf. Bidet Jacques, Que faire du Capital ?, Paris, PUF, « Actuel Marx Confrontation », 2000, p. 142-150 et Bidet Jacques, Explication et reconstruction du Capital, Paris, PUF, « Actuel Marx Confrontation », 2004, p. 47-51, p. 99-107 et p. 194-199. C’est à ce moment que se réfléchit toute la contingence inhérente à l’avènement historique du capitalisme.
2 Cf. les chapitres III, IV, V et VI de Simmel Georg, Philosophie de l’argent, Paris, PUF, « Quadrige », 1999.
3 Les théorisations keynésiennes de l’argent les plus approfondies on les trouve dans le A Tract on Monetary Reform et dans le premier tome du A Treatise on Money, regroupés dans le volume IV et V des Collected Writings of John Maynard Keynes, ainsi que dans le volume XXV de ses œuvres complètes. En ce qui concerne les aspects anti-économiques de la pensée keynésienne, cf. la très passionnante biographie intellectuelle de Dostaler Gilles, Keynes et ses combats, Paris, Albin Michel, « L’Évolution de l’humanité », 2009.
4 Cf. inter alia, Arrighi Giovanni, The Long Twentieth Century, London Verso, 1994, Boyer Robert, Saillard Yves (dir.), Théorie de la regulation. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, « Recherches », 2002, Vercellone Carlo (dir.), Sommes-nous sortis du capitalisme industriel ?, Paris, La Dispute, 2002.
5 Dans une littérature désormais infinie, cf. Lordon Frédéric, Fonds de pension, piège à cons ?, Paris, Raisons d’agir, 2000, Marazzi Christian, Le Socialisme du capital, Paris, Diaphanes, 2014, Haber Stéphane, Penser le néocapitalisme, Paris, Les Prairies ordinaires, « Essais », 2013.
6 http://quaderni.sanprecario.info/2014/03/per-una-teoria-delle-monete-del- comune-di-davide-gallo-lassere/
7 Cf. Amato Massimo, Le radici di una fede, Milano, Mondadori, 2008.
8 Cf. Amato Massimo, L’Énigme de la monnaie, Paris, Les Éditions du Cerf, 2015.
Auteur
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Davide Gallo Lassere
Doctorant en cotutelle (université Paris Ouest Nanterre La Défense et Università degli Studi de Turin). Sa thèse porte sur les rapports entre argent, capitalisme et transformation sociale. Il a publié plusieurs articles en italien, français, anglais et allemand. Il participe régulièrement aux blogs Alfabeta2, Commonware et Effimera.
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